‹ La maison no 3 de la rue de ProvenceChapitre 30 sur 51 · FIN DU RECIT DE JUSTINE · texte numérisé non relu

FIN DU RECIT DE JUSTINE

Je me précipitai pour soutenir la duchesse de Frobcnlal et prendre la lumière qu'elle pqrtait.

Elle me regarda fixement et me dit, comme si j'avais été le magistrat devant qui elle allait comparaître :

— Je suis la duchesse de Frobental, monsieur. Ces deux femmes ont menti : ma sœur est morte et ma fille est morte.

— Vous aviez donc une fille? lui dit Justine en sortant de son ht et en lui prenant la main.

— Non... fit la duchesse en se dégageant, non !

— Hélène, dit la vieille, voilà ta fille î

La duchesse se jeta sur un siège, en se détournant de tout ce qui l'entourait et en murmurant sourdement :

— Je suis folle, je suis folle... elles sont mortes!

-- Non, tu n'es pas folle, reprit la vieille, non ! Seulement tu n'as jamais su pourquoi cette enfant et moi nous avons fait croire à notre mort : c'est que peu de jours après le crime qui avait été commis, la justice, éveillée par les bruits sinistres qui couraient sur l'habitation de Moline, le fit suivre dans la nuit et l'arrêta.

— Oui, reprit Justine, et c'est aîors que je m'échappai ; car on vint le lendemain dans la maison, on la fouilla, et on y trouva la trace de tous nos crimes, tous ces cadavres entasses et dont chacun répondait à un forfait...

Pétais absente et je me sauvai à travers la montagne, et c'est là que je rencontrai la marquise fuyant aussi ; car à peine Moline avait-il été arrêté, qu'il avait tout raconté aux juges.

— Oui, dit la marquise de Prémontré (car je ne doutais plus que ce ne fût là la femme dont j'avais lu l'histoire) ;

- mais je fus prévenue par M. de Lory, à qui l'un des juges donna avis à des révélations de Moline. Depuis l'horrible scène de la cabane, je ne le voyais plus; mais, malgré son mépris pour moi, il ne voulut pas me laisser traîner devant des juges. Je sortais de mon château par une porte au moment où les gendarmes entraient par l'autre. J'étais déguisée en paysanne, et j'avais emporté assez d'argent pour gagner la frontière. J'avais pris mes précautions pour dépister les agents de l'autorité : une lettre laissée chez moi à l'adresse de M. de Lory, lui apprenait que je n'avais pas voulu survivre à la honte de l'accusation portée contre moi... Maison ne crut pas d'abord à cette' résolution. L'homme qui était chargé de me poursuivre s*était fait mon ennemi, parce que je n'avais pas voulu l'écouter et que je lui avais préféré M. de Lory. C'était le fils de M. Bonnissens le médecin, lui qui était devenu substitut du procureur du roi, lui qui pous sait si loin la haine qu'il m'avait vouée qu'il dirigea la poursuite des gendarmes contre moi.

— Bonnissens ! s'écria madame de Frobental, mais c'est le nom du commissaire de police...

— Oui a constaté le crime de votre fils ! m'écriai-je à mon tour.

— Ah! reprit madame de Prémontré, ce sera drôle... Nous sommes tous au rendez-vous...

La duchesse regardait sa sœur, comme pour bien apprécier la vraisemblance de ce qu'elle racontait. La marquise continua •

— Ce fut en me jetant tout à fait dans la montafinc que je pus éviter les poursuites; c'est là que je rencontrai Justine

fuyant comme moi, pour le môme crime que moi, et c'est là que nous avons associé nos misères.

— Mais, reprit madame de Frobental, votre mort a été constatée.

— Oui, oui, reprit la marquise, et vous savez comment : les débris de mes habits trouvés au bord d'un torrent, le fichu de Justine trouvé au penchant d'un gouffre, ont fait croure que j'avais mis ma résolution à exécution, et que Justine en avait fait autant que moi. Mais qu'importe comment cela est arrivé? Ce qu'il y a de certain, c'est que tu as recueilli mon héritage, Hélène ; c'est que tandis que je vivais dans la misère, tu trônais, toi aussi coupable que moi, honorée et respectée, riche et heureuse ! -

— Heureuse!... s'écria la duchesse. Mais regarde-moi donc, Jeanne, vois mes cheveux blancs, vois mes joues creusées, vois ce corps qui n'a plus de force... Mais tu ne sais donc pas qu'à l'heure oti j'ai appris l'horrible accusation portée contre toi, une nuit a sufti pour me faire tout à fait vieille, une nuit d'horreur et de crainte !

