‹ La maison du péchéChapitre 3 sur 3 · JACQUINE PÉROU · texte numérisé non relu

JACQUINE PÉROU

LA MAISON DU PECHE 33l

« Ah 1 le maître est revenu!... Madame de Ghanteprie devait l'appeler à la rescousse. Les voilà tous contre moi, la mère, le précepteur, le curé, les Courdimanche, les dévotes et l'armée anonyme des honnêtes gens... Soit I Ils ne tiennent pas encore Augustin. »

Affolée tout à l'heure par des pressentiments, Fanny retrouvait l'énergie et la confiance, en face d'un ennemi réel. L'heure était passée des mélancolies et des larmes sans cause : il fallait agir, inventer un plan de bataille, opposer la ruse à la ruse, la force à la force. Qu'Augustin fût touché par les pleurs de sa mère et les discours de son ancien maître, qu'il déplorât son péché, qu'il regrettât ses engagements, c'était possible... « On le travaille, on lui enseigne l'attitude digne et contrite qu'il devra prendre devant moi ; on lui souffle les phrases qu'il devra me répéter. Déjà, ce bon, cet excellent M. Forgerus nous voit renonçant l'un à l'autre, noblement, comme au cinquième acte d'une tragédie... Titus et Bérénice ! Ahl malheureux Augustin, malheureux enfant qu'on harcèle avec le fantôme d'un Dieu Groquemitaine ! . . . Mais demain, je serai à Hautfort, et je n'aurai qu'un mot à dire... Vraiment, je serais bien sotte d'avoir peur... Peur de qui, de quoi?... De ce Forgerus?... N'ai-je pas les meilleures raisons d'être tranquille I... Je n'oubhe pas notre dernière journée de Rouvrenoir, les serments passionnés d'Augustin, ses caresses, notre adieu sous les tilleuls, et sa tendre, douce et jolie façon de dire: « Toute une vie, c'est un long bail, mon amour I... » Il m'a promis, il m'a donné toute sa vie.,. Et il me briserait, il me tuerait, pour satisfaire un fanatique et une vieille folle ! . . . Allons donc ! »

Elle passa la nuit à se rassurer malgré l'inquiétude lancinante qui, parfois, la piquait au cœur. Comme elle se levait, le lendemain, vers dix heures, un coup de sonnette retentit... « Une dépêche, sans doute, la réponse de Jacquine?... » Fanny attacha son peignoir, noua ses cheveux sur sa nuque, et courut ouvrir la porte. Un vieux monsieur, à lunettes, tout de noir vêtu, demanda madame Manolé.

— C'est moi, monsieur.

— Madame, je vous prie d'excuser l'incorrection d'une visite faite à cette heure matinale : plus tard, j'aurais craint de ne pas vous rencontrer... Je vous suis envoyé par M. de Chanteprie.

Fanny crut reconnaître le notaire de Hautforl, celui qu'elle avait vu, jadis, une fois, avec madame Lassauguette.

« C'est lui, pensa-t-elle. Ce monsieur a bien une figure de notaire... Que vient-il faire ici ?... Il a l'air sinistre, cet homme, avec sa redingote trop courte et ses lunettes d'argent... »

Pourtant, elle maîtrisa son trouble, et. de bonne grâce :

— Veuillez entrer dans l'atelier, monsieur, et n'en regardez pas trop le désordre : je vais partir pour un long voyage et ma maison est toute en désarroi.

L'inconnu s'assit. Il examinait les meubles, les dessins, les moulages, et Fanny elle-même, d'un air étrange.

Debout, sa robe blanche drapant à grands plis son corps libre, elle enfonçait une épingle dans la torsade croulante de ses cheveux. Son visage, affiné par la fatigue et le chagrin, délicat comme un bijou d'ivoire,

souriait, un peu incliné, avec une expression charmante de curiosité, de confusion et de pudeur.

— Alors, dit-elle en rougissant un peu, M. de Chanteprie vous envoie...

— Oui madame. Permettez-moi de me présenter moi-même. Vous connaissez mon nom : je suis M. Forgerus.

Le sourire s'effaça, les bras levés fléchirent... Fanny répéta :

— Monsieur Forgerus I

— L'ancien précepteur d'Augustin.

— Je sais... Que me voulez-vous ?

— Madame, je suis venu contre mon gré, sur la prière formelle de M. de Chanteprie... Ma présence, ici, peut vous paraître singulière... car, d'après les conveuances mondaines, nous devrions nous ignorer l'un l'autre... Cependant...

— Je vais vous mettre à l'aise, monsieur, et vous épargner un préambule oratoire... Votre nom seul me fait deviner la cause, et le but de votre visite. Ce n'est pas M. de Chanteprie qui vous envoie : c'est madame de Chanteprie.

— Madame, vous vous trompez: c'est bien Augustin de Chanteprie qui m'a chargé d'une mission délicate... pénible...

— Je ne comprends plus, monsieur, et je ne veux pas comprendre. Si M. de Chanteprie a quelque chose à me dire, qu'il vienne chez moi, qu'il parle luimême... Nous nous connaissons assez intimement pour nous passer d'intermédiaires... Vous auriez pu ne pas vous déranger, monsieur.

— Je vous le répète, madame, je suis venu contre

ma voloaté ; et votre émotion me révèle que vous avez compris...

Elle se prit à rire, de ce rire qui a les éclats de la colère et les secousses du sanglot.

— Si j'ai compris I... Vous venez, comme le père Duval dans la Dame aux Camélias, pour faire appel au noble cœur de la femme coupable 1... Vous venez me redemander Augustin de Ghanteprie, mon amant... Chemin faisant, vous avez préparé la tirade sentimentale et la tirade pathétique... Car je ne suis pas une fille ; on ne peut pas m'offrir de l'argent pour que je m'en aille : alors on me paie de belles paroles... Ohî c'est très simple!... Je prévoyais ça... J'ai compris tout de suite. . . Seulement, je ne suis pas une héroïne. . . Je n'ai pas un noble cœur... Et l'homme que j'aime, je le garde.

Elle débita cette réplique d'une haleine, presque sans comprendre ce qu'elle disait. Dès que M. Forgerus s'était nommé, elle avait senti une folie froide l'envahir, la dresser, méprisante et menaçante, devant cet homme.

Lui, très calme, passait la main sur sa barbe grise, l regardait Fanny comme un promeneur regarde, au Jardin des Plantes, la lionne tourner et gronder derrière les barreaux. Tout d'abord, l'accueil gracieux (le la jeune femme l'avait ému d'une sorte de compassion. Mais cette attaque furieuse, cette insolente ironie le débarrassaient de tout scrupule.

— Vous le gardez, c'est bientôt dit!... Et s'il veut vous quitter?

Il m'aime !

— 11 vous aime, soit!... Mais non plus avec celte

égoïste et sensuelle passion qui le fit si longtemps votre esclave. Ses yeux se sont ouverts, enfin. Il voit sa faute et la vôtre, son malheur et le vôtre, son intérêt et le vôtre.

— Il m'aime I

— Il voit sa mère mourante, prête à le maudire, ses amis consternés, son âme perdue pour vous et par vous.

— Il m'aime ! il m'aime ! cria Fanny d'une voix déchirante.

— Cet amour était enfoncé au plus secret de son âme, au plus vif de sa chair. En l'arrachant, Augustin a cru mourir. La blessure saigne encore, mais j'y ai porté le remède héroïque, le fer rouge... Augustin guérira de vous.

— Il m'aime! J'ai des preuves... Ses lettres... sa volonté d'unir nos vies !... Que venez-vous faire entre nous?... Tourmenter cette pauvre âme, avec ces mots vains et vides dont vous l'avez étourdie pendant dix ans?... Le péché, le salut, l'éternité, Dieu!... Ah! vous savez vous en servir, de votre Dieu ! . . . Vous êtes très fort, très habile.,. Vous avez pu manier l'esprit d'un enfant, lui montrer partout le vice, salir dans sa pensée la femme et l'amour ! . . . Une belle œuvre, vraiment, dont vous devez être fier!... D'un homme, vous avez fait un moine, un halluciné, un infirme, incapable de vivre et d'aimer. Mais je suis venue, moi, et j'ai détruit votre œuvre abominable, car j'étais les bras qui étreignent, les lèvres qui brûlent, le cœur qui aime et qui souffre... J'étais la vie, j'étais l'amour!... Allez, j'ai marqué Augustin d'une empreinte que vous n'effacerez pas avec l'eau

bénite et les saintes huiles : je suis entrée en lui, je suis dans son âme, je suis dans sa chair... Absente ou présente, je le possède... Ah ! vos manœuvres, vos ruses, vos mensonges, vos prêtres, votre bon Dieu, je ne les crains pas!... Si M. de Ghanteprie était bien sûr de sa conversion, il serait venu me l'annoncer lui-même... Il a peur de moi ! Il m'aime toujours I

L'ardeur du sang italien, prompt au meurtre et à l'amour, toute la violence méridionale que l'éducation avait refrénée, éclataient dans les yeux de Fanny, dans sa voix. Elle allait, venait, marchait dans l'étroit espace entre la table et le divan, haletante, pleurante, furieuse, désespérée. . .

— Je veux le voir. Vous me trompez. Vous me tendez un piège... Est-ce que je vous connais?... Vous n'êtes ni le père ni le frère d'Augustin!... Je ne vous crois plus... Donnez-moi des preuves.. Ah! je verrai Augustin... J'exige... J'ai le droit...

— Vous n'avez aucun droit, dit Forgerus, gagné par la colère. Hier encore, M. de Ghanteprie croyait garder un devoir envers vous... le devoir de vous adoucir la rupture... Il m'envoyait ici pour vous y préparer.

— Mille grâces ! . . . Je vous suis bien reconnaissante !

— Je voulais être indulgent à votre colère et doux à votre douleur, mr.ls je n'avais pas prévu cette déclaration de haine... la haine de Dieu, oui... qui se révèle dans vos paroles, malgré vous... Vraiment, madame, je serais trop naïf de remettre Augustin en votre présence : autant vous le livrer pieds et poings liés... Vous souffrez?... Tant pis I... G'cst juste. Vous

avez fait trop de mal aux Chanleprie pour que je m'attendrisse sur vos mécomptes. Insultez -moi, blasphémez, pleurez... Peu m'importe I... Il faut en prendre votre parti : vous ne reverrez jamais Augustin, Elle s'arrêta devant le vieillard, qui la considérait d'un air paisible à travers ses lunettes.

— Je ne le verrai plus ! . . . Prenez garde à ce que vous faites ! Vous croyez que je me laisserai prendre mon amant et que je resterai ici, tranquille, à pleurer?... Ne me mettez pas au défi!... Je n'ai rien à ménager. .. Je ferai tout... tout... pour le revoir, pour le reprendre... Je combats pour la vie, moi, je défends mon amour.

— Ah ! finissons-en, dit M. Forgerus. Vous voulez des preuves... En voilà! Voilà une lettre d'Augustin... J'avais promis de vous la donner quand vous seriez plus calme, après le trouble de la première surprise... Mais jamais, jamais je n'avais vu une femme comme vous!... Je commence à en avoir assez du drame, et de ce métier de bourreau qu'on me fait faire, malgré moi.

Il s'étonnait sincèrement d'être là, dans cet atelier décoré de figures impudiques, chez une folle, une Gorgone, qui lui disait, en face, des choses à faire frémir.

Gomment Augustin avait-il pu chérir cette femme?

Pendant que M. Forgerus méditait sur la misère des amours humaines, Fanny était allée s'asseoir contre le vitrage de l'atelier. Ses doigts fébriles dépliaient maladroitement la lettre d'Augustin, effeuillaient ces pages qui frémissaient entre ses doigts, toutes chaudes de souffrance, comme les lambeaux d'un cœur déchiré. Elle hsait; et l'angoisse

crispait son visage, obscurcissait sa vue, alourdissait sa tête qui pcnclia peu à peu. Les mains ouvertes, le front appuyé au vitrage, les paupières closes et ruisselantes, elle resta sans mouvement, sans voix, anéantie.

Alors, M. Forge rus se leva, fort embarrassé de son personnage, et désireux de se retirer. Il dit doucement :

— Je respecte votre chagrin, madame... Mon pénible rôle est terminé... et ma présence ne peut que vous déplaire.

Faany se redressa, l'air effrayé :

— Oii ! non, ne parlez pas, monsieur. . . pas encore. . .

— Mais, madame...

— J'ai des choses à vous dire... des choses... C'est très confus dans ma tcte, voyez-vous... Tout s'embrouille... J'ai reçu un tel coupl... Laissez-moi me remettre... comprendre... Oh! monsieur, je vous en prie, ne vous en allez pas !... je vous en prie...

Où était la Furie, la Gorgone?... C'était une pauvre femme, une pauvre enfant, effarée, pitoyable, qui implorait Forgerus.

— Vous m'écouterez, n'est-ce pas?... Je vous ai dit, tout à l'heure, des paroles blessantes... des injures... Mais j'avais perdu le sens, monsieur... Depuis quelques jours... tant d'émotions!... La tête me tournait... Monsieur, vous êtes bon, vous êtes chrétien... Pardonnez-moi 1... je regrette... Oui, maintenant, je regrette... Parce que, je le vois bien, tout dépend de vous... Si vous partiez, ce serait la fin, l'irrévocable... Et vous tenez ma vie dans vos mains, ma vie I . . .

LA MAISO^i DU PÉCHÉ SSq

— Je vous assure, madame, que je n'ai aucun ressentiment personnel contre vous... Je suis tout prêt à vous entendre.

Elle s'avança vers lui, et, d'une voix toute changée, d'une voix qui venait de l'âme :

— Permettez-moi de le revoir.

— Madame, c'est impossible. Vous avez lu...

— Une fois, une seule fois!... Je serai forte; je ne pleurerai pas... Une seule fois, devant vous !...

