OSCAR WILDE
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C'était le soir qui précédait le jour fixé pour son couronnement et le jeune roi était assis, sepl, dans sa chambre très belle. Ses courtisans avaient tous pris congé de lui, s'inclinant jusqu'à terre, conformément au cérémonial, et s'étaient retirés dans la grande salle du Palais pour recevoir quelques dernières instructions du maître de l'étiquette ; car il restait encore chez certains d'entre eux du naturel, ce qui — j'ai à peine besoin de le
fliro — est tout à fait déplaisant chez un seigneur de la cour.
Le jeune garçon — ce n'était, en effet, qu'un jeune garçon, puisqu'il n'avait pas plus de sGiïe ans — n'était pas fétché de leur départ; il s'<^tait, jeté avec un soupir de satisfaction sur les doux coussins de sa couche brodée et demeurait là, les yeux fixes et la bouche grande ouverte, comme un faune ou comme un animal des forêts tout nouvellement capturé par les chasseurs.
Et vraiment c'étaient des chasseurs qui Tavaient trouvé ; ils étaient tombés sur lui par hasard; tandis que nu, le chalumeau en mainj il suivait le troupeau du pauvre chevrier qui Tavait élevé et dont il s'était toujours imaginé être le fils. Enfant de la fille unique du vieux roi, issu d'un secret mariage de celle-ci avec une personne fort au dessous
d'elle, — un étranger, disaientquelques-uns, qui, par le magique pouvoir de son' luth, s'était fait aimer de la princesse, tandis que, d'après d'autres, il s'agissait d'un artiste de Eimini que la princesse avait accueilli avec honneur, peut-être avec trop d'honneur, et qui avait disparu soudain, laissant inachevée l'œuvre à laquelle il travaillait dans la cathédrale, — il avait, à peine âgé de huit jours, été enlevé à sa mère pendant qu'elle dormait et confié aux soins d'un paysan et de sa femme qui n'avaient pas d'enfants et vivaient dans un coin écarté de la forêt, à plus d'une journée de course de la ville. Le chagrin — la peste, à ce que déclara le médecin de la cour — ou, comme le suggérèrent certains, un actif poison italien administré dans une coupe de vin épicé, fit mourir, moins d'une heure après son réveil, la blanche princesse
qui l'avait mis au monde et, tandis que le messager sûr, qui portait l'enfant à l'arçon de sa selle, sautait à bas de son coursier fourbu et frappait à la rude porte du chèvrier, le corps de la princesse était déposé au fond d'une fosse qui avait été creusée dans un cimetière abandonné, loin des portes de la ville, fosse où gisait également — disaiton — le cadavre d'un jeune homme étranger merveilleusement beau, dont les mains étaient liées derrière le dos avec une corde et dont la poitrine était percée de nombreuses et rouges blessures.
Telle était du moins l'histoire que l'on se racontait à l'oreille, tout bas. Ce qui est certain c'est que le vieux roi, à son lit de mort, poussé soit par le remords au souvenir de sa faute, soit par le simple désir d'empêcher que le royaume ne passât en mains étran-
IM lEUNE ROI H
gèresj arait fait chercher le jeune garçon et^ en présence du Conseil^ l'avait reconnu pour son héritier.
Et il semble (jtte) dès le moment de cette reconnaissancei il eût montré des indiee» de ëette étrange passion pour la Beauté qui de^ tait avoir une si grande influence sur toute sa vie; Ceux qui l'accompagnèrent dans la suite des appartements destinés à sdn usage parlèrent souvent de l'exclamation qui s'é^chappa de ses lèvres^ lorsqu'il apeirçut les vêtements délicats et les riches jdyaux qui avaient été préparés pour lui et de la joie, presque sauvage^ avec laquelle il s'était débarrassé de sa l'ude tunique de cuir et de son matitcau grossier en peau de mouton.
Parfois, certes, la belle vie libre des forêts lui manquait et il s'irfitait de l'ennuyeux cérémonial de la cour qui occupait tant d'heu-
là LA MAISON DES GRENADES
res de chaque jour ; mais le merveilleux palais — Joyeuse était son nom — dont il se trouvait maintenant le maître, lui apparaissait comme un nouveau monde de jouissances créé pour lui, et dès qu'il pouvait s'échapper du Conseil ou de la chambre d'audience, il se précipitait en bas du grand escalier aux lions de bronze doré et aux marches de porphyre éclatant, et circulait de salle en salle, de corridor en corridor, comme quelqu'un qui rechercherait dans la contemplation de choses belles un remède à ses maux, une sorte de réconfort pour sa convalescence.
Pendant ses voyages de découverte, comme il disait, et vraiment c'étaient pour lui de véritables voyages à travers un pays de merveilles, parfois l'accompagnaient les sveltes pages de la cour à la chevelure blonde, aux manteaux flottants, aux joyeux rubans volti-
géants; mais le plus souvent il allait seul, sentant pour ainsi dire instinctivement, par une sorte de divination, que l'on apprend mieux les arcanes de TArt en secret et que la Beauté, comme la Sagesse, aime Tadorateur solitaire.
A cette époque, on racontait de lui maintes histoires curieuses. On disait qu'un gros bourgmestre étant venu pour présenter une adresse très pompeuse au nom de ses administrés, l'avait surpris agenouillé dans une attitude de vénération devant un grand tableau envoyé de Venise et qui paraissait annoncer le culte de dieux nouveaux. Une autre fois il avait disparu pendant plusieurs heures et, après de longues recherches, on l'avait trouvé dans une petite chambre de la tourelle nord du château, contemplant, comme en extase, une pierre précieuse grecque qui re-
présentait Adonis. On Tarait vu — le bruit en courait -^ poser des baisers de feu sur le front de marbre d'une statue antique découverte dans le lit de la rivière lors de la construction du pont et qui portait comme inscription le nom de Tesclave bithynien d'Hstdrieli. Il avait passé une nuit entière à observer l'efTet des rayotis de la lune sur une image en argent d'Endymion.
Toutes choses rares et précieuses exerçaient vraiment une grande fascination sut lui et, dans mn désir impérieux diB s'ëti procurer, il avait envoyé à l'étranger, soit pour acheter de l'ambre aux rudes pécheurs des mers du Nord, soit en Egypte pour rechercher cette curieuse turquoise verte que l'on trouve uniquement dans les tombes dés rois et à laquelle on attribue des propriétés magiques, soit en Perse pour trouver des
LB JEUItE ROI it
soies et de la poterie; soit encore dans Tlnde, à Teffet d'acquérir des gazes, de l'ivoire, des pierres de lune, des bracelets de jâde^du bois de santal, de Témail bleu et des « shawls »
de laine fine.
Mais ce qui l'avait préoccupé surtout, c'était la robe qu'il devait porter le jour de son courohnemetit, la robe en tissu d'or, et la couronne ornée de rubis et le sceptre avec ses rangées successives de perles. Et c'était à cela qu'il songeait ce soir, tandis qu'il était étendu sur sa couche tnagnifique, regardant la grande bûche de pin qui se consu itiaitdatis le foyer ouvert. Les dessins, exécutés par lés plus fameux artistes du teriips, llii en avaient été soumis déjà depuis plusieurs mois, et il avait donné ordre qtie Pon travaillât nuit et jour pour leur réalisation ; il fallait fouiller le monde entier pour trouver
les joyaux dignes d'être employés à l'œuvre.
Il se voyait lui-même en pensée, debout au grand autel delà cathédrale, dans le superbe costume d'un roi; un sourire se jouait et demeurait sur ses jeunes lèvres et éclairait ses yeux sombres comme la forêt.
Après quelques instants de méditation, il se leva de sa couche et, s'appuyant au manteau sculpté de la cheminée, il regarda autour de lui dans la demi-obscurité delà salle. Les murs étaient tendus de riches tapisseries représentant le triomphe de la Beauté. Une grande armoire, incrustéed'agates etdelapislazuli, emplissait un coin et, faisant face à la fenêtre, il y avait un petit cabinet curieusement ouvré, avec des panneaux de laque poudrés ou marqjuetés d'or, sur lequel étaient posés quelques fins gobelets en verre de Venise et une coupe d'onyx aux veines sombres.
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LE JEUNE RDI 17
Des pavots pâles étaient brodés sur la petite couverture en soie du lit, comme s'ils étaient tombés là d'une main alanguie de sommeil, et de grands roseaux en ivoire cannelé supportaient le baldaquin, au sommet duquel s'élevaient de grosses touffes de plumes d'autruche, blanches comme de l'écume, vers le pallide argent du plafond ciselé. Un Narcisse antique en bronze vert tenait au-dessus de sa tête un miroir poli. Sur la table il y avait une coupe basse en améthyste. Au dehors, il pouvait voir l'immense dôme de la cathédrale, apparaissant vaguement comme une grosse bulle au-dessus des maisons perdues dans l'ombre et les sentinelles lassées qui allaient et venaient sur la terrasse embrumée près de la rivière. Tout au loin, dans un verger, un rossignol chantait. Un léger parfum de jasmins pénétrait par la fenêtre ouverte. Il
(lîâ[iosa se^ boucles brunes pour dégçiger son fruiit et, prenant un luth, laissa ses doigts error sur les cordes. Ses paupières se fermaient, alourdies, et une langueur étrange s'emparait de lui. Jamais auparavant il n'avait ressenti d'une façon aussi pénétrante et avec une joie aussi raffinée la magie et le mystère des choses belles.
Lorsque minuit se fit entendre d^ns la tour de l'horloge, il sonna et des pages eiUrèrent : ils le déshabillèrent en grçinçle cérénionie, versèrent de Teau de rose sur SOS mains et répandirent des fleurs sur son oreiller. Peu après qu'ils eurent quitté la chambre, jil était endormi.
El il eut un rêve. Et ce rêve fut tel :
Il pensait qu'il se trouvait dans une longue
tE JEUNE ROI 19
et basse mansarde, parmi le ronronnement et le cliquetis de nombreux métiers. Une maigre apparence de jour pénétrait par les fenêtres grillées et lui faisait voir les figuras décharnées des tisserands penchés sur leur travail. Des enfants p&les, à Tair maladif, étaient à croupetons sur les immenses poutres en forme de croix.
Quand les navettes étaient lancées à travers la chaîne, ils levaient les lourdes voliges et Lorsque les navettes s'arrêtaient, ils laissaient retomber cellesrci et rassemblaient les fils. Leurs figuras étaient amaigries par les souffrances de la faim et leurs maiafi toutes frè^ tremblaient. Quelques femmes à Tœil hagar4 étaient assises à une table et cou-r saient. Une odeur horrible infectait toute la pièce. L'air était lourd et malsain ; l'humidité suintait des murailles.
20 LA MAISON t)ES GRENADES
Le jeune roi s'avança vers l'un des tisserands, s'arrêta près de lui et le regarda.
Et le tisserand leva vers lui des yeux irrités :
— Pourquoi m'observes-tu ? Es-tu un espion que notre maître a chargé de- nous surveiller ?
— Qui est ton maître ? demanda le jeune roi.
— Notre maître, s'écria le tisserand d'un ton amer, c'est un homme tout comme moi-même. Mais, vraiment, il n'y a qu'une différence entre nous — c'est qu'il porte de fins habits, tandis que moi je suis en loques et, encore, que si je suis faible par manque de nourriture, lui, au contraire, souffre quelque peu de trop manger.
— Le pays jouit de la liberté, dit le jeune roi, et tu n'es Tesclave d'aucun homme.
