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Paris. - Imp. C. LAMY. (Il, hd de la Chapelle. 14113
aller sur le rivage de la mer, et réfléchir à ce qu'il fallait faire.
Et à midi il se souvint qu'un de ses camarades, un* de ceux qui récoltent des christes marines, lui avait parlé d'une jeune sorcière habitant une grotte à l'entrée de la baie, qui était fort experte en sortilèges; Son parti fut pris et il se mit àcourir, tellement était intense son désir de quitter son âme, et un nuage de poussière suivait sa course sur le sable du rivage. Par la démangeaison qu'elle ressentit à la paume de la main, la jeune sorcière se rendit compte de son arrivée ; elle se mit à rire et laissa retomber la masse de ses cheveux d'or rouge. Et avec cette chevelure d'or rouge flottant autour d'elle, elle s'assit à l'entrée de la grotte : elle tenait dans sa main une branche de ciguë sauvage qui était en fleurs.
i26 LA MAISON PES GRENADES
— Que te faut-il ? que te f^ut-il ? s'écriat-elle, tandis qu'il arrivait tout haletant sur Tescarpement et s'inclinait devant elle. Du poisson dans tes filets, quançi le vent est mauvais ? J'ai un petit chalumeau ; lorsque je souffle dedans, le mulet se précipite «n masse dans la baie. Mais cela vaut gros, mon joli garçon, cela vaut gros! Que te faut-il?
que te faut-il? Une tempête pour engloutir les vaisseaux et faire apporter au rivage par la vague méchante des coffres emplis 4^ riches trésors? Je puis soulever pins de tempêtes que le vent, car celui que je sers est plus puissant que lui : avec un crible et un s<e^ d'eau, Je puis envoyer les grandes galères tout au fond de la mer. Mais cela vaut gros, mon joli garçon. Que te faut-il ? que te fiautil? Je sais une fleur qui croît dans la vallée ; personne ne la connaît, à part moi. ËUiB ades
feuilles pourpres et une étoile dans le cœur ; il en sort un jus blanc comme du lait. Si tu touchais seulement avec cette fleur les dures lèvres de la reine, elleJte suivrait à travers le monde. Elle quitterait le. lit du roi et par l'univers entier elle irait avec toi. Et cela vaut gros, mon joli garçon, cela vaut gros !
Que te faut-il ? que te faut-il ? Je puis piler un crapaud dans un mortier et en faire un liquide, que j'agite avec la main d'un mort.
Asperge avec ce liquide ton ennemi pendant son sommeil, et il sera changé en vipère noire et sa propre mère le tuera. Avec une roue je puis faire descendre la lune et dans un miroir de cristal je puis te montrer la mort. Que te faut-il? que te faut-il? Dis-moi ce que tu désires et je te le donnerai ; majs il faudra me payer un bon prix, mon petit garçon, il faudra me payer un bon prix !
— Mon désir n'est pas bien difficile à contenter, dit le jeune pêcheur, et pourtant le prêtre s'est emporté contre moi et m*a chassé. Il ne me faut qu'une toute petite chose, et cependant les marchands se sont moqués de moi et m'ont répondu par un refus. C'est pourquoi je suis venu à toi, bien que les hommes t'appellent la Maudite, et quel que soit ton prix, je le payerai.
— Que veux-tu dire? demanda la sorcière en s'approchant.
— Je voudrais que mon âme s'en allât de mon corps , répondit le jeune pêcheur.
La sorcière devint pâle, tressaillit et se cacha la face dans son manteau bleu.
— Joli garçon, joli garçon, c'est bien terrible ce que tu demandes !
Il secoua ses boucles brunes, en riant.
— Mon âme ne m'est rien, répliqua-t-il,
je ne puis la voir; il m'est impossible de la toucher ; je ne la connais pas.
— Combien me payeras-tu si je te dis ce qu'il faut faire? interrogea la sorcière, en abaissant vers lui le regard de ses beaux yeux.
— Cinq pièces d'or, dit-il, et mes filets, et la maison en joncs tressés où je demeure, et le bateau peint dont je me sers.
Mais dis-moi comment je dois faire pour me débarrasser de mon âme, je t'en prie, et je te donnerai tout ce que je possède.
Elle eut un rire moqueur et le frappa avec la branche de ciguë.
— Je puis changer en or les feuilles de l'automne, répondit-elle, et si je voulais il me serait possible de tresser comme un fil d'argent les rayons de la lune. Celui que je sers est plus riche que tous les rois de la terre avec leurs domaines.
— Que te donnerai-je donc, s*écria-t-il, si tu ne veux ni or ni argent ?
La sorcière toucha dé sa maigre main blanche la chevelure du jeune pêcheur :
— Il faut que tu danses avec moi, joli garçon, murmura-t-elle, et elle avait un sourire en lui parlant.
— Rien que cela ! s'écriale jeune pêcheur, tout étonné, et il se releva.
— Rien que cela ! répondit-elle, et elle sourit de nouveau.
— Eh bien ! au coucher du soleil nous nous retrouverons dans quelque endroit écarté et nous danserons ensemble, dit-il, et après que nous aurons dansé, tu me diras ce que je désire savoir.
Elle fît un signe de tête :
— Quand la lune donnera en plein, quand la lune donnera en plein, murmura-t-ellç,
et elle regarda attentitemeùt autour d'elle et écouta.
Uti oiseau bleu s'envola de son nid en criant et s'en alla eii tournoyant par-dessus les dunes ; trois oiseaux au plumage tacheté s'agitèrent dans les rudes herbes vertes et eurent un sifflement commUnicatif. On n'entendait rien d'autre, à part le bruit d'une vague qui roulait les petits cailloux au-dessous d'eux sur la plage. La sorcière étendit le brag^ attira contre elle le jeune pécheur et posa contre gon oreille Ses lèvres sèches.
— Ce soir, il faut que tu te trouves au sommet de la montagne, fit-elle à mi-voix, il faut que tu viennes au sabbat : IL sera là.
Le jeune pêcheur tressaillit et la regarda ; elle se mit à rire en découvrant des dents blanches.
—Qui est celui dont tu parles? demanda-til?
— Il t'importe peu, répondit-elle. Viens ce soir ; tiens-toi sous les branches du charme et attends ma venue. Si un chien noir court sur toi, frappe-le avec une baguette de saule et il s'en ira. Si un hibou te parle, ne réponds pas. Quand la lune éclairera en plein, je te rejoindrai et sur Therbe, ensemble, nous danserons.
— Mais jure-moi que tu me diras comment je puis me débarrasser de mon âme !
Elle sortit de la grotte vers la lumière du jour; à travers sa rousse chevelure passait le vent.
— Par les sabots du bouc, je le jure ! répondit-elle.
— Tu es la meilleure des sorcières, s'écria le jeune pêcheur, et certainement je danserai avec toi sur le sommet de la montagne. J'eusse préféré t'entendre me deman-
(1er de l'or ou de l'argent; mais tu auras ce que tu as demandé : c'est peu de chose, du reste.
Et il ôta son bonnet pour la saluer, s'inclina profondément, puis s'enfuit vers la ville, où il s'en revint le cœur empli de joie.
Et la sorcière le regardait s'en aller et lorsqu'il fut hors de vue, elle rentra dans sa grotte, prit dans une boîte en bois de cèdre un miroir, le plaça sur un cadre et brûla devant lui de la verveine sur un feu de charbon de bois, regardant attentivement à travers la fumée tourbillonnante. Et, après quelques instants, elle eut un geste de colère et ses mains se crispèrent:
— Il aurait dû être à moi, murmura-t-elle, je suis son égale en beauté !
Etcesoir-là,quandlalune se fut levée, lejeune
pêcheur escalada la montagne et attendit sous
i34 LÀ MAiSON i>ËS GRENADES
les branches du charme. Gomme un bouclier de métal poli, la mer s'étalait à ses pieds et les ombres des bateaux de pèche se mouvaient dans la petite baie. Un ^nd hibou, avec des yeux d'un jaune sulfureux, l'appela par son nom ; mais il ne répondit pas. Un chien noir s'élança vers lui en ^t)gfiant. Il le firappa ayec une baguette de saule et le chien s'en alla tout plaintif.
A minuit arrivèrent les sorcières, volant à travers Tair comme des chauvei^- souris. « Hou 1 criaient-elles en touchant le sol ; il y a 14 quelqu'un que nous ne connaissons po^ !}r et elles humaient le vent et ehuchotai«iU} entre elles, en se faisant des signes. La dernière de toutes vint la jeune sorcière ai^ee sâi chevelure rousse flottant derrière elle. Elle portait un costume en tissu d'or brodé d'yeux de paon et un petit bonnet en velours vert
lE PÉCHEUR £T SON AMfi 13S
était posé sur sa tête. « Où est-il ? où est-il?» clamèrent les sorcières, quand elles aperçurent leur compagne ; mais elle se contenta ée rire, courut dam* te direction de Tarbre, prit le jeune pécheur par la main, le conduisit d«tn» la clarté de la kme, et commença à danser.
