CONCLUSION
opéré ; avec qui les jeunes Esquimaux côtoyèrent l'Ile du Roi-Guillaume ; enfin si Hermine, de retour chez elle, a pu convertir les siens, et ce mauvais sorcier d'Angekok, et les autres Bootiens. Allons, courage, hâte-toi, nous mourons d'envie de savoir tout cela !
— Je ne voudrais vous voir mourir ni d'envie ni de chagrin ; calmez-vous ; je ne suis point prophète, et les nouvelles du baptême nous sont parvenues, il y a deux jours, dans les dépêches transmises par la poste de Liverpool *. Peutêtre Hermine est-elle myinlenant a \& factorerie avec Julie, et se rendra-l-elle en Bootie sur la glace, avant le dégel?
— En vérité! C'est ainsi que lu nous laisses là, au moment le plus intéressant, alors que nous espérions tant de beaux et de louchants récits, pleins d'édification, des nobles et saints travaux qui allaient suivre; tu nous as fait perdre notre temps pendant neuf mois ^; et voilà que tu abandonnes la maison en construction quand elle n'a ni toit, ni fenêtres, ni planchers, et qu'elle reste ouverte à tous les vents. Va. va, tu ne nous y prendras plus désormais ; il n'y a rien de pis que d'avoir affaire aux gens qui mettent la réputation sous leurs pieds ; on y perd toujours.
— Hélas ! épargnez-moi ; Je n'ai pas l'ombre d'un tort. Cest cette malheureuse année 1861 qui, tandis que je m'avançais bien tranquillement, m'a fermé la porte au nez, et m'a dit d'un ton moqueur et tranchant : « On n'entre pas. » J'eus beau la supplier, elle ne voulut rien entendre. J'ai frappé, refrappé ; rien. J'ai fini par jouer au devin : je lui ai dit qu'autant sa sœur aînée avait été affreuse, autant elle serait belle, la plus belle de tout le dix-neuvième siècle; que les couleurs de l'arche d'alliance brilleraient sur son front ; que de ses cheveux d'or pleuvrait le baume qui guérirait toutes les plaies de l'Italie ; enfin qu'elle serait plus douce
(1) Ceci est daté du 1o décembre 1800.
(2) Cet Ou\r.ige a paru dans La Civilla, publication périodique.
COSCLt'SIOV.
qu'un gâloau de miel. Ali ! bien oui ! Autant parler à un gourd ! Au lieu de m'ouvrir, elle a ajouté une grosse chaîne à sa porte. Et c'est pourtant moi que vous traitez en coupable !
— Passe encore d'avoir ainsi tronqué ton histoire; mais pourquoi choisir un sujet a donner le scorbut ? Tu nous as transis jusqu'à la moelle des os, en nous faisant voyager dans ces régions polaires, où la glace a la dureté du rocher ?
— Permettez. Cette année, l'Italie était une fournaise ; les cerveaux, des brasiers ardents ; les cœurs étaient en combustion ; un souffle brûlnnt sortait des poitrines ; de la plume des httéiateurs et des journalistes, jaillissaient le feu el la lave. Que fallait-il faire? Devais-je attiser l'incendie, y jeter de l'huile, de la résine, de l'eau forte? Je me souvins de ce grand axiome : Contraria coiiirariis curantur^ frigida calidis, calida frigidis ; par cette température volcanique, je crus prudent d'avoir recours à la glace ; et je vous assure que quarante ou cinquante degrés Réaumur au-dessous de zéro, suffisent à peine à rafraîchir un sang ainsi enflammé.
— Toutes ces raisons-là sont autant de bulles de savon ; lu veux nous vaincre par des subtilités, mais tu n'y réussiras pas. Qu'importe que les cervelles enflammées se dissipent en fumée ? Faut-il, à cause de cela, geler au mois d'août, et claquer des dents comme dans le frisson de la fièvre? La canicule ne suffirait pas à nous réchaufTer, aprè.s tant de glace, de neige et de givre qui ont arrêté en nous la circulation du sang, interrompu dans notre cœur la systole et la diastole^, et pétnlié cet organe jusqu'à l'empêcher de battre.
— Une bien bonne chose pour ceux qui ne battent que trop! Il n'y a pas de gelée assez rude pour calmer les palpitations dont le tourbillon des romans et des théâtres modernes agite le sein de beaucoup de demoiselles italiennes ; un marteau de forge ou de moulin à foulon fr;ippe moins fort ; aussi,
(I) CoiUruclion el dilatai. on.
^^i CONCLUSION.
bon nombre d'entre elles deviennent folles et font perdre la raison à bien d'autres.
— Rt les hommes, est-ce donc de lait que leur cœur est gonflé? Ne bat-il point aussi?
— Celui des hommes bat dans leur tête, et c'est pourquoi nous voyons les folies épouvantables qui bouleversent lltalie; la presse et la littérature soufflées par la ruse et le calcul, exhalent des flammes qui pénètrent le cœur de la jeunesse, et lui montent au cerveau ; c'est alors qu'elle se lance dans les conspirations, les rébellions, les guerres parricides, si funestes à la patrie. N'est-ce pas cette ébullition des esprits qui a entraîné la fleur de la jeunesse italienne à aller inonder de sang les champs du Varese, de la Sicile et de la terre de Labour? Pour apaiser un tel feu, c'est peu que lés glaces de la baie de Bafjïn et du détroit de Barroxo.
