‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 10 sur 51 · NOUVEAUX PERSONNAGES · texte numérisé non relu

NOUVEAUX PERSONNAGES

Je restai une quinzaine de jours sans sortir, pendant lesquels je reçus assez assidûment la visite de mon ami Morinlaid, qui, lorsqu'il était chez moi, s'établissait constamment à ma fenétrj. Ce fut pendant ce temps que se passa chez moi une chose à laquelle je ne fis pas grande attention, comme à beaucoup d autres, et qui cependant eût dû m'éclairer sur la valeur ^ies gens qui m'entouraient. Parmi le petit nombre d'étudiants avec lesquels j'avais fait connaissance à l'Ecole de droit, il en était un que j'avais plus particulièrement remarqué. Si l'on m'eût demandé quel était le sentiment que m'inspirait ce jeune homme, j'aurais eu sans doute beaucoup de peine à le dire. 11 avait pour moi un attrait irrésistible. La grâce de sa personne, le grand air de ses manières, 1^ facilité de sa parole, me plaisaient au point que j'aimais à être avec lui, rien que pour le voir et pour Tentendre; mais en même temps, la lîerté dédaigneuse de ses opinions, les jugements absolus qu'il portait sur les

hommes et sur ies^ choses, et qu'il ne se donnait point la peine de défendre une fois qu'il les avait prononcés; une grande confiance en lui-même, sa réserve envers ses camarades, tout cela me blessait, et jusqu'à un certain point humiliait ma vanité. Aussi arrivait-il souvent qu'après avoir passé de longues heures, tout entier à l'empire qu'Olivier Duhamel avait pris sur moi, je me blâmais de ma faiblesse. Dès que je l'avais quitté, je trouvais mille réponse^ à ce que j'avais accepté sans discussion, et, en définitive, je me promettais de ne plus me laisser traiter à l'avenir en petit garçon; je prenais même la résolution d'éviter Olivier. Mais dès que je le rencontrais, je ne pouvais échapper au charme impérieux de sa personne , je redevenais son auditeur soumis et empressé. Le plus souvent je me parais, pour ainsi dire, aux yeux de mes camarades, de l'affection particuhère qu'il me témoignait ; car Ohvier, quoiqu'il fût presque aussi jeune que moi, était déjà vieux à l'Ecole, et, parmi tous les étudiants, il était cité non-seulement comme un des plus instruits et des plus studieux, mais encore comme le plus brave et le plus adroit. Indépendamment de toutes ces qualités, Duhamel avait encore sur moi, dont l'imagination était facile à ébranler, deux avantages énormes : le premier, c'était la manière dont nous avions fait connaissance, et le second, la vie mystérieuse qu'il menait.

Le jour même de mon apparition à l'Ecole de droit, au moment où, pour la première fois, le professeur prononça mon nom, en faisant l'appel général de ces élèves, je remarquai un jeune homme qui se leva vivement en cherchant des yeux celui qui venait de répondre au nom de Michel Meylan. Il ne me découvrit pas d'abord, car je remarquai qu'il s'informait vivement à ses voisins pour qu'ils me désignassent à lui. Piqué de cette curiosité, je me levai à mon tour, et je le regardai de manière à l'avertir que je m'étais aperçu de son empressement à mon sujet. Il me salua iégèrement et se rassit. Ce fut presque un petit événement autour de moi.

— C'est Olivier Duhamel, disait-on, le plus adroit tkeur, le meilleur étudiant de l'Ecole, le connaissez- vous?

Je répondis que c'était la première fois que je le voyais et la première lois que j'entendais prononcer son nom. Son

attention me parut donc ressembler à une espèce de provocation. On avait beau m'afûrmer qu'Olivier n'était point un de ces étudiants qui tont métier de tâter les nouveaux ve* Qus, je n'en persistais pas moins à croire que j'allais avoir ma première affaire à l'Ecole ; et je me promettais bien de la mener de façon que personne ne fût tenté de recommencer.

l'attendis Olivier à la lin du cours. Il me chercbait de «on côté. On nous entourait avec quelque curiosité. 11 m'aborda en souriant.

