II
t06 LA MAISON DE GLACE. .
Mais quel nuage obscurcit le front d'Erikler? Tous ses mouvements indiquent le trouble et l'agitation ; tantôt il parcourt la chambre à pas précipités, tantôt il s'arrête brusquement, se laisse lourdement tombev sur un siège, feuillette les papiers en les parcourant du regard; puis encore il s'approche d'une croisée, contemple le ciel d'un air de reproche,, par des gestes étranges, il semble en proie à une discussion animée avec lui-même, tout en essuyant de son mouchoir la sueur qui perle sur son front.
Qui reconnaîtrait dans ce personnage le sournois, le placide ^Erikler, que nous avons vu il y a quelque temps dans la chancellerie particulière de Guertzoff, assister à l'interrogatoire de Marioulla. Ce n'est plus ce flâneur qui, absorbé à compter les étoiles, se heurtant à Wolinski sur l'escalier du palais d'été, et pourtant c'est toujours Erikler, neveu de Lipmann et secrétaire du cabinet.
Aujourd'hui sa physionomie parait plus distinguée, plus intelligente, son regard exprime un projet, un but; son altitude indique une lutte avec une idée importune.
— Entrez, lui crie le page de service, ouvrant la porte du cabinel, et d'un geste de la main indiquant que l'impératrice s'y trouve déjà.
Un tremblement involontaire saisit Erikler en fran-
chissant le seuil de la pièce occupée par la souveraine.
A. ne îvanowna était assise devant sa table à écrire. Par terre, auprès d'elle, sur un coussin de soie , était accroupi un hideux nain qui, de temps h autre , lui
frictionnait les pieds. La figure de ce monstre exprimait le plus profond idiotisme.
Répondant au salut du secrétaire par une marque de bienveillance, l'impératrice lui donna sa main à baiser.
— Quoi de fait? dit-elle vivement.
— La mauvaise foi est en majorité, souveraine; tous les membres ont signé affirmativement, sauf le ministre Wolinski. Lui seul n'a trompé ni sa conscience, ni l'équité, ni son dévouement à Votre Majesté. Lui seul s'est montré vrai, digne, noble, vrai gentilhomme enfin. Pareils au glaive flamboyant de l'archange, ses puissants arguments ont pénétré le cœur de ses adversaires ; mais Guertzoff avait signé en tête de la liste, et personne n'osa se montrer brave, et chacun, à sa suite, mit son sceau à la honte et à l'hucnliation de la Russie.
Que Votre Majesté daigne me pardonner la hardiesse de mes paroles, en l'attribuant à mon dévouement pour sa personne, pour la Russie.
Les paroles d'Erikler s'échappaient en effet de ses
lèvres, rapides comme l'écfair, stridentes d'émotion ; lorsqu'il s'arrêta, quelques larmes glissaient le long de ses joues.
Des pleurs dans les yeux du neveu, du collaborateur, de l'héritier de Lipmann, du confident des odieuses pensées de Biren f Qui eût cru la chose possible?
— Tu pleures, fit avec surprise l'impératrice, toi, le favori de Guertzoiï?
— Ah! ma souveraine, si vous saviez ce que m'a coûté celte amitié I...
Aujourd'hui qu'elle ne m'est plus utile, dans cet instant décisif où je puis tout perdre par votre colère et tout obtenir de votre clémence, je vous avouerai que mon attachement envers Guertzoff n'était qu'un masque. Ayant atteint mon but, je jette le masque aux pieds de Votre Majesté.
J'abhorre Biren, dont l'oppression sur ma seconde patrie n'a produit que sang et plaies, et enlève toute gloire à votre règne. Ses bienfaits, je les méprise.
Dès l'instant où j'ai compris toute la grandeur d'âme de Wolinski, je me suis dévoué à lui sans limite, comme eût pu le faire un fils. Il ne s'en est jamais douté, et me compte même au nombre de ses ennemis.
Telle est, Majesté, la confession que je livre à voire merci.
— J'entends d'étranges choses 1 A quoi et à qui se fier? prononça Anne Ivanowna en hochant la tête. Puis, prenant les papiers des mains d'Erikler, elle les lut, les relut, et s'arrêta longtemps au paragraphe de Wolinski, ainsi conçu :
« Seul, un vassal de la Pologne peut approuver Tindemnité; tout vrai Russe jaloux de l'honneur de sa patrie doit considérer de son devoir de protester contre cette mesure. »
Pendant que l'impératrice était absorbée par cette lecture, et qu'Erikler suivait avidement du regard le jeu de sa physionomie , le nain s'échappa de dessous la table et disparut.
— Vassal! Est-ce assez dur? fit Sa Majesté. Il eût pu employer un autre terme.
— Ne lui en veuillez point, souveraine, si, entraîné par le point d'honneur et la fougne de son caractère, il n'a pas su mesurer ses paroles, comme il l'aurait dû. C'est une phrase qu'il a naguère dite à Guertzofï en personne, et que, dans sa franchise, il a cru de son droit de tracer sur un papier qui doit aller à la postérité.
