I.E CAllIiSF.T : LES SECRÉTAIRES
qu'il a remplacé Leroy au milieu de 1638, a dû en foire autant. En pareille occasion, la maison médicale est réunie ', car si le médecin tient d'une main la poelette et do l'autre la chandelle entortillée que lui rend Berthereau, après l'examen delà veine à ouvrir, avant d'appliquer la ligature et de marquer de deux coups d'ongle la place de l'incision, il ne faut pas moins de deux aides pour tenir la poelette vide de réserve, l'échanger contre celle qui est remplie de sang et que fait passer Citoys, les déposer sur la table, donner îi l'opérateur la bande et les compresses, lorsr[ue le médecin a prononcé que la saignée est suffisante, emporter dans un lieu froid les poelettes remplies, soigneusement numérotées, pour l'examen du sang, verser ensuite au chirurgien l'eau fraîche de l'aiguière pour laver sa lancette, lui donner enfin la serviette pour l'essuyer ainsi que ses mains. Après la saignée, la Faculté interdit sévèrement de dormir-'; soit pour lutter contre la lassitude qui l'envahit, soit cpi'il se sente plus dispos par un phénomène d'autosuggestion dû à cette lassitude même, ou à la faiblesse qui est une dérivation à sa souffrance, le carilinal aime alors à causer : il entretient Berthereau de vieux souvenirs communs de jeunesse remontant aux années d'études au collège de Lisieux, ou de souvenirs encore vivaces des sièges de Ré et de la Rochelle, ou de la (in toute récente du P. Joseph : le moment du travail venu, le chirurgien a sans doute aussi pris la plume et remplacé ce soir-là. en partie au moins, le scribe accoutumé, l'apothicaire de la maison. Mais, par la nature de ses fonctions d'infirmier, l'on s'explique que ce soit ce dernier qui remplit normalement cette charge ; c'est Blouyn probal^lement que voulait désigner Tallemant, lorsqu'il parlait du n garçon apothicaire » qui couche d'habitude dans la chambre de Richelieu ; cette qualification même laisserait supposer qu'il n'avait pas encore remplacé Perdreau en titre, et il n'j' aurait rien d'improbable à ce qu'il le suppléât ainsi de nuit bien avant 1639; le fait même d'être désigné comme apothicaire de Son Eminence dans le Compte, bien qu'il ne figure pas encore à l'Etat des gages des domestiques en serait l'explication naturelle. Nous verrons plus loin que Blouyn s'éleva à une faveur stupéfiante ; il la dut certainement à ce concours subalterne donné au Cardinal, joint à une discrétion extrême; ces deux circonstances réunies ne contribuèrent assurément pas peu à sa fortune en le faisant regarder comme le dépositaire muet et le confident forcé des pensées les plus intimes de Richelieu, assistant à l'éclosion de ses idées, à la préparation de ses projets, comme un véritable compagnon
1. Dionis, Cours d'opération de chirurgie, Paris, 1777, 8« édit., p. Ii24 et suiv.
2. François Pedoue, Le bourgeois poli (Variétés hisl. et litt., t. IX, p. 189).
138 LA MAISON Dr CARDINAL DE RICIIELIEI"
de cpllulo (lù lo tiMvail prenait, par l'heure même où il s'accomplissait, quelque chose de mystérieux et de surhumain.
Séjournan <( faisant les alFaires » qui vient après les secrétaires, doit être rangé dans le Cabinet ; c'est évidemment le même personnage que « Nicolas Séjournant » porté à l'Ktat de la marine de 1635, comme commissaire ordinaire appointé à 300 livres '.
Dans cette liste, et au même emploi, figure un sieur de la Traversière dénommé ailleurs « honorable homme maistre Jean Hillaireau, sieur de la Traversière, faisant les alFaires de Monseigneur le Cardinal de Richelieu en Hrouage «; ce collègue de Séjournan est le régisseur du Cardinal pour tout ce qui concerne ce gouvernement ; les trois reçus de 1()28, 1631 et 1632 reproduits dans les Documents inédits nous initient au multiple détail (le ses fonctions; tantôt il avance des fonds pour des dépenses personnelles du Cardinal ordonnancées par le commandeur et gouverneur Amador de la Porte -'; ailleurs c'est un compte complet de gérance : recouvrements de toute nature, droits d'ancrage sur la rivière de Charente et au havre de Brouage, droit de passeports des vaisseaux, quartier de la pension due au Cardinal par Tévêque de Lu^on son successeur, droits sur le scel, revenus de terres et seigneuries, droits de vente du sel ; et aussi dépenses de toute sorte : les fortifications de Brouage, radoub de trois vaisseaux, monstres aux compagnies du Cardinal, frais de justice, etc. ■'*.
Comme nous l'apprend lerapportde d'Infreville en 1629, La Traversière ([ui faisait la perception de tous les droits maritimes en Brouage en envoyait régulièrement le produit au grand maître de la navigation. Par analogie, l'on jieut juger des fonctions de Séjournan non seulement à Paris, mais partout où le cardinal a des intérêts personnels et n'est pas représenté; perception des revenus, règlement de comptes, démarches auprès des hommes de justice, des notaires, des entrepreneurs, préparation de certains marchés, pourparlers pour acquisition d'immeubles. Séjournan avait eu comme prédécesseur dans la maison du Cardinal, Langloys qui fut plus tard impliqué dans la disgrâce de son frère, Fancan, et enfermé à la Bastille. Quehjues lettres que Richelieu lui adressait nous renseignent sur l'étendue des pouvoirs de cet agent; les deux premières,
{. Sourdis, (lorrexp., t. III, p. -TTl. Nicolas Séjuiiniaii figure aussi aux mêmes litres et appointements sur l'Etat des prévisions des pensions, gaffes, etc., des officiers delà marine pour 1037. AIT. étr., Mém. et doc. Fra;icp,V, H29, IT. 246-25S.