— En guerre, répliqua le tisserand, le fort a raison du plus faible et dans Tétat de paix le riche assujettit le pauvre. Nous devons travailler pour vivre et on nous donne des salaires si misérables que nous mourons. Nous peinons pour les maîtres tout le jour durant et eux entassent Tor dans leurs coffres ; nos enfants s'évanouissent hors du monde avant leur temps et les faces de ceux que nous aimons deviennent dures et mauvaises. Nous foulons les raisins et un autre boit le vin. Nous semons le blé et notre table est vide. Nous portons des chaînes, bien qu'aucun œil ne les voie et sommes esclaves, quoiqu'on nous appelle hommes libres.
— En est-il de même pour tous ?
— Oui ; il en est de même pour tous^ répondit le tisserand, pour les jeunes comme pour les vieux, aussi bien pour les
femmes que pour les hommes, pour les petits enfants et pour les vieillards courbés sous le poids des années. Les marchands nous oppriment et nous devons forcément Obéir à leurs ordres. Le prêtre passe en disant son chapelet ; nul ne s'inquiète de notre sort. Par nos ruelles sans soleil se glisse la Pauvreté avec ses yeux de famine et le Péché avec sa face abrutie s'en vient immédiatement derrière elle. La Misère nous éveille le matin et la Honte s'assied auprès de nous le soir. Mais que te fait tout cela ? Tu n'es pas des nôtres, tu semblés trop heureux.
Et il se détourna d^un air farouche et lança la navette à travers le métier; le Jeune roi vit qu'il tissait des fils d'or.
Une grande terreur s'empara de lui et il dit au tisserand :
— Quelle robe es-tu donc en train d^ tisser ?
— C'est la robe pour le couronnement du jeune roi, répondit-il, mais quel intérêt cela a-t-il pour toi ?
Et le jeune roi poussa un cri et s'éveilla hélas ! dans sa chambre ] par la fenêtre il vit la grande lune couleur de miel suspendue dans le ciel sombre.
Et il se rendormit et il eut un nouveau songe, et voici quel il fut :
Il s'imagina être couché sur le pont d'une immense galère mise en mouvement par les rames d'une centaine d'esclaves. Sur u^ tapis, à côté de lui, était installé le maître du bâtiment. Il était noir comme de l'ébène et
portait un turban de soie écarlate. De grands anneaux d'argent pendaient aux lobes épais de ses oreilles et dans ses mains il tenait une balance en ivoire.
Les esclaves étaient nus, à part un pagne loqueteux, et chaque homme était enchaîné à BûD voisin. Le soleil ardent tombait en plein sur eux ; les nègres montaient et descendaient le passavant et les cinglaient avec des fouets de cuir. Ils étendaient leurs maigres bras et tiraient sur les lourdes rames qui fendaient les flots. L'embrun flottait sur les lames.
EnAn, ils atteignirent une petite baie et Be mirent à prendre des sondages. Une légère brise soufflait du rivage et couvrait le pontj ainsi que la grande voile latine, d'une mince poussière rouge. Trois Arabes montés sur des ânes sauvages s'avancèrent et jetèrent
des lances dans leur direction. Le maître de la galère prit un arc peint et atteignit Tun d'eux à la gorge. Il tomba lourdement dans les vagues du bord et ses compagnons s'enfuirent au galop. Une femme drapée d'un voile jaune les suivait lentement sur un chameau, se retournant de temps en temps vers le cadavre.
Dès qu'ils eurent jeté l'ancre et amené les voiles, les nègres s'en allèrent dans la cale et remontèrent avec une longue échelle de corde alourdie par un fort poids de plomb.
Le maître de la galère la jeta par-dessus bord en prenant soin d'en fixer les extrémités au moyen de deux étançons de fer. Alors les nègres prirent le plus jeune des esclaves et le débarrassèrent de ses chaînes ; ils lui fermèrent soigneusement les narines et les oreilles avec de la cire et lui attachèrent à la
taille une pierre pesante. Il descendit péniblement Téchelle de corde et disparut dans la mer. Un léger bouillonnement se produisit à Tendroit où il avait plongé. Quelques esclaves regardaient avec curiosité par dessus le bastingage. A la proue de la galère était un charmeur de requins qui ba^ttait sur un tambour un rhythme monotone.
Au bout de quelque temps, le plongeur ressortit de l'eau, et se cramponna tout pantelant à Téchelle, tenant dans sa main droite une perle. Les nègres se saisirent de la perle et renvoyèrent le plongeur. Les esclaves étaient assoupis lourdement sur leurs rames.
Encore et encore le plongeur remonta, rapportant chaque fois une belle perle. Le maître de la galère les pesait et les mettait dans un petit sac de cuir vert.
Le jeune roi eût voulu parler, mais sa
langue lui semblait collée à son palais et ses lèvres se refusaient à tout mouvement. Les nègres bavardaient entre eux et se prirent de querelle au sujet d'un collier de perles éclatantes. Deux grues volaient et volaientautour du vaisseau.
Enfin, le plongeur remonta pour la dernière fois et la perle qu'il rapporta était plus belle qup toutes les perles d'Ormuz, car elle avait la forme d'une pleine lune et elle était plus brillante que l'étoile du matin.
Mais la face du plongeur était étrangement pâle, et tandis qu'il tombait sur le pont, le sang jaillit de ses narinos et de ses oreilles. Il eut un court tressaillement, puis ce fut tout. Les nègres haussèrent les épaules et précipitèrent le cadavre dans les flots.
Le maître -de la galère se mit à rire et s'avança pour prendre la perle : lorsqu'il la
vit, il l'appliqua contre son front et s'inclina : « Ce sera pour le sceptre du jeune roi. » Puis il fit signe aux nègres de lever l'ancre.
Et lorsque le jeune roi entendit cela, il poussa un cri et s'éveilla ; par la fenêtre il vit les longs doigts gris de Taube cueillir, crispés, les étoiles fanées.
Et il se rendormit et, encore, il rêva ; et son rêve fut celui-ci :
Il lui semblait qu'il se promenait dans la demi-obscurité d'un bois où étaient d'étranges fruits et de belles fleurs vénéneuses. Les serpents sifflaient vers lui et les perroquets aux brillants plumages voletaient en criant de branche en branche. D'immenses tortues étaient endormies dans le sable brûlant.
Les arbres portaient en foule des singes et des paons.
Il allait, il allait toujours, et bientôt, il atteignit la lisière du bois. Et là il vit une vaste multitude d'hommes qui travaillaient dans le lit d'une rivière mise à sec. Ils grimpaient sur les roches comme des fourmis, ils creusaient des puits profonds dans le sol et y descendaient. Il y en avaient qui fendaient les rocs avec de grandes haches ; d'autres fouillaient dans le sable. Ils arrachaient jusqu'aux racines les cactus et piétinaient les fleurs écarlates. C'était une activité incessante ; ils s'interpellaient, et aucun d'eux ne restait oisif.
D'une sombre caverne, la Mort et l'Avarice les observaient et la Mort dit :
— Je suis lasse ; donne-moi le tiers de ces hommes que je puisse m'en aller d'ici.
Mais l'Avarice fit un signe de tête :
— Ils sont mes serviteurs, répondit-elle.
Et la Mort lui dit :
— Qu'as-tu là dans la main ?
— J'ai trois grains de blé 5 eu quoi cela peut-il t'intéresser ?
— Donne-m'en un, cria la Mort, pour planter dans mon jardin, rien qu'un; et puis je m'en irai.
— Je ne veux rien te donner, dit l'Avarice et elle cacha sa main dans les plis de ses vêlements.
Et la Mort se mit à rire, prit une coupe et la plongea dans une mare d'eau : de la coupe sortit la fièvre paludéenne. Elle traversa l.a grande multitude et un tiers des hommes tomba. Une brume froide la suivit et les serpents d'eau vinrent ramper à ses côtés.
Et lorsque l'Avarice vit que le tiers des
hommes était mort, elle se frappa la poitrine et se prit à pleurer ; elle frappa sa poitrine stérile et cria :
— Tu as détruit le tiers de mes serviteurs; va-t'en ! La guerre est dans les monts de la Tartarie et les rois des deux armées t'appellent. Les Afghans ont abattu le bœuf noir et marchent au combat. Ils ont frappé de leurs lances leurs boucliers et ont mis leurs casques de fer. Qu'est-ce donc qui t'oblige à rester dans mon domaine ? Vat'en, te dis-je, et ne reviens plus !
— Non, répliqua la Mort, tant que tu ne m'auras pas donné un grain de blé, je ne partirai pas.
Mais l'Avarice ferma sa main et répondit en serrant les dents :
— Tu n'auras rien !
Et la Mort se mit à rire et prit une pierre
noire qu'elle jeta dans la forêt : d'un fourré de ciguës sauvages sortit la grande Fièvre en robe de flammes. Elle passa parmi les hommes et tous ceux qu'elle toucha moururent. L'herbe se flétrissait sous ses pieds au fur et à mesure qu'elle avançait.
Et PAvarice tressaillit et se couvrit la tête de cendres :
— Tu es cruelle, tu es cruelle ! La famine règne dans les cités de l'Inde et les citernes de Samarcande sont desséchées. La famine règne dans les cités de l'Egypte et les sauterelles sont arrivées du désert. Le Nil n'a pas débordé et les prêtres ont maudit Isis et Osiris. Va-t'en vers ceux qui ont besoin de toi et laisse-moi mes serviteurs !
— Non, répliqua la Mort, tant que tu ne m'auras pas donné un grain de blé, je pe m'en irai point.
— Je ne te donnerai rien, dit l'Avarice.
Et, de nouveau, la Mort eut un rire ; elle
siffla dans ses doigts et une femme arriva en volant à travers Tespace. Sur son front était écrit: « Je suis la Peste » ; une foule de vautours décharnés tournoyaient à ses côtés.
Elle couvrit la vallée de ses ailes et il ne resta plus un homme en vie.
Et TAvarice s'enfuit en poussant des cris perçants, dans la forêt ; tandis que la Mort sauta sur son cheval rouge et partit au galop, plus vite que le vent.
Et de la vase, à l'extrémité de la vallée, sortirent en rampant des dragons et d'horribles êtres squameux ; des chacals arrivèrent en trottinant sur le sable, levant leurs museaux pour humer la brise.
Et le jeune roi se mit à pleurer et dit :
— Quels étaient donc ces hommes et que cherchaient-ils?
— Ils cherchaient des rubis pour la couronne d'un roi ! répondit quelqu'un qui se trouvait derrière lui.
Et le jeune roi tressaillit, se retourna et vit un homme habillé en pèlerin et tenant à la main un miroir d'argent.
Et il devint pâle et demanda :
— Pour quel roi?
Et le pèlerin répondit :
— Regarde en ce miroir et tu le verras.
Il regarda dans le miroir et, voyant sa propre face, il jeta un grand cri ; l'éclatante lur mière du soleil inondait la chambre et dans les arbres du jardin et de la plaisance les oiseaux
chantaient.
Et le chambellan et les grands officiers de la cour entrèrent pour présenter leurs devoirs et les pages lui apportèrent la robe tissée d'or, et il dit aux seigneurs :
— Remportez toutes ces choses, car je ne m'en servirai point.
Et les courtisans étaient stupéfaits ; quelques-uns se mirent à rire, croyant à une plaisanterie.
Mais il s'adressa de nouveau à eux, sévèrement, et dit :
— Remportez toutes ces choses ; éloignezles de mes regards. Quoique ce soit le jour de mon couronnement, je ne m'en servirai pas. Car sur le métier delà Douleur et par les pâles mains de la Souffrance cette robe, la mienne, a été tissée. Le sang est dans le cœur du rubis et la mort dans le cœur de la perle.
Et il leur raconta ses trois songes.
