SCENE V
MASSENAY, FRANGINE, HUBERTIN sous la
couverture, puis GOUSTOUILLU.
FRANGINE, qui est allée à leur suite jusqu'à la porte, la refermant avec violence ; puis, sur place, se retournant vers Massenay effondré sur son canapé. Bien posément, bien amère, en croisant les bras.
Eh! ben?...
MASSENAY, écartant de grands bras.
Ehl ben?
FRANGINE, redescendant.
Vous pouvez vous vanter de m'avoir mise dans une jolie situation.
MASSENAY, tout penaud.
Ma chère amie, je suis désolé!...
FRANGINE, remontant jusqu'au meuble d'appui où elle va chercher son chapeau.
Ah! « je suis désolé »! Si vous trouvez que ça arrange quelque chose !
MASSENAY.
Bien oui, je sais bien, mais qu'est-ce que vous voulez?
II se remet à essayer de se chausser.
FRANGINE, redescendant jusqu'au-dessus du canapé, son chapeau à la main, prête à le mettre.
Eh I mon cher ami, quand un galant homme
a en mains l'honneur d'une femme, c'est le moins qu'il lui doive de le sauvegarder.
MASSENAY, tout à ses souliers.
Mais qu'est-ce que je pouvais faire ?
FRANGINE
Ah! tenez, vous m'agacez !... Mais, finissez donc de mettre vos souliers, voyons I... Si vous n'avez pas de corne, prenez une fourchette...
Ayant mis son chapeau elle pique nerveusement dedans son épingle à chapeau.
MASSENAY.
Mais oui ! C'est une idée !
FRANGINE
Mais dame I Enfin, c'est élémentaire.
MASSENAY, se levant et se dirigeant vers le cabinet de toilette avec une démarche ridicule, due à ses souliers non enfoncés.
Une fourchette? J'en ai par làl
FRANGINE, le montrant, avec un geste de dédain. Ah ! la la, regardez moi ça. (Massenay est sorti.)
Ça veut être un amant et ça ne sait même pas qu'on peut se chausser avec une fourchette.
Elle remonte au fond et passe son manteau en se plaçant de façon à tourner le dos à Hubertin pendant le jeu de scène suivant.
HUBERTIN, à moitié endormi, sortant sa tête de dessous le couvre-pied.
Mon Dieu qu'on est mal dans ce fauteuil.
Il prend le parti de se lever ; pour ce faire, de ses deux bras tendus au-dessus de sa tète, il brandit le couvre-
pied qu'il tient par les deux extrémités d un des côtés, de façon à s'en faire de dos un grand bouclier derrière lequel il disparaît. Ainsi il grimpe sur le lit et s'y étale sur le ventre complètement recouvert par la couverture. FflANCINE, qui a achevé de mettre son manteau, se dirigeant vers la porte de sortie.
Ah! quelle expiation! Quelle expiation! (EUe
a ouvert la porte et va s'en aller, quand, s'arrêtant.) MaiS enfin qu'est-ce qu'il fait, voyons ? (Laissant le battant ouvert et descendant par l'extrême droite jusqu'à proximité du cabinet de toilette.) Enfin, y êteS VOUS? VOIX DE MASSEXA.Y.
Voilà ! voilà !
FRAXGINE, lasse d'attendre.
Ahl non, mon ami, non! je descends ; vous me rejoindrez dans l'escalier !
Elle remonte vers le fond et arrivée à la porte, se cogne dans Goustouillu qui fait irruption.
COUSTOUILLU (1).
Vous !
FRANGINE, (2) affalée contre le chambranle de la porto et comprimant les palpitations de son cœur.
Oh! c'est bête! vous m'avez fait une peur!
C0U8T0DILLU, avec des larmes dans la voix.
Vous!... vous!...
FRANGINE
Eh bien, oui, moi ! Qui vous a dit que j'étais ici?
COUSTOUILLU, avec dos hoquets dans la voix.
Votre mari... il m'avait dit... va!... va la
LA MAIN PASSE î 141
retrouver, 21, rue du Colisée... Alors, à l'instant en bas... il m'a dit : elle est là-haut... avec son... avec son... avec son... amant...
Il se met à sangloter.
FRANGINE, qui n'est pas en humeur de faire du sentiment.
Ah! non, mon ami, non! pas de nerfs, j'ai assez des miens!...
Elle sort vivement.
GOUSTOUILLUj voulant la suivre.
Madame ! . . .
FRANGINE, lui fermant la porte sur le nez.
Au revoir!
Elle sort.
COUSTOUILLU) dêsespôrô gagnant le milieu de la scène.
Oh! Un amant! elle avait un amant ! Ah! si
je le tenais !... (a ce moment ses yeux tombent sur le lit près du pied duquel il est, et il gagne entre la cheminée et le lit à hauteur du milieu de ce dernier. Avec rage.) tit dire
que c'est là !... là!... là!
A chaque « là! », il donne un coup de poing sur les reins d'Hubertin dissimulé sous le couvre-pied. Soudain le couvre-pied se dresse au grand ébahissement de Coustouillu qui a un mouvement de recul, et Hubertin surgit, à genoux sur le lit.
HUBERTIN
Oh! What is it?
GOUSTOUILLU.
Hubertin ! son amant! (ll prend du champ et appliquant un soufflet sur la joue d'Hubertin.) TieUS !
HUBERTIN
Oh!... god damn!
Il n'a pas plus tôt proféré ce juron qu'il tire un coup de revolver sur Coustouillu qui détale affolé. GOUSTOUILLU5 86 sauvant.
Ohl là, là! Oh! là, là!
Pendant ce temps Hubertin s'est mis debout sur le lit et tire aussitôt un second coup de revolver sur Coustouillu au moment où il disparait par la porte. Après quoi, ramassé sur lui-même comme le chasseur aux aguets, il attend.
MASSENAY, accourant.
Hein! Il tire encore! (Nouveau coup de revolver.) Au secours! au secours! (U se sauve en courant, passe devant le canapé, saisit au passage le pardessus et le chapeau qui y sont, remonte toujours courant par le milieu de la scène et gagne la porte en se faisant aussi petit que possible et en s'abritant la nuque avec son chapeau.) Ah! (TUelle Uuit !
Rideau.
An rappel, quand le rideau se ïelôvo Ilubortin est toujours sur le lit, dans la môme position de chasseur aux aguets, et quand Francino, Massonay, et (Coustouillu viennent saluer le public, il décharge une dernière fois son revolver sur ces personnages qui 80 sauvent on débandade.