‹ La maison sur la riveChapitre 7 sur 7 · CHEMINS DE FER D'ORLEANS · texte numérisé non relu

CHEMINS DE FER D'ORLEANS

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père avait vécu, n'ayant point au demeurant pour ses biens l'amour singulier qui animait mon aïeul, et le poussa jusqu'à lui faire emporter dans la tombe un sac rempli de la terre de ses champs, et qu'on dut, sur sa demande, placer sous sa tète en guise d'oreiller. Peut-être aussi cette passivité démon père est-elle l'effet d'une disposition d'esprit qui lui permet de se complaire en sa pensée au point de perdre de vue les plus immédiates réalités. Il a foncièrement changé si je le compare à ses photographies faites du temps qu'il était à Paris. Le grand garçon frêle d'alors est devenu un homme robuste au visage fermé, où semble éteinte la flamme qui l'animait jadis. Il est cependant plein de tendresse dans ses rapports avec nous, et il ne me faut que me jeter dans ses bras pour voir ses traits s'éclairer du plus affectueux des sourires. S'il put, autrefois, m'intimider un peu et faire passer sur mon enfance l'ombre de cette contrainte que la sévérité de son père laissa peser sur la sienne, depuis que je raisonne et connais son cœur je vis avec lui dans la plus libre sympathie. Je prends soin seulement de ménager une susceptibilité assez vive et qui, depuis son échec aux dernières élections, lui fait craindre de voir je ne sais quelles allusions dans la phrase la moins insidieuse. Il s'intéresse à l'histoire de notre ville qu'il a commencé d'écrire ainsi que celle des principaux vignobles de la région, et la préparation de ces ouvrages le dé-

tourna si bien, tout d'abord, du soin de ses propriétés que nous eûmes beaucoup à perdre par suite d'un arrangement qu'il crut pouvoir faire avec ses fermiers, et dans lequel la bonté de son naturel lui fit apporter trop de coniiance. Depuis que son imprudence lui est un peu brutalement apparue, il s'ingénie à gérer lui-même, et pour le mieux, sans en rien sacrifier, le domaine que lui a légué son père, et que l'héritage de l'oncle de ma mère en s'y ajoutant a porté, quant à l'étendue, au premier rang dans le pays. Il rentre chaque soir un peu las de l'effort qu'il s'impose et visiblement heureux de se détendre auprès de nous. Sa bonté est telle qu'il ne nous attriste jamais d'une plainte ou d'une confidence de ses ennuis, mais nous sentons qu'il sacrifie à sa tâche ses goûts les plus profonds, son désir de chaque heure, et nous nous plaisons à l'en dédommager et à le choyer de notre mieux.

Je passe sur l'image de la couventine aux cheveux tirés, à la mine inquiète d'être observée derrière laquelle on a écrit mon nom de Lucile et une date qui est celle de ma première communion. Tout à côté s'efface le masque souffrant du frère que je n'ai pas connu et que ma mère ne s'est pas consolée d'avoir vu s'éteindre à six ans, sans que les soins les plus tendres aient pu le retenir dans la vie. La foule des cousins éloignés, des connaissances et des amis de pension vient ensuite. Parmi eux, parce que leur format plus

grandies condamne aux derniers cadres, voici les portraits du grand-oncle Joséphin et de sa femme Catherine dont nous eûmes en héritage la terre des Pierrières qui doit former ma dot, et sur laquelle nous passions autrefois l'été. Animés d'une foi ardente, ils firent beaucoup pour le bien de notre église si menacée à l'heure actuelle et, jadis, enrichie de leurs dons. Que diraient-ils s'ils voyaient, aujourd'hui décrépite et ruineuse, cette église objet de leur pieuse sollicitude, « Saint-Sauveur » qu'ils se plaisaient à orner, cette maison de Dieu dans laquelle, à genoux devant le prêtre, ils s'étaient mutuellement juré une affection à laquelle ni l'un ni l'autre ne faillit? N'est-ce pas un peu de leur amour pour ces vieilles pierres qui me soulève par instant? N'est-ce pas, — unie à la foi passive de mes grand'mères, — un peu de leur agissante foi de donateurs?... Quand je considère en pensée ces grands disparus d'une famille où la mort a trop pris, et dont je dois seule, un jour, moi en qui tous aboutissent, garder le noble souvenir et le trésor de vertus amassées, je frémis de les sentir si hauts et si sûrs derrière moi sur qui leur regard pèse, et qui, en comparaison, me sens faible, par instants, et petite ! Leur tache est faite, quelle sera la mienne? que va-t-il m'étre demandé? quelle est ma vocation? à quoi suis-je appelée?... Quel que puisse être mon rôle, j'aurai du moins pour me soutenir ma foi en leur mystérieuse présence, et il ne faut

rien moins que l'assurance de leur protection à laquelle ma religion me permet de croire pour que je consente sans trouble à marcher dans la voie où ils m'ont mise de leurs diverses perfections.

Zélida qui s'ennuie d'être là sans souffler mot vient de me dire, après avoir tisonné avec rage, que je me ferai mal à la tête si je continue d'écrire ainsi et qu'il y a bien assez de mon père pour noircir du papier dans la maison. J'ai tenté de tirer d'elle quelques souvenirs sur les parents de ma mère au service desquels elle entra dès Tenfance ; mais l'impertinente qui a, d'habitude, le culte le plus respectueux de leur mémoire, ne trouve, ce soir où je la sollicite de la louer, qu'à me parler de leurs faiblesses. Je me rappelle heureusement assez les deux chers vieillards pour savoir que l'activité de ma grand'mère, si elle incommodait la servante en lui donnant parfois le sentiment de sa presque inutilité, était une vertu à laquelle s'ajoutaient celles de l'ordre et de l'économie, et que, si mon grand-père aimait parler, il ne tenait que les discours les plus sensés et les mieux tournés du monde. Leur situation était sans faste, leurs champs peu étendus ; ceux-ci comptaient, cependant, pour les meilleurs qui fussent, et, à l'heure présente, ils ajoutent à ceux de mon père une qualité qui leur eût manqué.

Dans les photographies que je regarde encore, je note pour finir celle de madame Lheureux,

jeune fille aux yeux sombres, puis jeune femme et tenant dans ses bras un enfant aux regards noirs comme les siens qui est Aymon, et Aymon lui-même au jour de sa première communion. Je le revois à cet âge dans mon souvenir ; je me rappelle le maintien grave avec lequel, suivis de nos mères, nous revînmes de l'église où nous avait été nouvellement partagé le Pain; lui grand, déjà, et paraissant l'aîné, moi, faible encore, et retardée de plus d'une année par je ne sais quelle langueur qui me rendait insoutenable le jeûne matinal. Nous nous étions rencontrés, le lendemain, en visite, et isolés pour nous montrer l'un à l'autre les images dont nous disposions, si bien qu'il fallut nous rappeler à notre rôle qui était d'offrir ces images et de nous tenir réservés. Voici près de cinq années que je ne lui ai parlé, et que mon regard ne s'arrête sur lui que le temps qu'il me salue.

Même soir.

Gomme j'achevais d'écrire, avant le dîner, notre voisine, mademoiselle Franchereau, est tout timidement venue nous faire sa visite, et m'apporter un mouchoir qu'elle a brodé ellemême et de la plus jolie façon. Le don qu'elle m'en a fait m'a beaucoup touchée. De quelles

lentes veillées cet ouvrage est-il le fruit, et comment la pauvre fille a-t-elle pu se priver du gain que ce travail représente? Nous lui revaudrons cela, mais il n'en est pas moins sûr qu'elle a voulu me faire plaisir et je suis plus émue de son attention que je ne l'ai laissé paraître.

Nous lui avons reproché de s'enfermer trop volontiers dans la cellule humide où, après sa ruine et la vente de sa maison, M. le curé lui a permis d'habiter derrière l'église. Nous savons qu'elle s'y épuise en des travaux mal rétribués pour faire vivre dans l'hospice où elle l'a placé à l'abri des dernières déchéances, le frère dont les folies ont fait son malheur. Nous voulions la garder à dîner et lui offrir de partai^er avec nous une galette des rois due au talent de Zélida qui n'en était pas médiocrement iière, mais elle s'est retirée par une discrétion excessive contre quoi ni l'insistance de ma mère, ni ma tyrannie la plus enjouée n'ont pu prévaloir.

Mon père étant rentré, le repas a donc eu lieu comme de coutume entre nous trois, dans notre vieille salle que j'aime bien, et sur les murs de laquelle luisent si doucement chaque soir les faïences suspendues où mes yeux d'enfant s'exerçaient à reconnaître des fleurs. Dans la lueur que filtre l'abat-jour, le portrait de mes grandsparents évoque leur ombre à demi vivante et tutélaire; autour de la table baignée de lumière, les mains vont et viennent en gestes mesurés.

témoignant de notre attention à ne pas interrompre mon père dans son récit des événements du jour. Il parle volontiers à cet instant plus calme où il nous retrouve, et nous dit les travaux en cours dans ses propriétés, ses craintes ou ses espérances, et plus volontiers celles-ci que celleslà. Ma mère est de ces fleurs que le soleil accable, et qui veulent pour durer l'ombre silencieuse des salles, ou la fraîcheur des chapelles où elles sont faites pour exhaler tout leur parfum. Dès que le repos se fait sur ses traits elle prend une sérénité de visage que j'admire, et ne saurais comparer qu'à la noble douceur du soir sur certains paysages. Elle est souvent, le matin, inquiète et un peu chagrine, mais la fin du jour lui apporte la paix, et prête à son front une splendeur qui est celle de son àme. Mon père la regarde alors avec une joie dont je suis émue, et qui met sur ses traits un reflet heureux qui m'apaise à mon tour.

Tels qu'ils sont, chacun avec sa bonté et son lot de secrètes pensées, puisse-t-il vous plaire, Seigneur, de les garder longtemps à mon amour.

Jeudi, iS janvier.