Et quand ils entendirent cela, les courtisans s'entre-regardèrent, en murmurant : « Sûrement il a perdu la tête, car un songe est-il
plus qu'un songe, une vision est-elle autre chose qu'une vision? Ce ne sont pas là des réalités auxquelles il faille prêter la moindre attention. Et que nous importe la vie de ceux qui travaillent pour nous ! Ne boirons-nous du vin que quand nous aurons parlé avec le vigneron; ne mangerons-nous pas de pain avant d'avoir vu le semeur ?
Et le chambellan, s'adressant au roi, lui dit :
— Je supplie Votre Majesté d'écarter ces sombres pensées et de revêtir cette belle robe, et de poser cette couronne sur sa tête. Car comment le peuple saura-t-il que vous êtes un roi si vous ne portez pas les attributs de votre dignité ?
Et le jeune roi le regarda :
— Vraiment, interrogea-t-il, ne reconnaîtra-t-on en moi le roi que si je porte les attributs extérieurs de la royauté ?
— Le peuple ne reconnaîtra point Votre Majesté, s*écria le chambellan.
— Je pensais qu'il y avait des hommes d'apparence royale, répondit-il, mais il se peut que ce que vous dites soit vrai. Et pourtant je ne veux point porter cette robe, je ne mettrai pas sur ma tête cette couronne ; mais je veux sortir de ce palais tel que j'y suis entré.
Et il leur donna congé, ne retenant auprès de lui, pour son service, qu'un jeune page, d'une année plus jeune que lui-même et qui lui servait de compagnon. Et après s'être baigné dans de l'eau fraîche, il ouvrit un grand coffre peint et en tira la tunique de cuir et le grossier manteau en peau de mouton qu'il portait lorsqu'il gardait sur la colline les chèvres hérissées du chevrier. 11 les ro-
vêtit et il prit à la main son rude bâton de berger.
Et le petit page ouvrait ses grands yeux bleus, tout stupéfait, et il lui dit en souriant :
— Votre Majesté, je vois la robe et le sceptre ; mais où est la couronne ?
Et le jeune roi cueillit une branche de rosier sauvage qui grimpait sur le balcon, la courba et en fitune petite couronne qu'il posa sur sa tète :
— Ce sera ma couronne, dit-il.
Et ainsi paré, il passa de sa chambre dans la grande salle, où les nobles Tattendaient.
Et les nobles s'éjouirent et quelques-uns dirent :
— Votre Majesté, le peuple attend son roi et il va voir un mendiant.
D'autres s'irritaient et disaient :
— Il fait honte à la cour ; il est indigne d'être notre maître !
Mais il ne leur répondit pas un mot, continua son chemin, descendit Tescalier d'éclatant porphyre, passa par les portes de bronze, monta sur son coursier et se dirigea vers la cathédrale, le petit page courant à ses côtés.
Et le peuple riait, disant : « C'est le fou du roi qui est là, à cheval », et il Taccablait de moqueries .
Et il arrêta son coursier, et dit :
— Non pas; je suis le roi lui-même.
Et il raconta ses trois songes.
Un homme sortit de la foule, et s'adressant à lui d'un ton amer, lui dit :
— Votre Majesté ignore-t-elle que le luxe du riche c'est la vie pour le pauvre? Les pompes royales nous empêchent de mourir;
c'est par vos vices que nous avons du pain. Travailler pour un maître sévère, c'est dur ; mais n'avoir aucun maître pour lequel travailler est plus dur encore. Votre Majesté pense-t^elle que les corbeaux vont nous apporter à manger? Du reste, s'inquiètet-elle de pareilles choses ? Direz-vous à Tacheteur : « Tu achèteras pour autant», et au vendeur : « Tu vendras à tel prix » ? Je crois que non. Retournez donc au palais, revêtez la pourpre et le linge fin. Qu'avez- Vous à faire avec nous et nos souffrances ?
— Les riches et les pauvres ne sont-ils point frères ? demanda le jeune roi.
— Sans doute, répliqua l'homme, et le hom du riche est Gain.
Et les yeux du jeune roi s*emplirent de larmes et il continua sa route au milieu des
murmures de la foule ; le jeune page, pris de peur, Tabandonna.
Et lorsqu'il atteignit le grand portail de la cathédrale, les soldats croisèrent leurs hallebardes et dirent : « Que viens-tu chercher ici ? Personne ne passe cette porte, si ce n*est le roi. »
Et sa face s'enflamma de colère et il leur dit : « Je suis le roi », écarta leurs hallebardes et passa.
Et quand le vieil évêque le vit venir dans son accoutrement de chevrier, il se leva, stupéfait, de son trône, et, s'avançant à sa rencontre, lui dit :
— Mon fils, est-ce donc là l'appareil royal?
Avec quelle couronne vais-je te couronner ?
Quel sceptre vais-je placer en ta main ?
Certes, aujourd'hui devrait être pour toi un jour de joie et non pas un jour d'humiliation !
— La Joie portera-t-elle ce qu'ouvra la Douleur ? dit le jeune roi.
Et il lui raconta ses trois songes.
Et quand Tévèque eut entendu cela, il fronça les sourcils et dit :
— Mon fils, je suis un vieillard et dans rhiver de mes ans, et je sais qu'on fait beaucoup de maies choses dans le vaste monde.
Les féroces brigands descendent des montagnes et enlèvent les petits enfants pour les vendre aux Maures. Les lions se couchent sur le sable du désert pour attendre les caravanes et se précipitent d'un bond sur les chameaux. Le sanglier dévaste les moissons dans les vallées et les renards mangent les raisins sur la colline. Les pirates sèment Teffroi tout le long de la côte, brûlent les vaisseaux des pêcheurs et s'emparent de leurs filets. Dans les marais salants vivent les
lépreux ; ils ont des maisons de roseaux entrelacés et personne ne peut les approcher.
Les mendiants s'en vont dans les cités et mangent leur nourriture avec les chiens. Peuxtu faire en sorte que tout cela ne soit pas ? Prendras-tu le lépreux à côté de toi dans ton lit ? Placeras-tu le mendiant à ta table ? Le lion se fera-t-il doux devant toi et le sanglier va-t-il obéir à ton ordre ? Le Très-Haut qui a créé la Mièère n'est-il pas plus sage que toimême? C'est pourquoi je te prie de retourner à ton palais, de prendre un air joyeux et de revêtir le costume qui convient à un roi ; alors, avec la couronne d'or je te couronnerai et le sceptre orné de perles je le placerai dans ta main. Et pour ce qui est de tes songes, oublie -les ! Le fardeau de ce monde est trop grand pour un homme tout seul ; la
souffrance de Tunivers est trop lourde pour un seul cœur !
— Et tu dis cela dans ce temple ! répliqua le jeune roi, et il s'avança, laissant de côté révoque, gravit les marches de l'autel et s'arrêta devant l'image du Christ.
Devant l'image du Christ il s'arrêta, et dans sa main droite, comme dans sa main gauche, il tenait de merveilleuses orfèvreries — le calice avec le vin jaune et le viatique avec les saintes huiles. Il s'agenouilla devant l'image du Christ ; les grands chandeliers jetaient des flammes éclatantes sur la châsse ornée de joyaux et la fumée de l'encens s'en allait en minces volutes bleues vers la voûte. Il courba la tête, dans une attitude de prière, et les prêtres avec leurs roides chasubles quittèrent un à un l'autel.
Et, soudain, un violent tumulte se fit
entendre dans la rue, au dehors ; et entrèrent les nobles, i'épée nue, panaches au vent, avec des boucliers d'acier poli.
— Où est donc ce forgeur de songes ?
s'écriaient-ils. Où est ce roi accoutré comme un mendiant ? Où est ce jeune fou qui jette l'opprobre sur la cour? Nous allons lui régler son compte, car il est indigne de régner sur nous !
Et le jeune roi courba la tête de nouveau et continua de prier et, quand sa prière fut finie, il se releva, se retourna, et les regarda d'un air triste.
Et voici qu'à travers les vitraux les rayons du soleil ruisselèrent sur lui et lui tissèrent une robe plus belle que la robe destinée à son couronnement. Et son bâton mort portait des fleurs, des lys plus blancs que des perles ; sur sa tète la branche desséchée revivait en
roses plus rouges que des rubis ! Plus blancs que les plus belles perles étaient les lys et leurs tiges étaient d'argent éclatant. Plus rouges que les plus beaux rubis étaient les roses et leurs feuilles étaient d'or battu.
Il était là, en costume de roi, et les panneaux de la châsse s'ouvrirent et du cristal de l'ostensoir rayonnant jaillit une merveilleuse et mystique clarté. Il était là, debout, en costume de roi, et la gloire de Dieu emplissait le temple, et les saints dans leurs niches sculptées semblaient prendre vie. Dans le superbe costume de roi il était là, et l'orgue faisait entendre sa grande musique, et les trompettes sonnaient, et les enfants de chœur chantaient.
Et le peuple tomba à genoux, saisi de crainte ; les nobles remirent Tépée au four-
reau et rendirent hommage au roi ; Tévêque devint pâle et ses mains tremblaient :
— Un plus puissant que moi t*a donné la couronne, s'écria-t-iljetil s'agenouilla devant lui.
Et le jeune roi descendit du grand autel et rentra au palais en traversant la foule. Mais nul dans cette foule n'osa regarder sa face, car elle était comme la face d'un ange.
L'ANNIVERSAIRE DE L'INFANTE
L ANNIVERSAIRE DE L INFANTE
C'était le jour anniversaire de la naissance de rinfante. Elle avait précisément douze ans et le soleil éclairait brillamment les jardins du palais.
Bien qu'elle fût une vraie Princesse et l'Infante d'Espagne, elle n'avait qu'un jour anniversaire par an, tout comme les autres enfants des pauvres gens, de sorte que c'était chose importante que le pays entier eût une belle journée à cette occasion. Et c'était vraiment une belle journée. Les sveltes
tulipes bigarrées se dressaient sur leurs tiges, comme de longues rangées de soldats, et défiaient, de l'autre côté de la pelouse,, les roses, disant : « Nous sommes aussi splendides que vous, maintenant 1 » Les papillons pourpres voletaient çà et là avec de la poussière d*or à leurs ailes, visitant totr à tour chaque fleur ; les petits lézards se glissaient hors des crevasses de la muraille et se laissaient cuire dans la blanche lumière ; et les grenades se fendaient et craquaient par la chaleur, mettant à nu leurs cœurs rouges.
Même les citrons jaune pâle, qui pendaient à foison sur les treillis en ruine et le long des sombres arcades, semblaient emprunter une couleur plus riche à l'éclat merveilleux du soleil, et les magnolias ouvraient leurs grandes fleurs d'ivoire en forme de globes et remplissaient l'air d'un lourd et doux parfum.
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La petite Princesse elle-môme allait et venait sur la terrasse avec ses compagnes et sescompagnons,etjouaitàcache-cacheautour des vases de pierre et des vieilles statues couvertes de mousses. Les jours ordinaires, il lui était permis seulement de jouer avec des enfants de son propre rang, de sorte qu'elle devait toujours jouer seule, mais le jour anniversaire de sa naissance constituait une exception, et le Roi avait donné des ordres pour qu'elle invitât toutes celles de ses jeunes amies, tous ceux de ses jeunes amis qu'elle désirait voir venir pour s'amuser avec elle. Il y avait chez ces sveltes enfants espagnols, tandis qu'ils folâtraient çà et là, une certaine grâce majestueuse, les garçons avec leurs grands chapeaux empanachés et leurs courts manteaux flottants, les filles relevant les traînes de leurs longues robes de brocart et
se garantissant les yeux de la vive clarté du soleil au moyen de vastes éventails no^r et argent. Mais Tlnfante était la plus gracieuse de toutes^ et la mieux habillée, suivant la mode quelque peu encombrante du jour. Sa robe était de satin gris, le bord et les manches aux gros bouffants lourdement brodés d'argent, et le roide corsage tout garni de rangées de belles perles. Deux mules mignonnes, avec de grosses rosettes roses sem»
blaient jeter un coup d'œll de dessous sa robe tandis qu'elle marchait. Rose et pôrle était son grand éventail de gaze, et, dans ses cheveux qui entouraient comme d'une roide auréole d'or pâle sa petite figure, elle avait une belle rose blanche.
