‹ La Maison John Bull & CieChapitre 5 sur 24 · Mort en · texte numérisé non relu

Mort en

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intéresse, si vous voulez apprencln; cominenL les nations ont commencé et comment un caractère national s'est développé, n'y a-t-il pas pour vous dans les colonies, comme dans les États-Unis d'Amérique, un vaste champ d'observation à explorer?

Il y a soixante ans l'Angleterre envoyait ses galériens en Australie, comme nous envoyons aujourd'hui les nôtres à la Nouvel le-Cal(''donie. A l'heure qu'il est, l'Australie a des villes aussi importantes et aussi peuplées que Marseille et Liverpool.

Ne sera-t-il pas intéressant do voir ce qu'est devenu John Bull déguisé en Australien, ne jurant plus que par l'Australie et prêt à mettre les Anglais à la porte de son nouveau pays s'ils se permettaient de venir se mêler un peu trop de ses affaires? Ne scrat-il pas piquant d'observer l'évolution de toutes les excentricités du caractère anglais?

Si mon confrère anglais s'est ennuyé dans les colonies, moi je m'y suis fort amusé. J'ai manqué, il est vrai, bien des paysages pittoresques; mais ce n'est pas ma faute, j'étais entre les mains d'un imprésario^ qui me rappelait constamment, quand je le priais de me mener voir tel ou tel beau site

1. Du 21 septembre 1891 au 21 août 1893 j'ai fait quatre cent (|iiarante-six oonfrrcnces publiques aux Étals-Unis, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande et en Afrique sous la direction de M. le major Pond aux États-Unis et de M. Robert- S. Smytlie aux Colonies,

dans les environs, qu'il n'était pas tourht agent niais seulement lecture manager, et il s'entendait si bien à son métier qu'il eût été ingrat de ma part de faire entendre un seul murmure. Mon imprésario n'avait pas l'amour du paysage et le seul spectacle qui réussissait à l'enchanter était la vue d'une salle bondée de gens venus m'entendre causer.

Si je n'ai pas vu tout le pays, je crois avoir vu tous les habitants. C'est là l'essentiel pour des études qui, si légères qu'elles soient, sont des études de caractères.

Étudions donc les Anglais dans tous ces pays que vous verrez marqués en rouge sur les cartes du monde qui se publient en Angleterre, ces pays que John Bull a acquis en versant peu de sang et beaucoup de w^hisky, en convertissant les naturels au christianisme et leur territoire à son profit.

Lo Canada français. — Les arpents de nci^e de Voltaire. — Oiiôbec. — Un morceau de France enseveli sous les neiges.

— Les Canadiens français sont des Fi-ançais du xvii'' siècle.

— Le calliolicisnie puritain. — Les aspirations politiques des Canadiens. — Montréal. — Le Saint-Laurent. — Les sports.

— Je rencontre Tarlarin.

Si VOUS êtes pressé d'arriver à San Francisco, prenez, à New- York, le chemin de fer du New-York Central, ci arrêtez -vous aux chutes du Niagara, le monde n'a rien de plus grandiose à vous offrir. Quand vous vous serez bien repu les yeux — mais vous aurez du mal à vous déclouer de l'endroit — remontez en chemin de fer et, pendant deux jours et demi, ne vous arrêtez nulle part : brûlez le chemin, et baissez les stores pour vous épargner la monotonie des interminables prairies. Lisez, mangez, fumez, dormez. Arrivé à vingt ou trente milles de Denver, levez les stores et regardez : les monlagnes Rocheuses

sont en vue. De Denver à San Francisco, ne manquez pas un seul détail du paysage, c'esl une série d'enchantements qui vous attend, et qui va se dérouler devant vos yeux.

Si vous n'êtes pas pressé, allez visiter le Canada, le Canada français surtout, c'est ce que vous trouverez de plus intéressant sur le grand continent de l'Ouest.

En Amérique, John Bull n'a pas à son actif autant de territoire qu'il en possédait il y a une centaine d'années, mais il en prend facilement son parli; il est philosophe. Il va même jusqu'à féliciter son cousin Jonathan de s'être rendu maître chez lui, et la sainte tartuferie britannique affirme qu'il est prédit dans les Saintes-Écritures que la maison d'Israél se séparerait un jour et qu'un important rejeton déclarerait son indépendance. Par la maison d'Israël, ou peuple choisi de Dieu, il faut entendre la nation britannique.

Le rejeton, c'est l'Amérique. Tout cela est simple comme bonjour.

Le Canada appartient toujours à la couronne d'Angleterre, et c'est là un fort joli morceau d'une superficie à peu près égale à celle des États-Unis.

Je ne connais rien de plus pittoresque que le paysage de New-York à Albany le long de l'Hudson-

River, pendant l'automne, alors que rAmérique se revêt de son manteau d'or et d'cearlate.

D'Ali ^any, passez dans le Maine et la Nouvelle- Angleterre, à travers d'immenses forêts de sapins, et enlrcz dans les montagnes Blanches, commandées par le mont Washington. Gorges, précipices, torrents, tout est là, et la Suisse n'offre rien de plus sauvage et de plus pittoresque. De Ik enfoncez-vous dans le Canada, et allez h Québec au confluent du Saint- Laurent e( de la rivière Saint-Charles.

Je n'oublierai jamais ce que je ressentis en débarquant sous l'énorme falaise au sommet de laquelle se trouvent la citadelle et la ville de Québec, et en traversant ces rues escarpées je me demandais si je rêvais que j'étais dans ma vieille Bretagne ou si j'étais vraiment à mille lieues de la France.

Québec, c'est Saint-Malo à s'y méprendre, Saint- Malo enseveli sous la neige, avec ses rues qui serpentent et grimpent, ses maisons carrées à hautes fenêtres, bâties en pierres de grès. Quand j'entendis les gens parler, l'illusion devint complète. C'est la même intonation chantante : « Ah, dame, que que vous voulez donc ! » et les noms sur les boutiques, Langlois, Maillard, Clouet, Pinel, Morel et tous les noms familliers de mon enfance! Et les enseignes, Au bon Saint-Joseph, A Notre-Dame des douleurs, Au petit Agneau sans tache! et les charretiers encourageant leurs chevaux par des hue-là, hue donc! j'étais en Bretagne ou en Basse-Normandie. 11 n'y avait point

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d'illusion, c'était bien une réalité. J'étais en France. Ces bons Canadiens français, il est vrai, chantent Dieio sauve la reine (pas bien fort), mais en ISormand-Breton cela signifie Dieu sauve mes champs. Ils ont donné leur foi à l'Angleterre, mais ils ont conservé leur cœur à la France; non- seulement leur cœur, mais leurs coutumes, leur langage, leur voix même. Ils sont restés parfaitement français.

Je ne saurais décrire le plaisir et l'émotion que j'éprouvai à voir ces enfants de la vieille France qui aujourd'hui, à part la bonne société bien entendu, pensent et parlent comme on pensait et comme on parlait sous Louis XIV. Leur langue est restée l'ancien dialecte normand de la langue d'oïl telle que la parlent encore les paysans de la Basse- Normandie, sans diphthongue : « Si t'as sef, eh ben va hère un coup ». Vous entendez cor pour encore^ des foués pour quelquefois, à cette heure pour maintenant. Ajoutez à cela l'inlluence de la langue anglaise, et vous vous expliquerez des expressions comme les suivantes : Etre particulier pour faire attention, résigner pour donner sa démission, lecturer pour faire des conférences, crosse r pour traverser, laisser pour quitter, et l'emploi fréquent du passé défini au lieu du passé indéfini. Vous lirez dans le journal : « un incendie eut lieu cette nuit », « le gouverneur arriva ce malin ».

Le catholicisme des Canadiens français est celui qui, il y a deux cents ans, avait à concourir avec le

calviiiisiue, non pas le calliolicismc moderne qui n'est plus ennemi d'un peu de gaieté et de tolérance, mais le calholicisme austère, maussade, hargneux, tyrannique et presque puritain du xvn° siècle, qui défend aujourd'hui la danse et les plaisirs les plus innocents aux jeunes gens du Canada.

L'importation des œuvres de Voltaire est encore interdite à Québec à cause de leur caractère antireligieux, et aussi, il faut le dire à la louange des Canadiens français, à cause de leur caractère souvent antipatriotique. C'est Voltaire qui s'écria, lorsque la France eut perdu Québec : « A quoi bon nous occuper de quelques arpents de neige ! » Les Canadiens ne l'ont pas oublié. Aussi exècrent-ils le nom de Voltaire, et, pour m'etre une fois permis en public de l'orner d'un adjectif flatteur, je fus sur le point d'être mis au ban du Canada français, et je n'oublierai jamais les douches que m'administrèrent les journaux bien pensants de Montréal et de Québec. Oui, les Canadiens aiment toujours cette France qui les a abandonnés et qui aujourd'hui ignore presque entièrement leur existence.

Les Canadiens français s'occupent fort peu de politique. Ils sont économes et laborieux, et tant que les Anglais les laisseront tranquilles et leur assureront la jouissance de leurs biens, ils seront paisibles. Ils ne désirent point se voir annexés aux États-Unis, et un fait bien curieux et bien intéressant, c'est que,

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pendant la guerre d'Indépendance, le Canada fut conservé à l'Angleterre grâce aux Canadiens français qui haïssaient les Yankees beaucoup plus qu'ils ne haïssaient les Anglais. La Fayette crut que tous ces vieux Français se hâteraient de se rallier à son étendard ; mais il se trompa : ils refusèrent net et menacèrent, si on les forçait à se battre, de loger leurs balles dans la poitrine des révoltés.

Si ces Français d'Outre-Atlantique étaient libres de faire un choix, ils proclameraient leur indépendance, vivraient en paix avec leurs voisins, et se feraient gouverner par un envoyé de Sa Sainteté aux idées de feu le Père Le Tellier.

Les basses classes sont d'une ignorance crasse. Trente pour cent des enfants ne vont pas à l'école. Les Anglais n'osent pas introduire l'instruction gratuite et obligatoire. Ils permettent à l'Église catholique d'avoir le seul contrôle de l'instruction publique. Les écoles de Québec ne sont autre chose que les succursales du confessionnal. Les Anglais ferment les yeux ; ils ont un pacte avec l'Eglise qui leur dit : Vous ne vous occuperez pas de l'instruction du peuple ; de mon côté, je ne m'occuperai pas de politique, et je n'inculquerai chez le peuple que des sentiments de loyauté envers l'Angleterre. Pour sauvegarder leurs intérêts et s'assurer la tranquillité du peuple, l'Angleterre soutient le catholicisme au Canada comme elle soutient le bouddhisme aux Indes.

