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La Maison de ville de Genève

L'Hôtel de ville ou, pour employer désormais le terme qui fut en usage jusqu’à la Révolution, la Maison de ville de Genève, n’est certes pas un monument de premier ordre. Les citoyens de la République qui l’a fait construire étaient plus épris de liberté que de beauté, et si la cité de Calvin a joué dans l’histoire de la civilisation un rôle assez considérable, elle occupe jusqu’à présent peu de place dans l’histoire des arts. Nous ne tenterons pas de lui attribuer dans ce domaine une importance qu’elle ne mérita jamais. Nous ne chercherons pas davantage à donner une nouvelle explication de cette infériorité artistique. 11 nous suffit de constater que, surtout avant la Réforme, bien des circonstances auraient permis aux arts de fleurir. Genève était, dit-on, une pauvre petite cité sans cesse en lutte avec ses voisins, Genève était le

théâtre de luttes continuelles entre citoyens, Genève fut profondément agitée par la Réforme, Genève n’eut pas le temps de songer au luxe, ni même au confort. Cela est vrai, mais il ne faut pas contempler seulement les points noirs de son histoire. Lorsque AmédéeVIII de Savoie eut acheté le Genevois, la ville et son petit territoire furent entièrement enclavés dans les possessions de son puissant voisin et Genève devint, à bien des égards, un centre dans ce nouvel Etat. Le duc possédait à Genève le château de l’Ile, occupé par son vidomne; il fit lui-même dans la ville de fréquents séjours; les officiers et les seigneurs de sa cour y possédaient des maisons fortes. Au XVe siècle, les évêques de Genève arrivèrent â de hautes positions dans l’Eglise. Jean de Pierre-Scize, Jean de Brogny, François de Mies étaient ou devinrent cardinaux lorsqu’ils occupèrent le siège épiscopal de Genève. Et mêmeAmédée de Savoie, le premier d’une longue série d’évêques de sa maison, fut élu pape sous le nom de Félix V. Le lustre donné à Genève par la présence de ces princes et de ces prélats fut augmenté encore par l’importance que prirent ses foires au XVe siècle. Depuis la décadence des foires célèbres de Champagne et de Brie, Genève devint un centre commercial important. Elle servait d’intermédiaire entre l’Italie et les contrées du nord, surtout l’Allemagne. On voyait dans ses murs des marchands de tous pays; la petite cité des bords du Léman était déjà en relation avec les principales villes d’Europe. Grâce à l’hospitalité qu’elle offrit aux princes de Savoie, grâce à la situation de ses évêques, grâce aussi à son activité commerciale, elle traversa au XVe siècle une ère de prospérité qui aurait dû favoriser le goût du luxe. Il reste trop peu de monuments et d’objets d’art de cette époque pour constater l’influence de ces circonstances favorables. Les incendies qui ravagèrent la cité à plusieurs reprises, les injures du temps et des hommes, la rapide expansion que prit la ville à la fin du XIXe siècle, ont détruit peu à peu ce qui constituait son patrimoine artistique. La cathédrale de Saint-Pierre, les églises de Sainte-Marie-la-Neuve (Auditoire), Sainte-Marie- Madeleine, Saint-Germain et Saint-Gervais, la chapelle des Macchabées, sont les derniers restes de l’architecture religieuse du moyen âge. Les riches prieurés de Saint-Victor et de Saint-Jean, les couvents de Rive et de Palais, ceux de Sainte-Claire et de Notre-Dame-de-Grâce ont disparu. Parmi les édifices civils, la Maison de ville est le seul qui puisse nous donner une idée de l’architecture genevoise à la fin du XVe siècle. L’ancien château des comtes de Genevois, le palais des évêques, le donjon du vidomne savoyard en l’Ile et les nombreuses maisons habitées par les seigneurs de la contrée n’existent plus ou ont perdu tout caractère ancien.

PRÉFACE

La Réforme, qui n’a pas favorisé le développement de l’art, ne l’a pas arrêté autant qu’on pourrait le croire. Les réfugiés de France et d’Italie apportèrent ci Genève les industries et les arts de ces pays et la prospérité publique en fut augmentée. C’est dans les années qui suivirent l’adoption de la Réforme que furent élevés plusieurs édifices publics dont quelques-uns ont été conservés. Le bâtiment du Collège, la rampe de la Maison de ville, l’ancienne Halle au blé, aujourd’hui l’Arsenal, sont des exemples d’une architecture sinon somptueuse, du moins élégante. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, de riches particuliers se firent construire des hôtels de proportions assez vastes, plus remarquables à tous égards que les édifices publics de la même époque.