—La misère et la fin ont été plus longues, fit la marquise, et je suis plus vieillie que toi, Hélène. Mais le moment est venu où nous allons rétablir la balance.

— Que prétendez-vous donc toutes deux? s'écria la duchesse, épouvantée du ton menaçant dont sa sœur venait de parler. Vous voulez me dénoncer... toi, ma sœur! toi, ma fille!...

— Ah!... fit Justine, vous êtes donc ma mère, ma mère qui m'a abandonnée? Ah! c'est bien... c'est bien... Nous verrons maintenant, nous verrons...

— Mais que voulez-vous?... que voulez- vous?... fit madame de Frobental.

— Ce que je veux? reprit la marquise; ma fortune, toute ma fortune...

—Ce que je veux, dit Justine, oh ! je veux être riche aussi. Je veux...

Elle sembla chercher dans sa tête quelque chose d'énorme à demander, et elle finit par dire :

— Je veux deux mille francs de renie.

H y avait eu tant de niisère dans cette existence, que l'am-

bition de cette malheureuse ne voyait pas au delà de cette somme si misérable elle-même.

— C'est bien, c'est bien, fit la duchesse. Et vous partirez ce soir... aujourd'hui?...

— Oui, oui, dit Justine, aujourd'hui même.

— Ce matin, fit la duchesse, dans une heure, car on peut venir vous interroger relativement au crime de mon fiils, et alors...

— Alors, vous comprenez, dit Justine, qu'on cherchera à savoir qui je suis, et alors je dirai tout.

La duchesse n'écoutait point Justine.

— Mais, dites-moi donc, reprit-elle tout à coup, pourquoi le duc s'est-il porté à ces affreuses violences contre vous?

— C'est qu'il me connaît pour ce que je suis.

— Lui, mon fils! fit la duchesse avec terreur.

—Et M. de Saiûte-Mars aussi, reprit madame de Prémôntré.

— Et votre fils, dit Justine, voulait que lui donnasse les papiers qui prouvent que vous êtes ma mère.

— Quels papiers? fit la duchesse.

— Votre lettre que M. de Sainte-Mars m'apporta de la cabane de Moline, dit la marquise ; celle que vous m'avez écrite pour me reprocher de n'avoir pas exécuté vos ordres quand je vous appris l'existence de Justine; celle .où vous m'avez envoyé l'argent avec lequel Moline a consenti à quitter la France... Ahl il y a de quoi tout prouver, dit madame de Prémontré; je n'ai rien oublié, je n'ai rien -perdu; car je vous connaissais, Hélène, je savais que le jour où le malheur s'abattrait sur moi, vous ne me viendriez pas en aide et que je vous implorerais en vain, car vous n'avez jamais eu ni cœur ni entrailles.

— Ma sœur! fit la duchesse.

— Eh! s'écria madame de Prémontré avec un mépris cruel, voilà deux heures que vous êtes en présence de votre fille, et vous ne lui avez pas encore tendu la main.

— A cette... fit la duchesse.

Elle fit un mouvement pour parler à Justine ; mais comme si c'était là une chose qui lui fût impossible, elle secoua la tête en disant :

- Jamais! jamais! je ne connais pas cette fenune, je ne eux pas la connaître... •

Justine ne parut nullement blessée de cette froide répul-

iou.

- Eh ! mon Dieu, dit-elle à la duchesse d'un ton dur, je le vous demande pas vos embrassades et vos larmes; je ne ous demande que de me tirer de la mauvaise affaire où m'a Dise votre fils... J'ai bien vécu sans vous, et je vivrai encore rès-bien sans votre secours. Faites-moi partir, et môme, si rous ne voulez pas me donner de quoi vivre, je vous en tiens piitte. Je n'ai pas été vous chercher, moi!

- Mais comment se fait-il donc, dit la duchesse, que mon ils vous ait découverte?

- C'est le doigt de Dieu qui l'a conduit., repartit la marpiise, pour que le mauvais fils se servit de la faute de sa touvaise mère pour la punir. . .

- Allons, allons, reprit vivement Justine, ne jouons pas a comédie, marquise; tout ceci est venu par hasard. Si Dieu le mêlait des choses de ce monde, il ne m'aurait pas laissée fommettre mon crime ; car si j'avais été arrachée six jours >lus tôt au pouvoir de Moline, je n'aurais pas à me reprocher *tte horrible action.

