MAURICE BARRES
Dimanche, 2 janvier
Ce soir, le 2 janvier et un dimanche, au retour d'une promenade avec ma mère, je commence à noter sur ce cahier les événements quotidiens de ma vie. Je ne pense pas qu'ils soient désormais moins ordinaires que ceux qui se sont succédé jusqu'ici, mais peut-être trouverai-je à les écrire, et en me forçant à réfléchir ainsi sur eux, l'enseignement qui se cache dans les plus humbles existences. Celle que je mène depuis vingt ans entre mon père et ma mère en cette petite ville où je suis née, n'offrirait sans doute rien d'attachant à qui la considérerait- de l'extérieur ; mais à la vivre presque religieusement heure par heure, elle a mis en moi un grand amour du recueillement et une attention qui trouve à se satisfaire aux moindres circonstances.
Je marquerai donc ici les sentiments qui me naîtront au cours de chaque journée, n'espérant
que m enseigner moi-même, me corriger à mesure, et peut-être encore, plus tard, me donner le plaisir de retrouver sur ces pages où je l'aurai fixé, le reflet d'heures de jeunesse que leur éloignement, la perte de cela même qu'elles auront apporté me feront douces à revivre.
Après deux visites que nous fîmes chez des voisins et le temps se trouvant assez beau, nous sommes sorties, ma mère et moi, comme nous le faisons à peu près chaque dimanche et plus fréquemment dans la belle saison.
Notre promenade nous a menées sur une route montante communément appelée le « chemin nu », parce qu'à mesure qu'elle s'élève les buissons et les arbres qui la bordent se font de plus en plus rares et disparaissent tout à fait à son sommet où le vent du large les empêche de croître. Mais on ne regrette point leur absence, ni même leur ombrage, l'été, car, de ce point culminant, par une sorte de compensation magnifique, on découvre la ville, le fleuve et une étendue considérable de pays. Les lointains étaient aujourd'hui peu visibles à cause de la brume que le soleil sans force ne pouvait entièrement dissiper ; le spectacle s'en trouvait restreint du côté des terres, mais il s'approfondissait vers l'estuaire où la limite entre le ciel et l'eau se trouvant abolie, on eût pu se croire en face de l'infini. D'une déchirure qui s'était produite dans le voile
épais tendu sur le ciel tombait une lumière dorée qui baignait la ville et en faisait la seule place éclairée dans ce vaste tableau d'hiver. D'où nous étions, mieux encore que de ma chambre qui la domine aussi, elle apparaissait en son ensemble, plus dense, et comme massée, dans la crainte des eaux, autour de l'église dont la flèche jaillissait vraiment ainsi qu'une prière, un pressant appel vers le ciel entr'ouvert. L'heure du flot faisait s'en détacher quelques bateaux qui hésitaient avant de prendre le large et s'éloignaient à regret, on eût dit, comme des demeures entraînées par la violence du courant. La voile tendue, leur course devenait plus rapide, leur silhouette s'amenuisait, et ils n'étaient bientôt plus sur le limpide miroir que de blanches âmes glissant dans un pâle azur. Nous les considérions en silence, et la cité elle-même formant, par Teffet de l'éloignement, un promontoire avancé dans le fleuve où la trouée lumineuse de la nue se reflétait, me semblait être la proue d'un vaisseau ancré au bord du ciel.
J'en fis la réflexion à ma mère qui répartit que cette comparaison justiflée par l'apparence ne pouvait par malheur être poussée bien loin, et qu'au lieu de voguer vers Dieu, ce vaisseau qu'il me plaisait de voir en notre ville prenait plutôt le chemin contraire.
— Peut-être, ajouta-t-ellc, l'année ne s'achèvera point que l'église nous soit fermée. Depuis
que ton père n'est plus maire, on n'a guère permis de l'entretenir.
— Hélas, repris-je, considérant toujours la forme étrange de la cité suspendue entre le ciel et le reflet de l'azur dans les eaux calmes, quelle main vigoureuse donnera le coup de barre nécessaire à ramener en bonne voie cette nef égarée hors de la route ancienne... Et que peuvent en cette occurrence de pauvres femmes comme nous?
— Ne perdons pas espoir, répondit assez vivement ma mère. Dieu peut, s'il lui plaît, choisir un enfant pour manifester sa puissance et faire connaître ses volontés à notre endroit. Où qu'il agisse il s'est toujours révélé par les simples, et les plus faibles cœurs suffisent, quand il les anime, à la tâche la moins aisée, aux sacrifices qui coûtent le plus !
— Gomme je m'offrirais volontiers, m'écriai-je, et pour ce qu'il plairait au ciel d'exiger, afin que nous trouvions miséricorde devant lui, que nos querelles cessent et que cette flèche qui garde la ville ne vînt pas à tomber.
Ma mère reprit que rien n'était si désespéré que l'on dût s'offrir en holocauste. Je lui dis encore que, souvent, de la fenêtre de ma chambre, je me plaisais à considérer les toits de la villi comme nous le faisions en ce moment, et à prier sur eux ainsi qu'on prie au chevet d'une personne en danger de mort. Elle m'encouragea dans cette
tâche, pénétrée du pouvoir secret de nos implorations, rappelant que Dieu nous avait lui-même engagés à les lui adresser avec persévérance, et se reposant tout entière sur la valeur de la prière, de cette « arme blanche » qui étend autour de nous un cercle protecteur, et peut sans bruit nous faire l'emporter dans les luttes les plus désespérées.
