Scène II
CONCHA, puis LUISITO et BENITO
CONCHA, reprend son ouvrage en fredonnant un air de danse jusqu'au moment cù entre Luisito portant un panier de
poissons. — Luisito! Mou Luisito!
Luisito. — Coucha!
Ils s'embrassent longuement.
BeNITO, apparaissant sur le seuil. — Ça, c'est un
baiser !
CONCHA. — Oh !
Luisito. — Le frère est venu avec moi... Tu vois.
CoNCHA. — Que va-t-il penser de moi, Luisito?
Benito. — Mais je pense, Concha, que vous êtes la :fiancée du petit et que nous vous conduirons bientôt devant le curé.
Luisito. — Il sait que je t'aime et que tu m'aimes.
CONCHA. — - Tu lui as dît?
Luisito. — Je n'ai pas pu garder mon secret, j'en avais le cœur trop lourd.
Benito. — Je suis l'aîné. Je suis presque le père, n a eu raison de parler.
CoNCHA. — Alors, vous consentez ? Vous m'acceptez pour belle-sœur?
Benito. — Oui!
CONCHA, s'inclinant. — Merci!
Luisito. — C'est moi qui dois te dire merci!
Benito. — Oii trouverait-il une femme plus jolie et plus laborieuse?
CoNCHA. — Oh! Il peut rencontrer une figure plus belle, mais pas plas d'amour.
£enito. — Vous l'adorez, mon petit?
CONCHA. — Oui.
Benito. — Vous le rendrez heureux! C*est un beau garçon, et c'est un brave garçon.
Luisito. — Mon vieux Benito !
Benito. — Depuis des années nous allons à la pêche ensemble. Il n'y a pas dans tout Cadix un meilleur marin.
Luisito. — Il v a toi...
Benito. — Nous avons passé des jours et des nuits dans la barque. Par les mauvais temps, nous avons failli y'uvxi fols aller au fond!...
CoNCiiA. — Seigneur!
Benito. — Nous avons fait souvent des vœux ensemble à la Madone, quand il y avait péril... Nous nous aimons bien... C'est, avec ma femme Amalia, ce que j'ai de plus précieux. Eh bien, ma petite, je vous le donne... C'est du fameux, allez, c'est du bon... Je vous le donne.
CoNCHA. — Vous ne le perdrez pas.
BeNITO, embrassant Concha. — Petite!
LuisiTO, d'une voix étranglée. — Allons! allons! Il ne faut pas pleurer ! C'est jour de joie ! Voyons, tu es content?
Benito. — Je suis très content.
Les deux hommes se serrent les mains longuement.
Concha. — Alors, je pourrai bientôt causer avec Amalia?
Benito. — Elle sait la nouvelle, et elle vous attend.
Concha. — J'irai la voir avec Luisito.
Benito. — Elle vous aimera.
Concha. — Je Pespère. '
Benito. — Vous n'en doutez pas?
Concha, hésitant. — Non...
Benito. — Vous parlez comme si vous aviez peui*^ d'elle.
Concha, souriant. — Un peu.
Benito. — Elle est sérieuse, ça, oui, mais c'est une bonne créature.
Concha. — Alors, quand je la rencontre, pourquoi me regavde-t-elle comme si je ne lui plaisais pas?
Luisito. — Oh! Toi, si... mais elle n'aime pas la maison de danses.
Concha. — Je ne suis pas une danseuse.
Benito. — Moi aussi, Conchita, cette maison ne me laissait pas l'esprit tranquille... Je savais 'que Luisito y venait souvent ; je pensais qu'il était attiré par une belle aux joues fardées.
LtnsiTO. — Ah ! Je m'en soucie bien d'Elena el de Mei-oedèsî Elles peuvent se tortiller! Ce que j'aime, c'est une brave fille comme ton Amalia, comme celle-
Concha. — Oh ! Mais les danseiLses sont de braves
filles,
Benito. — Possible! Possible! Ce sont des créatures tout de même qui gagnent leur pain à la renverse.
Luisito, riant. — Oh! oh! Benito! Tu exagères!
Benito. — Voyez-vous, Concha, à douze ans, j'étais mousse auprès du père. Quand il est mort, j'ai conduit .sa barque. Je vis dans le port, loin de la ville, au grand air. Je respire mal ici. Il y a une odeur trop forte, des parfums... Ce n'est pas fait pour noas. Pourtant, toi, Luisito, tu t'y habitues.
Concha. — Dans les premiers jours, Luisito, tu étais comme lui, rappelle-toi.
Luisito. — C'est vrai!
Benito. — C'est bien pour ça que j'avais peur!... Ça n'a pas la tête solide. C'est un gamin.
Luisito, d'un ton méprisant. — Ohl Les œillades des danseuses!
Concha. — Moi je vous comprends, Benito, j'ai été jalouse des danseuses et de leurs châles. Je me demandais comment il pouvait me regarder quand il les avait vues.
Luisito. — Elles n'ont pas ta gentille figure et tes
bons yeux. Benito. — Alors, c'est entendu? Vous viendrez
bientôt à la maison?
Concha. — Oui! Je suis si heureuse!
Benito. — Et le mariage aura lieu dans quelques semaines. Au revoir, ma sœur.
Concha. — Ne faudra-t-il pas que j'annonce mou départ au patron! • -
Luisito. — Mais oui, tu ne reslei^as plus en place quand tu seras ma femme.
Benito. — Qu*elle quitte le plus tôt possible cette maison!
Concha. — Oii aller? Je n'ai pas de famille et je ne suis pas riche.
Luisito. — Notre logement est trop petit. La chambre nouvelle ne sera pas libre avant un mois.
Concha. — Et le maître a toujours été assez bon pour moi.
Benito. — On pourrait peut-être lui parler à don Ramon?
ÇoNCHA. — Il est sorti.
Luisito. — Et sa mère?*
BENrpo. — La vieille Tomasa! C'est elle qui commande ici, hein?
Concha. — Oh! oui. Elle est sortie avec lui. Ils sont chez l'homme de loi. Ça ne va pas toujours très bien," leiirs affaires... c'est pour ça que je ne veux pas les abandonner brusquement.
Benito. — Enfin, on verra, on verra.
Luisito. — Nous pourrions lui offrir quelques poissons en signe d'amitié.
Benito. — I^rends celui-ci. Et prends celui-là !
Concha. — La vieille sera heurease ! Elle aime les bonnes choses! Estrella! Estrella!