D'une fenêtre du palais, le Roi, mélancolique, les regardait. Derrière lui se tenait son frère, DonPedro d'Aragon, qu'il haïssait, et son
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confesseur, le Grand Inquisiteur de Grenade^ était à côté do lui. Plus triste encore que de coutume était le Roi, car, tandis qu41 contemplait rinfante sinclinant avec une gravité enfantine vers l'assemblée des courtisans, ou se moquant derrière son éventail de la revéche duchesse d'AlbuquerquCj qui toujours raccompagnait, il songeait à la jeune Reine, sa mère, qui, bien peu de temps auparavant — à ce qu'il lui semblait — était arrivée du gai pays de France, et s'était flétrie dans la ftombre splendeur de la cour d'Espagne, juste 8k mois après la naissance de son enfant, et Avant d'avoir vu fleurir deux fois le verger ou cueilli deux fois les fruits du vieux figuier noueux qui se dressait dans la cour maintenant tout herbue» Si grand avait été son amour pour elle qu'il n'avait point permis à la tombe de la lui cacher à jamais. Elle avait
été embaumée par un médecin maure, qui, en récompense de ce service, avait reçu la vie sauve (car, pour hérésie, et soupçonné de pratiquer la magie, il avait été déjà livré, disait-on, au Saint-Office), et son corps était toujours couché au fond de sa bière tendue de tapisseries dans la chapelle de marbre noir du palais, tel que les moines Ty avaient transporté par ce jour venteux d'avril, environ douze années auparavant. Une fois par mois, le Roi, drapé dans un manteau sombre et avec une lanterne sourde à la main, allait à la chapelle et s'agenouillait à côté de la bière en s'écriant : « Mi reina! Mi reina ! », et parfois rompant les formalités de l'étiquette qui en Espagne régit le moindre acte de la vie et pose des limites même à la douleur d'un roi, il agrippait, dans une folle agonie de désespoir, les pâles mains ornées de joyaux et
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tentait de réveiller par ses baisers éperdus la froide face humide.
Aujourd'hui, il lui semblait la voir encore, telle qu'il Tavait vue la première fois au château de Fontainebleau, quand il n'avait que quinze ans, et qu'elle était plus jeune encore. Ils avaient été officiellement fiancés à cette occasion par le nonce du Pape en présence du roi de France et de toute la cour, et il était retourné à l'Escurial emportant avec lui une petite boucle de cheveux blonds et le souvenir de deux lèvres enfantines penchées pour baiser sa main,' tandis qu'il entrait dans son carrosse. Plus tard avait suivi le mariage, hâtivement célébré à Burgos, une petite ville de la frontière entre les deux pays, et la joy)Buse entrée à Madrid avec l'habituelle célébration de la grand'messe à f église de La Atocha, et un auto-da-fé spécialement solen-
nel, pour lequel environ trois cents hérétiques, et parmi eux de nombreux Anglais, avaient été livrés au bras séculier aux fins d*être brûlés.
Certes, il Tavait aimée follement, pour la ruine, beaucoup le pensaient, de son pays qui disputait alors à l'Angleterre la possession de Tempire du Nouveau-Monde. Il lui avait à peine permis d'ôtre jamais hors de la portée de ses regards ; pour elle, il avait oublié, ou semblait avoir oublié, toutes graves affaires d'Etat ; et, avec ce terrible aveuglement qu'apporte la passion chez ceux qu'elle soumet à sa loi, il n'avait pas remarqué que la complication du cérémonial par lequel il cherchait à lui plaire, ne faisait qu'aggraver l'étrange maladie dont elle souffrait. Quand elle décéda, il fut, pendant un instant, comme en proie à la folie. En vérité,
fc.
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il n*est pas douteux qu'il aurait formellement abdiqué et se serait retiré dans le grand monastère des trappistes de Grenade, dont il était déjà le prieur en titre, n'eût été la crainte de laisser la petite Infante à la merci de son frère, dont la cruauté, même en Espagne, était notoire, et qui était soupçonné par nombre de personnes d'avoir causé la mort de la reine en lui offrant une paire de gants empoisonnés à Toccaslon de sa visite à son chÀteau d'Aragon. Môme après l'expiration des trois ans de deuil public, il avait fait proclamer dans toute l'étendue de ses domaines, par édit royal, défense à ses ministres de lui parler d'un nouveau mariage avec qui que ce fût, et lorsque l'Empereur en personne lui offrit la main de la belle archiduchesse de Bohème, sa nièce, il dit aux ambassadeurs de répondre à leur maître que le roi d'Es-
pagne était déjà uni à la Douleur, et que bien qu'elle fût stérile, il Taimait mieux que la beauté j réponse qui coûta à la couronne les riches provinces des Pays-Bas, lesquelles, à rinstigàtion de l'Empereur, bientôt après se révoltèrent contre lui, avec, comme chefs, quelques fanatiques de TEglise réformée.
Toute sa vie d'homme marié, avec ses joies fougueuses et ardentes, et la terrible agonie de sa fin subite, semblait lui revenir aujourd'hui tandis qu'il regardait l'Infante jouer sur la terrasse. Elle avait toute la pétulance de la Reine, la même façon déterminée de remuer la tète, la môme courbure fière et belle de la bouche, le même sourire merveilleux — vrai sourire de France — en levant les yeux de temps en temps vers la fenêtre, ou en tendant sa petite main à baiser aux majestueux Grands d'Espagne. Mais le rire perçant des
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enfants faisait mal à ses oreilles, Timpitoyable éclat du soleil semblait railler sa tristesse, et une vague odeur d'étranges épices, telles qu'en emploient les embaumeurs, paraissait — ou bien était-ce pure imagination ?
— toucher la claire atmosphère matinale. Il enfouit sa face dans ses mains, et lorsque rinfante releva de nouveau les yeux vers la fenêtre, les rideaux avaient été tirés et le Roi avait disparu.
Elle fît une petite moue de désappointement, ethaussales épaules. Sûrement il aurait pu demeurer avec elle le jour anniversaire de sa naissance. Qu'importaient les stupides affaires d'Etat ? Ou bien s'en était-il allé à cette lugubre chapelle, où les cierges ne cessaient jamais de brûler, et où on ne lui permettait pas d'entrer? Gomme c'était sot de sa part alors que le soleil brillait si splendide-
ment, et que tout le monde était dans la joie ! Et puis, il allait manquer le simulacre de course de taureaux pour lequel la trompette sonnait déjà, sans parler de la représentation de marionnettes et de toutes les autres merveilles. Son oncle et le Grand Inquisiteur étaient beaucoup plus sensés. Ils étaient sortis sur la terrasse pour lui adresser de jolift compliments. Elle faisait aller sa fine tête et prenant Don Pedro par la main, elle descendit lentement les degrés vers un long pavillon de soie pourpre qui avait été érigé à Textrémité du jardin, les autres enfants suivant, selon l'ordre de préséance, ceux qui avaient les noms les plus longs en tête.
Une procession de jeune» petits nobles, fantastiquement habillés en toréadors, sortit
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à sa rencontre, et le jeune comte de Tierra- Nueva, un merveilleusement beau garçon de quatorze ans environ, se découvrant avec toute la grâce innée d'un hidalgo et d'un grand d'Espagne, la conduisit solennellement vers une petite chaise d'or et d'ivoire disposée de façon à dominer l'arène. Les enfants se groupèrent tout autour, agitant leurs grands éventails et causant à voix basse, et Don Pedro et le Grand Inquisiteur se tenaient en riant à l'entrée. Môme la Duchesse — la Camerera- Mayor ainsi qu'on l'appelait — une femme maigre, aux traits durs avec une fraise jaune, semblait n'être pas d'aussi méchante humeur que d'habitude, et l'on eût dit que quelque chose commeun glacial sourire passaitsur son visage ridé et sejouait sur ses lèvres exsangues et minces.
Certainement c'était une merveilleuse
course de taureaux, bien plus belle, pensait rinfante, que la vraie course de taureaux qu'on lui avait fait voir à Séville, à l'occasion de la visite du duc de Parme à son père.
Quelques-uns des petits garçons évoluaient sur des chevaux d'enfants richement caparaçonnés, brandissant de longues javelines où étaient attachés de joyeux flots de rubans aux couleurs vives ; d'autres allaient à pied, agitant leurs manteaux écarlates devant le taureau, et sautaient prestement par-dessus la barrière lorsqu'il les chargeait ; et quant au taureau lui-même, il était fait d'osier et de cuir tendu, et parfois s'obstinait i courir tout autour de l'arène sur ses pattes de derrière, ce à quoi nul taureau vivant n'eût jamais songé. Il se comporta magnifiquement aussi et les enfants s'animèrent au point qu'ils se mirent debout sur les banquettes et
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agitèrent leurs mouchoirs de dentelles en criant: « Bravo, toro! Bravo, toro ! > avec le mêmesérieux que des grandes personnes. A la fin cependant, après une lutte prolongée, au courant de laquelle plusieurs chevaux furent percés de part en part et leurs cavaliers désarçonnés, le jeune comte de Tierra-Nueva força le taureau à plier les genoux et ayant obtenu de Tlnfante permission de donner le coup de grâce, il plongea son épée de bois dans le cou de Tanimal avec une violence telle que la tète tomba d'une pièce, laissant ^ découvert la face rieuse du petit Monsieur de Lorraine, fils de l'ambassadeur de France à Madrid.
L'arène fut alors vidée au milieu des applaudissements et les cadavres des chevaux emportés solennellement par deux pages maures en livrées jaunes et noires, puis, après un
court interlude, pendant lequel pn danseur français exécuta des tours sur la corde roidcj des marionnettes italiennes firent leur apparition dans la tragédie semi*classlque de Sophonisbe sur la scène d'un petit théâtre qui'avait été élevé pour la circonstance. Ils jouaient si bien et leurs gestes avaient Un tel naturel, que, â la fin de la pièce, les yeux de rinfante étaient tout mouillés de larmes. En irérité, quelques-uns des enfants pleurèrent et on dut les calmer en leur donnant des sucreries ; le Grand Inquisiteur lui*mème fut tellement impressionné qu'il ne put s'empèchei* de dire â Don Pedro qU*il lui semblait intolérable que des personnages faits simplement de bois et de lin colorié, manœuvrant mécaniquement à l'aide de ficelles, pussent être si malheureux et exposés à de si terribles infortunes.
L'ANNIVERBAIRB DE L'INPANTE 67
Vint ensuite un jongleur africain, qui por*tait un grand panier couvert d'un drap rouge ; il tira de son tlirban une curieuse flûte de roseaU) dans laquelle il se mit à souffler.
