PERSONNAGES
Madame.
Ces demoiselles : Mercedes, Lucienne, la Négresse, Maud, Lili, Saphir, Simone, Carmen, Germaine, Eva, Dolorès. Et des messieurs...
MERCEDES
Nous y voilà, mon chéri. Mets-toi à ton aise.
LE DÉBUTANT Merci bien, mademoiselle.
MERCEDES
Pose ton parapluie dans le coin, là.
LE DÉBUTANT Oh ! il ne me gêne pas. J'aime autant le garder.
MERCEDES Drôle d'idée ! Enfin ! comme tu voudras. Qu'estce que tu paies ?
LE DÉBUTANT Je suis désolé, mademoiselle. Je ne bois pas.
MERCEDES
T'as l'air tout bouleversé. Tu n'es pas souffrant ?
Je suis ému.
MERCEDES
A ton âge ?
LE DÉBUTANT Je n'ai que trente-quatre ans.
MERCEDES Et c'est la première fois que tu viens...
LE DÉBUTANT
C'est la première fois... tout court, mademoiselle. Alors, vous comprenez...
MERCEDES
Non ! !
LE DÉBUTANT
Si ! Voulez-vous me permettre de vous raconter l'histoire? J'avais dîné avec un de mes camarades, Léon. Vous devez le connaître...
MERCEDES On voit tant de Léons ! Ça serait encore un Théobald ! Je n'ai jamais connu qu'un Tbéobald. C qu'il était rigolo ! Il s'amusait à démonter les portes. Un poivrot, quoi ! Toi, tu es sérieux, je vois ça. Continue...
LE DÉBUTANT
Nous avions dîné, Léon et moi, dans un bon restaurant à deux francs cinquante par tête, trois francs, Champagne compris. — Non, laissez mon parapluie, vous êtes trop aimable, il ne me gêne pas. — J'avais choisi le repas à trois francs parce que j'aime beaucoup Léon; il est gai, il est jovial, il est Parisien. Moi je suis plutôt un penseur.
MERCEDES
Ça doit être fatigant de toujours penser comme ça... Ce qu'il y a de bon avec moi, c'est que je ne pense jamais à rien. Alors je ne me tourne pas les sangs; je me laisse vivre. Pourvu que mes cheveux frisent et que les carottes poussent la racine en bas, c'est l'essentiel !
LE DÉBUTANT
... Après le dîner, nous marchons sur les boulevards et je mets la conversation sur les néo-platoniciens.
MERCEDES
Tu es dans la pharmacie ?
LE DÉBUTANT
Non. Je parle, je parle, je m'échauffe; Léon me conduisait; nous enfilons une rue et puis une autre rue et puis une troisième rue. Je bavardais toujours. Léon
avait l'air de n'écouter. Soudain, il s'écrie : (( Tu ne dois pas rigoler tous les jours, toi ? Eh bien, aujourd'hui tu rigoleras, mon pauvre vieux ! » A peine avait-il dit, qu'il m'envoyait une poussée formidable. J'ouvris, en tombant, une porte rembourrée qui me parut être la porte d'entrée d'une étude d'huissier ou d'avoué. Une femme de chambre me releva. J'entendis un cri : (( Un monsieur ! » et je me trouvai, sans bien savoir comment, au milieu d'une compagnie de jeunes dames.
Et Léon ?
LE DÉBUTANT
Il doit m 'attendre en bas.
MERCEDES
En voilà une affaire ! Au moins as-tu de l'argent ?
LE DÉBUTANT J'ai huit francs.
MERCEDES Tu me donneras trois francs et tu remettras cinq francs à la patronne. C'est l'usage.
LE DÉBUTANT
Je m'y conformerai. {Poliment.) Vous êtes bien installée ici.
MERCEDES
C'est criard; mais la maison est ancienne... Pourquoi m'as-tu choisie ?
LE DÉBUTANT
Je suis très timide, vous étiez la première...
MERCEDES
Tu ne veux pas me donner ton parapluie 7
LE DÉBUTANT Non, merci, vraiment.
MERCEDES Si tu avais un louis, on prendrait une bouteille de Champagne. Ça serait plus gai.
J'ai déjà pris du champagne à dîner, ça me suffit. Jamais je ne me suis enivré. Quelle aventure ! J'en ai
chaud.
MERCEDES Enlève ta jaquette.
LE DÉBUTANT Non, merci. Causons un instant. Vous n'êtes pas pressée 7
MERCEDES
C'est selon. Je faisais une manille avec mes camarades. Tu ne connais pas la manille ?
LE DÉBUTANT Non.
MERCEDES
Enfin tu es très gentil, tu m'intéresses, mais quelles sont tes intentions ?
LE DÉBUTANT
Finir mon droit et reprendre F étude de mon père. Me marier, peut-être...
MERCEDES
Oui, mais, en attendant ? Quelles sont tes intentions
pour ce soir ?
LE DÉBUTANT Rester avec vous quelques minutes, comme ça, à échanger nos vues, et puis rejoindre Léon. Je le connais; il est entêté quand il a trop bu. II a voulu que je m'amusasse. Je lui dirai : (( Je me suis amusé )) et il me laissera tranquille.
