SUITE DU DEBUT D UN JEUNE CADET
Dans le peu de jours que j'avais passés à Marseille, j'avais avisé une certaine marchande à l'œil noir , aux dents blanches , à l'air provocant ; j'avais légèrement joué de la prunelle avec elle, mais j'avais encore mieux joué de ce certain diamant que je 'portais en bague ; et soit que les flammes de mon regard ou les scintillements de mon brillant eussent ému le cœur de ma marchande ambulante, toujours est-il que je la trouvai fort disposée à me donner une place dans la charrette avec laquelle elle se proposait, disait-elle, de gagner la foire de Zurich.
Nous primes rendez-vous pour partir le soir môme, et je me mis en costume de voiturin, caria belle Provençale m'avait fait comprendre que la ruse dont je me servais ne
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serait excellente qu'à la condition que je passerais pour son valet.
Du reste, je ne sais dans quelle prévoyance ladite dame était munie d'un passe-port à son nom, avec cette adjonction : « Accompagnée de son officieux. » J'étais donc l'officieux de la dame.
Quelle langue, monsieur ! J'ai vu nn dictiounaire républicain où on avait supprimé les mots populace et canaille. Ces gens-là avaient peur de leur nom.
La façon plus que facijeet empressée dont ladite dame avait accepté mes propositions m'avait cependant alarmé à son Bujet, et lorsque je fus seule avec elle sur la route, je me demandai si elle n'allait point me livrer à quelque escouade (le maréchaussée que nous rencontrerions par hasard.
Il faut vous dire, mon jeune ami, que l'objection que vous pourriez me faire que cette brave dame eût pu me livrer à Marseille, serait tout à fait stupide. À Marseille, j'étais arrivé venant du bout du monde, sans savoir de quoi il s'agissait ; je n'avais rien dit à personne, et en définitive, si on m'eut arrêté, je pouvais prouver que j'étais innocent comme l'enfant qui vient de naître. Ce n'était, je le sais, qu'une chance siir mille d'échapper à la machine de M. Guillotin, mais enfin c'était une chance.
Tout au contraire, à l'heure où nous étions, je venais de commettre un véritable crime: je venais d'essayer de n'être pas guillotiné. Or c'était là une chose que la république ne voulait pas souffrir; elle n'entendait pas qu'on eût la prétention de vivre hors de ses douces lois.
J'étais donc fort alarmé. En cette grave circonstance, et ne sachant comment lever mes doutes, je me décidai à intéresser la dame Jossette MaHse à ma personne. On n'intéresse
guère les femmes qu'à la condition de les trouver adorables. Avec celle-ci, il n'y avait pas grands efforts à faire, et je me mis en train de lui dire des douceurs à attendrir une danseuse, Tespèce la plus rebelle au sentiment, sinon à la chute.
Figurez-vous mon etonnement lorsque Jossette, àquije vantais Fémail de ses dents, l'éclat de ses yeux, me répondit d'une façon quasi fâchée :
— Ah ! monsieur le comte, pouvez-vous penser à de pareilles choses dans la position où vous êtes?
Le monsieur le comte m'avait singulièrement fait peur; je n'avais pas soufflé mot de mes quaUtés àla Jossette, et je me retrouvais reconnu et dénommé d'un titre qui appelait son bourreau d'une lieue.
Je fis semblant de ne pas avoir entendu, et je lui répondis d'un sang-froid assez louable :
,— Je ne vous fais point un conte, je vous dis ce qui est vrai, ce qui saute aux yeux.
Elle se mit à rire, et reprit :
— Vous ave:5 donc la vue bien bonne, car c'est tout au plus si on distingue la voûte du ciel.
— Si je n'y vois pas, j'y ai vu.
— Ef moi je vous réponds que, dans votre position, vous ne devriez pas avoir vu.
— Est-ce donc, ma belle, lui répondis-je, que, sachant quel risque je courrais d'être pendu si on me découvrait, vous croyez que je n'ai plus la puissance de regarder une jolie femme?
— • Et d'abord, me répondit Jossette en ricanant, je vous préviens que vous courez grand risque d'être découvert, si
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YouB parlez de pendu ; lamode en est passée ; et, ajouta-t-elle d'une voix presque sévère , Vous devriez le savoir mieux que personne. Du reste, je sais très-bien qu'il n'y a pas de crainte de guillotine ou de gibet qui puisse vous empêcher de conter des gaillardises à une femme quand vous^tes seul avec elle. J'ai été parfaitement avertieàce sujet, et pourtant cela ne m'a pas épouvantée.
Je passais d'étonnement en surprise, de surprise en étonnement, et, de peur de dire quelque nouvelle bêtise, je gardai le silence.
Jossette continua donc tout à son aise de la façonsuivante :
— Si je vous dis que dans votre situation vous ne devriez remarquer ni l'émail des dents ni l'éclat des yeux de certaines personnes, c'est que lorsqu'on va rejoindre la plus jolie femme du monde, celle que l'on va épouser, et qui, alors même qu'on ne l'aimerait pas pour sa beauté et pour son esprit, devrait du moins être adorée pour son admirable conduite, on ne devrait pas penser à une autre.
Mon étonnement s'augmentait, mais en môme temps il commençait à s'éclairer ; je voyais luire à l'horizon, à travers les ténèbres où je marchais, les premiers rayons d'un quiproquo auquel je devais mon salut. J'étais sauvé probablement à la place d'un autre. J'avoue que je ne pensai pas un moment que celui-là pût être pendu à la mienne,* et mon souci fut de prolonger le quiproquo de manière gu'ilme fût complètement profitable.
Pour agir d'une façon à ne pas compromettre ma nouvelle personnalité, je me mis à jouera vec la Jossette la'scène de Sbrigani et de M. de Pourceaugnac, à l'envers.
— On vous a donc dit beaucoup de mal de moi ? dis-je à U Jossette.
— Du mal ! fit elle^ est-ce du mal que de raconter les boûnes fortunes d'un homme? '
Je me mis dans mon rôle; je pris la taille de la Jossette et je lui dis :
"*— n n'en est pas une que je ne donnasse pour une faveur de vous.
— Oh que nenni! me répliqua ma protectrice en me repoussant ; vous ne mettrez pas celle-là sur vos tablettes. Votre frère l'évoque m'a trop bien prévenue à votre sujet.
J'avais un frère évoque, ceci devait m'aider un peu dans la connaissance encore assez vague que j'avais de mon nouveau moi-môme.
Dix ans avant cette rencontre, ce mot m'eût probablement dit la vérité; un évoque qui a un frère mauvais sujet, cela pouvait se découvrir ; mais l'état de la prélature devait être cruellement changé depuis dix ans. Cependant je voulus me servir de ce petit renseignement, et je lui dis :
— Ah! diable! Et quand mon frère Tévéque vous a-t-il dit cela?
•— Hélas! mon Dieu, fit la Jossette, la veille de sa mort, à
sa prison où il me fut permis de le voir sous prétexte de
l ui vendre des mouchoirs. 11 en acheta une douzaine, et le
lendemain je le vis monter sur la guillotine, ayant au cou
l'un des mouchoirs que je lui avais vendus la veille.