Les Canadiens français se multiplient avec une

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toile rapidité ([uc dans quelques années la province de Québec sera aussi française que l'est aujourd'hui la ville de Québec. Tous les ans ils avancent de 'est à l'ouest. Ils se marient très jeunes et sont d'une moralité très grande. Le clergé tout-puissant ne tolère pas ces unions libres qui abondent malheureusement en France. Si un jeune garçon est vu en compagnie d'une jeune fille, le prêtre lui dit : a Pierre, fais-tu la cour à Marie? » Si la réponse est affirmative, le jeune couple est conduit h l'autel séance tenante, et sans autre forme de procès la bénédiction nuptiale leur est infligée. Aussi voit-on fréquemment des familles de douze, quinze et vingt enfants. La plupart restent dans le pays. Quelques-uns vont cultiver la terre dans la Nouvelle- Angleterre.

Quel est l'avenir du Canada?

On ne trouve dans le pays que deux partis politiques, les libéraux et les conservateurs, à la tête desquels se trouvent deux Français, MM. Laurier et Chapleau que nous retrouverons à Oltowa, la capitale de la Dominion. Le pays lui-même est divisé en quatre camps : ceux qui aspirent à l'indépendance, ceux qui sont en faveur de l'annexion aux Etats- Unis, ceux qui désirent faire partie d'une confédération britannique ayant son centre à Londres, et ceux qui sont contents de leur sort et désirent rester soumis à l'Angleterre.

Naturellement les Canadiens français ne veulent à

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aucun prix entendre parler d'une confédéralion qui anéantirait leur existence politique. La haute société canadienne tient à rester anglaise. Le reste du peuple est divisé en forces qui me semblent à peu près égales.

Si vous me demandiez ce que j'en pense, je vous répondrais que le Canada semble destiné, par sa position et par ses intérêts, à faire un jour partie de la grande famille américaine. Mais si jamais cette annexion se fait, elle se fera sans qu'il se tire un coup de fusil et sans qu'il se verse une goutte de sang.

Qu'il est beau, gai et salubrc, ce climat du Canada pendant l'hiver ! Que le paysage est joli avec ses couleurs vives et bien tranchées ! Le ciel bleu clair, la neige unie d'une blancheur éclatante faisant ressortir le vert intense des sapins, l'air vif et sec et si plein d'électricité que tout ce que vous touchez de métallique avec la main fait jaillir une étincelle ' et que, en vous brossant les cheveux, vous entendez de petits craquements pareils au bruit que l'oQ fait en marchant sur du sable fin. La température peut être de quarante degrés au-dessous de zéro, c'est à peine si vous vous en apercevez : des fourrures sur la tête et sur le corps, des oreillettes, et vous n'avez rien à craindre. Seulement faites attention à votre nez et ayez toujours l'œil dessus.

1. Au moyen de cette étincelle, j'ai plusieurs fois allumé le iiai avec mon doiiit.

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On craint si peu le froid au Canada qu'on n'y trouve point en hiver de voitures couvertes. Je me suis promené trois et quatre heures en traîneau découvert, même dans le Manitoba, sans éprouver aucune sensation de froid. Le sang circule si hbrement que, en sortant des fourrures, vous vous sentez plein de vie.

J'aurais aussi voulu voir Québec dans l'été. Du sommet du roc le coup d'œil doit être splendide. Je n'ai jamais vu de montagnes aussi bleues ; pour les peindre il ne faudrait se servir que de cobalt.

Les environs de Québec sont des plus pittoresques ; mais ce qui m'enchantait, ce qui me fascinait le plus c'était ce vieux monde français; ces fermes en rubans placées les unes à côté des autres, dont les palissades passaient la tête à travers la neige. Tout respirait la paix et la prospérité, tout me rappelait la patrie. Et en rentrant à l'hôtel de Florence, joli petit hôtel français d'où l'on obtient une vue magnifique des alentours, quel plaisir nous éprouvâmes à trouver tout prêt un excellent dîner, des plus simples il est vrai, mais préparé avec beaucoup de soin, et servi par une bonne servante française, polie et attentionnée, l'antipode, l'antidote de la demoiselle des hôtels américains qui vous fait regretter qu'il soit nécessaire de manger deux ou trois fois par jour, et dont la présence, hargneuse et malhonnête, semble mettre des cheveux

dans votre potage, et du sable et du vinaigre dans tous vos aliments.

J'ai quitté Québec avec le regret que je ressens chaque fois que je quitte ma bonne petite ville natale.

De Québec à Montréal le chemin de fer prend à peu près six heures.

Montréal est une ville de deux cent quarante mille âmes, bien bâtie, et possédant plusieurs édifices d'importance, pour la plupart des églises, dont trente sont catholiques et les autres consacrées au culte protestant dans toutes ses branches et variations, depuis l'église anglicane jusqu'à l'armée du Salut.

La ville est située entre le majestueux Saint- Laurent et le Mont-Royal d'où elle tire son nom.

Pour arriver de la station au plus joli quartier, vous avez d'abord à grimper à travers des rues étroites dont les boutiques vous rappellent, avec leurs noms bretons et normands, que vous êtes en France comme vous y étiez à Québec. Vous continuez à grimper, et les rues deviennent plus larges et les noms plus anglais, puis vous arrivez sur un vaste square où se trouve l'hôtel AVindsor, le meilleur hôtel du continent américain. La cuisine et le bien-être qu'on y trouve répondent aux prétentions architecturales de cet immense caravansérail.

A mon arrivée on me mena immédiatement voir des courses sur le Saint-Laurent , non pas dos

courses de bateaux, mais de chevaux. Le fleuve était gelé. Des rails avaient été placés sur la glace et le tramway marchait en toute sécurité d'une rive à l'autre. F^e spectacle était nouveau et piquant. Pendant quatre mois le Saint-Laurent est gelé et aussi sur que le macadam. Puis arrive ce que les habitants appellent le déluge. C'est la débâcle. Le llouve charrie, le bas de la ville est inondé. Huit jours après le dégel, la neige est absorbée par la terre , un soleil généreux vient immédiatement féconder la nature qui, en quelques jours, présente une verdure luxuriante.

Montréal est la ville des sports par excellence.

D'abord c'est le palais de glace bâti tous les ans au carnaval avec des blocs de glace d'un mètre cubique de grosseur, cimentés avec de l'eau. Ce superbe palais a plusieurs étages, est illuminé et chauffé, et l'on s'y livre à la danse et à mille jeux athlétiques.

C'est ensuite le toboggan, le grand sport canadien. Le Mont -Royal se prête à l'exercice. Vous montez près du sommet, vous vous asseyez dans un petit traîneau et vous vous laissez glisser le long de la montagne. La pente est telle que vous glissez à raison d'un kilomètre et demi la minute.

— Je ne voudrais pas avoir manqué la sensation pour mille livres sterling, me dit un jour un Anglais; mais, ajouta-t-il, je ne voudrais pas recommencer pour deux mille livres.

Un autre Anglais, à qui je demandais s'il avait jamais été en toboggan, me répondit avec le sangfroid flegmatique de sa nation :

— Monsieur, quand on vient au Canada, il faut aller en toboggan... et j'y suis allé.

Puis ce sont les excursions sur la neige, les pieds dans des raquettes et le corps dans de la bure. On part à neuf ou dix heures du soir, quand la lune est dans son plein, on revient cà deux ou trois heures du matin. J'ai vu ainsi partir une trentaine de Canadiens qui s'étaient donné rendez -vous à l'hôtel.

Dans presque tous les pays, le froid fait rester les gens chez eux. Au Canada, c'est le contraire, on dit : « Il fait froid, sortons. » Il n'y a que la pluie qui retient les Canadiens à la maison.

Tous ces exercices du corps, dans un climat rigoureux mais des plus salubres, font que les Canadiens sont d'une santé resplendissante.

J'ai élé plusieurs fois à Montréal. J'espère bien y aller encore.

J'aime le pays, j'aime les habitants encore davantage.

Pendant mon séjour à Montréal et à Québec, j'avais souvent rencontré un Fran(;ais qui était descendu aux mêmes hôtels que moi, un bon Parisien, gros et gras, joyeux vivant, charmant causeur, heureux de vivre et trouvant tout ce qu'il voyait amusant

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au possihlc; un peu blaij;ueiir, il est vrai, mais si peu : un Tarlarin d'cxccJlcnlc société.

Le jour de mou départ de Montréal, je le rencontrai dans le vestibule de l'hôtel Windsor afï'ublé d'une tunique en bure blanche à capuchon, serrée à la taille par une ceinture rouge, d'un bonnet de laine avec un gland qui lui lui tombait cavalièrement sur l'épaule, de gros bas à revers, de Knickerbockers, et à la main des ra([uettes et un alpenstock, le vrai Canadien sur le point de partir en expédition.

— Ah ! ah ! lui dis-je, vous voilà parti sur les neiges...

— Pas du tout, répondit-il, et sa bonne figure ouverte s'épanouit de joie... je vais me faire photographier.

Les Tarasconnais ne sont pas les seuls Français de Tarascon.

Oltuwa. — Le gouvernement du Canada. — Toronto. — Les femmes au Canada. — Le dimanche à Toronto. — Les contrastes. — L'instruction au Canada. — Garçons et lilles. — Les Indiens dans du coton. — Winnipeg. — Encore la vieille France. — Les sauvages. — Rentrée aux Etats-Unis. — Un douanier américain se mêle de mes aiîaires.

Ottawa, à trois heures de chemin de fer de Montréal, est la capitale de la Dominion. Comme Washington aux Etats-Unis, la ville est entièrement consacrée à la politique, et il n'y faut pas chercher autre chose. Cependant, quand vous arriverez dans la ville, ne manquez pas devons arrêter sur le pont de la rivière, vous y verrez un tableau digne de votre attention: à droite la cascade et les rapides ; à gauclie, au sommet d'un roc à pic, une série de monuments superbes en pierre de grès, le Parlement et les ministères, qui se détachent nettement entre un ciel d'une pureté sans pareille et une masse de neige d'une blancheur

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oclataiilc. Visitez la bibliotliùque du Parlement. Kilo est d'une grande valeur, et la disposition des pièces admirablement étudiée est d'une ingénuité merveilleuse.