Peu à peu, les voiles aériens un instant écartés se refermaient au-dessus de nous, le soleil se retirait derrière eux, et son reflet quittait le fleuve dont les eaux reprenaient les teintes lourdes du plomb. Une ombre ennemie descendait sur les choses, la cité redevenait confuse par degrés, et, laissant là nos rêveries, nous nous serrâmes dans nos manteaux et nous pressâmes de revenir vers la ville.
Quelques fenêtres dont les volets n'étaient pas
encore tirés laissaient voir, dans la clarté de la
lampe, un intérieur, des fronts penchés. La plupart
des maisons étaient closes ; la nôtre aussi semblait
dormir quand nous l'aperçûmes au fond de la place
et dans l'ombre de l'église à laquelle elle s'appuie ;
mais une lumière brillait en haut des volets du
rez-de-chaussée, et nous entrâmes avec bonheur.
A présent, le feu brûle doucement, la lampe
éclaire la petite table où j'écris, dans la pièce où
nous nous tenons d'habitude et qui sert aussi de
salle â manger. Ma mère est assise dans le grand
fauteuil au coin de la cheminée, et je vois ses
mains longues, et surprises d'être oisives, se caresser l'une l'autre distraitement ; un livre est fermé sur ses genoux, son visage un peu pâle a sa belle expression accoutumée de sérénité, de recueillement. Elle m'a demandé tout à l'heure : « A qui écris-tu? » J'ai répondu en souriant : « A moi-même. »
Elle a souri aussi en disant : « Te voilà comme cette bonne demoiselle de Guérin. Mais, Lucile, a-t-on besoin à vingt ans d'un confident aussi sérieux que paraît devoir l'être ce gros cahier vert?... Et que trouveras-tu donc à y mettre? »
J'ai répondu que je pensais avoir pas mal de choses à écrire, et que mademoiselle de Guérin m'avait ouvert les yeux et le cœur.
Il est vrai que j'ai commencé de lire, ces joursci, le journal de cette pieuse fille, et que je lui dois de mieux voir êtres et choses autour de moi, de mieux apprécier, pour humble et monotone qu'elle soit, la vie que je mène, et d'y trouver, dans la platitude apparente des heures, ces mille petits bonheurs dont se tissent à notre insu les jours silencieux que rien ne trouble ou ne menace. A voir le regret si souvent exprimé par mademoiselle de Guérin du malheur qu'elle eut, tout enfant, de perdre sa mère, j'ai saisi plus exactement la profondeur de l'amour que je porte à la mienne, et l'infmie faveur qui m'est faite de la garder auprès de moi. J'ai de ma mère, sur la
table de ma chambre, une photographie que j'aime bien et qui la montre, à peu près à l'âge où je suis, jeune fille à coiffure haute, au fin visage de qui deux boucles longues qui l'encadrent ajoutent un charme déjà suranné. Cette image date de l'époque où elle hésitait à choisir entre l'état religieux vers lequel elle se sentait appelée, mais dont l'éloignait sa faiblesse physique, et celui de mariage à quoi la demande que mon père avait faite de sa main l'obligeait de penser. Le débat prit du temps, et le respect qu'en eut mon père fut ce qui la toucha le mieux et la décida à l'accepter pour époux. Depuis, sa vie s'est raisonnablement partagée, malgré une santé délicate, entre ses devoirs religieux et ménagers, avec, toutefois, ces dernières années, un souci du lendemain dont sa confiance en Dieu n'arrive pas sans peine à triompher. Elle ne s'explique pas avec moi sur ce point, mais je devine aisément le cours de ses pensées et voudrais pouvoir, à certaines heures, alléger son esprit des tourments que j'y sens naître et dans lesquels je crains que mon avenir ne soit pour beaucoup. Plus d'années qu'il n'en est passé en réalité sembleraient séparer le joli visage que je me plais à considérer chaque jour dans ma chambre, de celui que je pourrais voir en levant les yeux. Mais combien le cher masque vieilli parle mieux à mon cœur que toute la grâce de cette jeune fille, et quel prix ne sera pas celui de ces rides, quelque jour, devant Dieu? Sans être
grande, ma mère paraît telle à cause de son buste mince, et d'une taille longue et portée en arrière qui donne à sa démarche quelque chose de majestueux. Sa figure éclairée d'un front haut et d'une expression ordinairement paisible, s'égaie volontiers, comme celle des personnes qui ont su garder toute sa fraîcheur à leur âme ; elle aime d'ailleurs plaisanter, bien qu'avec une extrême retenue. Elle porte dans la maison, à cause des refroidissements auxquels elle est sujette et des terribles maux de tête qui en résultent, un nœud de dentelle noire qui cache en partie ses cheveux, et paraît être l'effet d'une naturelle coquetterie plutôt qu'une précaution de santé. Ses regards sont peut-être un peu distraits par suite d'une grande intensité dévie intérieure, mais ils s'adoucissent dès que leur attention est sollicitée, et se mouillent aisément si le cœur s'intéresse. Il y a enfin en ma mère une chose admirable et parfaite qui est la beauté de ses mains, les plus tendres, les plus sensibles que je sache, et dont je ne puis m'empêcher de parler ici parce qu'elles font pour moi partie de sa physionomie. Un portrait d'elle ne serait pas complet s'il ne les contenait pas, et ne les montrait pas vivantes, tant elles ajoutent par leur muette expression à ce qui se peint de ses sentiments sur son visage. Soit qu'elle les élève pour les joindre au récit d'un événement qui la touche, soit qu'elles s'unissent au moment de la prière, se tendent pour accueillir, ou porter se-
cours à quelque misère, elles semblent contenir en elles une partie de son âme et former le siège Je son exquise bonté. Leur mystérieuse vertu apaisait ma lièvre lorsqu'elles se posaient sur mon front d'enfant malade et en pleurs, et le sommeil m'était plus doux si je pouvais l'attendre en les tenant dans les miennes ainsi que deux inestimables présents. Elles ont ma confiance, et je ne pense pas qu'il y ait jamais dans ma vie de larmes qu'elles ne sachent essuyer ; en mon âme de blessure assez secrète qu'elles n'y apportent le baume et le plus parfait apaisement.