MERCEDES
Veux-tu que je te montre un album de photographies ?
LE DÉBUTANT
Vous êtes mille fois bonne; j'ai mauvaise vue et je ne suis pas curieux.
MERCÉDès
Alors, tu ne veux pas m' embrasser ?
LE DÉBUTANT J'aime autant vous dire tout de suite que je ne pourrais pas; j'ai un amour contrarié au cœur.
MERCEDES
C'est ça qui fait mal !
LE DÉBUTANT
Vous en avez peut-être un, vous aussi ?
MERCEDES
Non, la maison ne tient pas ça.
LE DÉBUTANT Je reprends. C'est une charmante demoiselle. Elle est employée dans un magasin de modes, boulevard Sainî-Michel. Je passe par là deux fois par jour. Vous n'avez pas idée comme je m'intéresse aux chapeaux ; je les regarde, je m'im.agine les visages auxquels ils siéraient. Je me bâtis des petits romans, pour moi seul.
Méfie-toi, c'est l'imagination qui t'usera.
Il y avait un petit chapeau blond qui ressemblait à une meule de blé, avec des coquelicots et des bleuets; ça me donnait des idées de campagne, de parties sur
l'herbe, de grisettes... Vous ne connaissez pas Mur-
ger ?
MERCEDES
Je ne connais pas tout Paris.
LE DÉBUTANT
Il y en avait un autre, un grand qui devait donner une ombre très douce. Il semblait que la femme qui le porterait devrait soupirer doucement : (( Je vous aime ! )) au crépuscule. Un autre, en pain de sucre avec un lophophore, celui-là c'était Montmartre ! Il y avait aussi un chapeau blanc avec une guirlande de myosotis : un chapeau de fiancée, et même un bonnet brodé de perles et de turquoises, pour le théâtre, et un chapeau sombre, mystérieux, couvert d'un voile gris, le chapeau d'une dame mariée qui court à l'assouvissance de ses désirs, comme dit Flaubert.
MERCEDES Tu parles bien. Tu ne devrais pas perdre tout ça. On le lirait avec plaisir sur le journal.
LE DÉBUTANT Vous pensez que j'en ai fait une poésie. La petite demoiselle sortait de son magasin; j*ai eu le courage de l'aborder; nous sommes entrés au café et je lui ai lu
mes vers. Elle a beaucoup ri. II ne fallait pas rire, car c'étaient des vers sérieux, mais elle avait de si jolies dents ! Alors je l'ai invitée à dîner, avec Léon...
MERCEDES Et Léon te l'a soufflée !
LE DÉBUTANT
Précisément. J'ai souffert, mais je n'en ai rien montré. Je n'avais aucun droit sur Lucienne, puisqu'il n'y avait rien entre nous. Même j'ai plastronné : je leur ai donné ma bénédiction ! Ils sont partis ensemble. Cela a duré huit jours. Au bout de huit jours, Léon l'a lâchée. Alors j'ai essayé de la reprendre, mais elle a dit : « Ah ! flûte ! J'ai soupe de vos fioles, tas de poireaux ! »
MERCEDES On est comme ça : on passe à côté du bonheur et les bons payent pour les méchants !
LE DÉBUTANT A qui le dites-vous ? Depuis, je passe et je repasse devant la boutique. La cuisinière, dans son sous-sol, se moque de moi... Je suis heureux d'avoir pu vous raconter cette histoire. Je ne l'avais racontée à personne. Ça soulage !
MERCEDES Ecoute, ce n'est pas pour te renvoyer...
LE DÉBUTANT
Je m'en vais. Voici deux francs, deux francs soixante et quinze et vingt-cinq centimes font trois francs, et je vous remercie.
MERCEDES
C'est moi qui te remercie, mon pauv' chéri. Quand tu en auras trop gros sur le cœur tu pourras toujours venir.
Avec joie ! J'ai cru remarquer que je vous intéressais. Eh bien, d'habitude, vous me croirez si vous voulez, j'intéresse plutôt les hommes que les femmes... J'ai mon parapluie, mon chapeau... Au plaisir de vous revoir et merci encore.
MERCEDES Bonjour à Léon !
LE DÉBUTANT Je n'y manquerai pas.
LUCIENNE Voilà, mon gros, nous sommes seuls.
FERDINAND
Ah ! ça ne va pas !
LUCIENNE
Tu as encore une mine de papier mâché.
FERDINAND, amer.
Tu t'en aperçois, toi !
LUCIENNE Toujours des chagrins, avec ta femme ?
FERDINAND Si j'en ai ! Ecoute, dis-moi la vérité : Est-ce que je suis bien laid ? Franchement laid ? LUCIENNE Mais non, mon chéri.
FERDINAND
On oeut m 'aimer ?
LUCIENNE Bien sûr ! II n'est si vilain pot qui ne trouve son couvercle !
FERDINAND Alors je suis vilain ?
LUCIENNE T'es bête ! Moi, je te trouve distingué. Tu n'as pas une de ces têtes à ce qu'on te passe la main dans les cheveux en t' appelant Arthur, mais il y en a de plus moches, et comment !