Les deux chambres du Parlement sont spacieuses et les politiciens y sont dans du coton. J'ai eu la chance d'assister, dans la chambre basse, à un débat des plus intéressants, un véritable duel entre M. Cliapleau, l'un des chefs du parti conservateur alors au pouvoir, et M. Laurier, chef du parti libéral en opposition. Ces deux messieurs sont Français. Les combattants avaient à leur disposition des armes d'un calibre tout difTôrent. Le premier est un tribun éloquent, véhément, emporté. L'autre est un érudit calme, toujours maître de lui et de ses paroles. C'était un duel entre un lion court et trapu, à la crinière épaisse, et un renard fin, élancé, toujours prêt à glisser entre les griffes de son adversaire sans attraper une égratignure.

La résidence du gouverneur général, Uideau-Hall, située à un kilomètre de la ville, est une maison des plus simples qui ne diiï'ère pas d'un hôtel de province fréquenté par la petite bourgeoisie des environs. Le seul luxe est au salon où l'on voit des panneaux peints par la princesse Louise, marquise de Lomé, peintre et sculpteur de beaucoup de talent, qui occupait ainsi ses loisirs pendant que son mari gouvernait le Canada au nom de Sa Majesté britannique .

Plus on s'avance vers l'ouest, plus les villes prennent l'aspect américain et les habitants l'aspect anglais.

Toronto, sur le lac Ontario, est une ville de deux cent cinquante mille habitants, parfaitement américaine, avec ses parallélogrammes de blocs à angle droit, ses rues larges, ses maisons et ses murs couverts d'annonces et de réclames enluminées, et ses fils de télégraphe et de téléphone qui forment audessus de la tête d'immenses toiles d'araignée.

Les faubourgs sont jolis et plus anglais. Les villas de plaisance sont entourées de jardins bien entretenus qui nous rappellent que les habitants sont Anglais. Les Américains n'ont pas le temps de s'occuper de jardinage, ni de cultiver les Heurs qu'ils achètent toutes poussées chez le fleuriste pour en orner leurs appartements.

Je ne connais pas de ville au monde où j'aie vu plus de jolies fennnes qu'à Toronto.

La Canadienne est une heureuse combinaison de l'Anglaise et de l'Américaine. Elle a la beauté physique, la taille line et élancée et le teint de la première ; elle a les allures décidées, le naturel, le regard franc de la seconde. Si vous pouviez y ajouter le bon sens, le piquant et l'esprit de la Parisienne, la Canadienne serait une femme idéale.

Rien n'est plus gracieux ni plus pittoresque que de voir ces Canadiennes cmmitoullées jusqu'au menton, enfouies dans un traîneau au milieu de four-

rures luiicées qui luiiL ressortir loui' toiiil de lail cl do roses.

Au lieu d'imiter leurs cousines des Etats-Unis qui, pour faire une eentainc de mètres, prennent le tramway, les Canadiennes marchent et se livrent aux jeux athlétiques, à l'équitation, au patinage, à tous les exercices du corps, et c'est là ce qui leur donne cette fraîcheur et ce bel air de santé que vous admirez tant.

Les enfants surtout sont exquis. Qu'ils sont jolis ces petits minois mignons encadrés de fourrures! Qu'ils sont gracieux ces enfants jouant au hockey sur la glace et patinant avec une agilité merveilleuse !

Toronto est une ville d'églises. Dans une de mes promenades, j'en ai compté vingt-huit en un quart d'heure. Toutes les convictions et toutes les superstitions sont dûment représentées : les catholiques, les anglicans, les presbytériens, les wesléyens, les méthodistes, les anabaptistes, les congrégationnalistes, les sociniens , les luthériens, les swedenborgiens, etc.. C'est la foire au salut.

Le samedi, à partir de sept heures du soir, les tavernes sont fermées et ne rouvrent que le lundi suivant. Les Canadiens sont plus logiques que les Anglais qui, le dimanche, ferment les musées mais permettent aux taverniers d'ouvrir leurs ignobles bouges. Les Canadiens ferment tout. En Angleterre

la Bible concourt avec la bière, l'évangile avec le gin ; au Canada, la bible jouit d'un monopole. Vous ne pouvez, le dimanche, trouver ni un tramway, ni un omnibus, ni un cab. L'Ecosse elle-même est enfoncée.

Les murs de cette ville d'églises et de chapelles présentait, pendant mon séjour, un spectacle des plus curieux, ils étaient littéralement couverts d'énormes placards annonçant l'arrivée d'une troupe de femmes qui devaient donner des représentations d'un échevelé épouvantable. L'un de ces placards représentait Cléopâlre dans une barque tirée par des esclaves toutes nues. Un autre une cavalcade de femmes vêtues d'une chevelure abondante. Un autre représentait le bureau de location assiégé par une foule de vieux beaux, le monocle dans l'œil, le crâne chauve, et se léchant les babines à l'idée de la fête qui les attendait dans l'intérieur de la salle. Enfin un autre placard exhibait les appas de la propriétaire. Ne pas croire, toutefois, qu'il y eût rien d'indécent dans la représentation . Ces placards étaient simplement des tire-l'œil. Mieux que cela, ces dames voyageaient de ville en ville dans deux palais-cars de louage, et il était annoncé, au bas du programme, qu'elles étaient reconduites à la gare après chaque représentation, et bouclées pour la nuit dans les voitures.

A côté de ces placards, se trouvaient les annonces des prédicateurs pour le dimanche suivant. L'éternel

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contraste anglo-saxon de piété farouche et de grossièreté révoltante. Une de ces annonces promettait, dans une cliapelle dissidente, un sermon sur la destruction du monde. Au bas de l'alTiclie se trouvait l'avis d'usage : « Il sera fait une quetc )). Un farceur avait ajouté au crayon : « Pour aider aux frais des réparations ».

Ce que j'ai peut-êlre le plus admiré au Canada c'est le système de l'instruction publique.

jNon seulement l'instruction primaire est gratuite et obligatoire , mais l'instruction secondaire aussi est gratuite, sinon obligatoire.

Les enfants des riches et des pauvres étudient ensemble, dans les mêmes bâtiments, dans les mômes classes, et sur les mômes bancs. Pas plus de distinction qu'il n'y en a dans le royaume des cieux. (''est de la démocratie bien comprise. Ces enfants auront le temps plus tard d'apprendre à se mépriser et à se haïr ; à l'école ils sont placés sur le môme pied et ont les mêmes chances de réussir. Garçons et fdles, comme aux Etats-Unis, étudient ensemble, avec les mêmes maîtres et non seulement dans les mômes classes, mais placés alternativement sur les mômes bancs : un garçon , une fille , un garçon , une fille, et ainsi de suite.

Ils commencent dans les kindergartens, ou écoles d'enfLuUs; de là ils passent dans les écoles publiques, puis dans les hautes écoles. Vous les retrouvez

ensemble dans les Universités où jeunes gens et jeunes filles étudient ensemble, se promènent ensemble, jouent ensemble et habitent les mêmes pensions bourgeoises où ils font d'excellents ménages, vivant heureux, en paix, sans jamais se quereller. Inutile de dire qu'ils ne sont pas mariés. Ces enfants et ces jeunes gens sont libres comme l'air. Le système d'éducation consiste à développer les facultés physiques par les exercices du corps , à cultiver chez l'enfant la confiance en soi par la liberté qu'on lui accorde et la confiance que l'on met en lui, à lui inspirer des sentiments de dignité en ne doutant jamais sa parole, et à mêler les sexes de façon à ce que garçons et filles puissent grandir de compagnie sans jamais trouver étrange d'être à côté l'un de l'autre. Le système est, comme on le voit, angloaméricain. Il est excellent.

Et les accidents, direz-vous, n'en arrive- t-il jamais?

Je me suis informé là-dessus dans la plus grande Université des Etats-Unis. En dix-huit ans il y a eu trois accidents, tous réparés par le mariage,

Le grand avantage de ce système est que la femme en Amérique (Etats-Unis ou Canada) reçoit exactement la même instruction que l'homme, et que l'homme apprend de bonne heure à respecter la femme. Le petit désavantage est que la femme découvre de bonne heure que l'homme ne lui est supérieur ni en intelligence ni en courage et qu'elle

acquiert, à TécoUs un peu de mépris pour le sexe fort. S'il y a une impression que Ton ne saurait c'Iiasser de l'esprit quand on a voyagé en Amérique, c'est le respect de l'homme pour la femme, et le mépris de la femme pour l'homme, de New- York à San Francisco, de Winnipeg à la Nouvelle-Orléans.

Quand nous parlerons de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande et de l'Afrique méridionale , nous aurons l'occasion de voir comment la maison John Bull et C'^ traite les populations indigènes des pays qu'elle acquiert. Nous en avons un exemple ici, avec les Indiens ou Peaux-Kouges. Aux Etats-Unis les Américains se débarrassent des Indiens par la famine et les coups de fusil. Les Anglais s'y prennent différemment.

Les races sauvages peuvent se diviser en deux : celles qui savent s'adapter à la civilisation et celles qui refusent de s'y soumettre. Avec celles-ci le problème est facile à résoudre, et les Anglais l'ont résolu avec autant d'/mmoiu' que de succès, et voici comment.

Les Anglais, ou, si vous préférez, les Canadiens disent à l'Indien : « Nous t'avons pris ton territoire, cela est vrai, mais nous ne te l'avons pas volé, et nous allons te donner en échange de quoi te satisfaire. Autrefois tu étais obligé d'aller à la chasse pour obtenir ton manger, aujourd'hui nous te procurerons des vivres, mieux que cela, nous les ferons

cuire pour toi. Tu menais une existence misérable, maintenant tu vas vivre comme un coq en pâte. Tu buvais de l'eau, tu vas boire du w^hisky. Ton salut était en danger, voici une bible et ton salut est assuré ». Et tandis que l'Indien des Etats-Unis se tient constamment sur un pied de guerre, l'Indien du Canada chante God save tlie Queen à tue-tête.

L'Angleterre fait des rentes aux Indiens et les entretient. Elle en fait des paresseux et des ivrognes. Elle leur donne des cabanes, du pain, des aliments, des bibles, de l'eau-de-vie, et môme des terrains (appelés réserves). Elle les rend tellement paresseux qu'ils ne prennent même pas la peine d'ensemencer la terre. Ayant la niche et la pâtée assurées, ils ne vont plus à la chasse, ils abandonnent leurs exercices, et dépérissent à vue d'œil. Ils vont à l'école et meurent d'une attaque de civilisation.