— Vous êtes monsieur Michel Meylan? me dit-il.

— Oui, monsieur.

— Je vous prie, reprit-il sans paraître s'offenser de la manière pleine de roideur dont je lui avais répondu, je vous prie de vouloir bien m'excuser de la curiosité que je viens de montrer en vous entendant nommer. Puis il ajouta tout haut, en paraissant s'adresser à ceux de nos camarades qui nous entouraient : — J'ai si souvent entendu parler de M. Meylan, votre père, que j'ai été charmé de pouvoir connaître son fils.

La crainte* de passer pour faible ou pour ridicule, cette malheureuse appréhension dos regards et des propos du monde qui m'a si longtemps dominé, ine fit recevoir assez sèchement ces avances tout aimables, et je repris avec un air de doute assez peu flatteur pour Olivier :

— Ah! vous connaissez mon père, monsieur ?

— Je vous ai dit, répliqua-t-il en prenant un ton tout à fait sérieux, je vous ai dit que j'avais beaucoup entendu parler de lui ; mais, ajouta-t-il, il est possible que je me trompe, et que vous ne soyez pas le fils de M. Meylan, qui a été longtemps secrétaire d'ambassade à Rome, puis préfet dans la Hollande, et qui maintenant est, je crois, consul général,

— Vous ne vous êtes point trompé, dis-je à M. Duhamel; et, à mon tour, je vous prie de m'excuser de vous avoir montré si peu d'empressement.

Quoique ce soit là une rencontre bien peu extraordinaire, on comprend qu'elle me fît plus particulièr^onent distinguer Duhamel et rechercher sa connaissance. Mais, quoi que je passe faire, je ne pus jamais obtenir de lui qu'il m'apprit comment et par qui il avait entendu parler de mon père. II

éludait toujours mes questions à ce sujet, me répondant asseï vaguement que c'était dans sa famille qu'il avait appris soii nom; et lorsque je lui parlais à mon tour de celte famillej Duhamel me répondait par un seul mot : « Je suis orphelin. » Du reste, tout entretien à ce sujet semblait tellement! lui déplaire, qu'une fois la connaissance faite, je me dispensai de lui en parler.

Je vivais beaucoup avec Duhamel, c'est-à-dîre que nous passions une bonne partie de nos journées ensemble, quoique je ne fusse jamais entré chez lui et quoiqu'il ne fût jamais venu chez moi.

J'étais malade depuis à peu prés liuit jours, et Morinlaid venait de me quitter, lorsque je vis entrer Duhamel.

— J'étais sûr que vous étiez malade, me dit-il, et je vous en veux de ne pas m'avoir averti.

— Il y a si loin d'ici à la rue de la Haipe! lui dis-je.

— Il y a plus loin de la rue de Provence à l'École de droit, et le chemin que vous faites tous les jours pour aller entendre M. Delvincourt et M. Blondeau, je puis bien le faire pour venir voir un ami malade.

Après ces paroles, nous restâmes un moment à causer de ce qui se passait à l'Ecole ; mais Olivier paraissait fort préoccupé, et il linit par me dire :

— Pardon, mais il faut que je vous fasse une question. Au moment où j'ai traversé votre cour, il m'a semblé voir à travers les carreaux d'une fenêtre à peu près au-dessous de la vôtre, une figure que je cherche depuis assez longtemps.^

Je crus qu'Olivier voulait me parler de madame de Sainte- Mars, et immédiatement la jalousie me tint en défiance contre lui.

— Voulez-vous me parler, lui dis-je, d'une dame d'une beauté ravissante, et qui demeure véritablement à l'entresol, mais dans l'appartement à côté du mien?

