LE PERSONNEL
Chevaliers et religieux.
La Maison du Temple de Paris, en dépil de la situation, en quelque sorte politique, qu'elle a occupée à plusieurs reprises, en dépit de ses relations constantes avec TÉlat ou avec le monde, au point de vue civil, est toujours restée avant tout un couvent religieux, avec son personnel Gxe pour la célébration du culte, la gérance de ses biens et l'exercice de ses droits. Ce caractère a pu perdre de sa rigueur extérieure avec les siècles, mais il n'a jamais varié au fond.
Sous les Templiers, les chevaliers dirigeaient les maisons; les chapelains et des prêtres attachés célébraient les offices; les servants et les divers domestiques veillaient à Tentretien et à l'exploitation; enfin des officiers de justice, à gages, exerçaient et défendaient les droits. De même, sous les Hospitaliers, une communauté de religieux prêtres occupait le couvent et était aidée, au civil et au criminel, par un bailliage de gens de loi. Malgré les vicissitudes de TOrdre, malgré les modifications générales apportées forcément par le temps ou l'accroissement de la Maison, les mêmes règlements intérieurs, le même cadre de personnel peuvent se constater jusqu'à la dernière époque.
Mais ceci n'est qu'un des côtés de l'histoire du Temple de Paris, qui n'était pas seulement un couvent quelconque, une des nombreuses commanderies de son ordre, du Temple ou de
THôpilal, mais qui avait surtout qualité de chef (Tordre. Sous les Templiers on le voit d*abord à la tête d'une province» la province de France, puis de l'Ordre tout entier; sous les Hospitaliers, c'est le chef-lieu d'un des grands prieurés du royaume. De là la nécessité et l'existence, à Paris, de deux administrations parfaitement distinctes : Tune, puissante et générale pour toute la province ou le prieuré, l'autre bornée et spéciale à la Maison. Ce double aspect, sous lequel apparaît le Temple, donne un intérêt tout particulier à l'étude que nous allons entreprendre. Sans nous attacher à tracer un tableau complet de l'organisation des deux ordres, nous en donnerons ici une idée sommaire, mais en insistant sur la situation particulière de la Maison de Paris, soit en elle-même, soit vis-à-vis du grand maître et des autres commanderies.
A. Templiem.
Un seul document peut nous donner des renseignements certains et un peu complets sur l'organisation intérieure de Tordre du Temple : c'est sa Règle française, telle qu'elle se présente dans son dernier état, c'est-à-dire avec les additions et les exemples qui la terminent ^ Elle a d'autant plus de prix que pas un historien ancien ne Ta connue, et que, même aujourd'hui, bien peu en ont tenu quelque compte pour étudier l'esprit et le but de l'Ordre.
Malheureusement, nous y trouvons peu de renseignements applicables à la Maison de Paris, les statuts étant rédigés uniquement en vue des pays orientaux, et beaucoup plus pour la vie guerrière que pour la vie sédentaire du couvent. On y remarque cependant des préceptes généraux qui conviennent indifféremment à toutes les provinces, et d'ailleurs il est probable que plusieurs des fonctions que nous allons indiquer se retrouvaient, avec un rôle différent, dans les maisons d'Occident.
Les principaux dignitaires étaient les suivants : d'abord, le
i. Voy. rédition que nous en avons publiée pour la Société de VHistoire de France, 1886, in-S", 1 vol.
Maître, souverain puissant, mais soumis dans la plupart des cas graves à la décision du chapitre^ où il n'avait que sa voix; le Sénéchal^ chef suprême en Vabsence du Maître; le Maréchal^ qui avait la direction générale de tout ce qui touchait au militaire, mais surtout dans la province de Jérusalem, d'autres maréchaux étant chargés des autres régions de l'Orient. Puis les corri' mandeurs des dix provinces de l'Ordre : celui du royaume de Jérusalem (grand trésorier), celui de la cité de Jérusalem (hospitalier), et ceux de Tripoli, Antioche, France, Angleterre, Poitou, Aragon, Portugal, Fouille et Hongrie. — A côté, le Drapier ;h\X' dessous, les commandeurs des maisons, soumis au commandeur de leur province, et les commandeurs des chevaliers, lieutenants des maréchaux. — Puis encore quelques officiers, choisis parmi les frères sergents, comme le sous-maréchal, intendant du maréchal pour les équipements^ et le gonfanonier^ chef de tous les écuyers et chargé du principal « gonfanon baucent », étendard de rOrdre. A part, le Turcoplier, commandant en chef des turcoples, troupes légères auxiliaires qui ne faisaient pas partie de l'Ordre.
Dans les provinces, au-dessous des commandeurs des maisons, on trouve des châtelains, des casaliers et autres officiers préposés à la garde des châteaux, des casaux ou fermes et des domaines ruraux. Dans les maisons importantes, un hôpital était dirigé par un aumônier ou infirmier.