Zélida vient d'entrer pour dresser le couvert, il me faut me lever pour l'aider à tendre la nappe. Ma mère lui a demandé de prévenir mon père de notre retowr, elle nous a rappelé que, contrairement à l'habitude qu'il a de s'enfermer dans son cabinet, le dimanche, aiin de s'y occuper à des travaux de son choix, il est sorti après quatre heures pour se rendre chez les Ongrand, amis voisins de notre vignoble des Pierrières, qui vivent sur leurs terres et à qui il devait, en effet, aller présenter ses vœux.
J'ai déjà la pudeur du peu que je viens de confier à ces pages, et je vais serrer mon cahier en le quittant pour diner.
Même soir.
C'est dans ma chambre où je me suis retirée que je continue d'écrire avec une ardeur qui me surprend, et le plaisir qu'on a de se confier à une amie. La soirée s'est achevée devant le feu. Mon père a parlé de sa visite de cet après-midi aux Ongrand, de nos vignes, et supputé le peu que rapportera la dernière vendange. Cependant les dépenses commencent déjà pour la récolte de l'année. Ma mère l'écoutait dans un silence fait des préoccupations que je devine. Ils ont connu tous deux l'époque prospère du pays, où la vigne qui en est l'unique culture, plus rare et encore saine, donnait, sans presque exiger de soins, un vin qui se vendait cher. Peu à peu la campagne entière divisée en quadrilatères, plantée de ceps et d'échalas, a pris l'aspect hostile qu'on lui voit à cette heure ; le plus petit paysan eut sa vigne, chacun transforma ses champs... Brusquement le mal est venu sur tout cela, et sous mille formes, et le pays n'a plus rien par où se relever.
A ces tristesses s'ajoutent celles que nous donne le spectacle d'une ville troublée, où la moitié des habitants s'insurge contre les croyances et les lois religieuses respectées de tout temps ; où l'on voit déserte et fermée la maison dans laquelle
se formèrent plus de cinq générations de chrétiennes ; où l'hôpital lui-même et ses Sœurs dévouées sont menacés ; où l'église, enfin, enlevée à ses prêtres, est aux mains de gens qui négligent d'en assurer l'entretien. Un tel état de choses n'est pas sans émouvoir la plupart des nôtres, mais on ne trouve pas dans leur parti la cohésion qui existe au camp de nos adversaires, et chacun s'aveugle si bien dans le soin de sa fortune personnelle, que le souci des biens temporels semble anéantir chez beaucoup ici les préoccupations qui, à mes yeux, devraient passer avant toute autre.
Je ne sais ce qu'il adviendra de la situation présente, mais, s'il en est partout comme dans notre ville, je vois « une grande pitié au royaume de France », et je donnerais beaucoup pour qu'il en fût autrement.
Mon père a dit encore avoir aperçu Aymon Lheureux, qui l'a salué poliment et portait cette boîte à couleurs sans laquelle on ne le rencontre guère maintenant. J'ai pensé à nos bonnes journées d'enfance, à cette amitié si douce qui nous liait, et regretté que le désaccord soit venu entre nos familles. La conversation a cessé. Zélida est entrée afin de ranger quelque vaisselle ; ma mère en a profité pour lui faire allumer les lampes, et après les baisers du soir chacun s'est retiré.
La maison doit s'être tout à fait endormie ; je continue seule à veiller, dans cette chambre haute
de notre demeure. Peut-être ma lumière est-elle la dernière qui brille dans la ville où l'on se couche tôt. Sous la lune incertaine se glissant de côté au sein des nues qu'elle argenté, les toits étaient, tout à l'heure, d'épais talus d'ombre à peine bleutée. Dans le calme profond qui les environne une demie a tinté avec l'éclat d'un lien tendu que l'on rompt. Et maintenant dix heures sonnent... J'écoute, un à un, gravement, tomber les coups dans le silence nocturne de la nouvelle année ; ils emplissent les rues et bourdonnent aux carreaux... Quel est leur message?... Mon feu s'éteint, rien ne bruit plus sur la petite ville.
Voyez-la, ô mon Dieu, toute paisible, étagéeau bord du grand fleuve où vous l'avez voulue ; ceinte, et comme défendue au loin par ses champs plantés de ceps bas, hérissés de piquets ; ne souffrez pas que la discorde, que la misère viennent sur elle ; bannissez-en l'impiété ; éloignez l'insecte nuisible aux racines et aux fruits ; donnez chaque année une belle récolte à ceux qui peinent pour l'obtenir. Que votre miséricorde descende sur nous ; qu'elle descende aussi sur l'autre cité de pierres où reposent tant des nôtres, où chaque étroite maison porte votre croix ; sur l'enclos bénit d'où le silence qui s'y retire pendant le jour, semble dès le crépuscule s'élever et s'épandre sur la ville sommeillante, comme pour faire plus profonde notre communion avec les morts.
