‹ La maison d'un bourgeois au dix-huitième siècleChapitre 33 sur 40 · TROUSSEAU · texte numérisé non relu

TROUSSEAU

d'une jeune mariée.— 1776

La vue ou la description du trousseau d'une nouvelle mariée, réveille les souvenirs les plus heureux, elle impressionne agréablement et inspire, en général, des idées de jeunesse et de bonheur Cependant, le trousseau dont je vais mettre le détail sous les yeux du lecteur, tout en rappelant les élégances et les gracieuses toilettes du xviii™® siècle, s'associe, dans ma pensée à la triste fin de l'un des époux, M. Turc, juge royal, qui périt sur l'échafaud révolutionnaire, précisément à l'occasion d'un mariage, qu'il avait dû annuler, dans l'exercice de ses fonctions de magistrat.

Le 51 Juillet 1776, M. Antoine Turc, conseiller du roi, juge royal, civil et criminel de la sénéchaussée de Toulon, épousait M""^ Thérèse Suzanne Remouit,

^;)G TROUSSEAU d'une jeune mariée

fille d'un négociant de cette ville. M"^ Remouit apportait c^ son mari une dot de 20,000 livres, et un trousseau évalué à 2,788 livres, dont je transcris ci-après tous les articles sans en excepter un seul :

36 chemises à 7 1. 10 s 270 livres

12 corsets, basin rayé, à 4 1 48 id.

4 corsets à manche, à 7 1. 10 s. . . 30 id.

6 jupes de basin, agi 54 id.

9 paires bas de coton, à 3 1. 10 s. . . 32 id.

3 paires bas de soie, à 7 1 21 id.

j déshabillés, la pièce 20 1 100 id.

1 déshabillé satin blanc 42 id.

I habit gros de Tours 86 id.

1 habit taffetas, couleur rose 123 id.

1 déshabillé taffetas bleu. ...... 76 id.

I habit de printemps, canellé. . . . 298 id.

I manteau de mousseline fleurie. , . 56 id.

I manteau taffetas blanc 16 id.

Report 1252 livres

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A reporter. . . .12^2 livres

3 manteaux, dont un blanc et deux

noirs 60 id.

I chapeau garni en blonde 24 id.

1 corps à baleine ij id.

I thérèse noire (?) 3 id.

I paire bracelets 80 id.

5 robes de chambre, avec leurs jupes. 300 id.

I garniture cœfFe, et façon 260 id.

I cœffe assortie en blonde, et façon . 138 id.

I autre assortiment en dentelles va-

lenciennes i jo id.

I autre assortiment en blonde .... 71 id.

1 autre cœffe pour le satin blanc. . . 36 id. 3 cœfïes basses à demi jour, à 21 1. . 63 id. 6 cœffes de nuit, à 4 l 24 id.

2 peignoirs à 6 1 12 id.

Report 2488 livres

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e/î reporter 2,488 livres

2 tabliers, dont un taffetas noir et

l'autre merlin 18 id.

I tablier mousseline rayée en fleur. . 18 id.

I tablier indienne 6 id.

I montre en or • • • 204 id.

4 coquettes 36 id.

12 mouchoirs de nez, blancs, à 1 1. 10 s. 18 id.

Total 2,788 livres

En comparant les objets renfermés dans ce trousseau, avec ceux qui composent aujourd'hui une corbeille de noces, on est étonné de voir qu'à cette époque déjà, comme de nos jours, le linge était sacrifié à la toilette. La comparaison serait même en notre faveur. Nous remarquons, en effet, qu'au lieu des six douzaines de chemises, de paires de bas et de mouchoirs, qfie l'on trouve dans la plupart des trousseaux actuels, celui de M"^' Remouit ne ren-

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fermait que trois douzaines de chemises, douze paires de bas et douze mouchoirs. Mais il en était autrement pour les robes et les autres objets de toilette. En 1776, comme en 1886, les jeunes mariées voulaient avoir « ce qui se faisait de plus beau. » Il n'est pas douteux, que Vliabit de printemps, estimé 298 livres (soit 600 francs de notre monnaie), devait être une magnifique parure, ainsi que la garniture de coiffe qui est évaluée à 260 livres (j2o francs) ' .

La jeune mariée qui portait toutes ces belles choses, avait à peine vingt ans, elle devait être charmante avec son habit de taffetas, « couleur de rose », son manteau de mousseline fleurie et sa petite coiffe assortie en blonde. M. Turc était luimême un galant cavalier, si j'en juge par le portrait

1 — Je n'hésite pas à doubler le pouvoir de l'argent, en voyant, dans ce même trousseau, des souliers de nouvelle mariée évalués à 7 livres, alors qu'aujourd'hui ces mêmes souliers seraient payés de 20 à 25 francs.