«Elle aussi! pensa Forgerus. La même prière, les mêmes mots î . . . » Il revit Augustin dans la chambre du pavillon, il entendit sa voix : « La revoir, une fois encore ! Une seule fois... Devant vous!...» Dans le même excès de souffrance, le même cri montait aux lèvres des amants. Et, malgré lui, M. Forgerus fut troublé... Il se vit, juge et bourreau, tenant ces deux âmes brisées, sanglantes, qui palpitaient l'une a ers l'autre, dans un effort suprême pour se rejoindre et s'unir. . . Mais il ne se demanda pas s'il avait le droit de les séparer, ces deux âmes, et s'il n'avait pas commis une sorte de crime contre la nature, en violentant la conscience d'Augustin, en substituant sa propre volonté à la volonté du jeune homme. L'idée qu'Augustin et Fanny devaient seuls, d'un plein accord, libres de toute influence étrangère, disposer de leurs personnes et de leur destinée, cette idée subversive et choquante n'effleura même pas l'esprit de M. Forgerus. Son émotion fut toute physique, une brève défaillance nerveuse comme celle que l'on ressent devant un accident de la rue, ou à la table d'opération dans un hôpital.

— Madame, balbulia-t-il, vous me mettez au sup-

plice, je vous assure, car j'ai pitié de votre douleur, et je ne puis, je ne dois rien faire pour la soulager... Mon devoir...

Fanny ne pleura pas, ne cria pas ; elle tomba sur les genoux. Son âme monta dans ses yeux, l'illumina toute, jeta sur son visage décomposé l'éclair sublime qui transfigure les mourants. Muette, elle saisit les mains de Forgerus : — et, à cette minute, le geste de la suppliante, l'admirable éloquence de son regard fixe et de sa bouche entr'ouverte, atteignirent à la beauté plus qu'humaine que les grands artistes ont entrevue et réalisée quelquefois. Forgerus ne put soutenir ce spectacle... Les entrailles remuées, la gorge étreinte, il essaya de dégager ses mains. . . Pour la première fois, devant une femme, il fut homme, attendri, charmé, presque vaincu... Mais la parole de consentement mourut sur ses lèvres... Il secoua tristement la tcte ; il répéta :

— Je ne peux pas... Ayez du courage 1

— Vous n'avez donc jamais aimé personne! crîat-elle, dans un sanglot.

— Je n'ai jamais aimé que Dieu, son Église, et Augustin de Ghanteprie. L'intérêt seul de mon pupille règle mes actions et commande à mes sentiments... La pitié même doit lui céder... Relevezvous, madame!... Ne vous humiliez pas devant un homme, pécheur comme vous. On ne doit s'agenouiller que devant Dieu...

Il la força de se lever, la fit asseoir sur le divan, et s'assit près d'elle. Elle lui obéissait machinalement, le regardait avec les yeux d'un animal qui se sent martyrisé et ne comprend pas... Ce petit vieillard,

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impérieux et placide, lui apparaissait puissant comme un dieu, maître de sa destinée. Elle ne savait comment gagner du temps pour le retenir, le fléchir peutêtre... Sur un -mot de lui, elle eût baisé les pieds de Forgerus.

— Vous êtes intelligente, votre cœur n'est pas profondément perverti... Elevez-vous au-dessus des rancunes vulgaires. Bénissez la main qui vous frappe pour vous sauver. Montrez-vous digne, enfin, de l'affection qu'Augustin vous garde encore. L'épreuve vous sera salutaire, la douleur méritée, humblement soufiTerte, vous rapprochera de Dieu. Essayez de prier.

— Prier? dit-elle. Pourquoi.^... Une douleur méritée?... Je ne comprends pas... Quel mal ai-je fait? pour quel crime me punissez-vous ?... J'aimais Augustin; il m'aimait... Est-ce que nous n'étions pas libres?... Est-ce que je recherchais la fortune de M. de Ghanteprie, ou son nom?... Je ne voulais de lui que lui-même... Je supportais tout de lui... J'acceptais tout... 11 m'a envoyée chez l'abbé Le Tourneur; il aurait pu m'envoyer chez un pasteur ou chez un rabbin... J'y serais allée de la même façon, avec la même bonne volonté... Je me suis appliquée à croire... Je n'ai pas pu... Est-ce ma faute? Si vous n'avez que ça à me reprocher, vous êtes bien injustes, vous tous... Ah I ce serait si simple de vivre, d'aimer, d'être heureux, sans penser aux choses de l'autre monde!... S'il y a un Dieu, qu'est-ce que ça peut bien lui faire qu'Augustin de Ghanteprie et moi nous nous aimions?

— Seigneur ! pardonnez à cette femme, pensait Élie Forgerus. Elle ne sait ce qu'elle dit !

Fanny reprenait :

— On vous a raconté que j'étais un monstre, n'est-ce pas?... C'est madame de Chanteprie, ce sont les fanatiques comme elle qui sont des monstres... Ils n'ont pas de cœur, ils n'ont pas de sang dans les veines... Oh! ces gens-là, je les hais!... Moi, moi, une criminelle, parce que j'ai voulu vivre toute ma vie de femme, parce que j'ai cherché mon bonheur I

— Vous l'avez cherché où il n'était pas.

— Est-il donc dans vos couvents, dans vos églises, dans votre ciel glacé où je ne sens rien?...

— Pauvre femme !

— Vous me plaignez ?

— Infiniment. La lumière a brillé sur vous et vous n'avez pas voulu la voir.

— Vous me plaignez... Et lui, me plaint-il de toute son ame dévote, me plaint-il en m'assassinant ?

— Il pleure sur vous plus que sur lui-même. Qu'il souffrirait, s'il vous entendait parler ainsi !

— Veut-il donc que je lui dise « merci », quand il m'abandonne, quand il me tue... Car il m'a tuée... Je ne serai plus jamais, jamais, la femme confiante et fière que j'étais !... Le ressort de ma force est cassé... Je ne lutterai plus... Je me laisserai aller, n'importe comment, n'importe où, au courant de la vie...

— Ne dites pas cela. Vous ferez la volonté d'Augustin. Son douloureux sacrifice ne vous sera pas inutile... Madame, ne serez-vous pas émue par la suprême prière d'un homme qui vous a aimée jusqu'à mettre son Ame en péril pour sauver la vôtre ?... Ne voulezvous pas le suivre, dans les chemins étroits de la

pénitence, le rejoindre dans la sphère bienheureuse où les âmes se retrouvent et s'unissent pour l'éternité ?

— Des mots... des mots I dit-elle, et tout à coup, elle recommença de pleurer. Je suis perdue... Qu'estce que je vais devenir, maintenant ?... Tout est sombre autour de moi... C'est la nuit, le désert... Je n'ai personne... Qu'est-ce que je ferai, ce soir, demain, et après?... Et je suis jeune, et j'ai de longues années à vivre... seule... toujours seule... moi qui n'ai vécu que d'amour ! . . .

— Dieu pardonne aux pécheurs et console les affligés. Donnez-vous à lui, madame.

Elle ne répondit pas.

— Je souhaite qu'il vous éclaire, mais je crains bien... Allons, je dois vous quitter !... Méditez, priez... On priera pour vous... Adieu, madame.

— Adieu.

Dans la froide lumière et le silence de l'atelier, les figures des tableaux font leur geste immuable ; les déesses de plâtre contemplent de leurs yeux sans prunelle la femme étendue sur le divan. Seule, parmi ce peuple inanimé, Fanny souffre, comme elle va souffrir, seule, parmi le peuple indifférent des hommes.

Elle n'éprouve aucun sentiment de haine ou de colère; elle ne s'excite pas à maudire Elle Forger us et madame de Chanteprie; elle oublie que Barrai a prédit ces choses et qu'il attend.

Comme des nuages au vent, ses pensées roulent... C'est un chaos de souvenirs... Deux ans de sa vie, le merveilleux amour dans les décors enchantés du Chêne-Pourpre... Le vallon de Port-Royal... les soirs

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d'été... la lune claire entre les tilleuls... la route blanche... la Maison du Pavot !... Ah ! le reflet du feu sur le lit, le sourire du chevalier Adhémar, l'Ame ombrageuse enfin domptée, le jeune amant qui tremble aux bras de la femme, et frémit avec elle, et défaille dans l'amour I... Ces cheveux, ces lèvres, ces yeux qui brûlaient Fanny, ces yeux dont le regard palpite encore, flèche ardente, au vif de son cœur blessé... Tout, les lettres qu'on lit en pleurant, les départs et les retours, les causeries, les caresses, l'anxieuse attente, les jalousies, les joies, les chagrins, l'intimité mystérieuse, — tout cela, c'est le Passé !

Qu'importent les mois et les ans !... L'amant perdu est aussi loin de Fanny que les morts dont elle ne porte plus le deuil ! Elle sentira le visage adoré pâlir et s'efl'acer dans sa mémoire... EUe oubliera le goût des lèvres d'Augustin, le bruit de son pas, ses gestes coutumiers, son rire, son étreinte et jusqu'au timbre de celte voix qui disait : « Fanny I »

Il n'est plus!... Il est mort pour elle!... Fanny l'appelle vainement. Elle tend vers lui ses mains convulsives... Elle crie : Non !... ce n'est pas vrai !... ce n'est pas possible !... je ne veux pas I... » La douleur monte des profondeurs de son être, coule avec ses larmes, avec sa vie... Écrasée, maintenant, silencieuse, elle ne bouge plus... Elle ne gémit plus... Ses yeux vacillent, noyés de ténèbres, et le désir de la mort emplit son cœur.

Un dimanche de septembre, M. de Chanteprie parut à la grand'messe, et la nouvelle de son retour, colportée de salon en salon, de boutique en boutique, courut bientôt Hautfort-le-Yieux.

Cependant l'abbé Le Tourneur promenait sa joie dans les familles pieuses qui avaient vu sa confusion. Il louait Dieu de l'avoir choisi comme l'instrument indigne d'une œuvre de salut : car lui seul, l'abbé Le Tourneur, ecclésiastique prudent et sage autant qu'expérimenté, lui seul avait guidé madame de Chanteprie, conseillé M. Forgerus, retenu M. Courdimanche dont le zèle maladroit eût tout compromis. Et, poussé à la sévérité par un excusable ressentiment personnel, M. Le Tourneur se montrait plus janséniste que tous les Chanteprie ensemble. Oui, ce prêtre indulgent, qui se faisait gloire d'être «opportuniste», ce doux M. Le Tourneur, si habile à manier les fra-

giles consciences féminines, il déplorait maintenant ce relâchement de la discipline chrétienne qui ne permet plus la pénitence publique après le scandale public du |>éché. Et les dames frémissaient, voyaient déjà M. de Ghanteprie vêtu d'un sac, la corde au cou, la cendre sur la tête, prosterné aux portes de Saint-Jean, et confessant son péché devant l'assemblée des fidèles.

Augustin voulait ignorer la curiosité des regards, la bêtise ou la malice des propos. Par un eflfort d'humilité, violentant les pudeurs de son âme, il avait subi le petit supplice d'une exhibition à la grand'messe, supphce imposé par M. Le Tourneur, comme h simulacre atténué de l'impossible amende honorable. Depuis ce jour, il restait enfermé dans sa maison, et, quand il traversait, par hasard, les rues de Ilautfort, il ne parlait à personne.

— Eh bien, votre maître n'est pas venu vous voir? disaient les commères à Jacquine Pérou. Il y a une nouvelle gouvernante, et une cuisinière, chez les Chante j)ric. Vous voilà remplacée.

La Chavoche souriait de mépris et semblait dire : «Us ne me remplaceront pas!... » Dans la bicoque qu'elle avait louée, près de l'église Saint-Jean, elle vivait seule, exécrée des voisines, cultivant un petit jardin et soignant deux chats familiers. L'après-midi, elle s'asseyait dans la cour de son logis, et les gamins s'avançaient jusqu'à la porte entre-bâillée, pour voir la redoutable Chavoche qui branlait la tête et parlait toute seule en tricotant.

Un jour, comme Jacquine rêvassait ainsi, se chauffant au soleil d'automne, M. de Ghanteprie entra dans la cour.

— Notre Augustin ! . . . Mon fieu ! . . . Elle le prenait à bras le corps, lui posait aux joues deux baisers passionnés et rudes, puis, sans le lâcher, se reculait pour le mieux voir, d'un air d'extase.

— Luil c'est lui!... On disait qu'il ne viendrait pas ici; mais je savais bien, moi, qu'il ne pourrait pas oublier sa pauvre vieille.

Quand son transport fut calmé, elle fit asseoir le « fieu » près d'elle, et, lui tenant toujours les mains, elle dit :

— Vous ne voulez donc pas vous mettre curé, que vous êtes revenu à Hautfort.^

— Mais, Jacquine, je n'ai pas la vocation... Qui t'a fait croire? ..

— Dame! On dit tant de choses, ici!... Vous avez fait causer le monde, vous savez... Et un mauvais monde ! . . . On en a raconté des histoires ! . . .

— Cela m'importe peu, je t'assure. Parlons de toi, ma bonne. Tu es bien?. , Tu ne t'ennuies pas trop?

— J'ai trois cents francs de rente; la baraque n'est pas vilaine, et mes chats me tiennent compagnie... Tout de même, quand madame Angélique m'a donné mon congé, j'ai vu trente-six chandelles ! Depuis plus de cinquante ans que j'étais chez vous .. car je vais avoir soixante-dix -neuf ans tout à l'heure, sans qu'il y paraisse, mon fieu!... Elle va bien, madame Angélique?

— Elle supporte ses maux.

— Oui, elle nous enterrera tous... Les gens qui n'aiment rien, rien ne les use .. Et vous êtes tout à fait d'accord, à présent?

— Ma mère est très bonne pour moi, trop bonne!. ..

— Mieux vaut tard que jamais... Et M. Forgerus?

— Il est retourné là-bas, en Asie-Mineure.

— Vous savez que M. l'abbé Vitalis n'est plus h Rouvrenoir?

— Je le sais.

— On lui a fait des ennuis. On a écrit à son évéque des bêtises, des mauvaisetés, pour le faire partir... Et le v'ià à l'autre bout du diocèse, le cher homme. Rouvrenoir n'a plus de curé. On n'en remettra plus, parce que vos croquants sont des impies. Il n'y a pas de travail pour un curé... C'est celui de Tréville qui dit la messe et fait les enterrements... Et il y a une école de filles, maintenant, dans le presbytère,

Augustin regardait la cour étroite, le jardinet tout jaune de dahlias et de coréopsis, et, par-dessus le mur, le portique latéral de l'église, les gargouilles aux aréles amorties, rognées par les siècles, les arcs-boutants si beaux dans la poudre dorée du soir.

— Vous avez l'air tout drôle, mon fieu.

— Tu me trouves changé.^

— Point trop maigri, point trop pâli... changé tout de même.

— Allons, je t'ai vue... Je suis content. H se levait.

