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La maison d'un bourgeois au dix-huitième siècle

L'histoire de la société française, au dix-huitième siècle y très connue, en ce qui concerne la noblesse, la magistrature et la haute finance, a été bien moins étudiée, au point de vue des mœurs de la classe moyenne. Les mémoires du temps, remplis de détails sur les faits et gestes des gentilshommes ou des fermiers généraux , sur les dames de la cour , sur les courtisanes elles-mêmes , restent muets au sujet de ces modestes bourgeois, dont la vie laborieuse s^est écoulée dans l'étroit rayonnement de la famille : « La petite bourgeoisie, loin du faste et du bruit de la société aristocratique, dit M. Paul Lacroix, se consacrait à la vie intérieure , et était, souvent à son insu , le modèle des vertus domestiques. * »

1 — Le xvili* siècle. Institutions, usages et costumes.— Paris 1875, p. 71.

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M. Taine, dans ses Origines de la France contemporaine , signale le silence absolu des écrivains du XVÎW siècle , sur la bourgeoisie. « La littérature, dit-il , ne m'apprend presque rien. Il semble que, pour elle, il n'y ait que des salons et des gens de lettres. Le reste est non advenu ; au-dessous de la bonne compagnie qui cause , la France paraît vide. ^ »

Les mémoires et les chroniques du dernier siècle, ne font , en effet , aucune mention de la classe moyenne, et si quelques romanciers s'en occupent, c'est pour mettre en scène des Parisiennes, qui n'ont peut-être jamais existé , que dans l'imagination de Rétif de La 'Bretonne ou de Marivraix.

Pour connaître les mœurs de la bourgeoisie , il faut recourir aux documents spéciaux, principalement à la correspondance intime, et, mieux encore, aux Livres de raison, dans lesquels chaque chef de famille enregistrait les événements de la maison, le

I — Tome i^', p. 261 .

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détail exact de son avoir, et tout ce qui pouvait lui être utile pour la bonne administration de ses affaires.

Ces Livres de raison seraient, aujourd'hui, une précieuse source de renseignements, si la Révolution, en bouleversant toutes les fortunes , en rompant la chaîne des souvenirs , ne les avait fait abandonner. Les familles n'y ont plus attaché aucun prix, et les ont vendus avec les bouquins sans valeur.

C'est ainsi que j'ai trouvé, sur l'établi d'uri menuisier, brocanteur et bouquiniste à ses heures , le Livre de raison de M. François -Ambroise Tamisier, commerçant retiré des affaires , l'un des représentants les plus honorables de la petite bourgeoisie marseillaise.

Heureux de ma trouvaille , j'ai lu, d'un bout à l'autre, le journal de M. Tamisier, et j'ai constaté, avec une vive satisfation, que je tenais enfin un document, complet et détaillé, sur la vie privée d'un bourgeois du XYIII""^ siècle. Rien n'y manque : Blasons

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et généalogie de la famille ; inventaire des meubles, de l'argenterie, des bijoux, des costumes ; catalogue des livres composant la bibliothèque , et, enfin, la nomenclature exacte des objets renfermés dans les immenses armoires en usage à cette époque.

Ces renseignements m'ont paru offrir assez d'intérêt pour être publiés. Cest, il est vrai, un bien modeste appoint pour la grande enquête, sur les mœurs du XVIII^ siècle , commencée depuis longtemps déjà ; mais, cet essai, tout imparfait qu'il est, donnera peut-être la pensée à des écrivains plus compétents, de recueillir les Livres de raison, qui ont échappé à la destruction , et de les mettre en œuvre dans un cadre plus important.

Si j'obtenais ce résultat, mon but serait atteint, et je me féliciterais d'avoir entrepris cette petite campagne, en faveur des bourgeois, qui conservèrent, jusqu'à la Révolution, les bonnes traditions que Von regrette malgré soi, en voyant s'évanouir jusqu'au souvenir de la vie calme , correcte et dévouée de

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cette classe moyenne, d'ouest sorti le tiers-état, qui « n*était rien » et qui est tout aujourd'hui.

Sans m' écarter de mon sujet, je puis ajouter que la bourgeoisie amit puisé, dans une saine éducation, et dans ses mœurs sévères , la force et l'énergie nécessaires pour provoquer la l^yolution de 178c, à laquelle nous devons les libertés utiles dont nous jouissons... et , faut-il le dire, dont nous abusons souvent , pour opprimer ceux qui ne pensent pas comme nous.

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