‹ La maison rougeChapitre 4 sur 4 · LE BATON DE LA MEGGY · texte numérisé non relu

LE BATON DE LA MEGGY

La Meggy était une mendiante des environs d'fnver-

ness, mais qui possédait un trésor pour lequel bien des

gens auraient pu donner leurs richesses.

Ce n'était pourtant ni la tasse magique d'un le vin

coule comme d'une source, ni le ducat d'incubation qui fait éclore d'autres ducats, ni la bague qui transporte au loin, ni le chapeau qui rend invisible.

La vieille Meggy ne possédait qu'un bâton de buis sur lequel un berger des Highlands avait sculpté une tête, avec son couteau. Mais le bâton était fée, et rendait justice à chacun mieux que toutes les cours d'Angleterre; car il savait reconnaître les actions dignes de blâme, et il les punissait sur-le-champ d'autant de coups qu'on en avait mérité.

Ainsi, qu'un grossier paysan passât près de la vieille Meggy sans un salut, le bâton accourait de lui-même, et écrivait sur les épaules du rustre le respect dû à la vieillesse et à la pauvreté.

Qu'un gentleman étourdi regardât effrontément la jeune fille qui retournait du travail vers sa mère, ou lui adressât quelques paroles trop familières, le bâton recommençait son voyage pour lui apprendre qu'il ne faut ni attaquer les faibles, ni faire rougir les timides.

Au marchand qui revenait de la ville, chargé d'écus et de tromperies, il rappelait que la probité est la pa-

tente obligée de tous les commerces; au juge qui avait dormi à l'audience, il laissait assez de traces rouges et noires pour le tenir éveillé ; au médecin coupable d'oubli ou d'ignorance, il fournissait des meurtrissures à guérir.

Que de fois il a marché pour vous, hommes sans pitié, qui foulez vos frères comme l'herbe des chemins ! pour vous, orgueilleux, qui regardez toujours d'en haut les choses et les gens! pour vous, esprits légers, qui semez le mal et le bien sans y prendre garde!

Mais il s'arrêtait quand vous passiez, vaillants travailleurs dont la conscience est l'horloge ; douces consolatrices de nos misères, qui êtes ici-bas comme le soleil des cœurs! il s'inclinait devant vous, hommes uniquement occupés de bien faire; riches toujours à main ouverte; génies dont les grandes pensées coulent, comme la source, au profit de tous J

Et cependant, on dit que le bâton de la Meggy était plus souvent en route qu'au repos, et donnait plus de coups qu'il ne faisait de salutations.

Depuis longtemps, il a été enterré avec la vieille femme ; personne ne songe à l'exhumer, et si le hasard

le faisait jamais reparaître dans un pays civilisé, tout le inonde s'associerait peut-être pour le brûler.

Lire... Écrire. — Que de choses dans ces deux mots !... L'autre jour je parcourais une de ces encyclopédies progressives qui endettent l'art , la science et la morale au profit du plus grand nombre ; j'y ai trouvé ce qui suit s

Quand les premiers hommes erraient encore sur la terre, forcés de conduire leurs troupeaux là où s'étendaient les plus riches pâturages, un des fils de Japhet s'était endormi dans la solitude, près de ses brebis. Or, il fit un rêve que voici :

Il lui sembla qu'il se trouvait sur une haute montagne d'où il apercevait au loin les tentes de sa tribu et celles de beaucoup d'autres tribus amies. A cette vue, son cœur bondit de joie; il tendit les bras vers les tentes, et éleva la voix pour appeler ses parents et ses sœurs; mais la distance ne lui permettait ni d'entendre ni d'être entendu. Il s'adressa en vain aux nuages pour le

transporter jusqu'à ses frères, aux oiseaux pour qu'ils lui prêtassent des ailes, aux vents pour transmettre ses paroles; le vent, les oiseaux et les nuages passèrent sans l'écouter.

Les yeux du pasteur se remplirent de larmes, i! cria au Dieu de ses pères :

— Être tout-puissant! affranchis-moi de l'espace et du temps! fais que, dans ma solitude, je puisse parler aux autres hommes, entendre ce qu'ils pensent maintenant et ce qu'ils ont pensé autrefois.

Alors un ange descendit, et, lui remettant une tablette sur laquelle étaient tracés quelques signes, il lui dit:

— Apprends d'abord à reconnaître ces caractères, puis à les imiter, et ton souhait sera accompli.

C'était l'alphabet que Dieu donnait au genre humain, et, avec lui, les deux arts les plus utiles à ses progrès et à son bonheur : la lecture! récriture!

Grâce à eux, en effet, qu'importent l'éloignement et la solitude?