— Partez pas... Faut que je vous dise...

— Quoi?

Jacquine était déjà dans la maison. Elle rapporta un tout petit paquet noué de ficelle grise.

— Mon fieu chéri, v'ià des papiers pour vous.

— Des papiers?

— Oui, des lettres. J'ai promis...

Il fit un geste de refus.

— Eh bien, quoi?... Ça ne vous engage à rien. Vous n'êtes pas obligé de répondre. Lisez seulement.

— Madame Manolé n'existe plus pour moi.

— Et si elle était morte, tout à fait.^

Augustin qui marchait vers la porte, s'arrêta, tout pâle.

— Morte?...

— Elle n'est pas morte, non... mais elle n'en vaut guère mieux, la pauvre...

— Elle est venue ici?...

— Ah! plus de dix fois! Elle voulait se périr. Elle disait : « Je n'en peux plus, Jacquine, je souffre trop! » et des choses, que ça me saignait le cœur de l'entendre. Moi, je lui disais bien de se faire une raison, et que ça serait trop bête, à son âge, et avec sa figure, de se détruire à cause d'un homme..- et qu'il n'y avait pas que vous au monde...

— Ah ! tu lui disais ça ?

— J'étais en colère contre vous, contre madame, contre M. le maître... et cette pauvre petite me faisait pitié... V'ià toutes les lettres qu'elle vous a écrites. Je les ai gardées pour vous les donner, vu que personne ne savait votre adresse.

— Je ne les lirai pas.

— Eh bien, vous les brûlerez... Moi je m'en décharge avec plaisir, et que le loup me croque si je me mêle encore de vos affaires!... Mais j'ai dans l'idée que vous m'en parlerez le premier, de votre Fanny.

— Tais-toi I

— Vous n'avez donc pas de cœur ?

— Tu ne peux pas me comprendre.

— Là, ne vous fâchez donc plus I On ne parlera plus d'elle... Ce qui est fini est fini.

Auguslin mit le paquet de lettres dans sa poche et s'en retourna chez lui en rêvant.

A Saint-Marcellin, pendant les premières semaines, il avait souffert, atrocement. L'ignorance où il ctait de l'état et des sentiments de Fanny, la certitude d être méconnu — oublié peut-ctre, — une inquiétude tendre et jalouse, mille pensées baroques, sinistres, honteuses, l'avaient tourmenté jour et nuit. Dieu, qui d'abord semblait l'accueillir, se retirait tout à coup ; la source des effusions tarissait au cœur du pénitent ; la prière n'était plus qu'une 'récitation mécanique. Abreuve d'amertume et de dégoûts, privé des grâces sensibles qu'il désespérait de mériter jamais, Augustin perdit confiance... Il crut sentir sur lui l'écrasante réprobation et comme les premières ombres de la nuit éternelle. Mais M. Forgerus veillait. Mieux que le confesseur choisi par Augustin, il sut, dans les oraisons communes et les entretiens de chaque jour, conquérir et rassurer son élève. Hardiment il interpréta selon le sens chrétien toutes les circonstances mystérieuses, toutes les rencontres singulières de sa vie passée et de ses tristes amours ; il lui montra partout le travail manifeste de Dieu attentif à rejeter hors du monde celui qu'il ne destinait point au monde. Dieu caché, Dieu présent. Dieu choisissant les moyens les plus divers et les moins prévus, pour produire au moment marque la crise définitive, la tempête de l'esprit et du cœur où la grâce éclate en foudre.

Augustin s'humilia sans ferveur, pria sans joie,

LA MAISOIV DU PECHE 35l

mais il continua de s'humilier et de prier, et peu à peu, sous l'influence de ce que Fanny appelait « l'autosuggestion des mystiques », l'aiguillon des sens s'émoussa, le cœur séché s'amollit, les larmes bienfaisantes jaillirent.

La longue retraite achevée, M. Forgerus parti pour Beyrouth, M. de Ghanteprie était sorti du cloître, comme d'un hôpital, et il était revenu à Hautfort, l'âme toute vacillante encore, tout étourdie du jour et du bruit. L'office, la prière, les lectures pieuses, les travaux manuels, ne laissaient point de place à la rêverie dans une vie qu'Augustin voulait stricte et dure, réglée minutieusement. Et la douleur même, assourdie, avec de lancinants retours, devenait une ancienne et chère habitude dont Augustin ne souhaitait pas guérir trop tôt. Il portait le souvenir de sa maîtresse comme un cilice sur son cœur.

Et voilà que sa visite chez Jacquine troublait cette sorte de quiétude passive, ce demi-sommeil d'âme où M. de Ghanteprie croyait reconnaître la paix de Dieu... Le nom seul de Fanny, le contact des papiers qu'elle avait touchés, c'était assez pour rallumer toutes les fièvres des sens et de l'imagination. Enfermé dans la nouvelle chambre qu'il occupait, Augustin se demanda avec angoisse s'il aurait le cruel courage de renvoyer ces lettres à Fanny, sans les lire, ou de les brûler?

« Si je les garde, je les lirai, tôt ou tard, dans une minute de faiblesse,., et si je les lis, je suis perdu... »

Un instant, il soupesa le paquet dans sa main ouverte... Quinze ou vingt lettres, sans doute, des mor-

ceaux de la vie de Fanny, — de cette vie inconnue qu'il avait tant désiré connaître... Il pouvait, en les lisant, assouvir sa curiosité passionnée, endormir peut-ctre son inquiétude... Quel poids léger!... Et, dans ces petites feuilles, il y avait tout un monde d'amour et de souffrance, une âme enclose qu'on sentait frémir... Chère Fanny I... Augustin la voyait, entrant chez Jacquine, demandant: « Est-il revenu ? » Elle ne s'était pas consolée; elle n'oubliait pas, la bien-aimée!

Le jeune homme rêva longtemps ; puis, entre les chenets, dans le foyer vide, il plaça le paquet de lettres, parmi des brindilles de bois... Mais le cœur lui manqua. Il demeurait indécis, un genou en terre, une allumette à la main...

(( Je ne peux pas... Il me semble que c'est un peu d'elle que je vais anéantir... »

Il se releva et fit quelques pas à travers la chambre. C'était une pièce d'angle, située au premier étage de la grande maison, et qu'on appelait autrefois « la chambre des hôtes ». L'unique fenêtre ouvrait sur la plaine. Ni luxe ni confort : un lit de noyer à rideaux de serge, des stores de mousseline reprisés, des meubles dépareillés et vulgaires; au mur, ce Christ janséniste que les amants avaient exilé naguère de leur alcôve, et que madame Angélique avait fait prendre dans la bibliothèque du pavillon.

Augustin s'agenouilla devant ce Christ de bois sculpté, presque noir, la tête hérissée d'épines, les côtes saillantes et remontées par l'effort des bras distendus. Il pria quelques minutes, et revint vers la cheminée. La flamme jaillit, lécha les angles du paquet qui noircirent, frangés d'une ligne ardente ; le

feu, ravivé enfin, l'enveloppa; et des lettres amoureuses il ne resta rien qu'un peu de cendre blanchâtre et d'innombrables papillons noirs envolés dans le courant d'air du tuyau. M. de Ghanteprie avait tenu la promesse faite à son directeur, il avait vaincu la tentation; mais était-ce donc le saint plaisir de l'obéissance qui mêlait soudain à sa tristesse une si étrange douceur? D'où lui venait cette émotion qu'il ne connaissait plus, qui était, presque, de la joie?

Il osait se réjouir, et pourquoi? Parce que sa maîtresse l'aimait encore, — et de quel amour!... Étaient-ce là les sentiments d'un pénitent? Que Fanny Manolé, touchée par la grâce, marchât dans la voie étroite du repentir, alors seulement Augustin de Ghanteprie pourrait murmurer le cantique d'allégresse. Mais, cela même, il ne le saurait jamais que par hasard...

« C'est une morte! se disait-il. Nous ne savons rien de la condition des morts, et cependant nous prions pour eux... Ainsi prierai-je pour elle. »

Et Fanny rentra dans sa vie.

Mais elle n'était pas, comme il l'avait craint, la Tentatrice. Il vivait sur le fonds d'idées et de sentiments rapportés de Saint-Marcellin, et la brume, qui monte des étangs autour de l'abbaye cistercienne, semblait flotter encore sur ses sens et sur son esprit. Fanny ne perçait pas le nuage mystique. Inaccessible et voilée, elle redevenait une âme, et Augustin, priant pour elle, retrouvait des sensations d'autrefois, comme des échos de mélodies transposées du mode joyeux au mode mélancolique.

Sa vie ne fut plus qu'une imploration et qu'une offrande. Chaque matin, demandant pour l'absente le don gratuit, le secours immérité : la grâce! il disait : « Puisse-t-elle vivre sans péché durant ce jour! » Chaque soir, offrant au juge le tribut quotidien des macérations volontaires et des désirs vaincus, il disait : (( Ne regardez point l'iniquité de cette femme! »

Vers la mi-décembre, une lettre de Fanny arriva, directement adressée à M. de Chanteprie; puis, quinze jours après, une autre, et ainsi toutes les quinzaines, à des da-tes presque, régulières. Fanny avait revu Jaoquine; elle savait qu'Augustin était à Hautfort.

M. de Chanteprie frémissait quand il recevait ces lettres; il regardait l'écriture comme il eût regardé un portrait, et, d'après la forme des courbes et la forme des lignes, il faisait de puériles conjectures sur l'état physique et moral de Fanny. Ces lettres, qu'il ne lisait pas, lui racontaient mille choses : que Fanny l'aimait toujours; qu'elle était à Paris, dans l'appartement qu'Augustin connaissait, puisque toutes les enveloppes portaient le timbre du boulevard Montparnasse. Une fois, le timbre révéla que la jeune femme voyageait dans le Midi, et l'imagination du jeune homme travailla... Les lettres attendues mettaient dans sa vie ascétique un intérêt liumain, excusable en vérité, puisque Augustin n'avait rien fait pour provoquer ou entretenir celte correspondance. Qu'il eût aimé les garder, ces lettres, pour les contempler quelquefois, sans les ouvrir, pour les toucher, les baiser furlivcmcntl Mais il avait juré... Détournant la tcle, il jetait au feu les enveloppes mauves, et il recommençait de compter les jours.

Il n'était pas revenu au Ghéne-Pourpre ; il n'approchait jamais du pavillon, dont le toit d'ardoise se violaçait entre les branches éclaircies. Tout le temps qu'il ne donnait pas aux œuvres de charité, aux besognes du jardinage, il le passait dans sa chambre, occupé à réviser les Mémoires de famille. Après sa mort, cette histoire des Ghanteprie, publiée, servirait peut-être à l'instruction des âmes pieuses. Et c'étaient ses heures de récréation spirituelle, l'évasion de son âme dans le cher passé, parmi les êtres et les choses dont il était véritablement contemporain.

L'hiver s'écoula, lugubre et long, chaque jour ramenant les mêmes devoirs, les mêmes travaux, les mêmes pensées. Vers la fin de mars, Augustin s'étonna d'éprouver, par accès, des lassitudes. Il travaillait moins aisément, les tempes serrées de migraine. Une inquiétude inexplicable le tourmentait, comme s'il eût attendu quelqu'un ou quelque chose.

Plus oppressé que dé coutume, les nerfs vibrants, il s'assit un jour sur un des bancs de la terrasse. Le ciel gris et bleu fondait en averses rapides. Des vapeurs flottaient sur les bois couleur de tan, et l'air imprégné d'eau était comme un grand bain immobile et tiède où l'on s'engourdissait jusqu'au sommeil.

Augustin respirait avec effort. Son cœur gonflé lui faisait mal. Il pensait à Fanny et il croyait sentir sur ses paupières enflammées, sur son front pesant, les mains légères de cette femme.

— Qu'ai-je donc? soupirait-il. Je ne suis plus moi-même... Et pourtant, il n'y a rien de nouveau dans ma vie.

Ses yeux, fixés sur le sol, découvrirent parmi les feuilles mortes, au pied d'un tilleul, une violette pâle. Sur les branches noires, des bourgeons éclataient, cotonneux ou gluants, avivés de pourpre, et M. de Chantcprie reconnut le printemps.

Depuis le départ de Jacquine, madame Angélique avait pris en main la direction du ménage. Elle ne se contentait plus de donner aux pauvres le superflu de ce qu'elle possédait : elle retranchait presque tout le nécessaire pour accroître la « part de Dieu ». Mademoiselle Desfossés, la nouvelle gouvernante, vieille personne excessivement laide, était devenue le ministre des charités secrètes que Jacquine n'eût point tolérées. Le semblant de bien-être, que la Ghavoche entretenait à force d'industrie, disparaissait peu à peu. Le cheval et la voiture étaient vendus. M. de Chanteprie remplaçait au jardin l'homme de peine. Et comme mademoiselle Desfossés avait plus de piété que de vertus ménagères, la vaisselle s'ébréchait, les rideaux troués pendaient sur les vitres ternies ; les araignées filaient leur toile aux angles des plafonds ; l'extrême charité avait les mêmes effets que l'extrême avarice.

358 LA MAISON DU PÉCIlÉ

Ce désordre du logîs, rindifférence de la maîtresse et l'incurie de la gouvernante, désolaient Cariste Courdimanche. Aux discrètes observations de son amie, madame Angélique répondait qu'elle et son fils étaient des pauvres devant Dieu et ne devaient pas vivre plus commodément et plus délicatement que les pauvres.

Le bahut du grand salon disparut, puis les tapisseries de la salle à manger, des tableaux, une pendule ancienne en émail bleu et en albâtre. L'abbé Le Tourneur s'étonna.

— Vous vendez vos antiquités? dit-il à madame de Chanteprie. Je connais un -marchand de Paris qui cherche partout des meubles Louis XVL N'avez-vous pas toute une chambre de style très pur et parfaitement conservée, dans le pavillon ?

— La chambre du Pavot, le meuble jaune et grisi^ Ces vieilleries ont-elles une grande valeur?...

— D paraît. Voulez-vous que j'avertisse le marchand?... Il donnerait peut-être un bon prix de ces « vieilleries ».

— Qu'il vienne a Hautfort I Auirustin lui mon- InMM...

— Hé! dit l'abbé, vVuguslin se défera malaisément de cet héritage de famille.

