‹ La main passe! Pièce en quatre actesChapitre 22 sur 60 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

MASSENAY, FRANGINE.

Au lever du rideau, la scène est presque dans 1 obscurité, tout juste éclairée par la lueur de la veilleuse. Dans le lit, côte à côte, Francine à droite, couchée sur le côté de façon à faire face au spectateur, Massenay à gauche couché sur le dos, dorment d'un profond sommeil. Au bout d'un temps Massenay agité par le cauchemar Tait entendre d'abord des petits gémissement? sourds puis.

MASSENAY) sous l'action du cauchemar, se dressant sur son séant et les yeux grands ouverts, indiquant dans la chambre un point imaginaire.

Là!... là !... le ballon!... Santos Dumont!...

FRANGINE, se réveillant en sursaut et se mettant sur son séant.

Hein? quoi? quoi? où ça?

MASSENAY, même jeu.

Là! làl dans la chambre... il vient sur nous.

FRANGINE, le secouant.

Mais voyons... tu as le cauchemar.

MASSENAY, id.

Mais si, là!... gare! gare! le voilà...!

FRANGINE

Emile! Emile! voyons, réveille-toi...!

MASSENAY, revenant à la réalité.

Hein? Quoi? Qu'est-ce qu'il y a?

FRANCINEj encore sous l'action de l'émotion qu'elle vient d'éprouver.

Ah! c'est bète! tu m'as fait une peur!

MASSENAY, abruti comme un homme qui vient de se réveiller.

Qu'est-ce qu'il y a eu donc?

FRANGINE

Il y a que tuas rêvé tout haut. Ah! J'en ai des palpitations!

MASSENAY, compatissant.

Oh! c'est vrai?

FRANGINE, lui prenant la main et l'appuyant sur son cœur.

Tiens, regarde comme mon cœur bat.

Oh! pauvre petite, je te demande pardon!...

Il saute hors du lit, enfile ses pantoufles, et tout en allumant le bougeoir qui est sur la cheminée.) Attends, JO Vais te

donner un peu d'eau de fleur d'oranger... ça te remettra...

Il est en longue chemise de nuit, jambes nues, pantoufles aux pieds ; le bougeoir allumé à la main, il traverse la scène pour aller à la table préparer le verre de fleur d'oranger.

FRANGINE, encore palpitante.

Ail! non, lu sais, si tu es somnambule...

MASSENAY, après avoir déposé le bougeoir sur la t:il)le, tout on préparant la boisson.

Je ne suis pas somnambule, seulement j'ai l'habitude do dormir très peu couvert; lu as voulu garder la couverture ouatée... Alors moi.

ça ne manque pas! ça me donne le cauchemar.

FRANGINE

Ohl mon pauvre chéri, alors c'est ma faute? Ohl je suis désolée...

MASSENAY, qui est remonté au-dessus du lit pour aller lui porter le verre d eau.

Mais je t'en prie, ne vas-tu pas me plaindre?... pour un cauchemar! en voilà une affaire ; d'abord moi j'adore cauchemarder : ça donne des réveils délicieux!

Ahl si c'est du raffinement!

MASSENAY.

Et puis est-ce que ce n'est pas moi qui suis impardonnable d'avoir eu des cauchemars quand je dormais dans tes bras?.. Car nous avons dormi, madame, dans les bras l'un de l'autre.

FRANGINE

Ohl oui. comme un petit mari et une petite femme... Oh ça, ça, je voulais! ça m'a semblé si bon de m'endormir ainsi... gentiment... après!... avec la satisfaction de l'oubli du devoir accompli.

MASSENAY, avec transport.

Oui, hein?

Il l'embrasse dans le cou.

FRANGIN R

Ça m'a changée do mon mari.

MASSENAY, moitié riant moitié vexé.

Ah! bien dis donc, je l'espère!..,

FRANGINE, lui rendant son verre dont elle a bu le contenu.

Vois-tu, c'est dans ces moments-là que l'on savoure vraiment son bonheur.

