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EUF heures venaient de ?onner à l'église de Fains : le son grêle de j^^l^5V '^ l'horloge, après avoir longé les ^#vi^^ lisières des bois encore imbibées de la rosée matinale, était entré par la fenêtre ouverte de la chambre de Germain, mêlé aux claquements de fouet des remorqueurs de bateaux, aux nasillements des canards, et au bruit sourd des faux abattant les herbes des prés.
Germain, le pied sur une chaise, bouclait ses guêtres et se disposait à partir pour les bois, quand un roulement de roues fit crier le gravier de la cour, et il crut reconnaître le piaffement des petits chevaux corses qu'on attelait d'ordinaireau panier. 1! se leva, dressant
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l'oreille. Qiielques secondes après, un pas fiirtif, et si léger qu'il semblait à peine frôler les marches de l'escalier, monta vers lui, en se rapprochant toujours. Le frôlement cessa sur le palier, et on frappa timidement à la porte.
— Entrez! cria-t-il d'une voix impatiente. Laurence apparut sur le seuil, vêtue de sa
petite robe noire. Une voilette couvrait à demi son visage très pâle, et sur sa poitrine, agité" par l'émotion et par la montée de l'escalie elle serrait nerveusement un objet enveloppé dans un journal.
— Vous ici ? murmura Germain interdit.
— Hyacinthe est en bas, répondit-elle comn. pour s'excuser de sa hardiesse; je suis mont seule parce que je désirais vous parler en pi ticulier.
— Entrez, et fermez la porte... Q^i'avez-vous à me dire?
— Je viens vous demander la permission de partir.
— Partir? — Il la regarda, stupéfait. — où voulez-vous aller?
— Dans la seule maison où je puisse vi sans être à charge à personne..., chez mère.
— Ah! qui vous fait supposer qu'ici vol soyez à charge à quelqu'un?
— On est toujours à charge aux gens quan on mange leur pain sans leur être utile
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agréable... Je me rends justice... Je sais que je n'ai plus voire affection ni votre estime, que vous ne me gardez que par condescendance pour l'opinion publique et pour obéir aux convenances.
— Et vous trouvez que cela est injuste...
— Je ne me plains pas, je sais que vous aviez le droit d'agir encore plus rigoureusement que vous ne le faites... Seulement vous eussiez été moins cruel en me chassant tout de suite qu'en me réduisant à cette condition humiliante... La punition est trop dure... J'ai patienté pendant des mois parce que je croyais toujours...
Elle s'interrompit brusquement et rougit en s'apercevant qu'elle allait se trahir. Germain avait levé la tête et regardait sa femme droit dans les yeux, comme pour chercher à lire dans ses prunelles humides le complément de sa pensée.
— Poursuivez, dit-il, que croyiez-vous?
— Je croyais que j'aurais la force d'accepter votre mépris comme une pénitence, de mettre décote mon orgueil, de supporter avec patience cette situation qui n'est ni d'une épouse ni d'une servante... Mais je ne peux pas..., je ne peux pas!
Sa voix devenait moins ferme; on devinait qu'elle faisait un effort pour comprimer les sanglots qui menaçaieni de monter jusqu'à ses
lèvres. Germain avait détourné la tète, et il re- Rardaif obstinément du côté du mur.
II y eut lui silence. Au dehors, le grince-j cément d'une faux aif^uisée par un fauchcurl montait par intervalle jusqu'au fond de laj petite chambre où les mouches bourdonnaient dans un rayon de soleil.
— Je ne suis pas un croquemitaine, reprit Germain d'une voix un peu altérée; mon in« tention n'est pas de vous garder prisonnière,! et vous pourrez partir quand le cœur vous le] dira.
— Je partirai demain... Mais avant de m'er aller, j'ai à vous rendre compte de l'argentj «pie vous m'aviez donné pour la maison...
Elle déplia le paquet qu'elle tenait serri contre sa poitrine et en tira le vieux registr^ de M"» Lénette :
— Voici mon livre de dépense, continua^ t-elle, et voici l'argent qui reste.
Elle posa le registre et un petit rouleau d'oj sur la table, tandis que Germain faisait un gesl^ comme pour se défendrede rien exigcrde pareilj
— Pardon, dit-elle en insistant, je tiens ce que vous sachiez que tout est en ordre che^ vous...
Lafrogne cadet s'était levé et se promenai^ lentement dans l'étroite chambrette, la tét< penchée, le dos arrondi; quand il arriva près de la fenêtre, il murmura «nus se retourner;
— C'est demain irrévocablement?
— Oui, demain..., je prendrai le train de dix heures.