Madame Angélique comprit l'intime pensée du curé. Elle répliqua durement :

— Augustin m'obéira. Vraiment, je les donnerais ]>our rien, ces meubles qui rappellent des abominations I

Le soir mcme, elle déclara sa volonté au jeune homme, qui fit en vain de timides objections, et, le

LA MAISON DU PECHE SSq

surlendemain, le marchand parisien. M. Guibert, vint voir M. de Ghanteprie.

C'était un vieillard très doux, très blanc, qui affectait des airs d'artiste et portait un chapeau de soie à bords plats. La violette académique fleurissait sa boutonnière.

Il remarqua l'aspect minable du salon, les vêtements d'Augustin en velours à côte, d'un brun terreux, râpés et ternis, et il flaira la pauvreté cachée, l'inexpérience de ses clients, la a bonne affaire ».

M. de Ghanteprie le conduisit au pavillon. Les persiennes du premier étage étaient fermées depuis un an, mais à travers les vitres du rez-de-chaussée on apercevait les volets intérieurs à filets d'or. Le toit, mouillé par la pluie récente, luisait au soleil ; le seuil disparaissait sous les feuilles pourries et les herbes folles. Des gouttes cristallines tombaient du lierre arborescent.

La clef grinça dans la serrure rouillée. Augustin ne pouvait ouvrir.

— Personne n'habite ce petit paradis? demanda M. Guibert.

— Personne.

La porte cédait. Une bouffée d'air glacial, lin souffle de sépulcre, vint au visage d'Augustin. La salle basse apparut, avec son pavé de mosaïque, ses boiseries, ses amours qui brandissaient les trophées du jardinage parmi des guirlandes de pavots.

— Montons au premier étage, monsieur, . . je vous précède.

Le marchand s'attardait à regarder le détail des sculptures.

M. de Ghanteprie répéta :

— Il n'y a rien à vendre ici. Montons vite.

La nervosité de ses gestes, l'impatiente brusquerie de ses paroles surprirent M. Guibert. Ce M. de Ghanteprie était sans doute un noble gueux, fort humilié d'avouer sa gueuserie en brocantant des souvenirs de famille. Doucement, le marchand répondit :

— Pardon I il y a ici des boiseries, des trumeaux fcrls abîmés, mais que j'achèterais peut-être si vous...

Augustin était déjà dans TescaHer. M. Guibert pensa :

« Il est... bizarre, ce jeune homme I »...

Dans la bibliothèque, le secrétaire Empire attira d'abord son attention.

— Permettez! dit il, nous verrons tout .\ l'heure le Louis XVI.

Son regard, ses doigts caressaient l'acajou sombre et satiné, les chimères de bronze, le tambour rabattu du beau meuble.

— Et maintenant voulez-vous me montrer la chambre ?

— Vous... Vous y tenez absolument? dit Augustin.

— Mais je suis venu pour la voir ! s'écria M. Guibert, qui trouvait son client un peu trop original tout de même. Si je vous dérange, ou si vous n'avez pas envie de faire marché avec moi, je m'en irai... Vous êtes peut-être soulfrant? reprit-il.

— Oui, un peu... ce n'est rien...

— Ah! les premiers soleils d'avril sont dangereux. Il faut y prendre garde... Passez devant, monsieur, vous connaissez les aîtres... moi, je n'y vois goutte... C'est la chambre de la Belle au Bois dormant!...

LA MAISON DU PÉCHÉ 36l

Une ligne de jour séparait les volets. Les yeux d'Augustin, éblouis d'abord par les ténèbres, reconnaissaient peu à peu les formes et les nuances des choses qui dormaient sous un velours de poussière. Entre les colonnettes de la pendule, le scarabée du balancier pendait immobile, avec un rehaut de lumière sur ses élytres d'or. Le miroir n'était plus qu'un lointain reflet vert, une eau morte et moisie. Deux fauteuils proches semblaient écartés par une fuite soudaine...

Tremblant comme un violateur de tombes, Augustin poussa les volets : le plein jour inonda la chambre.

— Des bois sculptés, des soieries du temps... Il faudra réparer tout ça. Voyez ces piqûres de vers... et l'étoffe toute usée...

Guibert allait et venait, déplaçait les sièges où Rosalba et Fanny, tour à tour, s'étaient assises; il maniait la pendule qui avait sonné les heures blanches des belles nuits ; il ta tait les rideaux de la couche, secouant la poussière des souvenirs. Et M. de Ghanteprie, tout frémissant du désir de chasser cet homme baissait la tête, et regardait les cendres du foyer.

— Nous avons bien de la peine à vendre... Il y a tant d'imitations, tant de vieux neuf... Et puis la mode est au modem style... Enfin, j'irai jusqu'à seize cents francs...

Augustin dit comme en rêve :

— Nous réfléchirons l'un et l'autre... Je vous écrirai.

— Mais...

— Je vous écrirai... Demain... Excusez-moi. Je

ne me sens pas bien. Je ne suis pas en étal de discuter.

— Soit! dit M. Guibert stupi'fait. Je vous fais toutes mes excuses... Si j'avais su... Enfin, vous m'écrirez?

— Demain...

Augustin accompagna le marchand jusqu'à la petite porte du parc et remonta dans la chambre profanée. Il suffoquait de colère et de honte, devant les choses salies par le contact et la convoitise de l'étranger ; il avait envie de les baiser l'une après l'autre et de leur dire : « Pardon I »

Pour la première fois, il secouait sa passivité, son inertie coutumière... Qu'avaient donc comploté l'abbé Le Tourneur et madame de Ghanteprie? Ils voulaient de l'argent pour leurs pauvres... Eh bien, Augustin vendrait ses terres, ses fermes, ses livres, et jusqu'aux draps de son lit. Il mangerait dans une écuelle et boirait dans un gobelet de bois comme les ermites des légendes, car il n'avait pas besoin d'argent et de bien-être 1 .. . Quel ouvrier, quel paysan vivait plus pauvrement que lui?... Mais voir les reliques de son enfance et de sa jeunesse s'en aller chez des inconnus... Non, c'était plus qu'un sacrifice, c'était un sacrilège 1

« Des gens s'assiéraient dans ces fauteuils, vautreraient sur ce lit leur sommeil ou leur débauche... Il y aurait, 1^, des amants... »

11 souleva le rideau de soie safranée, contempla la couche un peu basse, la courtepointe à dessins mauves représentant l'ermitage d'Ermenon>ille et le tombeau de Jean -Jacques... Enfant, il s'amusait des paysages composites, saules et sarcophages, répétés à intervalles égaux sur la toile de Jouy... Plus tard.

une nuit d'octobre, il avait vu la vieille étoffe tout empourprée par les reflets dansants du feu... Dehors la rafale effeuillait les trembles ; la pluie crépitait : les paroles balbutiées bouche à bouche n'étaient plus que des soupirs dans le silence enchanté de la chambre...

« iS'on, pensait Augustin, notre amour n'était pas seulement l'appel de la chair à la chair, le déguisement sentimental de la luxure. Si je m'abandonnai jamais aux seules impulsions de l'instinct, si je m'enivrai d'impureté, ce ne fut pas cette nuit-là... Je dois, je veux expier ces heures : je ne peux pas les regretter...

» Là, elle était là, debout au chevet du ht, ni perverse, ni provocante, mais si simple, si sincère, et si heureuse de se donner!... Comment oublier l'infinie tendresse de ses yeux, ses beaux yeux qui m'aimaient, qui semblaient me plaindre et demander pardon du bonheur qu'ils promettaient?... Ah! ces yeux. . . ces yeux chéris ! . . . Toujours je les vois, toujours je sens sur mon âme leur regard mouillé de larmes, qui m'interroge, et ne comprend pas ! . . .

» O Fanny, ma Fanny, comprendras-tu jamais?... Devineras-tu, par une intuition du cœur, le secret de mon silence? Est-il possible que tu m'aimes encore?... et ne cesseras-tu pas de m'écrire comme on oublie de mettre des fleurs sur une tombe quand le temps du deuil est passé?... »

Étendu en travers du lit la face sur le chevet, il pressa de ses lèvres, de ses mains, la toile de la courtepointe.

« Fanny, où es-tu, que fais-tu, pendant quej'em-

brasse ton fantôme, sur ce lit glacé?... Entends-moi, bien-aimée, réponds-moi, parle à mon âme!... Ah! si tu me voyais en ce moment, tu aurais pitié de moi, ma chérie... Quelles douces paroles tu saurais me dire! Gomme tu bercerais ma peine sur ton sein!... Je souffre, ma Fanny, je souffre d'être seul et de n'être plus aimé... Dieu est si haut, si loin!... J'ai besoin de tendresse humaine. Je voudrais, aux bras d'une femme, redevenir un petit enfant... »

Les rideaux, mollement rejoints, refermaient leur muraille soyeuse dont la trame usée montrait par places l'or atténué du jour. Une plainte confuse mourait dans leurs plis, un nom répété cent fois par des lèvres balbutiantes... L'enchantement d'amour avait repris Augustin.

Quand madame de Ghanteprie l'interrogea, il répondit :

— M. Guibert m'écrira.

De bonne foi, il oubliait que lui seul avait promis d'écrire. On n'entendit plus parler du marchand.

Mais Augustin restait comme ensorcelé. Avril pluvieux et doux lui versait la fièvre. Les murs de sa chambre l'étouffaicnt .

Il reprit l'habitude des longues promenades : on le vit au Chêne-Pourpre, à Rouvrenoir, devant les Trois- Tilleuls. Le terreau de feuilles, amassé sous les arbres depuis l'automne, exhalait une odeur de cimetière autour de la petite maison. Sur la porte un écriteau pendait, comme une épitaphe. Augustin lut : w Propriété à vendre »... Une pointe aiguë lui pénétra le cœur. 11 s'enfuit.

tA MAISON DU PÉCHÉ 365

Il revint. Il rôda sous les châtaigniers et les chênes, près du presbytère de Rouvrenoir, dans la forêt. Il traîna partout son corps exténué, son âme déchirée aux mille épines des souvenirs, et toujours un charme, une suggestion invincible, le ramenèrent dans la Maison du Pavot.

Car la Bien-Aimée l'attendait, dans la chambre aux boiseries couleur de perle, aux tentures couleur d'aurore, pour un étrange et merveilleux entretien. Elle n'était pas la maîtresse impatiente de volupté ; elle était l'amie consolatrice, la « tendresse humaine » qu'appelaient tous les vœux muets d'Augustin. Quand il essayait de lire ou d'écrire, quand il travaillait au jardin, une voix intérieure lui disait : « Va!... » Il se raidissait contre la tentation : « Je n'irai point... » Malgré lui, ses pas le conduisaient vers le Bosquet de Julie : « Je n'entrerai pas ; je ne monterai pas l'escalier ! » Il entrait, il montait ; il s'asseyait au coin de la cheminée, dans la bergère, — et Fanny, évoquée par son désir, lui tendait les bras.

Pendant ces jours troubles et doux, M. de Chanteprie n'eut plus de pensée que pour la lettre qui allait venir. Celle-là, s'il avait le courage de ne point la lire, il n'aurait point le courage de la brûler... Comme il déplorait, maintenant, d'avoir détruit les autres ! Le calendrier s'efleuilla ; mais pour la première fois depuis l'automne, l'espérance d'Augustin fut déçue, la lettre de Fanny ne vint pas... Elle ne vint jamais...

Alors M. de Chanteprie connut ce supplice de l'attente qu'il avait tant de fois infligé à sa maîtresse. Il imagina toutes sortes d'hypothèses pour ne pas accepter la vérité... Fanny était malade; elle voyageait

peut-être... Pourquoi n'écrirait-elle plus?... Il n'osait pas dire : a Pourquoi écrirait-elle encore? » Et pourtant, après un an d'espoir acharné, inutile, la malheureuse femme devait L'tre lasse d'implorer une fatalité sourde et muette. L'habitude émoussait sa peine. Elle se résignait enfin... Elle se consolerait bientôt.

Les jours passèrent. Les mois ardents succédèrent aux mois fleuris. Un soir d'été, Augustin entra chez Jacquine.

Dès ses premières paroles, la Chavoche l'interrompit :

— Mon pauv'fieu, je savais bien que vous reviendriez pour me parler d'elle, mais je n'ai rien à vous dire... ou si peu !

— Dis-moi ce que tu sais.

— Pourquoi.^ fit la vieille, hésitante. Vous avez bien vécu des mois, sans rien savoir... ne pensez plus à madame Fanny, mon fieu. Ça n'est plus la peine...

— Elle s'est consolée... oui... avec l'autre?... Gela devait arriver, tôt ou tard... Je n'avais plus aucun droit sur sa \ie... Oh! je ne lui en veux pas... mais... tout de même...

Sa voix se brisa. Il mordait sa lèvre pale, et sa poitrine haletait.

— Mon fieu I répéta Jacquine, effrayée. Est-il possible que ça vous remue comme ço !

— Dis-moi tout, vite, je t'en supplie.

— Hélas ! tout, ce n'est pas grand'chose, mon fieu. Madame Fanny est venue très souvent l'hiver dernier. Mais vous n'avez jamais répondu h. ses lettres... Alors, elle a pense que vous n'aimiez plus

que le bon Dieu... Dame! c'était mortifiant pour une femme, d'attendre après vous...

— Et puis.î^...

— Et puis, dans le milieu d'avril, elle est encore venue, mais si changée, si triste, cette foisl... Elle est allée revoir votre maison, les Trois-Tilleuls, Rouvrenoir, et je lui ai fait son dîner, ici même, sur cette table... Elle pleurait beaucoup. Elle disait : « Jacquine, j'aurais dû mourir tout de suite, quand il m'a quittée, mais j'espérais... j'attendais... Et maintenant, il est trop tard : je suis lâche. Je n'ose plus... » Et elle disait encore : « Qu'a-t-il fait de moi, Jacquine! Où m'a-t-il jetée?... Je suis perdue, maintenant, perdue I... Si vous le revoyez, dites-lui seulement : que les choses sont arrivées comme il l'a voulu... » Elle a pleuré et sangloté jusqu'au soir, et elle est partie... Reviendra-t-elle.^^... Je ne sais pas.

— Elle ne reviendra plus... dit Augustin. Adieu, Jacquine.

La Chavoche s'élança, rattrapant le jeune homme par son vêtement, et, le ramenant de force eu arrière :

— Ecoutez I

— Quoi ?