Après deux visites sans intérêt que nous avions à rendre dans la ville, nous nous sommes dirigées cet après-midi vers la Grand'Font. Le temps clair était propice, et la promenade, malgré le froid un peu vif pour ma mère, nous a fait le plus grand bien. Le chemin quimène chez les Ongrand, quand on ne passe point par les Pierrières, suit le fleuve et le domine en coupant les pentes sur l'une desquelles est bâtie leur demeure. Près de l'endroit où s'élève celle-ci une source s'épanchait qui n'est plus à présent, au fond d'une caverne suintante, qu'un clair bassin frissonnant sans cesse de la chute d'une goutte d'eau. De tous côtés les ceps dévalent, solidement noués au sous-sol dur que les racines ont su trouver sous une couche superlicielle de terrains sablonneux. La maison est une vaste ferme entourée de tilleuls, et dans laquelle les propriétaires se sont ménagé un logement fait de pièces spa-

cieuses, dont l'une voit encore se rassembler pour le repas du soir maîtres et serviteurs groupés à chaque extrémité d'une longue table qui en occupe le centre. A droite du corridor est le salon 011 nous sommes reçues de coutume et auquel j'eusse préféré sans façon, aujourd'hui, la cuisine où claquait une claire flambée plus réjouissante que le feu de la salle de réception vraisemblablement allumé lors de notre apparition au bas de la montée, et qui n'avait pas trouvé le temps de faire figure. C'est la servante Justine qui nous a introduites, et nous a demandé d'attendre sa maîtresse tout en s'informant de notre santé et nous priant d'agréer ses vœux pour l'année qui commence. Madame Ongrand n'a pas tardé à paraître, et M. Ongrand que Justine s'en fut chercher est venu peu après, s'excusant d'être botté plutôt que d'être crotté, « car, a-t-il dit, ce qu'il apporte de sa terre à ses semelles ne le fera jamais rougir. » Il revenait, en effet, de ses vignes, et nous en a sur-le-champ vanté l'état remarquable pour la saison. La taille du bois est partout achevée, une brigade de femmes occupe les sillons pour y ramasser les sarments et les lier en fagots que l'on va réserver ou faire vendre. Les pluies de ces derniers jours l'ont gêné, mais le beau froid qui s'annonce le réjouit et purge la terre. Loin d'avoir l'imposante rondeur de sa femme, il est plutôt maigre et noueux comme l'un des ceps qui font sa gloire, et pour la culture

desquels tout le pays s'accorde à reconnaître sa supériorité. On le consulte et l'écoute volontiers assez loin à la ronde, et sa popularité a si bien grandi depuis quelques années qu'il ne tiendrait qu'à lui de remplacer M. Artiguelongue dans ses fonctions de maire, et de sauver notre cité dont la ruine suivra de près, je le crains, celle des bâtiments religieux. Cette idée m'a fait considérer notre hôte avec un respectueux intérêt dont il a dû se rendre compte sans en démêler la raison. Des cheveux gris se recourbent encore sur sa nuque et ses oreilles, mais son crâne est nu et recouvert d'un lourd chapeau de feutre brun qu'il a par honnêteté retiré un moment devant nous, mais dont il s'est recoiffé sans y penser ensuite. Justine est rentrée pour disposer le goûter qu'une de ses aides portait sur un plateau. Nous avons fait honneur aux biscuits et confitures dont notre hôtesse nous a d'un air gourmand proposé la recette et bu du lait dans lequel M. Ongrand eut voulu verser quelques gouttes d'une eaude-vie qu'il extrait lui-même de ses vins, et que nous nous contentâmes d'apprécier par l'odorat. Tandis qu'on causait, je regardais cette pièce trop grande, que le feu de bois ne parvenait pas à réchauffer. Bien qu'on eût, je ne sais en quel honneur, enlevé les housses des sièges, et que j'aperçusse pour la première fois le velours grenat des fauteuils, tout ce salon gardait encore l'air morose des appartements où l'on n'aime pas

se tenir. Peu de chose à vrai dire eut suffi à en décider autrement ; peut-être n'eût-il fallu que repasser les rideaux de mousseline, que remonter la haute horloge et mettre en mouvement le balancier; que lustrer le marbre de la console dans lequel un vase blanc et or de forme heureuse eût pu se refléter tout entier, que rapprocher les sièges, agrandir les tapis... Je me sentais le besoin ridicule de remettre soudain tout au point dans ce salon, et d'y faire régner l'atmosphère sympathique qui s'établit si aisément autour des choses dont on prend soin. Je ne sais si tout cela fut visible dans le regard peut-être trop direct que je promenais autour de moi, mais comme nous allions prendre congé, madame Ongrand se pencha presque affectueusement à mon oreille pour me dire :

— Ne regardez pas toutes ces vieilleries ; elles auraient besoin d'une fée comme vous pour les rajeunir ; je n'en ai plus, moi, ni le temps, ni le goût.

Ma mère, reconduite par M. Ongrand, subissait ses discours, et, tout d'un coup, les idées qu'elle et mon père s'étaient faites l'autre jour me revenant en mémoire, je me trouvai gênée c\ l'excès de sentir mon bras serré sous celui de madame Ongrand, et d'entendre celle-ci exprimer le regret qu'aurait son fils Christophe do ne pas s'être trouvé chez lui aujourd'hui. Le jour déclinait: de la terrasse établie devant la ferme, les champs nus s'offraient aux regards dans leur vaste étendue ;

une brume rose voilait le fleuve et bleuissait à l'horizon contraire où mourait la couleur brune des terres plantées de ceps; le déclic des sécateurs s'entendait par instant dans les vignes, un homme debout sur une échelle rattachait la treille nue et taillée, au-dessus des portes du chai. A gauche, le coteau des Pierrières bornait la vue, et, comme prisonnière de ses arbres dépouillés, la maison semblait nous guetter derrière les branches; un doux reflet pâlissait le toit. M. Ongrand surprit le regard que j'arrêtais sur elle il dit :

— La taille, chez vous, n'est pas commencée ; c'est dommage de laisser à cette époque tant de bois sur les pieds ; la sève va monter et la plante se fatigue.

Je lui avouai la difliculté que nous avions eue à trouver des hommes pour aider nos fermiers, et rassurai que nous commencerions à tailler dès la semaine prochaine, et que le tout serait vite achevé.

— Votre père, a-t-il repris, avec un mouvement d'humeur, votre père donne sa confiance à des gens que je ne garderais pas un jour chez moi, et qui lui nuisent plus qu'ils le servent; je veux lui dire un mot à ce sujet.

Je l'ai remercié de son obligeance en souhaitant qu'elle nous soit de quelque secours.

— Vous avez-là, a-t-il ajouté, la main tendue vers le coteau dans un geste insistant, une mamière de cuve fermée d'où le vin le meilleur pour-

rait couler comme d'une source ; il suffirait de savoir l'en tirer. Si la « butte » m'appartenait, exposée comme elle l'est, j'en ferais le premier cru de la région.

— Après la Grand' Font, ai-je cru devoir dire.

— Il vaudrait celui-ci, s'est-il écrié, j'en réponds 1

J'ai souri en moi-même, songeant que, sans le savoir, M. Ongrand me retournait les observations que je faisais chez lui, l'instant d'avant, sur un autre sujet; et je comparais cette famille uniquement intéressée par ses terres à mes parents tout occupés du logis, du soin de l'intérieur où mon père eut si volontiers vécu entre nous et ses livres si trop de soucis ne l'en eussent tiré. De nouveau occupé de ma mère, M. Ongrand lui énumérait ses biens qu'on découvrait de ce lieu élevé, et qu'il désignait à mesure. Le noyau central d'abord, puis les acquisitions faites par son père et celles qu'il y avait jointes ; le Marais, tout contre le fleuve, donnant un vin abondant et clair; plus haut la Bernarde, toute en parfum; le Routin et la Gaillarde, plantés d'un cépage coloré et gras, la Hottière, et cette Mauvine qui ne mérite plus son nom et touche à notre Groisette qu'il rêverait d'y ajouter.

— On est bien, disait-il, à ce balcon pour voir son lopin; je ne me suis pas éveillé un jour sans venir ici m'assurer que tout est bien à sa place. Voyez, — et son doigt désignait un point mouvant

qui était un homme dans les lointaines rangées d'échalas, — on pourrait compter tout son monde, et c'est aux vendanges qu'il faut voir grouiller ça!... On me connaît et chacun fait sa besogne; voyez les femmes comme elles vont.

A peu de dislance, en effet, les « sarmentières » en sarrau gris, se baissaient et se relevaient dans chaque sillon où elles travaillaient, de leurs mains et de leurs genoux, à ployer et lier en fagot les bois coupés. Je me suis laissé gagner par cet enthousiasme. Je sens, par instant, que je pourrais aussi aimer la terre du même amour qu'eurent pour elle mon grand'père paternel et mon oncle, et que possède l'homme qui me parlait; une terre cultivée et vaillante, et qui rend plus qu'on ne lui a donné. Gela s'est traduit par un soupir et un coup d'œil circulaire qui ont attiré sur moi le vif regard du maître viticulteur.

— Vous me faites penser, ai-je dit, comme pour lui répondre, à ceux des miens qui ont autant que vous aimé leurs vignes...

Il a repris, en désignant les Pierrières :

— Je ne porte jamais les yeux de ce côté-là sans penser qu'y a vécu « un maître homme », et l'un des premiers bienfaiteurs du vignoble.

— Il le fut aussi de la ville, n'ai-je pu m'em- ' pêcher d'ajouter, et, s'il vivait, il saurait éviter que nos plus vieux monuments, et les plus beaux, périssent!

M. Ongrand a secoué la tête, et objecté avec un

certain embarras que chacun veille à ce qui l'intéresse, et que poui* lui ses vues ne dépassaient pas ses champs, et qu'il y avait bien assez à faire chez soi sans aller se mêler de mener la ville, et le curé avec.

— Pourtant, a-t41 ajouté, je n'oublie pas que c'est à Saint-Sauveur que j'ai épousé ma femme, et si j'étais le maître il n'en tomberait pas une pierre. Mais, bah! l'église est solide, et, c'est bien le cas de le dire, elle nous enterrera tous.

Je n'ai pas osé pousser }>lus avant, mais je conserve ces paroles dans mon cœur où elles .«e sont gravées et mettent une espérance qui, jointe à celle de voir M. Ongrand remplacer un jour notre maire, me donne un peu de conliance en l'avenir.

Gomme nous quittions enfin nos hôtes leur fils apparut dans le chemin. Il revenait de la ville sous ce costume de chasseur sans lequel on ne le voit guère. Il est grand et fort, sa voix est franche, la plus plaisante et sonore que je sache, et je regrette que nous ayons reçu ses hommages avec l'évidente envie de nous retirer, mais le soir venait, et la voiture que nous avions commandée pour le retour attendait sur la route; ces messieurs ont tenu à nous y mettre eux-mêmes, et Christophe y a fait monter ma mère avec un soin et une déférence qui m'ont été au cœur.

Avant de rentrer, nous avons été voir mademoiselle Franchereau qui est souffrante, et encore Mathilde Gazade, cette pauvre femme si

étrangement accablée qui demeure de l'autre côté de la place, à deux pas de chez nous. Voici plus de cinq années que, de l'aube au soir, elle ne quitte plus le fauteuil dans lequel elle s'arc-boute, la face penchée vers la terre, la nuque écrasée d'on ne sait quel poids qui ne lui permet qu'à peine de regarder devant elle. J'admire que ce supplice n'altère en rien sa patience; à notre entrée elle a tenté de sourire et a laissé se fermer le livre ouvert sur ses genoux. En la trouvant haletante et de plus en plus courbée, je n'ai pu m'empêcher de songer à ces ligures de pierre que l'on voit sculptées sur la façade de certaines maisons dont elles supportent l'entablement ou les consoles dans un effort de tout leur être. Delà fenêtr^ près de laquelle elle se tenait on apercevait l'église... Elle nous a remerciées d'être venues, répondant sans se plaindre à nos condoléances, disant que chacun avait sa part d'épreuves ici-bas, et que si la sienne dépassait la mesure ordinaire elle espérait que celle d'un autre s'en trouvait allégée d'autant. Nous savons par M. le curé qu'elle offre quotidiennement le mérite de ses souffrances en faveur des âmes, et trouve ainsi dans la cité sa raison d'être et un dédommagement à son inactivité. Qui nierait qu'elle y soit utile, et que Dieu regarde avec complaisance chez elle comme chez mademoiselle Fran-|| chereau, ce côté merveilleux d'une vie que d'aucuns jugent médiocre : le sacrifice par lequel elle

; lui agrée, ce don magnifique et si rare de soi...

i Ames souveraines, détachées, quasi célestes, et

I trop peu nombreuses parmi nous ! Mais ne suffîtil pas de quelques roses écloses après la pluie

' dans le plus pauvre jardin, pour couvrir de parfum l'acre odeur de la terre?