FERDINAND Je ne suis pas bien gai, voilà la vérité. Le moyen d'être gai, ]e te le demande ! Depuis la semaine dernière j'ai encore du nouveau avec ma femme. LUCIENNE Ah ! Tu t'en fais du mauvais sang, pauvre chou !
FERDINAND J'ai trouvé une lettre. Je te l'ai apportée pour que tu me dises ce que tu en penses, toi qui t'y connais. (// lui tend une lettre.)
LUCIENNE Lis, parce que moi, tu sais, je ne suis à mon aise
qu'avec l'imprimé.
FERDINAND (// lit.) (( Mon ange adoré, je suis encore tout
brûlant de tes caresses. C'était hier, hier, et cela me semble si lointain ! Les heures qui me séparent de toi sont des siècles et ton souvenir m'est toujours mélancolique, comme si je ne devais pas te revoir, j'ai fermé ma chambre pour enclore ton parfum et le respirer jusqu'à ce qu'il s'évanouisse; j'ai mis des fleurs sur le lit, à la chère place que tu occupais, et je me suis agenouillé devant elles... »
LUCIENNE C'est dur à lire, hein ?
FERDINAND Est-ce que tu ne trouves pas que c'est significatif 7 C'est la lettre d'un amant, je le jurerais. LUCIENNE Ça se discute.
FERDINAND
Tu vas peut-être te mettre contre moi ? Je viens ici pour avoir une opinion impartiale...
LUCIENNE
Tu dis ?
FERDINAND Impartiale.
LUCIENNE Sois donc poli. Tu es encore bien content de me trouver pour venir pleurer dans mon gilet.
FERDINAND
Je t'ennuie ?
LUCIENNE
Non, mon pauvre loup.
FERDINAND Devant une lettre pareille, qu'aurais-tu fait, à ma
place 7
LUCIENNE J'aurais interrogé ma femme.
FERDINAND Parbleu ! C'est ce que j'ai fait ! Je ne suis pas si bête ! Je lui ai fîanqué ce torchon sous le nez. Et je lui ai dit : « M 'expliquerez- vous ce que signifie cette cochonnerie que j'ai trouvée sous vos gants de Suède ? » Elle m'a riposté : (( Qu'allez-vous donc chercher dans ma boite à gants ? Est-ce qu'il ne m'est pas permis d'avoir mes petits secrets de femme ? » J'ai crié : (( Ils sont propres vos secrets ! Vous avez un amant, je m'en doutais. Et comme il signe (( ton petit lieutenant )) , il m'est assez difficile de savoir de qui il s'agit. J'en ai plein le dos, je vous en préviens, et je suis décidé à demander le divorce. »
LUCIENNE Qu*a-t-eile répondu ?
FERDINAND
Elle m'a répondu ceci; je cite textuellement : « Je veux bien vous donner encore une explication, mais je vous préviens que c'est la dernière, car je commence à être lasse de ces jalousies stupides et je veux vivre tranquille, vous m'entendez: TRANQUILLE. Cette lettre qui vous inquiète si fort, je l'ai copiée dans un roman, — Et où diable avez-vous trouvé le papier sur lequel elle est copiée et qui n'est pas le nôtre } — Chez une amie. — Chez quelle amie ? » Elle a jeté feu et flamme : (( Vous commencez à devenir blessant, je ne vous dirai plus un mot. » Alors, dame, je ne sais plus, moi, je ne sais plus...
LUCIENNE Comment, tu ne sais plus ! mais tu es cocu, mon cher !
FERDINAND
Je t'en prie. N'oublie pas où nous sommes et à qui
tu parles.
LUCIENNE
Tu me demandes une consultation...
FERDINAND
Si tu m'écrivais une lettre, toi, une lettre d'amour, pour qu'elle lui tombe sous les yeux ? Je veux l'embêter.
LUCIENNE Ça fera toujours passer un moment. Je vais chercher du papier, de l'encre et une plume. C'est bien pour t'obliger, parce que moi, écrire une lettre, j'aimerais autant. . .
FERDINAND
Je te récompenserai.
(Elle revient avec un encrier de deux sous, un porteplume mâchouillé et du papier à lettres rose.)
LUCIENNE Je m'installe. Laisse-moi écrire à mon idée.
FERDINAND
Nom d'un chien, quel papier ! Et quelle écriture !
LUCIENNE Ronchonne ! Ronchonne ! En attendant, toutes mes lettres sont formées. Et ne me regarde pas, tu me troubles !
{Elle écrit. Quelques minutes après :)
FERDINAND C'est fini ?
LUCIENNE Oui. Attends, je vais te lire : (( Mon petit loup sucré, quand c'est que c'est toi, je reste toujours si longtemps à m'oublier dans tes bras que je me fais
attraper par Madame, rapport que nous sommes minutées, pire que des taximètres. Mais ça ne fait rien, vu que je t'adore, que je suis toute à toi, que tu es mon sang, mon âme et ma vie. Reviens me voir le plus vite possible. J'ai mis pour toi de côté deux louis de dix francs, une pièce de quarante sous, douze cigares manille et quatre paquets de cigarettes... ))
FERDINAND Hein ?
LUCIENNE lu me demandes d'écrire une lettre d'amour...
FERDINAND Tout de même ! . . .