Elle hésita encore un moment, attendant toujours un mot de lui et ne voulant pas le quitter sans une dernière parole affectueuse, mais il ne bougea pas; les larmes emplissaient les yeux de Laurence, et elle n'osait plus parler. Elle se borna à balbutier : — « Adieu, monsieur! » mais si bas, si indistinctement, qu'on eût dit plutôt un commencement de sanglot qu'une parole articulée. Puis elle ouvrit la porte et descendit lentement l'escalier. Qiielques minutes après, on entendit de nouveau les cheveaux piaffer, et le panier rouler sur la route,
Germain alors se retourna. Ses traits énergiques s'étaient violemment contractés; il aperçut le livre de comptes sur la fable, et se rasseyant d'un air sombre, il l'ouvrit machinalement. Tout à coup, il se sentit secoué par une profonde émotion intérieure qui se traduisit par un léger tremblement des lèvres et du menton sous sa barbe touffue; il avait reconnu le livre de raison de la famille, le vieux registre à couverture de parchemin où successivement Jean Thoiré et la tante Lénette avaient consigné les ilépenses et les événements mémorables de la maison. En tournant les feuillets, il tomba sur une page au haut de laquelle on lisait écrit
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de la main de M"" Lénetle : — « Aujourd'hui, aj mars 1823, est né mon neveu Germain Lafrogne. ■ — Il lui sembla qu'il découvrait, ensevelis sous les feuilles mortes de maint étés, tous les souvenirs de son enfance, depuis le jour où, revêtu de sa première culotte, il avait été traîné par la tante à l'école des sœur de la Doctrine, jusqu'à cette glorieuse mâtiné où, suivi de son chien Phanor, il avait co mencé sa première chasse dans la plaine Véel, radieuse de soleil.
Il tournait lentement les pages jaunies. Sur certains mots, des grains de sable bleu, ayant séché avec l'écriture, jetaient encore au soleil le scintillement de leurs paillettes métallique! tandis que depuis bien des années les mai qui avaient semé ces pincées de pondre gisaien décharnées et rigides, sous le sable du cim tière. Germain reconnaissait au passage grosse écriture noueuse du père Tlioiré, la tarde sévère et proprette de la tante. Puis a| verso d'un feuillet, il arriva aux caractères él gants et fluets de Laurence. A côté des larg( écritures commerciales, ses lettres délicat ment penchées et bouclées avaient l'air de flei rettes mignonnes poussant aux marges d'un| allée de gravier. Il se mit à les déchiffrer atte tivement, oubliant l'heure qui s'avançait et soleil qui entrait à flots par la fenêtre gran ouverte.
Il remarquait, non sans un sentiment de surprise attendrie, avec que! soin minutieux et presque pieux la maison avait été dirigée pendant cette période de la vie de Laurence. Rien n'avait été négligé, elle avait pensé à tout : à l'ordonnance des lessives, au renouvellement des fleurs plantées sur la tombe de M"* Lénette, aux menus préférés d'Hyacinthe, et surtout à son bien-être, à lui, Germain. A chaque page, la préoccupation du mari absent se trahissait par un léger détail : les vêtements chauds préparés et empaquetés pour Rembercourt dès la fin d'octobre, le linge frais envoyé à la ferme chaque semaine, même certains pâtés de viande froide, cominandés à Catherinette et expédiés par Hyacinthe les jours de grandes chasses au bois. Elle n'avait point passé un jour sans s'occuper de lui...
Il feuilletait de plus en plus lentement, et il alla ainsi jusqu'à l'endroit où l'écriture s'arrêtait brusquement à mi-page. Là, en guise de signet, il y avait quelques feuilles de rose éparpillées, à demi desséchées déjà, mais exhalant encore un parfum discret et assourdi, comme l'adieu que Laurence avait soupiré tout à l'heure en s'éloignant.
Et c'était fîni. Personne maintenant n'aurait plus le courage de rien inscrire sur les pages restées blanches. Le vieux livre de raison que l'aïeul avait légué à ses enfants, et que Lau-
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rence avait considéré comme un devoir de tenir au courant, personne ne le continuerait plus... A quoi bon? Ces livres-là ne sont précieux que pour les familles qui se perpétuent, et Hyacinthe et Germain mourraient sans postérité dans leur morfondante solitude de célibataires. Tout était dit maintenant. Laurence allait partir, et une fois la jeune femme envolée, la maison redeviendrait le lo;;is maussade et silencieux des deux Barbeaux. Ils n'auraient plus qu'à brûler le vieux registre, de peur qu'après eux on ne le vendît dans un lot d papiers inutiles, et que quelque boutiquier ri' fît des cornets avec les feuillets pleins d» l'écriture du grand-père, de Lénette et de La rence...
Personne ne pouvait voir ce qui se pass dans la petite chambre haute, personne q les fauvettes sautillant dans les pruniers d* face, ou les hirondelles passant et repassa devant la fenêtre. Aucun regard indiscret surprit donc les larmes qui roulèrent d yeux de Germain et se perdirent dans s" barbe. D'ailleurs, il avait baissé la tête tout contre le registre comme pour cacher son ém( tion même aux oiseaux du jardin. Il la ten si près des pages jaunies, si près! que tout coup ses lèvres se posèrent sur les feuilles roses séchées, et que le rude chasseur y mit un baiser...
Pendant ce temps, au trot des deux chevaux corses, le panier ramenait Hyacinthe et Laurence à Viilotte. Ils échangèrent peu de paroles durant la route; l'afné des Barbeaux poussait de profonds soupirs, et la jeune femme faisait d'énergiques efforts pour rester calme. Dès qu'on fut arrivé rue du Bourg, Laurence écrivit à sa mère et se prépara pour le départ. Elle n'emportait que son modeste trousseau de jeune fille, et ses bagages furent bientôt prêts. Vers le soir, elle fit ses dernières recommandations à Catherinette et pria son beau-frère de monter chez elle pour l'aider à ficeler ses malles.
