UNE GRANDE DAME QUI S'ENNUIE
Dans une vaste chambre toute tendue d'une vieille t^isserie, au coin du feu flambant étaient deux femmes. L'une, couchée dans un vaste fauteuil, suivait de Tceil la flamme dansante du foyer; l'autre , assise sur le tapis, paraissait plongée dans une profonde préoccupation.
Celle qui était assise dans le fauteuil était une femme de vingt-cinq à trente ans, dans tout Téciat de sa beauté. La robe de chambre de velours noir dont elle était enveloppée faisait ressortir la blancheur de ses épaules et de son cou. Une chevelure noire et abondante couronnait son front, dont la forme bombée aux tempes et le peu d'élévation^déuotaient une volonté peu intelhgente, mais obstinée. Les yeux de cette femme, bordée de cils longs et noirs, surmontés de sourcils épais et rudes, avaient un éclat ardent. La bouche aux lèvres épaisses et vivement dessinées, s'ouvrait sur des dents admirablement rangées, mais étroites et aiguës ; les formes du corps, richement développées, attestaient une santé exubérante. Somme toute, cette femme était admirablement belle, et cependant on comprenait à la voir qu'elle dût déplaire à un homme d'un goût délicat. Par un bizarre contraste, qui cependant se renouvelait presque à chaque instant, l'expression du visage de cette femme montrait tantôt la plus extrême effronterie, tantôt la plus timide naïveté.
Lorsque son œil élevé au ciel jetait au loin le feu de son regard avide, quand sa bouche était légèrement contractée par un sourire sardonique, lorsque, abandonnée au fond de son fauteuil, elle écartait avec un mouvement brusque le vêtement qui l'enveloppait, on eût assurément juré que cette femme avait dépouillé toute pi^deur; qu'en proie à des rêves brûlants, elle attendait impatiemment Theure où ils se réaliseraient. En ces moments mêmes, quelque chose de farouche et de cruel se mêlait à cette violente expression de désir. Pais tout à coup, lorsqu'elle baissait sur ses yeux le long voile de ses paupières frangées, lorsque sa bouche close ne semblait plus qu'une rose fermée, quand ses belles mains se joignaient sur sa poitrine comme pour une prière, ce visage respirait une assurance si candide, si ignorante, si jeune, qu'on eût également juré que c'était là une enfant tout embarrassée de sa beauté, de sa jeunesse et de son cœur. Cette femme, c'était Jeanne de Favreuse, marquise de Préraontré, c'était la sœur de la duchesse de Frobental. Un hvre était ouvert près d'elle sur une table où brûlaient deux bougies.
L'autre femme, habillée comme une servante, quoique jeune encore, était cependant plus âgée; elle paraissait avoir trente-six ans. Petite, maigre, elle avait la peau d'un brun tanné, les cheveux luisants et noirs, le corps grêle, les maias et les pieds d'une délicatesse excessive ; son front était haut et développé, son nez d'un dessin correct, ses lèvres minces. La passion brûlait a,ussi dans le regard de cette femme ; mais le calcul et la réflexion semblaient la dominer; tandis que chez la maîtresse tout semblait irréfléchi, instinctif, et, pour dire le mot vrai, brutal. Cette femme ressemblait d'une manière remarquable à Jean Moline.
La marquise parut tout à coup frappée d'une idée bizarre : elle se pencha vers le feu et observa attentivement un jet de flamme qui s'échappait bruyamment de l'éclat d'un énorme morceau de bois. Tantôt cette flamme s'éteignait, et ce n'était plus qu'un jet de fumée ; tantôt elle se rallumait au contact d'une autre flamme, et alors elle brûlait blanche et éclatante comme serait un bec de gaz. La marquise suivait avec anxiété ces alternatives et les comptait. La suivante, arrachée à sa rêverie par le bruit de la voix de sa maîtresse qui disait assez haut : « Une... deux... trois... etc.,»
la regardait d'un air étoané. Enfla Jeanne compta jusqu'à dix, et se levant tout à coup, elle s'écria, comme arrachée par une puissance étrangère à la perplexité qui la tenait un instant auparavant :
— Eh bien, qu'il vienne. Marine !