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au pastel, que j'ai vu chez sa petite fille ' ; mais il avait deux fois l'âge de sa femme, et l'habitude de siéger dans un tribunal lui donnait une certaine raideur, qui était d'ailleurs dans son caractère.

C'était, cependant, h cette époque, un homme heureux. Il avait de la fortune, une position honorable, une femme jeune, bien élevée, jolie, spirituelle, très attentive à ses devoirs de maîtresse de maison, et nullement coquette, quoiqu'elle fût fort entourée - . Mais ce bonheur était trop complet pour être durable ; il n'était marié que depuis trois ans et comptait à peine 46 ans, quand son office de juge royal, qu'il avait acheté 30,000 livres ^ , fut supprimé et réuni h l'office du lieutenant général de la

1 — M'"° Courrier , qui habite la maison du Ghamp-de- Bataille, léguée à M. Turc par sa mère, Gabrielle Escallon.

2 — Le juge royal, qui avait vingt ans lic plus que sa femme, en était, dit-on, un peu jaloux.

3 — Il l'avait acquis des héritiers de M. Joseph Beaussier, décédé en 17^9.

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sénéchaussée. Le roi, en prononçant cette réunion, par un édit du mois de septembre 1779, avait déclaré que M. Turc pourrait continuer ses fonctions sa vie durant ' ; mais, un mois après, le 26 octobre, M. Graneî, lieutenant général, lui remboursait le prix de son office et ne lui laissait que le titre de juge honoraire.

Quand vint la Révolution et que les emplois de la magistrature furent soumis à l'élection, M. Turc se laissa nommer président du tribunal civil du district. Ce fut un malheur bien grand pour lui et pour sa famille; car cette position le mettait en évidence, et son caractère étant donné, il devait être fatalement entraîné dans le tourbillon révolutionnaire et y périr.

En effet, quand la faction royaliste eut proclamé

1 — « Et cependant, voulons que les dites suppression et réunion n'aient lieu qu'au décès ou à la démission volontaire du sieur Turc, titulaire actuel, et dans le cas de démission volontaire, voulons que le sieur Turc conserve les honneurs, rang, séancç et prééminence du juge royal honoraire. »

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le roi Louis XVII , le magistrat de la République se rappela qu'il avait été juge royal, et trouva tout naturel de conserver son siège de président : se disant, sans doute, que la magistrature n'avait rien de commun avec la politique, et qu'il était permis à un juge intègre de rendre la justice sous tous les gouvernements. Du reste, il jouissait d'une telle considération, qu'il ne vint à la pensée de personne de lui reprocher ses services pendant la République, et il resta en place, précisément parce qu'il avait su se désintéresser des questions politiques. Son unique passion était la justice ; il était né magistrat et il serait mort paisiblement sur son siège de président, s'il n'avait pas été obligé, dans le cours de la contre-révolution , de prononcer l'annulation d'un mariage, qui s'était accompli dans les circonstanres les plus anormales.

Le i^ septembre 1792, Jean-Baptiste Thollon, originaire de Solliès, greffier du tribunal du district, était à souper, vers huit heures dus' ir, ch z

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son frère , vicaire de la paroisse Saint-Louis , lorsque deux hommes armés entrent brutalement et lui déclarent que si , le lendemain , jour de dimanche , il n'épouse pas la demoiselle Marie Robert, il sera pendu à une lanterne '.

Après la sortie de ces deux ambassadeurs d'un nouveau genre, qui ne lui ont laissé que l'alternative de la corde ou du mariage, le sieur Thollon comprend bien qu'il sera contraint d'épouser la demoiselle Robert et que toute résistance est inutile; mais il veut consigner une protestation en règU; dans les minutes d'un notaire, afin d'être en mesure, dans des temps meilleurs, de faire annuler son mariage , ne se sentant aucun goût pour la vie à deux avec une « donzelle » ^qui usait

i^ — Ce récit est extrait, presque toujours textuellement, du jugemenl iont il sera parlé plus loin, et qui est transcrit en entier d:. s les registres de l'état civil, année 1792.

2 — Ge n'était pas précisément « une demoiselle », elle était mère et c'était pour donner un père à son enfant, qu'elle avait tait ' rier le sieur Thollon, qui possédait quelque fortune, de voulo'' bien •' Wenir son époux.