Tandis que le brave Hyacinthe, fout contrit, mais n'osant s'opposer à un départ qui avait été approuvé par Germain, assujettissait et nouait les cordes en conscience, Laurence étiquetait les clefs des armoires et des placards.
— Tout est en ordre, dit-elle, quand Hyacinthe eut achevé sa besogne; voici les clefs, elles sont numérotées et vous vous y reconnaîtrez facilement.
Elle lui tendit le trousseau, mais les doigts de Lafrogne aîné étaient si gourds et tremblants que le paquet de clefs glissa de ses mains et tomba bruyamment sur le parquet.
Ce bruit de ferrailles fut si étourdissant qu'ils n'entendirent pas qu'on frappait à la porte. On tourna le bouton, et Germain entra,
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rouge, poudreux, tout échauffé par la marche et le soleil.
Il regarda les caisses ficelées et alignées le long du mur :
— Ainsi, dit-il à Laurence, qui était devenue pâle, vous êtes bien décidée à partir?...
— Il le faut, balbutia-t-elle.
— Eh bien, s'écria-til, en ce cas, nous par^ tirons ensemble, il n'est pas convenable qu« ma femme voyage seule.
Les yeux noirs de Laurence s'ouvrirent touÉ grands; elle tremblait et n'osait pas coniprenJ dre, mais Hyacinthe, lui, avait déjà comprisj et secouant vivement la main de son frère :
— C'est bien, cadet! s'exclama-t-il; allons embrasse-la !
Laurence s'était déjà jetée dans les bras dl son mari, et, la tète roulée sur la large poitrin^ du robuste chasseur, elle fondait en larmes.
Laurence et Germain voyagèrent pendar cinq mois. Qiiand ils rentrèrent à Villolle, c| décembre, l'émotion causée par tous les év^ nements que nous venons de conter avait le 'temps de se calmer, et les deux époi reprirent tranquillement possession de let maison de la rue du Bourg. M. Xavier Dupr ne reparut plus à Villotte, mais l'aventure d< sagréable qui avait marqué ses débuts dans l~ magistratur«> ne l'empêcha pas de î^lrc un jol.
chemin. Il appartenait à l'école de ces jeunes doctrinaires qui joignent beaucoup de morgue à beaucoup de souplesse, et qui, ayant plus d'ambition que de principes, ne sont jamais gênés par leurs opinions ou par leur conscience. Déjà substitut avant la guerre, il retrouva en 1871, dans les ministères et à l'Assemblée nationale, quelques anciens camarades de sa conférence, dont l'influence était toute puissante et à l'aide desquels il sut se faire pousser à un siège de procureur, en attendant mieux.
Son éloquence rigide est en grande faveur à la cour de X..., et quand il prend la parole dans une affaire criminelle compliquée d'adultère, les réquisitoires de ce magistrat inflexible font frissonner les coupables sur leur banc et dilatent le cœur des jurés. Parfois l'honnête Hyacinthe, qui a gardé l'habitude de feuilleter la Gdjette des tribunaux, tombe sur une de ces virulentes répliques de M. le procureur Duprat, et la lecture de ces phrases pompeuses sur « la perversion des mœurs contemporaines et le mépris des saintes lois de l'honneur et de la morale » a le don de le mettre de mauvaise humeur pour le reste de la journée. H rougit jusqu'au blanc des yeux, et on l'entend s'écrier en plein cercle, en froissant le malencontreux journal : — « Hypocrite!... vil sycophante! »
Heureusement l'aîné des Barbeaux trouve
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dans la maison de la rue du Bourg de douces] compensations qui lui font vile oublier la saveur amère de ce calice. Il est devenu oncle. Q^ielqiies mois après le retour des deux époux, la j jeune M"" Lafro/^ne a mis au monde un garçon 1 qu'on a nommé Claude, comme le grand-pèrej Lafrogne, et qui a été tenu sur les fonts baptis-j maux par Hyacinthe et M'"" de Coulaines.
Le nouveau-né est vigoureux et râblé; toul annonce, à le voir pousser dru, que ce sera] un gars solide et que le nom de Lafrogne n« disparaîtra pas de sitôt de l'état civil. Grâce lui, la maison des deux Barbeaux connaît d< joyeux tapages, dont les vieux couloirs et les! hautes solives avaient perdu l'habitude depuj^ plus de quarante ans. Hyacinthe en est ragailj lardi, et quand, par un clair soleil, il promen< dans ses bras le marmot devant la façade d< la rue du Bourg, les sirènes des fenêtres et \ei chérubins du portail semblent eux-mêmes ra^ jeunis par l'arrivée de ce jeune hôte. Ils lui souhaitent la bienvenue du haut de leurs chaj piteaux de feuillage, et le bambin émerveilU échange des risettes avec ces faces joufllueS|| et ces bouches que le rire fend jusqu'au» oreilles.
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