MASSENAY, qui est allé reposer le verre sur la cheminée.

Sûr!

Il s'assied sur le bord du lit et pendant ce qui suit se revêt de son pyjama.

FRANGINE

Ces sommeils-là. c'est le meilleur de l'amour. Aussi des amants qui n'ont pas dormi ensemble, c'est pas des amants : c'est des gens qui ont eu des rapports.,, et ça, c'est ce qu'il y a de moins bon dans l'amour.

MASSENAY, avec fatuité.

Ah! cependant.,,!

FRANGINE

Ah! Laisse donc!.,. Je sais bien que dans tout roman d'amour on ne voit que ça,,. Mais c'est surfait. Je t'assure qu'à l'user,.! la preuve c'est qu'après, on a toujours un petit moment de,., de,..

MASSENAY.

D' (( animal triste. »

La locution étant latine, prononcer « Iristô ». FRANGINE.

Comment dis- tu ça?

MASSENAY.

Rien, rien, c'est du latin...

FRANCINE

Ehl LicD, hein, « triste »? ça prouve bien!.. C'est pour ça que je dis qu'une bonne fortune qui se réduit à l'indispensable, plTut! ça me fait l'effet d'un gourmet qui dîne au buffet de la gare entre deux trains; il s'est nourri, peutêtre ; mais il n'a pas dîné.

MASSENAY) s'appuyant sur ses poinf^s enfoncés dans le matelas.

Oh! mais dis donc : je crois que pour quelqu'un qui traite les autres de raffinés..!

FRANGINE, se laissant retomber sur le dos, la tête sur l'oreiller, tandis que Mnssenaj' s assied de biais sur le bord du lit.

Ah! Qu'est-ce que tu veux? je passe par des impressions neuA-es, je les analyse... Et puis vois-tu, il y a autre chose qui est à considérer : un bon dodo, comme ça, outre la saveur qu'on y trouve, ça donne tout de suite à l'amour une petite allure conjugale qui le relève. Ça efface le coté clandestin et pour une femme honnête c'est beaucoup plus convenable.

MASSENAY, gentiment moqueur.

Comme j'aime la délicatesse de tes sentiments...

Il 1 embrasse.

FRANCINE, se redressant sur son séant.

C'est égal tout de même, c'était écrit que tu devais être mon amant ! Ce sont des choses fa-

taies qui se décident au premier regard!... Au fond, s'il y avait une justice dans ces choses-là, c'est Coustouillu qui devrait être l'élu ; car enfin il y a longtemps qu'il se dessèche; il pourrail invoquer les droits de l'ancienneté ; eh! bien, non, lui jamais!

MASSENAY} se levant et avec une feinte compassion tout en allant prendre le verre qu'il a déposé sur la cheminée.

Pauvre Coustouillu !

FRANGINE, se dressant sur les genoux, la couverture renversée sous les aisselles.

Non mais plains-le !... Tu sais, si tu veux que je...

MASSENAY, se retournant vivement.

Ah! non.

11 va porter le verre à sa place primitive sur la petite table.

FRANCINK, s'avançant sur les genoux jusqu'au pied du lit, la couverture toujours maintenue sDus les aisselles.

Tandis que toi, la première fois que je t'ai vu, je ne te connaissais pas, tu ne me connaissais pas, eh! bien, du coup, v'ian ! j'ai senti quelque chose en moi qui me disait : « Voilà celui qui! » et toi aussi, au même moment, tu t'es dit : « Voilà celle quel »

MASSENAY, qui presque au début do la tirade, aussitôt son vorro posé, est venu devant le piod du lit pour se rapprocher do Francine.

Moi?

FHANGINE.

Oh ! ne dis pas non ! C'est le fluide, ça ; c'est comme au télégraphe : On frappe d'un côté : « pan, pan »! ça correspond de l'autre. Tu avais beau être à l'orchestre et moi dans une loge, nos regards se sont rencontrés tout de suite, comme si on s'était prévu et c'est sur le champ que mon quelque chose m'a dit...