L" homme qui sait lire cause avec les absents; il reçoit leurs confidences , il entend leurs assurances d'affection ; il sait ce qu'ils font, ce qu'ils pensent, ce qu'ils

désirent. Le papier qu'il reçoit, couvert de signes qu'ils ont tracés, est pareil à ces talismans qui pouvaient, diton, évoquer les amis éloignés, les montrer à nos yeux dans leurs sentiments et leurs occupations. Sans la lecture, les absents seraient comme des morts, car on cesserait de savoir où ils sont, ce dont ils s'occupent, s'ils se souviennent encore et si nous continuons à leur être chers. Otez ces entretïeus écrits, qui ravivent la mémoire et raniment le cœur, la plupart des liens seront rompus par l'éloignement.

L'homme qui sait lire est en communication, nonseulement avec ses amis, mais avec l'univers. La terre ne finit point pour lui à l'étroit espace que peut embrasser son regard; il participe à la vie commune; il n'y a plus d'étrangers à ses yeux, car il peut apprendre l'histoire de toutes les nations; plus de contrées inconnues, car les livres lui montrent le monde entier comme dans un miroir.

L'homme qui sait lire converse même avec les morts. Penché sur les écrits auxquels ils ont confié leurs pensées'., il entend ces pages, qui semblent muettes, répéter les paroles des grands hommes ; il reçoit les leçons de

■' •? ces génies semés sur la route du temps, comme les étoiles sur la route de notre globe; il profite de leur expérience; il ajoute leurs réflexions à ses réflexions; il devient le légataire universel de l'héritage de sagesse laissé par les siècles qui Pont précédé.

Lltomme qui sait lire peut s'instruire de tout; l'enseignement lui arrive directement sans passer par la bouche du maître ; les livres sont pour lui des écoles toujours ouvertes qui le suivent jusqu'au fond des solitudes, et qu'aucune volonté ne peut fermer»

L'homme qui sait lire ne connaît pas l'ennui; il a à sa disposition tout ce qui peut éveiller la curiosité, intéresser l'esprit, émouvoir l'imagination. Veut-il voyager au loin, entendre le récit du triomphe ou des désastres de son pays, écouter les inspirations des poëtes, assister aux merveilleuses découvertes des savants, suivre les aventures romanesques de quelque héros idéal, la lecture, comme une fée complaisante, l'emporte où il veut aller? Souverain tout-puissant, il réunit à sa cour les plus grands génies que la terre ait vus naître, et qui, esclaves de son plaisir, se taisent ou élèvent la voix, selon sa fantaisie.

V homme qui sait lire, enfin, semble multiplier ses facultés et agrandir sa nature ; il est mille fonctions qui ne peuvent être confiées qu'à lui seul ; aux yeux de la société, il a un sens de plus que l'ignorant; il appartient, pour ainsi dire, à un rang plus élevé dans l'ordre des êtres.

Mais la lecture n'est que la moitié de la science in dispensable; elle commence l'homme social, l'écriture le complète.

L'homme qui ne sait pas écrire lit les pensées des autres, mais il ne peut faire lire ses propres pensées; il entend sans avoir la faculté de répondre; il a reçu l'ouïe, mais il lui manque la parole. Ses relations avec les absents se bornent à un éternel monologue dont il est l'auditeur muet ; aucun moyen de faire à son tour ses confidences, d'adresser une question ni de dire ce qu'il veut.

V homme qui ne sait pas écrire se défie en vain des infidélités de sa mémoire, il ne peut fixer, par une note invariable, le souvenir présent ; tout se détruit successivement derrière lui, les dates, les noms, les circonstances, parce qu'il n'a pu rien rattacher à des signes

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précis ; son cerveau ressemble à ces peaux préparées sur lesquelles on écrit pour un instant une phrase ou un chiffre fugitifs; chaque jour y efface le fait de la veille.

L'homme qui ne sait pas écrire ne peut expliquer a un absent l'affaire dont dépend sa fortune ou son honneur; il voudrait en vain faire parvenir à ceux qui gouvernent sa réclamation ou sa plainte ; obligé d'emprunter la main d'un autre homme, il se trouve frappé d'une sorte d'enfance éternelle; c'est un mineur qui ne peut se produire qu'avec le secours d'une tutelle.

L'homme qui ne sait pas écrire ignore l'art de mettre en ordre ses pensées et de les exprimer a-vec brièveté. Accoutumé à la diffusion de la parole improvisée, il n'a jamais pu refaire ses phrases, discuter ses expressions, déplacer ses arguments, étudier enfin cette science du langage qui apprend à tout dire sous la meilleure forme et avec le moins de mots.

Mais l'homme qui sait lire et écrire est comme l'oiseau qui a senti pousser ses deux ailes; le monde lui est ouvert! il a obtenu cette victoire sur l'espace et le

temps que le pasteur demandait à Dieu dans son rêve.