Voyez l'église menacée, les toits penchés; bénissez ceux où l'on souffre ; celui d'Aymon et de sa mère ; le nôtre, gardez-le du malheur ; conservez-y, Seigneur, les êtres qu'il abrite : mon père, ma mère, l'humble femme qui nous sert. Gardezmoi, moi qui vous prie, et que la nuit qui passe n'apporte ici que le repos quotidien.
Mercredi, 5 janvier.
Nous avons eu, aujourd'hui, la visite de madame Ongrand qui était vêtue de la traditionnelle robe de soie à ornement de jais dont la sombre parure charge son buste épais. Elle est forte et d'aspect assez ordinaire, mais ma mère se plaît à louer en elle une grande sûreté de jugement. Elle voit d'un coup, à ce moment de l'année, les rares familles qui ont gardé assez de terre pour en retirer quelque mérite à ses yeux; souffrant d'un asthme et se déplaçant difficilement, elle ne sort guère ensuite que le dimanche pour entendre la messe où elle se fait porter en voiture ; elle quitte habituellement l'église pendant les dernières prières. Les Ongrand possèdent, sinon la plus vaste, du moins la meilleure propriété de la région, et le vin qu'ils en retirent est classé comme premier cru. Ils se consacrent tout entiers au soin de leur propriété, et M. Ongrand avec une ardeur telle que, pour n'en rien distraire, il a re-
fusé comme mon père les honneurs municipaux qu'il pouvait, il me semble, aisément accepter avant que les choses ne tournent si mal pour nous. Mais il ne vit que dans le désir d'accroître ses biens et de les faire fructifier. De fait, toute terre qu'il acquiert prend dans ses mains une fécondité nouvelle, paraît soudain s'alimenter à la sève abondante du domaine auquel elle se rattache, et, au bout de deux ou trois vendanges, ne se différencie en rien des pièces attenantes si ce n'est par un excès de rendement.
En regardant notre visiteuse bien assise dans son fauteuil, en face de ma mère qu'elle écoutait avec calme, je me rappelais la légende de famille qui veut que la mère de madame Ongrand ait rêvé d'épouser mon grand-oncle Joséphin qu'on I lui refusa comme parti sans avoir. Celui-ci, ce- ' pendant, marié ailleurs, ne tardait pas à se tailler ! sa part dans le pays. Champ par champ, il gagnait 'le pied de la colline des Pierrières, lançait ses ! vignes à l'assaut des pentes caillouteuses, et, quittant sa maison de la ville, faisait construire au 'centre et sommet de son bien une demeure à toit (l'ardoise que son fermier appelait le « Château ». La Grand'Font, domaine des Ongrand, n'était plus qu'à quelques « journaux » des Pierrières; l'oncle Joséphin aimait à la regarder de haut, les soirs d'été, en fumant devant sa porte. Les acquisitions faites par les Ongrand ont, depuis, relié fies deux propriétés, et nos voisins sollicitent inlas-
sablement, pour s'arrondir de ce côté-là, la cession d'une pièce dite de la « Croisette » dépendant des Pierrières et que mon père refuse de se laisser acheter.
Madame Ongrand, qui n'est point sans orgueil de sa prospérité mais sait n'en pas faire étalage, s'est pourtant montrée plus loquace que d'habitude et nous a longuement parlé de la science viticole de son mari, de l'étendue de ses terres, de la valeur des dernières récoltes, n'interrompant l'éloge de ses biens que pour entreprendre celui de son fils dont elle vanta les qualités de cœur, et qui n'a que le tort, à ses yeux, de s'attarder dans l'état de célibataire d'où elle souhaiterait le voir sortir maintenant qu'il va sur la trentaine. En attendant, il seconde admirablement son père à l'école duquel il ne peut manquer de devenir luimême un maître-viticulteur. Elle n'a pas négligé de nous rappeler le degré d'instruction où l'ont élevé ses classes, qu'il a faites entièrement au collège de notre ville, et deux années d'études libres dans diverses Facultés du chef-lieu où il a pu acquérir, en Droit notamment, des connaissances utiles; nous savons, d'autre part, que M. Ongrand tire de cela toute la vanité que les pères peu lettrés ont accoutumé de concevoir à propos de la science qu'ils font donner à leurs rejetons. Cette bien excusable louange maternelle s'est élevée à un tel degré qu'elle pourrait avoir fait naître dans l'esprit de ma mère
une arrière-pensée à laquelle j'étais loin de m'attendre, malgré le sourire que je lui vis après le départ de notre visiteuse. Cependant, les quelques mots que j'ai surpris ce soir en entrant dans la salle à manger ne peuvent me laisser aucun doute, et on suppose évidemment que la visite d'aujourd'hui ne serait qu'une démarche préliminaire au sujet d'un mariage où je serais intéressée, et par lequel notre terre des Pierrières qui doit former ma dot se verrait ajoutée au domaine de la Grand'Font. Celui-ci serait dès lors en étendue comme en valeur productive le premier dans le pays.
L'idée qui ne m'était jamais venue d'être la femme de Christophe Ongrand ne me tente point; je le connais peu; et mon étonnement est vif d'avoir vu le plaisir avec lequel mes parents semblent envisager ce projet. Ils ont paru tous deux plongés dans de grandes réflexions tout le reste de la soirée, et le même sourire que ma mère avait laissé paraître au départ de madame Ongrand a de nouveau passé sur ses lèvres. Pour ma part, l'idée qui leur vient ne me troublera guère ; je crois peu d'ailleurs aux intentions que l'on prête à la visiteuse d'aujourd'hui.