Bientôt après le drap commença à remuer et, comme la flûte donnait des sons de plus en plus aigus, deux serpents vert et or poussèrent leurs tètes étranges et se dressèrent lentement, se balançant de ci de là au rythme de la musique, comme une plante se balance dans Teau. Les enfants, cependant, avaient quelque peu crainte de leurs tètes tachetées et de leurs langues rapides, et se Sentirent beaucoup plus rassurés quand le Jongleur fit sortir du sable de Tarène un minuscule oranger, qui porta immédiatement de belles fleurs blanches et de vrais fruits ; et lorsqu'il prit l'éventail de la petite fille de la marquise de Las Torres et le changea en un
oiseau bleu qui se mita voleter tout autour du pavillon et à chanter, leur enthousiasme ne connut plus de bornes. Le solennel menuet, aussi, exécuté par les petits danseurs de Téglise de Nuestra Senora Del Pilar, fut charmant. L'Infante n'avait encore jamais vu cette magnifique cérémoniequi a lieu chaque année en mai devant le grand autel de la Vierge, et en son honneur ; et en vérité aucun membre de la famille royale d'Espagne n'était plus entré dans la grande cathédrale de Saragosse depuis qu'un prêtre frappé de folie, que l'on supposait généralement avoir été à la solde d'Elisabeth d'Angleterre, avait tenté d'administrer une hostie empoisonnée au prince des Asturies. De sorte qu'elle ne connaissait que par ouï-dire la « Danse de Notre Dame la Vierge î), comme on l'appelait, et vraiment c'était beau à voir. Les enfants por-
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taient d^anciens costumes de cour en velours blanc, et leurs curieux tricornes étaient garnis d'argent et surmontés de grandes plumes d'autruche. L'éclatante blancheur de leurs costumes, tandis qu'ils évoluaient au soleil, se trouvait encore accentuée par leurs visages basanés et leurs longs cheveux noirs. Tout le monde était fasciné par la grave dignité de leurs danses aux figures compliquées, par la grâce raffinée de leurs gestes et leurs majestueuses révérences, et quand ils eurent fini leurs évolutions et abaissé leurs grands chapeaux empanachés vers l'Infante, celle-ci leur rendit leur salut avec beaucoup de courtoisie et fit vœu d'envoyer un beau cierge à Notre-Dame del Pilar à titre de remerciement pour le plaisir qu'elle lui avait donné.
De beaux Egyptiens — c'est ainsi que l'on dénommait les gypsies dans ce temps-là —
70 LA ItAISON DES GRENADES
s'aTaocèrent ensuile dans Tarène^ei s'iostallant en cercle, les jambes eroisées par terre^ se mirent à jouer doucement de la cithare^ ea faisaal suivre à leors corps le rhythme de la rausii^ie; et en fredonnant, presque imperceptiblement, wct air rêveur el lent. Lorsqu'ils aperçurent Don Pedro ite prirent un air renfrogné, et quelques-uns même semblèrent terrifiés, car à pe« de semaines de là il araât fait pendre deux ou trois membres de leur tribu pour sorcellerie^ sur la place du marché à Séville; mais la jelie infante le» charma, rejetée en arrière^ regardant par^ dessus son éventail avec ses grands ye«x bleus, et ils eurwat l'imp^ssioa pletno etesK tière qu'une créature si jolie ne pouvait jam^ être cruelle pour personne au monde. Ils continuèrent donc à jouer doucement, touchant h peine les cordes des cithares avec teurs
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grands ongîes pointus, et teurs têtes commencèrent à raciller comme s'ils allaient s'endormir. Tout à coup, avec un cri si perçant que tous les enfants sursautèrent et que la mam de I>on Pediro agrippa le pommeau <f agate de son poignard, ils se dressèrent d'un seul bond et dans une ronde foHe firent le tour de Farène en battant leurs tambourins, et chantant de sauvages chansons d'amour dans feur langue gutturale. Puis, à un autre signât, îîs se jetèrent de nouveau sur le sol et y restèrent dans une immobilité complète ; le vague râclement des cithares rompait seul le siîence. Après avoir répété cela plusieurs fois,irsdîsparurent un instant et revinrent conduisant par une chaîne un ours brun au poil rude et portant sur leurs épaules quelques petits singes de Barbarie. L'ours se tenait sur sa tête avec la plus parfaite gravité, et les
singes savants firent toute espèce de tours amusants avec les deux petits gypsies qui paraissaient être leurs maîtres, combattirent avec de minuscules sabres de bois, tirèrent le canon, et manœuvrèrent tout comme de vrais soldats de la garde du corps du Roi. En fait, les gypsies furent un grand succès.
Mais la plus drôle des réjouissances du matin fut sans conteste la danse du Nain. Quand il arriva cahin-caha dans Tarène, se dandinant sur ses jambes torses et balançant de côté et d'autre sa grosse tète difforme, les enfants partirent d'un éclat de rire général, et rinfante elle-même fut prise d'un tel accès d'hilarité que la Gamerera se crut obligée de lui rappeler que. bien qu'il y eût des précédents en Espagne, qu'une Reine eût pleuré devant ses égales, il n'en existait point pour autoriser une personne de sang royal à exhi-
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ber tant de joie devant des personnes d'une naissance inférieure. Le Nain, cependant, était réellement tout à fait irrésistible, et même à la Cour d'Espagne, toujours réputée pour sa passion cultivée de l'horrible, on n'avait jamais vu de petit monstre fantastique à ce point. C'était sa première apparition, aussi. Il avait été découvert la veille seulement, courant sauvagement àtravers les bois, par deux des seigneurs à qui il était arrivé de chasser dans une partie éloignée de la grande forêt de chênes -liège qui entourait la ville, et il avait été amené par eux au Palais à titre de surprise pour l'Infante, son père, un pauvre charbonnier, n'étant que trop heureux de se débarrasser d'un enfant aussi laid et aussi inutile. Peut-être ce qu'il y avait de plus amusant chez lui c'était la complète inconscience de son aspect grotesque. Vraiment
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il semblait tout à fait heureux et d'exceUeute huiueur. Quand les enfaats riaient, il riait avec autant de liberté, avec autant de joie que n'importe lequel d'entre eux, et, à la fin de chaque danse,il faisait à chacun la plus cocasse des révérences,leur souriant, les saluant de la tète exactement comme s'il eût été Tun d'eux, et non un petit être contrefait que la nature, par quelque caprice, avait créé pour servir de jouet à la moquerie. Quant à T Infante, elle le fascinait absolument. Il ne pouvait ei? détacher les yeux et semblait danser pour elle seule ; et lorsque, à la fin de la représentation, se souvenant avoir vu les grandes dames de la Cour jeter des bouquets à Cafiarelii, le fameux chanteur italien, que le Pape avait envoyé de sa propre chapelle à Madrid dans l'espoir de guérir la mélancolie du Roi par la douceur de sa voix, elle prit
L'AîlIflViiRSAIiie DS L'iNFAfïTE 75
dans ses cheveux k belle rose blanche, et moitié par jeu, moitié pour taquiner laCamerer^ eUe k lui jeta dans Tarène en lui adressant le plus charmant sourire, il prit la chose tout A Sait au sérieui:^ et, appliquant la fleur contre ses rudes lèvres, il mit la main à son c€eur^ et tomba sur un genou devant elle, avec une grimace qui allait d'une oreille à l'autre, ses petits yeux étincelant de plaisir.
Ceci bouleversa tellement la gravité de l'In-^ fante qu'elle riait encore longtemps après que le Nain eut quitté l'arène; elle exprima à son oncle le désir de voir recommencer la danse.
La Camerera, cependant, sous le prétexte que le soleil était trop brûlant, décida qu'il valait mieux pour Son Altesse rentrer sans tarder au Palais, où un magnifique repas avait été déjà préparé pour elle, comportant aussi un
vrai gâteau d'anniversaire, avec ses initiales partout, en sucre de couleur, et un beau pavillon d'argent au sommet. En conséquence FInfante se leva très dignement, et ayant donné des ordres pour que le petit Nain dansât de nouveau à son intention aussitôt après Pheur.e de la sieste, et fait part au jeune comte delaTierraNueva de ses remercîments pour sa charmante réception, elle s'en retourna à ses appartements, les enfants la suivant dans le même ordre qu'à leur entrée.
Maintenant, quand le petit Nain apprit qu'il devait danser une seconde fois devant l'Infante, et sur son commandement exprès, il fut si fier qu'il s'enfuit dans le jardin, ne cessant de baiser la rose blanche en une ab-
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surde extase de plaisir, et faisant les gestes les plus bizarres et les plus grotesques.
Les fleurs étaient absolument indignées de cette insolente intrusion dans leur beau domaine, et lorsqu'elles virent qu'il courait ça et là par les chemins, en agitant d'une façon ridicule ses bras au-dessus de sa tête, elles ne purent se contenir davantage.
— Il est vraiment trop laid pour qu'on lui permette de jouer en n'importe quel endroit où nous nous trouvons, s'écrièrent les tulipes.
— Il devrait boire du jus de pavot, et s'en aller dormir pour un millier d'années, dirent les grands lys écarlates, et ils s'enflammaient de fureur.
— C'est une parfaite horreur ! vociféra le cactus. Comme il est diff*orme et grotesque, et comme sa têle est absolument hors de pro-
portion avec ses jambes! Réellement je sens tous mes piquants se dresser, et s'il approche, gare à sa peau !
— Et il a vraiment dans sa main l'ui^ <ie mes plus belles fleurs, s'exclama le rosier blanc. Je la donnai à Tlnfante ce matin, moimême, à titre de présent pour «on anniversaire, et il la lui a volée.
Et le rosier se mit à crier : « Volenr, voleur, voleur! » aussi haut qu'il put.
Même les rouges géraniums, qui n'ont pas l'habitude de se donner des airs, et qui étaient connus pour la pauvreté de leurs relations, prirent un air dégoûté lorsqu'ils l'aperçurent, et quand les violettes firent observer douce* ment que s'il était, certes, laid, fort laid, il n'y pouvait rien, les géraniums répliquèrent avec une bonne partde justice que c'était précisément son principal défaut, et qu'il n'y
L'ANKIV£fi6ÀIft£ DE l'INFANTE 79
avait â42€une raison d'admirer une personne parce qu'elle était incurable ; et, vraiment, quelques-unes des violettes se dirent que la lai(teur du petit Nain était presque de Tostentatiôfl, et qu'il eût fait preuve de meilleur goût en prenant un air triste, ou tout au moins pensif, bax lieu de se livrer à des bonds de joie désordonnée, et de se déjeter en attitudes aussi grotesques et aussi sottes. Quant au vieux cadran solaire, qui était une personnalité extrêmement remarquable, et avait jadis indiqué l'heure du jour à rien moins que l'Empereur Charles-Quint luimême, il était si déconcerté par l'apparition du petit Nain, qu'il oublia presque de marquer deux pleines minutes de son long doigt d'ombre, et ne put s'empêcher de dire au grand Paon blanc qui se chauffait sur la balustrade, que chacun savait que les enfants
de rois sont rois et que les enfants de char« bonniers sont charbonniers, et qu'il était ab surde de prétendre le contraire ; affirmation dont le Paon reconnut la parfaite exactitude, en s'écriant : « Certainement, certainement ! » d'une voix tellement perçante que les poissons rouges qui vivaient dans le bassin d'où fusait le jet d'eau jaillissant poussèrent la tête hors ;de leur demeure et demandèrent aux grands tritons de pierre ce qui, pour l'amour du ciel, se passait.