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d'un procédé aussi sauvage pour se faire épouser. Il sort donc et se met h la recherche d'un notaire ; mais les notaires se cachent ; il n'en trouve aucun. Ne sachant plus comment se tirer de ce mauvais pas, il a l'idée de se dérober aux recherches des parents de la jeune fille. Avant tout , cependant, il veut prévenir son frère , afin qu'il s'éloigne lui-même et ne devienne pas la victime de ses persécuteurs. Il se rend au corps de garde de la porte d'Italie, où se trouvaient son cousin ThoUon et un de ses meilleurs amis ; il les prie d'aller avertir le vicaire et de l'engager à fuir au plutôt, s'il en est temps encore.

Après une heure d'anxieuse attente, Tholion voit revenir son cousin et son ami , qui lui racontent que son frère a été arraché de son lit , traîné dans la rue et qu'il allait être pendu à un réverbère, quand un officier municipal était parvenu à le dégager; que, néanmoins, les jours de son frère sont toujours en danger et que, de l'avis même de

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l'officier municipal, ce qu'il a de mieux à faire, c'est de se résigner à épouser la fille Robert, s'il ne veut exposer toute sa famille à une mort certaine.

Thollon se rend chez l'officier municipal ; mais, en route, il est entouré par des hommes armés de sabres et de pistolets, qui lui enjoignent de les suivre sans balancer, le mariage devant se faire le soir même.

Cédant à la force, il obéit, « mais son indignation est trop sentie pour lui fermer entièrement la bouche, et dans l'explosion de son désespoir : c'est une horreur, s'écrie-t-il, d'avoir traité mon frère d'une manière aussi barbare, et si je »

11 n'a pas le temps d'achever sa phrase , un des forcenés qui l'accompagnent, dégaine son sabre, se jette sur lui, et le tuerait infailliblement, si son cousin, qui l'a rejoint , et un nommé Autran, maçon, ne retenaient le bras de l'assassin.

Thollon s'impose dès lors le silence le plus absolu .

Arrivé devant la maison d'habitation de la

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demoiselle Robert, un des furieux de l'escorte va chercher la jeune fille, et revient un instant après la tenant sous son bras. La foule, toujours menaçante, entre avec eux chez le curé, où doit être dressé l'acte de mariage. . . Je laisse la parole aux personnes qui assistèrent à ces événements, et qui en firent le récit, plus tard, devant le tribunal présidé par M. Turc.

« LesieurThollonfutconduitchez le sieur Roux, curé de la paroisse Saint-Louis; toute la bande y entra cumulativement. — Alors survint le frère aîné de cette demoiselle, et tous, de concert, forcèrent le curé à dresser un acte de mariag: entre le sieur Thollon et la demoiselle Robert , con ;u dans le style ordinaire et de même que si tovj les préalables exigés par la loi avaient été religieusement observés et remplis.

« Le sieur Thollon, qui ne pouvait retenir son indignation, requit le curé de faire cette rédaction d'une manière conforme i\ la vérité. — Des mou-

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vements de fureur éclatèrent à l'instant pour que le curé n'adhéra pas à cette réquisition ; le sieur Thollon avait pourtant obtenu que le curé mit, par renvoi, au bas de l'acte, les mots suivants : la publication faite au moment du mariage, sur les onze heures du soir. — Mais le sieur Robert exigea que le renvoi fut rayé et la rature eut lieu.

« De la maison du curé, le sieur Thollon fut conduit aux pieds de l'autel ; le curé annonça à haute voix le mariage qu'il allait célébrer,

« Le sieur Thollon s'adressant alors aux spectateurs, déclara protester contre cet acte qui n'était que l'effet de la violence et de la contrainte; cette protestation alluma de nouveau la fureur des satellites de la demoiselle Robert, qui le forcèrent de se mettre à genoux h côté de cette dernière.

« Après quoi, l'un d'eux, toujours armé, monta sur les marches de l'autel et eut l'audacieuse témérité de s'adjoindre au pasteur.

« Ce digne curé, commençant la célébration du

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mariage, demande au sieur Thollon , s'il prend Marie Robert pour femme et légitime épouse.

« Le sieur Thollon répond négativement et réitère ses protestations.

« Nouvelles violences , nouvelles menaces de la part des satellites et dangers plus pressants pour les jours du sieur Thollon ; les spectateurs effrayés , le curé craignant pour lui-même , tous réunissent leurs instances auprès du sieur Thollon, afin de l'engager à donner une réponse affirmative.

« Eh bien ? répond ce dernier, je dis oui , par force et pour en finir !

« Le curé lui demande l'anne lu , symbole de l'union ; le sieur Thollon rép ;id qu'il n'en a point. Le même satellite, qui était resté à côté du curé et qui avait accompagné la demoiselle Marie- Rose Robert, fournit lui-même cet anneau.