L'Angleterre tient les promesses qu'elle a faites, et a le droit de dire à cet Indien : « Tu vois comme je te traite et comme tu serais ingrat si tu ne m'aimais pas. Mange bien, bois bien et remercie le ciel qui m'a mis sur ton chemin, et surtout ne songe jamais à te révolter, car tu serais le premier à reconnaître la nécessité dans laquelle je me trouverais de t'appeler rebelle et de te traiter comme tel ».

L'Angleterre va plus loin. A Brantford, au milieu de la place publique, se trouve la statue de Hrant, ancien chef de la tribu indienne de l'endroit. Cette statue a été élevée à la mémoire de l'Indien par les

Anglais, et ce sont eux qui en ont fait les frais. Voilà de la diplomatie ou je ne m'y connais pas.

Quand les populations indigènes sont de celles qui savent s'adapter à la civilisation, l'Angleterre travaille avec elles au développement du pays, les place devant la loi sur le même pied que les blancs, et l'on sait que quatre Maoris siègent au parlement de la Nouvelle-Zélande.

Le Canada possède encore plusieurs villes importantes, telles que London, Hamilton, et bien d'autres. Une des plus intéressantes est Winnipeg, dans le Nord-Ouest. Pour y arriver vous avez à traverser en été un véritable océan d'herbes et de fleurs, en hiver un océan de glace et de neige. C'est la prairie dans son immensité triste mais grandiose. Une population active et intelligente de trente mille âmes y fait le commerce des bois et des grains, et la ville est florissante. Elle possède de jolis monuments et un hôtel, le Manitoba, qui n'a pas son égal, pour le luxe et le confortable^ à cinq cents lieues à la ronde. A dix minutes de la ville, de l'autre côté de la rivière, se trouve le petit bourg de Saint- Boniface, fondé par les Français bien avant qu'il fût question de Winnipeg, et qui est resté là ce qu'il était autrefois. Partout, au Canada, vous retrouverez la vieille France marquant le pas, tandis que l'active Angleterre avance, se développe et se multiplie. Si

VOUS partez de Québec, en suivant le Saint-Laurent, jusqu'au Mississipi, vous pourrez faire près de deux mille lieues, de Québec à la Nouvelle-Orléans, sans sortir de la ligne suivie par nos ancêtres. Les noms sur la route vous indiqueront assez l'origine des villes : Québec, Montréal, Saint-Paul, Détroit, Des Moines, Saint-Louis, Nouvelle-Orléans.

De Winnipeg, où se terminait la première partie de mon engagement, il s'agissait de me rendre au plus vite en Californie où j'avais à faire quelques causeries avant de m'embarquer à San Francisco pour l'Australie et la Nouvelle-Zélande. Le plus court chemin — un voyage de six jours et cinq nuits en chemin de fer — était par Saint-Paul, Omaha, Kansas et Denver, les montagnes Uocheuses, le territoire d'Utah, et les Sierras. Cela devait me donner l'occasion de voir ce que l'Amérique a de plus beau à montrer en fait de pittoresque et de grandiose, et aussi de faire la connaissance des Mormons dans la Ville des Saints, la cité du Lac-Salé. Je pris, h Winnipeg, mon billet pour San Francisco sans plus d'émotion que si j'avais pris, à la gare Saint- Lazare, un billet d'aller et retour pour Auteuil. Quand on fait de pareils voyages, on perd entièrement la notion des distances.

Nous parlions tout à l'heure des sauvages, et nous les divisions en deux classes, ceux qui se civilisent

LA MAISON JOHN BULL Eï f," 33

et ceux qui restent sauvages. l\arini ces derniers il faut compter les douaniers américains, c'est ce qu'il y a de mieux dans le genre.

De ^Vilmipeg à la frontière des Etats-Unis j'occupais à moi tout seul un pulmann-car. A la frontière un butor arrive qui, de l'air le plus brutal, me dit :

— Vos bagages.

— Mes bagages, répondis-je, eh bien, je ne les ai pas ici, ils sont... aux bagages.

— C'est bon, fit-il, suivez-moi.

Jamais fdou, pincé en flagrant délit, ne reçut d'ordre plus péremptoire.

J'ai le caractère assez bien fait. D'ailleurs l'employé américain est une vieille connaissance. Je ne me liichai pas pour si peu. Je suivis l'ours jusque dans le wagon aux bagages, et je me préparai à subir la visite. En voyage, en chemin de fer surtout, c'est une occupation comme une autre. J'ouvris ma malle.

Le douanier s'agenouilla sur le plancher et me regarda en se frottant les mains.

Le plancher était constellé de crachats, comme l'est tout plancher confié au public américain. Je surveillai l'opération avec toute la solHcitude que je devais à mes vêtements.

Il tira d'abord une redingote et un gilet qu'il jela à ses côtés.

— Est-ce neuf, ça? dit-il.

— Non, ça n'est pas neuf, répondis-je.

ai LA xM AI SON JOHN BULL ET C'*^

Il tira ensuite un vénérable complet de serge bleue que je mettais en mer.

-- Et ça, dit-il, ç'a-t-il été porté?

— Voilà deux ans que je porte ce costume.

— Deux ans ! pas davantage ?

Il se remit à piquer une tetc dans mes afTaires, en exposant devant moi un arrondissement sur lequel j'eus toutes les peines à ne pas allonger un de ces coups de pied comme on en donne à un être qui vous agace souverainement. Je continuai à prendre la chose en riant.

Il prit dans ses bras un paquet de linge, examina scrupuleusement chaque objet l'un après l'autre en répétant :

— Avez- vous porté cette chemise, ce caleçon, etc.? Je commençai à sentir que je continuerais à

m'amuser de la plaisanterie pendant encore deux minutes, mais pas davantage.

— Oui, dis-je, tout cela a été porté ; mais comment se fait-il que vous, un employé du gouvernement, vous ignoriez la loi de votre pays ? Tous les objets renfermés dans cette malle sont pour mon usage particulier, et alors qu'ils n'auraient jamais été portés, ils ne sont point soumis aux droits.

L'homme resta muet et continua à fouiller. Il avait à peu près vidé la malle dont le contenu gisait là, éparpillé sur le plancher.

— Voilà encore du linge, a-l-il été porté?

— Oui.

L \ M A I s 0 N J () Il N li U L L l! l" C ' '^ 35

— Et ces chausseltes?

— Je crois que oui ; reuillcz-les pour vous en assurer.

lui fin il en étail arrivé A mon habit noir (|u'il allait jeter sur... une saleté de dix centimètres de diamètre. iMa provision de bonne humeur était épuisée et le lion commençait à se battre les flancs. Je [)ris le butor par le bras, lui fis sentir une poij^no des plus solides, et lui dis :

— Placez cet habit noir ici et avec soin.

11 me regarda et eut l'intelligence de comprendre. Il n'alla pas plus loin. 11 se releva et me dit d'un air nar([uois :

— Ai-je bien regardé partout?

— Non, répondis-je, pas partout. Avcz-vous jamais entendu parler d'un fameux diamant, appelé Uégenl, qui orna la couronne de plusieurs rois de France?

— Non.

— Savez- vous comment ce diamant fut dissimulé à la frontière et passa en France sans payer aucun droit?

— Non.

Je le lui expliquai en termes aussi crus qu'il le méritait.

— Eh bien, lui dis-je, vous n'avez pas regardé là J'étais prêt à adniinistrcr à ce goujat une correction des mieux conditionnées et à en subir les conséquences. Il ne dit rien. 11 eut l'air de se demander

si je l'avais insulté ou non, puis il partit, me laissant le soin de refaire ma malle, bien que ce fût son devoir de replacer dans cette malle tous les objets qu'il en avait tirés.

L'Amérique est une démocratie autoritaire où tout homme en place joue au tyran. En Europe, ceux qui payent donnent des ordres ; aux États-Unis, ceux qui payent obéissent. Je n'aime pas la tyrannie d'en haut, mais je la [)réfôre de beaucoup à celle d'en bas.

Le <f Far-West » à lire-d'aile. — Les Prairies, — Le Colorado.

— Denver. — Les montagnes Rocheuses. — La cité du Lac- Salé. — Les Mormons. — Le désert. — Les Sierras. — Les plaines de la Californie. — San Fiancisco. — « China-ïown. »

— Impressions confirmées. — Succursale de la Maison John lîull ctC''^ travaillant à son propre compte.

Le voyage de Winnipeg à Saint-Paul en hiver se fait sur une mer unie de glace et de neige. Pour s'extasier sur un paysage d'une monotonie aussi accablante il faudrait être né aux États-Unis. Un Américain vous dirait: « Oui, monsieur, tout dans ce pays-ci est sur une échelle immense. » Saint- Paul et sa voisine Minnéapolis sont des villes de deux cent cinquante mille âmes chacune, situées à une distance de douze kilomètres seulement l'une de l'autre. Seule la jalousie donne une existence séparée à ces deux villes qui ne devraient en faire qu'une. Elles entendent rester distinctes. Si Saint-

Paul consentait à faire partie do Minnéapolis, Minnéapolis n'y verrait pas d'objection ; si Minnéai)olis consentait à faire partie de Saint-Paul, Saint-Paul trouverait la chose toute naturelle. Quant à les unir de commun accord, autant vaudrait demander à Saint-Malo et à Saint-Servan d'accepter les décisions du même conseil municipal.

Vingt-quatre heures de chemin de fer à travers un pays plat nous amènent de Saint-Paul à Omaha, ville déplus de centmille habitants. Encore une quinzaine d'heures et vous êtes à Kansas-City. Toujours des prairies brûlées. Cependant le pays, entièrement consacré à l'agriculture et à l'élevage des bestiaux, est prospère, et vous ne le maudissez pas. Un jour de plus et vous êtes dans le Colorado, à Denver. Denver, il y a vingt ans un camp de mineurs, aujourd'hui une ville florissante et bien bâtie de cent cinquante mille habitants. Telle est l'Amérique. Omaha, Kansas-City, Denver, sont autant de Chicagos en herbe.