M. le curé est entré dans la soirée se chauffer c\ notre feu et nous offrir ses vœux de bonne année. 11 revenait à pied de voir, dans une commune assez éloignée, un de ses confrères qu'il savait souffrant. Sa bonne humeur qu'entre-
tient une santé parfaite, toute sa personne mûre et sage donnent confiance; on sent que la paix est avec lui. Malgré la saison, il essuie par habitude son crâne tondu ras, d'un ample mouchoir jaune à l'odeur de tabac : il prise, et masse longtemps entre ses doigts la pincée de poudre noire qu'il aspire enfin, tout d'un coup, avec un bruit suivi d'une satisfaction visible. Ses yeux abrités de lunettes sont restés jeunes comme sa face ronde, mais ils sont facilement graves, et la prière leur donne une sérénité que je n'ai vue qu'à eux. Certains lui reprochent son manque d'éloquence et le terre à terre de ses avis spirituels; ma mère reconnaît cependant à ceux-ci une réelle valeur pratique, et prétend trouver dans la direction qu'elle lui demande un enseignement très précieux. Pour la première fois depuis bien longtemps, je l'ai vu manifester ce soir une vive inquiétude et nous avouer un peu de fatigue ; les démarches qu'il avait tentées avec l'aide de je ne sais quel personnage influent du chef-lieu, pour obtenir que notre église fût restaurée en considération de l'intérêt qu'offre son architecture, — à défaut d'une autre raison qui eût chance de valoir, — ne paraissent pas devoir aboutir. 11 y aurait cependant à Saint-Sauveur, à ce que dit mon père, et en dépit de la quasi-réédification qui suivit les guerres de religion, d'intéressants vestiges du, monument primitif dont des parties assez impor tantes, notamment dans le choeur, auraien
échappé à la torche et à la pioche des huguenots.
Ces merveilles ne sont point sans doute assez considérables pour que soit conservé le temple où elles se trouvent, et M. le curé, pensant à l'avenir, nous a soumis l'idée d'une quête qu'il compte faire parmi les familles de la paroisse afin d'assurer par cette ressource l'entretien nécessaire chaque année, et dont la commune refuse de se charger. Nous l'avons vivement engagé à réaliser ce projet, et nous sommes inscrites pour une somme, hélas 1 bien inférieure à celle que nous rêverions de donner.
Il a dit encore la douleur quotidienne que lui donnent la vue du couvent vide, la pensée qu'il est presque seul dans la commune à jeter le bon grain, et le fait que la plupart de nos jeunes filles quittent leur foyer pour aller chercher au cheflieu l'enseignement qu'elles ne trouvent plus dans la ville. Il nous a demandé d'unir nos prières aux siennes pour le retour d'un état de choses moins déplorable.
— Nous n'y manquons point! me suis-je écriée, mais que doit penser notre Père céleste d'enfants qui laissent périr sa demeure et n'auront bientôt plus d'asile à lui offrir sur la terre dans la grande bonté qu'il a d'y descendre tous les jours pour notre salut!
Nous voyant un peu contristées de ses réflexions et de son propre abattement, il a profité de mon exclamation pour se reprendre.
— Eh là! a-t-il fait en soulevant ses bras, il n'y a point lieu de se désespérer de la sorte. S'il faut fermer l'église, nous prierons dans les granges, et nous y ramasserons de quoi bâtir une cathédrale. Le diable, au fond, n'est qu'une bête, et son méchant jeu tourne toujours contre lui.
Il s'est levé là-dessus, offrant de son tabac à mon père qui était rentré tandis qu'il parlait, et qui lui a objecté que, pour tentantes qu'elles lui parussent, les granges seraient loin d'assurer aux fidèles un lieu de recueillement très favorable, et qu'il était à souhaiter que notre nef à demi romane continuât de les abriter.
— Monsieur Hervaux, vous e-tes-un-ar-tis-te, a-t-il répondu en détachant les syllabes et faisant une menace plaisante de l'index. On peut prier partout, et Notre-Seigneur est né dans une étable. D'ailleurs, le jour où vous avez cessé d'être maire, je me suis demandé pour combien de mois j'allais être votre curé.
— Il y a trois ans de cela, et vous le demeurez encore, a répondu mon père.
— Votre remplaçant, maître Artiguelongae, n'a pas perdu son temps, puisque sans qu'il ait bougé pied ni patte, l'église se chargera bientôt elle-même de me mettre dehors... A l'heure actuelle, je n'ai d'espoir qu'en la candidature de , M. Ongrand. ^
Mon père a hoché la tête avec inquiétude. M. Ongrand déj à sollicité, et jouissant d'une popu-
larité qui manque à mon père, a, pour se déro- Iter, allégué le soin de ses terres et le besoin de
y donner tout entier afin de conserver le rendement qu'il est arrivé à leur faire atteindre. Notre jiarti, cependant, découragé par la défection du plus autorisé à le gouverner, a laissé l'emporter le candidat de la basse-ville, le courtier Artiguelongue, un étranger venu s'enrichir ici dans le commerce de nos vins, et nous savons, depuis trois ans, ce que cette faiblesse nous cause d'ennuis. Puisse la leçon être profitable et nous valoir, l'année prochaine, une élection plus en rapport avec nos désirs.
C'est en exprimant ce vœu que M. le curé nous a quittés, heureux d'avoir retrouvé sa bonhomie et de nous croire rassurés par sa propre confiance.
Jeudi.
Je ne sais comment j'en suis venue ce malin à parler avec ma mère de madame Lheureux, son amie de pension que nous ne voyons plus, malheureusement, aujourd'hui. J'ai rappelé ces dimanches d'autrefois où, la retrouvant au sortir des vêpres, nous l'accompagnions jusque chez elle. Sa maison basse et longue, au fond d'un jardin feuillu que divise une pelouse ornée de fleurs, est une des dernières de la ville et touche les champs. Elle m'y invitait à partager le goûter de son fils et, tandis que nos mères causaient sous les arbres, mon petit camarade et moi nous menions de paisibles jeux à leurs pieds.