LUCIENNE Je t'écris une lettre d'amour. Faut bien que je prouve que je t'aime. Et j'ai mis à la fin : « J'écrase mes lèvres sur les tiennes, mon beau gosse en or. »
FERDINAND Est-ce que tu crois que ça prendra ?
LUCIENNE Mais oui.
FERDINAND C'est l'argent et le tabac qui sont de trop...
LUCIENNE Laisse donc. Je connais les femmes, je suppose !
FERDINAND Les femmes, oui, mais pas ma femme !
LUCIENNE
Ah ! la ! la ! Elle n'a jamais cassé trois pattes à un canard, ta femme. Ma femme ! Il en a plein la bouche, cet idiot-là ! On la vaut, ta femme ! Depuis trois mois que tu viens ici me raser deux fois par semaine à me parler de ce chameau !
FERDINAND Oh ! Lucienne !
LUCIENNE
Tu ferais bouillir un hareng saur !
FERDINAND Ne t' énerve pas.
LUCIENNE Le premier jour, tu arrives et tu te mets à pleurer. Moi, je ne peux pas voir un homme pleurer, ça me bouleverse. Donc, je te console : tu avais vu ta femme sortir d'un hôtel meublé...
FERDINAND Elle m'a expliqué. Elle était allée dans la cuisine de cet hôtel chercher la recette de la sole Dugléré ;
elle m'a montré la recette; ce jour-là, j'étais dans mon
tort, je l'avoue.
LUCIENNE Mardi prochain, tu viendras me dire que pour la lettre aussi, tu étais dans ton tort. Je vais te dire ce
que tu es ?
FERDINAND, vivement.
Non!
LUCIENNE Tu ne veux pas de franchise !
FERDINAND Je veux des consolations.
LUCIENNE
Tu n'as donc pas d'amis }
FERDINAND Ils préfèrent tous ma femme. Je n*ai que toi.
LUCIENNE, attendrie.
C'est vrai }
FERDINAND C'est vrai. Ne me brutalise pas. Donne-moi l'illusion de l'amitié...
LUCIENNE
Le chiqué de l'amour, ça irait encore, mais l'amitié !
FERDINAND
Je sais que je deviens tout à fait imbécile. J'ai le
crâne très petit, très étroit, très pointu ; alors quand j'ai trop de chagrin, c'est comme s'il éclatait. Je voudrais tellement être heureux !
LUCIENNE Ne t'inquiète plus de rien ; ferme les yeux.
FERDINAND Je fermerais peut-être les yeux si j'étais sûr, ce qui s'appelle sûr... Mais de ce qu'elle sortait d'un hôtel meublé et de ce que j'ai trouvé une lettre d'amour dans sa boîte à gants, je ne puis en déduire qu'elle me trompe... N'est-ce pas? Réponds-moi : « Non, bien entendu, Ferdinand. ))
LUCIENNE Non, bien entendu, Ferdinand.
FERDINAND
Quelle misère !
LUCIENNE Distrais-toi. Tu ne fais que causer, depuis trois mois.
FERDINAND J'hésite à trahir ma femme. Car ce serait une trahison. Je préfère me mettre au piano, comme la dernière
fois ; ce sera gentil.
LUCIENNE Tu as apporté la valse que je t'avais demandée ?
FERDINAND
Oui. (// se met au piano.)
LUCIENNE
Vas-y... Une mesure pour rien!
(// joue et elle chante :)
(( C'est à mourir, folle enfant que je t'aème !
Je me meurs de tes grands yeux.
De tes cheveux et de ton rire maême,
De ton corps délicieux...
Que m'importe que tu sois rebelle,
Et traîtresse à notre foi !
Je t'aème ! Je t'aème ! sois belle !
Sois belle et tais-toi ! ))
LUCIENNE C'est chouette !
FERDINAND
Je m'en vais !
LUCIENNE On ne continue pas ?
FERDINAND C'est trop beau ! Je pleurerais ! Tu vois ce qu'il
dit, le poète ?
LUCIENNE Si tu écoutes les paroles des valses, tu n'as pas fini !
FERDINAND J'ai juste le temps de passer chez le coiffeur. Je me ferai raser la barbe et la moustache. Qu'en penses-tu ?
LUCIENNE
Tu aurais une pauvre gueule, grosse comme le
poing...
FERDINAND
Et puis, après ce coup de théâtre, si ça ne marche
pas comme je veux...
LUCIENNE
Tu reviendras ici...
FERDINAND Je ne t'en dis pas davantage, on prendra du Champagne et nous ferons la noce !
LE MONSIEUR
Na. C'est très gentil ici.
LA NÉGRESSE II y a tout ce qu'il faut.
LE MONSIEUR Un instant... Est-ce qu'il y aurait moyen de me procurer une table assez grande, bien équilibrée sur ses pieds ?...
LA NÉGRESSE
Je vois ça : t'es un compliqué. Je vais te la chercher...
LE MONSIEUR
Et aussi un buvard, un grand morceau de buvard. LA NÉGRESSE
Un buvard ? Par exemple !
LE MONSIEUR
Allez, mon enfant. Comment vous appelez- vous ?