Mais le temps presse, en voiture I Quelques heures après avoir quitté Denver, vous entrez dans les montagnes Rocheuses par une route étroite qui serpente entre des rocs à pic d'une hauteur prodigieuse. La chaîne se développe sous vos yeux et le panorama est enchanteur. Le train grimpe, se roule et se déroule comme une chenille qui se tord jusqu'à ce que les extrémités se touchent et forment le cercle. Vous arrivez au sommet jusqu a

Lcad ville, ville autrefois prospère où l'ofi trouvai l du plomb, maintenant presque abandonnée dans les nuages à onze mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Puis vous redescendez vers le territoire d'Ulah, dans la fertile vallée du Lac-Salé. Les Mormons ont été décrits ad nauseam, et il ne faut plus chez eux chercher rien de nouveau ; c'est de l'histoire ancienne. La polygamie n'est plus tolérée par les nouvelles lois des États-Unis, et si Artemus Ward vivait encore pour y faire aujourd'hui une de ses causeries désopilantes d'humour, et qu'il voulût faire une politesse à quelque Mormon de sa connaissance, il ne serait plus obligé de mettre sur la carte d'entrée : « Veuillez admettre le porteur et une épouse. » La cité du Lac- Salé vous frappe par sa propreté , sa tranquillité et son air de prospérité , et vous admirez le tabernacle et le nouveau temple ; mais elle n'est plus intéressante que par les souvenirs qu'elle évoque. Les Mormons continuent à se croire et à s'appeler des saints. C'est là une prétention qui ne fait de mal à personne.

Avant d'arriver en Californie il n'y a plus que l'État de Nevada à traverser, des terrains sableux et arides qui forment un contraste curieux avec la vallée fertile du Lac-Salé et les plaines luxuriantes de la Californie entre lesquelles ils se trouvent. Quelques Indiens, majestueusement enveloppés dans une couverture et des plumes dans les cheveux; des œw-boys, le chapeau mexicain sur la nuque, jettent

la noie pittoresque sur cette scène de désolation presque grandiose dans sa tristesse. Après les déserts de sable, le terrain s'accidente de nouveau, la nature reprend de la vie, et bientôt vous entrez dans les Sierras qui, à mon point de vue, sont bien plus pittoresques et bien plus grandioses que les Rockies. Les montagnes Rocheuses sont certainement montagneuses et indubitablement rocailleuses, mais le paysage n'a pas la majesté des Sierras. Les montagnes Rocheuses sont arides et sauvages ; les Sierras sont luxuriantes de verdure. Vous arrivez au pays du printemps éternel. Tout est gai et souriant : le ciel bleu, le versant des montagnes couvert d'arbres gigantesques, les vallées jonchées de fougères et de plantes semi-tropicales. Je ne connais pas d'endroit au monde qui m'ait plus enchanté.

Après n'avoir vu que de la neige ou des champs brûlés, les yeux sont éblouis de cette verdure intense. Des Sierras vous descendez dans les plaines de la Californie, couvertes de magnoliers, d'orangers, de citronniers, de plantes grasses de toutes sortes, et jusqu'à San Francisco vous vous repaissez les yeux de ce spectacle, dont la richesse éclatante est sans pareille. Vous êtes dans l'Eldorado.

J'avoue que San Francisco m'a bien désappointé. Je ne sais pourquoi je m'étais mis dans la tête que cette ville devait être toute différente des autres grandes villes américaines. Son nom m'avait suggéré

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il l'esprit une ville en partie espagnole, en partie mexicaine, ayant un cachet à soi. En réalité, c'est ^ew-York, Chicago ou Cincinnati. Market-Slrcet, la principale rue, ne diffère en rien de Broadway à New- York, de Washington-Street à Boston, ou de State-Street à Chicago. Partout ce sont les mêmes blocs carrés, les éternels parallélogrammes, les mêmes affiches bruyantes, les mêmes écriteaux flamboyants. Dans les quartiers où les riches ont élu domicile, les maisons sont belles, mais n'ont point de jardins. Le parc est fort joli, et la promenade au rocher des phoques, à trois quarts d'heure de la ville, vaut la peine d'être faite ; mais pour voir un beau type de ville californienne, il faut aller au midi, à Los Angeles, par exemple, qui est un véritable poème. On m'avait beaucoup parlé du quartier chinois, China-Town, et Ton m'avait bien recommandé de ne pas quitter San Francisco sans aller y faire une visite. Je m'attendais à voir un brin d'Orient en Californie, j'ai vu un cloaque, un dépotoir à soulever le cœur, une honte pour une ville qui, après tout, doit être administrée par des gens respectables. Trente ou quarante mille Chinois grouillent dans une atmosphère infecte de graisse rance, de tabac, de musc et de bois de santal, au milieu de tripots, d'opiumdetîs, de maisons de prostitution dont les stores ne sont même pas baissés, tourbe immonde vivant des vices les plus honteux dans la saleté la plus ignoble, et tout cela non pas dans quelque faubourg éloigné

OÙ l'on jette les immondices de la communauté, mais au beau milieu de la ville.

Dieu merci, j'ai pu vite oublier ces horreurs sans nom, mais j'en ai longtemps conservé l'odeur dans mes habits.

Pour la troisième fois je venais de visiter les États- Unis, du nord au midi, de l'est à l'ouest, et j'allais maintenant voir des mondes plus nouveaux encore, l'Australie, la Nouvelle-Zélande et l'Afrique du Sud, les Amériques de l'avenir.

Les impressions des deux premiers voyages semblaient avoir pris plus profondément racine, et je sentais que la plupart d'entre elles s'étaient confirmées. Un pays intéressant surtout au point de vue de l'activité fiévreuse qui l'a développé en un siècle et en a fait la lumière du monde par son initiative dans toutes les idées pratiques. Un peuple jeté corps et âme dans la chasse aux dollars, souffrant de bile et de billions, qui a tout appris excepté l'art de se bien gouverner. Des femmes uniques, les plus intellectuelles et les plus intéressantes au monde, que j'admire d'autant plus que, n'ayant l'honneur d'être le mari d'aucune d'elles, je n'ai ni à payer leurs notes de couturières ni à travailler à la sueur de mon front pour les couvrir de diamants.

Je ne devais parler, dans ce volume, que des grandes colonies anglaises. Je ne crois pourtant pas

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que ces quelques remarques sur les Étals-Unis soient déplacées. L'Amérique u'était-elle pas autrefois une des grandes succursales de la Maison John Bull et C'*', qui aujourd'hui travaille à son propre compte? Et n'est-ce pas là l'avenir qui est réservé à plusieurs autres de ces grandes succursales?

L'Océan Pacifique, — Les îles Sandwich. — Honolulu. — La Croix du Sud. — Quelle floueric ! — Les îles Saniua. — Apia. — M. Robei'l-Louis Stevensun. — Une jeune Samoennt' chaudement recommandée. — Auckland. — Arrivée des Profanes.

Le voyage de San Francisco à Auckland, en Nouvelle-Zélande, prend exactement trois semaines et, à l'exception des deux premiers jours rendus désagréables par une mer peu profonde et facilement boul(îversée, la traversée est généralement délicieuse. Pendant dix-neuf jours nous avons trouvé l'Océan Pacifique aussi tranquille que le lac d'Enghien.

Le Monowai est un steamer d'environ trois mille cinq cents tonneaux, des plus confortables et commandé par le plus charmant capitaine qu'il ait été en ma bonne fortune de rencontrer dans mes voyages. Aux petits soins pour ses locataires, constamment à

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la recherche de ce qui peut ajouter à leur bien-être ou contribuer au plaisir de la traversée, le capitaine Carey devrait être surnommé le J^ère des passagers.

Le voyage est loin d'être sans intérêt, car indépendamment du plaisir que l'on éprouve à se sentir glisser sur une mer d'huile dont la houle longue et régulière vous berce doucement, à contempler des couchers de soleil d'une beauté sans pareille, à passer la soirée sous un firmament criblé d'étoiles, on fait escale dans deux véritables petits paradis terrestres, Honolulu, capitale des îles Sandwich, et Apia, principale ville de l'île Samoa.

Honolulu est à huit jours de San Francisco. Le steamer s'y arrête sept heures, ce qui donne le temps de flâner par la ville et d'aller au Pâli, du sommet duquel on jouit d'un paysage enchanteur.

Honolulu est une ville un peu californienne qui rappelle Los Angeles. On y chercherait en vain des femmes portant, pour tout costume, un sourire. Mais quel joli peuple aux yeux en coulisse, à la figure aimable et souriante, vivant là perdu dans l'Océan Pacifique, au milieu des fleurs, des cocotiers, des palmiers et des fougères arborescentes, dans un climat idéal dont la température varie de vingt à vingt-sept degrés du l*'" janvier au 31 décembre! Et qu'elles sont gracieuses les jeunes femmes du peuple avec leurs grands sarraux blancs ijui leur tombent jusque sur les pieds, le corps souple, marchant d'un pas nonchalant mais digne, et portant

ie

leurs gorges plantureuses comme deux saints sacrements à la procession I

Que l'on passerait agréablement quinze jours à Honolulu dans le plus délicieux des far nienie à admirer le peuple, à écouter les oiseaux, à respirer le parfum des fleurs et à se balancer sur un hamac suspendu à deux cocotiers !

Mais voilà le sifflet du bateau qui se fait entendre, il faut se rendre à bord. C'est avec le plus grand regret que nous quittons ce petit paradis derrière lequel paraît, au moment du départ, un coucher de soleil fait d'or, d'émeraudes, de rubis et de topazes. Au bout de dix minutes, le décor a complètement disparu et tout est rentré dans la nuit la plus profonde. Aux environs des tropiques, c'est à peine s'il y a de crépuscule. Nous voilà encore une fois détachés de la terre, redevenus un point noir infiniment petit jeté dans l'immensité.

Neuf jours de voyage et nous devions arriver aux îles Samoa; mais dans l'intervalle nous allions passer l'équateur, ce qui est un événement, et nous allions voir la Croix du Sud, cette fameuse constellation dont nous avions tant entendu parler, et dont les Australiens sont si fiers qu'ils s'en sont fait une armoirie nationale, une croix de toute beauté, nous avait-on dit, qui illumine l'hémisphère austral. Enfin nous allions donc la voir cette Croix du Sud. Nous comptions les jours et, chaque soir, en allant nous coucher, nous nous disions : « Encore trois jours,

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encore deux jours, enfin c'est donc domain que nous allons voir la merveille. » Je crois vraiment que la dernière nuit fut passée sans sommeil. A vrai dire, un Anglais qui voyageait avec nous, et qui avait ï)lusiours fois fait le tour du monde, m'avait dit : « La Croix du Sud ! oui, ce n'est pas mal ! » Mais il y a des Anglais que rien ne saurait enthousiasmer, et qui s'écrient devant le Vésuve en éruption : « Oui, ce n'est pas mal I » comme s'ils regardaient fumer les cheminées de Birmingham. J'étais bien préparé avoir une merveille et je tenais à voir une merveille. Le 11 avril 1892 (de pareils jours font époque dans la vie), le capitaine nous dit à déjeuner :

— Ce soir à six heures la Croix du Sud sera en vue. La journée promettait d'être superbe.