« Voilà celui qui ! »

FRANGINE, lui faisant un collier de ses bras. Positivement ! (Dans un élan de tendresse.) Ah

chéri !

MASSENAY.

Je t'aime.

Ils se tiennent un moment embrassés.

FRANGINE, comme épuisée, se laissant retomber en arrière, la tête sur 1 oreiller.

Ohl c'est boni Et dire que si nous étions mariés, ça serait tous les jours comme cela.

MASSENAY, qui est venu s'asseoir au pied du lit côté spectateurs.

Mais oui !

FRANGINE

Ahl tu es heureux, toi, tu es libre! Dis, si j'étais libre moi aussi, tu m'épouserais tout de suite?...

MASSENAY, avec conviction.

Sùrl

96 LA MAIX PASSE !

FRANGINE

Ah! chéri, comme ce serait gentil! pouvoir saAOurer son bonheur dans toute sa plénitude, quand on veut et tant qu'on veut! N'avoir pas à se préoccuper du temps qu'on a, de l'heure qu'il est...

MASSEXAY.

Ah! oui!... sans compter qu'il faudrait peutêtre y songer à l'heure qu'il est... Xous avons fait là un bon somme et il ne faut pas oublier que nous n'avons que la permission de théâtre, or, à vue de nez, il ne doit pas être loin de minuit.

FRANGINE, paresseusement.

Déjà! Oh!... et à vue d'œil ?

MASSENAY, consultant sa montre qui est sur la table près du lit.

Eh bien, à vue d'œil il est... (sursautant.) Quoi?

FRANGINE, calme.

Eh bien?

MASSENAY, cffaro.

Voyons! c'est pas possible! Elle bat la breloque...

FRANGIN E, se mettant sur son séant.

Quoi? il est plus do minuit?

MA8SENAY, id.

Six heures du matin!

FKANCINEi bondissant sur lo lit ot retombant sur les genoux.

Comment six heures du matin?

LA MAIN PASSE t 97

MASSBNAY, id.

Mais oui!

FRANGINE, affulôe.

Mais elle ne va pas, voyons ! nous n'avons pas dormi sept heures !

MASSENAY.

Mais non, évidemment, c'est ce que je me dis! et pourtant tiens, écoute: tic, tac, tic, tac, elle marche.

FRANGINE

Elle marche I elle marche I mais elle ne va pas... Enfin, on se rend hien compte à peu près du temps qu'on a dormi... (a ce moment

la pendule sur le meuble d'appui se met à sonner.) Attends!...

TOUS DEUX, haletants, la voix rauque, comptant à mesure que la pendule scone.

... Deux... trois... quatre... cinq... six...

MASSENAY, de confiance.

... Sept...

FRANGINE

Quoi « sept »? Où ça, sept? il n'y a que six.

MASSENAY, désespéré.

Oui, six... il est bien six heures.

FRANGINE, sautant hors du lit.

Ah! bien nous sommes bien!

MASSENAY, gagnant la droite et s'affalant sur le fauteuil près du canapé.

Nom d'un chien de nom d'un chien!

FKANGINEj qui a couru prendre son jupon.

Eh bien! je suis dans de jolis draps!

MASSEXAY.

Ah! Et moi donc !...

FRANGINE, redescendant tout en enlilant son jupon.

Toi, toi... tu n'es pas intéressant!... tu es libre...

MASSEKAYj s'oubliant dans sa dét.esse.

Comment je suis libre! Eh bien! et ma femme?

FRANGINE, bondissant.

Tu es marié?

MASSENAY, qui s'est relevé d'un bond.

Hein! moi non! hein? quoi? Ah! zut! oui!

Il remonte en désespoir de cause deràère le canapé pour revenir peu à peu à la place qu il vient de quitter. FRANGINE, hors d'elle.

Marié! tu es marié! il est marié ! mais c'est infâme, mais je ne veux pas. Vous m'aviez dit que vous étiez célibataire.