LA NÉGRESSE Lolo Gamba.
LE MONSIEUR Parfait !
{La Négresse sort. Le Monsieur ouvre la serviette de cuir qu'il porte sous son hras.)
LA NÉGRESSE Voilà la table et le buvard.
LE MONSIEUR
Tu es un petit ange en noix de coco.
(// jredonne : (( Dansez, Bamboula comm' ci, comm'ça )), traîne la table sous le lustre électrique et aligne soigneusement un stylographe, un crayon, de larges jeuilles de papier blanc et un dossier sur lequel se lisent ces mots : a Le Soutenain des policiers, roman, 38.000 lignes ».)
LA NÉGRESSE, impressionnée.
Qu'est-ce que je dois faire, alors ?
LE MONSIEUR
Aimes-tu fumer ?
LA NÉGRESSE
Oui, mais j'ai le goût lin : rien que du caporal ; je grille la moitié et je mange l'autre, c'est mon régal.
LE MONSIEUR Tiens, prends deux cigarettes. J'espère que tu es contente, enfant de la nature 7
LA NÉGRESSE Y a bon. Ti resteras longtemps ?
LE MONSIEUR
Deux heures. Assieds-toi.
(// roule un jauteuil près de la table, essaie son stylographe et écrit :)
(( Adalbert tressaillait de tous ses membres. Au « moment de pénétrer dans ce souterrain, objet de ses (( rêves et de ses convoitises, une peur atroce le gla- (( çait.
(( Et quelle peur !
(( La peur, mère des épouvantes.
« Il claqua la porte et des dents.
(( Seul!
(( Qu'allait-il trouver ?
(( Le policier-assassin-homme du monde se roidit. « Pas de faiblesses ! Dans un silence effrayant, il (( entendit sonner minuit aux battements de son cœur. « Et il avança dans les ténèbres gluantes au bout des- « quelles vacillait une lueur semblable à une larme de (( sang qu'une escarboucle aurait illuminée.
(( Pendant ce temps, que faisait miss Edith ? Elle (( se promenait rêveusement dans le parc somptueux. (( Ses souliers menus effleuraient le gravier, comme « l'aile de la mouette poétique caresse la vague écu- (( mante... »
LA NÉGRESSE
Ti n'as pas besoin de moi ?
LE MONSIEUR
Non.
LA NÉGRESSE
Ti écris des lettres ?
LE MONSIEUR
Bon sang ! Moi qui avais pris la négresse parce que je la croyais moins curieuse !
LA NÉGRESSE J' sis noire, mais j' sis née à Aubervilliers.
LE MONSIEUR Tu veux que je te raconte mon histoire }
LA NÉGRESSE
S'il te plaît, ensuite je te raconterai la mienne.
LE MONSIEUR Aussi bien, il vaut mieux que tu saches, puisque je reviendrai souvent.
LA NÉGRESSE
Oh ! trésor ! Tu me redemanderas ?
LE MONSIEUR
Peut-être. Je te plais ?
LA NÉGRESSE
Ti es comme il faut. On rigolera tous les deux.
LE MONSIEUR
je ne viens pas ici pour rigoler ; je viens pour travailler. J'ai une femme qui crie à la maison, comprends-tu ?
LA NÉGRESSE
M'iade ?
LE MONSIEUR
Non ; mauvaise. Une voix aigre... J'écris des romans, des vrais, des longs ; alors d'entendre ma femme hurler, ça me coupe l'inspiration. Et j'ai besoin d'y voir clair dans mes personnages. J'ai déjà assez de peine... d'autant qu'il m 'arrive de jeter des morceaux de style de-ci de-là, pour ma satisfaction personnelle... J'ai donc renoncé à travailler chez moi. J'ai essayé de travailler au café. Ah ! bien ouiche ! Les poètes peuvent y arriver, sans doute ; ils ne remuent pas des mondes, ils ne pétrissent pas trente-huit mille lignes... J'ai loué une chambre meublée. Mais, chose curieuse, je n'arrive pas à écrire quand je suis seul; il se produit un phénomène curieux : le papier me donne le vertige.
les yeux me picotent et je m'endors. J'ai écrit dans les cabinets de lecture des grands hôtels, il y a trop de passage ; dans ceux des grands magasins, ça sent la flanelle mouillée ; j'ai écrit dans les squares, dans le chemin de fer de Ceinture.
LA NÉGRESSE
Et puis tu es venu ici.
LE MONSIEUR Oui, c'est silencieux et si tu veux, tu me serviras de compagne. Je viendrai deux ou trois fois par semaine et quand un chapitre sera fini, je te le lirai. LA NÉGRESSE
C'est ta passion ?
LE MONSIEUR
Oui. Je suis un passionné de la Société des gens de lettres.
LA NÉGRESSE
Si j'avais su, j'aurais apporté mon ouvrage, moi aussi; je me fais un chapeau beige avec un macaron en tapisserie et une plume bleu de ciel. Tu me montreras ton écrit, je te montrerai mon chapeau.
Ce sera charmant. Maintenant, du silence, je te prie.