Ah ! avec quelle impatience nous attendîmes cette soirée-là I Enfin le soleil arriva à l'horizon, se coucha et en quelques minutes un firmament se montra d'une clarté parfaite. J'allai d'abord à l'arrière voir ma bonne vieille Grande Ourse pour la dernière fois, et je rejoignis mes compagnons de voyage qui étaient à leur poste d'observation sur le pont du capitaine. Je ne voyais rien d'extraordinaire. J'écarquillais les yeux à me les faire sortir de la tête. Rien.

Le capitaine arriva.

— Et la Croix du Sud, m'écriai-je, où est- elle ;'

— Eh bien, mais la voilà, répondit le capitaine en étendant la main vers l'horizon.

— Où donc ?

— Ah çà ! vous ne la voyez pas? Regardez... là... où est mon doigt. En voilà une, c'est le pied de la croix, voilà l'autre qui forme la tête, puis la troisième et enfin la quatrième qui forment les bras.

Puis il répéta en les indiquant successivement du doigt :

— Une, deux, trois... et quatre.

Eh bien, non, un fakir, à qui l'on signifierait qu'il ne verra jamais Wichnou, n'allongerait pas le nez que nous fîmes en nous voyant floués d'une façon si indigne.

Figurez-vous une croix (car il faut bien reconnaître que c'est une croix) aux dimensions mesquines, formée par quatre étoiles qui ne sont pas de la même grandeur, et dont la quatrième, celle qui forme le bras du côté droit, n'est pas placée symétriquement.

La Croix du Sud a du être découverte et baptisée par quelque fumiste méthodiste ou wesléyen, prêcheur des rues, qui a cru voir dans cette croix un signe que John Bull, le chrétien par excellence, était destiné à convertir et à acquérir l'héniisphère austral .

De toutes les oies qui passent aux colonies pour des cygnes, la Croix du Sud est la plus gigantesque.

.l'allai me coucher ce soir-là tout penaud, et pendant les dix-huit mois que j'ai voyagé aux antipodes jo n'ai jamais pu regarder la Croix du Sud sans lui montrer le poing. On n'est pas floué comme cela !

Quelques jours plus tard Samoa devait nous

LA MAISON JOHN lUI L L ET C'"

déiloinniager du désappointement que nous venions d'éprouver. Nous allions voir de vrais sauvages et une baie que l'on compare souvent à celle de Naples.

Le 17 avril 1892, à six heures du matin, nous entrions dans la baie d'Apia.

Nous nous habillâmes au plus vile pour monter sur le pont. Les Samoens nous avaient devancés. Le vapeur était envahi par les indigènes accourus du rivage dans leurs bateaux. Partout leurs marchandises étaient étalées, oranges, bananes, éventails, bâtons, javelots, boucliers, et mille curiosités du pays.

Les Samoens ne ressemblent aucunement à leurs voisins. Ce n'est pas le type papoua des îles Fidji ou de la Nouvelle-Guinée, c'est le type d'Honolulu (que nous retrouverons plus tard chez les Maoris de la Nouvelle-Zélande), seulement plus foncé. Le costume est plus léger et plus primitif, car il consiste en une sorte de longue serviette foncée nouée autour des reins. Les Hawaïens, les Samoens et les Maoris appartiennent à la race indo-européenne. Les Samoens ressemblent plutôt à des Italiens basanés qu'aux indigènes de l'Australie, ou même aux différents types de nègres que l'on trouve en Afrique. La figure est intelligente, le regard doux et aimable, le front élevé, le nez grand, les yeux en amandes et le corps superbe. Leur marche est souple et majestueuse. Ces marchands d'oranges et de bananes sont des princes en déshabillé. Qu'ils sont gracieux et pittoresques avec leur belle chevelure teinte coiffée

à la Bressant en tête de loup, le corps rejeté en arrière, bien cambrés, bien râblés, se dandinant d'un air de rois en exil fumant leur cigare sur le boulevard des Italiens ! La nature les a fait gentlemen.

Un bateau nous conduisit dans l'île en quelques minutes. Nous eûmes soin de ne pas payer le bate- Jier en débarquant, mais de lui promettre son salaire au retour. C'est une précaution utile à prendre, autrement il exige une somme fabuleuse pour vous ramener à bord. Cet industriel intelligent sait qu'il vous faut retourner au vapeur à tout prix et, si vous n'êtes pas sur vos gardes, il en profite. On voit que ces gens commencent à être civilisés et que les missionnaires ont passé par là.

Nous allâmes déjeuner dans un petit hôtel situé au bord de la baie oii nous eûmes le plaisir de faire la connaissance de M. Robert-Louis Stevenson, le fameux romancier anglais dont les œuvres seront avant peu classiques. M. Stevenson est d'une santé très délicate; le beau climat de Samoa Fa tenté, et depuis plusieurs années il y est installé avec sa famille. Nous l'avons trouvé plein d'activité, heureux, raffolant de Samoa et des Samoens, et d'une santé qui lui permet de continuer à produire ces chefs-d'œuvre que l'on dévore en Angleterre. Le Maître de Ballantrye est un roman qui vivra aussi longtemps que le Tom Jones de Fielding.

Après avoir déjeuné, non pas d'une tranche de

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missionnaire froid à la moutarde, mais d'œufs frais et d'un excellent bifteck, nous allâmes causer et fumer sous la véranda de l'hôtel d'où l'on obtient un magnifique coup d'œil do la baie, puis nous quittâmes M. Stevenson pour aller flâner dans l'île.

C'était le jour de Pâques. Nous nous dirigeâmes vers la cathédrale. Tout le long du chemin les indigènes nous sourirent et nous firent des signes d'amitié. « Sois le bienvenu », disaient les uns; « mon amour pour toi », disaient les autres. Que voilà donc de gentils sauvages ! Et que les jeunes femmes sont jolies avec leurs grands sarraux, comme à Honolulu, leur chevelure soigneusement coiffée, et leurs jolies formes bien d'aplomb ! Les enfants, les petits surtout, nous firent pousser des cris d'admiration. Ces dames auraient voulu les embrasser tous.

Nous arrivâmes à la cathédrale, un bâtiment en pierre des plus simples, juste à temps pour voir entrer la procession. L'évêque officiait. L'édifice était bondé d'indigènes dont la figure respirait l'étonnement et le respect. Quelques-uns étaient à genoux, la plupart étaient accroupis, mais tous avaient le visage empreint d'une gravité religieuse.

Nous continuâmes notre promenade. A quelques pas de la cathédrale, nous vîmes un missionnaire anglais chantant, sous un hangar, des psaumes et des cantiques. Une demi-douzaine de Samoens l'accompagnaient de leurs voix sourdes et nasillardes. Je ne doute pas que ce bon missionnaire

ne fasse croire à la Société des missions étrangères qu'il fait, à Samoa, des prosélytes par milliers. Le contraste me parut aussi ridicule que celui qui amuse, mais vexe tant, le voyageur artiste à Rouen, oi^i, presque à l'ombre de la belle cathédrale, ce chof-d'a}uvrc en dentelle de pierre, se trouve une petite bicoque carrée en briques, avec cette inscription : Chapelle wesléyenne. Combien d'Anglais aux goûls artistiques m'ont dit avec quel plaisir ils allongeraient un coup de pied à cette masure pour la faire rentrer sous terre !

A midi, la chaleur devint si intense que nous retournâmes à bord du Monotvai pour y chercher des rafraîchissements et l'abri de la tente. A l'heure du déjeuner, les Samoens reçurent l'ordre d'empaqueter leurs marchandises et de quitter le bateau.

Au moment de partir, nous leur jetâmes du pont quelques pièces d'argent qu'ils allèrent chercher en plongeant au fond de la baie, sans jamais manquer une seule fois de trouver leur butin. Les Samoens, du reste, savent nager avant d'apprendre à marcher, et l'eau de la baie est claire et limpide comme de l'eau de roche.

Puis nous vîmes toute la flotille de chaloupes se diriger vers la terre et quantité de jeunes Samoens regagner Apia à la nage. Nous dîmes adieu à ce joli pays, aux collines bleues, à la verdure luxuriante des Tropiques que nous ne devions plus voir pendant longtemps, aux gracieux cocotiers, aux majes-

tiieux paliiiiors, mais surtout à cet aimable et lieu roux peuple qui se nourrit d'oranges et de bananes et dont l'éternel sourire semble remercier le créateur de les avoir mis au monde.

lùicore neuf jours de voyage. Dans cinq jours, nous arriverons à Auckland, au nord de la Nouvelle-Zélande; quatre jours après, nous serons à Sydney.

Pendant deux jours, la conversation ne roula que sur Samoa et les Samoennes. Tout le monde était ravi. Au fumoir, un érudit racontait l'histoire de cet intéressant petit peuple ; un autre, un souvenir de l'île; un autre encore, une anecdote.

En fait d'anecdotes, en voici une qui me parut piquante :

L'Anglais, qui m'avait prévenu que la Croix du Sud « n'était pas mal », avait plusieurs fois visité Samoa à une époque oi^i il ne se trouvait pas plus de vingt blancs dans l'île ^

Dans l'une de ces occasions, il alla s'installer dans un petit hôtel d'Apia, tenu par un Allemand. Le soir, encore d'assez bonne heure, il se retira dans sa chambre à coucher, se déshabilla et se mit au lit. A peine fut-il sous les draps, qu'on frappa discrètement à sa porte.

— Flntrez, cria-t-il.

1. Aujourd'hui, il y en a environ trois cents, Anglais, Américains et Allemands.

La porte s'ouvrit doucement et se referma de même.

— Qui est-là? dit-il, qui est là?

N'obtenant point de réponse, l'Anglais alluma sa bougie. Une jeune Samoenne, fort appétissante, aux yeux de velours, se tenait timidement près du lit, les yeux modestement baissés et. le bout du doigt dans la bouche,

— Que désirez-vous, mon enfant? dit l'Anglais, surpris de cette apparition nocturne.

Pour toute réponse, la jeune fille prit l'air bébete que vous savez.

L'Anglais comprit qu'on en voulait à sa vertu.

— Retirez- vous, ma chère enfant, j'ai sommeil.

— Moi gentille petite femme, dit la Samoenne, moi rester ici.

— Non, non, allez-vous-en.

— Moi petite femme bien propre, bien gentille.

— Allez -vous-en.