Le personnel des couvents se partageait en chevaliers j en ser» gents, en écuyers (ceux-ci n'appartenant pas à l'Ordre), et en frères « de métier » ou servants de toute sorte, attachés aux services manuels et dirigeant les esclaves. On doit encore compter à part, au moins dans les premiers temps, quelques « frères mariés » et surtout des chevaliers engagés « à terme ».
A côlé de cette nombreuse hiérarchie, guerrière avant tout, il faut placer la classe des chapelains. Les religieux du Temple, n'étant pas prêtres, s'étaient adjoint tout un clergé. En tête, le Chapelain du couvent, sans titre spécial et avec les fonctions ordinaires de chapelain du « couvent » à Jérusalem, était en réalité comme le Patriarche de l'Ordre. Il ne relevait que du pape. Au-dessous de lui, et suivant une hiérarchie qui ne nous est pas connue, des chapelains étaient attachés à toutes les maisons un peu importantes de l'Ordre. Tous avaient dû faire pro-
fession spéciale pour y entrer '. Ils étaient assistés par des prêtres et des clercs engagés « à terme ».
I^s chevaliers n*étaient astreints qu*à l'assistance régulière aux offices, et à la récitation d'un nombre variable de Pater.
Ajoutons que le grand maître avait des pouvoirs considérables sur les chevaliers, bien que sous le contrôle du chapitre de l'Ordre. Il devait intervenir dans une foule de cas, visiter lui-même, ou par ses légats ou représentants, toutes* les commanderies, n'occuper de Tadministration de la justice et des biens. Les grands commandeurs ne décidaient rien sans lui.
En dehors de ces renseignements fournis par la Règle, les documents du temps nous donnent bien quelques noms de dignitaires, quelques indications sur leurs fonctions, mais pas assez pour que nous puissions entreprendre d'établir une hiérarchie complète, soit pour la France, soit pour la Maison de Paris; et la Règle elle-même est à peu près muette sur ce qu'on pourrait appeler l'organisation provinciale de l'Ordre. Dans les actes, même ceux qui sont dressés au Temple de Paris, les titres du signataire sont si vagues et s'appliquent souvent à des fonctions si peu déterminées, qu'on doute, en bien des cas, si les dignités dont il s'agit concernent la Maison de Paris ou la France tout entière.
Les titres les plus élevés que l'on rencontre sont ceux de : magistcr, minister, praeceptor^ procurator^ visitator^ sans qu'on sache toujours au juste ce qu'ils signiûent. Plusieurs paraissent avoir été appliqués à une même fonction, parfois, peut-être, étendue ou modifiée.
Voici, du moins, quelques offices dont l'existence parait bien déterminée :
D*abord, un maître de l'Ordre en Occident, cis mare, « delà la
i. Un des articles annexes du concile de Paris de 1212 (Martenne et Durand, Thesaur. anecdol., VII, p. 105) règle ce service des chapelains et limite leurs droits. « Slaluimus ut Templarii et Uospitalarii canonici in ecclesiis suis idoneos constituant capellanos, qui curam habeant animarum in eisdem; et sub excommunicationc inhibemus, ne formam privileffiorum suorum excédant. » Mais l'autorisation avait déjà élé donnée dans des termes analogues, longtemps auparavant, par le Saint-Siège : ainsi en 1113 par le pape Alexandre 111 (Bulle Omne datum) [Rymer, Fœdera, édit. 1816, I, p. 27], et déjà en 1163 (A. N. L 230, no 22, orig.\
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mer ». La Règle n'ea fait pas menlion, mais peut-être n'était-îl nommé qu'accidentellemeat^ comme délégué du grand maître. Il porte en effet ce titre avec Tautre, dans quelques textes.
Puis un maître de l'Ordre en France, celui-ci indiqué dans la Règle, mais parfois difûcile h distinguer du précédent dans les textes.
Enfin, pour ce qui nous occupe, un maître spécial du Temple de Paris.
On constate précisément ces trois titres dans une des plus anciennes chartes de la Maison de Paris, qui rappelle une donation, faite vers 1137, d'une maison sous le Grand-Pont, et qu'on attribue à Tannée 1172 *. L'amortissement au Châtelet se termine par ces mois : « Hoc vero fratris Gaufridi Fulcherii factum est consilio, qui cis mare Templi magi$ter erat *. Et consilio fr. E[ustachii] Canis, qui sub fratre Gaufrido preceptor erat Gallie^. Et fr. Bernard! Canbitoris. Et fr. Johannis preceploris Parisius. »
Les trois dignités, si nettement indiquées ici, se retrouvent dans la suite sous des noms analogues.
Pour la première, les titres en usage sont : magister ou minister ^ (souvent confondus, même quand il s'agit d'un grand maître '), cUra mare ou in provincia. L'exemple que Ton peut considérer comme le plus explicite est celui-ci : « Guido de Bassannilla, tenens in partibus citra marinislocum magistri militiae Templi^. » Il tend bien à prouver que la dignité en question est en dehors de la hiérarchie régulière, et que ce lieutenant n'est au-dessus des maîtres, ou plutôt des commandeurs des royaumes^ selon l'expression de la Règle française, que comme délégué spécial du