« Cette irréligieuse cérémonie achevée, le sieur Thollon fut conduit dans la sacristie, pour apposer

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sa signature au bas de l'acte; il eut cette attention de ne signer que le dernier, quel que fût le nombre des coopérateurs à la chose , et n'éprouva , par ce moyen, aucun obstacle au désir qu'il avait d'accompagner sa signature de ces mots : protestant de sa contrainte.

« Les signatures apposées , tous les assistants sortirent de l'église ; le sieur Thollon se rendit auprès de son frère et la demoiselle Robert resta au pouvoir de ceux qui l'avaient si bien servie dans ses projets. »

Le nouveau marié passa la nuit de ses noces à courir après un notaire ; mais il ne fut pas plus heureux qu'avant la célébration du mariage. Il se rendit le lendemain matin h Solliès, où il eut enfin la bonne fortune de mettre la main sur un tabellion, qui voulut bien transcrire tout au long , sur ses minutes, la légitime protestation du marié malgré lui.

Thollon étaitgreffier du tribunal du district;il était connu et estimé du président ; il aurait pu porter

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devant lui sa protestation et faire casser son mariage. M. Turc n'était pas homme à hésiter un instant h remplir ce devoir, quelque dangereux qu'il fût en un pareil moment. Mais le greffier préféra attendre un temps plus calme pour obtenir satisfaction pleine et entière.

Malheureusement pour M. Turc, son greffier crut pouvoir profiter de la contre-révolution, pour faire juger cette affaire. Le président n'y fit pas obstacle et rendit, le 2 novembre 1793, « sous le règne de Louis XVII, » le jugement suivant :

« Louis, par la grAce de Dieu et par la loi constitutionnelle de l'État, roi des Français, etc.

« Le tribunal du district de Toulon :

« Considérant qu'un jugement rendu par le tribunal populaire, le 2 août dernier, contre Balthazard Jassaud ', contient la preuve des violences exercées tant contre Thollon , que contre son frère,

I — 11 fut condamné à la peine de mort par ce tribunal , auquel M. Turc resta complètement étranger.

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pour opérer forcément le mariage du dit sieur ThoUon avec la demoiselle Robert.

« Le tribunal a déclaré et déclare le prétendu mariage entre le sieur Thollon et la demoiselle Marie-Rose Robert, en date du i $ septembre 1792, nul et de nul effet et valeur ; comme tel, l'a cassé et annulé et a remis et remet les parties au même état

où elles étaient avant icelui Condamne la dite

demoiselle Marie-Rose Robert aux dépens, taxés à

sept livres, pour n'avoir point comparu Fait à

Toulon, le 2 novembre 1793. Signé A. Turc'. »

Ni la demoiselle Robert, ni ses parents ne comparurent devant le tribunal civil du district ; la condamnation à mort de Balthazard Jassaud, qui les avait aidés à faire violence au sieur Thollon ^,

1 — V. les registres de l'état civil. Année 1792. fol. 70.

Cet épisode de la Terreur à Toulon était fait pour tenter un romancier; aussi M. A. Dominique en a-t-il tiré un roman très dramatique, mais peut-être un peu trop réaliste, sous ce ^itre : Un mariage aux baïonnettes. — Draguignan. P. Gimbert, éditeur, rue Claude-Gay, 4, 1876, i vol. in-12.

2 — Pons. ^Mémoire pour servir à l'histoire de la ville de Toulon. p. 201.

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leur lit craindre sans doute pour eux-mêmes une sentence très sévère ; ils se cachèrent et le jugement fut rendu par défaut, ne les condamnant, du reste, qu'à une amende de 7 livres. Mais, les Robert et leurs complices, confondirent dans leur haine les juges de Jassaud et celui qui venait de casser le mariage deThollon. Et, plus tard, quand les républicains eurent repris possession de la ville de Toulon, ils dénoncèrent les uns et les autres au tribunal révolutionnaire, qui prononçait , chaque jour, des centaines de condamnations à mort. On ne put pas s'emparer de M. Garnier , président du tribunal populaire, qui avait condamné Jassaud, parce qu'il s'était dérobé aux violences de la réaction , en émigrant. Mais M. Turc était resté h son poste , ne croyant pas s'être créé des ennemis, en remplissant scrupuleusement son devoir déjuge, sans haine, ni passion. Du reste, aurait-il supposé qu'il y avait du danger à demeurer h Toulon, que personne n'aurait pu le décider h descendre de son siège de président.