Il» famient des tour* et (fes tours, et la ieune sorcière sautait si haut ejue son danseur pouTait voir tes talons écarlate» de ses chaussures^. Puis, en plein milieu des danseurs, ow entendait le ^alop d'un cheval sans qu'on en pût voir aacun : et le jeune pécheur se sentait envahi par Feffroi. « Plus vite!» criait te sorcière, et elle jetç-it ses bras autour de son cou et il sentait son haleine toute chaude sur sa figure. «Plus vite f phï» vite ! » s'écriait-elle, et la terre semblait tourner sous le» pieds du danseur ;
son cerveau commençait à se troubler, et une immense terreur s'emparait de lui, comme si quelque créature mauvaise Teût regardé. A la fin, il eut l'impression très nette que, dans Tombre des roches, là, une face le considérait, qu'il n'avait pas encore aperçue.
C'était un homme vêtu de velours noir et son costume était de coupe espagnole. Sa figure était étrangement pâle ; ses lèvres ressemblaient à une orgueilleuse fleur rouge. Il paraissait las et était assis, incliné en arrière, et jouant d'un air insouciant avec le pommeau d'un poignard. Sur l'herbe, à côté de lui, était un chapeau empanaché et une paire de gants de cheval lacés avec un fil d'or et sur lesquels étaient cousues des perles formant une curieuse devise. Un court manteau doublé de martre pendait de ses épaules, et il portait à ses mains fines et
blanches des bagues précieuses. De lourdes paupières se gonflaient au-dessous de ses yeux.
Le jeune pêcheur le fixait, comme sous rinfluence d'un charme. A la fin, leurs yeux se rencontrèrent, et, tandis qu'il continuait à danser, il lui semblait sentir sur lui le regard de cet homme. Il entendit la sorcière rire, il la saisit par la taille et la fit tournoyer follement, plus vite et encore plus vite.
Soudain un chien aboya dans le bois; les danseuses s'arrêtèrent et, s'avançant deux par deux, s'agenouillèrent devant l'homme et lui baisèrent les mains. En recevant cet hommage, un léger sourire éclairait ses lèvres fières, de même que les ailes d'un oiseau font sourire l'eau qu'elles effleurent. Mais il y avait du dédain dans ce sourire.
Son regard s'arrêta sur le jeune pêcheur.
138 LA MAISON DES GfŒNADES
— Allons adorer le Maître 1 lui dit à mivoix la sorcière, et elle lui fit sigae d'avancer ; un grand désir s'empara de lui, de l'imiter, et il la suivit. Mais quand il fut tout près de celui qu'on adorait, par un mouvement instinctif il se signa, en invoquant le nom du Seigneur.
A peine avait-il agi de la sorte que les sorcières se mirent à pousser des cris d'orfraie et s'envolèrent ; la face pâle, dont le regard était fixé sur lui, se contracta dans un spasme de souffrance. L'homme se dirigea vers le bois et siffla. Un genêt avec un harnachement en argent arriva au galop à sa rencontre. Tandis qu'il sautait en selle, l'homme se retourna, et regarda le jeune pêcheur.
Et la sorcièreà lachevelure rousse essayade prendre son vol également ; mais le pêcheur la saisit par les poignets et la tint ferme.
LE PÊŒEl^ ET SON AME iW
— Làche-moi, criait-elle, laisse-moi m'en aller! €ar tu as nommé celui qui ne devait pas êtr« nommé, et tu as montré le mgi^ que Ton ne peut regarder.
— Nullement, répondit-il, tu ne t'on iras pas avant de m'avoir dit le secret î
— Quel secret ? dit la sorcière, luttant avec lui comme une chatte en furie, et mordant ses lèvres écumantes.
— Tu le sais !
Ses yeux verts s'obscurcirent de larmes et elle dit au pécheur :
— Demande-moi n'importe quoi, mais pas cela!
Il se mit à rire et la retint plus fermement encore.
Et voyant qu'il lui était impossible d'échapper à son étreinte, elle lui dit à mi-voix :
— Sûrement, je suis aussi belle qu'aucune
des filles de la mer et aussi avenante qu'aucune de celles qui habitent sous le bleu des vagues, tandis qu'elle prenait un air caressant et approchait, son visage du sien.
Mais il la repoussa rudement et lui dit :
— Si tu ne tiens pas la promesse que tu m'as faite, je te tuerai comme une mauvaise sorcière que tu es.
Elle devint d'une pâleur livide comme une fleur de l'arbre de Judas et tressaillit :
— Qu'il en soit comme tu le désires, murmura-t-elle, il s'agit de ton âme, et non de la mienne. Fais-en ce que tu veux !
Et elle prit dans sa ceinture un petit couteau dont le manche était recouvert d'une peau de vipère, et le lui tendit.
— A quoi me servira-t-il ? demanda le jeune pécheur, tout étonné.
Elle resta silencieuse pendant quelques
instants, et une expression de terreur se fit jour sur son visage. Puis elle ramena en arrière les cheveux qui obscurcissaient son front, et, en souriant d'un sourire étrange, lui dit ;
— Ce que les hommes appellent Fombre du corps n*est pas l'ombre du. corps, mais c'est le corps de l'âme. Tiens-toi sur le rivage de la mer avec le dos tourné vers la lune, et coupe tout autour de toi, à tes pieds, ton ombre, qui est le corps de ton âme. Ordonne à ton âme de te quitter, et elle obéira à ton ordre.
Le jeune pêcheur tremblait.
— Est-ce la vérité ? dit-il à mi-voix.
— Oui, c^est la vérité ; j'eusse préféré ne pas être obligée à te dire cela, s'écria-t-elle, et elle s'accrocha à ses genoux en pleurant.
Il la repoussa et la laissa sur Therbe luxu-
riante et, s*en allant à Tarôte de la côte, il plaça son couteau dans sa ceinture et commença à descendre.
Et son âme qui était en lui l'appela, disant:
— Vois ! j*ai habité en toi pendant tant d'années et durant tout ce temps je t'ai bien servi. Ne me chasse pas loin de toi, car quel mal fai-je jamais fait?
Et le jeune pécheur se mit à rire :
— Tu ne m'as fait aucun mal ; mais je n'ai pas besoin de toi, répondit-il. Le monde est grand, et il y a aussi le Ciel et l'Enfer, et ce séjour de trouble crépuscule qui est entre eux. Va où tu veux, mais ne m'importune point, car ma bien-aimée m'appelle.
Et son àme implorait sa compassion ; mais il restait sourd à ses plaintes et bondissait de roche en roche, comme une chèvre sau-.
vage ; eafin il atteignit le terrain uni, le sable jaune de la plage.
Avec ses membres bronzés et fermes, tel qu'une statue créée par un sculpteur grec, il était là, debout, sur la plage, le dos tourné vers la lune, et de Técume des vagues s'exaltèrent des bras blancs qui l'appelaient, à la surface des flots s'élevèrent de vagues apparitions qui lui rendaient hommage. Devant lui était son ombre, sur le sable — le corps de son âme — et derrière lui la lune flottait dans le firmament couleur de miel.
Et son àme lui dit :
— Si vraiment tu veux me chasser hors de toi, ne me chasse pas sans un coeur. Le monde est cruel ; donne-moi ton cœur pour que je l'aie avec moi.
Il secoua^la tête en souriant:
— Comment adorerai-je ma bien-aimée si je te donne mon cœur? s*écria-t-il.
— Oh ! je t'en prie, par pitié, dit son âme, donne-moi ton cœur, car le monde est très cruel, et j'ai peur.
— Mon cœur appartient à ma bien-aimée, répondit-il, c'est pourquoi ne reste pas ici à attendre ; va-t-en !
— N'aimerai-je donc pas aussi ? demanda son âme.
— Va-t-en ! te dis-je, car je n'ai nul besoin de toi ! s'écria le jeune pécheur, et il prit le petit couteau au manche en peau de vipère et découpa son ombre à ses pieds ; elle se leva, se plaça devant lui, le regarda — et elle était comme lui-même.
Il recula et remit le couteau dans sa ceinture : une impression d'angoisse l'envahissait.
— Va-t'en ! fit-il à mi-voix, et que je ne te revoie plus !
— Nous devons pourtant nous rencontrer encore, dit Tâme .
Sa voix était grêle et avait le son d'une flûte; ses lèvres remuaient à peine.
— Comment cela se peut-il ? s'écria le jeune pêcheur, tu ne vas pas me suivre, n'est-ce pas, dans les profondeurs de la mer ?
— Une fois tous les ans, je reviendrai ici et je t'appellerai, dit l'âme. Il se peut que tu aies besoin de moi.
— Et pourquoi cela?... Mais qu'il soit fait selon ton désir 1
Et il se précipita dans les vagues ; et les tritons soufflaient dans leurs cornes et les petites sirènes s'avançaient à sa rencontre, jetant leurs bras autour de son cou, et elles le baisaient sur les lèvres.
Il6 LA MAtSON DES 6RENADË8
Et Tâme restait sur la plage déserte, les regardant. Et quand ils eurent plongé dans l'a mer, elle s^'en alla en pleurant à travers les marais.
Et, après une année, Târae descendit au:
rivage de la mer et appela le jeune pécheur.
Il sortit des profondeurs et dit :
— Pourquoi m'appelïes-tu donc ?
Et l'âme lui répondit :
— Approche! que je puisse te parfer, car j'ai vu bien des choses merveilleuses.