Je n'avais plus de frère et je n'étais pas assez au courant des affaires de la répubUque française pour connaître le catalogue exact des évéques dont elle avait fait des saint Jean-Baptiste. Je pris un parti hardi, et je voulus savoir absolument qui j'étais.
Après avoir poussé un profond soupir en mémoire de ce
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irère si méchamment mis à mort, je dis à ma belle Jossette :
— Mais comment diable m'ayez-vous reconnu?
—Eh bien, me dit-elle, le diamant, cette bague que vous a doimée mademoiselle de liedenish.
— Ah! on vous avait avertie de cela? m'écriai-je en mettant au verso le plus inunaculé de ma mémoire le nom que la Jossette venait de prononcer.
— Et puis, ne m'avez-vous pas demandé de vous conduire à la foire de Zurich?
— C'est juste.
— Et puis enfin, ajouta-t-elle tout bas, ne m'avez-vous pas embrassée?
— C'était un signe de recoimaissance ?
— Sans -doute.
— Eh bien, lui dis-je, j'en veux faire le témoignage d'une autre reconnaissance.
Et je recommençai le signe.
— Ah ! monsieur de Belnunce, me dit-elle, que dirait mademoiselle de Liedenish?
Je savais mon nom, j'étais le comte de Belnunce, et ma future, dont la conduite était admirable avec moi, c'était mademoiselle de Liedenish.
— Quoi! m'écriai-je en interrompant monsieur deFavreuse, serait-ce ce comte de Belnunce chambellan de Tempereur,' et qui l'a, dit-on, trahi d'une façon si abominable?
—Oui, mon cher monsieur, reprit le comte de Favreuse,
!aa AVENTURES
c'est le même ; mais il n'avait pas encore f auguste célébrité qu'il a acquise depuis cette époque.
Quant à moi, désirant savoir de Thonneur de quel galant j'étais chargé, je mis à repasser dans mon cerveau le nobiliaire tout entier, et j'y trouvai véritablement des Belnunce, gentilhommes dauphinois qui étaient fort riches et dont la résidence était vers Maùosque.
Ma marchande, à qui l'impétuosité de mon attaque au sujet de l'embrassade avait donné une très-haute idée de moi, fut probablement fort surprise de me voir plongé dlins des réflexions éloignées de ma manière de procéder, car elle me dit avec ce ton de railleuse colère qui est un des soupiraux par où Ton peut voir dans rinfemSu repaire de leur coquetterie native :
— C'est très-bien! vous voilà devenu plus raisonnable.
Elle en était fâchée, je le compris ; d'ailleurs, je prenais la place d'un homme qui, à ce que je pouvais croire, était un maître en aventures galantes, et il n'était pas loyal de le compromettre.
Je me rapprochai donc de ma conductrice et je lui dis, si près de l'oreille que je crois qu'elle sentit remuer mes lèvres plutôt qu'elle n'entendit le bruit de mes paroles :
] — Je suis raisonnable parce que vous êtes méchante, parce que vous ne voulez pas croire à l'amour que tous devez inspirer à tous ceux qui vous rencontrent.
Elle se mit à rire joyeusement et me dit :
— A la bonne heure, je vous aime mieux comme ça. C'est votre existence de conter des fariboles, et je ne suis pas fâchée d'apprendre comment s'y prennent les grands seigneurs.
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- Mais, lui dis-je, les grands seigneurs pas plus que les manants ne se soucient de faire rien pour rien, et quoiq[ue toutes les fariboles que je pourrais yous dire ne vaillent pas un Beul de vos baisers, je ne me sens pas le courage de les donner pour rien, absolument pour rien.
-Ah! me fit Jossette avec un ton de dédain fort marqué. £3i bien 1 monsieur le comte, nous autres manants, nous sonunes plus généreux. Moi, je vous sauve pour rien, et, qui'plus est, je risque mon cou par-dessus le marché.
Je ne comprenais rien à celte femme; ce qu'elle venait de dire contrastait si fort avec la manière provocante dont elle m'avait reproché mon silence de tout à l'heure, que je restai tout à fait sans réponse. '
Elle me la rendit d'autant plus difficile, qu'elle s'écria tout à coup :.
^ C'est drôle! on m'avait dit que vous étiez siamu- ^Qt, que vous ne restiez jamais à court.
Décidément je n'étais pas digne du nom que je volais, ^t je m'en sentis si mortifié, qu'au risque de ma tête, je fus sur le point de dire la vérité. •
Cependant L'enjeu me parut trop grave, et je repris à tout hasard :
-Ce n'est pas mon frère l'évoque qui vous a dit cela; j'en suis sûr.
-Non, c'est mon mari.
^Yotremari... ah, pardine! c'est, en ce cas un com- *iuienl qui n'a guère de valeur, et il me prête des quailés auxquelles il ne croit pas beaucoup, puisqii'il vous ■nnet de voyager ainsi seule avec un si grand séducteur.
-Ça prouve tout au plus qu'il a une grande confiance
en moi; et, après tout, la confiance n'est pas énorme : deux heures de vertu, ça n'est pas long, et nous sommes déjà presque arrivés, sans compter qu'il m'a dit qu'il viendrait au-devant de nous, et que je savais- fort bien que je pourrais peut-être le rencontrer à un quart de lieue de la ville.
A cette découverte, au diable les galanteries pour mon compte ou pour le compte d'un autre. Je fus renversé.
J'allais trouver le mari, lequel mari counaissait sans doute le véritable Belnunds, et j'étais reconnu, abandonné, trahi peut-être, perdu , pendu, guillotiné. Je me mis à me trémousser dans le cabriolet de la charrette comme si j'avais été pris d'une affreuse colique.
— Mais qu'avez-vous donc? reprit la Jossette ; est-ce que vous vous êtes assis sur une épingle ?
J'allais répondre, lorsque je fus devancé par une. voix, qui nous héla du bord de la route.
— Voilà mon mari, me dit la Jossette.
Le malotru s'approcha de la charrette et me dit :
— Descendez, monsieur le comte, nous allons prendre à travers champs, car il y a des ronUers au coin de la route du château, qui ne m'ont pas l'air très-catholiques.
Je ne sais pas ce qu'un autre eût fait à ma place, je ne sais pas si un courage plus déterminé que le mien , une présence d'esprit plus alerte, ou peut-être une plus grande vertu eussenj; dicté une conduite différente de celle que je suivis : quant à moi, ne sachant quel parti prendre, je n'y mis point de vanité et je laissai au hasard, qui avait bien voulu se charger de ma destinée jusqu'à ce moment, à avoir de l'habileté, de la sagesse et de la présence d'esprit à ma place.
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Je descendis donc de ma charrette pour suivre mon nouveau conducteur'.
Quoique la nuit fût très-sombre, je remarquai que j'avais affaire à un gaillard carré d'épaules, bien campé sur ses hanches, et qu'il ne serait pas facile de réduire manuellement. 11 fallait donc l'endormir par des cajoleries.