Les reproches que j'ai reçus ne se sont point bornés là ; il s'est trouvé des gens qui m'ont attaqué sur un autre point, en me criant :
— Il n'y a plus d'agrément chez toi ; dans tes autres récits nous rencontrons souvent quelques scènes intéressantes qui faisaient passer le temps gaiement ; même dans ta Math'dde de Canosse dont le sujet est des plus sévères, celte chanson bohémienne de Svatiza nous égayait un peu ; mais dans (a Maison déglace, qu'y trouve-t-on ? Des vents et des neiges, des ours blancs et noirs, des phoques et des veaux marins, des fourrures et des peaux, des repas de chair crue, de l'huile rance de baleine, des visages et des poitrines enduites de graisse , voilà les agréments dont tu nous régales.
* — Ah! ça. parlons à cœur ouvert. Vous semble-t-il que les plaisanteries et les idées riantes ou gracieuses conviennent au temps actuel ? Pourrait-on seulement les supposer dans les jours que nous traversons? Avons-nous joui, depuis le commencement de janvier jusqu'en décembre, d'une heure paisible? Nous avons vu l'Italie méridionale envahie par des liordcs d'aventuriers ; la Sicile bouleversée, le territoire de
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l'Eglise traUreusement violé, le royaume de Naples perdu avant d être attaqué ; des armées régulières faire la guerre au Pape, et ravir le trône à un jeune roi ; des princes dépossédés, abandonnés, bannis ou fugitifs; des villes prises d'assaut, des forteresses assiégées, des batailles meurtrières ; un héroïsme et une bassesse jusque-là sans exemple ; des prêtres, des évêques, des cardinaux emprisonnés ; le pillage des objets sacrés ; les larmes des mères et des épouses ; la cruauté envers les vaincus ; l'oppression des bons, le triomphe des méchants ; la Foi catholique tournée en dérision ; des écoles protestantes-ouvertes dans les cités et les villages dltalie ; un déluge de livres impies et funestes la menace d'un
avenir plus affreux encore Et au milieu de tant de maux
qui nous accablent de tous côtés, vous penseriez que l'on peut songer à se divertir ? Pardonnez-moi, mais il faut que je vous le dise, vous auriez tort. Maintenant, à qui sera curieux de savoir pourquoi j'ai choisi un tel sujet, j'expliquerai nettement l'mtention qui m'a guidé. Dies mali sunt; ce latin m'a dit à l'oreille :
— Il y a, de par le pays, de nombreux essaims de guêpes qui s'abattent sur le vin nouveau; il ne faut pas les irriter, mais les laisser bourdonner tout à leur aise, jusqu'à ce qu'elles se noient dans les cuves où elles abusent du régal qui les enivre, ou qu'un bon coup de vent les disperse.
Docile aux avertissements du Dies mali sunt, je me suis mis à écrire cette Maison déglace, sans aborder le labyrinthe des événements modernes. J'ai pensé que les voyages dans les régions boréales, et les découvertes qu'ils ont amenées étaient peu connues de la masse des lecteurs italiens, les relations en ayant été écrites récemment, et, pour la plupart, en anglais; elles sont cependant assez curieuses pour exciter l'appétit intellectuel, et plaire môme à des palais quelque peu blasés par l'ûcre saveur des trahisons, des terreurs, des {agitations , des perfidies, des haines , des douleurs et des épouvantes, pain quotidien des Italiens malheureux.
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J'eus encore une autre idée, plus noble et plus sainte, celle de me servir de la curiosité naturelle de mes lecteurs pour les conduire à une juste appréciation du zèle des prêtres catholiques qui, sous l'aiguillon de la charité du Christ et pour sauver les âmes rachetées de son sang, ont pénétré, à travers les glaces éternelles des contrées désolées de l'Amérique boréale, jusqu'à peu de distance du Cercle polaire. J'ai peint, bien qu'à traits rapides, leur audace, leur constance, leur générosité, leur héroïsme.
Enfin, j'ai voulu par ces exemples exciter, dans les cœurs catholiques, l'espérance que le nombre des élus aille toujours s'accroissant, malgré 1^ guerre acharnée et déloyale qui se livre au Christ dans notre beau pays, pour arracher du sein de ce divin Sauveur les âmes régénérées dans son sang. Nous voyons les hommes apostoliques ne craindre ni les glaces du pôle, ni les ardeurs brûkmtes de l'équateur, pour enrichir l'Eglise de nouveaux enfants; nous voyons ces peuj)les, si éloignés du monde civilisé, adorer le nom de Jésus dès qu'ils l'entendent annoncer, et, renonçant à leur sauvage cruauté, embrasser la douceur de la loi évangélique, et se glorifier de la croix. Ce sont eux qui s'élèveront de l'Orient et de l'Occident, du Sud et du Septentrion, pour la condamnation de ces chrétiens d'ancienne date, qui méprisent la Rédemption pour aspirer à un paganisme dont le premier effet sera de les plonger dans l'état sauvage.