(// reprend tout haut :) ... Comme l'aile de la mouette poétique caresse la vague écumante... Soudain... elle poussa un grand cri : (( Oh ! » suivi d'autres cris déchirants : (( Ah ! ciel ! Au secours î On m'assassine ! A moi, M. des Brottinières ! A l'assassin ! A l'assassin ! »
{On jrappe violemment à la porte.)
UNE VOIX Qu'y a-t-il ? Vous êtes là, madame Lolo Gamba ?
LA NÉGRESSE Oui, madame. Craignez rien ! on s'amuse !
LA VOIX
En voilà un jeu, de crier à l'assassin dans une maison convenable. Tâchez voir à ne pas recommencer. LE MONSIEUR
On ne doit pas recevoir souvent des écrivains ici !
LA NÉGRESSE
On a surtout une bonne clientèle de financiers. La
maison est tranquille. Et puis on est plutôt outillé pour
autre chose...
LE MONSIEUR
Je me fiche pas mal de la bagatelle. Voilà quelque
chose dont je suis revenu !... Ma seule maîtresse est la
gloire.
LA NÉGRESSE
Vous êtes fâchés ensemble }
LE MONSIEUR, avec un sourire indulgent. Non. Je l'attends. Elle viendra peut-être ici...
LA NÉGRESSE On ne reçoit pas de dames du dehors... Ah! le voilà reparti à faire marcher son porte-plume... Laissemoi faire monter Carmen et Rebecca pour qu'elles voient comment tu t'y prends... Tu plisses les lèvres, tu tires la langue, tu regardes au plafond... Oh ! mon mignon, ne me regarde pas avec ces yeux-là, ça m'effraie... C'est vrai que tu as l'air de souffrir... t'es tout rouge, avec des grosses veines sur le front... Ça vient 7 Oui, ça y est. Bravo ! Et je te fais marcher le porteplume ! Ce qu'il va vite!... Repose-toi un instant. T'as pas soif!... Il redonne un effort...
LE MONSIEUR, lisant.
(( Tu n'as pas voulu m'épouser ; meurs donc, ma colombe, meurs, si blanche, sur la blancheur impolluée de cette neige printanière. »
LA NÉGRESSE, inquiète.
Remets-toi. Veux-tu que je te joue de l'accordéon? Ça t'égaiera.
LE MONSIEUR, lyrique.
a Meurs ! Je suis Conrad, l'ami du policier-assassinhomme du monde. Il est une heure où les vautours eux-mêmes déclinent leur identité. Cette heure, c'est ton dernier soupir. Appelle ton Rodolphe, va î îl est loin, garrotté contre un arbre par les Pieds-Noirs, mes compagnons, un bâillon dans la bouche, un criss empoisonné dans la poitrine. Meurs, puisque tu ne veux pas être à moi ! . . . »
LA VOIX
Madame Loîo Gamba, vous êtes toujours vivante ?
LA NÉGRESSE
Oui, madame !
LE MONSIEUR, reprenant.
(( Puisque tu ne veux pas être à moi... ))
LA VOIX
Monsieur, si vous avez quelque chose à réclamer, passez à la caisse. Et que ce soit fini, avec ces cris qui me révolutionnent.
LA NÉGRESSE, bas.
C'est madame !
LE MONSIEUR
Qu'est-ce qu'elle a, madame ? Elle me prend peutêtre pour un assassin ! Je travaille, moi, madame !
D'ailleurs, j'ai fini. Je ne suis pas mécontent. Il y a de la pensée, des points d'exclamation et beaucoup d'alinéas. Prends ces cent sous. Je reviendrai mercredi pour entamer le quarante-deuxième chapitre. A vous revoir, mon enfant : grâce à vous, j'aurai composé ces quelques lignes en Afrique. J'ai bien toutes mes petites affaires ?... Je laisse le buvard pour la prochaine fois...
(// sort, dans un silence terrifié.)
LA NÉGRESSE Ah ! ben ! Ah ! ben !
MADAME J'ai envoyé au poste de police. On le cueillera en bas !
LE MONSIEUR
On te nomme?
MAUD
Maud. Veux-tu que je fasse monter du champagne?
LE MONSIEUR
Merci. Tu es anglaise ?
MAUD
Non.
LE MONSIEUR
De quel pays es-tu ?
MAUD Je suis de là-bas, en face, plus loin et à gauche.
LE MONSIEUR
Oh ! Je ne te demande pas de me raconter ta vie !
MAUD Je te la raconterais si tu voulais. J'étais dans le commerce...
LE MONSIEUR Va. Je ne suis pas pressé.
Ça se vo2t.
LE MONSIEUR
Les femmes ont toujours aimé me faire leurs confidences.
MAUD
T'as des oreilles pour ça.
LE MONSIEUR, brusquement inquiet.
J'ai de grandes oreilles ?
MAUD Mais non.
LE MONSIEUR Alors pourquoi?...
MAUD
Je ne les avais même pas regardées. C'est une façon
de parler.
LE MONSIEUR
Maintenant, regarde-les.
lAAUD Elles sont très bien.
LE MONSIEUR Oui, je n'ai pas de vilaines oreilles. Elles sont ourlées.
MAUD Il y en a qui les ont aplaties en coup de fer, d'autres qui les ont allongées comme s'ils avaient porté toute leur vie des anneaux crécîes. L'oreille n'a pas une grande importance.