Mais il s'embla que la déesse Fortuna^ à qui je m'étais confié , avait pris soin de m'aplanir toutes les difficultés ; car j'étais à peine à côté du mari de la Jossette , qu'il me dit :
— Et maintenant ne soufflons pas mot , car deux voix qui causent dans la nuit s'entendent de plus loin que deux canons qui ronflent dans le jour.
Je ne demandais pas mieux que d'être discret, et après avoir dit adieu tout bas à la Jossette, je suivis M. son époux, auquel je me gardai bien d'adresser la moindre observation. Il me semblait que de cette façon je ne pouvais dire aucune sottise, mais il arriva que, n'en pouvant dire, j'en ils une grosse.
J'arpentais le terrain fort lestement, ce qui fit que mon homme m'arrêta tout à coup en me frappant l'épaule et en me disant tout bas une phrase que je reconnus pour être du plus pur provençal, mais dont je ne compris pas le sens. Dans la position où j'étais, je pensai qu'on ne pouvait me faire d'autre recommandation que de me dépêcher, et je me mis à arpenter le terrain de plus belle.
Mon homme me rattrapa au quatrième pas , et .me recommença sa maudite phrase provençale. Force me fut de me tenir coi dans le silence qui m'avait été recommandé , et après avoir fait un signe de tête affirmatif, je repris ma marche.
Nouvelle phrase provençale de mon homme ; nouveau silence de ma part.
Or, maître Malise était Provençal de première race, c'e9^ à-dire emporté et insolent.
—'Ah cà! me dit-il enfin en français de la Canebière, vous êtes donc sourd, ou bien n'entendez- vous plus la langue du pays ?
— Vous m'aviez recommandé de ne point parler, lui dis-je.
— Vous êtes donc devenu bien prudent, et l'émigration vous a furieusement changé.
J'avais donc émigré, et je l'ignorais complètement.
Cependant, fort de cette Nouvelle découverte, je crus pouvoir répondre par une de ces exclamations générales qui ne disent rien :
— Ah 1 si vous saviez ce que c'est que l'exil !...
— Morbleu l répondit mon Provençal, qui poivrait sa conversation de tous les jurements possibles, comme ils poivrent leur cuisine de toutes les épices du monde, est-ce que je ne le sais pas aussi bien que vous?
Je n'étais pas heureux dans mes à-propos ; je me repris à marcher avec assez d'activité, pour ne pas laisser place à une pareille conversation , et j'appris alors que je recommençais la bétise-mère d'où étaient nées celles que je venais de dire.
— Mon Dieu! me dit Malise, n'allez donc pas si vite, vous allez envenimer votre blessure , et vous avez encore trois bonnes lieues à faire !
J'étais blessé, et j'avais trois lieues à faire en compagnie de ce malotru.
Au traia dont il voulait me faire marcher, il était évident pour moi que nous ne serions pas arrivés avant que l'Aurore aux doigts de rose eût éclairé mon visage et ma supercherie. Ceci commença à m'aiarmer très-sérieusement.
Dans l'obscurité de la nuit je voyais reluire à la ceinture de mon guide les canons de ses pistolets, précaution qui me prouvait que maître Malise était fort cRcidé à demander à une balle aide et secoui*s en cas de besoin. 11 pouvait donc arriver qu'en reconnaissant qu'il ne me connaissait pas, il fût pris du soupçon assez juste que j'étais un espion qui cherchait à découvrir la trace de quelque proscrit, et en cette occurrence , il devenait probable qu'il m'étendrait mort sur la place.
Assurément, cela m'eût été moins désagréable que d'être guillotiné, car je ne puis vous dire l'horreur que m'a toujours inspirée cette horrible machine qu'on a substituée à la corde et à la hache. De toutes les horreurs de la Révolution, c'est la plus hideuse ; elle est arrivée jusqu'à dégrader le dernier supplice. L'invention de la guillotine est le plus infâme stigmate qui puisse flétrir cette époque; elle prouve qu'il y a eu-un temps de proscription où le bras du bourreau eût manqué de force pour exécuter les sanglants arrêts des juges.
Aucune révolution dans aucun pays n'était encore arrivée à bout de bourreaux ; la nôtre a cet avantage sur toutes les autres.
Mais il s'agissait fort peu de mes antipathies, et bien que la mort qui pouvait me venir de la bouche de l'un des pistolets de Malise me fût' moins désagréable que l'autre, il est très-certain que , malgré la forme, elle ne me flattait pas davantage.
Lorsque Thomnie a peur, monsieur, il est comme les animaux dont les plus inofiensifs deiÂennent féroces dans le danger. Mon Provençal ne m'avait rien fait, tout au contraire, c'était moi qui le trompais de mon mieux, et cependant il me passa dans la tête le regret de n'avoir pas de quoi le prévenir en cas de mauvais desseins de sa part ; je vis reluire dans mon souvenir le fin damas de Tippoo-Saïb, et je fis un petit geste discret , conune pour me prouver qu'en cas de besoin j'aurais le poignet assez solide pour faire descendre de ses épaules la tête de mon guide aussi lestement que mon sultan avait déplacé la tête de son ambassadeur.
Mais, hélas! j'étais complètement sans armes, et je n'étais pas de taille à lutter avec mon adversaire, alors même qull eût dédaigné de se servir contre moi de ses avantages guerriers. Dans cette conjoncture il me sembla que le plus prudent était de ne pas attendre qu'il reconnût ma supercherie, et que mieux valait l'avouer franchement.
Je vous disais tout à l'heure que la déesse For^una, à laquelle je m'étais aveuglément Uvré, semblait me protéger à plaisir. Malgré les anathèmes du pore Bouhours contré cette déesse qui lui parait la plus Immorale du monde, en ce qu'elle était la divinisation du hasard, j'eus encore lieu de reconnaître sa toute-puissance et son admirable prévision.
Au moment précis où j'allais m'engager probablement dans un sentier d*imprudences et de ;dangers , un cri doucement prolongé se fit entendre , et je vis mon guide tressaillir.
Hll parut me mesurer de la tête aux pieds d'un regard fort dédaigneux, et murmura tout bas d'un Ion mécontent :
U'tN JEUNE CADET DE FAMILLE. 2\è
— Oh ! la folle, la folle, elle n'a pas pu résister au désir de venir.
Je n'osai pas comprendre , quoique j'eusse, parfaitement compris.
Je ne voulus pas croire tout d'un coup que je fusse sur le point de me trouver en présence de celle qui m'attendait, qui m'adorait, qui me sauvait...
— Eh bien, dis-je à Malise, marchons...
— Mais c'est elle, reprit-il, allons, il faut bien obéir...
Aussitôt il changea de direction et gagna du côté d'un petit bois que nous longions depuis quelque temps.
Je le suivis à ce moment comme l'enfant qui suit le maître d'école qui l'emmène pour lui donner des férules. A cette heure , cet homme m'aurait dit de me mettre à plat ventre ou sur le dos, que je lui aurais obéi.
