‹ La maison de ville de Genève (volume 2)Chapitre 28 sur 61 · TOME III lo · texte numérisé non relu

TOME III lo

mur, cette ouverture est encadrée d’un portail, formé de deux pilastres ioniques cannelés, supportant un petit entablement (pl. X8). Des autres ouvertures de la face sud, une porte au premier étage, moulurée en quart de rond, et une petite fenêtre à chanfrein au second étage, à gauche de la porte conduisant à la salle des Pas Perdus, sont seules anciennes.

Si la structure des voûtes de la rampe est encore gothique, leur décoration (clefs de voùüte et supports des arcs), ainsi que les profils des encadrements, ont tous les caractères de la Renaissance française. On retrouve dans le tympan du portail d'entrée, dans le cartouche qui couronne la première porte donnant sur l'escalier, et dans plusieurs des clefs de voûte (1 bis, 111 et 1v)! ces ornements imitant des bandes de cuir enroulées, familiers au style François [°"*. Les détails de l’ornementation de la rampe sont charmants. Comme les nervures des voûtes retombent directement contre les piliers et les murs, sans être supportées par un chapiteau ou une console, elles sont ornées de motifs décoratifs très variés. Sauf quelques rares exceptions, les formes végétales ne montrent plus qu’une imitation assez éloignée de la nature; mais plusieurs de ces motifs ont du mouvement et de l'élégance (3, 12, 29)'. A vrai dire ils ne présentent pas tous les mêmes qualités; si quelques uns d’entr'eux sont sculptés avec une grande finesse et beaucoup d'habileté et de précision (2, 12, 32), d’autres ont un modelé mou et sans vigueur (16, 19, 40, 55). Plusieurs mains, inégalement expertes à tenir le ciseau, ont travaillé à la décoration de la rampe. D'une manière générale, l’ornementation est beaucoup mieux traitée dans les premières volées que dans les dernières. A partir de la porte conduisant à la salle des Pas Perdus, les motifs sont des palmettes, sculptées d’après un ou deux types, présentant très peu de variations dans leur forme, et dont l'exécution est très défectueuse (40, 55). C’est seulement dans les premiers étages de la rampe que l’on voit de petits mascarons assez expressifs, placés dans le voisinage des portes (5, 7, 8, 11, 32) °.

On retrouve ces inégalités de style et de facture, un peu moins marquées, dans la décoration des clefs de voûte; celles-ci sont plaquées, pour ainsi dire, sur

les nervures, sans faire corps avec elles. Leur forme est très variée; dans les unes,

1! Ces chiffres se rapportent aux plans reproduits sur les pl. XX-XXII.

* Voir dans Palustre, Renaïssance en France, Paris, 1879-1885, in-fv, livr. V, p. 223, la galerie François I" à Fontainebleau.

3 Un écusson en pierre blanche, aux armes de Genève, est encastré dans le mur sud de la rampe, au troisième étage. La forme de l’écu permet de supposer qu’il fut sculpté à l’époque de la construction de la rampe.

le motif décoratif, de forme ronde ou ovale, est posé directement sur les nervures ; dans les autres, l’ornement en est séparé par une plaque carrée, formant clef. Nous avons déjà signalé les médaillons, encadrés d’ornements simulant le cuir, au centre desquels on voit soit la devise : POST TENEBRAS LVX (in), soit le soleil à seize rayons avec le monogramme THS (iv). Ce dernier motif se retrouve dans une ou deux clefs de forme ronde, dépourvues d'encadrement {xt}. Une clef carrée est ornée d’un médaillon ovale, entouré d’une grecque très finement travaillée {xix). Il est impossible de décrire tous ces motifs, qui présentent une grande variété. Nous retrouvons cependant, à partir d’une certaine hauteur, un peu de monotonie dans le choix des ornements et dans la forme des clefs. On ne rencontre plus d’inscriptions ni d’emblèmes héraldiques ; les rosaces, de types il est vrai très divers, sont employées presque exclusivement (x1v, xix, xxiv). L'étude des documents concernant la rampe nous permettra d'expliquer en quelque mesure les inégalités constatées dans sa décoration.