Tout en parlant elle retourne rajreusement son jupon qu'elle avait entilé sens devant derrière.

Eh bien, uui, je l'ai dit... parce que vous, vous ne compreniez pas qu'on s'éprit d'un homme marié!

FRANGINE, se laissant tomber désosporénu'iii ^iur le petit canapé devant lo pied du lit.

Il est marié!...

MASSENA.Y, qui s'est affalé de nouveau sur le fauteuil qu'il a quitte récemment.

Mon Dieu... qu'est-ce que je vais lui dire, moi. à ma femme!

FRANCINEj furieuse.

Eh! laissez-moi tranquille avec votre femme, vous n'aviez qu'à ne pas vous marier! Mais moi, moi? qu'est-ce que je vais pouvoir dire à v. on mari en rentrant?

MASSENAY, désespéré.

C'est fou! C'est fou!

FRANGINE, exaspérée.

Ce n'est pas une réponse ça!... (se lamentant.) C'est fini! je suis une femme perdue!

MASSENAY, acrimonieux.

Aussi pourquoi avez-vous voulu dormir?

FRANGINE, avec une hautaine indignation.

Eh! Je n'ai jamais demandé à dormir 1... (Après un petit temps.) J'ai demandé à s'endormir, c'est tout autre chose.

MASSENAY.

N'empoche que comme résultat, nous sommes

dans un joli pétrin... (So prenant la tèto dans les

mains.) Qu'est-ce quc je vais faire, mon Dieu?...

FRANGINE, exaspérée de son apathie.

Mais enfin vous ne pensez qu'à vous!... vous me voyez mortellement inquiète...

MASSENAY.

Eh! Je le suis encore hien plus que vous! je

le suis doublement ! je le suis pour vous et pour moi . . .

FRANGIXEj aux abois.

Qu'est-ce qu'on va faire, mon Dieu? comment sortir de là?

MASSEXAY, se levant et avec décision.

Ah! il n'y a pas plusieurs planches de salut! Je n'en vois qu'une! Courir chez votre mère où vous êtes censée être. Si nous avons la chance que votre mari ne vous ait pas précédée, vous avouez toute la vérité...

FRANGINE, bondissant.

Moi? moi, oser avouer à ma mère?... (Avec

décision en passant devant lui.) Jamais! MASSENAY (l).

Bah! une mère est une femme et toute femme a eu plus ou moins dans sa vie...

FRANGINE, revenant sur lui, indignée.

Maman ! maman ! des amants !

MASSENAY, abasourdi.

Ilein? Mais non, mais non! mais qui est-ce qui a dit ça?... On sait très l)ien qu'une mère n'a jamais eu d'amants... Seulement elle a pu avoir autour d'elle des amies qui... Enfin une mère a dos trésors d'indulgence! Pour vous sauver, elle se fera votre complice : elle enverra immédiatement quelqu'un chez vo*ir mari pour lui dire que vous vous êtes sentie souffrante chez elle et qu'elle vous a i^^ardée...

FRANCIXE, letombant dans son découragement.

Ah ! C'est le ciel qui me punit d'avoir trahi mes devoirs.

Tout en parlant elle gagne la droite d'un pas traînant, et en passant devant la table prend le bougeoir allumé. MASSENAY, agacé.

Mais non, mais non! le ciel ne se mêle pas de ces choses-là!... Il n'est même pas levé le ciel!

Il indique la fenêtre derrière laquelle il fait pleine nuit. FRAXGINE, au comble de l'énervement.

Enfin, donnez-moi un peigne! quoi?... que je me rccoilTe !

MASSEN'AY, indiquant le cabinet de toilette.

Tenez par là...

FRANGINE, tout en gagnant le cabinet de toilette.

Ah! si je m'en tire, je jure bien que je ne prendrai jamais plus d'amants!

MASSEXAY, emboîtant le pas derrière elle.

Ah! moi non plus, allez! moi non plus!...

Ils sortent de droite en emportant la bougie. — Xuit.

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