-Mais enfin, reprit la duchesse, comment le duc a-t-il appris que vous existiez et qui vous étiez?

Je racontai à la duchesse ce que Justine m'avait elle- Bièrae dit à ce sujet.

Madame de Frobental m'écoutait avec l'attention d'un ivocat qui va décider de la marche. d'une affaire.

nien de ce qu'on dit être les sentiments ordinaires de la aalure ne vivait entre ces trois femmes, également corrompues et dénaturées, l'une par l'ambition et l'hypocrisie, la seconde par le libertinage, la dernière par la misère, vices îui n'avaient laissé en elles d'autres pensées, d'autre occupation que la sûreté de la vie matérielle. Et cependant je savais peut-être vu que la partie la moins hideuse des sentoents de ce trio misérable.

En effet, je n'avais vu passer jusque là devant moi que le fécii de crimes horribles, de catastrophes sanglantes, mais i^ vis bientôt agir quelque chose de plus révoltant encore :

ce fut la passion avide luttant contre Tavarice ; ce fut lu spectacle repoussant que cette sœur marchandant à sa sœui son silence, que cette fille quêtant quelques écus à sa mère, qu^ cette mère discutant le pain de sa fille qu'elle avail abandonnée, que cette sœur refusant à sa sœur l'héritage qu'elle avait reçu d'elle.

En écrivant ces pages, j'avais pris une résolution, c'était de ne les interrompre par aucune réflexion; ce sont là de ces sales besognes qu'il faut accomplir jusqu'au bout saiu s'arrêter, sans y réfléchir, le nez bouché, les yeux fermé? les oreilles closes ; sans cela, au premier moment d'arrêt on y renoncerait.

Eh bien! ce courage que j'ai eu pour écrire toutes ce: horreurs sanglantes, je ne me le sens pas pour dire celt( dégradante discussion. Elle me révolta, elle me fit venir h dégoût aux lèvres, et je finis par dire à ces trois femmes :

— Arrangez- vous donc et finissez-en; ou, à défaut de Vmn de vous pour livrer les autres à la vindicte des lois, c e> moi qui me chargerai de vous y envoyer.

Un triple ricanement me répondit aussitôt :

— Ah! oui, fit Justine, et vous direz ce que je vous a raconté de votre père.

— Gela lui servira pour son avancement, dit la duchesse

— Et il remerciera son fils d'avoir mis au jour Vhistoirf de ses bonnes fortunes, ajouta la marquise.

Je n'avais rien à répondre, et j'essayai de les laisser ensemble arrêter les dispositions qu'elles avaient à prendre mais la marquise me rappela.

— Oh! me dit-elle, je ne suis pas la dupe des oflres de ira chère sœur ; elle est toute prête, dit-elle, à me faire iiiî( obligation, ainsi qu'à sa fille.

— Que voulez-vous de plus l'une et l'autre ? fit la duchesse.

— Une obligation, reprit la marquise, n'est bonne qut pour quelqu'un qui peut la faire valoir, et s'il vous convtnait demain de nier celle que vous allez contracter ce soir, est-ce moi, est-ce Justine qui irions la porter chez un hiii-^ sierpour la faire reconnaître valable? Au nom de qui Técri riez-vous? au nom de la marquise de Prémontré? elle er

morte ; au nom de Justine ? elle est morte aussi, et s'il fallait faire reconnaître qu'elles vivent, que deviendraient-elles? Non, Hélène... Avant qu'il soit dix heures, tu auras apporté ici cent mille écus d'abord, et tu auras signé au nom de M. Meylan une obligation du double. — Je ne vous connais que pour ce qu'on dit de vous dans cette maison , jeune homme, mais j'aime mieux votre parole que toifë les écrits de ma sœur Si vous êtes un honnête homme, vous m'enverrez cet argent; sinon le garder ce sera un vol, et un jour viendra où vous le paierez, comme chacun de nous paie maintenant tous ses crimes.

J'allais refuser, mais la duchesse exigea que j'acceptasse; seulement, prétendant qu'il lui était impossible de trouver en si peu de temps une somme si forte que celle qu'on lui demandait immédiatement, elle la réduisit à cent mille francs, en offrant d'augmenter d'autant l'obhgation.