— Pourquoi allez-vous-en? Moi bonne petite fille. Missionnaire toujours prendre moi.

Comment refuser une jeune personne aussi chaudement recommandée?

Le vendredi de la semaine de Pâques , nous arrivâmes à Auckland, ville de soixante mille âmes, très animée et d'une propreté exquise. Située au fond d'un golfe et bâtie sur plusieurs collines, cette ville, dont l'importance augmente comme par enchantement, est destinée à devenir un jour un des plus

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grands centres commerciaux du monde. Le rédacteur en chef du New-Zeinnd Herald, hî journal le plus important de la Nouvelle-Zélande, avait eu l'amabilité de venir nous attendre sur le quai. Nous allâmes avec lui en voiture au sommet du mont Eden^ volcan éteint, d'où nous pûmes nous repaître les yeux d'un panorama de toute beauté, des campagnes verdoyantes , des jardins admirablement entretenus, des maisons coquettes, une rade superbe et l'Océan à droite et à gauche. Quelques kilomètres seulement séparent les côtes de l'est à l'ouest. Du midi on arrive à Auckland soit en longeant la côte orientale, soit en longeant la côte occidentale ; mais pour aller d'Auckland-Est à Auckland-Ouest par mer, en doublant le cap du Nord, cela prendrait environ trois jours.

Mais nous reviendrons en Nouvelle-Zélande et nous revisiterons Auckland.

A six heures du soir nous avions rejoint le Monowai qui devait maintenant nous mener à notre destination. Mais , hélas ! nos beaux jours étaient finis I De San Francisco à Auckland nous avions été trente-deux passagers de première classe. Nous nous connaissions tous et nous formions une petite famille heureuse et unie. En rentrant à bord, nous trouvâmes le bateau envahi par une soixantaine de profanes, d'intrus, qui étaient arrivés se joindre à nous pour se rendre à Sydney. Jusqu'ici chacun avait eu sa cabine, maintenant il fallait la partager

avec un étranger. Nous regardâmes le capitaine; nous aurions voulu lui demander la permission de jeter tous ces gens-là à la mer. Nous prîmes la résolution de ne point adresser la parole aux nouveaux venus et de les tenir à une distance aussi respectueuse que le permettrait la largeur des cabines.

Et puis , plus d'Océan Pacifique : la mer entre l'Australie et la Nouvelle-Zélande est généralement très désagréable. Mer mauvaise et bateau encombré, il n'y avait plus que l'espoir de débarquer bientôt à Sydney pour nous maintenir en bonne humeur.

Le mardi suivant, à quatre heures de l'après-midi, nous aperçûmes les côtes de l'Australie. A cinq heures nous passions entre les falaises à pic qui forment l'entrée de la rade de Sydney.

Sydney. — J'ai vu la rade (air connu). — L'iiùlel Australia. — Les Français à Sydney. — La ville. — Les parcs. — L'amour en plein air. — l*etites visites clandestines à la Falaise du Sud. — Il y a du monde! — Melbourne. — Activité. — Tous Ecossais ! — La sainte cagotcrie. — Adélaïde. — Brisbane. — Ballarat. — Benditio. — Geelone.

Les deux plus belles rades du monde sont celle de Rio de Janeiro et celle de Sydney ; mais la lumière fait généralement défaut à Rio, et l'atmosphère brumeuse empêche d'embrasser à la fois tous les détails du paysage. A Sydney, l'atmosphère est si claire qu'aucun détail ne vous échappe, tout est nettement dessiné : la rade, avec ses deux cents kilomètres de rives ondulées, se déroule devant les yeux du spectateur en méandres infinis, présentant à chaque tournant une nouvelle surprise. C'est une succession de changements k vue. Cette rade est

incontestablement une des merveilles les plus imposantes de la nature. L'entrée, resserrée entre deux hautes falaises à pic, est à une demi-heure de la ville, qui semble dormir les pieds baignés dans les flots au fond de ce lac immense et capricieux. Nous sommes sur le pont d'où nous jouissons d'un coup d'œil magnifique. Nous sommes dans l'extase et nous n'en perdons pas un morceau. Ce ne sont pas seulement les détails que vous admirez, c'est l'ensemble. Les yeux se portent constamment de chaque partie au tout. Chaque détail vous charme, mais cette immensité grandiose vous absorbe.

Ici c'est une colline boisée dont les arbres semblent prendre racine dans l'eau ; là c'est une délicieuse petite plage ; plus loin c'est une colline dont le versant est parsemé d'habitations coquettes , villas de plaisance entourées de beaux jardins où se presse toute la végétation tropicale, magnoliers, fougères arborescentes, plantes grasses, mêlée aux plus belles fleurs importées d'Europe.

Après quatre semaines de solitude sur l'Océan Pacifique, nous voici en pleine activité. Les ferryboais, les chaloupes font un chassé-croisé continuel entre les différentes rives qu'ils desservent. Quantité de steamers sont à l'ancre. Nous passons la flotte australienne. Enfin, après une demi-heure qui s*est écoulée comme un rêve nous sommes à quai au pied de la ville. Nous serrons la main à l'aimable capitaine Carey et à nos compagnons de voyage,

nous laïK^'ons un dernier regard de inéjtris aux intrus d'Auckland, et nous débarquons.

Mon imprésario et son fds, deux beaux-frères, l'un docteur bien connu dans la Nouvelle-Galles du Sud, l'autre un de ces Anglais qui font le tour du inonde pour s'amuser comme un Parisien va passer (juinze jours à Vichy pour se reposer, sont là à nous attendre. On ne nous dit pas : « Quelle sorte de traversée avez-vous eue ? » ou bien « comment allez-vous ? » Rien de tout cela, on nous dit : « Eh bien, comment trouvez-vous la rade ? » Plusieurs journalistes sont aussi là pour nous souhaiter la bienvenue. Ils s'empressent autour de nous et s'écrient en chœur : « Eh bien, que pensez-vous de la rade ? » Il est évident que cette rade va être une obsession, une scie. « Elle est très belle, votre rade, ai-je envie de m'écrier, et personne n'en doute ; mais après tout ce n'est pas vous qui l'avez faite. »

J'aime à croire qu'on ne va pas m'ennuyer, m'obséder avec la rade de Sydney, car je tiens à la conserver comme un de mes plus beaux souvenirs de voyage. Il est des sites comme des airs du Trouvère, à force d'en avoir les oreilles rebattues on finit par les prendre en grippe. Une idée 1 Je vais me faire imprimer sur une pancarte, que je porterai ostensiblement dans les rues de Sydney: « Votre rade est la plus belle du monde. »

Les bagages examinés, nous fdons à l'hôlel Aus-

tralia, où nous arrivons en quelques minutes. Nouvelle surprise agréable. L'hôtel Auslralia, où mon imprésario a retenu pour nous un joli appartement, est une révélation. L'Europe et l'Amérique n'ont rien de plus confortable et de plus luxueux. Les appartements sont élégants, la table excellente , les vins de premier choix , le gérant on ne peut plus obligeant, le service admirablement fait. Nous allons être dans du coton. L'h(Mel Australia est une heureuse combinaison de ce qu'on peut trouver de mieux dans les premiers hôtels de l'Europe et des États-Unis. Sydney a le droit d'être aussi fier de cet hôtel que de sa rade.

Nous trouvons à l'hôtel une invitation, du gouverneur et de la comtesse de Jersey, à déjeuner le lendemain au Government House, et une autre à banqueter, ou plutôt à être banquetés, au Cosmopolitan Club. Le lendemain, la meilleure société de Sydney vient souhaiter la bienvenue à ces dames, et les invitations à luncher, à dîner, à danser, à piquenirjiic?' pleuvent de toutes parts. Le maire et sa charmante femme nous invitent à venir entendre l'orgue de l'hôtel de ville; bref, les Australiens semblent décidés à nous montrer qu'ils méritent leur réputatation de gens les plus hospitaliers du monde.

Le banquet du Cosmopolitan Club est présidé par le maire et suivi d'un concert improvisé où j'entends des artistes de premier ordre, tous Français ou à peu près : c'est M. Henri Kowalski, pianiste

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connu bien au delà de l'Ausiralie, M. Poussard, le violonisle, M. Dcsiouis, l'excellent baryton, madame Charbonnet, la pianiste distinguée. La musique est entre bonnes mains, à Sydney, elle est entre les mains des Français. Le lendemain de ce banquet, je rencontre à l'hôtel de ville monseigneur Moran, cardinal-archevêque de Sydney, monseigneur Carr, archevêque de Melbourne et plusieurs autres prélats.

L'hôtel de ville est magnifique et la grande salle superbe. Quant à l'orgue , on sait que c'est le plus complet qui existe au monde. L'organiste, M. Auguste Wiegand, un Belge, presque un Français, exécute plusieurs morceaux qui mettent en relief les qualités du grand artiste et de l'instrument.

Sydney est une ville d'environ quatre cent mille habitants, bien bâtie, possédant plusieurs beaux monuments, entre autres la Poste, l'Môtel de Ville et les ministères, de jolis théâtres, des parcs et des jardins pubhcs. Si la ville était bâtie en amphithéâtre autour de la baie, on pourrait la classer parmi les plus belles villes du monde ; malheureusement la rade n'est visible que dans les faubourg élégants de Darling Point, Pott's Point, FJizabeth Bay, Rose Bay, etc. La ville proprement dite est bâtie à plat dans le fond du golfe et ressemble à s'y méprendre aux villes du Lancashire ou du Yorkshire, telles que Manchester, Leeds ou Bradford.

Mais si la ville ne saurait fraj)f)er l'étranger que comme un monument gigantesque élevé à l'activité

anglaise — pensez donc, une ville de quatre cent mille âmes là où il y a une soixantaine d'années n'existaient que quelques galériens — les faubourgs, bâtis sur les différentes pointes qui s'avancent dans la rade, sont d'une beauté surprenante. De plusieurs maisons, de vrais petits palais, entre autres, celle qu'habitait, quand j'étais à Sydney, Lady Martin, veuve du plus grand jurisconsulte australien, on obtient un coup d'œil vraiment féerique.

Au Musée, grande cabane en briques qui défigure le parc, on trouve une collection de tableaux signés par les plus grands maîtres; mais ce que j'y ai vu de plus remarquable c'est la collection d'aquarelles dont le directeur, M. Montefiore, lui-même un artiste de talent, a le droit d'être fier.