Et il' approcha, se coucha dans un bas-fond, et, appuyant sa tête sur sa main, il écouta.
Et Fâme lui dit :
« Après que je t'ai quitté, je me tournaivers l'Orient et je voyageai. De l'Orient vient la toute Sagesse» Six jours je voyageai et le ma-
LE PéGHBUR fiT SON AMS i47
tin du septième jour, j'anriyai à une coilin* qui est dans le pays des Tartares. Je n'assis à Tombre d'uu tamarin pour m'abr^ter im soleil. Le sol était desséché par la chaileitr. Des gens allaient et Tenaient dans la plaine eo»me des mouches sur un plat de cuivre poli.
« Quand arriva le milieu du jour, un nuage de poussière s'éiera du sol plan. Bu le voyant,les Tartares tendirent leursarcs peints, sautèrent sur leurs petits chevaux et s^avancèrent à sa rencontre au galop. Les femmes s'enfuirent en criant vers les chariots et se cachèrent derrière les rideaux de feutre,
a Au crépuscule, les Tartares revinrent :
mars cînq^ d'entre eux manquaient, et de ceux qui rentraient, plusieurs étaient blessés. Ils attelèrent feurs chevaux aux chariots et s'en allèrent précipitamment. Trois chacals sortirent d'une caverne et les regardèrent* Ils
humèrent le vent et partirent dans la direction opposée.
(( Quand la lune se leva, j'aperçus les feux d'un campement dans la plaine et j'allai dece côté. Une troupe de marchands étaient assis en cercle sur des tapis. Les nègres qui les servaient étaient en train de fixer des tentes en peaux tannées sur le sable et d'élever une haute muraille de défense avec des poiriers épineux.
(( Commie je m'avançais, le chef des marchands se leva, tira son épée et me demanda ce que je venais faire. Je répondis que j'étais un prince dans mon pays et que je m'étais échappé des mains des Tartares qui avaient voulu faire de moi leur esclave. Le chef sourit et memontracinq têtes fichées sur de longues tiges de bambou. Puis il me demanda qui était le prophète de Dieu et je répondis :
— « Mahomet ! >
« Quand il entendit ienomdu fauxprophète, il s'inclina, puis il me prit par la main et me plaça à ses côtés. Un nègre m'apporta un peu de lait de jument dans une tasse en bois, ainsi qu'un morceau d'agneau rôti.
« A l'aube, nous nous mîmes en route. J'étais installé sur un chameau au poil roux, à côté du chef, et un coureur allait devant nous, portant une lance.Les hommes de guerre marchaient de chaque côté et les mules suivaient avec les bagages.
« Il y avait quarante chameaux dans la caravane et les mules étaient en nombre double.
« Nous passâmes du pays des Tartares dans
le pays de ceux qui maudissent la lune. Nous
vîmes les griffons gardant leur or dans les
rochers blancs et les dragons squameux
qui dormaient dans leurs cavernes. En pas-
sant les montagnes, nous retenions notre respiration de peur que la neige ne se détachât des hauteurs et chacun portait unvoiiede gaze devant les yeux. Comme nous allions par les vallées, les Pygmées tirèrent sur nous du creux des arbres et quand vint la nuit nous entendîmes le roulement du tambour des sauvages. Lorsque nous arrivâmes à la touir des singes, nous plaçâmes des fruits devant eux et lis ne nous firent aucun mal. Quand nous fûmes à la tour des serpents, nous leur donnâmes du lait chaud dans des vases d'airain et ils nous laissèrent passer. Trois foiâ pendant notre voyage nous touctâmes les rives de rOxus. Nous le traversâmes sur des radeaux de bois portant de grandes outres en cuir soufflé. Les hippopotames se précipitèrent furieux contre nous et cherchèrent à
LE PÉCHEUR ET SON AME l51
nous dévorer. En les voyant, les chameaux tremblaient.
« Les rois de chaque cité levaient des péages sur nous, mais ne voulaient pas nous laisser |)asser les portes. Ils nous jetaient du paiii par-dessus les murailles, des petits gâteaux cuits dans du miel et des gâteaux de fine farine remplis de dattes. Pour chaque centaine de pdniers nous donnions un grain d'ambre.
(( Quand les habitants des villages nous voyaîeni arriver, ils empoisonnaient les puits, et fuyaient sur le sommet des montagnes.
Nous luttâmes contre les Slagadaïs qui naissent vieux et deviennent de plus en plus jeunes, d*année en année, pour mourir quand ils sont tout petits enfants ; avec les Laktrois qui se disent issus des tigres et qui se teignent en jaune et en noir; avec les Aurantes
qui exposent leurs morts au sommet des arbres et vivent en de sombres cavernes, de peur que le soleil, leur dieu, ne les frappe; avec les Krimnians qui adorent un crocodile auquel ils donnent des pendants d'oreilles en verre et qu'ils nourissent de beurre et de jeu. nés poulets ; avec les Agazoubans qui ont des faces de chiens; avec les Sibans, qui ont des sabots de chevaux et qui sont plus rapides que n'importe quel coursier. Un tiers de la caravane périt dans les combats et un autre tiers mourut d'épuisement. Les survivants murmuraient contre moi et disaient que je leur avais jeté un mauvais sort. Je pris une vipère à cornes de dessous une pierre et je la laissai me piquer. Quand ils virent que je n'en ressentais aucun mal, ils commencèrent à s'elîrayer.
« Dans le courant du quatrième mois, nous
atteignîmes la cité de Illel. Il était nuit lorsque nous arrivâmes au petit bois qui est en dehors des murailles et la température était accablante, car la lune voyageait dans le Scorpion. Nous cueillîmes des grenades mûres, nous les ouvrîmes et bûmes leur jus sucré. Puis nous nous installâmes sur nos tapis pour attendre le lever du jour.
« A Taube, nous nous levâmes et nous frappâmes à la porte de la cité. Elle était faite de bronze rouge et portait des sculptures représentant des monstres marins ainsi que des dragons ailés. Les gardes nous observaient du haut des retranchements et nous demandèrent ce que nous venions faire. L'interprète de la caravane répondit que nous arrivions de Tîle de Syrie avec beaucoup de marchandises. Ils choisirent des otages parmi nous et
dirent qu'ils pous ouvriraient les portes à ipidi : jusqup-li nous devions attendre.
« Lorsqu'il fut midi, ils ouvrirent la porte : ^ notre entrée, }e peuple se précipita enfouie hors des maisons pour nous voir etup prieur parcourut la ville, soufflant dans une conque. Nous nous a^rrêtàmes sur la place 4u marché; les nègres déficelèrent les ballots de costumes façonnés et ouvrirent les coffres en bois de sycon^Qre. Pt quand ils eurent fini leur besogne, l§s marchands étalèrent leurs marçhancH^es étranges, le lingp cir^ yenant ^'Pgypte et les toiles du pays des Ethiopî^n^, les éponges pourpres (Ip Tyr^ ÏS? tentures bleues de Sidon, les po^pes d'aipbre frpiçl, les Yf^s^s en verre fin, et les curieux Qt|jet§ PR argile cuite. Du haut ^'nn toit^ un grpupe ^6 femmes nous regardait. L'une J^'^utre ^Jleg avait un masque en cuir doré.
lE PÊCHEUI^ ET SON AME 155
« Et, le premier jour, les prêtres arrivèrent et tre^flquèrent avec nous ; le second jour vinrent les nobles, et le troisième, les artisans ainsi que les esclaves. Et telle est leur manière d'agir avec les marchands tout le temps qu'ils séjournent parmi eux.
« Et nou§ restâmes là toute une lune ; vers son déclin^ comme je m'ennuyais, j'allais, vaguant par les rues de la cité, et j'arrivai dans le jardin où était le Dieu qui la protégeait. Les prêtres en robes jaunes circ^l^ient silencieusement sous les arbres verts, et sur un dallage de marbre noir il y avait un temple rouge rosé où était vénéré le dieu. Les portes étaient de laque poudrée, sur laqypUe étaient figurés des taures^ux et des pf^Ofls en or poli ou repoussé. Les tuiles du toit étaient en porcelaine vert de mer et les larmiers faisant saillie étaient festonnés
de clochettes. Quand passaient les pigeons blancs, ils frôlaient de leurs ailes les cloches et les faisaient sonner.
(( Devantle temple, il y avait un bassin d'eau claire dallé d'onyx veiné. Je me couchai à côté du bassin et de mes doigts pâles je touchai les larges feuilles des arbres. Un des prêtres s'avança et se plaça derrière moi. Il portait aux pieds des sandales, Tune en peau tendre de ^serpent, l'autre en plumes d'oiseau. Sur sa tète était une mitre de feutre* noir décorée de croissants en argent. Sept croissants jaunes étaient figurés dans le tissu de sa robe et sa chevelure frisée était teinte d'antimoine.
« Après quelques instants de silence, il m'adressa la parole et me demanda ce que je désirais.
« Je lui répondis que mon désir était de pouvoir contempler le Dieu.
— « Le Dieu est allé à la chasse », dit le prêtre, en me regardant d'un air étrange avec ses petits yeux obliques.
— « Dites-moi dans quelle forêt et je chevaucherai avec lui », répondis-je.