— Quoi ! lui dit Marine en lui montrant le feu, c'est ça ce qui vous a décidée?
— Je m'ennuie à mourir... Ce n'est pas que je l'aime, lui... mais enfin c'est un homme de bonne maison... un homme qu'on peut voir!... M. de Prémontré fera le jaloux, s'il veut; mais, à moins d'être ridicule, il ne pourra se refuser à recevoir un de ses voisins de campagne, riche propriétaire comme lui, gentilhomme comme lui.
— Cependant vous ne l'aimez pas? dit «Marine.
— Je ne sais ; il est beau malgré ses quarante ans, et il est bon.
Elle se tut et reprit avec un sentiment de tristesse :
— Oui, il est bon. Oh ! Marine, il m'a dit des choses qui m'ont torturé le cœur... Pourquoi, mon Dieu! ai-je f^t tout ce que j'ai fait?... Mais est-ce que c'est ma faute ?. Pourquoi mon mari me laisse-t-il ici mourir dans un coio, tandis qu'il est toujours à Paris, à ses assemblées? Et maintenant qu'il vient d'être envoyé en Itahe comme ministre plénipotentiaire, pourquoi ne m'a-t-il pas emmenée?
• — Réfléchissez, dit Marine ; vous n'aimez pas M. de Lory, mais M. de Lory vous aime. Ce n'est pas un amant qu'on prend et qu'on jette à la porte comme ce pauvre...
Le regard que madame de Prémontré Gxa sur Marine arrêta les paroles de la chambrière.
— L'ai-je jeté à la porte? dit la marquise avec colère; et, n'a-t-il pas été assez fou pour vouloir me sacrifier à un scrupule... à...
-A son tour la marquise s'arrêta comme si le mot man-' quait à sa pensée; puis elle reprit avec une colère mal de-l guisée : I
— D'ailleurs, il est heureux... il aime sa femme, il adore Bernardine. N'est-elle pas accouchée hier ou avant-hier?..^ Il a un fils, je crois ; il a tout ce qu'il voulait.
Marine ne répondait pas, et la marquise continua :
— J'aimerai M. de Lory, c'est un homme digne de moi,
c'est un homme de mon rang -, ce n'est pas comme ces petits...
Madame de Prémontré s'arrêta encore, le rouge lui monta au visage ; elle se détourna, et quelques larmes s'échappèrent de ses yeux, un profond soupir sortit de sa poitrine ; elle se laissa tomber sur un siège, et tendant ses mains fermées vers le ciel, elle s'écria :
— 0 mon Dieu ! je ne savais pas cela... Si j'avais eu un antre mari!...
Le silence se rétablit.
La servante resta immobile, tandis que la maîtresse parcourait la chambre avec une extrême agitation. Elle débattait avec elle-même la décision qu'elle allait prendre ; et au bout de quelques minutes, la suprême raison qui emmenait cette femme dans la voie qu'elle semblait cependant détester parla tout à coup, et elle s'écria de nouveau :
— Oh! vois-tu, Marine, je m'ennuie, je m'ennuie à mourir!
Marine releva la tête, et de sa voix la plus douce elle reprit tout bas, comme si les paroles qu'elle allait prononcer De devaient pas même arriver aux murs de cette chambre.
— Prenez garde, madame, prenez garde. M. de Prémontrô n'aura jamais un soupçon sur un homme comme Jean, et même sur un pauvre petit bourgeois comme le petit B..., qui est fou de vous et qui se jetterait à l'eau pour baiser le petit bout de votre ongle. Mais M. de Lory, c'est autre chose... et puis vous ne l'aimez pas.
— Je ne l'aime pas, c'est vrai, dit la marquise; et cependant... Mais tu ne me comprendrais pas, toi... tu ne pourrais te mettre à ma place.
— Je ne comprendrai jamais, dit Marine en souriant, qu'on choisisse celui qu'on n'aime pas.