'/4 janvier.

Je m'éveille aujourd'hui, agitée d'un mauvais rêve et sous la plus pénible impression. Un grand vent a soufflé toute la nuit et dure encore ; sa voix m'est parvenue jusque dans mon sommeil qui lui dut peut-être ses imaginations bizarres.

A n'écouter que l'égoïsme, il serait doux de prêter l'oreille à la tempête quand on est chaudement blotti dans un lit. Mais comment séparer du bruit qu'elle mène l'idée des ravages qu'elle accomplit?... C'était, émouvant l'espace, une rumeur immense et pareille à celle d'un fleuve débordé, ou d'une voix puissante et pleine de colère. Un peu de crainte m'en venait, non point pour les murs qui nous abritent et qui ont bravé d'autres orages, mais pour l'église aux angles de laquelle la bise sifflait aigrement. Les inquiétudes que nous confiait, l'autre jour, notre curé me sont revenues à l'esprit. Je ne serai tranquille que

lorsque ce grand souffle d'ouest, tout agité des fureurs de l'océan qui nous l'envoie, aura cessé.

Même jour.

Mes mauvais rêves étaient-ils un présage ? Voici ma mère souffrante, et c'est de sa chambre où je me suis installée près de son lit que j'écris. Pour habitués que nous soyons aux forts maux de tête qu'elle éprouve, la violence de ceux-ci naus effraie chaque fois qu'ils la reprennent, et je suis inquiète et toute affligée de la revoir dans cet état. Notre promenade d'avant-hier et l'air trop vif que nous y trouvâmes lui auront valu cela.

Elle repose, et le mal est si rude qu'il lui tire de temps à autre de sourds gémissements. Dans le grand ennui qui s'empare de moi, l'idée que je la perdrai un jour me trouve sans force pour l'écarter et surmonter l'affreuse tristesse où elle me plonge. S'il était en mon pouvoir de retarder la date fatale, je consentirais volontiers à payer d'une des miennes chaque année ajoutée à sa vie, et il me serait moins dur, ayant épuisé mes jours, de partir avec elle que de rester sur la terre quand elle n'y sera plus.

La nuit tombe... Que le silence d'une chambre où souffre un être qu'on aime est une chose lourde et terrible !

Litndij il janvier

Grâce à Dieu ma mère est moins souffrante, et je suis tout heureuse de l'avoir vue se lever cet après-midi. Pendant ces trois jours où j'ai gardé la chambre avec elle, j'ai pu examiner ce projet de mariage dont les propos de madame Ongrand ont fait naître l'idée dans l'esprit de mes parents, et auquel notre visite à la Grand'Font m'a fait repenser de façon plus sérieuse.

Si à première vue l'idée de cette union ne m'a pas tentée, j'y découvre aujourd'hui tant de convenances, qu'en réfléchissant sur le peu d'espoir qu'a une jeune fille de choisir celui dont elle deviendra la femme, et reconnaissant que Christophe Ongrand n'a rien de déplaisant au premier abord, il se pourrait, s'il en montrait vraiment le désir, que je consentisse à une alliance qui m'apparaissait impossible parce que je ne l'avais pas considérée comme il convenait.

A vrai dire, j'aurais peu de souci du mariage si

mes parents ne devaient point me quitter. Mais si, comme il est malheureusement dans l'ordre naturel des choses, je dois un jour demeurer seule, je serai bien aise de trouver alors chez autrui la douce affection à laquelle je suis accoutumée. Je ne marierais donc volontiers, et Christophe Ongrand ne me serait pas antipathique, bien qu'il manque à mon gré de je ne sais quel aftinement extérieur qu'une jeune fiile rêve toujours de rencontrer dans un jeune homme. Ce détail écarté, la vie à la Grand'Font entre ses parents et lui ne me semblerait pas déplaisante. J'en aimerais, je crois, la simplicité quasi patriarcale, les repas en commun ; et ce que j'ai senti, hier, tandis que M. Ongrand me parlait, me permet d'espérer que je ne resterais pas indifférente au souci constant qui occupe nos amis : celui de leur terre et des soins à y apporter. De plus, la séparation que je redoute entre les miens et moi, et qui risquerait d'être trop pénible si, comme la plupart des jeunes filles de notre ville, je me mariais au chef-lieu, serait ainsi bien moins cruelle. Il n'y a de chez nous à la Grand'Font qu'une promenade un peu longue à laquelle le chemin des Pierrières nous a tous habitués, et le dimanche nous réunirait à la table de famille.

Le seul défaut que je voie en somme à ce raisonnable projet serait l'absence possible de sentiments religieux dans celui que je m'applique h considérer comme mari, mais dont cette raison

suffirait à me détacher. Les Ongrand fréquentent peu l'église, où madame n'apparaît chaque dimanche que le temps d'ouïr la messe et de montrer par là qu'elle ne vit pas sans religion ; son fils ne l'y accompagne qu'aux grandes fêtes; quant au père, il n'y va point, et si je n'étais sûre qu'il y a là plus de négligence que d'hostilité, je me serais déjà refusée à l'idée d'un mariage qui ne saurait me convenir. Si les choses avancent je prendrai soin d'établir que j'entends vivre dans la pratique de ma foi, et qu'il me serait doux que mon mari la partageât. J'espère, d'ailleurs, si Dieu m'appelle à entrer dans la famille en question, qu'il suflira que j'y vive selon ses lois et dans l'observance quotidienne de sa parole, pour ramener à lui des cœurs qui sont, non pas égarés, mais seulement touchés de cette indifférence redoutable où tombent peu à peu ceux qui négligent, puis oublient de prier. La conquête à noire parti d'un auxiliaire aussi puissant que le serait M. Ongrand père, n'est pas sans me tenter, et je croirais avoir beaucoup fait pour la cause que je brûle de servir si j'amenais cet homme à prendre en main notre défense. M. Ongrand avouant des opinions, ou, tout au moins, des sympathies religieuses, déciderait de notre victoire, et l'église, — fût-elle tombée, — se relèverait de ses ruines s'il se décidait à persuader la commune de l'intérêt qu'elle trouverait à cela.

Rêve orgueilleux qu'il est peut-être imprudent

de concevoir mais pour la réalisation duquel j'irai s'il le fallait jusqu'au sacrifice de moi-même. Rêve trop beau qui m'a fait m'accouder à ma fenêtre et regarder la ville sur laquelle une pluie fine tombait. L'ensemble des toits moutonnants et serrés du quartier bas était semblable à quelque troupeau qu'un mauvais berger eût quitté là, près des eaux et dans l'ombre grandissante. Qu'adviendra-t-il d'eux et de ceux qu'ils abritent lorsque la flèche qui marque la maison de Dieu ne la désignera plus sur la terre ; lorsque tombera cette tour élevée d'oii l'on voit de plus haut et plus loin ; lorsque le clocher qu'on souhaite abattre ne nous chantera plus, trois fois le jour, l'annonce du salut par l'incarnation divine ; qui nous dispensera la consolation qu'ont trouvée dans l'ombre des saintes murailles tant et tant de ceux-là qui sont venus y pleurer?

Si, comme nous le dit mon père, notre cité doit son origine à de pieux bénédictins venus sur ces rives fonder un monastère dédié au Sauveur dont le divin nom serait demeuré à notre église, toute la ville, du quartier bas construit plus tard au notre qui se groupa d'abord autour du clocher, la ville entière devrait le jour à cette église que l'on veut ruiner aujourd'hui, et toute la querelle qui trouble la cité se pourrait ramener à l'éternelle révolte de la créature contre son créateur, à l'ingratitude qui est le propre de l'homme, et qui n'a rien de nouveau pour Dieu.

0 toits bas, toits trop près de terre ; ingrates demeures qui ne vous souvenez plus de ceux qui vous bâtirent autour de la maison-mère, vous firent bénir à peine construites, et qui clouaient, à la Saint-Jean d'été, une croix d'épis au fronton de vos portes, pour faire vraiment de chacune de vous une fille de la grande arche de pierre où ils abritaient leur Dieu. Plutôt que de ruiner l'église, ceux-là, pour la soutenir, eussent tiré de vos murs les pierres les plus lourdes ; ils auraient donné jusqu'à la pierre éprouvée de l'âtre, jusqu'à la pierre dure du seuil, et les eussent, au besoin, fixées eux-mêmes d'une main dévote au flanc du vaisseau en péril où se fiait leur destinée !

Lundi, Il février.

En rentrant du marché, Zélida est venue nous apprendre que la mère de madame Lheureux retirée chez sa fille depuis quelques années, a été, la nuit dernière, frappée de paralysie. Ma mère et moi nous nous sommes regardées et la même pensée nous est venue : « Nous irons la voir demain. »

— Si, toutefois, cela ne déplaît pas à ton père, a cru devoir ajouter ma mère.

Dans la petite querelle qu'ils ont eue, madame Lheureux et lui, au sujet d'une séparation de terrain, notre amie, toujours violente, a été en effet un peu plus vive qu'il eût convenu. Mais mon père s'en souvient-il bien? Il est peu rancunier, et l'autre soir encore il a parlé d'Aymon. Il n'y a point eu de brouille à vrai dire, mais, de part et d'autre, une sorte d'entêtement pour nous très légitime à ne pas faire le premier pas, h s'enfermer dans une réserve glacée qui n'a plus

permis, peu à peu, que le bref salut que nous nous donnons aujourd'hui. Nos rapports s'étaient déjà bien attiédis au moment où madame Lheureux, que la mort de son mari avait pour quelques années éloignée des sacrements, se convertit à des sentiments plus dignes au cours d'une mission prècliée dans notre paroisse, et se pénétra tout à coup de la crainte que l'âme du défunt ne fût point sauvée. Cette idée la posséda si bien qu'elle se retira presque du monde pour se livrer aux plus grandes austérités et ne rien distraire de ses journées qu'elle passait à prier, dans l'effroi d'avoir pu, par ses murmures et son insoumission première, ajouter aux rigueurs du ciel contre celui qu'elle souhaiterait d'y retrouver un jour. Elle ne sort guère encore si ce n'est pour se rendre aux offices, visiter les malades, et montre dans la rue un visage si fermé qu'on ose à peine l'aborder.

Le malheur l'ayant de nouveau frappée, peutêtre acceptera- t-elle dans son isolement de revoir sa première amie et de recevoir le témoignage d'une sympathie qu'elle regrette sans doute d'avoir écartée.

Samedi, 13 février.

La prière, ce matin, s'échappe toute seule de mes lèvres et m'élève vers vous, Seigaeur!

L'air vif entre par ma fenêtre ouverte ; un soleil rajeuni s'essaye à briller sur le fleuve, et la brume qui voilait encore la rive opposée se replie devant lui. L'azur d'un ciel délicat se dégage; l'horizon fait rêver le départ, mais la fumée des maisons monte tout droit, ainsi qu'une oraison paisible. La petite ville s'éveille dans un bruit de grelots et d'enclume; des appels percent l'air froid, et la bande des enfants de l'école fait claquer ses sabots sur la place...

Quelle joie immense se lève et chante si haut dans mon cœur d'aujourd'hui?

Même jour.

Gomme nous l'avions projeté, et mon père n'y

ayant point mis obstacle, nous avons été hier chez madame Lheureux. Entre ma mère et son ancienne amie, tout s'est passé comme si elles s'étaient quittées la veille, la mère d'Aymon m'a serrée dans ses bras.