« Il peigna les douces franges de sa tunique avec ses ongles très longs et en pointe.
— « Le Dieu dort », fit-il à mi-voix.
— « Dites-moi où, et je veillerai à son chevet », répondis-je.
— (( Le Dieu assiste à la fête », fit le prêtre.
— « Si le vin est sucré, je boirai avec lui ; s'il ne l'est pas, je boirai avec lui aussi », fut ma réponse.
(( Le prêtre inclina la tête, tout étonné, et, me prenant par la main, il me fit lever et me conduisit dans le temple.
Dans la première salle je vis une iflole sur un trône de jaspe orné de grandes perles ii'Orient. L'idole était d'ébèn© sculptée et avait la hauteur d'un homme. Sur son front il y avait un rubis et de l'huile épaisse tombait goutte à goutte de ses cheveux sur ses cuisses. Ses pieds étaient rouges du sang d'un chevreau fraîchement immolé, et il portait à ses reins une ceinture dq cuivre ornée de sept béryls.
« Et je dis au prêtre :
— « Est-ce là le Dieu ? »
$ Pt il me répondit :
— f Oui, c'est le Dieu. »
— « ifontre-moi le Dieu, m'écriai-je, pu sûrement je te tue. »
« p^j pomme je prens^is s.a m^inj e}le devint morte.
« Et le prêtre m'implora, disant :
LE PÊCHf:UR ET SON A^B ^^9
— « Que mon seigneur veuille bien guérir son serviteur, et je lui montrerai le Dipu, w
çç Et je diriges^i mon haleine sur sa piain, et elle reprit vie : le prêtrp se mit à trembler et me conduisit dans la seconde sallp. Là, je vis une idole sur un lotus dp jade q^p soutenaient de grandes émeraudes. li'idole était d'ivoirp sculpté pt deux fois plus hautp que la statpre d'un homme. S^ir son front il y aya^î une çhrysolithe, et sa poitrine était barbouillée de myrrhe pt de cinnamome. Dans une main, elle tenait up sceptre recoprbé pn jade et dans Tautre une boule de cristal. Elle portait des chaussures d'airain pt autour de son col épais il y avait uft pollier (le sélénites.
« Et je dis au prêtre :
-^ (j Est-ce là le Dieu ? i
i Ç!^ i\ me répondit :
■7- i C'est le Dieu. )|
— « Montre-moi le dieu, m'écriai-je, ou sûrement je te tuerai. »
€ Et je touchai ses yeux et il devint aveugle. « Et le prêtre m'implora, disant :
— « Que mon seigneur vçuille bien guérir son serviteur et je lui montrerai le Dieu. »
€ Je dirigeai mon haleine sur ses yeux : ils revirent la lumière ; le prêtre, de nouveau, se prit à trembler et me conduisit dans la troisième salle. Et là, il n'y avait pas d*idole, ni de statue d'aucune sorte, mais seulement un miroir en métal de forme ronde, sur un autel de pierre.
« Et je dis au prêtre : »
— « Où est le Dieu ? » « Et il me répondit :
— « Il n'y a pas de Dieu ; mais il y a ce miroir, que tu vois, et qui est le miroir de la Sagesse. Il réfléchit toutes choses qui
sont sur terre et dans le ciel, excepté la face de celui qui regarde dedans. Cela il ne le réfléchit pas, de sorte que celui qui regarde dedans peut devenir sage. Il y a encore là d'autres miroirs, mais ce sont les miroirs de rOpinion. Seul celui-ci est le miroir de la Sagesse. Et ceux qui possèdent ce miroir connaissent tout: rien ne leur est caché. Et ceux qui ne le possèdent point ignorent la Sagesse. C'est donc là le Dieu que nous adorons. »
« Et je regardai dans le miroir, et c'était tout comme le prêtre Tavait dit.
(( Et je fis une chose étrange ; mais mon acte t'importe peu, car, dans une vallée qui n'est pas à plus d'une journée d'ici, j'ai caché le miroir de la Sagesse. Permets seulement que je rentre en toi et que je te serve de nouveau, et tu seras plus sage que tous les
sages et la Sagesse sera tienne. Souffre seulement que je rentre en toi et personne ne sera aussi sage que toi. y> Mais le jeuhe pécheur se mit à rire :
— L'Amour vaut mieux que la Sagesse, s'écria- t-il, et la petite sirène m'adore,
— Oh ! non ; il n'y a certes rien de supérieur à la Sagesse, dit Tâme.
— L'Amour vaut mieux, répondit le jeune pécheur, et il teplotigea dans là ttler profonde, et Tâme s'en alla en pleuf^int à travers les marais.
Et, après que la seconde aiinée se fut écoulée, l'âme descendit sur le rivage de la mer et appela le jeune pêcheur; il arriva des profondeurs, et dit :
— Pourquoi donc m'appelles-tu ?
Et l'âme répondit :
Lfe PÉCHEUR ET SON AME 163
^^ Approche, que je puisse te parler, car j*ài vu des choses rtierveilleuses.
Et il vint plus près, se coucha dans un basfond, inclina sa tête sur sa main, et écouta.
Et l'âme lui dit :
(( Après que je t'ai quitté, je me suis tournée vers le Sud, et je me suis mise en route. Du Sud vient tout ce qui est précieux. Six jours, je voyageai sur les grand'rotites qtil conduisent à la cité d'Ashter ; suHes granderoutes couvertes de pOussiète rôuge par où les pèlerins ont coutume d'aller, j'allai et le matin du septième jour je Regardai, et voilà que la cité était à mes pieds, car elle était dans une vallée.
« 11 y a neuf portes à cette cité, et devant chacune de ces portes est un cheval de bronze qui hennit lorsque les Bédouins descendent
des montagnes. Les murailles sont revêtues de plaques de cuivre et les tours de guet ont des toitures d'airain.
« Dans chacune des tours est un archer avec un arc à la main. Au lever du soleil, il lance une flèche contre un gong, ^t au coucher du soleil il souffle dans une trompe de corne.
«Commeje voulais entrer, les gardes m'arrêtèrent et me demandèrent qui j'étais. Je répondis que j'étais un derviche et que j'étais en route pour la Mecque, où se trouvait un voile vert sur lequel le Koran avait été brodé en lettres d'argent par les anges. Ils furent remplis d'étonnement et me prièrent d'entrer.
« A l'intérieur, on dirait un b azar. Vraiment, tu aurais dû être avec moi. Par le travers des rues étroites de jolies lanternes en papier voltigent comme des papillons. Quand le vent souffle sur les toits, elles s'élèvent et s'abais-
sentcomme des bullesde couleur. Devantleurs échoppes sont installés les marchands sur des tapis de soie. Ils ont des barbes noires toutes droites et leurs turbans sont couverts de sequins d'or ; de longues files d'ambre et de noyaux de pêche sculptés coulent doucement entre leurs doigts frais. Certains d'entre eux vendent du galbanum, du nard et de curieux parfums qui viennent des îles de rOcéan Indien ; ils vendent aussi de l'huile épaisse de roses rouges, de la myrrhe et de petites gousses en forme de clous. Lorsqu'on s'arrête pour leur parler, ils jettent des pincées d'encens sur un brasier de charbon de bois afin de parfumer l'atmosphère autour d'eux. Je vis un Syrien qui tenait en main une très mince baguette comme un roseau. Des spirales de fumée grise en sortaient et l'odeur
de cette baguette qui brûlait ressemblait à
celle des fleurs d'amandier au printemps.
D*autres vendaient des bracelets d'argent tout couverts de turquoises d'un bleu crémeux et des anneaux en fil de cuivre bordés de petites perles, des griffes de tigres montées sur or et des griffes de ce chat couleur d'or qu'on nomme léopard, montées de même façon ; des pendants d'oreilles en émeraude et des bagues de jade. Des échoppes où l'on servait du thé arrivait le son des guitares et les fumeurs d'opium avec leurs faces blanches qui sourient regardaient les passants.
« Vrai, tu aurais dû être avec moi. Les vendeurs de vin se frayaient, à coups de coude, un chemin dans la foule, portant sur leurs épaules de grandes peaux noires. La plupart vendent le vin de Schiraz, qui est doux comme le miel. Ils le servent dans de petites tasses en métal et posent dessus des feuil-
les de roses. Sur la place du marché sont installés les fruitiers qui vendent toutes espèces de fruits : des figues mûres, avec leur chair comme meurtrie et pourpre , des melons sentant le musc et jaunes comme des topazes, des citrons et des pommes roses, des grappes de raisins blancs, de rondes oranges couleur d'or rouge et des citrons ovales couleur d'or vert. Une fois je vis passer un éléphant, son corps était teint de vermillon et de safran, et sur ses oreilles il y avait un filet encordons de soie écarlate. Il s'arrêta devant l'une des échoppes et se mit à manger des oranges : le marchand se contentait de rire. Tu ne peux t'imaginer quels drôles de gens ce sont. Quand leur humeur est joyeuse, ils vont chez les vendeurs d'oiseaux et en achètent un dont ils ouvrent la cage pour que le plaisir de cette liberté donnée s'ajoute à
leur joie ; quands ils sont d'humeur triste, ils se frottent d*épines pour ne rien perdre de leur tristesse.