J'étais complètement anéanti, démoralisé ; je n'avais plus de cervelle, et cependant, monsieur, je me suis trouvé une fois dans ma vie face à face avec un tigre, lui avec ses griffes et ses dents, moi avec un petit bout de damas fort coupant, c'est vrai, mais qu'il eût avalé comme un os de poulet. Eh bien, monsieur, je m'en tirai à mon honneur : j'eus l'adresse de le frapper au vol de son bond quand il allait s'abattre sur moi, et de lui trancher net une des pattes de devant, si bien que je pus m'enfuir à toutes jambes, et eu lui abandonnant mon turban qu'il se mit à mâchonner avec une rage qui me faisait craquer les os, rien que de l'entendre.
11 est vrai que ce jour-là je sortais d'un royal festin, et que la nuit dont je vous parle j'étais sans avoir soupe. Si la science avait un peu plus d'esprit, elle aurait cherché
depuis longtemps à apprécier ce qu*il y a de courage dans un rosbif et d'esprit dans une bouteille de vin de Madère.
— Mais, dis-je à M. de Favreuse, en faisant l'aimable, on sait fort bien ce qu'il y a d'esprit dans une bouteille de Madère.
Le comte me regarda d'un air bête et inintelligent. Il me sembla que je me voyais dans son visage. La sottise que je venais de dire devait être' bien grosse, puisqu'elle pouvait donner un air si ridicule au visage der celui qui l'avait entendue.
Je fus si confus de l'effet que j'avais produit, que j'eus peur que le comte ne finit par comprendre, et je lui dis aussitôt :
— Continuez, je vous écoute avec le plus vif intérêt.
— Mais, me fît M. de Favreuse, vous* avez dit quelque chose...
— Non, lui dis-je; une niaiserie...
r- Ah! fit-il du ton d'un homme que cela n'étonne pas; je continue donc :
d'un jeune cadet de famille. 3^
Ainsi je marchais comme un chien derrière son maître, fort ennuyé du bois vers lequel nous nous dirigions, attendu que les idées de meurtre et de bois sont volontiers liées Tune à l'autre ; mais en approchant tout à fait, je reconnus qu'une grande route nous séparait complètement dudit bois, et je vis, à travers l'ombre nocturne où je marchais, la forme d'une berline arrêtée sur le bord de cette roule.
MaUse m'avait devancé auprès de cette voiture ; il en avait ouvert la portière, et m'avait annoncé en disant :
— Le voilà, madame, le voilà !
Toujours emporté par cette profonde absence de moimême qui m'entraînait sur les pas de mon conducteur, j'arrivai jusqu'au bord de la voiture, et j'y étais à peine, que MaUse me poussa dans la voiture en me disant :
— Allons, dépêchez-vous!
Je n'étais pas encore assis qu'il avait^ déjà fermé la portière et que les chevaux emportaient le carrosse avec rapidité.
Assurément ma position était moins dangereuse, puisque je me trouvais seul avec une femme; mais elle était beaucoup plus singulière, puisque j'étais enfin en face de la femme que j'aimais, que j'allais épouser, et qui, de son côté, risquait probablement sa vie et peut-être sa réputation pour me sauver.
Je restai quelques minutes avant d'avoir une idée à moi, ce qui permit à mon inconnue de me prendre les mains, de me les serrer et de me dire en allemand une foule de choses pleines de tendresse sans doute.
Dès que je pus comprendre qiie je ne comprenais rien du tout à ce qu'on me disait, je me pris à maudire la science stupide de ce M. de Belnunce qui savait autant de langues que Pic de. la Mirandole, et qui pouvait causer provençal avec un charretier et parler d'amour en allemand.
Ne pouvant répondre verbalement aux transports d'allégresse de ma fiancée, j'usai à mon tour du langage dont eUe se servait si bien. Je lui serrai les mains avec tr^uisport. Âh! monsieur, quelle soie polie et glissante, quelle peau fine et souple ! Je n'ai jamais compris qu'une Allemande pût avoir de pareilles mains.
Je reprenais, à ce qu'il parait, mou intelligence.
Le baragouinage devenait moins pressé , je réfléchis qu'elle devait me trouver bien froid; je la serrai dans mes bras, elle me pressa sur son cœur et se mit à me parler.
Je ne compris qu'un mot de ce qu'elle me disait ; ce mot, elle le répétait à tout bout de phrase. J'écoutai de ma plus fine attention.
Enfin, parmi toutes ces syllabes barbares, je saisis si souvent le mot de Jules, que je compris que je m'appelais Jules.
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Uae femme n'en est pas à dire ainsi à un iiomme son nom de baptême, sans qu'il y ait entre eux une confiance, une familiarité, une sorte d'union innocente cependant.
Je fus curieux d'apprendre à quel point d'innocence en étaient M. de Belnunce et mademoiselle de Liedenish.
A ce moment, M-. de Favreuse s'arrêta et fixa sur moi un de ces regards qui percent un homme à fond. Je compris que je devais l'écouter avec une expression de curiosité moqueuse qui lui avait déplu, il fronça les sourcils à la manière de la duchesse de Frobental, c'est-à-dire d'une façon tout à fait olympienne, et il reprit :
— Vous comprenez, monsieur, que lorsqu'on se décide à raconter de pareilles chQse jà un homme qu'on connaît à peine, c'est que, d'une part, on a des raisons bien puissantes de le faire, et que, d'un autre côté, on est à peu près décidé à casser la tête à l'homme qui abuserait d'une pareille confidence.
— Pensez-vous m'intimider, monsieur le comte? fis-je d'un air révolté.
— Au diable soit l'école où vous avez été élevé, mon cher ami! me dit le comte. Je suppose que vous fussiez obligé de raconter à quelqu'un les singulières aventures que vous avez apprises cette nuit sur le compte de votre père, je suppose que le salut de votre père dépendit de cette confidence, et qu'au lieu de trouver un auditeur sérieux vous tussiez en face d'un honune qui aurait l'air de s'apprêter à faire des gorges chaudes de votre confidence, vous lui diriez exactement ce que je vous dis.
Vous lui diriez :
« Si vous divulguez jamais que mon père a abusé de la
bonne foi d'une pauvre jeune fille qui le sauvait, vous ne mourrez que de ma main; » ce que vous diriez pour votre père, je vous le dis pour moi.
La leçon était rude, et, quoiqu'elle ne me plût pas singulièrement, l'aveu qu'elle paraissait renfermer était si extraordinaire que je ne pus m'empécher de m'écrier:
— Ce n'est pas possible!
— Ah 1 monsieur, s'écria le comte avec une sorte de douleur irritée, ce fut alors une horrible scène, ce fut une épouvante, un eflfiroi, un délire, une folie qui eussent attendri un tigre.
Gertrude savait le français; je voulus m'expliquer, je voulus ! .. . Vous dire ce que je lui dis, ça me serait impossible, car je ne le savais pas alors, je ne l'ai jamais su depuis ; mais ce que je compris parfaitement, c'est que le baron de Liedenish, le père de Gertrude, et son frère, un autre Liedenish, étaient dans le château où nous nous rendions, et que Tun et l'autre étaient gens à me tuer sur place, ce qui, je dois vous le dire, ne me paraissait pas trop injuste.