Du moins étaient-ils tels lorsque quelque éclat soudain n'en venait pas troubler le cours. Aymon était à cette époque un singulier enfant au profond regard, volontaire ou très tendre, suivant ce qu'il jugeait le plus propre à le servir, de la violence ou de la douceur, dans la prompte satis-
faction de son désir. Parfois détaché jusqu'à 1 rindifférence, arrêtant sur vous un œil qui semblait ne point vous connaître, il passait des heures en rêveries indolentes dont on ne pouvait savoir I l'objet; à d'autres moments, au contraire, il se laissait entraîner pour des raisons indiscernables à de brusques colères ou à des emportements joyeux qui m'effrayaient presque également. Le plus souvent, toutefois, si nous quittions nos mères que leur amitié ancienne et d'intarissables souvenirs détournaient de nous, c'était pour suivre en nous donnant la main les allées humides dont la senteur de buis me semblait le parfum même du Dimanche. Les fusains lustrés nous frôlaient de leurs feuilles fraîches. Au sein d'un massif où les arbustes grandis la dérobaient presque, était une Diane de pierre dont un côté se trouvait mangé de mousse, et qui élevait un trait aigu dans sa main verdie. iVous écartions les branches pour l'approcher et chercher autour d'elle, en automne, les beaux marrons d'Inde qui tombaient du grand arbre dont elle était abritée. Aymon en faisait des colliers, et encore des rênes que je liais à ses bras pour courir derrière lui dans le jardin. On les suspendait ensuite dans le vestibule où nous les retrouvions le dimanche suivant. J'allais volontiers les y prendre pour m'attarder à regarder des armes sauvages fixées au mur, et les œufs d'autruche qui pendaient dans leur bourse de soie à
gland rouge. Je considérais ces choses étranges et les rattachais en pensée au souvenir de M. Lheureux, qui les avait rapportées de ses voyages, et dont je possédais dans mon paroissien la photographie mortuaire. Sa tête coiffée d'une casquette galonnée occupait un petit cadre noir au milieu de la carte, sur laquelle on lisait :
Souvenez-vous dans vos prières
de
Jean-Théotime-Homelien LHEUREUX
Capitaine au long cours, perdu en mer le...
en vue du cap de Bonne-Espérance .
Je savais en outre que son vaisseau se nommait La Jeune Emilie, et que l'équipage entier avait péri. Le saloa lui-même était garni de bibelots exotiques; de lourdes soies brochées en recouvraient les fauteuils; des potiches à personnages ornaient la cheminée, avec, chacune, un éventail de paille dans leur col évasé. J'aurais aimé y pénétrer lors de nos visites, mais nos mères s'arrêtaient volontiers sous les ombrages ou dans une pièce plus intime où madame Lheureux préférait se tenir. Je n'osais demander à Aymon de m'y conduire.
Je le craignais, bien que je fusse l'aînée, tant le souvenir d'une de ses colères dont j'avais été témoin m'affectait. 11 était allé, ce jour-là, jusqu'à
lever la main sur sa mère qui l'avait légèrement frappé à la suite d'une désobéissance trop grande ; mais il était tombé tout aussitôt dans un repentir si violent qu'il mordait la main coupable. C'est en vain que ma mère essayait de l'apaiser et l'assurait du pardon que, devant son désespoir, madame Lheureux ne lui avait pas fait attendre ; rien n'y faisait, et, ses larmes taries, il demeurait accablé. Je parvins pourtant à obtenir qu'il me suivît derrière la maison et jouât un peu. Il le fit bientôt avec une telle frénésie que je le vis tout à coup rouler sur le sol de la cour, et donner de la tète sur une auge de pierre où de l'eau séjournait pour l'usage des servantes. Je fis un cri et j'accourus comme il se relevait, le front meurtri et taché de sang. J'étais bouleversée mais, lui souriait, enfin délivré de son remords par cette manière d'expiation, peut-être volontaire, et refusa de se laisser conduire devant sa mère à qui je voulais le mener. Je dus moi-même laver sa plaie avec l'eau du bassin, et la bander de mon mouchoir souillé du sang qui agglutinait ses cheveux... Huit années ont passé depuis, mais je crois ressentir encore l'attendrissement qui me saisit soudain, cependant qu'assise sur la margelle j'accomplissais ma charitable besogne; je me souviens même que, sous l'empire d'une très douce émotion, je ne pus m'empêcher d'appuyer mes lèvres sur ce front têtu, tout humide de sa blessure. Je me rappelle aussi qu'un jour, pour me
â8 LA MAISON SUR LA RIVE
dérober à ses recherches au cours d'une partie de cache-cache, j'avisai un rideau de vigne vierge tapissant un mur des communs, et que, le soulevant, je me glissai entre son feuillage et la muraille qu'il recouvrait. Ce devait être en septembre ; les feuilles empourprées se détachaient au seul contact de la main. Je me tins coite et j'entendis bientôt mon petit camarade se diriger de mon côté. Il s'approcha et je pus craindre un instant d'être saisie, mais je le vis s'arrêter et regarder au loin. J'écartai les longues lianes ; le bruit qu'elles firent ne troubla pas Aymon qui me dit seulement à voix basse : « Comme le couchant est beau! » Le soleil déclinant, en effet, se montrait entre les deux cyprès de l'entrée qui paraissaient le contempler aussi.