« Un soir, je rencontrai plusieurs nègres transportant à travers le bazar un lourd palanquin. Il était fait de bambou doré et les montants étaient de laque couleur vermillon et ornés de paons en bronze. Aux fenêtres il y avait des rideaux de mousseline sur lesquels étaient brodées des ailes de scarabées et de mignonnes graines d'orge : lorsqu'il passa, j'aperçus une Circassienne au visage pâle qui me regarda et m'adressa un sourire.
Je suivis le palanquin ; les nègres pressèrent le pas avec une expression de visage menaçante. Mais je n'en avais cure. Je me sentais pris dune ardente curosité.
« Enfin, ils s'arrêtèrent aune maisonblanche de forme carrée. Il n'y avait pas de fenêtres
à cette maison, mais seulement une petite porte qu'on eût dit l'entrée d'une tombe. Ils reposèrent le palanquin sur le sol et agitèrent trois fois un marteau de cuivre. Un Arménien en caftan de cuir vert regarda par le guichet, et quand il vit les arrivants, il ouvrit la porte, étendit un tapis et la femme sortit du palanquin. En entrant elle se retourna et me sourit de nouveau. Je n'avais jamais vu de visage aussi pâle.
« Quand la lune se leva, je retournai au même endroit et je cherchai la maison ; mais elle ne s'y trouvait plus. Voyant cela, je sus qui était la femme, et pourquoi elle m'avait souri.
(( Vrai, tu aurais dû être avec moi. A la fête de la nouvelle lune, le jeune Empereur sortit de son palais et se rendit à la mosquée pour la prière. Sa chevelure et sa barbe étaient
teintes de rose et ses joues étaient poudrées de fine poussière d'or. Les plantes de ses pieds et les paumes de ses mains étaient toutes jaunes de safran. Au lever du soleil il sortit de son palais dans une robe d'argent et au coucher du soleil il revint dans une robe d'or. Le peuple se prosternait et se cachait le visage, mais je ne voulus pas faire comme tout le monde. Je me trouvais près de l'étalage d'un marchand de dattes et j'attendais .
« Lorsque l'Empereur m'aperçut, ses sourcils peints se froncèrent : il s'arrêta. Je ne bougeai pas et ne lui rendis point hommage.
La foule était stupéfaite de mon audace ; l'on me conseillait de quitter en hâte la cité. Je ne fis pas attention à ce conseil et continuai ma route pour aller m'asseoir près de ceux qui vendaient des idoles étrangères et qui,
pour leïait de ce commerce, étaient détestés. Quand je leur racontai ce que j'avais fait, chacun me donna une idole et me pria en grâce de m'éloigner.
« Ce soir-là, tandis que j'étais étendue sur un coussin dans le salon de thé situé rue des Grenades, les gardes de TEmpereur firent irruption et ôe saisirent de moi pour me conduire au palais. Lorsque je fus entrée, ils fermèrent toutes les nortes avec une chaîne.
A l'intérieur, il y avait une grande cour entourée d'arcades. Les murs étaient d'albâtre, avec, çà et là, des plaques de porcelaine bleue et verte. Les piliers étaient de marbre couleur fleur de pêcher. Je n'avais jamais vu rien de pareil.
« Tandis que je traversais la cour, deux femmes voilées me regardaient d'un balcon :
elles me jetèrent des malédictions. Les gardes
pressèrent le pas ; le bout de leurs lances sonnait sur les dalles polies. Ils ouvrirent une porte d'ivoire sculpté, et je me trouvai dans un jardin bien arrosé et disposé en sept terrasses. Il était planté de tulipes en forme de coupes, de belles-de-nuit, et d'aloès argentés. Comme un svelte roseau de cristal, une fontaine jaillissait dans Tair moite. Il y avait des cyprès, pareils à des torches éteintes. Sur Tun deux, un rossignol chantait. « A l'extrémité du jardin se trouvait un petit pavillon. A notre approche deux eunuques sortirent et se dirigèrent vers nous. La marche faisait ballotter la graisse de leurs membres : curieusement ils fixèrent sur moi leurs yeux aux paupiôresjaunes. L'un d'eux prit à part le capitaine des gardes et chuchota quelque chose à son oreille. L'autre ne cessait de mâchonner des pastilles de senteur
qu'il prenait avec des gestes précieux dans une petite boîte ovale en émail lilas.
« Après quelques instants, le capitaine des gardes renvoya ses hommes. Ils s'en retournèrent au palais, suivis lentement par les eunuques, qui, en passant, cueillaient aux branches les mûres sucrées. Une fois, le plus âgé des deux se retournaet me lança un mauvais sourire.
(( Le capitaine des gardes me conduisit vers la porte du pavillon ; j'avançai sans trembler et, écartant le lourd rideau, j'entrai.
« Le jeune empereur était étendu sur un lit formé de peaux de lion teintes ; un gerfaut était perché sur son poing. Derrière lui se tenait un Nubien avec un turban orné de cuivre, nu jusqu'à la taille et portant à ses oreilles fendues de lourds anneaux. Sur une table
à côté de lui était posé un grand cimeterre d'acier.
« Quand Tempereur me vit entrer, il prit un air irrité, et me dit :
— « Quel est ton nom ? Ne sais-tu point que je suis l'empereur de cette cité ? >
« Mais je ne répondis pas un mot.
« Il indiqua d'un geste le cimeterre \ le Nubien s'en saisit et, prenant un élan, me frappa avec une grande force. La lame siffla à travers moi et ne me fit aucun mal. L'homme tomba en convulsions sur les dalles et, quand il se releva, ses dents claquaient de terreur : il alla se cacher derrière le lit,
(( L^empereur sauta de sa couche et,prenant un javelot dans une panoplie, le lança sur moi.. Je l'arrêtai dans son vol et brisai le bois en deux. Il me décocha une flèche, mais j'élevai les mains et l'arrêtai aussi.
« Alors il tira un poignard de sa ceinture en cuir blanc et le plongea dans le cou du Nubien, afin que Tesclave ne pût révéler la faiblesse de son maître.
f L'homme se tordit comme un serpent écrasé et des bulles d'écume rouge apparurent à ses lèvres.
« Aussitôt que l'esclave fut mort, l'empereur se tourna vers moi, et, après avoir essuyé la sueur qui perlait à son front avec une petite serviette de soie brodée et pourpre, il me dit :
— « Es-tu un prophète que je ne puisse te faire aucun mal ou un fils de prophète que je ne puisse te toucher? Je t'en prie, quitte ma ville dès ce soir, car, tant que tu es ici, ce n'est pas moi qui règne en maître sur elle. »
« Et je lui répondis :
— « Je m'en irai si tu me donnes la moitié de ton trésor. Donne-moi la moitié de ton trésor, et je m'en irai. >
« Il me prit par la main et me conduisit au dehors dans le jardin. Quand le capitaine des gardes m'aperçut, il fut stupéfait. Lorsque les eunuques me virent, leurs genoux furent secoués de frissons et ils tombèrent sur le sol, terrifiés
« Il existe dans le palais une salle qui a huit murailles de porphyre rouge et un plafond de bronze imbriqué d'où pendent des lampes. L'empereur toucha une des murailles et elle s'entr'ouvrit : nous descendîmes un corridor éclairé par de nombreuses torches.
Dans des niches, de chaque côté, il y avait de grandes jarres à vin remplies jusqu'aux bords de pièces d'argent. Lorsque nous eûmes atteint le centre du corridor, Tempe-
reur prononça le mot qui ne peut pas être prononcé, et une porte de granit oscilla au moyen d'un ressort caché : l'empereur mit ses mains devant ses yeux pour ne pas être aveuglé.
« Tu ne pourrais croire combien merveilleuse était cette salle. Il y avait d'immenses carapaces de tortues pleines de perles et de pierres de lune, d'une dimension extraordinaire, d'autres étaient remplies de rouges rubis. L'or était rassemblé dans des coffres en peau d'éléphant et la poussière d'or dans des bouteilles de cuir. Il y avait des opales et des saphirs,ceux-cidansdescoupes de jade, celleslà dans des coupes de cristal. De rondes émeraudes étaient rangées sur de minces plats en ivoire, et dans un coin il y avait des sacs en soie, remplis, les uns de turquoises, les autres de béryls. En des défense
d'ivoire étaient amassées de pourpres améthystes ; en des cornes de bronze des chalcôdoines et des sardoines. Aux piliers, qui étaient en bois de cèdre, étaient suspendus des colliers d'yeux de lynx jaunes. Sur des boucliers ovales et plats, c'étaient des escarboucles vertes et rouges, couleur de vin et couleur d'herbe. Et je ne t'ai décrit que la dixième partie de ce qui se trouvait là.