— Vous vous faites des idées ! . . . Qu'est ce que ça prouve, des paroles qu'on dit dans le chagrin, ou dans la colère?... Nous ne savons rien...

— Si, je sais...

— Puisque ça vous chavire le cœur, c'est donc que vous l'aimez encore, madame Manolé I...

Il repoussa Jacquine, sans répondre.

— Vous l'aimez I cria la Chavoche, vous l'aimez! Bon Dieu de bois ! Quelle misère!... Ça vous était si

facile d'être heureux ! . . . Et maintenant, vous voilà à des cent et mille lieues l'un de l'autre... 0 mon fieu, dites un mot, et je vous jure que je vas la chercher, que je la trouve, et que je vous la rends, votre Fanny !

Elle s'accrochait à Augustin, le fascinant de ses yeux d'or, mais il Fccarta doucement et s'en alla, en haussant les épaules comme pour dire :

« A quoi bon ? »

Perdue, elle était perdue, la bien-aimée I Ni la tendresse d'Augustin ni son sacrifice n'avaient pu sauver cette âme: « Pourquoi, mon Dieu? demandait-il, prosterné devant le Christ aux bras étroits. Est-elle si pervertie ou si malheureuse que vous deviez lui refuser, éternellement, votre grâce? N'ai-je pas prié pour elle, souffert pour elle, expié pour elle? Ses fautes ne peuvent être plus grandes que mon repentir et que votre miséricorde. » La voix des Docteurs et des Pères lui répondait : « Dieu ne fait point de marché avec sa créature ; il ne vend point sa grâce, fût-ce au prix des larmes et du sang. Que parles-tu d'expiation, toi qui chéris encore ton péché dans la complice de ce péché?... Malheureux ! le Dieu jaloux veut être aimé pour l'amour de lui-même et non pour l'amour d'un être périssable. Qui ose pénétrer son dessein? Qui ose lui demander le prix de l'innocence

OU du repentir! Lui as-tu donné quelque chose, le premier, pour prétendre en tirer récompense?... Adore ses jugements incompréhensibles, sa justice qui ne ressemble point à la justice des hommes, et laisse-le conduire les âmes sans lui demander comment et pourquoi !... Car tu ne dois point te targuer du mérite illusoire de ta pénitence. Dieu, qui sonde les reins et les cœurs, découvre le principe et la racine de toutes tes actions ; il en connaît les intentions et les motifs ; il sait si ces intentions naissent d'un fonds de charité ou de cupidité, et si c'est l'amour divin ou l'égoïsme qui en est l'origine. »

Augustin entendait ces voix, et les austérités, les pieux exercices, la rude discipline à laquelle il s'était soumis lui apparaissaient inutiles et dérisoires. Il avait cru s'isoler dans la pénitence, rompre les ponts avec le monde, mettre l'abîme entre lui et la Tentation... Et il avait laissé un fil susj^endu sur l'abîme, par où la Tentation avait passé. Dieu brisait la suprême Mtache; Dieu exigeait le sacrifice entier, et la véritable pénitence commençait dans la véritable solitude...

« Adieu, Fanny ! Adieu, fantôme adoré ! Je n'étais pas digne de te sauver... Que la volonté de Dieu soit faite, et nou la mienne ! » murmura-t-il en pleurant.

Les paroles de résignation étaient sur ses lèvres, mais dans son cœur grondaient le doute et le désespoir...

,.. Et ce fut l'automne, encore: les viornes rougirent sur la Maison du Pavot ; le colchique mauve ^toila les prés humides parmi les cercles de champignons; la campagne toute d'or exhala l'odeur des

LA MAISON DU PÉCHÉ Syi

pommes mûres, et dans les vents attiédis, dans les parfums amers d'octobre, Augustin crut respirer l'arôme même de son amour.

Alors tout lui devint odieux, les êtres, les choses. Il disparut des jours entiers, partant dès l'aube, rentrant au crépuscule avec des débris de feuilles dans les cheveux. On ne le reconnaissait plus, si maigre, si hâve, hanté par l'idée fixe, toujours inquiet, ne tenant plus en place, pareil à ces ensorcelés des contes qu'un loup-garou chevauche et force à courir jusqu'à la mort. Des bûcherons l'aperçurent parfois ; au cœur de la forêt, couché sous un arbre, la face enfouie entre les bras, immobile. La nuit, madame Angélique l'entendait parler tout haut, crier des supplications et des injures où se mêlait ]e nom de Fanny... 11 l'appelait, il l'évoquait, non plus le dérisoire fantôme, mais la femme, l'ardente amoureuse dont le souvenir brûlait son sang. Et ellç venait pour décevoir son désir, pour exaspérer sa jalousie, tantôt pâle et pleurante, tantôt demi-nue, rouge des baisers de Barrai... Partout il la retrouvait, dans les bois fauves, sous les charmilles du Bosquet, dans l'église, dans le cimetière... Elle épiait son réveil ; elle le suivait au jardin ; elle tournait les [)ages de ses livres ; elle faisait tomber la plume de ses doigts; elle chuchotait à son oreille pendant la prière; elle se couchait dans son lit.,.

Madame Angélique pressentit un danger, un retour offensif de la tentatrice et elle essaya de confesser Augustin. Mais la Sainte ignorait les mots qui jettent les fils aux bras des mères, et le jeune homme se déroba toujours.

Vers la fin de celte même année, la Chavoche accomplit ses quatre-vingts ans. Elle était devenue très maigre, les joues fibreuses, la bouche enfoncée entre le nez et le menton, les prunelles dédorées et rétrécies sous les arcades des sourcils grisAtres. Et quand elle s'asseyait sur sa porte, à croppetons, elle ressemblait tout à fait à une vieille chouette frileuse roulée en boule au bord d'un trou.

Un soir, mademoiselle Desfossés vint la quérir et lui apprît ce que tout Hautfort savait déjà : M. de Chantcprie était très malade d'une grippe mal soignée qui se compliquait de pleurésie. Dans son délire, il réclamait Jacquine : il s'étonnait qu'elle ne fût pas là.

La Chavoche prit son chûle et son cabas, confia ses botes à une voisine, ferma sa porte à double tour et suivit la gouvernante.

Dans la chambre d'Augustin, le capitaine Gourdi-

manche et madame Angélique causaient tout bas. Le malade reposait. Une lampe, placée loin du lit, laissait le chevet dans l'ombre.

— C'est toi, Jacquinel dit la mère. Ahl je pensais bien que tu viendrais... malgré tout.

— C'est pour notre Augustin que je suis venue et non pas pour vous, madame Angélique... Je ne m'en retournerai point qu'il ne soit mort ou guéri.

Elle s'approcha du lit, considéra le masque aux joues creuses, à la peau grise et flétrie, aux narines pincées... Ce spectre, c'était le fîeu qu'elle avait tant aimé. Le chagrin, le remords, les pratiques de l'ascétisme, une violence méthodique faite à la nature, avaient ruiné ce pauvre corps que la maladie, espérée peut-être, achevait de consumer.

— Ma fi I dit Jacquine, il est bien mal I

Le capitaine essuyait ses yeux et soupirait en silence^ Madame de Chanteprie murmura :

— Tout espoir n'est pas perdu. Les médecins prétendent qu'une guérison. . . apparente. . . peut survenir. . . Mais j'ai fait mon sacrifice; j'ai remis mon fils aux mains de Dieu. Il supporte ses maux avec une patience admirable; son âme triomphe de son corps comme d'un ennemi vaincu et renversé par terre. Hier, il a reçu l'extrême-onction. Dans quels sentiments de ferveur et de résignation, vous le savez, monsieur Courdimanche... Vous en fûtes édifié et consolé autant que moi.

— Édifié, oui,., mais rien ne peut encore me consoler! dit le vieillard qui ne cachait pas son émotion.

— Il ne va pas mourir comme ça I grommela Jacquine. Les médecins, qu'est-ce qu'ils savent, les mé-

decins?... On a de la vie et de la force, à vingt-six ans. . . Le voilà qui s'éveille !

Elle prit la main décharnée qui traînait sur les draps, et penchée sur le jeune homme, elle dit :

— Mon fieu chéri, mon trésor, mon seigneur, votre Jacquine est là, votre vieille Jacquine qui va vous soigner elle-même, comme quand vous étiez petit... Ne parlez pas, mon fieu... Et vous autres, allez-vous-en, laissez-nous! Je suffirai à le veiller et à le servir. Avec moi, il a confiance.

Ainsi, madame de Chanteprie et la Ghavoche se trouvèrent réunies, pour de longues semaines, devant le lit d'Augustin. Quand le malade éprouvait quelque soulagement il écoulait de brèves lectures de \' Imitation, il s'unissait, de cœur, aux prières dites à haute voix par madame Angélique. Mais quand la fièvre brûlait ses membres, quand il étoulîait, râlant et défaillant, il regardait d'abord Jacquine...

D'elle, il acceptait tous les soins, toutes les familières gronderies : elle seule savait disposer les oreillers, ciîacer les plis du drap, composer des boissons calmantes plus eflicacos que les drogues des médecins. Un peu fée, un peu sorcière, rude et maternelle, bienfaisante comme les « bonnes herbes » dont elle gardait le parfum, elle ne semblait pas vieille, mais seulement très ancienne, contemporaine des rochers et des bois. Assise près du lit d'Augustin, elle le couvait de son regard magnétique ; elle lui j^arlait du l)rintemps proche, des blés qui perçaient les sillons, d'un pêcher qui par miracle avait fleuri. Et ses yeux, son geste, sa voix, disaient : « 11 faut vivre I » Augustin

LA MAISON DU PECHE SjÔ

subissait le charme... Faible et confiant, il s'abandonnait, il s'appuyait sur le cœur de Jacquine comme sur le cœur même de la nature.

Et, contre toute espérance, ses forces revinrent. Le premier dimanche de carême, il put se lever, et l'abbé Le Tourneur dit une messe d'actions de grâces.

Les bons Courdimanche remerciaient Dieu, dans une explosion de joie, mais madame de Chanteprie restait soucieuse.

— En vérité, dit-elle à mademoiselle dariste, je pense comme Angélique Arnauld : « La tendresse humaine nous porte à nous réjouir de la convalescence de ceux que nous aimons, mais il y a quelquefois en cela plus d'afi'ection que de sagesse. » J*ai vu, avec une pieuse envie, j'ai vu mon fils dans le port du salut, bientôt libéré des misères corporelles et presque assuré d'un bonheur éternel. Le voilà rejeté sur la mer orageuse, parmi les écueils du péché, exposé à tous les naufrages. Je suis presque tentée de plaindre mon pauvre enfant.

Mademoiselle Cariste sursauta .

— Ma bonne amie, que prétendez-vous?... Est-ce que vous regretteriez que votre fils ne soit pas mort?

— Ne soyez pas scandalisée, dit madame Angélique. Comme mère, je me réjouis de la guérison d'Augustin ; comme chrétienne, je souhaite de n'avoir point à déplorer cette guérison. Si Dieu l'avait voulu, mon fils se reposerait enfin dans la gloire ; il prierait pour moi; il m'attendrait... Et moi, je mourrais en repos...

Assurément, mademoiselle Courdimanche respectait la Sainte, mais elle ne put s'empêcher de balbutier

quelques phrases sur l'amour maternel, « cet instinct sacré... »

— Il n'y a pas d'(( instincts sacrés », riposta madame de Chanteprie. L'instinct nous est commun avec les animaux, et sainte Elisabeth demandait à Dieu de détruire l'instinct en elle, et de lui accorder la grâce « de ne plus aimer ses enfants selon la chair. » Était-ce une mère dénaturée?

— Puisque l'Église l'a canonisée, je ne veux pas blâmer sainte Elisabeth, mais...

— J'aime mon fils, reprit madame Angélique, j'ai passé ma vie à prier pour lui, et parce que je l'aime, mademoiselle Cariste, son salut m'est plus précieux que son bonheur, que sa santé, que sa vie...

La vieille demoiselle ne trouva rien à répondre. Elle n'était plus bien sûre que le Dieu de madame de Chanteprie fût le même Dieu qu'elle adorait, elle. Cariste Courdimanche... 0 Non ! pensait-elle, je ne reconnais pas Notre-Seigneur dans ce Christ farouche, aux bras dressés, qui n'accueille que le petit nombre des élus... Notre-Seigneur ne demande pas des sacrifices humains ; il compatit aux faiblesses de ses créalures, et l'on désarme sa colère avec des prières, des aumônes et un moment de sincère contrition...»

Le sourire de Jésus enfant, le lis de Saint-Joseph, les mains ouvertes de la Vierge blanche, ornemenls de son petit salon, achevèrent de rassurer mademoiselle Cariste. Elle éprouva la douceur de vivre dans une région tempérée, unie, à mi-côte de la sainteté, et elle se promit de ne point guinder son âme puérile jusqu'à ces sommets mystiques qu'habitait madame de Chanteprie.

La convalescence d'Augustin, saluée comme un miracle, traînait et languissait pourtant sous la menace d'une rechute. Le jeune homme, abusé par une guérison factice, déclara qu'il se sentait fort bien et qu'il entendait reprendre, au plus tôt, son ancien régime de vie. Quel régime, M. Gourdimanclie le savait, lui qui, appelé près du malade, avait arraché le cilice sanglant serré sur sa chair. Le capitaine fit intervenir l'abbé Le Tourneur lui-même qui dispensa M. de Ghanteprie de tous jeûnes et abstinences et lui imposa comme un devoir l'obéissance au médecin. La Chavoche devait y veiller, car dès les premiers jours de son nouveau règne, Jacquine avait déclaré qu'elle ne délogerait pas de chez son lieu.

— Le printemps me guérira tout à fait, disait Augustin.

Le printemps vint; les poiriers fleurirent; un brouillard vert courut sur le Bosquet, et M. de Ghanteprie commença de descendre au jardin pendant les heures de soleil. Entre Jacquine et madame Angélique, il marchait jusqu'au bout de la terrasse, et rien n'était plus lugubre que ces promenades où la mère, le fils, la servante épiaient réciproquement leurs pensées sur leurs visages et ne prononçaient pas un mot.