Guertzoff a même été furieux de ces paroles humiliantes pour lui; pourquoi ne s'en est-il pas plaint à Votre Majesté? Parce qu'il avait pieds et poings liés par l'atroce mort de Gorden...
Anne Ivanowna agita la main.
— Ne me parlez point de cela... rien qu'en y pensant, je souffre.
— Guertzofï cherchait un moyen de perdre le ministre aux yeux de Votre Majesté. L'occasion s'en pré^ senta bientôt : l'amour de Wolinski pour la princesse Lehemiko. Voici textuellement, à ce sujet, les paroles du duc à mon oncle :
« L'impératrice cajole cette jeune fille comme un enfant son joujou favori. Il faut profiter de cet amour, le protéger, cacher à la princesse que Wolinski est marié, leur faciliter la correspondance, et lorsque l'on pourra prouver qu'il l'a séduite, faire tout savoir à l'impératrice, qui en sera furieuse, et la tête de Wolinski sera entre nos mains. »
Ainsi fut rtit, ainsi fut fait. Guertzofï sut intercepter au ministre du cabinet les lettres de sa femme et plusieurs lettres d'amour. Il brûla les premières et conserva les dernières pour s'en servir quand le moment serait venu.
N'est-ce point par lui que la bohémienne a été introduite au palais, sous prétexte de dire l'horoscope de Votre Majesté, et en réalité pour préparer une mystérieuse entrevue? Si l'amour de la princesse et de Wolinski les a conduits tous deux au bord de l'abîme, c'est à Guertzoff seul qu'en est la faute.
Anne Ivanowna écoutait Erikler avec un vif intérêt. Il sut la toucher et la convaincre; néanmoins elle exigea qu'il affirmât par serment la véracité de son discours.
— Que le Dieu tout-puissant que j'invoque m'anéantisse si une seule des paroles que j'ai dites à Votre Majesté sort de la plus exacte vérité !
L'impératrice parut durant quelques instants plongée dans de .-ombres réflexions, puis, comme se parlant à elle-même, d'une voix intelligible toutefois :
— Je ferai crouler tout ce plan!... Je le marierai à la princesse... Qui s')^ oppose?... Il n'aime point sa femme, qui n'a pas l'air de se soucier grandement de lui... ils n'ont pas d'enfants. c. quel péché y aura-t-il à cela?...
Elle se tut, parut de nouveau abîmée dans ses pensées; tantôt elle saisissait sa plume, puis la rejetait. Il était visible qu'un violent combat se livrait en elle et qu'elle n'osait se décider à résoudre.
-- Que puis-je faire, dit-elle enfin, puisque tous les membres du cabinet ont signé?
— Soyez de l'opinion du minisire, répondit Erikler avec fermeté, et ce sera la résurrection du bon droit. Une seule parole, souveraine autocrate, un seul mot signé de votre main, et la postérité ajoutera une page d'or à votre histoire. Ah! combien la gloire est facile aux monarques 1
Le moment était décisif.
L'éloquence du cœur prévalut, Anne Ivanowna prit la plume d'une main tremblante et écrivit au bas de la feuille ministérielle :
« Que l'opinion dn ministre du cabinet Wolinski soit en tous points suivie. »
Celte décision affermissait le triomphe de Wolinski et la disgrâce de Guertzoff.
Erikler se précipita aux pieds de l'impératrice, et baisa avec enthousiasme la main tendue vers lui. Au moment où il se relevait parut Biren, venant d'entrer comme à l'ordinaire sans se faire annoncer. Sa figure était bouleversée, ses lèvres pâles. Tout son corps tremblait : il avait tout entendu !
Surpris par cette apparition, l'impératrice et le secrétaire restèrent un instant pétrifiés, tant ils le craignaient encore.
Biren ne s'était jamais vu dans une situation aussi critique. Il essaya de parler, mais sa langue s'y refusa.
Enfin Anne Ivanowna rompit le silence en disant d'une voix émue :
— Que voulez-vous?... je ne vous ai point appelé. . que votre pied... ne soit pas icif...
Sans allendre de réponse, elle se leva et sortit.
Biren était immobile à la même place.
Erikler saisit les papiers qui venaient d'être signés
et s'apprêta à sortir. Il fut un moment arrêté par cette main glacée qui semblait vouloir s'étendre vers lui, par ces yeux étranges qui paraissaient vouloir dire :
— Est-ce donc vraiment Erikler, le neveu de Lipmann?
Mais pas un mot ne fut prononcé; cette langue ne put articuler aucun son.
Le secrétaire s'éloigna.
"Wolinski fut bientôt mandé au palais. Là il eut occasion de développer devant l'impératrice, avec toute la fougue de sa nature, le tableau patriotique couvert de cendres où Biren avait plongé la Russie.
Ce même jour tout Pétersbourg eut connaissance de la disgrâce du favori.
Le soir une centaine d'équipages de tout calibre vinrent assaillir le perron de Wolinski.
Sauf ses amis intimes, personne ne fut reçu.
fl4 LA MAISON DE GLACE.