€ Et quand l'empereur eut retiré ses mains de devant ses yeux, il me dit :
— « Voici la salle du trésor; la moitié de ces richesses sont tiennes, ainsi que je t'en ai fait la promesse. Et je te donnerai trois chameaux avec leurs conducteurs : ils obéiront à tes ordres et porteront ce qui t'appartiendra de ceci dans n'importe quelle partie du monde où tu désireras te rendre. Et tout sera réglé ce soir, car je ne voudrais pas
que le soleil, qui est mon père, vît qu'il y a dans ma cité un homme supérieur à ma puissance. »
« Mais je lui répondis ;
— « L'or qui est là est à toi et Targent aussi est à toi, à toi sont les précieux joyaux et les objets de prix. Quant à moi, je n'ai besoin de rien. Je n'accepterai donc rien de toi, sauf cette petite bague que tu portes à ton doigt. J>
€ Et l'empereur prit un air irrité :
— « Ce n'est qu'un anneau de plomb, s*écria-t-il, il n'a aucune valeur. Prends donc la moitié du trésor et va-t'en de ma cité ! 'h
— « Nullement, répliquai -je, je ne prendrai rien que celte bague de plomb, car je sais ce qui est inscrit à l'intérieur et le motif de cette inscription. y>
« Et Tempereur se mit à trembler et tùe dit d'une voix suppliante :
— « Prends tout mon trésor et va-t'en de ma cité ! La moitié de ce qui m'appartient encore sera pour toi. »
« Et je fis une chose étrange; mais ce que je fis t'importe peu, car dans une caverne qui n'est pas à plus d'une journée de marche d'ici, j'ai caché l'anneau de la Richesse. Il n'est pas à plus d'une journée de marche d'ici, et il attend ta venue. Celui qui possède l'anneau est plus riche que tous les rois du monde. Viens-donc et prends-le : tous les trésors de la terre seront tiens. »
Mais le jeune pêcheur se mit à rire :
— L'Amour vaut mieux que la Richesse, s'écria-t-il, et la petite sirène m'adore.
— Non, il n'y a rien de supérieur à la Richesse, dit l'âme.
LE PÊCHEUR ET SON AME i81
— L'Amour vaut mieux, répliqua le jeune pêcheur, et il replongea dans les profondeurs : l'âme s'en alla en pleurant à travers les marais.
Et, après que la troisième année se fut écoulée, l'âme redescendit sur le rivage de la mer et appela le jeune pêcheur ; il arriva des profondeurs et dit :
— Pourquoi m'appelles-tu ?
Et l'âme répondit :
— Viens plus près, que je puisse te parler, car j'ai vu des choses merveilleuses.
Et il vint plus près et se coucha dans un bas-fond ; il inclina la tête sur sa main et écouta.
Et l'âme lui dit :
« Dans une cité que je connais il y a une
auberge au bord d'une rivière. Là, je me suis assise parmi des marins qui buvaient une boisson composée de deux vins de différentes couleurs et mangeaient du pain d'orge et des petits poissons salés servis avec des feuilles de laurier et du vinaigre. Et tandis que nous étions là et que nous nous divertissions, entra un vieil homme portant un tapis de cuir et un luth qui avait deux cornes d'ambre. Et quand il eut déroulé son tapis sur le plancher, il fit vibrer avec une plume les cordes en métal de son luth et une jeune fille dont le visage était caché sous un voile arriva en courant et se mit à danser devant nous. Son visage était caché sous un voile de gaze ; mais ses pieds étaient nus. Nus étaient ses pieds, et ils se mouvaient sur le tapis comme de petits pigeons blancs.
Jamais je n'ai vu un spectacle aussi merveil-
leux, et la cité dans laquelle elle danse n*est qu'à une journée de marche d*ici. »
Et alors, quand le jeune pêcheur eut entendu les paroles de son âme. il se souvint que la petite sirène n'avait point de pieds et ne pouvait pas danser. Et un grand désir Tenvahit et il se dit en lui-même : Ce n'est qu'à une journée de marche d'ici, et je puis venir rejoindre ma bien-aimée facilement, après cela. Et il commença à rire, se mit debout dans le bas-fond et se dirigea vers le rivage. Et quand il eut atteint le sable sec de la plage, il rit de nouveau et tendit les bras à son âme. Et son âme jeta un grand cri de joie, courut à sa rencontre et entra en lui : le jeune pêcheur voyait couchée sur le sable devant lui, cette ombrede son corps qui était le corps de son âme.
Et son âme lui dit :
— Ne perdons pas de temps à rester ici, partons tout de suite, car les dieux de la mer sont jaloux et ils ont des monstres qui obéissent à leurs ordres.
Ils se hâtèrent donc, et toute la nuit ils voyagèrent sous les rayons de la lune, et tout le jour suivant ils voyagèrent sous les rayons du soleil : le soir de ce jour ils arrivèrent à la cité.
Et le jeune pécheur dit à son âme :
— Est-ce ici la cité où elle danse, la cité dont tu m'as parlé ?
Et son âme lui répondit :
— Non, c'est une autre, néanmoins entrons dans celle-ci.
Et ils entrèrent et ils allèrent par les rues : «l, tandis qu'ils passaient par la rue des
Joailliers, le jeune pêcheur vit une belle coupe d'argent à un étalage :
Et son âme lui dit :
— Prends cette coupe d'argent et cache-la.
Il prit 1^ coupe et la cacha dans les plis de
sa tunique : puis ils s'éloignèrent en toute hâte de la cité.
Et quand ils furent parvenus à une lieue de la cité, le jeune pécheur prit un air fâché, jeta la coupe et dit à son âme :
— Pourquoi m'as-tu ordonné de prendre cette colipe et de la cacher ? C'était mal de faire cela !
Mais son âme lui répondit :
— Va en paix ! va en paix !
Et, le soir du second jour, ils arrivèrent à une cité et le jeune pêcheur dit à son âme :
— Est-ce ici la cité où elle danse, la cité dont tu m'as parlé?
Et son âme lui répondit :
— Non, c'est une autre. Néanmoins, entrons dans celle-ci.
Et ils entrèrent et ils allèrent par les rues : et, tandis qu'ils passaient par la rue des Vendeurs de Sandales, le jeune pêcheur vit un enfant debout à côté d'une jarre d'eau. Et son Àme lui dit :
— Frappe cet enfant !
Et il frappa l'enfant au point que cehii-ci fondit en larmes ; et, après cela, ils s'éloignèrent en toute hâte de la cité.
Et quand ils furent parvenus à une lieue de la cité, le jeune pécheur se mit en colère et dit à son âme :
— Pourquoi m'as-tu ordonné de frapper Tenfant? C'était mal de faire cela.
Mais son âme lui répondit :
— Va en paix,va en paix !
LS PâGBËUR ET SON AME Wl
Et, le soir du troisième jour, ils arrivèreat à une cité, et le jeune pécheur dit à son àme :
— Est-ce ici la cité où elle danse, la cité dont tu m'as parlé ?
Et son âme lui répondit :
— il se peut que ce soit cette cité ; donc entrons-y I
Et ils entrèrent et ils allèrent par les rues ; mais nulle part le jeune pêcheur ne parvint à découvrir ni la rivière ni Tauberge qui se trouvait près d'elle. Et la foule le considérait avec curiosité ; il prit peur et dit à son âme :
— Partons d'ici, car la danseuse aux pieds blancs n'y est pas.
Mais son âme répondit :
— Non, restons : car la nuit est sombre et il y aura des brigands sur la route.
Il s'assit donc sur la place du Marché pour se reposer et, quelque temps après, arriva
un marchand dont la tête était couverte d'un capuchon et qui était vêtu d'un manteau en drap de Tartarie : il portait une lanterne de corne au bout d'un roseau.
Et le marchand lui dit :
— Pourquoi es-tu assis sur la place du Marché, puisque tu vois que tous les magasins sont fermés et toutes les marchandises empaquetées?
Et le jeune pécheur lui répondit :
— Je ne puis découvrir une auberge dans cette cité et je n*y ai aucun parent qui me puisse donner Thospitalité.
— Ne sommes-nous point tous de la même famille ? dit le marchand, et n'est-ce pas un seul Dieu qui nous a tous créés? Viens donc avec moi, car j'ai une chambre d'étranger.
Et le jeune pêcheur se leva et suivit le marchand à sa maison. Et, après qu'il eut
passé par un bosquet d'arbres à grenades et qu'il fut entré dans la maison^ le marchand lui apporta de Teau de rose dans un plat en cuivre pour qu'il se lavât les mains, ainsi que des melons mûrs afin qu'il pût étancher sa soif ; de plus, il plaça devant lui un bol de riz et un morceau de chevreau rôti.
Et quand il eut fini de manger et de boire, le marchand le conduisit à la chambre d'étranger et lui souhaita la bonne nuit. Et le jeune pécheur se confondit en remerciements, baisa l'anneau que son hôte portait au doigt et se jeta sur les tapis en poils de chèvre teints. Et après s'être enveloppé dans une couverture de laine d'agneau noire, il s'endormit.
Trois heures avant le lever du jour, et tandis qu'il faisait encore obscur, son âme l'éveilla et lui dit :
— Lève-toi et va à la chambre du marchandy dans la chambre môme où il est endormi, frappe-le et prends-lui son or, car
nous en avons besoin.
Et le jeune pêcheur se leva, se dirigea tout doucement vers la chambre du marchand :
sur les pieds du marchand il y avait un glaive recourbé et sur le plateau à côté du marchand étaient posées neuf bourses d'or. Il étendit la main et toucha le glaive : et en le touchant il éveilla le marchand qui sauta à bas de son lit et se saisit lui-même du glaive, criant au jeune pécheur :
— Tu rends donc le mal pour le bien? Tu veux donc répandre mon sang en récompense de l'intérêt que je t'ai montré ?