MAUD C'est vrai. Ça serait plutôt le nez qui compterait, dans la figure.
LE MONSIEUR
Et mon nez ?...
MAUD
Il est très bien aussi.
LE MONSIEUR Je comprends : tu veux dire qu'il est gros.
MAUD Mais non ! Ce que t'es susceptible ! Et coquet ! T'as le nez un peu fort, mais je préfère ça chez les hommes. Tiens, regarde plutôt les lions... T'as le nez droit, bien dessmé...
LE MONSIEUR
Et les yeux ?
MAUD Faudrait que je puisse te voir le jour. A l'électricité on juge mal. Mais t'as de beaux yeux, tranquillise-toi.
LE MONSIEUR
Tu trouves ?
MAUD
Des yeux où il y a une veilleuse, tu sais.
Une petite lumière qui brûle toujours ?
Oui. Ça fait gentil.
LE MONSIEUR
Et vois mes mains.
MAUD Tu veux que je te lise la bonne aventure ? LE MONSIEUR
Non. Elles sont douces, n'est-ce pas, mes mains ?
MAUD
Très douces. Et comme tes ongles brillent !
LE MONSIEUR Je ne sors pas de chez la manucure et je porte des gants gras, pour la nuit.
MAUD Coquin, va !
LE MONSIEUR
C'est comme ma moustache, je passe des heures à la couper, à la brosser, à la lustrer. De mon naturel, j'ai plutôt le poil rêche, comme beaucoup de bruns; eh bien ! je suis arrivé à l'assouplir.
MAUD Passe-moi une cigarette.
LE MONSIEUR Je n'ai pas de cigarettes.
MAUD
Tu ne fumes jamais !
Non.
MAUD
Tu n'aimes pas ça ?
LE MONSIEUR C'est à cause de l'haleine.
MAUD Ah!
(Silence.)
LE MONSIEUR Comment la trouves-tu ?
MAUD Qui?
LE MONSIEUR
Mon haleine.
MAUD
Très bien.
LE MONSIEUR Ne réponds pas (( très bien » à tout ce que je te demande. Sois tranquille, tu peux être franche, je n'en serai ni plus ni moins généreux. D'ailleurs, voici dix francs, tout de suite.
MAUD Merci, mon toto.
LE MONSIEUR
Comment la trouves-tu ?
Ton haleine ?
LE MONSIEUR Oui.
MAUD
Souffîe.
LE MONSIEUR, s'exécuiant.
Voilà. Et alors ?
MAUD, vague.
Ça va.
LE MONSIEUR Tu peux être franche, je te le répète.
MAUD
Je suis franche.
LE MONSIEUR Je vais encore souffler.
MAUD
Non, merci. Je te dis que ça va.
LE MONSIEUR C'est que c'est si important en amour !... C'est tout, quoi ! Veux-tu que je t'embrasse sur les lèvres ?
MAUD Mais oui, mon loup.
(Baiser.)
LE MONSIEUR, amer.
Tu as détourné la tête, toi aussi !
Jamais de la vie ! Je ne pouvais plus respirer, voilà tout.
LE MONSIEUR
Tu retenais ta respiration ?
MAUD
Mais non ! C qu'il est marrant, ce frère-là ! LE MONSIEUR
En somme, ça va ?
MAUD
Ça va.
LE MONSIEUR Là aussi je prends des soins... parce qu'il m'avait semblé... Enfin il m'avait semblé qu'une personne... une personne à qui je tiens beaucoup, ne m'embrassait pas volontiers sur la bouche. Elle s'arrangeait pour que son baiser tombât ailleurs : sur l'oreille, dans les cheveux, sur le bout du nez, est-ce que je sais ? Moi je cherchais ses lèvres, mais elle s'échappait ; elle baissait le front comme une enfant têtue.
MAUD C'est des idées que tu te fais.
LE MONSIEUR Peut-être... Quand on aime...
MAUD On est schnock.
Bien sûr. Oh ! ce que j'ai pu être malheureux ! Et de cela, on ne peut se confier à personne ; on serait ridicule. On ne peut demander : (( Comment trouvezvous mon haleine ? » comme on demande : (( Est-ce que ma jaquette me va bien ? » Et puis on vous mentirait. J'ai voulu trouver ici de la sincérité.
MAUD Je t'en donne.
LE MONSIEUR
Embrasse- moi encore.
MAUD
Voilà.
LE MONSIEUR Enfin, si tu étais femme, est-ce que tu m'aimerais }
MAUD
Ben ! Qu'est-ce que je suis ?
LE MONSIEUR
Je te demande pardon. Je voulais dire : si tu étais libre...
MAUD Ce n'est pas ton baiser qui me ferait reculer.
LE MONSIEUR Ta parole ?
MAUD
Ma parole.
LE MONSIEUR Tu n'as pas idée de ce que tu me fais de bien !
Tant mieux, ma louloute, tant mieux.
LE MONSIEUR
Imagine-toi que j'avais trouvé une recette dans un vieux bouquin : je mâchais de la racine d'iris.
44 LA MAISON DES CONx^IDENCES
MAUD Ça fait bonne bouche ?