Tout cela fut convenu, et par cette remarquable faciUté de caractère qui, malgré mes répugnances instinctives, m'a toujours laissé m'engager dans les affaires où je n'avais pas d'intérêt pressant, j'acceptai d'être l'intermédiaire par lequel devait passer la restitution à faire par la duchesse à la marquise, et la somme d'argent qui devait assurer l'existence de • Justin^

Cela fait, nous nous donnâmes rendez-vous, pour le matin même, à cinq heures.

Au moment où nous nous séparâmes, il était à peu près deux heures de la nuit.

Note de 1840, à ma marraine. — Comme je l'ai dit, à l'époque où j'écrivis ces tristes souvenirs, je n'avais pas voulu les interrompre par une seule réflexion ; de même aujourd'hui qu'ils doivent être lus par des yeux étrangers, je n'ai point voulu y mêler l'expression des sentiments qu'ils m'ont inspirés.

Dix fois en les lisant je me suis arrêté étonné, épouvanté, et comme si c'étaient là des choses dont je n'eusse pas la moindre idée ; je me demandais si c'était là une véritable histoire ou un roman.

Mais alors j'évoquais ces souvenirs, non pas dans l'écrit, qui me les rappelait mal, mais dans ma propre mémoire, et

je m'assurais, pour ainsi dire, que j'avais vu et connu tous ces personnages ; qu'il y avait eu entre moi et quelques-uns d'entre eux des relations assez longues, et je me demandais comment il se peut faire que le cœur et l'esprit se referment pour ainsi dire sur de pareilles scènes, qu'on les voit, qu'on les entend, et que le premier étonnement, le premier effroi, la première horreur passée, on vit comme si tout cela n'avait pas existé.

Non, cela 'n'est pas vrai, on ne vit pas ainsi, on n'a pas l'indifférence que l'on se croit. Le venin jeté dans l'âme par ces horribles révélations l'empoisonne dans ses plus doux sentiments.

Vous me demanderez, madame, pourquoi je hais, pourquoi je méprise, pourquoi je soupçonne ; vous me demanderez pourquoi je prends dans un salon, contre un bégueule hypocrite, la défense d'une femme perdue ;• c'est parce que, par exemple, si la femme perdue est madame de Prémontré, la bégueule hypocrite qui la condamne est peut-être madame de Frobental.

Vous me direz sans doute que je m'arme de l'argument des méchants, et que je fais comme Justine lorsqu'elle disait, pour justifier son crime : « Est-ce ma faute si j'ji tué, moi qui ai été élevée dans le meurtre *? »

Et c'est vrai, je fais comme elle ; je dis : Est-ce ma faute si je doute, si je déteste, si je méprise , moi dont les premières émotions de jeune homme ont été heurtées à de pareilles confidences , tiraillées par de si vils et de si infâmes intérêts ?

Eh bien, oui, je le dis, et je le dis tout haut : la cause des vices humains est dans l'exemple des vices qui les ont précédés.

D'ailleurs, Thistoire n'est-elle pas là pour nous le démon- ' trer? A mesure que la société s'organise et par conséquent resserre ses relations, la cori*uption arrive, fermente et s'étend sur le corps social comme une lèpre hideuse. La marche de cette gangrène morale est quelquefois suspendue par les grandes catastrophes qui désorganisent les sociétés; mais que la paix revienne , et elle regagnera bientôt tout le temps qu'elle a perdu dans ces violentes secousses.

Voilà vingt-six ans que la France est en pleine paix ; c'était toute une nouvelle génération d'hommes à préparer au grand travail de la reconstitution morale, rien ne semblait gêner la marche des réformateurs. Eh bien, qu' est-il arrivé? je vous prie de le dire.

On invente des systèmes pour moraliser les peuples, et tous commencent par l'abolition de tous les freins moraux. Où donc est maintenant le respect des lils pour les pères , des filles pour leurs mères , la solidarité des frères pour les sœurs? Tout cela vit dan$ un étrange pêle-mêle où chacun se pardonne pour être pardonné.

Arrachez à toute famille le voile derrière lequel s'abrite son obscurité, et vous y trouverez tous les désordres ..

Mais à quoi bon ces réllexions? J'ai vu, j'ai appris, je raconte. Je n'ai â répondre à ceux qui crieraient au scandale que par cette proposition : « Osez dire que ce n'est pas vrai; et, si vous voulez me laisser entrer dans votre existence, je raconterai votre histoire, ou celle de votre i|)ère, ou celle de votre frère, ou celle de vos sœurs, ou de l'un des vôtres, et à la dixième ligne vous me demanderez grâce. »

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