Et son âme dit au jeune pêcheur: « Tue-le ! » et il frappa jusqu'à ce qu'il tombât ; il se saisit des neuf bourses d'or, s'enfuit en toute hâte
LB PÉGHBUR BT SON AME iOl
par le bosquet d'arbres à grenades, et tourna son visage vers l'étoile qui est Tétoile du matin.
Et lorsqu'ils furent à une lieue de la cité, le jeune pécheur se frappa la poitrine et dit à son àme :
— Pourquoi m'as-lu ordonné de tuer le marchand et de prendre son or ? Sûrement, tu es le Mal en personne !
Mais son âme lui répondit :
— Va en paix I Va en paix !
— Non 1 s'écria le jeune pécheur, je ne puis aller en paix, car tout ce que tu m'as fait faire me semble odieux. Toi aussi, je t'ai en horreur; il faut que tu m'expliques pourquoi tu as agi de la sorte avec moi.
Et son âme lui répondit :
— Quand tu m'as fait sortir de toi, quand tu m'a» envoyée par le monde, tu ne me don-
i9â LA MAISON DES GRENADES
nas point un cœur, et c'est ainsi que j'ai appris toutes ces choses et que je m'en délecte.
— Que dis-tu là? fit à mi-voix le jeune pêcheur.
— Tu comprends, répliqua son âme, tu comprends fort bien. As-tu oublié que tu me refusas un cœur. Donc ne t'inquiète ni de toi, ni de moi ; mais va en paix, car il n'y a point de douleur dont tu ne puisses te débarrasser, ni de joie dont tu ne puisses jouir.
Et, quand le jeune pécheur entendit ces paroles, il se prit à trembler et dit à son âme :
— Oui, tu es vraiment le Mal en personne ; tu m'as fait abandonner mon aimée, tu m'as induit en tentation, tu m'as mené dans les voies du péché.
Et son âme lui répondit :
— As-tu donc oublié qu'en me détachant de toi et en m'envoyant par le monde tu ne
LE PÉCHEUR ET SON AME i93
me donnas point un cœur. Viens! nous irons dans une autre cité et nous nous amuserons, car nous avons neuf bourses d'or.
Mais le jeune pêcheur prit les neuf bourses d'or, les jeta par terre, et les piétina.
— Non, s'écria-t-il, je ne veux plus avoir rien à faire avec toi ; je ne veux plus t'accompagner nulle part : de même que je t'ai renvoyée autrefois, je te renvoie à présent, car tu as mal agi avec moi.
Et il tourna Le dos à la lune, prit le petit couteau dont le manche était en peau de vipère verte et se mit en mesure de découper à ses pieds cette ombre du corps qui est le corps de Tâme .
Et pourtant l'âme ne fut point détachée de lui ; elle ne fit aucune attention à son commandement, mais elle lui dit :
— Le charme que t'a indiqué la sorcière
n'agit plus pour toi : je ne puis plus te quitter, il te serait impossible de te débarrasser de moi. Une fois dans sa vie Ton peut renvoyer son àme, mais, si on la reprend, on doit la garder à jamais^ C'est là le châtiment et la récompense.
Et le jeune pêcheur pâlit, ses mains se crispèrent, il s'écria :
— C'était donc une fausse sorcière, puisqu'elle ne m'a point averti !
— Non ! répondit son âme, mais elle était fidèle à celui qu'elle adore et qu'elle ser* vira toujours.
Et quand le jeune pêcheur vit qu'il ne pouvait plus se débarrasser de son âme et que c'était une mauvaise âme qui devait habiter en lui à jamais, il tomba sur le sol, pleurant amèrement.
Et quand il fit jour, le jeune pécheur se releva et dit à son âme :
— Je lierai mes mains de telle sorte que je ne puisse faire ce que tu ordonneras ; je clorai mes lèvres de telle sorte que je ne puisse parler comme tu le veux ; je retournerai là où celle q«e j'aime a sia demeure.
Vers la mer je veux revenir, à la petite baie où elle a coutume de chanter ; je rappellerai, je lui confesserai le mal que j'ai fait et la façon dont tu as agi avec moi. y>
Et son àme^ pour le tenter, lui dit :
— Qui est-elle donc, cette bien-aimée, pour que tu désires si ardemment la revoir? Dans le monde il est des créatures bien plus belles ! Il y a des danseuses à Samaris qui dansent comme toutes les espèces d'oiseaux et d'ani-
maux. Leurs pieds sont teints de henné et dans leurs mains elles agitent des clochettes de cuivre. Elles rient en dansant et leur rire est plus clair que le rire de Teau. Viens avec moi, je te les montrerai. Pourquoi t'inquiéter de ce que tu crois être le péché ? Ce qui est bon à manger n'est-il pas fait pour le mangeur ? Y a-t-il du poison dans ce qui est doux à boire ? Ne t'inquiète pas, mais viens avec moi vers une autre cité ! Il y en a une petite, tout près d'ici, où se trouvent des jardins plantés de tulipiers. Et dans un de ces beaux jardins tu verras des paonnes blanches et des paons qui ont des poitrines bleues. Leurs queues, lorsqu'ils les étalent au soleil, ressemblent à des plats d'ivoire ou d'or.
Et celle qui les nourrit danse pour leur plaisir, parfois sur ses mains, et parfois sur ses pieds. Ses yeux sont teints d'antimoine
LE PÉCHEUR ET SON AME i97
et ses narines sont fines comme des ailes d'hirondelles. A Tune de ses mains est suspendue une fleur creusée dans une perle.
Elle rit tandis qu'elle danse et les bracelets qu'elle porte à ses- chevilles tintent comme des clochettes d'argent. Ne t'alarme plus ; viens avec moi dans cette cité !
Mais le jeune pêcheur ne répondit pas à son âme ; il ferma ses lèvres avec le sceau du silence ; avec une corde serrée il lia ses mains et s'en retourna d'où il était venu, à cette même petite baie où sa bien-aimée avait coutume de chanter. Et toujours son âme essayait de le tenter en chemin ; mais il ne répondait pas, ne voulant plus commettre aucune des mauvaises actions qu'elle lui conseillait, si grande était la puissance dé l'amour qui brûlait en lui.
Et quand il fut arrivé sur le rivage de la
mer, il délia la corde qui serrait ses mains, il enleva de ses lèvres le sceau du silence, et appela la petite sirène. Mais elle n'arriva point à son appel, bien que, tout le long du
jour, il rimplorât de venir.
Et son &me se moquait de lui, disant :
— Vraiment, quel bonl^eu?* est celui d'ai- Ufïex ! Tu ressembles & un homme qui, par un tçmp^ de disette, verserait de Tea^ dans une cruchp brisée. Tu délaisses ce que tv| çts et ' rien ne Vest donné en retour. Il vaudrs^it mieux pour toi de m*accompagner, car jp s^is où se trouve la vallée du Plaisir e\ çp qui s'y passç.
Mais le jeune pêcheur ne fépondit pas à son âme ; dans une fente ^P rpçbeçg U se construisit une hutte de br^^nchages^ pfttrelacés et y vécut tout l'espî^pe d'u^p ^W^^éQ- {ît, chaque matin, il appelait la sirène, et au
milieu 4u jour aussi il rappelait, et puis le soir son nom résopnait encore sur sps lèvres. Pourtant el{^ ue venait poipt de la mer à sa repcoptre ; xkxxWq part il Qe parvenait 4 r^percpvoir, biep qu'il phercbât dans tdutes les grottes, d^s les filotç verts, dws le^ p#tita« flaque^ l^^ssé^^ p^r k marie, et dans les sources qui fioot tout aufoud delà mer profond^.
^ toujours son â,me le tents^it, lui f^onseillaut l^ mal, lui murmurant à l'oreille des choses horribles. Pourtant elle pe parvenait p£^ à triompber de lui, si grande éts^it la farce de sop amour.
Et, apr^s que Tanpée se fut écpulée, l'Orne se dit ; J'ai tenté piQu maître en lui conseillant le mal et sou ^^fl^Qur a été plus fort que looi. Je vais le tenter autrement, eu lui
conseillant de faire le fcien, et il se peut qu'il veuille, alors, venir avec moi.
Donc elle s'adressa au jeune pécheur et lui dit: — Je t'ai décrit toutes les joies du monde et tu es resté sourd à ma voix. Permets que je t'en décrive, maintenant, les souffrances et il se pourra que tu veuilles m'écouter. Car, en vérité, la Douleur est la reine de ce monde, et nul être n'échappe à ses filets. Il y a des veuves qui portent la pourpre,il y en a qui sont en haillons. Çà et là, dans les marais, circulent les lépreux, et ils sont cruels les uns pour les autres. Les mendiants s'en vont par les routes et leurs besaces sont vides. Par les rues des cités vague la Famine et la Peste est assise â leurs portes. Viens, nous irons adoucir toutes ces souffrances ; nous ferons en sorte qu'elles ne soient plus ! Pourquoi rester ici, appelant ta bien-aimée, puisque tu vois qu'elle
ne répond pas à ton appel ? Et qu*est-ce donc que TAmour pour que tu le places si haut ?