Nous restâmes l'un près de l'autre et sans plus songer à jouer, regardant l'astre descendre lentement vers le fleuve qui s'embrasait à son approche; il parut y tremper son disque puis y entra tout entier, ne laissant après soi qu'une teinte orangée qui s'affaiblit rapidement. Aymon, dont le regard devenait très doux, ne semblait pouvoir détacher les yeux de ce spectacle... et moi, muette auprès de lui, je ne voyais plus que les deux cyprès immobiles dont la forme aiguë se faisait de plus en plus sombre sur le ciel.
J'ai encore présente à la mémoire l'impression de tristesse que je rapportai à la maison ce soirlà. D'autres fois, il ne pouvait supporter l'idée
que je fusse emmenée; il voulait qu'on me gardât à dîner et que sa demeure devînt la mienne :
— Je serrerai si fort ta main quand tu partiras, me disait-il, qu'il faudra bien que tu restes.
Il m'embrassait tout le jour et m'appelait sa chère petite sœur. Mais il m'oubliait d'une semaine à l'autre, et quand le dimanche suivant je revenais, encore émue au souvenir de ses amitiés, et prête à les lui rendre, nous le trouvions boudeur, ou fâché d'on ne savait quoi et, le regard froid qu'il posait sur moi retenant mon élan, je redevenais timide avec lui. Quelle place il a tenue dans mon enfance! Sans doute, malgré le chagrin que j'en eus, la rupture qui s'est faite entre nos parents fut-elle providentielle; peutêtre mon amitié serait-elle devenue de l'amour, bien qu'il soit le plus jeune; à moins que cette considération-là m'eût retenue de me laisser aller à des sentiments trop vifs pour lui.
Mon père est rentré tôt pour déjeuner, et le brouillard qui l'avait ramené ne se dissipant guère, il est demeuré avec nous tout l'après-midi, et nous a lu quelques pages bien intéressantes qu'il a récemment écrites sur la fondation de notre ville, l'origine de son église, l'édification de celie-ci et le premier défrichement de notre contrée, alors couverte de forêts, par de pieux bénédictins venus au ix® siècle fonder un monastère sur nos rives.
Notre demeure ne serait elle-même, paraît-il, que l'ancien presbytère acquis par notre aïeul sous la Révolution. Une fenêtre ogivale, et maintenant murée, dont le dessin se voit encore dans le cabinet attenant à la chambre de ma mère, ouvrait sur la nef mitoyenne, et permettait, sans sortir de chez soi, de suivre les offices. De toute façon, la maison fut l'une des premières qui se groupèrent autour des bâtiments religieux sur le plateau où est située la haute- ville. A la base de celui-ci, un quartier plus récent, et pour ainsi dire sorti du fleuve, abrite une population de gabariers et de marchands vivant de notre commerce et du transport des récolles de nos propriétés au chef-lieu.
Des voies en pente assez rapide relient les deux quartiers entre lesquels règne une fâcheuse mésentente depuis que les maladies de la vigne, l'affaiblissement de production qui en résulte, en même temps que la concurrence faite au transport fluvial par l'établissement d'un chemin de fer, anéantissent à demi le mouvement et les ressources de la basse-ville. Cette hostilité se manifeste principalement dans l'administration de la cité où sont de moitié environ, et pour notre malheur, des hommes élus par les gens du port. Ce sont ceux qui, sachant où nous atteindre, refusent aux besoins de notre culte les subsides nécessaires, et laissent dans le dénûment nos prêtres et l'église trop mollement défendus, il
faut bien le reconnaître, par les représentants de notre parti.
Aussi les habitants des deux quartiers ne se mêlent-ils guère, si ce n'est le samedi, à Toccasion du marché qui se tient sur le port, et où nous nous rendons pour y acheter les provisions de la semaine. Il m'arrive encore de descendre, le dimanche ou les soirs d'été, avec ma mère qui aime le bord de l'eau et la fraîcheur qu'on y trouve ; mais nos promenades ont lieu aussi dans la campagne dont je préfère la vue à celle du fleuve trop vaste à mon gré, et si monotone lorsque des bateaux n'y passent pas.
Je le contemple volontiers de ma chambre élevée d'où on le découvre dans une grande étendue : ce qu'on aperçoit alors de la ville sise à son bord et des îles qu'on domine lui ajoute une vie qui lui manque lorsqu'on le considère de trop près. Le ciel occupe seul le reste du cadre, et se reflète à certains jours si exactement dans les eaux, que la ligne effilée de l'autre rive a l'air tracée dans l'espace et que l'estuaire semble s'ouvrir sur le vide vertigineux. Les bateaux y passent suspendus, on dirait, dans les airs par la seule vertu de leur voile, et dans un plan supérieur à celui des maisons. Je me rappelle le ravissement qu'ils me donnaient autrefois à les voir surgir de l'horizon, comme dans les ligures illustrant les géographies à l'endroit où est démontrée la rotondité de la terre. Je les regardais
s'avancer noblement vers le port, glissant sur l'azur reflété par le fleuve, au-dessus des toits qui semblaient les attendre, leur ménager un appui sur leur pente, et que j'imaginais être euxmêmes d'anciennes coques échouées là et retournées par les hommes en quête d'un abri. Avec les nefs, tout là-bas, naissent aussi les nuages, autres vaisseaux aériens. C'est de ce côté que s'ouvre l'église, de ce côté que s'orientent les tombes, et nos morts dorment tournés vers l'Occident, comme si, au jour de sa gloire, le Christ dût apparaître sortant de la mer et marchant sur les flots.