LE MONSIEUR Le bouquin affirmait que c'était épatant. J'arrive chez e//e après avoir croqué une douzaine de petits cubes d'iris... Elle vient m'ouvrir. Je veux l'embrasser sur les lèvres ; elle se dérobe ; je la prends dans mes bras ; je lui serre la tête contre ma poitrine et je l'embrasse, non mais là, tu sais, désespérément... C'est terrible de ne pas sentir les lèvres frémir sous les lèvres, de les trouver si froides !... Et cette tête, cette tête qui ne s'abandonne pas, qui fait toujours un effort pour s'écarter, qui résiste...
MAUD Et ensuite, qu'est-ce qu'elle t'a dit ?
LE MONSIEUR
Elle m'a reproché de ne pas être sérieux et d'avoir mangé de l'ail à déjeuner...
MAUD Aussi, pourquoi avais-tu mangé de l'ail 7
LE MONSIEUR
Je n'avais pas mangé d'ail.
Quand une femme ne veut pas se laisser embrasser, il vaut raieux ne pas insister.
LE MONSIEUR Si j'étais un gars répugnant, je comprendrais. Mais, est-ce que je suis un gars répugnant ?
MAUD
T'es mignon, ma louloute.
LE MONSIEUR
foi qui vois beaucoup de monde, tu peux juger. N'est-ce pas que je suis dans les mieux ?
MAUD Certainement.
LE MONSIEUR
Laisse-moi encore t' embrasser.
MAUD Tant que tu voudras.
LE MONSIEUR
Et tu as toujours la même opinion ?
MAUD
Toujours.
LE MONSIEUR D'ailleurs j'ai les dents saines et un estomac excellent. Ecoute, ma petite, je te suis bien reconnaissant
de ta franchise. Si tu veux mon opinion, je crois que je me suis trompé. Mon amie a une nature froide. J'ai mis sur mon compte ce qui devait être mis sur le sien. J'ai passé des nuits blanches à sangloter, dans mon oreiller, à avoir honte de moi. J'étais stupide, hein ? Je me faisais des imaginations. Hein ? Hein ? De pures imaginations?...
MAUD
Tu es trop escrupuleux.
LE MONSIEUR J'ai essayé de tout : j'ai mâché des violettes et usé des boîtes de cachou.
MAUD
Reste donc comme t'es.
LE MONSIEUR Je te remercie... Je ne puis te dire à quel point je te remercie.
MAUD
Il n'y a pas de quoi ; à ton service. C'est tout ce
que tu demandais ?
LE MONSIEUR Oui. Je t'embrasse ?
MAUD Pas la peine. C'est jugé.
LE MONSIEUR
Et voilà encore dix francs. Et c'est moi qui suis ton obligé.
MAUD Tu t'en vas ?
Oui... Qu'est-ce que tu écris donc, sur ce bout de papier ?
MAUD
Rien.
LE MONSIEUR
Montre... (// lui arrache le papier.)
MAUD
Laisse ça... Ça ne te regarde pas... C'est mes comptes... Tu seras bien avancé... Veux-tu me rendre ce papier... Puisque je te dis que c'est mes comptes... ma petite comptabilité, quoi... J'inscris l'argent qu'on me donne... vu que j'ai pris l'habitude dans le commerce... Oh ! 11 lit !... Je ne connais pas les noms... alors je me sers de points de repère...
LE MONSIEUR, lisant :
(( Repousse-du-gouloi : vingt francs )) .
L'étranger est obèse, ses fortes moustaches flamboient sous un nez pacifique. Il est vêtu d'un costume de chasse vert bouteille, rayé de mcUTon, porte des bottines de touriste, des bas chinés, une colossale chaîne de montre et, planté sur le côté de la tête, un chcirmant tyrolien orné d'une barbe de chamois. Il est couvert de poussière.
Retire ton chapeau, mon vieux... sans compter qu'il est un peu là ton galure ! Mais tu sais, une autre fois ce n'est pas la peine de te mettre en smoking : on t'acceptera comme tu seras...
l'Étranger Ach!
Tu viens de loin }
l'étranger Oui.
A pied ?
l'Étranger
Par le chemin de fer.
Vous êtes rigolos, toi et tes copains, tous les cinq habillés de même...
l'Étranger, orgueilleux.
On est seize à Paris, dix-sept avec le président.
Vous êtes venus pour le football ?
l'Étranger Je ne suis pas Anglais.
Je ne suis guère calée en géographie.
l'Étranger Je suis artiste-exécutant.
Bigre !
l'étranger
Je suis basse, participant à une masse chorale : les
Joyeux amis de Biddelshurg.
T'es dans les chœurs ?
l'Étranger Oui.
Sale métier ! Une pièce de trente sous par jour.
l'étranger Moi, c'est pour le plaisir.
Histoire de gueuler, quoi !
l'Étranger
Et comme ça, vous êtes venus en France...
l'Étranger
Seize : tout le comité.
Pour chanter ?
l'étranger
Non, pour visiter.
Si tu étais chouette, tu me chanterais quelque chose,
dans le genre sentiment.
l'Étranger
Je ne peux chanter qu'avec les autres hommes...