— Mais c'est que je crois que je l'aime!... non pas comme les autres, mais c'est une chose étrange et toute nouvelle. Marine. M. de Lory est si bon, si facile, qu'on est toujours tenté de se moquer de lui, et moi-môme, lorsque je le vois en adoration devant moi, je le trouve ridicule. 11 me parle comme à une sainte, comme à une femme dont il a peur de troubler la conscience... Il est presque aussi niais que
H. mon. mari, et j'en ris quelquefois ; mais en môme temps je puis te dire combien cet hommage si sincère d'un homme A distingué me fait mal et me prend au cœur.
La marquise s'arrêta encore, et, se penchant vers Marine, lui dit d'une voix triste et colère à la fois :
— Sans m'avoir fait un reproche, sans s'être permis une allusion à tout ce qu'on a pu dire de moi, l'amour de M. de Lory me fait rougir de mon passé.
La servante devint plus attentive et parut alarmée. Madame de Prémontré reprit, comme si elle répondait à sa pensée :
— C'est donc ainsi que peut être aimée une femme, avec cette délicatesse, cette élégance, ce ^respect même au miUeu de sa faute ! Et penser que moi, la marquise de Prémontré, la fille du duc de Favreuse, j'ai pu être la maîtresse de ces malotrus grossiers et mal appris qui...
Jeanne se tut encore ; ses dents claquèrent les unes contre les autres, et elle répéta encore une fois :
— 0 mon Dieu ! pourquoi donc ai-je eu un mari comme le mien!...
Marine reprit :
— Si yous trouvez M. de Lory ridicule, madame, ne l'encouragez pas. n a pour vous une de ces passions qui donnent trop pour ne pas tout vouloir... S'il soupçonnait que vous le prenez pour un niais...
— Lui ! s'écria la marquise, lui, un niais!... Oui, lorsque je le compare aux autres qui font vanité de n'avoir ni res* pectpour personne, ni foi en rien ; lorsque je mets la timide retenue de ses discours et de ses prétentions à côté de la liberté des paroles et des façons dégagées des autres ; lorsque je l'entends définir en des termes si charmants le bonheur d'un amour mystérieux et profond, et que je me souviens de ces «oupers où le plaisir est le maître, où la constance est traitée de sottise, où passer joyeusement la vie est le précepte qui règle le cœur et qui m'a Uvrée aux caprices les plus fous... oui, il y a des heures où, pour ne pas penser que ma vie a été traînée dans la boue, je le trouve ridicule... Mais je ne peux te dire, Marine, ce que je souffre à d'autres moments... 11 y a au fond de mon àme des échos endormii, et la voix de cet homme les a éveillés en moi... Je n'ai pas
DE LA ME DE PROYENGB. tOÎ
toujours été ce que je suis, et M. de Lory m^a rappelé ce que fai été.
La marquise se reprit à marcher avec actiyité, les sourcils contractés, Toeil tendu comme si elle cherchait à se rendre un compte exact de Tinfluence que M. de Lory avait exercée sur elle.
— Ah ! dit-elle tout à coup, ce n'a pas été dans mon cœur que cet homme a ainsi pénétré tout d'abord... c'a été dans ce ({ne je suis derenue comme façons, conune habitudes. Quand je l'ai TU si soigneux de sa personne, de sa tenue, de sa marche, du choix de ses expressions, je me suis rappelé que c'était ainsi qu'était fait le monde où je suis née. Gomme chez lui, tout y était élégance, esprit fin et recherché, Toix discrète, termes d'une exquise politesse. Ces légers et charinants souvenirs de ma première jeunesse se sont remontrés tout à coup à moi. Par le seul tait de sa personne et de sa cwiversation, M. de Lory a, je ne sais comment, évoqué autour de moi cette gracieuse société en bas de soie, à talons rouges, aux mains voilées de dentelles, avec laquelle j'ai été élevée; si bien que, quand je me suis retrouvée en présence des gros souhers, de l'habit marron, de la voix criarde, de la grosse gaité, de la brutale plaisanterie d'un autre, ah! Marine, j'ai rougi, rougi de honte, jusqu'au blanc des yeux.