Malgré le climat magnifique dont jouit Sydney, les parcs ne sont pas fréquentés par la Société. Vous n'y voyez ni cafés, ni restaurants. Ce sont de vastes champs assez bien entretenus où, comme dans les parcs de Londres, se réunissent les orateurs des rues (socialistes, anarchistes, salvationnistes) et les désœuvrés de toutes les classes, et où, le soir, les couples amoureux vont roucouler sur les bancs ou se rouler sur l'herbe. Mais si les parcs n'ont rien d'attrayant, le Jardin botanique est de toute beauté. Situé au bord de la rade, sur un versant en pente douce, planté des arbres et des lleurs les plus rares, orné de jolies statues, je ne lui connais pas, grâce à l'unique position qu'il occupe, de rival sérieux.

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Malgré cela, on y voit peu de monde, et quand j'allais y faire ma promenade favorite, je pouvais y méditer comme dans la solitude la plus retirée. Un couple d'amoureux sur im banc, entrelacés et se regardant dans le blanc des yeux sans se dire un mot, quelque malheureux couché sur un autre banc, tâchant d'oublier dans le sommeil une nuit passée à la belle étoile et une matinée passée à jeun, quelques flâneurs dans les allées; mais pas une toilette, rien qui dénote l'existence à quelques centaines de mètres d'une société riche et élégante.

L'Australie, comme l'Angleterre, est le pays de l'amour en plein air. Chacun son goût. Une députation de gens scandalisés se présenta un jour devant le ministre pour le prier de fermer tous les parcs à la tombée de la nuit.

— Je n'en ferai rien, dit-il, laissez donc ces braves amoureux tranquilles. De l'herbe propre vaut beaucoup mieux que des draps sales. Si cela vous offusque, évitez les parcs le soir, ou restez chez vous.

C'est là du reste la réponse tacite que fait la police de Londres aux plaintes si souvent réitérées par le public au sujet de ce qui se passe et se tolère dans les parcs de la capitale du « pays moral » par excellence.

Les parcs de Sydney, fréquentés par les gens de basse condition, ne sont pas les seuls lieux de rendez-vous consacrés à Vénus. Les amoureux de bon ton — sinon pour le bon motif — sortent de

la ville et poussent jusqu'à la Falaise du sud qui forme un des majestueux piliers de l'entrée de la rade. Là se trouve un hôtel des plus accommodants.

Il faut voir la procession de cabs aux stores baissés se rendant au petit trot à Bondi, à Coogee, à la Falaise du Sud et à toutes ces Cythères mystérieuses. Arrivés à leur destination, les couples sortent de voiture, la dame ayant une voilette épaisse sur le visage et la démarche modeste d'une maîtresse d'école du dimanche, et se dirigent vers les taillis bien fourrés et bien discrets dont abonde le voisinage. Ces couples, à leur apparence du moins, appartiennent aux classes supérieures.

Promenez-vous à deux dans ces parages et personne ne prendra garde à vous. On vous regardera en ayant l'air de vous dire : « Tu sais ce que nous sommes venus faire ici ; nous savons ce que tu viens y faire; ne nous gênons pas les uns pour les autres » Mais ne vous y aventurez pas seul, comme je l'ai fait une fois, poussé, je l'avoue, par la curiosité de vérifier les mille et un petits contes qu'on m'avait glissés à l'oreille, car vous serez reçu comme un chien dans un jeu de quilles, et à chaque pas vous entendrez crier : « Il y a du monde! »

Ces promenades solitaires ont généralement lieu le matin, de dix heures à midi, c'est-à-dire à l'heure où les papas et les maris sont à leurs afïixires au cœur de la ville. Cela soit dit pour montrer que

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ces rendez-vous ne sauraient être ceux de jeunes fiancés auxquels les coutumes britanniques accordent tant de liberté que, grâce à cela, ils peuvent mener leurs affaires de cœur au grand jour, et sans avoir îi baisser les yeux, encore moins les stores des cabs.

Impossible de parler des cabs de Sydney sans se demander pourquoi cette ville ne possède pas une seule voiture de place qui puisse contenir plus de deux personnes. Ce n'est pas tout le monde qui va à la Falaise du Sud, que diable! Si vous êtes trois ou quatre à aller au bal, au théâtre, il vous faut prendre deux cabs; si vous avez à vous rendre au chemin de fer avec six malles, il vous faut prendre six cabs. Sydney est probablement la seule ville importante du monde qui n'ait pas de voitures publiques à quatre places.

Après trois semaines de séjour à Sydney, je quittai avec grand regret les gens charmants qui m'avaient fait un si gracieux accueil; je quittai l'hôtel Australia en doutant que je puisse encore trouver pareil bien-être dans aucun autre hôtel des colonies. En arrivant à la gare pour prendre le train de Melbourne, nous trouvâmes le directeur de la ligne, le chef de gare et plusieurs autres employés d'importance qui étaient à nous attendre pour nous placer dans un excellent compartiment réservé et nous souhaiter bon voyage. Plusieurs amis avaient

apporté des fleurs à ces dames. Quand le train se mit en marche, nous nous dîmes que nous emportions un délicieux souvenir de Sidney.

Le voyage de Sidney à Melbourne est de dix-huit heures, et ne présente rien de remarquable. Des terrains plats à perte de vue, couverts de l'éternel et unique eucalyptus, rien d'autre. A cinq heures du matin il faut sortir de son wagon-lit pour changer de train à la station d'Albury. Vous êtes sur la frontière de la colonie de Victoria, et la voie du chemin de fer n'est plus de la même largeur. Ne croyez pas pour cela que vous allez pénétrer en pays ennemi. Il n'y a jamais eu de guerre entre la Nouvelle- Galles du Sud et la colonie de Victoria, mais simplement une jalousie mesquine qui se manifeste par toutes sortes de représailles. Le Néo-Gallois dit au Victorien : « Pour venir chez moi, tu auras à sortir de ton lit à cinq heures du matin. » — Cela m'est égal, répond le Victorien, pour venir chez moi, tu auras à en faire autant, attrape. » Toute la politique des colonies peut se résumer en ces deux phrases.

Le train express arrive à Melbourne à onze heures un quart du matin dans une gare qui, comme celle de Sydney, ferait honte à une ville européenne de quinze cents âmes. La raison? demanderez-vous. Tout simplement parce qu'il a fallu dépenser des sommes folles pour satisfaire les jalousies des petites villes et leur donner des gares bien bâties, quelques-

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uiios iiiciiie l'idiculiTiienl importantes, et qu'il ne reste pas d'argent pour les deux grandes métropoles qui ont à s'occuper d'autre chose et ne tourmentent pas le gouvernement.

Ici aucune difficulté à se procurer des voitures, qui ne sont plus les hansom cabs de Sydney, mais de petits chars à bancs à quatre places couverts d'une toile cirée comme les charrettes d'épiciers, avec deux marche-pieds très hauts, très étroits et placés exactement l'un au-dessus de l'autre, qui rendent l'entrée difiicile et la sortie dangereuse.

Le Grand Hôtel, situé en face du parlement et des jardins publics, est confortable ; mais après l'Austral ia de Sydney, quelle dégringolade ! La cuisine n'y est pas mauvaise, mais on ne peut s'y procurer ni vin, ni bière, ni aucune boisson alcoolique, qu'il faut faire venir de chez le marchand de vin au risque de se faire remarquer dans la salle à manger par tous les buveurs d'eau et de thé.

Melbourne est une ville fondée en iS'S^, dont la population s'est accrue d'une manière prodigieuse. Melbourne a aujourd'hui plus de cinq cent mille habitants ; la population entière de la colonie est de onze cent mille.

La capitale est donc aussi peuplée que le reste de la colonie.

La Nouvelle-Galles du Sud, l'Australie du Sud, l'Australie de l'Ouest et le Queensland sont dans le

môme cas ; ce n'est que dans la Nouvelle-Zélande et TAfrique du Sud que l'on trouve la population bien distribuée.

Melbourne ne peut se vanter d'aucun site qui vaille la peine d'être visité ; mais, comme me le disait un jour un Melbournien, la ville peut se passer de paysage, elle en a le moyen (Melbourne can afford to do ivithout scenery).

La ville, par son activité, avec ses grandes rues droites, ses bâtiments élevés, son magnifique système de tramways à câble, est essentiellement américaine. Dans Collins-Street, vous pourriez facilement vous croire à New-York, à Chicago, ou à San Francisco. Si je n'en tenais pas toujours tant pour mes premières amours, je pourrais préférer Melbourne à Sydney. Entre les deux mon cœur balance.

J'ai rencontré à Melbourne la même amabilité, la môme hospitalité qu'à Sydney. J'y ai trouvé une société intelligente et choisie et peut-être plus active qu'à Sydney. L'Alliance française, par exemple, qui voulut bien donner une réception en mon honneur, compte environ cent membres. Le Salon Austral, auquel je dois aussi une charmante après-midi, est composé d'hommes et de dames, amis des lettres et des beaux-arts, qui se réunissent pour lire et se faire expliquer les chefs-d'œuvre de la littérature. C'est, comme en Amérique, la vie intellectuelle sans pédantisme.

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11 laut l'aire mon lion de quelques bâtiments publics qui sont imposants : l'Hôtel de Ville, la Poste, le l'arleuKMil, le Ministère des finances, et le Musée, déjà très riche. Le Government House, situé à un demi-kilomètre de la ville, est plus important, mais moins pittoresque et moins bien situé que celui de Sydney. La salle de bal est superbe et de la grandeur, me dit-on, de celle de Buckingham-Palace. Les honneurs y sont faits par le plus populaire des gouverneurs et la plus gracieuse des hôtesses, le comte et la comtesse de Hopetoun. Quand j'aurai dit que la ville possède de jolis jardins publics et des faubourgs élégants, j'aurai à peu près épuisé les notes que j'ai prises sur Melbourne.

Ge qui m'avait frappé ailleurs me frappe encore ici, c'est que les colonies anglaises sont entre les mains des Écossais. Sur sept gouverneurs, cinq sont h]cossais. Le président du Conseil législatif, ou Chambre Haute, est Écossais, ainsi que les trois quarts des conseillers ; le maire de Melbourne est Ecossais ; l'agent général de la colonie à Londres (sorte de ministre plénipotentiaire) est Écossais ^ L'Angleterre ne devrait pas appeler ses colonies Greater Britain, mais bien Greater ScotlancL... et les États-Unis Greater Ireland. Quant à la Nouvelle- Zélande, elle est aussi écossaise qu'Edimbourg et plus écossaise que Glasgow. Allez à, Broken-Hill, où

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