Mais ce qui était une horrible chose à penser, c'est qu'à l'épouvante qu'elle éprouvait je compris encore très-bien qu'ils étaient gens à la tuer elle-même.
Tenez, monsieur, dit M. de Favreuse avec un léger hochement de tête, ne mé parlez pas des gens qui appliquent la môme morale à toutes les personnes. Ce que je venais de faire, arrivé quinze ans plus tôt, eût été la cause des ravissements de l'ŒU-de-Bœuf , on m'eût porté en triomphe à ma rentrée à la cour de Louis XV, après un aussi bon tour si lestement joué.
J'avoue que révenu de l'Inde avec mes bons soutenirs de
d'un jeune cadet de famille. 35
jeunesse, je ne mlmagiiiais pas que tout ce qui était bien alors pût être devenu mauvais.
A la vérité j'avais vu à Marseille que le peuple en usait autrement que par le passé, mais je croyjiis que le grand monde vivait comme il avait vécu... et...
M. de Favreuse s'arrêta encore, et reprit avec une expression triste :
— Je cherche et j*ai toujours cherqjié un exphcation à ma conduite, non pas une explication pour m'excuser... loin de là... je n'en ai aucune envie, mais une expUcation pour m'expliquer à moi-même ce qui me poussa; et puisque je suis en train de franchise, je dois vous dire que je n'en ai jamais trouvé qu'une très-infâme.
En effet, ce ne fut ni le piquant de la chose, ni l'entraînement de l'occasion, ni la beauté et l'abandon de cette pauvre créature qui aimait son fiancé à en être folle; ce fut un calcul lâche, bas, firoid, hideux. Oui, monsieur, et cela vous étonne d'entendre im homme de mon âge se dépecer si cruellement devant un homme du vôtre ; mais il faut que je dise la vérité : ce fut une pensée abominable qui me déternûDa.
Je me dis que mon salut dépendait de Gertrude, et qu'il fallait qu'elle voulût me sauver. Ah ! vous trouvez cela odieux, n'est-ce pas, jeune homme ? et en effet, c'est une chose qui n'a pas de nom.
Mais enfin le châtiment est au bout de toutes les fautes, et la façon dont j'ai expié la mienne est assez bizarre, assez extraordinaire pour que vous jugiez qu'il y a toujours peu de profit à mal faire.
Heureusement pour moi et pour Gertrude, nous avions une assez longue route à faire pour çu'elle reprît un peu de
boa sens. Je lui appris que j'étais libre, que je portais un nom digne de Tassocier au sien, et que mon nom, mon titre étaient à ses ordres.
A ce que je vou^ dis là, elle ne répondit pas une seule parole, et je me tins pour un bomme mort. Je prévis qu'elle allait me livrer à son père et à son frère, et je me préparai très-sérieusement à en finir avec la vie.
Vous comprenez sans doute qu'u& homme de ma sorte fasse toute espèce d'efforts'pour échapper à des massacreurs ignobles comme les juges de votre révolution, mais que c'eût été la derDière des lâchetés de me soustraire par la fuite à la vengeance d'une noble famille que j'avais si bassement outragée.
Gertrude. gardait toujours le silence, et moi je ne disais plus rien.
Le jour avançait, et je pus enfin voir la femme que j'avais indignement trompée. C'était une blonde, tout bonnement une blonde; c'est-à-dire qu'elle avait l'œil bleu, la peau blanche et satinée, la lèvre rose, et, en sa quaUté d'Allemande, elle portait le nez légèrement busqué ; son front proéminent repoussait ses yeux largement ouverts dans une cavité où ils luisaient comme les deux soupiraux d'une fournaise qui brûle dans la nuit. La richesse de sa chevelure lui donnait en môme temps les signes d'une force vitale inconnue à nos brunes parisiennes.
Du reste, voilà tout ce qu'elle avait à peu près d'une Allemande. La taille était fine et flexible, les mains délicieuses.
J'eus le temps de l'examiner en silence, car son œil fixé devant elle semblait appeler le but où nous allions avec une rapidité toujours croissante.
La position était trop grave pour que je pusse espérer qu^
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l'aspect de ma personne pût changer quelque chose à la résolution inconnue de mademoiselle de Liedenish.
Cependant, au bout de quelque temps, je fus piqué de ce qu'elle ne daignait même pas me regarder. Je pouvais acîcepter la haine qui me promettait à la mort, mais un dédain si complet m'humiliait trop. Que diable! on vaut toujours la peine d'être regardé.
Comme je vous ai avoué, monsieur, le mauvais sentiment qui m'avait fait agir, vous voyez que je ne crains pas de vous dire la sotte vanité qui me fit parler à mademoiselle de Liedenish,
Je commençai donc :
—Je vous ai dit, mademoiselle, que vous pouviez disposer de moi de toute façon, pour vous donner une réparation si vous la voulez, pour livrer ma vie à votre père, si cela vous convient.
A ce moment, elle se retourna vers moi, me regarda comme elle aurait fait du coussin de sa voilure, et me répondit tout simplement :
— Mais Jules, qu'est-il devenu ?
Elle ne pensait ni à moi, ni à elle, ni à son père, elle pensait à son fiancé dont j'avais pris la place. Ce fut une confirmation de l'arrêt de mort qu'elle avait sans doute prononcé contre elle et conlre moi. Notre sort se trouvant ainsi résolu dans sa pensée, elle s'occupait fort à l'aise du sort de celui qu'elle avait voulu sauver, et que ma substitution avait peut-être perdu.
Ce n'était pas là, à mon sens, le moindre des griefs que Gertrude avait contre moi, car, dans le mutisme à peu près complet dans lequel je m'étais enfermé, j'avais toute liberté
de me livrer à mes réflexioas et à Texamen de 1^ Vf^Vt que Je m'étais faite.
Mais l'histoire des faits vous instruira mieux de ce qu'était Gertrude que tous les oommentairesque je pourrais faire à ce sujet, et j'en viens enfin à notre arrivée.
Nous entrâmes par une espèce de porte charretière dans un immense enclos qui devait avoir dépendu de quelque piagnifique habitation.
Des arbres curieux restés çà et là parmi des taillis qui frisaient la terre, quelques marbres mutilés debout sur leurs piédestaux ou couchés parmi les herbes, la vaste disposition des allées, montraient quelle avait dû être la richesse de ces jardins; c'était la main de la république qui avait abattu tout cela, comme fait un chiffonnier qui déchire et dépèce un magnifique manteau de pourpre, et le met en guenilles pour le vendre, parce qu'il ne peut pas le porter.