Si Genève ne fut jamais un centre d’art, elle ne resta pas cependant en dehors de l’activité artistique de la contrée. 11 nous a paru intéressant de rechercher comment et en quelle mesure elle y participa. Nul monument ne pourra nous le montrer mieux que sa Maison de ville, car elle nous fait connaître l’architecture genevoise à diverses époques. Quatre siècles en effet ont laissé leur empreinte sur la maison commune genevoise. Plusieurs fois la petite cité commença — et même dans de grandes proportions — l’édifice qui devait être le symbole de son indépendance, toujours elle dut renvoyer à des temps meilleurs l’achèvement de l’œuvre entreprise. Les différentes étapes de la construction correspondent aux diverses phases de l’histoire du peuple qui contribua â l’élever. La Maison de ville est l’expression visible du développement de ses institutions. Les premières constructions, soit l’aile où se trouve la salle des Pas Perdus et la tour Baudet, datent du XVe siècle. C’est au XVIe siècle que fut élevée la grande rampe pavée. Les façades principales, commencées au XVIIe siècle, ne furent achevées qu’au siècle suivant, avec le dernier corps du bâtiment, au sud.

L’édifice où siègent, depuis près de cinq siècles, les conseils de Genève a déjà été l’objet de plusieurs monographies. En 1859, le chancelier Viridet présentait à la Société d’histoire de la Suisse romande des Notes sur l'Hôtel de ville de Genève. Quelques années plus tard, paraissait la Description historique et monumentale de C. Fontaine-Borgel, suivie peu après de la Nouvelle description, plus étendue que la première. Ces travaux manquent en général de critique et enregistrent souvent, à côté de faits exacts, des allégations absolument erronées. Ils ont, en outre, le grave défaut de n’offrir aucune illustration, expliquant et complétant le texte. Ces diverses raisons nous ont engagé à traiter encore une fois le sujet abordé par nos devanciers, en exami-

nant de plus près l’édifice lui-même et en étudiant à nouveau les documents d’archives qui font mieux connaître son histoire. A vrai dire, nos recherches n’ont pas toujours été couronnées de succès. Bien des points sont restés obscurs, bien des problèmes concernant l’histoire de l’art à Genève n’ont pu être résolus. Faute de points de comparaison assez nombreux, nous n’avons fait qu’effleurer la question des influences qui s’exercèrent sur l’architecture genevoise au XVIe et au XVIIe siècle. Plus d’un artiste ou artisan ayant travaillé à l’édifice demeure encore inconnu. Il nous a été en effet impossible de consulter toutes les pièces d’archives qui nous auraient renseigné sur l’histoire de la Maison de ville de Genève, de son origine à son achèvement, soit pendant prés de trois siècles. Ces documents étant dispersés dans des collections très diverses, il faudrait, pour les parcourir tous, faire un sacrifice de temps qui ne serait pas en rapport avec le but à atteindre. Nous nous sommes donc borné à dépouiller les recueils principaux et plus d’un détail intéressant a pu de cette façon nous échapper.

Par le fait que notre étude avait pour objet un bâtiment entièrement habité et partiellement transformé, toute exploration archéologique était à peu près impossible. Nous n’avons même pas eu la chance d’être témoin des travaux de restauration exécutés à plusieurs reprises. Notre canton ne possédant aucune organisation officielle ou privée, chargée de recueillir les observations laites dans des circonstances semblables, nous avons dû avoir recours à la mémoire très obligeante de ceux qui y avaient participé.

Le plan de cet ouvrage était indiqué par l’histoire même de Genève. Avant la Réforme, la Maison de ville est le siège d’un pouvoir communal limité, plus ou moins dépendant du seigneur de la cité, c’est-à-dire de Pévêque. Après la Réforme, elle est devenue le siège des autorités d’une République souveraine, entièrement indépendante. 11 fiiut donc distinguer deux périodes dans l’histoire du principal édifice genevois. La première, la plus courte, s’étend des premières années du X Ve siècle jusqu’à 1535. La seconde, qui commence à la Réforme, se poursuit en réalité jusqu’à nos jours. Nous avons arrêté cette étude à la Révolution parce que, à partir de cette époque, la Maison de ville ne s agrandit plus; elle se transforme, et pas toujours à son avantage. Son histoire se confond désormais avec celle du fonctionnarisme, dont le développement continuel nécessite chaque année de nouveaux changements dans la distribution intérieure de l’édifice.

Four donner plus de clarté et d’unité à ce travail, nous n’avons pas séparé, comme on le fait souvent, la partie historique de la partie descriptive.

PRÉFACE

Tout en suivant, pour les grandes lignes, l’ordre chronologique, nous avons dû parfois y renoncer, pour ne pas revenir à plusieurs reprises au même sujet et afin que chaque chapitre formât un tout complet. Ainsi, c’est à propos de l’installation de la salle du Conseil dans la tour Baudet, au XVe siècle, que sent étudiées les peintures murales du XVIIe, et non pas dans le chapitre traitant de la construction des façades, élevées à la même époque.