Maintenant tout dépend du bon emploi qu'il fera de ces puissants instruments! — Dans le paradis terrestre, l'arbre de la science était en même temps l'arbre du bien et du mal! — Quiconque saura lire et écrire, pourra certes faillir, mais, du moins, ce ne sera point sans le savoir ; sa faute ne viendra pas de l'ignorance, mais du choix, et il pourra en être légitimement responsable devant les hommes, comme il l'est devant Dieu.

Je réfléchis à cet éloge de l'art de peindre la parole >, et, à ce propos, voilà que le souvenir d'un des plus spirituels tableaux d'Edouard Girardet me revient en mémoire. C'est celui qu'il intitule la Leçon de lecture et dont la reproduction se trouve partout !

Nous sommes en Suisse , à Brientz ; une grand'-mère essaie de faire nommer les lettres de l'alphabet au fils de sa fille ; mais l'enfant s'obstine et ne veut point reconnaître ces si-

gnes abstraits que la tradition savante attribue a Cadraus I La vieille femme, qui a épuisé toutes les formules de l'encouragement et de la tendresse, s'indigne ù la fin. L'entêtement de l'écolier est un parti pris , une révolte évidente : aussi. !e paquet de verges est-il solennellement posé sur la table , et le doigt de la vieille, énergiquement indicatif, ordonne à l'enfant de choisir entre la lettre à nommer ou le châtiment promis. Mais l'enfant , embarrassé, se frotte la tête et hésite. C'est pour lui une question non moins grave que celle posée par Hamlet : To be or not to be (être ou ne pas être).

— Vite , vaurien , répète la grand'mère ! exaspérée ; vite, la lettre ou le fouet!

Ah ! ayez quelque pitié , grand'mère ! Pour N nommer la lettre, il faudrait la voir, et le pau-

vre enfant ne le peut ; car , entre elle et ses yeux, s'élèvent mille images qui la lui cachent aussi complètement que les montagnes vous cachent la vallée voisine.

Et d'abord, grand'mère, il y a le chien du fermier, le brave Oberon , dont Fritz se sert comme d'un cheval, et qui soupire doucement à la porte pour l'appeler.

Il y a l'aubépin planté près du puits, qu'on aperçoit à travers les vitres , et dont les graines rouges sont tour à tour , pour Fritz , des colliers de corail, des bracelets et des couronnes.

Il y a le petit ruisseau que vous entendez gazouiller devant le seuil. Fritz y a lancé trois feuilles de sycomore recourbées en bateau avec une charge de gravier, et il est comme tous les armateurs, il craint pour ses navires!

Tl y a enfin, dans les fentes du vieux mur, des touffes de réséda, dont on sent d'ici le parfum , et que l'enfant s'était promis de cueillir pour vous en faire un bouquet.

Et combien d'autres motifs de distractions encore, grand'mère ! Le vent qui fait gonfler les plis de votre manche , les cris des hirondelles nichées au haut de la cheminée, les mouches bourdonnant dans ce rayon de soleil, les herbes de la douve , les cailloux du chemin 1 Otez tout cela de la mémoire de Fritz , et il verra la lettre, et il la nommera 1

Peut-être l'heure aussi est-elle mal choisie? Laissez son imagination se promener librement au milieu de ces images charmantes. L'enfant arrive dans la vie comme dans un pays inconnu. Pour lui tout est nouveau, tout est curieux. La création paraît à ses yeux ,

comme paraîtrait aux vôtres les merveilles d'un conte de fée. Permettez qu'il la voie, qu'il la sente, qu'il l'écoute ! Hélas I vous avez peut-être aperçu quelquefois une sauterelle méchamment renfermée par des écoliers dans une noix percée ? La pauvrette frissonne , s'agite ; elle ne peut accepter sa prison ; elle aspire au soleil , à l'espace. Eh bien, Fritz lui ressemble , grand'mère , et votre leçon est sa coquille de noix !

Puis , l'enfant a l'instinct de la route dans laquelle on l'engage. Ce premier enseignement, c'est le début de longs efforts, de luttes incessantes et acharnées. Dès qu'il a fait un seul pas dans cette voie, l'enfant n'est plus un enfant , c'est un écolier ; c'est un apprentihomme î

Une mère s'efforçait un jour devant nous

de donner la première leçon de lecture à son fils ; elle lui montrait l'alphabet , lui nommait les caractères imprimés, et voulait lui en faire répéter les noms ; mais l'enfant gardait le silence.

— Dis quelques lettres et tu retourneras au jeu, répétait la mère.

Il secouait la tête.

— Eh bien 1 rien qu'une, reprenait le doux professeur; une seule, la première! Voyons, dis après moi : A.