Mais le jeune pêcheur ne lui répondit rien, si grande était la force de son amour. Et, chaque matin il appelait la sirène ; au milieu de chaque jour il l'appelait de nouveau, et le soir son nom résonnait encore sur ses lèvres. Pourtant elle ne se levait pas de la mer pour venir à sa rencontre et nulle part il ne parvenait à la découvrir, quoiqu'il cherchât dans les fleuves de la mer, dans les vallées qui sont en dessous des vagues, dans les flots que la nuit fait pourpres, dans les flots que Taube laisse gris.
Et, après que la seconde année fut écoulée, l'âme dit, vers le soir, au jeune pêcheur, tandis qu'il se trouvait tout seul dans sa hutte :
— Voyons ! je t'ai tenté par le mal, puis je t'ai tenté par le bien, et ton amour
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est plus fort que moi. C'est pourquoi je lie te tenterai pas plus longtemps : mais, je t'en prie, souffre que j'entre dans ton eœtii', de sorte que je ne fasse qu'un atec toi comme autrefois.
— Certainement, tu le peux, dit le jeune pêcheur, car pendant tous ces jours que, sans un cœur, tu parcourus le monde, tu dois avoir beaucoup souffert.
— Hélas ! s'écria Tâme, je ne puis trouver aucune entrée pour pénétrer on toi, tellement ton cœur est envahi par l'amour !
— Et pourtant je voudrais pouvoii* t'aider! fît le jeune pêcheur.
Et, tandis qu'il parlait, arriva de la mer un grand cri douloureux, comme ce cri que les hommes entendent quand un enfatht de la mer est mort. Et le jeune pêcheur bondit hors de sa hutte et courut au rivage. Et les
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vagues noires se précipitaient vers la plagie, portant avec elles quelque chose qui était plus brillant (Jue l'argent. C'était blanc comme le iressac, et comme une fleur cela flottait sur les vagues. Et le ressac prit cette chose aux vagues, et l'écume la prit au ressac, et le rivage la reçût, et le jeune pêcheur vit, gisant à ses pieds, le corps de la petite sirène. Morte à ses pieds, elle était, gisante.
Tout en larmes, comme quelqu'un qùè la douleur accable, il se jeta à terre auprès d'elle, baisa la froide rougeur de ses lèvres et joua avec l'ambre humide de sa chevelure. 11 se jeta auprès de la morte sur le sable, pleurant comme quelqu'un que la joie fait vibrer et avec ses bras hâlés il l'attira contre sa poitrine. Humides étaient ses lèvres, et il mit un baiser sur elles. Salé était le miel de sa
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chevelure, mais il le goûta avec une amertume bienheureuse. Il baisa les paupières fermées et le parfum d*air libre et sauvage contenu en ces coupes était moins salé que ses larmes.
Et devant cette morte il fit son acte de contrition. Dans les coquilles de ses oreilles il répandit le vin âpre de son récit. Il prit ses petites mains à son cou et avec ses doigts il toucha le lin roseau qui était sa gorge.
Amère, amère était sa joie exaltée et pleine d'étrange bonheur était sa souffrance.
La noire mer s'approchait et la blanche écume se lamentait comme un lépreux. Avec ses blanches griffes d'écume la mer s'étirait sur le rivage. Du palais du Roi de la mer vint un cri de deuil, encore, et au loin sur les flots les grands tritons soufflèrent de rauques appels dans leurs trompes.
— Fuis, dit ail pêcheur son âme, car de plus en plus la mer monte, et, si tu tardes encore elle va t' anéantir. Fuis ! j*ai peur pour toi, car je vois que de nouveau ton cœur est fermé aux conseils de ma raison par la puissance de ton amour. Fuis ! va te mettre en sûreté ! Car vraiment tu ne m'enverras plus sans un cœur dans un autre monde !
Mais le jeune pêcheur n'écoutait point son âme; s'adressantà la petite sirène, il lui dit :
— L'Amour est plus haut que la Sagesse, plus précieux que laRichesse,plus beau que ne sont les filles des hommes. Le feu est impuissant à le détruire, l'eau ne peut l'étancher. Je t'appelais à l'aube de chaque jour, et tu n'as point répondu à mon appel. La lune entendit résonner ton nom, et pourtant tu ne faisais pas attention à mes cris. Par malheur.
je t'avais abandonnée ; par fatalité je m'en étais allé voyager ! Et cependant, toujours ton souvenir aimé habitait en moi, toujours il subsistait aussi fort ; rien ne Pavait diminué, quoique j'eusse contemplé le mal, et quoique j'eusse contemplé le bien. Et maintenant que tu es mortfe, sûrement je m'en vais mourir aussi !
Et son âme le suppliait de fuir ; mais il ne voulait pas, si grand était son amour. Et la mer approchait, approchait, tentant de le couvrir de ses vagues . Et, voyant que là fin était proche, il couvrit de baisers fous les froides lèvres de la sirène, et le cœur qui était en lui se rompit.
Et, comme parla toute puissahce de l'Amour se rompait le cœur, l'âme, trouvant une voie libre, entra et s'unit à lui ainsi que jadis. Et la mer couvrit de ses vagues le jeune pécheur.
Et, le matin, le prêtre Tint pouf bénir la mer, car elle avait été agitée. Et avec lui s'avançaient les moines et les chantres, les porte-cierges et les balanceurs d'encensoirs ; et une grande foule les accompagnait.
Et, quand le prêtre arriva sur la plage, il vit le jeune pêcheur couché dans le ressac, étreignant contre lui le corps de la petite sirène. Et il se recula, avec un air irrité et, après avoir fait le signe de la croix, s'écria :
— Je ne bénirai point la mer ni rien de ce qu'elle porte. Maudit soit le peuple de la mer, maudits soient tous ceux qui ont commerce avec lui. Et quant à celui qui pour son amante oublia le respect de Dieu et qui est maintenant là avec sa maie fée, frappé par la colère du ciel, emportez son cadavre, empor-
tez aussi celui de sa compagne et enterrez- les dans le coin des réprouvés, sans placer de croix sur leur tombe, ni aucun signe, de telle sorte que Ton ne puisse savoir où ils gisent en la terre. Car maudits ils étaient pendant leur vie et maudits ils seront dans la mort !
Et la foule agit comme on lui en donnait Tordre et dans le coin des réprouvés, où il n'y a point d'herbe douce qui croît, on creusa une fosse profonde, et on y descendit ces choses mortes.
Et, après que la troisième année fut écoulée, un jour, qui était un jour de fête sainte, le prêtre se rendit à la chapelle pour montrer au peuple les blessures du Seigneur et lui parler de la colère divine.
El comme, ayant revêtu ses habits sacerdotaux, il était entré dans le chœur et s'inclinait devant l'autel, il vit que cet autel était couvert de fleurs étranges qui lui étaient inconnues. Etranges elles étaient, d'une curieuse beauté, et cette beauté le troublait, et leur parfum semblait doux à ses narines.
Et il ressentait de la joie en son cœur sans comprendre d'où elle venait.
Et, après avoir ouvert le tabernacle et encensé l'ostensoir qui s'y trouvait renfermé, après qu'il eut montré la belle hostie aux fidèles, et qu'il l'eut recachée sous le voile des voilesyil commença son allocution, qui devait avoir pour sujet le courroux du Seigneur.
Mais la beauté des blanches fleurs le troublait, leur parfum était doux à ses narines, et d'autres paroles sortirent de ses lèvres, non pas sur la colère divine, mais sur ce dieu
2iO LA MAISON DES GRENADES
dout le nom est TAmour. Et pourquoi il parlait ainsi, il n'ep savait rien.
Et quand il eut fini, la foule pleura, et le prêtre retourna à la sacristie, les yeipt emplis de larmes. Et les doyens entrèrent, le dévêtirent de l'aube, et lui enlevèrent la ceinture, le manipule et Tétole. {Ht il restait là, cop^me perdu en rêves.
Et, après que les dftyeqs Feurent 4évêtu, il les considéra et leqr dit :
— Quelles sont ces fleurs qui ornei^t l'autel et d'où viennent-elles?
Et ils répondirent :
— Quelles fleurs ce sont, il noi^s est impossible de le dire ; mais elles viennent du champ des réprouvés.
Et le prêtre commença à trembler, ^^etoi^rna à sa maison, et se mit en prières.
Et le matin, quand il fut à«peinejour, il
sortit avec les moines et les chantres, avec les porteurs de cierges et les balanceurs d'encensoirs, et une grande foule les accompagnait. On arriva sur la plage, et il bénit la mer, et toute la vie sauvage et libre qui est en elle. Les faunes aussi, il les bénit, les petits êtres qui dansent dans les forêts, et les créatures aux yeux brillants qui regardent à travers le feuillage des arbres, toutes les choses qui vivent dans le monde créé par Dieu il les bénit, et la foule était ravie de joie et d'extase. Et depuis, plus jamais dans le coin des réprouvés ne fleurirent fleurs d'aucune sorte ; le champ resta nu comme autrefois. Et plus Jamais le peuple de la mer ne vint dans la baie comme jadis, car il était allé vers une autre contrée du royaume des vagues.