Dans la chambre où gît l'aïeule sur son lit haut, cependant qu'à mi-voix madame Lheureux contait l'alerte de l'avant-dernière nuit, je retrouvais autour de moi mille souvenirs dont je me sentais émue. Je me suis revue enfant, jouant avec Aymon de pièce en pièce, lisant au même livre colorié qui doit reposeï* maintenant dans un tiroir où ses enfants le trouveront plus tard. Cette chambre de la grand'mère n'était pas à l'abri de nos brusques entrées. Je m'y cognai la tête, un jour, au-dessus de marbre du guéridon qui en occupe le centre, et je me rappelle m'être retenue de pleurer pour n'avoir pas à dire que nous jouions dans cette pièce où la mère d'Aymon n'aimait pas nous voir. Pourtant, j'y entraînais toujours mon petit camarade parce que, de tous les objets rapportés par M. Lheureux de ses voyages, ceux qui se trouvaient dans cette chambre piquaient le mieux ma curiosité. C'étaient un coffret de laque incrusté de nacre, d'étranges magots d'ivoire, des tasses de porcelaine minuscules, serrées dans un treillis de paille fine, et surtout une branche chargée d'oiseaux de toutes les couleurs, et que recouvrait un globe semblable à celui qui protégeait la pendule. Parmi

ces oiseaux il y en avait un rouge qui était le mien, un vert qu'Aymon prétendait entendre chanter, la nuit, et nous aurions voulu savoir leurs noms. Mon regard qui les cherchait n'a rien retrouvé de ces choses; j'en ai confié le regret à Aymon après qu'il fut entré nous saluer :

— Les bibelots sont brisés ou dispersés dans la maison, m'a-t-il dit; j'ai pris les oiseaux pour ma chambre. Vous vous rappelez donc tout cela?

Et nous sentant l'un l'autre de communs souvenirs, nous nous sommes souri.

Voici près de six années que je ne l'avais approché, et je reste surprise, bien que ne l'ayant à proprement parler jamais perdu de vue, du changement profond qui s'est opéré en lui. Il a d'abord beaucoup grandi, et cela me fut plus sensible dans cette maison où je l'ai connu enfant. Ses traits, son sourire, sont demeurés les mêmes, le même aussi son direct, son profond regard noir, mais l'expression de celui-ci est tout autre, quelque chose de moins fébrile s'y exprime, tout son visage est comme un masque placide modelé sur la mobile, l'irritable petite iigure que je connus si bien autrefois. Si l'enfant qu'il fut vit encore en lui, il faut qu'il s'y dissimule sous ce dehors nouveau qui en dérobe la tendresse et la trop grande facilité à s'émouvoir. 1^'involontaire vivacité île sa parole révèle par instant qu' Aymon n'est point, au fond, si changé qu'il veut le paraître.

66 LA MAISON SUIl LA RIVE

Madame Lheureiix n'a guère plus de cheveux qui ne soient blancs, et sa figure s'est creusée, ses yeux se sont comme élargis et retirés sous l'orbite. Ils s'arrêtent parfois fixement devant elle dans une sorte de contemplation angoissée qui m'a frappée. Sa démarche que je croyais étudiée, à l'église ou dans la rue, semble lui être naturelle; elle a, pour aller vers sa mère, le même pas re-. tenu dont elle revient des offices : son corps, il est vrai, a beaucoup épaissi. Son regard ne s'anime et ne s'adoucit qu'en se posant sur Aymon. Elle a dit à ma mère :

— Gomment le trouvez-vous? N'est-il pas bien faible pour son âge?

Elle s'inquiète de sa trop rapide croissance, de sa manie de peindre ou de s'enfermer avec des livres; et, sans grandes raisons de le faire, de ce côté-là du moins, paraît se tourmenter à plaisir.

— Ma vie, a-t-elle dit, est sans cesse alarmée, entre les deux seules affections qui me restent, et dont l'une, déjà, menace de me quitter.

Ma mère l'a réconfortée de quelques-unes de ces paroles pleines de bonté qu'elle sait si merveilleusement trouver dès qu'elle les sent utiles et consent à sortir de son habituel effacement. Elle a serré les mains de notre amie, et lui a promis que nous reviendrions souvent :

— Je vous en prie, a dit celle-ci avec élan. Pour moi, dès que je suis émue, ma pensée

s'embarrasse de mille souvenirs et s'arrête, ainsi

que ces ruisseaux d'automne que trop de feuilles mortes empêchent découler; et, sans que je pusse savoir au juste d'où elle vînt, j'avais beaucoup d'émotion de cette visite.

En traversant le vestibule, au départ, j'ai reconnu les armes fixées au mur et qui m'impressionnaient autrefois, les œufs d'autruche dans leur filet rouge, deux tableaux dont j'aimais les sujets, et la senteur particulière à chaque demeure et qui n'a pas changé pour celle-ci.

19 février.

J'ai encore sous les yeux l'impressionnant spectacle de l'aïeule paralytique que nous sommes de nouveau allées voir aujourd'hui. Madame Lheureux paraît touchée de notre sympathie, et sa mère à qui elle nous a nommées fut ellemême sensible à notre visite. Ce n'est toutefois que par sons inarticulés que la pauvre dame nous en a donné l'assurance ; sa langue est roidie. De sa main gauche elle a soulevé ainsi qu'une chose morte son bras droit, puis l'a laissé retomber sur le drap avec un gémissement et des regards que je n'oublierai pas.

Nous nous sommes retirées près de la fenêtre où madame Lheureux n'a pas tardé à nous parler de son (ils dont l'avenir l'inquiète beaucoup. Elle voudrait le voir se préparer au doctorat en médecine, ce pour quoi il jriontre peu de désirs, sao: en faire paraître davantage pour quelque carrière que ce soit. Actuellement, il n'a d'autre goût qiu

le courir la campagne pour y entreprendre çà et à quelque étude d'arbre ou de paysage qu'il rap- )orte ensuite dans sa boîte à couleurs. Sa mère ;e console de ce bizarre passe-temps en pensant ju'il le force à marcher au grand air et lui fait un nstant quitter ses livres.

— Et puis, a-t-elle ajouté, j'aime autant qu'il sorte, la maison n'est pas gaie pour lui I

Le soir prompt est venu, et nous ne nous en sommes aperçues qu'en voyant apparaître la ampe. Nous nous disposions à partir comme ^ymon revenait des champs. Je lui ai demandé le nous faire admirer sa peinture, et bien qu'il s'en léfendît, la jugeant détestable, j'ai aimé l'une de >es esquisses où l'on reconnaît le petit bois de ]]antemerle, et qui montre, derrière le treillis des tranches nues, un couchant empourpré d'hiver.

Tandis que je m'appliquais à louer la vérité de îette peinture et le charme que j'y trouvais, notre irtiste se mit ;\ me parler avec enthousiasme de la saison où nous sommes et à me vanter les beautés qu'il en a, sans doute, récemment découvertes. Toutefois, il apporta tant de zèle à me dépeindre la splendeur des horizons argentés, les demi-teintes de la brume et le délicat effet des lointains qu'elle voile, que j'en vins presque à me laisser convaincre, encore que j'aime beaucoup l'été. Je le lui dis, et comme il nepouvaitadmettre que ma pensée différât en quoi que ce fût de la sienne, je souris de retrouver enfin, sous l'enve-

loppe qui le dissimule, quelque chose du petit garçon volontaire que je cherchais vainement en lui.

— Vous n'avez pas su apprécier les mois qui viennent de finir, me dit-il, vous les tenez, comme tout le monde, pour ennuyeux et gris. Il faut dépasser ces apparences et les regarder comme on le ferait d'un pâle et pensif visage où tout se garde d'attirer d'abord l'attention.

Puis, il se remit à me parler de la grandeur silencieuse de décembre, des champs nus où le regard s'oublie à suivre le vol d'oiseaux lourds, de l'immobilité de la terre, de la secrète clarté des nuits givrées, de l'indéfinissable langueur où meurt l'année. Il me peignit encore l'approfondissement mystérieux des paysages sous le brouillard, l'aspect des arbres et leur ossature révélée dans toute sa logique construction ; celui de la terre, comme eux dépouillée de la mouvante parure qui en dérobait les lignes et la couleur, et trouva bien d'autres arguments qui m'échappent, à l'appui de la thèse qu'il lui plaisait de soutenir, et au service de laquelle il apportait toute la persuasive ardeur que je savais être en lui.

Nos mères, assises de côté près de la cheminée, prêtaient leur indulgente attention au développement du paradoxe ; une lampe au globe dépoli éclairait la chambre, et, baignée dans sa douce lueur, je me laissais reprendre aux accents! de cette voix qui voulait me convaincre, et par le

subit enchanlement de laquelle je me revoyais petite fille bouleversée et entraînée, hésitante et ronquise parla fougue de son compagnon de jeu.

Gomme nos mères reprenaient la parole et se trouvaient d'accord pour réfuter tant de belles théories en affirmant que le froid, et la pluie, et les chemins boueux étaient les choses les plus désolantes du monde, M. le curé est entré. Il a commencé dans la ville la quête qu'il devait y faire, et dont les premiers produits dépassent son attente. Madame Lheureux a dû, je crois, donner beaucoup, et se montre si inquiète du danger couru par Saint-Sauveur qu'elle ferait tout au monde pour y remédier. M. le curé pense aller demain à la Grand'Font, et j'ai pu en me rappelant la conversation que j'y ai tenue avec M. Ongrand, lui laisser espérer une bonne offrande que la plupart, d'ailleurs, n'oseraient refuser en faveur d'une église où ils se sont mariés, oii leurs enfants ont reçu le baptême, et dans laquelle leur corps doit être un jour apporté.

Nous sommes revenues par la ville, ma mère ne se souciant point de prendre les traverses au crépuscule. Une vague lueur traînait encore à l'ouest et se reflétait tout au long dans le fleuve. Six heures ont sonné à l'hôtel de ville : les jours allongent depuis Noël.

Les Cendres.

J'achève dans une grande émotion l'ouvrage d'Eugénie de Guérin que j'avais quelque peu délaissé, et sur lequel je n'ai pu me retenir de verser des larmes. Cet appel continu au mort qu'elle pleure, le désir qu'elle marque de le rejoindre et qui font des dernières pages une lecture attristante, m'auraient navrée si, à la fm, ne s'y mêlait une haute sérénité faite de la certitude du revoir et de la résignation à souffrir qui est d'un bel enseignement pour l'âme.

Toutefois, c'est aux premières pages que je reviendrai plus volontiers, à celles où la sœur heureuse ne gémit encore que sur l'éloignement du frère aimé; où sa vive pensée fait bon marché de la distance, et se fixe pour l'absent en des pages attendries. Le Cayla, la campagne albigeoise, la vie d'un modeste foyer me sont motifs à me retrouver moi-même, et à me plaire en ces écrits. N'y a-t-il pas jusqu'à cette singulière affection, qui est

a meilleure raison de vivre d'Eugénie, que je croie 'ncore éprouver? Ne vois-je pas un frère en l'ami l'enfance que je retrouve? Nos jeux ne furent-ils )as les mêmes? Le même notre pays, et presque lotre toit ? Ma mère qui m'allaitait encore à a naissance d'Aymon fut la première à lui donler le sein, et, plus tard, m'échangeait par jeu ivec le fils de son amie. N'a-t-il pas comme l'eut Vlaurice cet air débile et lassé des êtres trop sensibles, dont s'inquiète déjà ma tendresse?