Cette dévastation à laquelle nous marchions me fit peur; je compris, et c'est là un sentiment bien vrai quoique bien inexplicable, qu'en présence de ces traces de destruction il n'en coûterait pas le moindre effort à mes ennemis pour ajouter le cadavre d'un homme à ces ruines. En vérité, on dirait qu'il y a dans l'esprit humain un besoin d'harmonie qui fait qu'on abat pfus aisément les arbres qui abritaient la maison incendiée, et qu'on tue avec moins de remords Tôtre qui vit à côté de la chose détruite.
Cependant la voiture avançait rapidement dans la plus complète solitude.
Je cherchais vainement des yeux l'appareuce d'une habitation, comme fait le condamné qui marche au suppUce et qui cherche de l'œjl le gibet. Enfin je crus apercevoir a«e*
d'un jeune cadet de famille. 39
loin, ci comme au ras du sol, le toit d'une maison, et mon cœur se serra.
J'avais très-grand'peur, comme je vous l'ai dit, et, pardessus le maorché, je ne savais pas de quoi j'avais peur. Quand on a la certitude d'en avoir fini avec la yie , encore veut-on savoir par quelle porte on la quittera.
Les gens qui disent que cela leur est égal sont ou des menteurs ou de grands misérables. C'est absolument comme ceux qui prétendent se soucier fort peu de ce que deviendra leur corps après leur mort. Je ne leur prêterais pas vingtquatre sous. Il faut bien avoir mépris de tout, môme de son honneur, pour ne pas se respecter dans le limon qui a porté votre nom. Quant aux grands seigneurs et aux richards qui se font faire des funérailles et des tombeaux de pauvres, ceci c'est de l'orgueil fort misérable, mais enfin c'est quelque chose.
Tenez, croyez-moi, jeune homme, l'estime de soi-même poussée jusqu'à l'orgueil est qualifiée vice par la religion ; cette estime égarée dans la vanité est assurément la plus grosse sottise de l'humanité ; mais vice et sottise sont mille fois préférables à la honteuse indifférence que certains hommes ont d'eux-mêmes.
Quoi qu'il en soit, reprit M. de Favreuse, devant qui je m'étais incliné en signe d'assentiment, l'aspect de la maison dont je vous parle me donna le frisson.
En approchant davantage, je reconnus à sa forme octogone que ce devait être un pavillon de plaisance qui avait été posé dans un coin des jardins pour leur embellissement et qu'on avait conservé par hasard. Il était au penchant d'une petite côte, au bas de laquelle coulait un ruisseau ; sur ce ruisseau, il y avait un ignoble lavoir tout neuf, et
86 manifesta par une grosse exclamation gutturale échappée au jeune homme, et par un déluge de questions adressées coup sur coup à Gertrude par son père.
Jamais je ne me serais imaginé qu'on pût parler Fallemand si vite. L'Italien le plus pétulant eût essayé en vain de suivre ,1a parole et les gestes de M. le baron de liedenish.
La fille répondait d'un ton résolu, mais calme.
Je ne savais pas un mot de leurterrible baragouin ; mais la pantomime est un langage trop universel pour que je ne comprisse pas que de la surprise le père passa à la stupéfaction, de la stupéfaction à une sorte de curiosité épouvantée, de cette curiosité à là colère, de la colère à la rage , de la rage à un coup de pistolet qu'il m'envoya en pleine poitrine et qui m'étendit sur le sol.
Me voilà donc mort.
Pendant combien de temps? je ne pus le savoir précisément. S'était-il passé un ou plusieurs jours entre l'instant où j'étais tombé et celui où je repris connaissance, c'est ce que je ne pus calculer. Seulement, en rouvrant les yeux, je vis qu'il faisait nuit.
Je ne pus comprendre quel était l'endroit oii je me trouvais, et il me sembla qu'un horrible bourdonnement me secouait le crâne.
La douleur de ma blessure fut la première chose qui eut pour moi une signification certaine ; elle me ramena tout droit à la circonstance qui m'avait valu cette blessure, et de fil en aiguille je retrouvai assez de souvenirs pour me demander où j'étais et ce qu'on avait fait de moi. J'étais dans une voiture, et le bourdonnement qui me seioblait produit par mon propre cerveau n'était rien que le bruit
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dés îduéd courant sur une routé non pavée, mais assez raboteuse.
Ceci une [fois bien établi dans mon esprit, je cherchai à me reconnaître tout entier.
Tétais parfaitement couché dans une longue dormeuse, bieiE emmaiilottée de tous côtés, et avec de bons oreillers sous k tète.
Tout cela attestait un soin qui me fit croire que Ton avait quelque intérêt à conserver mes jours.
Sais il ne faut pas vous persuader que cette conscience de ma vie et de l'état où je me trouvais me vint aussi rapidement que je vous le raconte.
Mon premier regard, au sortir de ma torpeur, s'adressa, comme cela devait être, à des souvenirs plus éloignés et qui nécessairement avaient laissé une trace plus profonde en moi que les rapides événements qui s'étaient accomplis depuis quelques jours. Le premier mot qui sortit de ma bouche quand je m'éveillai fut pour appeler Nyd Jaïra, que j'avais lestement poignardée. Si j'en avais eu a] force, il est probable que je me fusse mis en colère de ce que je ne rencontrais pas à ma portée le gong avec lequel j'avais l'habitude d'avertir mes esclaves de mon réveil.
Tout ce que je trouvai en étendant les bras fut une main qui s'empara de la mienne et qui me tâtait encore le pouls au moment où je m'étais rendu un compte assez complet de la position où j'étais.
— Où suis-je, et où me conduit-on? dis-je avec une peine extrême.
11 ne me fut rien répondu, mais une main posée sur ma bouche m'ordonna le silence. Soit que ce fût une précau-
tion relative à ma faiblesse, soit qu'on voulût prévenir le danger de me voir découvert, j'obéis à cette recommandation manuelle et chercbai à raccorder tout à fait mes souvenirs ; mais ils s'embrouillèrent peu à peu de nouveau dans mon esprit. Cependant, au lieu de retomber dans le délire maladif qui m'avait fait perdre la conscience de tout ce qui s'était passé entre le moment où j'avais reçu ma blessure et celui où j'étais revenu à moi, je m'endormis du plus profond sommeil.
Ce sommeil cessa juste au moment où ma voiture franchissait le pont-levis d'un vieux château fort à hautes murailles, dans la cour duquel nous nous arrêtâmes.
Je pus voir alors celui qui sans doute était resté sans cesse à côté de moi dans la voiture; c'était un homme entre deux âges, vôtu de noir, aussi bien poudré qu'on peut l'être en courant la poste, et qui me fît tirer de mon carrosse avec des précautions qui n'appartiennent qu'à un ami ou à un médecin.
Or, comme je ne le connaissais point, je jugeai que c'était un médecin.
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LA garde-malade
A l'aspect des hautes murailles de la cour où je me trou- * vais, j'avais pensé d'abord que j'étais tombé dans les mains, (les républicains, et qu'on m'avait conduit dans une de ces vieilles prisons dont l'extérieur a quelque ressemblance avec les habitations.