Pourtant les oiseaux avaient de la sympathie pour lui. Ils l'avaient vu souvent dans la forêt, dansant çà et là comme un lutin après les feuilles tourbillonnantes, ou bien installée croupetons dans le creux de quelque vieux chêne, partageant ses noisettes avec les écureuils. Ils ne s'occupaient pas le moins du monde de savoir s'il était beau ou laid. Le
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rossignol lui-môme, qui si suavement chantait dans le bosquet d'orangers, la nuit, que parfois la lune se penchait pour l'écouter, n'était pas tellement beau non ^lus ; et d'ailleurs, le Nain avait été bon pour eux, et durant cet hiver terrible, pendant lequel l'on ne trouvait plus de baies aux arbres, lorsque la terre était dure comme le fer, et que les loups étaient descendus jusqu'aux partes mêmes de la cité pour chercher à manger, il ne les avait pas une seule fois oubliés, mais leur avait toujours distribué des miettes de sa petite miche de pain noir, et partagé avec eux son repas, quelque pauvre qu'il fût.
Ils s'en vinrent donc voleter et virevolter autour de lui, frôlant sa joue de leurs ailes en passant, et bavardant entre eux ; et le petit Nain fut si ravi qu'il ne put se retenir de leur montrer la belle rose blanche et de leur con-
fô LA MAISON D^ 6R£IfADES
fier que c'était Fhilanle elle-même qui la hà avait donnée parce qu'elle Faimait.
Ils ne comprenaient pas un seul mot de ce qu'il disait, mais cela ne faisait rien, car ils penchaient la tète de cété en preoant un air grare, ce qui vaut tout autant que de comprendre une chose, et, certes, est beaucoftp plus facile .
Les lézard» aussi Taimaient imn»ensénre&l, et quand il était las d'avoir couru êe tous côtés et se jetait sur l'herbe poor goôter du repos, ils jouaient etv«*»iettt faire leurs tours près de hii, tâchant de l'amuser te mieux possible. (( Tout le monde ne peut être aussi beau qu'un lézard », s'écriaient-ils, « ce serait trop espérer. Et, quoique cela semble étrange à dire, il n'est réellement pas tellement laid, après tout, pourvu, bien entendu, que Ton ferme les yeux et qu'on ne le regarde pas. Jt
L'^ANNIVERSAIRE DE L*INFANTE 8â
Les. lézards éiaieat extrêmement philosophes par nature, et souvent ils demeuraient des heures et des heures, tous ensemWe, à méditer, quand il n'y avait rien d'autre à faire, ou que le temps était trop pluvieux pour sortir. Les Fleurs, cependant, étaient extrémemeni ennuyées de leur conduite et de celle des oiseaux: <( Cela montre seulement, direntelles, le mauvais effet de tout ce vagabondage. Les gens bien élevés restent toujours à la même place, comme nous. Jamais on ne nous vc^ courir comme des folles par les chemins, o«k galoper sauvagement à travers les pelouse» pour poursuivre des libellules. Quand n«us aïKNis besoin de changer d'air, nous faisons v^ûr le jardinier et il nous transporte dans^ UB autre parterre. Voilà une digne façon de se conduire, et comme tout le monde devrait agMr. Mais les oiseaux et les lézards n'ont pas
le sens du repos, et vraiment les oiseaux n'ont point même d'adresse fixe. Ce sont de simples vagabonds tout comme les gypsies et ils devraient être traités de la même façon. »
Elles relevèrent donc le nez et prirent un air des plus hautains, et leur joie fut à son comble lorsque, peu après, elles virent le petit Nain quitter avec effort le gazon et traverser la terrasse pour regagner le palais. « On devrait certainement le tenir sous clef pour le restant des jours que la nature lui accorde », dirent-elles. «Voyez donc cette bosse sur son dos, et la torsion de ses jambes », et elles eurent un rire étouffé.
Mais le petit Nain ne savait rien de tout cela. Il aimait les oiseaux et les lézards immensément, et pensait que les fleurs étaient les créatures les plus merveilleuses du monde entier, sauf, naturellement, l'Infante, mais
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aussi elle lui avait donné la belle rose blanche, et elle Taimait, et cela faisait une grande différence. Gomme il souhaitait d'être de nouveau avec elle ! Elle le placerait â sa droite, elle lui sourirait, et il ne la quitterait jamais, lui enseignant toutes sortes de tours amusants. Car, quoiqu'il n'eût jamais été dans un palais, il savait beaucoup de choses et des choses merveilleuses. Il fabriquait de petites cages de joncs pour les sauterelles chantantes, et façonnait le bambou aux nœuds espacés en chalumeaux tels que Pan aime à les entendre. Il connaissait le cri de tous les biseaux^ et pouvait appeler de la cime des arbres les sansonnets, ou de l'étang le héron. Il connaissait les voies de chaque animal, et pouvait suivre le lièvre à la piste, sur le vu de ses fines empreintes, et le sanglier en
observant la foulée de sa course sur les feuil-
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les.îl savait toutes les d^pses du veut, la fqUe dause pu rouga de rautQuiu0, la dause légère en sandales ]}lau6$ sur les J^lés, la dause m })lanches guirlandes dQ ueige de TJiiver rt Ift dausa fleurie par les vergers au printemps, ïl savait où las ramiers construisaient leurs Uids, et un jour qu'un oiseleur avait pris au piège le pèra ou lam^re, il avait élevé les jaunes Itti-mômaj pt avait édifié un petit polow» l)ier ft leur intention daus le creu¥ d'un prmetétftrdt Ils étaient complètement apprivoisés fit mapgeaient dans sa uiaiu chaque malin Elle les aimerait fit aussi les lapins qui pul' lulaient parmi ifi§ hautes fouÉfères, et les geais avec leur plumage bleu comme 4fi Vacier et leurs becp noirs, et las hérissons qui pouvaient se rouler an boules qouvertes de piquants, et las grandes et graves tortufip qui circulaient lentement, en boebapt la
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tôte et en mordillcmt les jeunes feuilles, Oui, certeiuement elle devait veuir à la forêt, jouer avec lui. Il lui donnerait Bon propre petit Ut et il veillerait jusqu'à l'aube, pour faira en sorte que le bétail cornu ne lui fit point de mal, ou que les loups décharnés ne vinssent trop près de la hutte. Et à l'aube il frapperait légèrement aux volets pour la réveiller, et ils sortiraient et ils danseraient ensemble tout le long du jour. On ne sentait pas du tout la solitude dan» la forêt. Parfois un évô" que passait sur sa mule blanche, lisant dans un bréviaire h enluminures. Parfois avec leurs bonnets de velours vert et leurs jaquettes en peau de daim tannée, c'étaient des fauconniers, portant sur leurs poings les faucons chaperonnés. A la saison des vendanges arrivaient, les fouleurs de raisins, avec leurs pieds et leurs mains pourpres, couronnés de lierre
luisant et portant des outres dégouttantes de vin ; et les charbonniers s'installaient en cercles autour de leurs immenses brasiers, à la nuit, regardant les bûches sèches se transformer lentement en charbon de bois, et cuisant des châtaignes dans la cendre : les brigands sortaient de leurs cavernes et venaient s'éjouir avec eux. Une fois aussi il avait vu une belle procession se dérouler sur la longue route poussiéreuse de Tolède. Les moines marchaient en avant, chantant doucement, et portant des bannières éclatantes et des croix d'or, et puis, en armures d'argent, avec des arquebuses et des piques, venaient les soldats, et au milieu d'eux marchaient pieds nus trois hommes, en robes jaunes très étranges couvertes entièrement de merveilleuses figures peintes et tenant à la main des cierges allumés. Certainement il
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y avait beau coup à voir dans la forêt, et quand rinfante serait fatiguée il trouverait pour elle un tendre banc de mousse où il la porterait, dans ses bras, car il était très fort, sachant cependant qu'il n'était pas grand. Il lui ferait un collier de rouges baies de bryones qui seraient tout aussi jolies que les baies blaqches qu'elle avait sur sa robe, et quand elles ne lui plairaient plus, elle n'aurait qu'à les jeter, et il lui en trouverait d'autres. Il lui apporterait des coupes de glands et des anémones toutes trempées de rosée, et de menus vers luisants qui brilleraient comme des étoiles dans l'or pâle de ses cheveux.
Mais où était-elle ? Il interrogea la rose blanche et elle ne lui fit aucune réponse. Le
palais tout entier semblait endormi^ et même là où les contrevents n'avaient pas été clos, on avait tiré de lourds rideaux sur les fenêtres pour écarter la lumière . Il circula de côté et d'autre, en vue de chercher par où entrer, et finalement il découvrit une petite porte particulière qui avait été laissée ouverte. 11 se glissa par cette porte et se trouva dans une salle splendide, bien plus splendide encore, se dit-il avec effroi, que la forêt ellemême : il y avait énormément de dorures partout, et même le plancher était fait de grandes pierres colorées, qui figuraient par leur assemblage une sorte de figure géométrique . Mais la petite Infante n'était pas là, rien que de merveilleuses statues blanches qui le regardaient du haut de leurs piédestaux de jaspe, avec des yeux vides et tristes et sur leurs lèvres un étrange sourire.
L'AlvmVÈHSAItlfi DIS L'iKPANTB 91
A l*etitéttï\ié de la salle tombaii un rideau de TéloUM noif richement brodé , poudré de soleil, et d'étoiles, les emblèmes fatoris du Roi, et dé la couleur qu'il aimait le mieut.
Peut-être était-elle cachée là-derrière? Il allait s'en assurer, dans tous les cas*
Il marcha donc ters le rideau, qu'il tira.
Non, il y avait là une autre chambre, seulement, mais plus belle encore, se dit-il, que celle qu'il tenait de quitter. Les murs étaient teudus dé tertes tapisseries d'Arras ateô bèaudoup de flgUfeS, représentant une chasse, reeurre de quelques artistes flamands qui ataient employé plus de sept ans à la composer. Cette chambre atait été autrefois la dhambre de Jean le Fou, comme on l'appelait, 6ë roi démeut qui avait une telle passion pour la chasse, que souvent il s'imaginait, danssôfl délire, chevaucher d'immenses cour-
siers se cabrant, et abattre le cerf sur lequel les grands chiens bondissaient, sonnant du cor et poignardant des apparitions de chevreuils en fuite. Elle était employée à présent comme chambre du Conseil, et sur la table du centre étaient déposés les rouges portefeuilles des ministres, avec les tulipes d'or d'Espagne, et les armes, emblèmes de la maison de Habsbourg.
Le petit Nain regardait émerveillé tout autour de lui et avait une demi-crainte d'aller plus loin. Les étranges cavaliers silencieux qui galopaient si vite dans les longues clairières, sans faire le moindre brjjit, lui apparaissaient comme ces terribles fantômes dont il avait entendu parler par les charbonniers — les Comprachos, qui ne chassent que pendant la nuit, et qui, s'ils rencontrent un homme, le changent en biche et le poursui-
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venl. Mais il songea à la jolie Infante, et reprit courage . Il voulait se trouver seul à seul avec elle, pour lui dire que lui aussi il Taimait. Peut-être se trouvait-elle dans la chambre suivante.
. Il courut sur la douceur des tapis mauresques et ouvrit la porte. Non! elle n'était pas là non plus. La chambre était absolument vide.