Sans qu'il le sache, c'est une ame vigilante et ■raternelle que je porte à ses côtés. Moins favo- :*isée que l'auteur dont je parle, je ne saurais révéler mon attachement, et je n'ai que la prière 311 en épancher l'ardeur ; je veux du moins la faire si fervente cette prière et la fixer si passionnément en ces pages qu'il ne lira pas, que Dieu tie puisse mieux faire que de m'entendre et de le garder avec plus de soins qu'il en prit de ce frère qu'Eugénie montre tant de douleur à pleurer.

En passant devant une glace, j'ai pu voir, tout à l'heure, sur mon front, la tracedes cendres que le prêtre y a déposées : Mémento quia pulvis es . . , J'ai tenté deux ou trois fois de méditer sur ces graves paroles, mais mon esprit s'adapte mal à ce trop vaste sujet, et je n'ai pu que garder cette marque de poudre grise, espérant de ses secrètes vertus un peu plus de recueillement que je ne sais en mettre, ces jours-ci, dans mes pensées.

2 avril.

Bien des jours ont passé depuis que j'ai fermé ce cahier : notre vie laisse peu à dire, et les seuls événements que j'y voie, ces temps-ci, sont les visites que nous continuons de faire chaque semaine à madame Lheureux qui dans son isolement nous en témoigne une affectueuse gratitude. Elles me sont, je l'avoue, d'un grand agrément, et ma mère elle-même y prend plaisir. Mon esprit, d'autre part, se tourne vers le dehors : un printemps merveilleux se lève sur le monde, et déjà la brise est chargée de plus d'effluves que je n'en ai jamais respiré. Les amandiers ont perdu leurs fleurs blanches, mais les haies les ont recueillies pour s'en parer à leur tour, et les soirs où la pluie cesse sont pleins de langueur. Le fleuve luimême dépouille les teintes lourdes qui l'attristaient cet hiver ; l'eau plus vive y coule allègrement et reflète de façon plus intense les trouées bleues qui s'élargissent chaque jour entre les

nuages. La côte opposée semble moins lointaine ; de grandes mouettes venues de la mer rasent les flots ; tout s'anime, souhaite de s'unir ; un oiseau, ce matin, chantait.

Nous étions hier chez notre amie. Sa mère qu'on lève maintenant chaque jour reste paralysée du côté droit, mais, après la crainte qu'elle eut de la perdre, madame Lheureux trouve une grande joie à cette présence. L'état de la pauvre femme est cependant bien fait pour serrer le cœur : la bouche ne laisse passer un son qu'elle ne le déforme ; la tête branle comme prête à se laisser choir, et la main valide ne cesse de palper et tourmenter l'autre main engourdie et semblable à une bête qu'on ne pourrait réveiller. Le cœur reste tendre, et quand Aymon a paru et s'est approché de l'aïeule, le pauvre visage déformé de celle-ci en fut transfiguré, l'œil est entré en extase, la main libre s'est élevée lentement, jusqu'à rencontrer la chère tête inclinée pour l'attirer d'un geste encore maternel et plein d'amour . Madame Lheureux, dès que nous fumes assises, nous a beaucoup parlé d'Aymon. Elle s'est mise d'accord avec le médecin pour Fixer à plus tard la reprise des études, le laisser finir l'année près d'elle, et se fortifier par les courses qu'il continue de faire dans la campagne. Elle ne s'inquiète que de le voir avec trop d'ardeur se donner à cette manie de peindre qu'elle a prise d'abord pour une fantaisie, et qui semble devoir être

un goût profond qu'aurait dû faire deviner la persistance avec laquelle Ayrrion, même enfant, ornait de croquis ses cahiers et ses livres. Elle nous a dit qu'il s'était installé dans les combles une façon d'atelier où il passerait volontiers, si elle ne le poussait à sortir, le meilleur de ses journées devant un pain rond, quelques fruits groupés près d'un verre, d'une cruche ou d'un linge froissé. Il s'essaie à la nature morte, et n'y réussit pas mal si j'en juge par ce que j'ai vu. En effet, Aymon qui n'avait pu sortir à cause de la pluie est descendu vers quatre heures, et, sur notre demande, a bien voulu nous conduire jusqu'à son atelier. De grandes toiles récemment couvertes sèchent le long des murs, et représentent, pour la plupart, des pommes ou des poires d'hiver oubliées sur une table rustique, devant une terrine vernie, un broc ou une faïence à personnages qui luisent au second plan. Sur tout cela tombe une lumière jaunâtre qui ajoute une étrange poésie à ces tableaux d'intérieur. J'ai demandé à l'auteur l'intérêt qu'il trouve à les peindre : il prétend qu'il n'y faut voir qu'une étude de couleurs, ou encore, a-t-il dit, « une recherche d'atmosphère... » J'éprouve pour ma part, devant ces peintures, je ne sais quel sentiment de vie humble et profonde, d'intimité domestique qui émeut en moi tout un monde de souvenirs, et me rappelle ces jours de vacances aux Pierrières où, dans l'odeur acre du fruitier.

je contemplais sur leur claie les réserves auxquelles je n'osais toucher, cependant qu'autour de moi et de la demeure ensommeillée, il me semblait entendre bruire le silence même de l'été.

11 faut bien que je marque ici combien malgré ma joie si vive de le revoir, j'ai de déception chaque fois que j'approche Aymon. Je ne puis m'habituer à ses nouvelles façons d'être; il y a en lui, sur lui, sur son âme, — cette âme jadis impétueuse, — un voile que je voudrais lever. Je n'ai pas eu l'occasion de lui parler comme je souhaiterais de le faire, il se dérobe et paraît vivre dans un monde où je ne puis l'atteindre, dont j'ignore la langue; et le peu d'années, en somme, pendant lesquelles nous fûmes séparés met entre nous la distance qu'un siècle eût pu y apporter. Autant que je sache voir en ces ténèbres, il me semble discerner en lui, dans son sourire, ses réparties souvent ironiques, un point douloureux sur lequel il se replie comme pour le cacher. Il y a enfin dans tout son être, certains de ses regards, et jusque dans l'intonation de sa voix, une sorte d'aspiration secrète, un appel profond à je ne sais quoi d'invisible et de très haut... Aimerait-il?... Je me le demande parfois.

Le vrai est qu'il soulTre, et tout autrement, je le crains, que le croit sa mère dont le regard s'ar- ; rête pour ainsi dire à l'extérieur de son enfant. f|

En nous raccompagnant, au départ, dans l'allée

OÙ la pluie avait laissé des flaques d'eau, madame Lheureux nous a priées de ne pas compter avec elle dans nos visites et de venir comme autrefois travailler à ses côtés. Elle retire grand bien, assure-t-elle, de ces bonnes causeries retrouvées; la confiance, il est vrai, semble lui renaître au contact de ma mère, et je ne doute pas d'autre part qu'il soit salutaire à celle-ci de quitter quelquefois notre demeure et les préoccupations qu'elle a trop de tendances à s'y créer.

Avant de rentrer, nous nous sommes arrêtées à l'église. Ma mère, comme toujours, en est sortie rassérénée, et son bras a serré le mien dans un geste de tendre protection. Pour moi j'ai t conlié à Dieu l'âme étrange et gonflée qui, depuis I quelque temps, est la mienne, et qui m'étonne ! par son aisance à se réjouir ou s'attrister alors [ que je ne lui en connais aucun motif raisonnable. I Peut-être y suffit-il du ciel qui se voile ou s'éclaire, j de l'allongement des jours, de la tiédeur de l'air, j du mouvement qui doit se faire en tout ce qui vit I à cette époque de l'année, et qui se manifeste ; encore au-dedans de moi.

6 avril.

J'ai, cet après-midi, par un temps pur et presque chaud, accompagné mon père dans ses vignes où, à même le bois noir et fibreux des ceps, les bourgeons commencent de se montrer, enveloppés d'une bourre jaunâtre. Je suis entrée dans la demeure d'un de nos fermiers pour y saluer sa femme et prendre des nouvelles d'un enfant qui est souffrant, et qui va mieux. On m'a fait là beaucoup de politesses, mais je ne retrouve point dans ce logis l'atmosphère confiante qui me semblait y régner au temps qu'y vivaient les paysans de mon grand-père, nés sur le domaine, attachés à celui-ci comme s'il leur eût appartenu, et que la vieillesse ou la mort ont seules pu leur faire abandonner. Chez ceux d'à présent je me sens étran- | gère, et j'ai vainement évoqué sur le branlant escalier de bois, l'ombre courbée de la vieille Mariette qui, jadis, découvrait pour moi, dans un coin de l'armoire, des noisettes, de belles prunes i

bleues ou, en plein hiver, des raisins à peine flétris qu'eKe m'apportait comme en maraude, au nez de ses petits-enfants avec qui elle me défendait de partager ce présent.

Nous avons à peu près fait le tour de la propriété où les Pierrières n'entrent environ que pour moitié, et dans laquelle, au hasard de la promenade, mon père me désignait de sa canne telle ou telle pièce remarquable, favorisée par son exposition au soleil ou un terrain propice. Nous ne manquâmes pas de reconnaître, énorme et unique entre tous, un cep français, témoin des ravages du phylloxéra et lui ayant seul résisté, par on ne sait quel privilège, dans le pays dévasté. Autour de lui, pied par pied, tout le vignoble dut être replanté en cépages américains sur les racines desquels, par bonheur, le néfaste insecte n'a aucune prise.

Sans que leurs effets puissent être comparés à ceux du fléau que j'ai nommé, trop de maladies gênent encore la plante qu'on n'en peut entièrement préserver, et qui donne moins librement qu'autrefois son suc précieux. Mon père s'en plaignait un peu amèrement tout en marchant au long des allées battues qui coupent les sillons sur lesquels s'alignent, les uns soutenant les autres, échalas et pieds noueux.

— Tes grands-parents, me disait-il, n'ont pas ieu la moitié de nos ennuis. La vigne, de leur temps, poussait seule; il n'y avait, en septembre,

qu'à se baisser pour en ramasser le fruit, et troquer ensuite son vin à peine cuvé contre l'or qu'on apportait ici à plaisir. Maintenant ils y perdraient leur peine, et les soins toujours renouvelés par lesquels il nous faut combattre tant de maladies survenues videraient le mieux gonflé de leurs bas de laine.

— Les Ongrand, pourtant, s'en tirent encore, avançai-je, en regrettant sur-le-champ ma répartie.

Mon père, en effet, eut quelque impatience à y répondre, et, abattant de sa canne une petite branche qui dépassait la haie que nous longions :

— Ils ne pensent qu'à ça, s'écria-t-il, on les dirait penchés sur leurs terres, de l'aube au soir, comme sur un petit enfant; il y a tout de même autre chose dans la vie que des pieds de vignes et des rangées de piquets. Les soins donnés, une bonne fois, la plante devrait, comme jadis, pousser toute seule. A certains jours, fit-il avec lassitude, l'envie me prend d'arracher tout cela pour semer des prairies et pratiquer l'élevage ; il n'en coûterait pas plus, et l'on s'y retrouverait mieux.