L'origine et l’histoire de l'édifice ne sont point parfaitement claires. Deux dates, avons-nous vu, semblent limiter la durée de sa construction, deux initiales révéler le nom des maîtres qui l’exécutèrent et en conçurent peut-être le plan. La question ne se présente pas en réalité d’une façon si simple. Il est nécessaire — Île sujet en vaut la peine — de l’exposer avec quelques détails. En 1550, la Maison de ville renfermait un grand nombre d’escaliers ; à celui de l'édifice primitif étaient venus s'ajouter tous ceux des immeubles achetés au XVI° siècle par la République. Si quelques-uns de ceux-ci devinrent peut-être superflus', le premier ne suffisait pas à les remplacer tous. Zl est bien requis, dit-on en Conseil, que les degrés soyent faicts plus spacieulx qu'ils ne sont*. Le Sr Desfosses, contrôleur", chargé d'étudier ce projet, fait faire un modele ou pattrons de boys qui est à Rive‘. L'année suivante, le Conseil, à deux reprises, arrête de faire mectre la main en ladite besongne le plus tost qui sera possible“. Le travail paraît effectivement commencé ; car on fait des achats de pierre à la perrière de Bléchent* et, à la fin de l’année, on se plaint déjà que l'ediffice

des virelz coste beaucoub ; aussi restreint-on les dépenses, en ne retenant que six

IR. C., vol. #7, fo 36 ve et 80 v° (14 mars et 21 mai 1553).

2 Jbid., vol. 488, fo 35 (9 avril 1555).

# Le contrôleur ou « conterolleur » était chargé de la voirie, de la police des constructions, de la surveillance des édifices publies et de leur entretien.

# Probablement à la Charpenterie (R. C., vol. #8, fo 63 vv, 28 mai 1551).

5 R. C., vol. 49, f° 25 v° et & vo (11 et 25 mars 1555).

6 Jbid., {° 66 (3 mai 1555).

ouvriers el des meilleurs”. À partir de ce moment, à l'exception de la date (1556) inscrite sur le portail de l’escalier, aucun document ne nous renseigne sur la poursuite de l’œuvre commencée. C’est vingt ans après seulement que le Conseil se préoccupe de hausser le viret de la maison de ceans. Il décide de l’achever, parce que c'est une honte de veotr en entrant ces vielles ruynes, d'aultant aussy qu'a faulte de hausser le riret, on ne peult avoir accès au loict contre un dangier de feu*. Cette fois, le travail est terminé pendant les années 1577-1580". L'ancien modèle, ne paraissant pas bien fait, est corrigé“; on en prépare même un nouveau et l’on décide de le suivre, en ajoutant une lanterne au-dessus pour éclairer la rampe*. Ce n’est qu’en 1580 qu'on baille la tache de paracherer l'escalier, tant pour la coiffe [charpente] que piliers et arcs°.

Deux faits bien certains peuvent être déduits de ce court historique : l'escalier dont le projet fut concu en 1555 fut commencé à cette date, mais il resta inachevé. Sa construction fut poussée, semble-t-il, assez haut, au moins jusqu’au niveau de la salle du Conseil, puisque, en 1575, lorsqu'on songe à reprendre les travaux, on se plaint seulement de ne pas avoir accès au toit. Il est très important de constater ces dates du commencement (1553) et de la reprise (1578) des travaux de l'escalier. Jusqu'ici en effet, on a considéré Nicolas Bogueret comme l’auteur indiscutable de la rampe de la Maison de ville*. Né vers 1537, à Langres en Champagne, réfugié à Genève probablement pour cause de religion, il mourut en défendant sa nouvelle patrie lors de l'Escalade de 1602. Sa présence n'est officiellement connue à Genève qu'en 1568, date de son mariage. Il ne figure sur le rôle des ouvriers de la Seigneurie qu’à partir de 1570. Par conséquent, en 1555, Bogueret, qui n'avait pas vingt ans et n'était pas à Genève, ne put prendre part à la confection du modèle, ni à la construction de l'escalier commencé à cette date.

Loin de nous réjouir de voir la paternité de cette belle œuvre enlevée, selon toute apparence, à Bogueret, nous en sommes d’autant plus contrarié que

nous ne savons pas à qui l’attribuer à sa place. Existait-1l à Genève, au milieu du

UR.C., vol. 90, f 27 ve ( novembre 1555).

? 1bid., vol. 70, f° 137 (16 août 1573). |

% Jbid., vol, T3, f° 134; vol. 79, fo 23 ve (30 juin 1578 et 12 janvier 1580).

4 Jbid., vol. T3, fe 34 (17 février 1578).

5 Ibid, {42 vo (27 février 1578).

% Jbid., vol. 75, f» 23 v° (12 Janvier).

5 Voir Louis Dufour-Vernes, Nicolas Bogueret, une des victimes de l'Escalade, Genève, 1896, in-à. Nous empruntons à cette excellente brochure plusieurs détails biographiques concernant Bogueret. Voir aussi, dans le Schiveizerisches Künstler-Lexikon, Bd. I, l’article Bogueret, Nicolas.

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