Marine haussa les épaules avec impatience, et reprit aussitôt :
— Eh ! madame, que ce soit avec un peu plus ou un peu moins de politesse qu'ils demandent ce qu'ils veulent, les hommes ne cherchent pas autre chose qu'à notts perdre.
— Tu ne peux pas dire cela de M. de Lory, Marine se prit à rire et repartit :
-- L'homme qui dans quelques minutes sera à la porte du petit jardin pour que je l'introduise ici en l'absence de votre mari, cet homme, ce me semble, vous demande ce que d'autres...
— Ge que d'autres ont obtenu ! s'écria la marquise en frappant du pied avec désespoir. — Oui, oui, reprit-elle en pleurant; mais il m'aime, lui, et, de même que son langage, sa personne a réveillé en moi les souvenirs d'un autre monde; Texpression de son amour a remué au fond de mou âme des sentiments que je n'y croyais plus... Crois-tu qu'en-
faut sacrifiée par Tayarice de mon père à M. de Prémontré, je n*ai pas quelquefois rêvé qu'un amour discret, charmant, sincère, soigneux de mon honneur, dévoué et plein de douces espérances, de tendres inquiétudes, de joies mystérieuses, crois-tu que je n'aie pas rêvé qu'un pareil amour viendrait me consoler?... Tu ris, Marine... Ah! si tu veux le prendre avec la rigueur de la plus sévère morale, il y a crime dans cet amour comme dans un autre, mais il n'y a pas cette suprême dégradation qui fait qu'on rougit de sa faute, non pas tant parce qu'elle est une faute que parce qu'elle est salement faite.
Marine regarda la marquise d'un air colère; une sorte d'orgueil blessé se montra sur son visage, et elle reprit d'une voix tremblante :
— Madame la marquise, il y a des gens de plus bas étage... qui ont plus d'honneur...
— Ah! reprit Jeanne, tu ne me comprends donc pas... Mais sais-tu que s'il y a dans le passé dont je parle un souvenir auquel je me rattache pour me relever à mes propres yeux... c'est celui de ton frère?...
— Est-ce possible? lui répondit Marine.
— Mais c'est qu'il m aimait, lui... et tout paysan qu'il était, il avait sous ses dures façons le cœur noble, la passion dévouée. Avec lui, j'ai peut-être dégradé mon rang et mon nom, mais non pas mon cœur... C'était de l'amour : il a été trop violent, trop tyrannique; il a exigé de moi un sacrifice impossible, et. c'est ce qui m'a perdue.
La marquise s'arrêta; elle était pâle, tremblante, et sa voix profondt^mcnt altérée sortait avec peine de sa poitrine.
—• Puis, une fois que le crime a été commis, dit-elle, ce n'a plus été seulement pour me distraire du malheur et du détestable lien qui m'a été imposé, c'a été pour fuir la pensée de mon crime que j'ai continué. Et comme j'ai trouvé soQs mes pas des hommes qui s'étaient fait une morale de vices, des hommes pour qui tout devoir était un vieux préjugé, pour qui tout scrupule était une faiblesse, j'ai marché dans cette voie d'impudeur où je rencontrais mille raisons pour m'absoudre, jusqu'au moment où un homme est venu, un homme que j'ai trouvé niais et ridicule d'abord, et qui maintenant me fait peur... Et cependant. Marine, il me sem-
Me que si je Taimais je me réhabiliterais à mes propres yeux.
— Voilà ODze heures et demie, madame, dit Marise; à minuit il peut être ici.
—Oh! non, non... je ne veux pas-; lui... jamais! s'écria la marquise avec désespoir.
Marine la regarda avec stupéfaction. Elle ne comprenait pas cette résistance aux vœux d'un homme dont madame de Prémontré parlait avec une sorte d'enthousiasme, elle pour qui une aventure nouvelle était d'ordinaire un plaisir dont elle se réjouissait par avance. En vérité, le cœur des femmes a de si étranges mystères que l'œil même des femmes ne peut quelquefois les sonder.
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