Les principales sources manuscrites utilisées par nous se trouvent aux Archives d’Etat du Canton de Genève. Nous n’avons donc indiqué dans les notes le lieu où se trouvait une pièce citée que dans le cas où elle provenait d’un autre dépôt. Les collections des Archives auxquelles nous avons eu le plus souvent recours sont les registres du Conseil, dont les quatre premiers volumes ont été publiés par M. Emile Rivoire ; puis les divers registres de comptes, soit, pour la période antérieure à la Réforme, les comptes de la Communauté et les portefeuilles des comptes, mandats et quittances, et, à partir de la Réforme, les registres de la Chambre des comptes et ceux du trésorier. Les autres collections qui nous ont fourni occasionnellement des documents sont indiquées à la table des abréviations et dans les notes. Nous avons également fait usage des manuscrits appartenant à la Société d’histoire et d’archéologie de Genève. Parmi ceux-ci, les papiers de Charles Le Fort nous ont fourni des fragments de comptes du XVe siècle, dont les originaux ne se retrouvent plus aux Archives. Ces extraits sont eux-mêmes tirés des papiers d’Edouard Mallet. Nous les citons cependant d’après Le Fort, parce que les portefeuilles de sa collection sont tous numérotés et que les différents cahiers dont ils se composent sont paginés (voir la table des abréviations).

On trouvera ci-dessous la liste des principaux ouvrages que nous avons consultés. A part les deux brochures mentionnées au début de cette préface, la littérature archéologique n’est pas riche en renseignements sur la Maison de ville de Genève. La plupart des auteurs cités ne lui ont consacré que quelques lignes. Les documents iconographiques ne donnent pas des informations assez précises sur la topographie et l’aspect de la Maison de ville, pour qu’il vaille la peine d’en dresser une liste complète. Il existe peu d’anciennes gravures représentant les façades nord et ouest. Nous reproduisons en tête de cette préface une vue d’Escuyer de 1822. Il en existe une seconde du même auteur, prise de la rue de l’Hôtel de ville, avec la paix descendue du ciel. Une estampe de Geissler représente aussi les façades nord et ouest, vues de l’angle de la Grand’Rue et du Puits Saint-Pierre. La face méridionale est figurée sur

les innombrables vues de la ville de Genève, du côté du midi. La Maison de ville y est dessinée à une échelle trop réduite pour que l’on puisse tirer grand prolit de leur étude.

Les plans et relevés de 1 état ancien de la Maison de ville, qui nous donneraient des indications plus exactes que les vues pittoresques, sont malheureusement très peu nombreux II est étonnant que les archives de l’administration des travaux publics ne contiennent pas un plus grand nombre de pièces

intéressant 1 histoire d’un édifice qui a été dès son origine le siège des autorités du pays. Les seuls documents importants qui y soient conservés sont un plan du sous-sol de la Maison de ville, levé en 1798 par Matthey, et deux coupes dressées avant la surélévation de 1829 (pl. xix). On trouvera aux Archives d’Etat quelques petits plans, dans le volume 110 des registres de la Chambre des comptes, et d’autres à petite échelle dans les Anciens plans de la ville, où la Maison de ville est figurée avec les quartiers circonvoisins. Enfin, la collection Bastard renferme quatre plans d 'étages originaux, dressés à la fin du XVIIIe siècle, également par Matthey. Ce sont les mêmes, semble-t-il, qui faisaient partie autrefois de la collection Gosse et qui sont signalés dans l'avant-propos de la description de Fontaine-Borgel (2e édition).

Les relevés de détail et d’ensemble (plans, coupes et façades), qui accompagnent le présent ouvrage, ont été dessinés sous notre direction. Sauf mention spéciale, ils représentent l’état actuel de l’édifice, en faisant abstraction des divisions intérieures sans importance, qui changent trop souvent pour être intéressantes à conserver. Les plans d’étages ont été dressés à l’aide des relevés faits dans le bureau de l’architecte cantonal, qui a bien voulu nous les communiquer. La plupart des clichés autotypiques ont été exécutés d’après des photographies de M. Fréd. Boissonnas, faites spécialement en vue de cette publication. Nous avons en outre utilisé, pour la reproduction des peintures de la salle du Conseil, des clichés appartenant à l’Etat de Genève et des clichés exécutés par

M. Noblet, que leurs propriétaires ont bien voulu mettre à notre disposition.

En présentant au public cette étude, nous sentons trop bien nous-même toutes ses lacunes. Pour rendre vivante cette description d’un monument où tant de scènes de l’histoire genevoise se sont passées, il aurait fallu disposer d une autre plume que la nôtre, il aurait fallu savoir considérer cet édifice autrement qu’en archéologue. Dans les pages qui suivent, nous avons cherché avant tout à donner une idée claire de la Maison de ville de Genève, laissant à d autres le soin de broder sur ce thème des dissertations plus attrayantes que la nôtre.

PRÉFACE

Nous sommes heureux de publier ce travail sous les auspices de la Société d’histoire et d’archéologie de Genève, et nous ne saurions trop remercier ses deux commissaires, MM. Frédéric Gardy et Léopold Micheli, de leur si obligeant appui. Sans eux, nous aurions risqué de perdre courage en face des difficultés qu’augmentait notre inexpérience en matière de publications historiques. Que tous ceux qui nous ont aidé de leurs conseils reçoivent de même ici le témoignage de notre reconnaissance.

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