— Oh! me dit Duhamel en souriant, la figure que j'ai vue est loin d'être ravissante, et ce n'est point une femme, que je cherche; mais, d'après ce que vous me dites, il se peut que ce soit chez votre voisine que jç parvienne à trouver celui à qui j'ai affaire.

C'est un singulier sentiment de vanité que celui qu'on éprouve pour la femme qu'on aime, il est encore plus sot

que celui qu'on éprouve pour soi-même; et je répondis à Olivier, d'un air parfaitement ridicule :

— Cest donc quelqu'un de bien haut placé à qui vous avez affaire, car madame la comtesse de Sainte-Mars ne reçoit que des gens du plus grand monde.

Olivier écoutait d'un air tout à fait étonné, puis il parut chercher dans ses souvenirs.

— Madame la comtesse de Sainte-Mars, répéta-t-il. Serait-ce par hasard la femme du général comte de Sainte- Mars?

— C'est elle-même.

— Mais madame la comtesse de Sainte-Mars, reprit-il, devrait être une vieille femme.

— Alors ce n'est pas la même, car celle-ci est belle et jeune ; elle est 1î^ veuve d'un colonel de grenadiers de la garde tué à Waterloo.

— C'est étrange! reprit Olivier, il n'y a pas eu d'autre comte de Sainte-Mars qu'un général qui n'a pas été tué à Waterloo, et qui est mort il y a à peine trois ans. Il est vrai que je crois me rappeler qu'il était veuf et qu'il avait pour maltresse une fort belle fille nommée, je crois, Fanny.

A ce nom, je devins pâle et si ému, qu'Olivier s'en aperçut et reprit rapidement, en voyant l'effet que ce nom avait produit sur moi : «

— Probablement il l'aura épousée, ou peut-être me trompé-je dans mes souvenirs, et sans doute je me suis aussi trompé en croyant apercevoir chez cette dame la figure d'un drôle avec lequel il faut que j'aie une sérieuse explication.

J'étais tellement piqué des vagues soupçons qu'Olivier avait jetés dans mon esprit à propos de madame de Sainte-Mars, que je lui. dis :

— Dites-moi le nom de ce monsieur, et peut-être pourrai-jè vous donner des renseignements à son sujet. Je crois connaître quelques-unes des personnes qui sont admises chez madame de Sainte-Mars ; ne serait-ce point M. le marquis de Chabron ? M. le duc de Pavie ?

— Non, non, me répondit en riant Olivier; le nom de mon fripon ferait tache en si haute compagnie, et je ne pense pas que M. Morinlaid soit admis dans une société si choisie.

— Morinlaid ! m'écnai-je fort surpris da voir le Dom de mon ami accolé à Tépithète de fripon.

— Le connaissez- vous? reprit Olivier en me regardant fixement.

Le degré de stupidité où un homme peut être poussé par ] l'amour allié à la vanité dépasse toute croyance.

J'étais parfaitement sûr que c'était Morinlaid qui sortait de chez moi et qu'Olivier avait reconnu chez madame de Sainte-Mars, mais avouer que madame de Sainte-Mars, mon idole, recevait un monsieur que Duhamel se permettait de traiter de fripon, un tel aveu fut au-dessus de mes forées, et je répondis à Olivier :

— Non, je ne le connais pas. Ce ne peut être un pareil homme que vous avez vu chez madame de Sainte-Mars.