C'était la salle du trône, destinée à la réception des ambassadeurs étrangers, lorsque le roi, ce qui n'était plus arrivé que rarement depuis quelque temps, consentait à leur accorder une audience personnelle; la même salle dans laquelle, bien des années auparavant, avaient été introduits les envoyés d'Angleterre pour conclure les arrangements en vue du mariage de leur reine, alors l'une des souveraines catholiques de l'Europe, avec le fils aîné de l'Empereur. Les murs étaient
tendus de cuir de Cordoue doré et un lourd lustre d'argent, avec des branches pouî* supporter trois cents lumières, descendait du plafond blanc et noir. Sous un grand baldaquin de drap d*or, sur lequel les lions et les tours de Gastille étaient brodés en perles, se dressait le trône liii-môme^ recouvert d'un riche drap dé velours noir garni de tulipes d'argent* Sur la seconde marche du trône était placé l'agenouilioir de l'Infante, avec son coussin de drap d'argent, et au-dessous, juste à la limite du baldaquin, le siège pour le nonce du Pape, qui seul avait le droit de rester assis en présence du roi à l'occasion de n'importe quelle cérémonie publique, et dont le chapeau de cardinal, avec ses glands écarlates, se trouvait déposé en face sut un tabottret pourpre. A la muraille, faisant face au trône, était appendu un portrait demi-gran-
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deur nature de Charles-Quint, en costume de chasse, avec un grand mastiff à son côté, et un portrait de Philippe II recevant les hommages des Pays-Bas occupait le centre de l'autre muraille. Entre les fenêtres se dressait un cabinet d'ébène, incrusté d'ivoire, sur lequel étaient gravés les personnages de la Danse Macabre de Holbein, par la main, disait-on, du fameux maître lui-même.
Mais le petit Nain ne se souciait aucunement de toute cette magnificence. Il n'aurait pas échangé sa rose pour toutes les perles du baldaquin, ni aucun pétale pour le trône luimême. Ce qu'il voulait, c'était voir l'Infante avant qu'elle ne descendit au pavillon, et lui demander de s'en aller avec lui quand il aurait fini de danseï". Ici, dans le palais, l'air était renfermé^ lourd, mais dans la forêt le vent soufflait librement et le soleil, avec le tâlon-
nement de ses mains d'or, écartait le mouvant frisseiis des feuilles. Il y avait des fleurs aussi dans la forêt, pas aussi splendides, peutêtre, que les fleurs du jardin, mais plus parfumées en tous cas ; des hyacinthes du premier printem ps qui submergeaient d'une pourpre ondulante la fraîcheur des vallons et les tertres herbus ; de jaunes primevères qui se pelotonnaient en petits groupes autour des racines noueuses des chênes; d'éclatantes célandines, des véroniques bleues, des iris lilas et or. Il y avait des chatons gris sur les noisetiers, et les digitales s'inclinaient sous le poids de leurs calices tachetés qu'encombraient les abeilles. Le marronnier avait ses pyramides de blanches étoiles et Taubépino ses pallides lunes de beauté. Oui, sûrement elle viendrait s'il pouvait seulement la trouver ! Elle viendrait avec lui dans la belle forêt,
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et tout le long du jour il danserait pour lui plaire. Un sourire illumina son regard à cette pensée, et il passa dans la chambre suivante. ^ De toutes les chambres celle-ci était la plus éclatante et la plus belle. Les murailles étaient couvertes de damas de Lucques à fleurs roses, parsemé d'oiseaux et de délicates fleurs d'argent; le mobilier était d'argent massif, festonné de guirlandes fleuries et de Cupidons se balançant; devant les deux grandes cheminées se dressaient de vastes écrans brodés de perroquets et de paons, et le dallage, qui était en onyx vert de mer, semblait se prolonger à l'infini. Et il n'était pas seul. Dans la demiobscurité de la porte, à l'extrême bout de la chambre, il voyait une petite figure qui le regardait. Son cœur se prit à trembler, un cri de joie jaillit de ses lèvres, et il s'avança dans la lumière. Et comme il s'avançait, la
figure s'avança également: il la voyait en plein.
L'Infante ! C'était un monstre, le plus gro^ tesque monstre qu'il eût jamais contemplé.
Bâti, non pas comme tout le monde, mais avec une bosse, des jambes de travers, une tète immense et pendante, une crinière noire. Le petit Nain fronça le sourcil, le monstre également. Il rit, et le monstre rit aveo lui, tenant ses mains le long du corps, ei^actii*? ment comme il les avait lui-même. Il flt une ironique révérence qui lui fut rendue. Il s'avança et la figure vint à sa rencontre, copiant chacun de ses pas, s'arrôtant lorsqu'il s'arrêtait. Il poussa un cri de joie et prit sa course en tendant la main, et la main du monstre toucha la sienne, et elle était froide comme glace. Il sentit la peur lui venir, eut un geste de défense, et lé monstre tout aussi-
L'ANNIVERSAIRE DE L'INFANTE
tôtrimita. 11 essaya d'aller de Pavant, mais quelque chose de doux et de dur en même temps rarrôta. La face du monstre était maintenant contre la sienne, et semblait terrifiée. Brusquement il écarta les cheveux de ses yeux. Le monstre l'imita. 11 frappa dans sa direction ; on lui rendit coup pour coup. Il prit un air dégoûté, le monstre Jui fit de hideuses grimaces. Il se détourna ; le monstre aussi.
Qu'était-ce donc ? Il réfléchit un moment, et regarda lout autour de la chambre. C'était étrange, mais tout paraissait double danii cette invisible muraille d'eau claire. Oui, les tableaux, les couches . Le Faune endormi qui était couché dans Talcôve près de la porte avait son double qui dormait, et la Vénus d'argent qui se dressait dans la lumière du soleil tendait les bras à une autre Vénus aussi belle qu'elle-même.
100 LA MAISON DES GllENADKS
Etait-ce Echo ? Il avait un jour appelé Echo dans la vallée, et elle lui avait répondu mot pour mot. Pouvait-elle illusionner le regard de même que la voix ? Pouvait-elle donner naissance à un monde chimérique exactement semblable au monde réel? Les ombres des choses pouvaient-elles avoir couleur^ vie et mouvement ? Est-ce que... ?
Il tressaillit et pressant sur sa poitrine la belle rose blanche, il fît demi-tour et lui donna un baiser. Le monstre avait aussi une rose, exactement pareille, pétale pour pétale ! Il lui donnait les mêmes baisers et la pressait contre son cœur avec des gestes horribles.
La vérité se faisait jour en lui, le Nain poussa un sauvage cri de désespoir et tomba en sanglotant par terre. C'était donc lui Tètre difforme et bossu, horrible à voir et grotesque. C'était lui-môme le monstre et c'était
l'anniversairk de l'infante 101
de lui que s'étaient moqués les enfants, et la petite princesse à Tamour de laquelle il avait cru, elle aussi n'avait fait que railler sa laideur, et s'éjouir de ses jambes torses. Pourquoi ne Tavait-on pas laissé dans la forêt, où il n'y avait pas de miroir pour lui révéler sa monstruosité ? Pourquoi son père ne l'avait-il pas mis à mort, plutôt que de le vendre pour sa honte ? Des larmes brûlantes coulaient le long de ses joues, et il mit en pièces la blanche rose. Le monstre en se débattant fit de même et éparpilla en Tair les délicats pétales. Il se vautrait par terre, et quand le nain leva les yeux vers lui, il le regarda avec un visage tordu par la douleur. Il s'éloigna en rampant, de crainte de le voir, et se couvrit les yeux de ses deux mains. Il se traîna comme quelque créature blessée, dans l'ombre, et resta là à gémir.
102 LA MAISON DBS 6RBNADËS
Et JQSte au même instant l'Infante ellemôme arrivait avec ses compagnes et ses compagnons de jeu à la croisée ouverte, et quand ils aperçurent Thorrible petit Nam par terre, battant le plancher de ses mains cris^ pées, avec des mouvements d'une exagération fantastique, ce fut une véritable explosion de rires,et tout le monde fit cercle pour le regar^ der.
— La danse était drôle, dit Tlnfante, mais sa façon déjouer Test encore davantage. En vérité, il est pî*esque aussi bon que les marionnettes, sauf, bien entendu, le naturel qui lui manque.
Et elle agita son grand éventail, et applaudit
Hais le petit Nain ne levait pas les yeux, ses sanglots devenaient de plus en plus faibles, et soudain il poussa un étrange soupir et porta
L ANiSlVERSAlRE hE LlNFA?îTÈ:
lâtnaîn cotivu^iveiiicalà son aUé, Puis il retomba on arrière pour ne plus bouger.
— Voilà qui est parfait^ dit Tlnfante, après une pause, mais maintenant il faut danser pour moi.
~ Oui, s'écrièrent tous les enfants, il laut vous relever et danser, car vous êtes aussi malin que les sîoges de Barbarie et beaucoup plus drôle.
Mais le Nain ne répondait pas.
Et l'infante se mit à frapper du pied, et appela son oncle, qui se promenait sur la terrasse avec le chambeUanj lisant des dépêches arrivées à Theure même de Mexico où le Saint Office venait d'être établi.
— Mon amusant petit oain bonde ^ il faut * le réveiller et lui dire de danser pour moi.
Les deux hommes échangèrent un gourira et arrivèrent d^un pas indolent; Don Pedro
se baissa et donna une petite tape au Nain sur la joue avec son gant brodé :
— Il faut danser, petit monstre. Il faut danser. L'Infante d'Espagne et des Indes veut qu'on Tamuse.
Mais le petit Nain ne bougeait pas.
— Qu'on aille chercher le maître fouetteur, dit Don Pedro d'un ton ennuyé, et il retourna sur la terrasse.
Mais le Chambellan prit un air grave, s'agenouilla aux côtés du petit Nain et posa la maiu sur son cœur. Et quelques moments après, il eut un haussement d'épaules et se releva : avec une profonde révérence à Tlnfante, il lui dit :
— Mi bella Princesa, votre drôle de petit Naiji jamais plus ne dansera. C'est fâcheux, car il est si laid qu'il aurait pu réussir à dérider le roi.
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— Mais pourquoi donc ne dansera-t-il plus? demanda Tlnfante en riant.
— Parce que son cœur est brisé, répondit le Chambellan.
L'Infante fronça le sourcil et ses lèvres fines comme des feuilles de roses prirent une courbure de joli dédain.
— A Tavenir, que ceux qui viennent jouer avec moi n'aient pas de cœur s'écria-t-elle, et elle courut dans le jardin.
Chaque soir, le jeune pécheur partait sur la mer et jetait ses filets. Lorsque le vent soufflait delà terre, il ne prenait rien ou, avec la meilleure chance, fort peu de chose, car c'était un vent aigu, aux ailes noires, et de rudes vagues s'en allaient à sa rencontre.
Mais quand le vent soufflait vers la terre, le poisson remontait des profondeurs et nageait dans les mailles de ses filets.
Chaque soir, le jeune pêcheur partait sur la mer et un soir son filet fut si lourd qu'il eut
toutes les peines du monde à le tirer dans son bateau. Et il se mit à rire, en se disant :
« Sûrement j'ai dans mon filet tous les poissons de la mer, ou quelque monstre que je m'en vais exhiber» comme une merveille, ou quelque horreur que désirera voir la Reine. » Et, réunissant toutes ses forces, il tira les grosses cordes si violemment que les veines de ses bras ressemblaient à des ligues d'é^ mail bleu le long d'un vase de bronxe. Il retirait maintenant les mailles plus petites et^ aufur et à mesure, approchait le cercle des bouchons plats jusqu'à ce qu'enfin l'extrémité du filet apparut hors de l'eau.
11 ne s'y trouvait pas un seul poisson, ni aucun monstre ; mais rien qu'une petite sirène profondément endormie.
Sa chevelure était comme une humide toison d'or et chacun des cheveux de cette cte-
LS rJICBIUB ST SON AMG Hl
velure comme un fil d'or Ûo dans une coupe de cristal. Son corps était blanc comme Tivoire et sa queue était d'argent et de perle.
D'argent et de perle était sa queue et les vertes algues de la mer étaient roulées au* tour d'elle ; comme des coquilles étaient ses oreilles, et comme du corail ses lèvres. Les froides vagues éclaboussaient sa gorge froide et le sel étincelait à ses paupières.