Mais presque aussitôt je fus avertis de mon erreur, car celui que j'avais jugé être le docteur parlait une langue que je ne savais pas plus que l'allemand, mais qui ne me parut pas être de l'allemand. Quoique la physionomie de ceux qui lui obéissaient fût très-sinistre, et que leur costume régulier pût passer pour un uniforme de geôle, je vis bientôt que c'était une hvrée et que je n'avais point atTaire à des porte-clefs.
Tout cela ne me disait pas où j'étais ni entre les mains de qui je me trouvais.
Comme je n'avais aucune idée précise du temps qui s'était passé et de la route que nous avions faite, si ce n'est que j'avais été frappé un matin, que je m'étais réveillé et rendormi pendant la nuit et que je rouvrais les yeux du-
rant le jour; tout cela pouvait constituer vingt-quatre heures de voyage et quelque cinquante lieues de route, si Ton avait employé tout ce temps à marcher ; si, au contraire, je m'étais réveillé la première fois, à peu près au moment de notre départ, nous ne devions pas être bien loin de la Provence ; si ma faiblesse avait duré huit jours, où diable pouvions-nous être?
En tout cas, je ne m'imaginais nullement que nous eussions pu quitter la France, et après avoir mûrement pesé toutes ces considérations, je me crus dans quelque château appartenant à M. de Liedenish, et entouré de toute la valetaille qu'il avait dû amener de son pays.
On me transporta dans une chambre immense et l'on me déposa sur un lit en bois à vieilles colonnes torses, monté sur une estrade, et surmonté aux quatre coins de panaches de plumes noires déchiquetées jusqu'à la côte. Les deux fenêtres qui éclairaieut cette halle étaient percées dans des murs d'une telle épaisseur, qu'il y avait de chaque côté de l'embrasure des bancs de bois où six personnes pouvaient s'asseoir à l'aise. Le vitrage était en plomL.
Le peu de meubles perdus dans ce vaste logis étaient d'une richesse surannée, et le manteau d'une énorme cheminée, placée à une certaine distance de mon ht, pouvait aisément couvrir une douzaine de personnes et receler douze douzaines de jambons. Il parait que mon médecin n'avait pas dormi comme moi, car à peine m'eùt-il fait déposer sur mon lit, qu'il mit à mes côtés une femme armée de fioles et de tisanes, et que, avant que j'eusse pu l'interroger, il disparut avec cet air satisfait d'un homme qui sent qu'il va dormir à son aise.
Monsieur, la femme jeune peut avoir peu d'esprit et être bonne, la vieille femme ne peut être bonne qu'autant
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qu'elle est bêle, ce qui ne l'empêche pas d*être quelquefois béte et méchaDte.
Je ii'àî guère rencontré dans ma vie que deux vieilles fëauhes spirituelles et bonnes : Tune qui a tant aimé l'amour, tant qu'elle a pu en user, qu'elle a continué à l'aimer dans les autres; cela la rendait d'une indulgence excellente. Si l'on voulait regarder de très-près, peut-être ne Cadrait-il pas considérer cela comme de la bonté, mais comme un petit reste de libertinage qui se raccroche à ce qa'il peut et ramasse les miettes des jeunes convives ; l'autre était une femme dont la vie avait été un constant dévouement, et peut-être serez-vous appelé au bonheur de la eonnaitre.
(Test pour cela que je ne veux pas vous en dire davantage quant à présent, et que je reviens à mon récit, relati- Tement à la femme qui était postée au chevet de mon lit.
Si elle avait été jeune ou vieille, je me serais fait un plan de conduite à son sujet ; mais elle était juste dfins ce médium dangereux où, d'une part, la flatterie qui commence à manquer met facilement le feu aux étoupes, où, d'une autre part, la femme qui croit mériter encore des hommages tourne facilement à l'aigre quand ces hommages lui manquent.
Dans cet ordre d'idées, la femme, quelles que soient sa racé et sa condition, a un tact admirable.
Si la mienne avait eu affaire à un blondin de dix-huit ou vingt ans, elle aurait mis probablement sur le compte de la jeunesse le trop d'ardeur ou la froideur de son malade, et elle lui aurait amicalement montré par quel chemin on pouvait arriver à elle. Mais j'étais d'âge à savoir ce que je faisais , et je me dis qu'il fallait devenir l'ami de cette fémme^ attendu que pour moi l'amitié des femmes, compa-
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rée à celle des hommes, est dans la proportion d'un louis d'or à une pièce de vingt-quatre sous.
Je me mis alors à examiner longuement ma garde-malade : sa personne m'étonna encore plus que la bizarrerie de son costume.
Elle avait quelque chose du teint d'olive mûre de mes petites Indiennes de Mysore. Mais la prestesse de ses mouvements, la délicate finesse de ses membres, la sécheresse anguleuse de son front, lui donnaient un aspect d'énergie vivace qui contrastait complètement avec la languissante mollesse de mes esclaves. Les yeux de cette femme semblaient intérieurement illuminés. On eût dit de même qu'un rayon nacré scintillait à chacune de ses dents, tant yeux et dents reluisaient d'un singulier éclat sur cette peau brune et luisante aussi.
Ses cheveux étaient légèrement crépus et divisés en tresses énormes qui descendaient bien au-dessous de la taille.
Quant au costume de la femme, il consistait en une espèce de casaquin rouge agrafé jusqu'au cou et parsemé de boutons d'argent; une jupe de serge bleue partait du casaijuin et ne descendait pas assez bas pour ne pas laisser voir une seconde jupe rouge toute bariolée de broderies de soie noire. Les brodequins, très-pointus et lacés sur le coudepied avec un fil d'or, enfermaient les pieds les plus délicieux, et se terminaient par une petite fourrure brune qui servait de collier à la naissance de la plus jolie jambe du monde, s'il fallait s'en rapporter au peu qu'on en voyait.
Cette femme n'était plus une enfant , il s'en fallait de beaucoup, mais elle n'était jias encore hors d'âge, il s'en fallait assez pour qu'elle dût avoir encore des prétentions.
Vous vous étonnez sans doute, monsieur, que j'aie feii
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tous ces raisonnements dans une position pareille à celle où je me trouvais ; mais ces raisonnements, je ne les lis pas tout de suite comme je vous les répète maintenant; ils furent le résultat de plusieurs jours de réflexion. En effet, pendant plusieurs jours je ne vis absolument que cette fenime, à l'exception de quelques minutes pendant lesquelles le docteur venait me voir le matin, se consultant avec ma garde-malade dans cette langue diabolique à laquelle non-seulement je ne comprenais pas un mot, mais que je ne pouvais aucunement reconnaître, comme j'eusse pu deviner, sans cependant savoir ces langues, qu'on parlait devant moi espagnol, anglais, italien ou allemand.
La seule chose qui me fût parfaitement claire dans le résultat de cette délibération incompréhensible, c'est que je devais me taire; et comme j'éprouvais des douleurs affreuses du moment que j'essayais d'émettre le moindre son, je crus être assuré que ce silence m'était surtout imposé comme précaution médicale.
Cependant j'élais toujours dans l'ignorance la plus profonde sur ma situation.