Olivier sourit tristement. Sans doute en ce moment il comprenait que j'étais sous le charme d'une passion qui me rendait aveugle, et, soit indifférence pour moi, soit qu'il attendit un moment pour m'éclairer, il changea immédiatement de conversalion, et me demanda quelle distraction j'avais dans ma solitude. Après ce que je venais de dire, je ne pouvais guère me vanter des visites assidues de Morinlaid, et je dis à Olivier qu'à l'exception de M. Bonsenne, mon répondant, qui venait me voir quelquefois, j'étais seul, absolument seul. A ce nom de M. Bonsenne, il parut encore fort étonné, et fit à son sujet des questions qui me prouvèrent qu'il le connaissait beaucoup mieux que moi. Il me demanda, entre autres choses, si je savais ce qu'était devenue une certaine demoiselle Charistie Lambert, qui -avait été élevée par M. Bon* senne. Je me rappelai en elîtît avoir entendu prononcer quelquefois ce nom par mon père, mais je dis à Olivier que je ne la connaissais point.

—Vous avez raison, me dit-il, cette jeune fille s'est mariée lorsque vous étiez encore au collège; mais vous auriez pu la voir ainsi que son mari, M. Deslaurières, chez son tuteur.

— Mais madame Deslaurières demeure dans cette maison! répondis-je fort étonné de cette nouvelle rencontre.

— Dans cette maison ! reprit Olivier avec un intérêt qui me parut extraordinaire ; et qu'en dit-on?

— De très-vilaines choses.

— Mais que fait-elle donc pour cela?

DE LA RUE DE PROVENCE. 5i»

— Elle en fait de trop, lui dis-je, pour que je le s^he

précisément.

Olivier redevint triste, puis, après un rnomeut de réflexion, il me dit : -

— C'est possible et vous avez peut-être raison ; mais si coupable qu'elle soit, cette femme est peut-être plus à plaindre que vous ne pensez.

— Ah çà î m'ëcriai-je à mon tour, mais vous connaissez donc tout le monde?

Celte exclamation parut embarrasser Olivier, qui après un moment de silence me répondit cependant :

— Du moment que je connaissais M. Bonsenne, il n'est pas étonnant que je connusse une femme qui a été sa pupille. Mais laissons cela, reprit-il, et promettez-moi de venir me voir, ou plutôt de venir à notre cabinet de lecture, dès que vous serez mieux portant.

Il me quitta presque aussitôt, et c'est à peine si le lende main je me souvenais de tout ce qu'il m'avait dit, tant la pensée de madame de Sainte-Mars me préoccupait.

Cependant Morinlaid revint me voir comme à son ordinaire; fatigué de l'entendre sans cesse me parler de lui et de ses futurs succès, j'essayai de voir si le nom d'Olivier Duhamel ne rabattrait pas un peu de sa présomption, et je lui appris que j'avais reçu sa visite. Je ne m'étais point trompé. Morinlaid fut très-ému en apprenant que je connaissais ce jeune homme; et comme je n'avais pas de Mot rinlaid une estime très-assurée, je pensai que l'épithète de fripon que lui avait donnée Olivier était justement appliquée. Cependant j'étais moi-môme trop curieux de connaître mon mystérieux ami pour dire tonte ma pensée, et je questioanal Morinlaid ; mais il se tint à ce sujet dans une ré* serve extrême et je ne pus arracher de lui que des mots comme ceux-ci :

— C'est un homme fort dangereux. Je le crois à moitié fou. Il sait ou il dit savoir beaucoup de » choses avec lesquelles il essaie de faire peur à ceux qui sont assez niais [K)ur le croire. Du reste, vous devez avoir appris, puisque TOUS le connaissez aussi, qu'il tient en charte privée une jeune fille qu'il enferme toute la journée dans sa chambre.

' Je voulus avoir Texplication des paroles de Morainlaid, mais il rompit brusquement les chiens en me disant :

— Du reste, je vous répète là ce que j'ai .entendu dire, et je ne vous le garantis pas autrement.

J'avais entendu parler souvent du mystère dont s'enveloppait Duhamel, et comme, à partir du jour où je le re^is, les événements se précipitèrent avec une telle rapidité qu'il me sera difficile de trouver place pour y mettre ces renseignements, je profite de cette circonstance pour apprendre à ceux qui me lisent ce que je savais alors de ce singulier jeune homme.

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