— Non, murmura l'écolier rétif; c'est surtout A que je ne veux pas dire.

— Pourquoi cela ?

— Parce qu'après A il y a B I

Pour tous, hélas î grands ou petits, doctes ou ignorants, là est, en effet, l'infirmité humaine 1 Après chaque conquête de l'intelli-

gence, il faut en entreprendre une autre, aussi vaste, aussi difficile ; on a beau avancer, se hâter, l'horizon recule à mesure, et l'on arrive parfois à désespérer de cette apparente impuissance d'un atome à la poursuite de l'infini!

télégraphe. — Ce mot est désormais indissolublement lié dans ma pensée au souvenir du capitaine !

Il y a longtemps de cela ; j'habitais encore le grand port de ma province, qu'enveloppent, comme un navire à l'ancre, les longues lames vertes de l'Océan. — Nous suivions ensemble les quais parsemés de canons sans affûts, de vergues désemparées, d'ancres gigantesques. Mon regard errait sur le bassin où flottaient les vaisseaux désarmés, recouverts de leurs toits rougeâtres, les frégates aux mâts élancés, les

corvettes drapées de voiles à demi déployées, les bricks agiles rasant la mer de leurs noires batteries. J'écoutais d'une oreille distraite les confidences du capitaine.

Tl m'avait déjà raconté toutes ses espérances ambitieuses; il en attendait la réalisation d'heure en heure; on avait signé son brevet de commandement ; le télégraphe ne pouvait tarder à l'annoncer 1

Depuis trois jours, il errait sur le port, attendant le bienheureux signal ; mais un brouillard voilait l'horizon et les bras du messager aérien demeuraient immobiles.

Toup à coup mon compagnon pousse un cri.

Une percée lumineuse venait d'ouvrir le ciel ; le télégraphe avait fait un mouvement; ses grandes antennes noires et blanches s'agitaient lentement; les communications étaient réta-

blics ; la nomination du capitaine traversait les airs î

Il s'élança vers la préfecture avec la légèreté d'un élève de marine qui vient de revêtir les aiguillettes. Je voulus l'accompagner, mais il m'eut bientôt laissé en arrière ; à peine si mon œil put le suivre à travers les dédales du grand port.

Gomme il franchissait îa grille, un vieux matelot estropié, près duquel il ne passait jamais sans lui jeter une aumône, s'avança en tendant son chapeau de toile goudronnée, mais le capitaine ne le vit pas ! Un peu plus loin le jet d'une pompe qu'on essayait avait détrempé le sol; il courut à travers la mare fangeuse sans prendre garde à son uniforme souillé de boue. Ses yeux ne quittaient point le télégraphe dont les gestes magiques le fascinaient.

An moment de traverser la grande rue, il heurta l'éventaire d'un faïencier. Au fracas de ses poteries roulant sur le pavé, le marchand sortit en criant; mais le capitaine lui jeta son nom, l'avertit qu'il paierait le dégât, tourna le carrefour et disparut.

Je ne pus le rejoindre qu'un quart d'heure après, au moment où il sortait des bureaux de la préfecture, haletant et désappointé. La dépêche télégraphique n'avait d'autre but que d'ordonner un envoi de fourrage en Algérie!

Au bout de quelques heures l'anecdote était connue de tout le monde, et personne ne manqua d'en rire. — Combien de railleurs pourtant n'étaient point plus sages que mon compagnon ? Ce qu'il avait fait un jour, la p'upart ne le faisaient-ils pas toute leur vie?

Ce télégraphe, dont les signes avaient pré-

cipité les pas du capitaine, ne figurait-il pas bien les trompeuses promesses qui attiraient de loin tous les avides et tous les ambitieux ?

Eux aussi ne couraient-ils point vers le but de leurs désirs sans écouter la voix de la pitié, sans s'inquiéter des souillures, en brisant sur leur passage tout ce qui leur faisait obstacle et ne trouvant, le plus souvent, au bout du chemin, que les déceptions ou le mépris?

Oh 1 si la leçon est perdue pour le plus grand nombre, je tâcherai qu'elle ne le soit point pour moi 1 Que les télégraphes de l'orgueil, de l'avarice, de la sensualité ou de l'ambition s'agitent et m'appellent, je n'en continuerai pas moins à marcher du môme pas ! leurs signaux ne me feront ni oublier le malheureux qui m'implore, ni courir à la corruption ou à la ruine; mais je détournerai les yeux des hori-

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sons trompeurs pour regarder en moi-même ; je m'efforcerai de faire route entre deux sûres compagnes, la modération et la patience, écoutant tour à tour leurs conseils, acceptant leurs consolations et plaignant tout bas les imprudents qui s'élancent vers leurs rêves sans vouloir regarder à leurs pieds.

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