Augustin se fatiguait vite. Essoufflé, les jambes mollissantes, il remontait dans sa triste chambre. Jacquine roulait son fauteuil près de la fenêtre et s'asseyait en face de lui pour tricoter. Le silence faisait les heures plus lentes. Bientôt, M. de Ghanteprie laissait tomber sur ses genoux le livre trop

lourd à ses doigts. Il écartait le rideau de mousseline, contemplait le paysage de Hautfort- le -Vieux, le clocher, la porte gothique, les toits bruns, et le petit carré du cimetière qui retenait sou regard. Quel conseil recevait-il, quel mystérieux appel lui venait des morts coucliés dans le cloître?... Au crépuscule, la chambre était toute grise. Augustin ne bougeait plus. La rigidité de l'extase descendait sur son visage noyé d'ombre, sur ses paupières abaissées, sur sa bouche entr'ouverte. Effrayée de le voir si pâle, Jacquine lui touchait la main pour le réveiller. Alors un frisson le traversait; ses pommettes devenaient rouges. Il se couchait plus fiévreux chaque soir et plus faible.

— Ahl mon fieu, lui dit un jour Jacquine, que regardez-vous donc là-bas? Otez vos yeux de dessus ce cimetière. Ce n'est point une vue plaisante, et si j'étais que de vous, je reprendrais l'ancienne chambre, la chambre du Pavot, si jolie!...

Il sourit tristement. Agenouillée près de lui, elle supplia :

— Mon fieu, mon cher fieu, aidez-nous I Que peuvent les remèdes, et les médecins, et les soins de votre Jacquine, si vous avez perdu le goût de vivre?... Vous guéririez, si vous vouliez guérir!... Mon fieu, n'cst-il plus rien dans le monde (jui vous donne du désir ou du regret? N'est-il plus rien que vous aimiez, ni personne que vous ayez envie de revoir?...

— Rien, ni personne, Jacquine. Cesse de me tourmenter, ma pauvre bonne. J'ai enfin gagné mon repos.

Elle dit, très bas, contre l'oreille du jeune homme :

— Vous ne me trompez point?... Voulez-vous que j'aille là-bas... à Paris... pour savoir?...

Il lui mit la main sur la bouche... Docile, elle se tut, et pourtant cette indifférence l'épouvanta comme un mauvais présage. Non, Augustin n'était pas consolé : il était épuisé de corps et d'esprit, et le peu de force que la maladie lui avait laissé, il l'usait non plus à souffrir, non plus à expier, mais à vivre quelques jours encore ou plutôt à se survivre. Ce qu'on appelait une chrétienne résignation, c'était le premier froid de la mort qui engourdissait les sens et l'âme. L'instinct de La Chavoche lui avait révélé une vérité qui échappait à la mère d'Augustin, à ses amis : M. de Ghanteprie ne guérissait point parce qu'il ne voulait point guérir; il mourait parce qu'il avait perdu le goût de vivre.

Et Jacquine désespéra... Elle, la thaumaturge rustique, à qui les « plantes du poison » et les « bonnes herbes » avaient livré tous leurs secrets, elle, qui par des philtres et des formules, avait soulagé des incurables et ranimé des agonisants, elle se sentit vaincue. M. Courdimanche reçut la confidence de son trouble et de ses terreurs. Le capitaine fît venir le médecin, l'interrogea et le docteur répondit par un geste d'impuissance... Fils d'un tuberculeux et d'une névropathe, rejeton d'une race épuisée par des mariages consanguins, M. de Ghanteprie aurait pu vivre sans doute, s'il avait consenti à vivre comme tout le monde. Mais il avait sacrifié tout, et lui-même, à la passion religieuse : il s'était suicidé, lentement...

— Alors... il n'y a rien faire? dit M. Gourdimanche, atterré.

— Rien... qu'à laisser mourir tranquille ce malheureux, le prolonger peul-ctre... J'ai averti madame de Ghanteprie : je lui ai dit que si son fils n'avait pas eu la prétention d'être un saint — comme elle est une sainte — il ne serait pas, à cette heure, en péril de mort. Elle m'a répondu que l'intérêt de l'âme passait avant le soin de la guenille charnelle... Notre conversation en est restée là, et je ne suis pas disposé à la reprendre. Madame de Ghanteprie me fait horreur... Et puis, on ne discute pas avec des fanatiques. On les abandonne à leur manie, puisqu'on ne peut pas les doucher.

M. Gourdimanche n'osa pas défendre madame Angélique, mais il s'en alla dans l'église, pour pleurer. Ce pauvre homme, qui n'était pas un fanatique et qui était tout près d'être un saint, ne se résignait pas à regarder l'humanité comme un amas de créatures corrompues. 11 chérissait Augustin, et, quand Dieu appelait ce jeune homme aux félicités prématurées du ciel, le père Gourdimanche disait timidement : « Seigneur, pas encore I...» Et même, il suppliait le Maître redoutable de le prendre, lui, vieillard inutile, à la place d'Augustin. Mais le Seigneur n'écoutait pas M. Gourdimanche.

Maintenant, Augustin ne sortait plus, ne parlait guère et ne prétait un peu d'attention qu'aux letlres de M. Forgerus. Rien ne lui faisait plus plaisir ni peine. Les bruits de la terre lui arrivaient comme une très lointaine rumeur dont il ne percevait plus le sens. Demi libre et demi-captive, son âme errait déjà dans les régions inconnues, aux confins de la vie et de la mort ; déjà, il n'était plus de ce monde.

LA MAISON DU PÉCHÉ 38l

Bientôt, une main mystérieuse toucha les cheveux blonds qui devinrent ternes et rudes, les prunelles dont le bleu mauve se fana, les ongles qui se recourbèrent, le corps qui s'épuisa dans la fièvre et les sueurs, la peau flétrie qui laissa transparaître les lignes de la tête de mort. Augustin ne luttait pas. Doucement, il échappait aux bras de Jacquine ; il semblait s'éloigner, se dissoudre dans une ombre surnaturelle. Il s'effaçait du monde, comme s'efface une figure ébauchée au fusain sur le papier, un contour qui se dilue et s'évanouit insensiblement jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'une page blanche...

— Il durera jusqu'à la fin de mai, disait le docteur.

Juin commença ; Augustin « durait » encore, mais ses forces déclinaient rapidement. Il ne quitta plus sa chambre.

M. Le Tourneur lui faisait de fréquentes visites et lui apportait des livres consolants, de « bons ouvrages » approuvés par NN. SS. les évêques... Augustin feuilletait à peine ces petits traités de dévotion fades comme la tisane de tilleul. Et même il goûtait moins qu'autrefois le doux symbolisme des évangiles, la pâle mystique de l'Imitation. Sa préférence allait aux livres bibliques, aux plus noirs, aux plus durs, qui racontent le né^nt de l'homme et la vanité des vanités. Lui qui avait trouvé dans l'amour d'une seule femme des félicités qu'ignora Salomon dans ses harems, lui qui gisait maintenant, abandonné, sur le fumier de ses espérances et de ses joies, il écoutait retentir en lui des clameurs venues du lointain des

siècles, la lamentation désabusée de l'Ecclésiaste et le gémissement de Job. Il jouissait de se connaître misérable, de se mépriser et de mépriser avec soi tout ce qu'il avait désiré, tout ce qu'il avait cliéri. Le sentiment de la vanité de toutes choses lui endurcissait si étrangement le cœur, qu'en regardant vers le passé, en arrière, il s'étonnait d'avoir aimé Fanny... Que ses enthousiasmes de jeune homme et d'amant lui apparaissaient inutiles et ridicules I... Aimer, à quoi bon? Jouir, souiTrir, posséder, comprendre, à quoi bon? A quoi bon s'épuiser en agitations stériles sur la grande route des tombeaux?... Et, la nuit, comme son imagination pervertie se repaissait avec un affreux plaisir des images de la dissolution prochaine, il s'allongeait volontairement entre ses draps , les bras collés aux flancs, s'essayant à l'attitude funèbre qu'il allait prendre, bientôt, pour l'éternité... Le jour, penché à la fenêtre, attentif à la voix des morts qui l'appelaient parmi eux, il s'absorbait dans la contemplation funèbre que Jacquine n'osait plus troubler d'un mot ou d'un soupir.

Un soir, madamoiselle Desfossés frappa doucement à la porte de la chambre.

— Jacquine, une dame demande à vous voir? Voulez-vous descendre?

La Chavoche, saisie, replia son tricot.

— Une damoP... Mais je n'attends personne... je ne sais pas...

M. de Chantepric demeurait impassible.

— Va ! dit-il. Que crains-tu?

Elle le regarda fixement ; il répéta :

— Descends vite, puisqu'on veut te voir.

Et il reprit sa pose méditative, le front appuyé au carreau de la fenêtre.

Jacquine, la tête perdue, descendit. Quand elle remonta, Augustin n'avait pas bougé,

— C'est ma nièce, dit-elle, ma nièce Georgette... Elle veut vous offrir des fruits de son jardin, et elle serait très heureuse si vous pouviez la recevoir...

— Où est-elle?

— Là, dans le corridor...

Il dit, d'un ton lassé :

— Eh bien, qu'elle entre !

Elle entra, et son corsage de mousseline, son sourire, son regard, ses cheveux fauves éclairèrent la chambre, dès le seuil. Timide, le sang aux joues, le bras arrondi sur le panier qu'elle portait contre sa hanche, elle regardait M. de Chanteprie d'un air de compassion.

Et lui, détourné enfin de l'obsédant paysage, redressé sur l'oreiller, semblait s'éveiller tout à coup... Il la reconnaissait, l'éblouissante fille! Il n'avait pas oublié l'idylle du verger, le reflet vert des arbres sur la gorge blanche, la nuque rousse inclinée, le geste des doigts égrenant les groseilles mûres... Georgette, la première tentation, la première vision de l'Eve éternelle !... Ces cheveux, ce sein, ce visage de rose ardente, Augustin les avait revus, parfois, en d'involontaires rêveries. Et Georgette non plus n'avait pas oublié l'adolescent aux yeux froids, aux brèves paroles, qui l'avait recueillie sur la route, un soir de juin. Quel sentiment, peut-être ignoré d'elle-même, la ramenait près du mourant, elle, l'éclatante Jeunesse aux cheveux pleins, de lumière, lux mains pleines de fruits.^

— Approchez, dit Augustin, posez votre panier, là, sur la table... Ce sont des cerises de votre jardin?

— Et des fraises des bois... Je les ai trouvées en cherchant des champignons du côté de Rouvrenoir. Elles sont toutes fraîches... C'est un parfum I... Ça embaume.

— Du côté de Rouvrenoir?... Oui, c'est la saison des fraises... Et la dernière pluie a fait pousser, dans la forêt, les gros cèpes et les girolles qui fleurent l'abricot... La forêt!... Comme on est bien, dans la forêt I... J'aimais la grande avenue de hêtres qui s'enfonce dans un vallon... Allez de ce côté, mademoiselle Georgette, il y a des fraisiers plus qu'à Rouvrenoir...

— J'irai, monsieur, j'irai sans faute, et je vous apporterai des fraises, encore, des fraises qui auront mûri sous ces hêtres que vous aimez.

Il rêva quelques minutes, comme grisé par l'odeur des fruits. Jacquine lui prit le poignet.

— Mon fieu, ne vous émouvez pas à parler. Georgette reviendra, puisque vous le voulez bien. Allons, va-t'en, ma petite... tu fatigues M. de Chanteprie.

— Laisse-moi remercier cette jeune fille... Vous êtes toujours en place, mademoiselle Georgette?

— Non, monsieur, je suis revenue chez mes parents, pour... me marier...

Elle était devenue pourpre.

— Alors, je souhaite que vous soyez heureuse... Adieu, mademoiselle.

— Au revoir, monsieur. J'espère que vous serez bientôt guéri.

Elle fit une révérence gauche et gracieuse, et s'en alla, poussée par la Ghavoche. Le jeune homme ferma les yeux.

Son âme qui depuis tant de jours habitait avec les morts, son âme prisonnière des morts, semblait se débattre faiblement pour s'affranchir. Détourné des tombeaux, Augustin regardait une dernière fois du côté de la vie. Et, dans une brume d'aube, dans un parfum de printemps, il voyait se lever des ombres confuses qui étaient ses jeunes chimères et ses jeunes amours. Peu à peu, trois formes se détachaient, se précisaient, avec des robes flottantes et des figures de femmes. La première, fantôme incertain, portait une guirlande de pavots ; la seconde, des grappes de groseilles ; et la troisième tendait ses bras blancs dans un geste de douleur et de volupté. Celle qui n'était qu'un fantôme n'était pas moins réelle pourtant que les vivantes... Et les vivantes n'étaient pas moins lointaines que le fantôme... Rosalba, Georgette, Fanny I Elles étaient venues l'une après l'autre dans la vie d'Augustin ; elles l'avaient conduit de l'ignorance au rêve, du rêve au désir, et du désir à la passion. Il les voyait, contemporaines malgré le temps, réunies malgré l'espace, associées et confondues dans sa mémoire comme l'image une et triple de l'Amour.

Et tout à coup, il sentit que son âme allait vers Elles, dans une fuite éperdue, dans un vertigineux retour, son âme arrachée à la hantise funèbre, son âme victorieuse des morts, son âme qui n'était plus chrétienne, ni stoïque, ni résignée, son âme instinctive qui voulait vivre ! La terreur panique, la force qui emporte les régiments débandés à travers les champs

de bataille le souleva tout entier... 11 ouvrit les yeux : sa chambre lui fit horreur. Il voulut marcher : le sol manqua sous ses pas... Il s'appuya aux murs qui se dérobèrent. Il cria :

— Jacquine ! . . . vite ! . . . Êmmène-moi I . . . Je veux sortir d'ici ! J'étouffe ! . . .

Mais ses prunelles hagardes se révulsèrent... Il s'évanouit.

C'était la veille de la Saint- Jean. A l'horizon de Hautfort, l'aveuglante lumière des jours d'orage tombait par les trouées du ciel couleur de plomb. Pas un souffle. L'ombre bleu foncé des grands nuages stagaait sur les collines.

On avait tiré le lit au milieu de la chambre. Madame Angélique et mademoiselle Gourdimanche disposaient sur le guéridon une nappe blanche, des flambeaux, un bouquetier de porcelaine, rempli de roses et de résédas. Le carreau était semé de fleurs eff*euillées et de ces brindilles de fenouil dont l'arôme évoque la splendeur rustique des processions de Fête- Dieu. Jacquine, assise sur un tabouret bas, les coudes aux genoux, les poings aux dents, considérait ces apprêts d'un œil stupide.

