G II ANAL
Oh I il ne fallait pas vous déranger pour ça I Ce sont là des règles qui sont faites pour les professionnels, mais elles ne sauraient avoir force de loi, entre gens qui se connaissent.
HUBERTIN, se fouillant pour prendre son portefeuille.
Du tout, du tout ! les bons comptes font les bons amis.
CHANAL, avec un peu do gône qu'il s'efforce de dissimuler avec un sourire do bonhomie.
Et puis, vous l'avouerai-je? j'ai quelques scrupules à considérer la partie que nous avons faite ensemble comme bien régulière, (confidentiellement et presque à l'oreille.) 11 mO paraît qUO UOUS
n'avons pas joué tout à fait à chances égales...
HUBERT! M, à pleine voix.
Pourquoi donc ça ?
GUANAL, lui faisml signe do parler plus bas à cause ilo sa femme.
Cibut cbut ! (vvoc beaucoup do gAno.) .h» ne sais pas, mais il me semble que...
IlUBtRTIN, bien jovialement et à pleine voix.
Ah! je vous comprends !... parce que j'étais pochard, hein ?
GHANAL, confus.
Oh ! je n'ai pas dit...
HUBERTIN, très calme.
Laissez donc! J'ai le courage de mes actes...
(a Fiancine, de la place où il est, et très satisfait.) Ouï,
madame, j'ai pris l'hahitude, tous les jours, à partir de cinq heures... d'avoir ma petite hombe.
FRANGINE, souriant mais avec un ton discret de leproche.
Ah?...
HUBERTINj en manière de justification.
Ce n'est pas du vice chez moi : c'est de l'américanisme !
FRANGINE, s'inclinant devant cette justification.
Ah! alors!
UUBERTIN.
Oui, j'ai longtemps fait des affaires en Amérique. Or, là-bas, qui dit « afïaires », dit « bars » ; tout se traite au whisky ! Qu'est-ce que vous voulez?... il a bien fallu que je me mette au diapason!... pour mes affaires !... Seulement, voilà où nous sommes en état d'infériorité, nous aulres Français: L'américain, lui : dix Avhisky... douze whisky... ça ne lui l'ait rien!... il jouit d'un privilège ! Moi, malheureusement, j'ai la
LA MAIN i'ASSK!
tête française, — c'est de naissance I — J'ai pu, peu à peu, naturaliser mon estomac; mais
(se donnant une tape sur le front.) ma Sacrée Caboche
qui était patriote, n'a jamais rien voulu savoir !... de sorte qu'aujourd'hui, il y a antagonisme entre ces deux parties de mon individu. Mon estomac, qui est devenu américain, une fois cinq heures, réclame ses whisky; ma tète, elle, serebiiïe : d'où conflit ! Et finalement, comme c'est ma tète qui est li plus faible, c'est toujours elle...
CHAKAL, achovaDt pour lui,
... qui faiblit.
HUBERTIN, approuvant.
Voilà... Mais comme vous voyez, madame, mon cas est tout à fait spécial : on ne peut pas dire que je me pocharde, non, je... je m'américanise!
FUANCINE.
Oui, oui.
CUANAL, avec une conviction où perce l'ironie.
Oh! c'est tout à fait aiitre chose.
HUBERTIN, avec un soupir.
Tout de même, ça ennuie bien ma femme!
FRANGINE, souriant.
Mou Dieu, monsieur, je n'aurais pas osé... mais du moment que vous le dites : je vous avouerai que... je la comprends un peu.
LA. xMAlN PASSE! 23
HUBERTIN, se méprenant au sens de ces paroles.
Bien oui, n'est-ce pas ? Voilà une femme qui vous avale dix, douze whisky à la queue leu leu, ça ne lui fait rien ! c'est une américaine, pas vrai ?... elle jouit du privilège... De quoi ai-je l'air à côté d'elle ?... alors n'est-ce pas? Ça la vexe de voir que moi, ça me fiche par terre... Ah ! c'est toujours embêtant de se trouver dans un état d'infériorité A^s-à-vis de sa femme.
FRA.KGINK, GHANAL.
Evidemment, évidemment.
HUBERTINj brusquemment changeant de ton et tendant un billet de mille francs à Ghanal.
Alors, nous disons que je vous dois trente cinq louis ? voici mille francs. Et, pour en revenir à la question de jeu, que votre délicatesse ne se mette pas en émoi ! Je vous assure que quand je suis dans l'état... que vous savez, je suis tout aussi lucide qu'à l'état normal. Je le suis même davantage : je vois double I
GHANAL.
Diable! c'est quelquefois mauvais pour compter les points.
HUBERTIN
Du tout ! Je le sais, pas vrai ? Alors, rien de plus simple : je divise par deux.
GHANAL.
Ahl En effet I eu efletl...
HUBERTIN5 gagnant la droite.
Mais dame !
Sonnerie extérieure, eu AN AL.
Nous disons mille francs. Je vais vous chercher votre monnaie.
Il remonte dans la direction de son cabinet de travail.