Samedi, 10 janvier.
J'aime notre vie retirée et comme engourdie de ces jours-ci, dans la maison aux murs épais que l'hiver rend plus sourde et autour de laquelle se tend, se défait, et se tisse de nouveau la cotonneuse enveloppe du brouillard. Un jour fumeux régnait ce matin, qui nous a forcées d'allumer les lampes ; c'est à leur lueur que j'ai achevé en cette semaine d'Epiphanie, époque des présents, la nappe d'autel promise à notre église. Comme je terminais ma besogne la neige est tombée, et, par la fenêtre, nous avons vu la place recouverte d'une nappe qui semblait le prolongement merveilleux de celle que je tenais. Blancheur céleste, sans tristesse, qui transfigure plus qu'elle ne charge la terre, les branches et les toits. Notre horizon restreint du rez-de-chaussée en prenait un aspect étrange, et, les lampes éteintes, la pièce s'en trouvait, de nouveau, éclairée intérieurement. La journée grise et brumeuse a passé
sans qu'on voie le soleil. Nous sommes restées à travailler maman et moi dans la salle à manger. Les rares passants se distinguaient à peine ; tous avaient le même air d'ombres affairées obéissant à quelque appel secret. Le crépuscule est venu dès quatre heures ; la petite boutique de mercerie, en contre-bas de la place, s'est éclairée; Zélida est entrée pour nous donner de la lumière, tirer les volets, relever le feu et s'installer auprès de nous, en déclarant que « ces journées où l'on ne voit pas à deux pas devant soi lui mettaient la mort dans l'âme, et qu'elle avait besoin de se refaire en notre société )). Elle a gardé les habitudes familières contractées au service de ma grand'mère chez qui elle était entrée jeune, et à la mort de laquelle nous la prîmes avec nous. Ma mère sourit à ses réflexions parfois intempestives pour ce qu'elles lui rappellent du foyer de ses parents, et parce qu'elles expriment, bien que de façon rustique, un véritable attachement à notre famille.
Ma mère se repose de coudre en lisant ses Heures ; Zélida qui a pris de quoi tricoter se lèvera bientôt pour tisonner ou aller voir à sa cuisine. J'ai ouvert l'album de photographies afin d'y regarder d'anciens portraits, et, notamment, ceux de mon père de qui je voudrais parler ici.
Je trouve en première page mon arrière-grand'mère Clémence, « épouse Hervaux, née Pommier », ainsi qu'il est écrit au revers de la carte.
Elle porte le bonnet empesé et le chàle ; une chaîne d'or, présent de ses noces, pend de son col jusqu'à ses mains croisées ; son regard est grave, sa face austère à cause de lèvres minces, faites au silence, et comme repliées sur un douloureux secret. C'est elle qui, déjà veuve, et sans grandes ressources, sauva nos biens à l'époque du fléau qui dévasta le vignoble, en replantant pied par pied les vignes attaquées par le phylloxéra, et sut donner ainsi le plus salutaire exemple de persévérance, de fermeté dans un pays où le désespoir amenait partout le suicide et la folie. Il reste d'elle quelques mots qui peignent au vif son âme un peu rigide que le malheur n'avait pu attendrir. Elle professait cette opinion et l'offrait en consolation ordinaire, que nous ne sommes pas sur la terre pour y être heureux, et que nous devons bénir l'épreuve envoyée par Dieu à ceux-là seuls qu'il a dessein d'élever aux vertus les plus hautes. Pourtant, au chevet de mon grand-père, son fils aîné, qu'elle pensa perdre au cours d'une maladie grave, la seule qu'il lit jamais, elle en vint à dire que, décidément, la mort aurait été sa plus rude ennemie si la difficulté qu'elle rencontrait à se résigner aux volontés de la Providence ne lui donnait un souci plus terrible encore. Sa grande douleur avait été de voir s'éteindre de bonne heure — àme tendre et tôt lassée que la sévérité de mon grand-père accablait, — la belle-fille qu'elle chérissait, et des
mains de laquelle elle avait reçu pour le mener à l'âge d'homme l'enfant inquiet qui est devenu mon père. C'est de celui-ci que je voudrais parler, c'est lui que je vais tenter de peindre en pied comme je l'ai d'abord fait de ma mère au seuil de ce cahier où je ne sais encore ce que j'écrirai, mais aux premières pages duquel, s'il doit jamais contenir le récit de ma vie, je souhaiterais que présidassent les chères figures de ceux à qui je dois le jour.
Parmi les photographies de mou père, j'aime beaucoup celles qui le montrent en uniforme de collège ou grand jeune homme d'après la guerre, à Paris, l'air vif, ses cheveux bruns taillés en frange sur le front, et vêtu avec tout le soin qu'on prend ordinairement de sa parure à cet âge-là. Il eût volontiers, je crois, vécu à la capitale et ne serait pas venu s'établir ici sans le désir qu'en marqua mon grand-père. Mais celui-ci, dans la crainte qu'un trop long séjour hors de chez lui détachât son fils de la famille et du souci des biens qu'il voulait lui laisser, le rappela auprès de soi, feignant de lui abandonner la gérance des propriétés qu'il ne continua pas moins de régir jusqu'à ses derniers jours ; soit qu'il fût incapable d'abdiquer rien de son autorité, soit qu'il sentît ce fils trop peu fait pour la tâche qu'il souhaitait de lui confier. Au vrai, je crois que son mariage et l'affection peu commune qu'il y a rencontrée ont seuls pu faire que mon père s'accoutumât à vivre comme son