Depuis quatre jours, Augustin ne disait plus un mot, ne voulait voir personne, l'âme reployée, pareil

388 LA MAISON DU PÉCIlÉ

à ces bêtes qui se terrent pour mourir. Ce matin-là, seulement, il avait parlé; il avait exprime sa volonté de communier en viatique, et l'on attendait l'abbé Le Tourneur.

Dehors, une clochette argentine tinta, et tinta encore en se rapprochant. Mademoiselle Cariste ouvrit la fenêtre. Elle aperçut le curé qui passait sous la porte Bordier avec son enfant de chœur. Le capitaine Gourdimanche, tête nue, accompagnait le bon Dieu, et des femmes rangées, au seuil des masures, faisaient le signe de la croix.

Les yeux brouillés de larmes, mademoiselle Cariste se relira. Elle alluma les cierges trop hauts pour les chandeliers et, trempant un rameau de buis dans l'eau bénite, clic aspergea le sol de la chambre et les draps du lit. La porte s'ouvrit enfin, et mademoiselle Desfosscs annonça :

— Voilà le bon Dieu qui vient.

Aussitôt les trois femmes, et la Chavoche même, s'agenouillèrent,

Un murmure d'oraisons emplissait le long corridor, et l'enfant de chœur parut, en robe rouge, tenant la clochette d'argent dans sa main gauche et dans sa main droite un cierge allumé. M. Le Tourneur suivait, portant le ciboire qu'il déposa pieusement entre les flambeaux du guéridon. Et tous les assistants sortirent.

Alors le prêtre vint s'asseoir au chevet d'Augustin et l'engagea à réciter le Confiteor. ^\. de Chanleprie, soutenu par les oreillers empilés, parlait à voix basse. Il avouait des langueurs et des distractions pendant la prière, de secrètes impatiences, un sentiment inexpli-

cable de colère, presque de rancune, contre les personnes qui l'assistaient...

11 s'interrompit tout à coup, et M. Le Tourneur, croyant la confession finie, entama le petit discours qu'il avait composé et appris une fois pour toutes, et qu'il débitait devant tous les lits de mort : a . . . Résignation... confiance dans l'infinie bonté de Dieu... Associer ses souffrances particulières aux souffrances de Jésus crucifié... » Certes, l'émotion de M. Le Tourneur était réelle et assez vive pour que son accent la révélât, mais elle ne savait s'épancher qu'en formules conventionnelles. Les mains du prêtre tremblaient un peu ; il évitait de regarder le pénitent ; et pourtant l'eau tiède de son éloquence coulait comme une source ininterrompue, égale, sans jets imprévus, sans bouillonnements excessifs.

— ... Et vous soumettre, corps et âme, à la sainte volonté de Dieu, n'est-ce pas, mon cher enfant?... Je vais donc...

Augustin soupira. Saisi d'inquiétude, l'abbé tourna la tête :

— Qu'avez-vous?... Vous souffrez ?

Les lèvres du jeune homme s'entr'ouvrirent... 11 ne pouvait parler... Mais cette bouche contractée, ces yeux fixes, ces yeux implorants exprimaient une si affreuse angoisse que M. Le Tourneur pâlit.

— Dites simplement votre peine... Que craignezvous?...

— Je n'ose pas... Je ne peux pas...

— Vous n'osez pas avouer une faute... un scrupule?...

— Je n'ose pas communier, dit Augustin. Le

Sqo l\ maison du péché

secours que je demandais, ce saint viatique... Oh I non... non... je n'ose plus...

— Pourquoi donc?

— J'ai peur...

— Vous avez peur de quoi?... de la mort?... Mais votre état, très grave, assurément, n'est pas désespéré... La grâce de l'extrême-onction, que vous avez reçue au début de votre maladie, a opéré en vous un véritable miracle... Déjà Dieu vous a conduit aux portes de la mort pour vous ramener à la vie... Peutêtre...

M. de Chantepric fit un signe de dénégation.

— Eh bien? dit l'abbé, quand même Dieu vous rappellerait à lui, vous ne devriez pas manquer de courage, ni de confiance, vous, un Chanteprie, vous, un chrétien !

Le visage du jeune homme se décomposa :

— J'ai peur, répéta-t-il, — et sa voix n'était plus qu'un souffle. — J'ai peur... de Dieu!

— Mais c'est de la folie! dit M. Le Tourneur stupéfait. Vous avez peur de Dieu! Vous n'osez pas recevoir le gage de notre rédemption, la sainte hostie ?. . .

— Je ne suis pas digne...

— Aucun de nous n'est digne de devenir le vivant tabernacle du Dieu vivant. Mais, si nous ne sommes par nous-mêmes que corruption, n'oublions pas que Jésus nous couvre de ses mérites et lave nos souillures de son sang divin... Vous avez péché, mon fils ; pourtant votre pénitence sincère, votre foi que le monde n'a pas ébranlée...

Augustin gémit :

LA MAISON DU PÉCHÉ Sgi

— La sincérité de ma pénitence ! . . . La fermeté de ma foi !.. . Hélas ! . . .

— Que Youlez-Yous dire?... Vous avez conçu des regrets coupables, des doutes?...

— Oui... des doutes...

— Depuis quand?

— Depuis peu de jours... depuis que mon mal s'est aggravé... Oh! comment exprimer ces pensées involontaires, cette défection soudaine de ma volonté?. . . cette agonie de l'âme, qui précède l'agonie du corps?. . . Mon Dieu !... vous le savez ! J'étais sans orgueil, sans regrets, presque sans mémoire... La plaie d'amour ne saignait plus... Je me croyais résigné, je me croyais indifférent. Je consentais. à la mort... Oui, je m'en allais si doucement, avec confiance...

— Et maintenant?...

— Dieu ! s'écria Augustin, ô Dieu ! est-ce possible?... Est-il vrai que pour avoir, un instant, traversé le monde, j'aie remporté du monde, à mon insu, la semence du doute qui germe à présent, qui croît d'heure en heure?... Hélas ! je me réfugie aux pieds de Jésus crucifié ; je récite le symbole des apôtres ; je rallume ma foi à la sainte lumière des Écritures... Hélas? hélas!... Dans la nuit de la mort qui monte, le flambeau vacille... il tremble... il s'éteint...

— Ne vous arrêtez pas à ces pensées, mon enfant. Le démon vous sollicite... Laissez-le faire... Ne discutez pas avec lui, ne discutez pas avec vous-même... Vous prenez pour des réalités les vains mirages de la fièvre... Je vous en conjure, calmez-vous; ayez confiance; priez.

— N'est-ce pas, dit Augustin d'une voix sup-

SgS LA MAISON DU PÉCHé

pliante, je ne peux pas perdre la foi, maintenant, la foi qui a réglé ma vie, à qui j'ai tout sacrifié?... Ce serait une dérision effroyable... Dieu ne permettrait pas... Et cependant!... Là, tout au fond de moi, j'entends quelque chose... quelqu'un... qui proteste : ({ Si tu t'étais trompé?... Des preuves, des certitudes... il n'y en a pas que la raison humaine puisse concevoir... Pour croire, il faut aimer : à l'heure de la mort, tu n'aimes plus ton Dieu assez pour y croire... » Ainsi parle la voix... Et, perdant pied, submergé de toutes parts, je me raccroche à la raison comme à une planche pourrie qui me soutiendra, — peut-être, — dans ce grand naufrage... Je refais le pari de Pascal : « Si je perds, je ne perds rien. Si je gagne, je gagne tout. » Mais la voix ironique, tout bas, ricane : « Si tu perds, n'as-tu rien perdu? Ce rien, c'est ta jeunesse, ta force, ta santé, ton amour ! Ce rien, c'est toute ta vie qui pouvait être heureuse et belle, humainement!... Hypothèses, les sanctions d'outre-tombe, le jugement, les récompenses et les châtiments éternels !... Hors de ta vie, que tu as jetée comme un méprisable enjeu, il n'y a pour toi ni réalités, ni certitudes... » Ainsi me parle encore la voix... Et moi, misérable...

— Tentations ! cria M. Le Tourneur, étendant la main comme pour un exorcisme : tentations vaines et négligeables... Derniers assauts de l'esprit du mal ! . . .

Augustin se dressa sur sa couche. Ses mains décharnées saisirent le bras du prêtre, et son visage hagard devint effrayant.

— Aidez-moi! cria-t-il. Aidez-moi! Secourez-moi!

LA MAISON DU PECHE SqS

L'ennemi est là... Il me guette... Dans les yeux des femmes, dans les livres des savants, dans le sanctuaire secret de mon cœur... Là... là... au chevet de mon lit... pendant les nuits douloureuses... avec le visage de Jacquine, avec le visage de Fanny... C'est lui, mon père, c'est lui qui me souffle ces regrets inavouables... ces doutes... cette peur sacrilège de la communion... Oh ! priez avec moi, pour qu'il s'en aille î... priez, pour que je meure réconcilié, apaisé... Mais je neveux pas mourir encore!... Mon âme n'est pas prête... Je n'ai pas expié mes fautes... Je veux vivre et soufTrir... Oh ! ne me quittez pas ! Défendez-moi I... Demandez à Dieu un délai?... quelques jours... Moi, moi, comparaître devant le juge irrité I... Moi, seul et nu en sa présence!... Que lui dirais-je?... Dans quels abîmes ne me précipiterais-je pas, de moimême, si lourd de crimes, et foudroyé par sa splendeur!... Ah! la réprobation... la grâce qui m'abandonne ! . . . l'épouvantable éternité ! . . .

Il eut un haut-le-corps éperdu, comme pour fuir une vision terrible, puis il retomba sur l'oreiller. Une houle de sanglots gonfla sa poitrine, et deux larmes, sans cesse reformées, coulèrent du coin de ses yeux au coin de sa bouche, dans cette ride profonde que creusent les longues douleurs.

L'abbé Le Tourneur oubliait les phrases préparées à l'avance... Il avait baptisé Augustin de Chanteprie; il l'avait préparé à la première communion ; il lui avait administré le sacrement des malades, et demain, sans doute, il dirait sur sa fosse le dernier Requiem... Certes, il croyait bien connaître ce jeune homme qu'il avait aidé dans toutes les phases de la vie chrétienne,

Sg^ LA M\ISON DU PÉCIIB

et toujours il avait compté qu'Augustin ferait une mort édifiante, une « belle mort », dont on parlerait longtemps dans la paroisse... Cette explosion de doute et de désespoir affligeait M. Le Tourneur comme ami, et comme ecclésiastique. Il n'avait pas prévu cette scène... Il ne savait s'il devait chercher une inspiration dans l'amitié humaine ou dans la science théologique, et si des paroles affectueuses rassureraient M. de Chanteprie mieux que des arguments. Il pensa que ce n'était plus le temps de discuter, et que la pauvre âme acharnée à demander des raisons, il fallait l'enivrer d'espérance... Il encouragea Augustin, entremêlant l'exhortation de prières spontanées ; il l'assura que la tentation non consentie et patiemment supportée peut ajouter au mérite d'une aine ; que les plus grands saints ont conçu des inquiétudes sur la foi ; et que Jésus-Christ même avait supplié son Père d'éloigner le calice... Oui, la terre étonnée avait frémi d'entendre le Fils crier vers le Père : « Pourquoi m'avez-vous abandonné?... » Et comme le curé parlait, il sentait, sur son bras, les doigts crispés resserrer leur étreinte ; les yeux désespérés, fixés sur ses yeux, suppliaient encore : « Aidez-moi ! » Les dernières larmes, les plus amères qu'Augustin ciit pleurées en ce monde, glissaient, si lourdes, si lentes, sur la face de l'agonisant...

La confession achevée, M. de Chanteprie essaya de balbutier l'acte de contrition, et le prêtre leva les mains pour le bénir et l'absoudre. Puis il l'engagea h se recueillir, a s'abandonner aux bras de Dieu comme un enfant coupable et pardonne aux bras d'un bon père. « Vous allez recevoir le saint viatique... »

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Augustin frissonna... « Recevez-le, en toute confiance, dans un sentiment d'humilité et de douceur. » Et la porte se rouvrit... A travers le brouillard de ses pleurs, Augustin entrevit un noir défilé de formes silencieuses qui entraient une à une et se prosternaient autour du lit : il entrevit la petite lueur des cierges, jaune dans le plein jour, la robe rouge du servant, le blanc surplis du prêtre, le ciboire comme un point de vermeil. L'odeur des roses emplissait la chambre et il parut à M. de Chanteprie que son âme se détachait déjà, et flottait, légère, si légère, dans ces lueurs vagues et dans ces vagues parfums... Demi-conscient, triste et docile, il sentait son Dieu venir vers lui ; il sentait autour de lui, l'Eglise, représentée par le prêtre et les fidèles, l'Eglise attentive à l'abriter sous l'étole symbolique, à le rafraîchir de ses eaux lustrales, à le bercer de ses chants millénaires qui endorment l'une après l'autre, dans la mort, les générations des hommes...

L'abbé Le Tourneur était parti. Dans la chambre crépusculaire, l'odeur des cierges éteints se mêlait, tenace et funèbre, à l'odeur des roses. Déjà, l'on ne distinguait plus les angles des murs ; mais la mousseline des rideaux retenait un reflet bleuâtre, et M. de Chanteprie regardait décliner la lumière, cette douce lumière du soir qu'il ne verrait plus.

Un grand silence s'était fait dans son âme. Il songeait à des choses très anciennes, qu'il croyait avoir oubliées, à de petits événements de son enfance, à des gens morts depuis longtemps dont il revoyait, distinctement, le visage. Ils étaient morts, ces gens, comme Augustin allait mourir. Il resterait de lui ce

3g6 LA MAISON DU PÉGUÉ

qui restait d'eux, un petit tas d'ossements qui, chaque jour, tombe en poussière ; une image confuse dans la mémoire des hommes qui, chaque jour, va s'effaçant... Ceux qui avaient aimé Augustin, ceux qui l'avaient connu, mourraient aussi, en peu d'années, et bientôt personne ne prononcerait plus son nom, personne ne se rappellerait plus sa forme terrestre, et ce serait l'anéantissement total, la fin véritable.