Je fus un peu ahurie de ce qu'un pareil projet pût venir à l'esprit de mon père ; et je crus voir se | dresser devant nous la figure indignée de ceux | des nôtres qui ont, un à un, amoureusement, planté ces pieds de vigne dans un terrain d'ailleurs peu propice à un autre genre de culture. Cependant, il s'apaisait et, soudain adouci, et le regard tourné vers moi :

— Tu n'as pas l'air de te réjouir à l'idée d'être bergère ; quand tu étais enfant tu rêvais de le devenir, et, dans le séjour que nous faisions, l'été, aux Pierrières, tu n'avais point de plaisir plus grand, te le rappelles-tu? que de rejoindre la paysanne qui menait paître ses vaches dans les sentiers. Quelles histoires te faisait-elle?

Ne pouvant décidément voir qu'une fantaisie dans la réflexion qui m'avait tout d'abord inquiétée, je souris au souvenir évoqué qui était juste et me paraissait doux. Mais il reste que mon père continue, par amour pour nous, une tâche qui demeure ingrate, et qu'il risque de ne pas mener à bien.

Le soir venait comme nous reprenions le chemin de la ville; nous y avons trouvé Aymon qui rentrait aussi, et avec qui nous achevâmes la route dans une de ces conversations qui ne tarissent plus quand mon père les mène, et au cours desquelles on touche facilement à tout. L'étoile du Berger commençait à briller au-dessus du fleuve où son reflet, quand le ciel devient sombre, plonge ainsi qu'une sonde d'argent. Mon père lui donna son vrai nom de Vesper qui est en latin celui du soir qu'elle annonce ; comme Lucifer dont le nom, paraît-il, signifie : « Qui porte la lumière », révèle l'approche du matin. De sa canne levée, ainsi qu'il le faisait l'instant d'avant sur nos terres pour me montrer telle ou telle pièce de bon rapport, il désignait maintenant, dans le champ céleste, certains points où il marquait la place

des constellations à paraître; et déjà, il semblait en attachant le regard aux endroits indiqués qu'on y distinguât le liquide éclat des astre; immergés dans l'azur vert. En entendant nommei « Vega de la Lyre », Aymon nous confia en rian qu'il avait jadis brûlé pour cette étoile d'unamou sans espoir qui le faisait l'appeler et l'attendre ai seuil des nuits brillantes, et découvrir en elL d'incomparables feux. Je lui demandai s'il gardai quelque chose de cette passion désordonnée; il m répondit qu'il n'y en avait plus trace, et ajouta assez étrangement, que ses yeux se plaisaien trop désormais aux spectacles de la terre pour s lever bien souvent vers le ciel. Il rapportait de s promenade quelques branches aux feuilles fra giles, du plus gracieux effet. Il a fait avec nou par déférence quelques pas au delà de sa demeun Quand il nous eut quittés, je demandai à mo père son impression sur le jeune homme qu mon ancien camarade de jeux est devenu en peu d'années. Mon père s'est défendu de le jug( d'après les quelques entrevues qu'il a pu, c( temps-ci, avoir avec lui, mais il redoute, comn madame Lheureux elle-même, les dispositior qu'Aymon fait paraître pour le dessin, et qi pourraient contrarier en lui une vocation pli sérieuse.

— Cet art, m'a-t-il dit, est des plus difficile on ne le possède entièrement qu'après de lon^ travaux, et il est peu fréquent que celui qui s

voue en soit, de son vivant, récompensé. D'ailleurs le& vrais artistes sont gibier rare, rien ne prouve qu'Aymon puisse être de ceux-ci, et, — at-il ajouté en regardant au loin, — il n'est pas de pire aventure que de vivre dans la pratique d'un art où l'on ne saurait faire preuve d'une grande supériorité.

Je n'ai pu m'empecher d'objecter que rien ne permettait non plus de faire sur le talent d'Aymon des suppositions aussi défavorables ; que les meilleurs peintres avaient du commencer comme lui, et qu'enfin, sans prétendre être grand connaisseur, je trouvais dans certaines de ses toiles quelque chose d'émouvant et de profond qui me donnait beaucoup à espérer pour l'auteur lorsqu'il aurait reçu l'enseignement des maîtres et celui de sa propre expérience.

Nous touchions à ce moment au seuil de notre porte; mon père voulut bien conclure en souhaitant que j'eusse raison, et nous faillîmes nous heurter contre cette folle de Zélida qui, s'impatientant de ne pouvoir servir le potage, venait voir en coup de vent si nous arrivions.

Mercredi.

En sortant de l'église, nous avons trouvé les trois aînées des demoiselles Rebière et leur mère qu'une pluie soudaine avait fait se réfugier sous le porche, comme elles traversaient la place, et qui n'osaient mettre le nez dehors. Nous leur avons offert des parapluies qu'elles ont bien voulu venir chercher à la maison en s'abritant sous les nôtres. Elles sont entrées et ont daigné s'asseoir un moment. Henriette, plus jeune que les deux autres, est celle de qui l'on dit qu'elle épouserait volontiers le fils Ongrand, mais je doute que la mère de Christophe consente jamais à cette union. Les demoiselles Rebière passent pour n'avoir d'autre fortune que ce que voudra bien leur laisser de la sienne leur oncle Artiguelongue, vieux garçon et maire de la ville, qui, dans l'attente de ses largesses, leur impose une dévotion absolue à ses idées dites « avancées », et un esclavage dont je ne crois pas qu'elles soient

jamais assez payées. Henriette, il est vrai, mériterait d'être aimée pour elle-même, et sans autre avoir que sa jeunesse et ce charme qu'on ne peut point ne pas subir. Je la regardais éclairer notre salle d'une grâce auprès de quoi ses sœurs ont fort à souffrir. Elles apportent pourtant à se vêtir la même recherche que leur cadette, mais il y a chez celle-ci je ne sais quelle réussite, quelle harmonie entre elle-même et sa parure qui en font un ensemble plus plaisant que celui qu'offrent les aînées. J'enviais en l'écoutant son aisance, ce charme qui émane d'elle et force la sympathie, la limpidité de ses yeux, son heureux sourire, et jusqu'à la lueur blonde qui persiste à orner ses cheveux dans l'ombre même du chapeau. Je l'ai moins connue que ses sœurs : cellesci vinrent au couvent dans le temps que j'y étais moi-même, et jusqu'à ce que leur oncle en conçût du dépit. Bien que d'une division supérieure à la mienne, elles daignaient parfois m'admettre à causer dans leur groupe en récréation. Elles parlent peu, et conservent cette expression revêche qui les faisait traiter de « pincées » et qui contribue à mettre en valeur la bonne grâce d'Henriette. Ces demoiselles achèvent entre elles, nous a expliqué madame Rebière, l'éducation de leurs deux jeunes sœurs.

L'averse finie, nos visiteuses se sont levées pour prendre congé et nous remercier de notre hospitalité. J'aurais souhaité que celle-ci fût moins

brève, pour jouir quelques instants encore de la présence d'Henriette; mais le temps les pressait, parait-il... Peut-être aussi la crainte que l'oncle Artiguelongue n'apprît leur station chez nous qu sommes propres à leur nuire dans son esprit.

M. le curé est aussi entré en passant; noui avons parlé des Lheureux. Il attribue à l'influence de ma mère le calme qu'il croit voir se faire dans l'esprit de notre amie, et nous demande de lu continuer nos visites. Maman a objecté ce qu'i peut y avoir d'incorrect de notre part à fréquente) dans cette maison où est un jeune homme... J( suis reconnaissante à M. le curé du rire ave( lequel il a accueilli cette réserve et de s'être écrié « Aymon est encore un enfant! )) Il aurait pi dire, en outre, qu'il est presque mon frère; et puisqu'il est reconnu que notre société est bien faisante à sa mère, nous avons là une œuvre charitable, un devoir que ne doivent en riei nous faire négliger les bavardages auxquels no visites pourraient donner lieu.

Ce ne serait pas, d'ailleurs, une nouvelle qu< de m'entendre marier à Aymon Lheureux; on . pensé à cela dès notre enfance, et je me souvien qu'il nous arrivait déjouer à nous donner le bra en marchant posément comme le font deux époux Mais les années, en accentuant notre différence d'âge, ont mis bon ordre à ces « on-dit », et i ferait beau voir que des relations si naturelle ment reprises allassent se rompre pour satisfaire

aux commérages. Ma mère dont le jugement est parfois étroit mais s'éclaire dès qu'on fait appel à son cœur, saura, je l'espère, se mettre au-dessus de cela.

Jeudi saint.

Il y a, tout aujourd'hui, dans le ciel, un défilé de petits nuages semblables. Ils naissent là-bas, du côté de la mer, et se succèdent sans trêve, comme des oiseaux qui reviendraient après l'hiver. Entre eux se révèle un beau ciel tout neuf, un peu pâle encore, à l'horizon surtout, oii le fleuve le reflète jusqu'à se confondre avec lui.

Je suis ici aux premières pour contempler les grandes scènes qui se déroulent dans l'azur. Il arrive que sous l'influence du vent, souvent très grand sur nos rives, les hauts cumulus venus de rOcéan heurtent leurs masses ou s'abordent comme des galères. Les uns prennent figure de bêtes fantastiques qui se poursuivent et paraissent à la fin s'atteindre et se confondre. D'autres sont comme des montagnes chargées de neige. Il en est qui, semblables à des collines, ont l'air de porter des maisons étagées, et me rappellent cette île volante que Gulliver vit venir à lui au cours

de ses voyages. Le vent qui joue avec ces masses cotonneuses, et cependant architecturales, les façonne à certains jours plus curieusement encore, et j'ai cru voir parfois jusqu'à des palais errants dans le champ d'azur dont ils me révélaient tout d'un coup l'étendue. Par les temps calmes, les vapeurs immobiles et amoncelées forment, au loin, des chaînes sourcilleuses sur lesquelles le soleil fait se jouer les plus vives couleurs.

Il m'arrive de demeurer longtemps à suivre ces fantasmagories et m'étonner de leur infinie variété. Le vaste horizon m'enivre et m'élève, et fait que, chaque matin, je ne pousse point sans curiosité mes volets. Je souffrirais, je crois, s'il me fallait vivre dans une rue de la ville où je n'aurais en face de moi que le mur de la maison voisine, et je ne sais si je m'habituerais à cette claustration. Ces grands espaces sans cesse offerts aux yeux donnent au cœur, j'imagine, un perpétuel désir de monter, quelque chose comme un bondissement vers l'infini.

Jour de Pâques,

C'est ici le Jour que le Seigneur a fait, passonsle dans les transports dune sainte allégresse... 0 Morti oii est ta victoire?... 0 Mort, où est ton aiguillon?.,.

La communion, ces lignes lues à la messe, le cantique 0 Filii et Filiœ entonné à pleine voix, m'ont délivrée des accablantes langueurs qui pesaient sur moi ces jours-ci, et, malgré la pâleur d'un ciel à peine printanier tendu sur la ville, me voici dans cette « sainte joie » où l'Eglise nous demande de nous tenir lorsqu'après la sombre période de la Semaine Sainte nous touchons avec elle à ce sommet de l'année.