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pour échapper à une responsabilité quelconque.

La commission révolutionnaire accueillit, avec empressement, les dénonciations dirigées contre le magistrat, qui avait osé rendre la justice sous le règne éphémère de Louis XVII , et, sans autre forme de procès, après avoir pris l'avis du citoyen Blondy et du patriote Gauffinet , un nommé Danloup, président de la commission , le condamna à la peine capitale, en même temps que quatre jeunes femmes, « qui avaient tenu des propos incendiaires contre la République.» ( 12 germinal an 2).

M. Turc avait été avisé la veille ( 3 1 mars 1794), qu'il serait jugé le lendemain, et comme les jugements du justicier Danloup étaient exécutés sur l'heure, il s'était préparé à mourir en chrétien et en honnête homme, comme il avait vécu.

J'ai sous les yeux son testament rédigé « la veille de sa mort. » Il ne trahit en rien l'émotion d'un homme qui se sait à sa dernière heure. On sent qu'il s'est recueilli et qu'il a fait le sacrifice de sa

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vie; il ne songe qu'à régler honorablement ses affaires , afin de laisser un nom sans tache h ses enfants. Je ne transcrirai que les premières et les dernières lignes de ce document intime.

« Après avoir mis devant Dieu toute ma vie, que je vais lui rendre, je dois compte au public et à ma famille de quelques affaires temporelles :

. . . mes enfants aurontsoin d'acquitter cette dette.

« Je les embrasse tendrement, ainsi que mon épouse. Je leur souhaite une meilleure fortune qu'à moi et je pardonne à mes ennemis.

« La veille de ma mort, le 1 1 germinal, l'an second de la République française, une et indivisible. — Turc. »

Ces derniers mots: la veille de ma mort, la date et la signature, sont écrits d'une main ferme , et aussi correctement , aussi posément , que les premières lignes ; le document lui-même est en tout

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semblable à ses écrits antérieurs ; c'est-à-dire, très net, sans rature et d'un style soigné.

Le lendemain , 12 germinal an II, la commission révolutionnaire rendait son jugement et, quelques heures après , Antoine Turc avait cessé de vivre '.

En vertu du jugement du tribunal révolutionnaire, tous les biens de l'ancien président du district devaient être confisqués au profit de la République. En conséquence, des agents furent envoyés dans sa maison, pour prendre possession de tout ce qui pourrait être saisi. M"^^ Turc, seule avec ses trois enfants, dont l'aîné avait à peine 16 ans, leur ouvrit toutes les portes des chambres, des armoires et des meubles, et le pillage commença. Cependant, soit par commisération, ou parce qu'ils étaient troublés par la pensée de la mauvaise action qu'ils

I — Une lettre écrite de Port-la-Montagne (Toulon), et datée du ij germinal, insérée au Moniteur du 22 germinal , an II, page 818, contient ce passage : « le 12 on a guillotiné quatre femmes et trois hommes. »

Il6 TROUSSEAU d'une JEUNE MARIÉE

commettaient, les délégués de la commission révolutionnaire ne dépouillèrent pas entièrement la pauvre veuve, qui allait se trouver sans ressources pour nourrir sa famille.

M"'^ Turc ne se laissa pas abattre par le malheur. Après avoir apaisé, par sa soumission, les colères des patriotes, elle vécut prudemment dans son intérieur, et on l'oublia. Elle parvint ensuite à organiser dans sa maison, sans éveiller le moindre soupçon, une petite chapelle, où ses enfants et sa famille joignaient leurs prières aux siennes; on y dit même, plus d'une fois, la sainte messe ; ce qui n'était pas sans danger, car le seul fait de recevoir des prêtres non assermentés était puni de mort.

Mais on usait de mille précautions, et les ecclésiastiques^n'yvenaientjamaisaveclemême costume; tantôt c'était un étameur de casseroles qui se présentait, tantôt un marchand fripier, tantôt un mendiant. — Après la Terreur, quand la République devint plus tolérante , la chapelle de la maison

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n° 3 1 fut fréquentée par les voisins ; on y célébrait la messe tous les jours, plusieurs enfants y reçurent le baptême. On montre encore, dans la famille Turc, la commode sur laquelle fut baptisé M "^ Ambroisine Marin, qui épousa,, quelque vingt ans après M. Quintius Thouron, ancien élève de l'école normale, le savant et regretté président de la société académique du Var.

Mme veuve Turc mourut en 184^, à l'âge de 89 ans, laissant cette ancienne maison à son fils Pierre-Antoine Turc, contrôleur des douanes, qui lui-même, est décédé en 1871.

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