Augustin pencha la tête, et il sentit contre sa tempe la caresse soyeuse de ses cheveux ; il ferma et rouvrit ses paupières qui obéirent au commandement de ses nerfs ; il serra ses mains l'une contre l'autre, et fit mouvoir ses doigts... Quoi! il vivait; très faible, certes, mais il vivait I... Et dans quelques heures, peut-être, il ne serait plus lui, il serait cette chose qu'on appelle un mort... Et dans huit jours, dans quinze jours... que serait-il, que seraient ses paupières, ses lèvres, ses mains? Ses mains I II les éleva un peu contre le jour, et les considéra avec une attention extrême, avec une sorte de pitié.

(( Le temps où je ne serai plus... Je ne peux pas concevoir un temps où je ne serai plus... Et ceux qui sont morts, je ne peux pas concevoir qu'ils existent encore, dans un lieu innomé, indéfinissable... Mon père... le vieux garde-chasse des Trois-Tilleuls... Faron l'ivrogne... la petite Mclie, la fille du maréchal... Nous les vivants, — puis-je dire encore que je suis un vivant? — nous pleurons nos défunts, parce que les âmes désincarnées nous sont aussi étrangères que les corps inanimés... A notre regard, à noire sentiment, les morts sont bien morts...

D frémit. . .

« Voilà que je parle comme Jacquine !... Pourquoi n'ai-je pas les pensées et les émotions que je devrais avoir, moi, chrétien, moi qui viens de recevoir un Dieu? C'est la nature qui combat la grâce, jusqu'au dernier moment... »

Il s'efforça de prier, de penser à l'éternité. Mais l'idée chrétienne de la mort, qui était en lui si nette, si vive, si torturante pendant la confession, s'évanouissait peu à peu... Et l'idée humaine de la mort dominait, substituant une appréhension toute physique aux affres de l'esprit.

« C'est le démon qui rôde, songea Augustin. Il faut pourtant que je me recueille... Je dois, je veux me recueillir... »

Il récita mentalement une prière, mais ses yeux attachés sur la fenêtre mesuraient le décHn du jour... Un rayon oblique touchait le côté droit de l'embrasure, et reculait, reculait sur le mur blanc... Une heure passa. Jacquine entra, avec une lampe, et Augustin dit d'un ton de colère :

— Non I non ! . . . emportez-la I

— Mais il fait nuit, mon cher fieu I Il murmura :

— Oui... la nuit commence...

Et, comme si ses forces s'en étaient allées avec le jour, il s'étendit, la tête en arrière, les bras abandonnés. Une tristesse plus amère que la mort débordait son âme, et, jusqu'à la nuit noire, il ne bougea plus.

Les Courdimanche étaient partis, en promettant de revenir dans la soirée ; madame de Chanteprie et

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Jacquine, assises cote à cote dans un coin de la cliambre épiaient les moindres mouvements d'Augustin.

— Il repose. . . 11 va mieux I dit tout bas madame Angélique. Vois... Le corps même ressent la grâce vivifiante du sacrement...

Jacquine prit la lampe et s'approcha du lit, puis elle revint s'asseoir près de sa maîtresse.

— GhutI,.. dit-elle, ne parlons pas... il entendrait... Ses yeux sont grands ouverts. On dirait presque qu'il pleure... Et quand je l'ai appelé, il a tourné sa tête sur l'oreiller et il ne m'a pas répondu...

— Il cause avec Dieu, Jacquine... Oui, oui, taisons-nous I

L'abat-jour de porcelaine, recouvert de gaze bleuâtre, irradiait une lueur livide. Dans les demi-téncbrcs, le lit étroit était blanc comme un tombeau. L'air saturé d'une odeur de roses et d'une odeur de cire où se mêlait le relent des fioles pharmaceutiques, pesait aux poumons. Augustin se plaignit d'étouffer.

— Si j'ouvre la fenêtre, vous prendrez du mal, mon fieu chéri I dit Jacquine...

— Ah! qu'est-ce que ça fait?...

Elle le toucha : il avait la peau moite et froide, le pouls très lent... Depuis l'après-midi, sa figure avait changé, vieillie en quelques heures, les paupières plus lourdes, l'œil atone : une de ces figures o\ï le peuple dit « que la mort est peinte » .

— Avez-vous soif?... Voulez-vous que je relève votre oreiller ?

— Ah I laisse-moi ! . . .

Il avait déjà l'indifférence du mourant qui ne tient plus à rien ni à personne, et rebute ceux-là même qui

LA MAISON DU PECHE SqQ

s*empressent autour de lui. Et comme Jacquine avait vu mourir beaucoup de monde, des vieux et des jeunes, elle reconnut ce symptôme de la fin prochaine, et, hochant douloureusement la tête, elle fit un signe imperceptible à madame de Ghanteprie.

Muettes, le cœur serré, elles reprirent leur veillée... Madame Angélique priait ardemment, si ardemment que sa douleur se consumait presque dans l'ardeur de sa prière. Elle songeait, avec une sainte dilection, à l'heure, maintenant peu lointaine, où elle irait rejoindre son fils bien-aimé... Déjà, voyant sur son front la couronne de gloire, elle le contemplait avec respect et elle remerciait Dieu qui lui avait permis d'enfanter à la vie éternelle celui qu'elle avait enfanté à la vie mortelle. Elle ne doutait pas un instant d'avoir fait, sans défaillance, son devoir de mère et de chrétienne. . . Et près d'elle, accroupie dans l'ombre, la Chavoche pleurait... Elle pensait à l'enfance de son fieu, aux jolis cheveux blonds qu'il avait, à ses manières si douces, aux caresses qu'elle recevait de lui, et le pauvre cœur octogénaire éclatait tout bas, sans bruit, sans ostentation de désespoir... Augustin!... Elle l'avait tant aimé ! Il avait été pour elle ce que l'époux et l'amant sont aux autres femmes: son orgueil, son délice, son tourment, son amour,.. Oui, le seul amour de sa longue vie, ou plutôt sa vie même. On pourrait bien enterrer la Chavoche avec son fieu, roulés dans la même toile : elle se sentait mourir de sa mort. . .

La fournaise du jour avait embrasé la nuit. Au loin, des éclairs silencieux ouvraient, dans le ciel sans étoiles, des perspectives phosphorescentes. Les noctuelles entraient en bourdonnant dans la chambre, et Jacquine,

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qui croyait aux présages, regardait avec terreur voleter autour de la lampe ces grands sphinx Atropos qui portent la figure de la Mort sur leurs ailes de velours gris... Tout à coup, au loin, des voix joyeuses s'élevèrent... Sur la crête des collines, dans la plaine, des feux s'allumaient.

« On danse, là-bas, pensa Jacquine. C'est la nuit de la Saint-Jean... Oui, il y a des garçons et des filles qui sautent autour des feux, et qui s'embrasseront après, dans les venelles. Ils n'ont pas envie de devenir des saints, ni des saintes. . . L'amour les contente, ceux-là. . . »

Augustin remua. Les deux femmes s'élancèrent.

— Quoi!... Que veux-tu:...

— Je suis mal... Ne me quittez plus I... Maman !... Jacquine !...

— 11 passé I cria la Chavoclie. La lampe I... Tenez la lampe!... Donnez-moi le vinaigre... Ah! mon fieu, mon fieu chéri I

Les Gourdimanchc, de i'escalier, entendirent le cri de Jacquine. Ils accoururent, et leurs voix s'unirent à la lamentation de la servante. Un instant, la chambre fut pleine de clameurs ; mais le malade rouvrit les yeux et regarda l'un après l'autre ces gens éperdus qui pleuraient.

La lampe, placée maintenant près du lit, éclairait en plein son visage. Pâle d'une pâleur verdàtre dans le blanc cru des oreillers, il avait la bouche violette, les yeux caves, et ses prunelles élargies, profondes, reflétaient déjà toute l'horreur de la nuit éternelle où il entrait. Ses mains, tAlonnantcs, pétrissaient les plis du drap, les ramenaient sur lui comme un suaire. Et des gouttes de sueur glacée tombaient de son front.

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Il n'avait plus de paroles... Son regard seul vivait encore, son regard conscient, lucide, chargé de rancune farouche. Et ce regard, allant de madame Angélique aux Courdimanche, et des Gourdimanche aux absents, qu'il voyait, semblait dire :

(( Qu'avez-vous fait de moi? »

— Il nous demande des prières, dit madame de Chanteprie.

Le regard du mourant se tourna vers elle. Mais ni elle ni personne ne pouvait comprendre ce qu'exprimait ce regard. Il erra encore, et s'arrêta sur Jacquine, plus doux et si triste que la Ghavoche sanglota tout à coup.

— Silence ! dit madame de Ghanteprie. Son âme entre dans la gloire... Que les morts pleurent leurs morts. Nous, chrétiens, prions !

Elle se tourna vers le Ghrist cloué au-dessus du lit, et, tenant dans ses mains la main de son fils, debout, comme une prophétcsse inspirée, elle récita les Prières des agonisants. Sa voix haute, claire, distincte, dominait les sanglots de Jacquine et le râle du moribond :

« Sortez de ce monde, âme chrétienne, au nom de Dieu, le Père tout-puissant, qui vous a créée, au nom de Jésus, fils du Dieu vivant, qui a souffert pour vous, au nom du Saint-Esprit qui s'est communiqué à vous ; au nom des Anges et des Archanges, au nom des Trônes et des Dominations, au nom des Ghcrubins et des Séraphins, au nom des saints Apôtres et des Evangélistes, au nom des religieux et des solitaires, au nom des martyrs et des confesseurs, au nom des vierges et de tous les saints et saintes de Dieu. Que vous soyez aujourd'hui dans la paix et que votre demeure

soit dans la sainte Sion. Par Jésus -Christ Noire- Seigneur... »

Le râle devenait plus fort. C'était une longue, une affreuse inspiration spasmodique, régulière, que le capitaine Gourdimanche et mademoiselle Cariste entendaient retentir au fond d'eux-mêmes. Et madame Angélique priait :

« Sortez de ce monde ame chrétienne... Je vous recommande au Dieu tout-puissant ; je vous laisse à celui dont vous êtes la créature, afin qu'après que vous aurez payé par votre mort le trihut de l'humanité, vous retourniez à votre auteur qui vous a formé du limon de la terre. Que l'horreur des ténèhres, que l'ardeur des flammes et la rigueur des tourments vous soient inconnues... Que Jésus, qui a voulu mourir pour vous, vous délivre de la mort éternelle... Que vous découvriez l'éternelle vérité dont la splendeur est si éclatante, et qu'étant unie à la compagnie des bienheureux vous jouissiez de la douceur et de la contemplation divine pendant les siècles des siècles... Amen I »

Jacquine ne pleurait plus. Ses traits, si beaux dans leur décrépitude, étaient devenus rigides, comme sculptés dans un très vieux buis. Si grande, si auguste, si maternelle, le front ceint d'une étoffe noire, elle ressemblait à ces nourrices antiques que les Grecs aimaient à pencher sur le cadavre des héros. Trempant un linge dans une eau mêlée de vinaigre, elle humectait les lèvres desséchées du moribond, et parfois, d'un baiser pieux, essuyait la sueur de ses tempes. Puis tout bas, comme en rêve, elle lui disait :

— Dors, mon fieu chéri, dors I

LA MAISON DU PÉCHÉ 4o3

Et madame Angélique priait :

(( Nous vous recommandons, Seigneur, l'âme de ce malade, et nous vous prions. Seigneur Jésus, qui avez sauvé le monde, de mettre dans le sein des Patriarches cette âme pour laquelle votre miséricorde vous a fait descendre sur la terre. Reconnaissez, Seigneur, votre créature qui n'a point été créée par des dieux étrangers, mais par vous seul. Dieu vivant et véritable, parce qu'il n'y pas d'autre Dieu que vous... Seigneur, réjouissez son âme par votre présence et ne vous souvenez pas des anciennes iniquités et des faiblesses que la colère ou la fureur d'un mauvais désir a excitées en elle. Car, encore qu'elle ait péché, elle n'a pas abandonné la foi du Père, du Fils et du Saint-Esprit ; mais elle l'a conservée ; elle a eu le zèle de Dieu gravé dans son coeur, et a fidèlement adoré Dieu qui a fait toutes choses. »

Un insecte couleur de cendre tournait au-dessus de la lampe, jusqu'à ce que son petit corps, collé au verre, grésillât. Les pétales des roses blanches tombaient un à un sur la nappe du petit autel. Dehors, une voix féminine appelait :

— Jeanne ! . . . Berthe ! . . . Gora ! . . . Marie I . , . La Chavoche gronda :

— Du vinaigre, encore... Cette eau est chaude... De l'eau fraîche, vite!... Non! personne avec moi... Laissez-nous !... Je veux l'aider dans ce passage, toute seule... Ah! comme il baisse... Oui , oui, va, je suis là, ta vieille, ta Chavoche I... Je vas t'endormir comme autrefois... Ah! pauvre! pauvre!... Quelle pitié!... Il râle... Il souffre!... Et j'ai vécu si vieille pour voir ça ! . .Ah ! guérisseuse de malheur ! . . . Ah ! vieille bête

4o4 LA MAISON DU PÉCHÉ

ignorante qui n'a pas su sauver son fîeu!... Il meurt, il meurt, et il y a des gens qui disent qu'il y a un bon Dieu dans le ciel... Il est donc sourd, quand les gens en chagrin l'appellent!... C'est donc perdu, les prières qu'on lui dit, et les chants et les simagrées des prêtres I . Un Dieu I . . . Un Dieu qui tue nos enfants I . . . Non, non, ce n'est pas vrai... Il n'y en a point!... Il n'y a pas de justice... On a tué notre Augustin avec des mensonges... Il meurt pour rien... pour rien!

Elle se tordit les bras, avec un cri sauvage. Les Courdimanche pleuraient, à genoux. Immobile, droite devant le Christ sombre, madame Angélique achevait les Prières des agonisants :

« Seigneur, nous vous prions d'oublier son ignorance et les péchés de sa jeunesse ; montrez-lui votre grande miséricorde et souvenez-vous de cette âme dans l'éclat de votre gloire. Que les cicux lui soient ouverts, que les anges se réjouissent avec elle! Recevezla dans votre royaume... »

La bouche d'Augustin tourna. Ses yeux qui ne voyaient plus, ses yeux où montait l'ombre de la mort, s'ouvrirent une dernière fois, tout grands, dans une expression d'angoisse suprême... Un filet de sang coula, du coin des lèvres... Et la pauvre ame tremblante s'en alla, dans l'inconnu, au murmure des prières.

Le Ghùne-Hogaeux, 1893-1902.

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