Etais-je chez des amis ou chez des ennemis? Rien ne pouvait me tirer de cette incertitude.
Chez des ennemis, on ne soigne pas avec tant de complaisance et de précaution la vie d'un homme dont on veut la mort. D'ailleurs, en fait d'ennemis, je ne pouvais avoir que le baron de Liedenish, et je ne comprenais pas ce qu'il eût pu faire de moi.
En fait d'amis, je ne m'en connaissais plus au monde, et d'ailleurs les amis ont soin d'expliquer leurs desseins.
J'étais donc à peu près dans la situation du dormeur éveillé de ce bon M. Galland, et je vivais stupidement rien
dO AVENTURES
que pour vivre, me guérissant petit à petit, mê ranimant tout doucettement, sans savoir ce que je pourrais faire ou ce qu'on voudrait faire de la vie qui me revenait ainsi. Ge fut pendant une semaine, je crois, de ce mutisme complet, que je fis ces réflexions dont je vous ai rendu cctopfte tout à l'heure.
Veuillez bien reconnaître une chose, monsieur, c'est que la première pensée de tout homme en danger est de penser à Son salut, quel que soit cet homine èl â quelq;ùe pays et à quelque rang qu'il appartienne.
La seconde pensée de cet homme, toujours dans ces conditions de généralité, est de chercher à intéresser à ce salut l'être qui se trouve à côté de lui, fût-ce un chien. Maintenant, la manière de l'intéresser dépend tout à fait de l'éducation qu'a reçue cet homme.
Or, monsieur, dans mes façons de voir, la meilleure manière d'intéresser une femme, c'est de lui faire la cour. J'ai connu beaucoup de femmes dans ma vie, j'en ai connu de joueuses, d'intéressées^ d'avares, d'ambitieuses, de vindicatives, mais pas une qui ne fit céder la plus mauvaise des passions qu'elle avait dans le cœur à la vanité d'avoir plu à un homme qui en valait la peine.
Que voulez-vous que j'y fasse, monsieur? je vois conune cela.
Vous avez beau ricaner dans votre jeune ôagesse et me traiter de fat, cela ne prouve qu'une chose, c'est que voos ne me comprenez pas. La fatuité n'est pas à dire qu'on a telle ou telle opinion, la fatuité consiste à prétendre l'avoir fait triompher, et dans le cas dont je vous parle, la fatuité n'est pas à avancer qu'on n'obtient guère quelque chose des fenunes qu'en les flattant à l'endroit de l'amour, niais
d'un jeune cadet de famille. m
à dire qii*oa est souvent arrivé par cette manière dé procéder.
Du reste, quoi qu'il en soit de mes opinions passées et de vos jugements présents, ne pouvant point parler à ma gardemalade, je me mis en mesure de la regarder avec tant de fixité qu'elle ne pouvait lever les yeux sur moi sans trouver les mieils attachés sur elle.
Dans le premier moment de ce jeu de prunelles, elle s'iniagina que je demandais quelques-uns des soins qu'elle avait l'habitude de me rendre, et il lui arriva même d'appeler deux ignobles figures qui lui venaient en aide lorsqu^3 s'agissait de choses dont de pareils singes pouvaient être seuls témoins. Dans ces cas-là, je refusais avec impatience, et ce n'était que lorsque nous étions seuls et qu'elle me présentait quelques potions dont je ne voulais pas, qu'au lieu du gobelet je «lui prenais la main, que je la serrais tendrement et que je la portais à mes lèvres.
Qu'elle prit cela pour de l'amour ou de la reconnaissance, c'était une chose assez indifférente au fond ; mais je crus m'apercevoir que ses soins devenaient plus doux et plus affectueux, et je lui adressai quelques paroles. Elle fit signe qu'elle ne comprenait pas du tout.
Alors elle-même sembla m'indiquer un moyen de nous mieux entendre : elle me présenta un crayon et un chiffon de papier.
J'écrivis ces quelques mots :
« Où suis-je, et qui suis-je? »
Ma garde-malade prit le papier, l'examina longtemps et finit par le cacher dans son sein.
Je devinai qu'elle espérait en avoir la traduction par quelqu'un que je ne connaissais pas, et comme elle ne me
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quittait guère que vers le soir, pendant quelques heures, pour revenir ensuite passer la nuit sur un lit volant qu'on dressait derrière un paravent, à quelque distance du mien, je passai cette journée dans Taltente la plus vive, encourageant ma protectrice dans ses bonnes dispositions par toutes sortes de regards langoureux et de mines charmantes.
Ce fut pendant cette journée que je parvins à lui faire comprendre que je désirais savoir son nom, et qu'elle me fit comprendre, de son côté, qu'il lui' était défendu de me répondre à ce sujet.
Indépendamment de cette solitude où je revenais tout doucement à la vie, j'étais en outre enfermé dans un silence solennel qui semblait envelopper ce château et le pays tout entier.
Point d'allées et de venues brillantes et animées, point d'éclats de voix lointains et rapprochés, point de bruit de cheveux, point de cris de chiens; ni le beuglement d'un bœuf, ni le bêlement d'un agneau, pas môme le chant d'un oiseau, rien ne venait jusqu'à mes oreilles. Le frôlemenl du pas léger de ma garde-malade, celui d'une porte disert lement ouverte ou fermée, la conversation de tous les matins entre le docteur et ma surveillante, voilà les seul^ bruits qui arrivassent jusqu'à moi.
Eh bien, monsieur, la nature de l'homme est si pauvre, elle est si incapable de se suflire à elle-même, que j'attendais tous les matins avec impatience l'heure de cette conversation, comme si j'avais pu y comprendre quelque chose. Je l'écoutais avec la curiosité et l'anxiété d'un homme qui entend discuter sa vie, et il me semblait que je devinais ce qui s'y disait.
Or, le lendemain du jour dont je vous parle, celte conversation avait été plus active; des gestes jetés au loin et
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ramenés vers moi m'avaient fait croire à Tarrivée de personnes pour qui moi-môme je n'étais pas sans intérêt.
Je ne m'étais pas trompé; vers la fin du jour, à l'heure où ma garde avait l'habitude de me quitter, j'entendis des mouvements inaccoutumés interrompre peu à peu le silence dans lequel je vivais depuis une quinzaine de jours.
Ce furent d'abord dans la maison des bruits partiels , comme des croisées et des portes ouvertes, ensuite le lourd grincement des chaînes du pont-levis, qui laissa passer un cavalier, puis un second, enfin j'entendis arriver deux ou trois voitures, conduites grand train par des postillons dont le fouet, joyeusement retentissant, annonce en tout pays qu'ils sont fiers des gens qu'ils mènent.
Ces voitures entrèrent dans les cours du château. En quelques heures ces murs, muets comme ceux d'une trappe, s'animèrent d'une vie toute nouvelle. J'en tressaille d'aise
sur mon lit.
ft
Cependant ce pouvait être pour moi une très-fâcheuse arrivée; mais je pensai que, parmi tout ce monde, il devait nécessairement se trouver quelqu'un avec qui je pourrais m'entendre.