L'église fut bien près d'être trop étroite ce matin, tant s'y pressaient de fidèles. Je quêtais; cette affluence me fut douce et doit réjouir le cœur de notre curé. Si beaucoup entendent en ce grand jour l'unique messe à laquelle ils se croient tenus d'assister, leur présence n'en montre

3as moins que tout souci religieux n'est point janni de leur cœur, et qu'une étincelle y luit mcore sur laquelle la Grâce peut souffler. Avant le sortir, j'avais préparé dans la salle à manger a table du premier déjeuner, et mis dans un vase les jacinthes et quelques violettes écloses dans la 30ur de Zélida. Le sourire de ma mère à notre retour m'a payée de ma peine. Les cloches battantes, une foule de gens qui allaient et venaient sur la place, entretinrent autour de notre repas une agitation à laquelle mon père ne tarda pas l'aller se mêler. Il rentra pour me demander de ['accompagner aux Pierrières, et j'acceptai avec plaisir. Des hommes endimanchés traversaient les rues, et s'arrêtaient aux portes. Les paysans avaient quitté leurs champs pour la ville où des marchands s^endaient sur le port des chapeaux de jonc et des étoffes claires.

La route d'abord encaissée qui conduit à l'ancien domaine de l'oncle Joséphin, s'élève peu à peu et contourne le mamelon portant la maison. D'aussi loin que je l'aperçoive, je ne revois jamais celle-ci sans une émotion profonde... Mes rêves d'enfant furent si doux sous son chapeau d'ardoises lors des mois de vacances que nous y passions autrefois ! Et les plus radieux des étés ne sauraient me rendre, il me semble, la clarté de ceux que j'y vécus et dont le soleil éblouit encore ma mémoire. Nous gravîmes lentement le chemin caillouteux au long duquel les maigres arbres

fruitiers qui le suivent laissaient pleuvoir les neigeux pétales dont ce mois-ci les a couverts. L'enclos où nous pénétrâmes n'est plus entretenu, et la porte de la maison, gonflée par l'eau de l'hiver, refusa d'abord de s'ouvrir. Le corridor dont elle nous livra l'accès sent la moisissure, et la voix y retentit étrangement. La pauvre demeure dit comme elle le peut sa tristesse de n'être plus habitée, et de mourir faute d'avoir en elle le peu de vie que nous lui apportions chaque été. Je doute que mon père soit sensible à cette plainte des choses ; d'ailleurs, montant aux Pierrières au moins une fois la semaine, peut-être est-il fait à l'impression que je ressentis si fortement aujourd'hui. Il va de salle en salle, pousse les volets, passe les portes sans paraître touché de tant d'isolement et de silence là où il connut autrefois le bruit, et la gaieté d'enfants joueurs. J'ai revu ma chambre ; l'alcôve s'y ouvre dépouillée des rideaux légers dont je la fermais ; un vases à anses, demi-brisé, est demeuré sur la console de la cheminée et se reflète dans le miroir terni. La fenêtre encadre le paysage familier, et qui n'est aux jours d'abondance qu'une vaste plaine feuillue, d'un vert plus profond que celui des prés. Un village pique sur l'horizon la tour de son église, un toit rouge éclate, çà et là, près d'un arbre penché; aucune route et, sur tout cela, une paix infinie qu'on dirait y régner depuis les premiers jours du monde. Sous le ciel d'azur fin qui

la baignait ce matin, l'agreste étendue était ellemême, au loin, presque bleutée. Un oiseau est passé comme une flèche ; un cri, je ne sais d'où, \ est monté. Il m'a semblé qu'auprès de moi se * penchait une petite fille en robe grise, à la joue I empourprée, aux cheveux dénoués, qui, un peu ; essoufflée, me disait :

■ — Cache-moi, il va me prendre, tu vas le voir

! venir, par l'allée des pommiers !

j Je souriais à ce rappel de mon enfance et de nos

jeux avec Aymon que sa mère amenait ici au cours

i des vacances, quand, tout à coup, sous les arbres

' dont sa tête atteignait les branches fleuries, un

\ homme est apparu qui n'était point mon ami. Je

i reconnus avec étonnement Christophe Ongrand

[qui pour regagner la Grand'Font s'arrogeait sur

nos terres un droit commode de passage. Ma vue

l'a surpris aussi; il s'est arrêté, et, la tête levée,

lii'a demandé de l'excuser.

— Je ne pensais pas, m'a-t-il dit, que vous étiez, ce matin, notre voisine, sans quoi je n'aurais pas pris par là.

— Vous efTraierais-je? ai-je assez sottement réparti.

— C'est tout au contraire, a-t-il repris, que mon intrusion pourrait vous être désagréable. Je {•asse ici, voyez-vous, d'habitude, parce que l'on

(découvre de ce point élevé tout le pays à deux lieues à la ronde, et la Grand'Font tout entière avec la maison au milieu. Et voyez comme il fait

beau ce matin sur vos terres et sur les nôtres!...

— Sur les vôtres surtout, ai-je dit, tant la séparation était visible entre les deux propriétés ; les derniers travaux étant, chez nous, encore à faire, et l'herbe nouvelle emplissant les sillons.

— Oui, a déclaré Christophe, votre pièce de la Croisette a besoin d'une « façon », il ne faudra pas tarder à la lui faire donner. Nos vignes sont déchaussées depuis tantôt quinze jours, et les bourgeons sortent, de la grosseur du pouce ; la vigne aime qu'on s'occupe d'elle.

— Plante égoïste, n'ai-je pu m'empêcher de murmurer, qui exige beaucoup et donne peu!

Il m'a entendue et s'est écrié :

— Non point égoïste, mais jalouse, et qui rap porte en raison de ce qu'on fait pour elle. Elle travaille lentement, c'est vrai, et conduit jusqu'en automne la maturité de sa grappe, mais quelle autre vous donne en septembre un fruit si juteux, si lourd et si souple,, à la fois, à la main qui le soupèse, comme un chasseur le fait de l'oiseaii qu'il a tué?

— Gomme vous aimez vos champs, ai-je dit encore; et lui :

— C'est de famille ;je les aime tout de même que mon grand-père qui les a gagnés, et que mon père qui les force à produire. Et la récolte de chaque année est ainsi que le butin après un long combat.

Comme il achevait sa phrase, une voix s'éleva;

celle de quelque valet de ferme qui chantait une sorte de mélopée dont nos paysans ont coutume de s'accompagner au labour, et dans le rythme large de laquelle semble tenir l'infinie mélancolie des champs vides et des brumeux horizons d'hiver. Nous fîmes silence et l'écoutâmes, tant cette voix jeune se mariait heureusement à la claire atmosphère de la matinée d'avril. Le chant disait dans la langue du pays, et en paroles un peu mystérieuses, le retour du laboureur au foyer où, l'aiguillon posé, l'homme s'étonne de trouver sa femme muette et délacée au coin du feu :

Es-tu malade? dis-le moi; Te ferai un potage

Avec une rave, un chou bleu, Une alouette maigre.

Mais l'épouse dolente secoue faiblement la tête : ce qu'elle veut, ce n'est plus que le grand repos pour son âme et pour ses membres :

Quand je serai morte, mets-moi Au plus profond de notre cave,

Les pieds tout contre la paroi, La tête sous la « canellc ».

Les pèlerins qui passeront.

Se signant d'eau bénite,

Diront qui donc repose là?

— C'est la pauvre Miane.

Entre chaque strophe, avant d'en répéter le dernier vers, le chanteur comme s'il eût réellement conduit ses bœufs, poussait le cri guttural dont on les excite. Christophe qui, la tête un peu inclinée, restait découvert devant moi, semblait écouter avec respect. La voix s'étant tue, il me demanda :

— Avez-vous compris les paroles?

Je lui dis que je les connaissais depuis longtemps.

— Elles viennent de loin, et sous la douceur de leur plainte s'exprime toute la misère des gens de la terre, du temps qu'ils souffraient peste et famine et que les loups déterraient les corps.

— Dieu merci, m'écriai-je, nous vivons à une autre époque !

Il haussa les sourcils :

— Chacune a ses fléaux; il en est aussi dans la nôtre. Ceux que j'ai dits ne sont pas les seuls ; il y aurait beaucoup à faire encore.

— Voilà, m'écriai-je, une noble pensée, et je souhaiterais pour le bien de tous que M. Ongrand l'eut comme vous.

Il prit un temps pour me répondre.

— Mon père, il est vrai, s'absorbe beaucoup dans ses affaires perscnnelles; il n'est pourtant pas si fermé que vous le croyez aux choses qui vous touchent et dont nous causons ensemble quelquefois. Peut-être faudrait-il seulement à la maison quelqu'un qui s'y intéressât plus que nous

LA MAISON SUR LA RIVE dOl

ne sommes capables de le faire, et pour l'amour de qui nous pussions agir, ajouta-t-il, — et il m'enveloppait toute d'un regard assez vif qui me fit rougir en ramenant ma pensée aux projets de famille que je veux oublier. 11 s'en aperçut et me dit :

— Notre air campagnard vous est sain ; l'aurore de ce matin de Pâques n'avait pas vos fraîches couleurs !

Le demi-sourire dont il accompagna ce propos en atténua quelque peu la hardiesse, et l'Angelus qui s'élevait à ce moment dans tous les villages environnants, m'apprenant l'heure avancée, me dispensa de répondre. Je feignis craindre d'être grondée, et me retirai l'ayant salué courtement. Je n'entendis qu'un instant après le bruit de son pas sur la route ; les cloches faisaient sur le monde la rumeur d'un vaste rucher...

Mon père m'appelait au même instant pour le retour, et je lui confiai en route que je venais de causer avec Christophe Ongrand, aperçu de ma fenêtre comme il passait chez nous.

— Je passe volontiers chez nos voisins quand je viens ici par le bord de l'eau, et je les ai priés d'en user de même sur nos terres, m'a-t-il répondu.

Puis, après un silence, il m'a demandé ce que je penserais de notre installation définitive aux Pierrières, comme s'il venait lui-même d'y songer tout d'un coup. Avec quelque étonnement, je l'assurai que, pour moi, ce projet n'avait rien de désagréable, mais qu'il fallait avant tout se dire

que ma mère n'abandonnerait pas sans regret le voisinage de l'église où elle aime entrer souvent.

— C'est d'elle-même, reprit-il, que l'idée est venue, et j'y pense parfois, quand mes jambes sont paresseuses. Je tenais à connaître ton sentiment à ce sujet. Mais c'est là une chose qui exige réflexion, et de laquelle je ne te reparlerai pas de sitôt.

Sur la route que nous suivions, les primevères, en touffes pâles, fleurissaient le revers des fossés; j'en cueillis une large botte de laquelle monte, tandis que j'écris ceci, la plus suave senteur de thé, de rose blanche, de jasmin peut-être aussi; un parfum fait de tous ceux qlie l'été nous garde, et qui s'annoncent sur ces tendres corolles nées trop vite, avec des tiges qui ont peine à les soutenir.

J'ai tenu l'harmonium du chœur, aux vêpres où les jeunes filles ont chanté. Madame Lheureux y est venue sans Aymon que je me sens triste de n'avoir pas vu aujourd'hui. Ma mère qui se trouve lasse se repose près de moi. Le silence s'est fait sur la place, mais un bruit de cloches y vibre encore, on dirait, et meurt avec le jour. L'air est si sonore qu'on entend les cris d'enfants jouant à la marelle dans les rues voisines. Les chemins qui s'éloignent de la ville, au long du fleuve ou vers les coteaux, doivent retentir à cette heure des chants du retour. Dans toute la campagne,

sur les roufes, sur les vignes, les jardins paysans, traîne comme un adieu l'inexprimable langueur des fins de fête, plus particulière à celle-ci, la pins belle de toutes, et qui apporte un suprême repos avant les grands labeurs de Tété. La joie est aussi dans la ville, dans la partie basse surtout d'où des fusées, tout à l'heure, vont jaillir.