Si belle elle était que le jeune pécheur était émerveillé ; il avança la main, tira le filet tout contre lui et, se penchant en avant, il la saisit dans ses bras. A peine Teut-il touchée qu'elle poussa un cri comme une mouette effrayée, s'éveilla, le regarda avec des yeux d'améthyste et essaya de s'échapper. Mais il la retint fortement, ne voulant pas la laisser partir.
Et quand elle vit qu'il n'y avait pas moyen
de se dégager de son étreinte, elle se mit à pleurer et dit :
— Je t'en supplie, laisse-moi m*en aller, car je suis la fille unique d'un roi ; mon père est âgé et seul.
Mais le jeune pêcheur répondit :
— Je ne te laisserai partir que si tu me fais une promesse : Chaque fois que je t'appellerai, tu viendras et tu chanteras pour moi, car les poissons se réjouissent d'entendre les filles de la mer, et de la sorte mes filets seront pleins.
— Tu me laisseras vraiment partir si je ié fais cette promesse ? s'écria la sirène.
— Oui, en toute vérité, dit le jeune pécheur.
Et alors elle lui fit la promesse qu'il demandait et prêta le serment habituel aux filles de la mer. Il relâcha l'étreinte de ses bras et elle
plongea dans les flots, encore toute tremblante de frayeur.
Chaque soir le jeune pêcheur s'en allait sur la mer et appelait la sirène : elle se levait hors des flots et chantait pour lui. Tout autour d'elle nageaient les dauphins et les mouettes effarées tournoyaient au-dessus de sa tète.
Elle chantait un chant merveilleux. Elle célébrait les habitants de la mer qui s'en vont par troupeaux, de caverne en caverne, et qui portent leurs petits sur leurs épaules; et les tritons qui ont de longues barbes vertes et des poitrines velues et qui soufflent dans des conques contournées quand passe le roi ; elle célébrait le palais royal entièrement construit en ambre, avec une toiture de pâle émeraude et un dallage de perles éclatantes ; elle célébrait les jardins de la mer oti
les grands éventails filigranes du corail s'en vont au gré des flots tout le long du jour, où les poissons passent çà et là comme des oiseaux d'argent, où les anémones se cramponnent aux roches et les œillets bourgeonnent dans leurs dentelures jaunes de sable. Elle chantait lesgrandes baleines qui s'en viennent des mers septentrionales avec des glaçons aigus pendant à leurs fanons ; elle chantait les filles de la mer qui racontent de telles merveilles que les marchands doivent se boucher les oreilles avec de la ciré pour ne pas les entendre, car ils se jetteraient à leur suite dans les vagues et seraient noyés ; elle chantait les galères naufragées avec leurs hautes mâtures et les mains gelées qui sont accrochées aux cordages, tandis que les maquereaux entrent et sortent par les sabords ; elle chantait les petites barnacles qui sont de si grandes voya-
Ik
Lfi PÉCHEtm ET SONAMË 116
geases, qui s'attachent à la quille des vaisseaux et font le tour du monde ; elle racontait la vie des seiches qui habitent les falaise», étendent leurs larges bras noirs et peuvent faire venir la nuit quand elles le veulent.
Elle célébrait le nautilus qui a un bateau à lui taillé dans une opale et qui porte une voile de soie ; elle célébrait les harpeurs de la mer qui charment le sommeil du grand Kraken ; les petits enfants qui chevauchent en riant les tortues à la glissante carapace ; les sirènes qui sont couchées dans la blanche écume et tendent les bras aux mariniers ; les lions de mer avec leurs crocs recourbés et les chevaux marins aux flottantes crinières. Et, tandis qu'elle chantait, tous les thons arrivaient des profondeurs de la mer pour Pécouter, et Je jeune pécheur, les entourant de ses fflets, s'en emparait ; il en trans*
perçait d'autres avec un harpon. Et quand son bateau était rempli, la sirène replongeait dans les vagues en lui souriant.
Cependant jamais elle n'approchait de lui au point qu'il eût pu la toucher. Souvent il l'appelait et la suppliait de venir plus près ; mais elle ne voulait point et, s'il faisait mine de vouloir se saisir d'elle, elle disparaissait dans la mer comme un phoque, et il ne la revoyait pas de toute la journée. De jour en jour, le son de sa voix réjouissait davantage son oreille. Si douce était cette voix qu'il oubliait ses filets et désapprenait son métier d'habile pécheur. Avec leurs nageoires couleur vermillon et leurs yeux comme des boules d'or, les thons arrivaient par bancs entiers, mais il n'y faisait pas attention. Son harpon restait dans le bateau, inemployé, et ses paniers d'osier tressé étaient vides. Bouche bée,
LE PÉCHEUR ET SON AME ii7
les yeux troublés par l'admiration, il demeurait sans rien faire dans son bateau et écoutait, écoutait jusqu'à l'heure où les brumes de la mer s'en venaient l'entourer, où la lune voyageuse mettait ses rayons d'argent sur la belle couleur brune de ses membres.
Et un soir il appela la petite sirène et lui dit :
— Ma petite sirène, ma petite sirène, je t'aime. Accepte-moi pour époux, car je t'adore.
Mais elle secoua la tète et répondit :
— Tu as une âme humaine; si seulement tu voulais abandonner cette âme, je pourrais répondre à ton amour.
Et le jeune pécheur se dit en lui-même :
— A quoi me sert donc mon âme? Je ne la vois pas ; je ne puis la toucher; je ne la connais pas. Certainement, je vais m'en débarrasser et alors quel ne sera point mon bonheur!
H8 LA MAISON t)ES GftENADÊS
Et un cri de joie jaillit de ses lètree ; ï\ se dressa tout dëboiit dans soti bateati peiût, tendit les bras à là sirène eii â*écrièittt :
— J'abandoiliietâi inoii âtne ; tu tii^époii^ seras. Je serai à toi dans les profotideùrs de la mer ; noUs hâbiteroiis ensetnble et tout ce que tu m'as décrit dans tes chants tti Inè le montreras, et toiit ce que tu désireras je Taccomplirai, et tios vies Isei^ont inséparables â jamais !
Et la petite slrètie se mit â rite en se cachant la flgtli'e dans le§ iliaitis.
— Mais conltoetlt hië débàlfMsseï' de fflOti âme? dit le jeutlè pôchëUi». Éûêelgtië^ttioi comment il fàiit m'y prëiidi*e et tdUt de suite ce sera fait !
— Hélas ! je Pignot-e, répondit k petite sirène, les enfants de la mer n'ont point d'àme.
Et elle disparut dans les vagues en le regardant fixement*
Le lendemain matin avant que le soleil eût dépassé de la hauteur d'une main le sommet de la colline, le jeune pêcheur s'en alla à la maison du prêtre et frappa trois fois à la porte*
Le novice regarda par le judas et, voyant qui c*étalt, fit jouer le loquet et dit :
— Entrez !
Et le jeune pêcheur passa le seuil, s'agenouilla Sur les joncs odorants qui couvraient le sol et dit au prêtre en train de lire le livre saint t
— Mon père, je suis féru d*araotir pour une fille de la mer et mon âme est cause que je ne puis atteindre à la réalisation de mes désirs. Dites-moi comment je puis me débar-
rasser de mon àme, car, en vérité, je n'en ai aucun besoin. A quoi me sert-elle? Je ne puis la voir ; il m'est impossible de la toucher ; je ne la connais point.
Et le prêtre, se frappant la poitrine, répondit :
— Hélas ! hélas ! tu es fou ! N'aurais-tu pas mangé de quelque fruit empoisonné ? L'âme est tout ce qu'il y a de plus noble en l'homme; c'est Dieu qui nous en a gratifiés pour que nous en fassions un digne usage. Nulle chose au monde n'est plus précieuse que l'âme humaine ; rien ne peut lui être égale. Elle vaut tout l'or de la terre ; elle surpasse tous les rubis des rois. C'est pourquoi, mon fils, ne songe plus à une telle folie, car c'est un impardonnable péché. Et quant aux filles de la mer, elles sont damnées et tous ceux qui ont commerce avec elles le sont aussi. Le peuple
de la mer est comme les animaux qui ne savent point distinguer le bien du mal et ce n'est pas pour ceux-là que Notre Seigneur est mort!
Les yeux du jeune pêcheur s'emplirent de larmes en entendant ces dures paroles du prêtre ; il se releva et lui répondit :
— Mon père, lesfaunes vivent heureux dans les forêts et sur les roches sont les tritons avec leurs harpes d'or rouge. Faites que je sois comme eux, je vous en supplie, car leurs jours sont fleuris de bonheur. Et quant à mon âme, de quel profit m'est-elle donc, si elle est l'obstacle entre moi et la créature que j'aime?
— L'amour pour un être sans âme est bas, s'écria le prêtre en fronçant le sourcil; viles et mauvaises sont les créatures païennes que la mansuétude de Dieu laisse errer à
travers le inonde qu'il a créé. Damnés soient les faunes des forêts ! Damnés les chanteurs de la mer ! Je les ai entendus à la tombée de la nuit et ils ont tenté de me détourner de mes prières. Ils viennent frapper à ma fenêtre et rire. Ils me chuchotent à Toreille les récits de leurs joies dangereuses^ Ils me tentent de leurs séductions, et quand je voudrais prier, ils me font des grimaces. Ils sont damnés, je le dis : ils sont damnés. Pour eux, il n'y a ni enfer, ni ciel où ils loueront jamais le nom du Seigneur!
— Mon Père, fit le jeune pêcheur, vous ne savez point ce que vous dites. Un. jour, j'ai pris dans mes filets la fille d'un roi. Elle est plus belle que Tétotle du matin et plus blanche que la lune. Pour posséder «on corps j« donnerais mon âme et pour avoir son amour je renoncerais au ciel. Répondez à ce
que je voius demaude, et que je puisse m'en aller en paix!
^- I^vvière ! Arrière I s'éjcria Je prêtre, ta m^le fée est maudite ^t ave/c elle tu seras maudit.
fit, ^ans lui donner la bénédiction, il le c}^^sa de s^ deipei^rje.
Çjt J^ jeijiie pèct^i^r des^çendit à la place du marich^, aljq-nt lent^mept, la tête basse, çoflf^me quelqu'un qiji est daps la peine.
gi qwand l^s m.^richands le virent arriver, ils commencèrent à &e parler entre eux à roreilje, pm^ l'un d'eu? s'g,vança à sa ren- €opilre et, l'appelant par sop nom, lui dit :
— Qu'as-tu à vendre ?
=-^ J'.^ à )te vendre mon âme, rêpondit-il.
Je t'en prie, achète-la moi, car je suis las 4& Ja garder. A qwoi me sert-elle, mon àme ?
iM LA MAISON DES GBENADES
Je ne puis la voir ; il m'est impossible de la toucher ; je ne la connais pas.
Mais les miarchands se moquèrent de lui.
— Que pourrions-nous faire avec Tâme d'un homme? Cela ne vaut pas le sou le plus rogné. Vends-toi comme esclave,soit ; nous vêtirons, nous, le corps que tu nous vends de pourpre marine, nous passerons un anneau d'or à Ion doigt, et tu deviendras le mignon de la grande reine. Mais ne nous entretiens pas de ton âme, car c'est de nul intérêt pour nous et cela ne peut nous servir en rien.
Et le jeune pêcheur se dit à part lui :
— Quelle chose étrange ! Le prêtre me dit que Tàme vaut tout Tor du monde et les marchands me disent qu'elle ne vaut pas le sou le plus rogné !
Et il quitta la place du marché pour s'en