Seule l'église, tantôt encore bourdonnante, est là, silencieuse maintenant, ainsi que le sépulcre vide après que l'ange eut dit à tous ceux qui venaient de ne plus chercher parmi les morts celui qu'on y avait comme tel étendu et scellé.

20 avril.

Les jours passent et le soleil les dore, et s'attarde avec nous comme un ami retrouvé. Après sa disparition de plus en plus lente, une lueur persiste, et le fleuve semble la retenir prisonnière de ses eaux; je la regarde décroître de ma chambre dans laquelle je monte après le dîner pour mettre mon chapeau, les soirs où ma mère souhaite que nous sortions un peu. La ville est déjà sombre et laisse le crépuscule amasser l'ombre entre ses toits, mais, tout au fond, le ciel reste pâle, et le fleuve lui tend un miroir courbe où se prolonge, où s'alanguit l'adieu du jour.

Il faut que l'appel de ma mère m'arrache à cette contemplation qui amènerait la prière à mes lèvres. Nous allons doucement par les rues silencieuses qu'on n'éclaire pas quand la lune doit se lever, et où brillent seules les fenêtres dont on n'a pas tiré les volets. Des gens sont déjà sur leur porte à chercher la fraîcheur vivifiante.

LA MAISON sua LA RIVE 105

après la claustration laborieuse dujour. Quelques personnes nous reconnaissent que nous saluons en passant. Nous descendons jusqu'au port; la lointaine lueur du couchant le baigne encore; nous y trouvons un air plus pur et des senteurs presque marines. A l'heure du flot, l'eau clapote contre le quai et se glisse dans le chenal entre les gabares au repos sur leur panse, et qui, peu à peu, se redressent et se mettent d'aplomb. L'une d'elles, parfois, tentée par le jusant, appareille, alourdie d'une cargaison qui fait s'enfoncer sa coque et met le pont à fleur d'eau ; lentement les voiles se hissent, oscillent sous le vent puis se tendent, cintrées à se rompre, et entraînent enfin le vaisseau. On entend derrière celui-ci bruire l'eau refoulée, et d'intimes craquements qui décèlent l'effort de la membrure; le gouvernail grince, les hommes jettent des mots brefs, l'avant ouvre un sillon énorme, et le beau chaland s'enfonce comme une ombre dans la nuit. Un peu plus de silence suit le départ; le regard tente de percer l'obscurité où le feu d'arrière brille encore, puis, distrait, va vers ceux qui naissent à peine distincts sur l'autre rive, et se lève sur les premières étoiles qui s'essayent à briller dans le ciel.

Je me surprends à me relire... La page qui précède m'a donné du plaisir. J'en trouve à chaque instant ces jours-ci dans des objets qui jadis ne

m'en offraient aucun. J'ai vingt fois vu quitter le port aux navires sans me douter qu'il me plairait un jour d'évoquer leur départ, et d'en recevoir une impression un peu forte. J'aurais du goût, il me semble, à disposer des fruits dans une de nos corbeilles de porcelaine comme Aymdn le fait sur ses toiles, et je me suis aperçue, ce matin, que les dessins en camaïeu des tentures de ma chambre, sur lesquels je n'avais sans doute depuis longtemps arrêté mes yeux, ne sont pas du tout ce que mes souvenirs d'enfant les représentaient à ma mémoire : mes regards s'exercent, on dirait, à voir sous l'enveloppe extérieure qui les arrête, la forme exacte, le sens plein de chaque objet.

Aymon avait hier, chez lui, son ancien condisciple Maunoir qu'il nous a présenté comme son meilleur ami. J'avais déjà entendu parler de ce garçon aux remarquables aptitudes qui, fils d'un fruitier de la basse-ville, parviendra, s'il faut en croire ses maîtres, à une haute situation. Il occupe pour le moment un emploi de clerc chez un notaire où il est entré sitôt ses classes finies, afin de s'y préparer économiquement aux examens de droit. Aymon paraît subir son influence, et l'entoure d'une amitié quasi-respectueuse, ce qui ne va pas sans m'inquiéter un peu, car il y a dans la figure de ce jeune homme quelque chose d'amer et de froissé qui repousse toute sympathie, etj

TOUS détournerait tout à Fait de lui si on ne le savait d'autre part si digne d'intérêt. Il s'attache beaucoup au talent qu'Aymon révèle, et le pousse à s'y abandonner entièrement et en dehors de toute autre étude, ce qui déplaît à madame Lheureux pour qui la peinture ne sera jamais qu'une manière de délassement, et qui souhaiterait voir son tils s'occuper plus sagement de son avenir. Elle a cependant consenti à ce qu'il se rende au cheflieu une fois la semaine, chez un peintre peu renommé mais suffisant, au dire d'Aymon, pour enseigner la technique, et tout ce qui est nécessaire à manier comme il faut les couleurs.

Deux esquisses récentes ornaient le petit salon, et c'est la première fois que je vois Aymon permettre qu'on en expose ; il a fallu que sa mère témoignât le désir de les garder chez elle. L'une que j'ai reconnue représente une corbeille de fruits, l'autre, une vue du port, montre des gabares à l'ancre dans le chenal, tandis qu'au fond une autre s'élance à toutes voiles, et comme un oiseau dans un ciel clair. Pendant que je regardais cela, Aymon expliquait à son ami comment il avait été frappé de la soudaine légèreté que la toile ajoute à ces masses brunes qu'on dirait destinées ù demeurer dans les vases du port, et qui glissent comme des cygnes à la seule invitation du vent. J'ai trouvé en effet que sa peinture savait bien rendre ces deux aspects si différents d'un même objet, et que la lourdeur des premiers

plans faisait plus sensible à l'œil l'élan du vaisseau vers l'horizon qu'un trait indique à peine. M. Maunoir s'est permis d'adresser à l'auteur quelques reproches que celui-ci n'a pu que reconnaître pour très justes, car il est avec soi-même de la plus grande loyauté. Son dessin, paraît-il, se dégage mal encore, et un certain empâtement provenant de l'inhabileté à fondre les teintes nuirait, s'il fallait en croire la Critique, à l'effet général du tableau. Mais d'un peu loin cela n'est plus sensible, et je juge pour ma part cette nouvelle œuvre très réussie. C'est bien plutôt le sujet qui déplaît à l'ami d'Aymon ; il paraît peu chérir la nature, et, selon lui, le portrait serait la seule étude digne de passionner un peintre. Aymon objecte l'embarras du modèle à trouver, de la pose à faire tenir, et n'a aucun goût pour se représenter lui-même. M. Maunoir s'est complaisamment offert, etj'aurais tenté de m'offrir aussi si je n'avais été devancée. Aymon se trouvait avoir justement brossé une esquisse de sa mère qu'il a été nous chercher. Malgré les traits à peine indiqués encore, j'y ai retrouvé cette expression d'angoisse qui souvent est celle de madame Lheureux. Celle-ci refuse de se reconnaître dans cette ébauche, d'autant plus que cette peinture, comme la plupart de celles qu'a faites Aymon, est baignée de ce jour mystérieux qui donne une valeur surprenante au moindre objet qu'il éclaire, mais qui a ici l'inconvénient de jaunir le visage.

Je n'ai pu me tenir d'en demander la raison, et je reste piquée du sourire que ce M. Maunoir a laissé passer sur ses lèvres, alors qu'Aymon a bien voulu me répondre qu'il voyait ainsi, tout len reconnaissant la difficulté qu'il y a pour les autres d'accepter cette vision.

J'ai feuilleté pour faire diversion une collection de gravures représentant des tableaux de musée, où se trouvaient beaucoup de paysages, des scènes historiques ou religieuses, et, parmi celles-ci, plusieurs figures de la Vierge, d'une admirable expression de pureté. Les mains d'une de ces madones me rappelaient celles de ma mère.

Aymou voyant que je m'intéressais à ces reproductions me demanda d'en choisir une et de la garder en souvenir de lui. Je me décidai en faveur d'un calme intérieur hollandais, et m'enquis à mon tour de ses préférences. Il m'indiqua et réunit quelques sombres images, œuvres d'un même grand maître qui semble retenir toute son admiration : c'étaient d'étranges portraits où la lumière ne se posait que sur les plans avancés du visage, et dans la pénombre desquels, cependant, le regard étincelait, la bouche paraissait vivre ; des paysages fantastiques que les rayons du soleil frappaient comme la foudre pour ne les éclairer qu'en un point :

— Mais, me dit-il en me les montrant, ce ne sont point là les seuls chefs-d'œuvre et votre choix n'est pas sans mérite.

HO LA MAISON SQR LA RIVL

— Pourtant, répliquai-je, il ne vous satisfait point.

— C'est à chacun selon son âme.

— La vôtre, repris-je, a plus de profondeur?

— Disons, si vous le voulez, moins de sérénité.

21 avril.

Douceur des jours qu'ombragent des feuilles nouvelles ; calme des longs après-midi sur la petite place déserte!... Nous avons en travaillant entr'ouvert la fenêtre, et toute la bonté du jour est passée dans un souffle chaud sur notre visage.

Mon Dieu, cette allégresse qui s'obstine en moi est-elle le fruit de la vingtième année ? Me faudra-t-il pleurer sa perte dans- quelques mois?... Le soir d'hier était si pur, le fleuve y semblait un lac si paisible, que j'ai cherché pour la relire, dans mon cahier de morceaux choisis où je l'ai copiée, cette poésie de Lamartine dont les vers m'émeuvent tant :

Le soleil va porter le jour à d'autres mondes ;

Dans l'horizon désert Pliébé monte sans bruit, ?

Et jette, en pénétrant les ténèbres profondes,

Un voile transparent sur le front de la nuit.

La douteuse lueur, dans l'ombre répandue, Teint du jour azuré la pâle obscurité, Et fait nager au loin dans la vague étendue Les horizons baignés par sa molle clarté.

Viens : l'amoureux silence occupe au loin l'espace; Viens du soir près de moi respirer la fraîcheur: C'est l'heure; à peine au loin la voile qui s'efface Blanchit, en ramenant le paisible pêcheur.

Le livre m'est tombé des mains et j'ui laissé couler mes larmes, de douces larmes qu'on voudrait pleurer souvent, par qui nulle peine ne s'exprime, mais bien plutôt cette secrète abondance qui me fait m'éveiller la chanson aux lèvres, et m pousse à louer Dieu sept fois le jour. Hier en core, comme j'allais et venais par la salle en fredonnant, j'ai trouvé le regard de ma mère pos sur moi ; je me suis approchée d'elle et l'ai em brassée ; elle m'a pris les mains et m'a dit sa joi de me sentir heureuse ; tout le reste du jour nou avons été comme deux sœurs. Dans son perpétue repliement sur soi-même, elle a sauvé de sa jeu nesse une flamme qui l'anime parfois, la transfi gure, et me ravit. Cette flamme, si j'en crois u pressentiment, survivra à la mienne qui brûl vite et s'épuisera tôt. Mais que m'importe, sij puis me réchauffer à celle qu'elle garde ; quell douceur ne me sera-ce pas, un jour, de trou ver en elle ce qui pourra me faire défaut ; et de quoi manquerais-je que sa présence ne me co

sole? Je la regardais, dimanche, au départ pour la messe ; elle portait cette robe de soie que je lui vois depuis si longtemps ; un galon mal serré dépassait à la taille, je me suis empressée de le cacher ; elle m'a remerciée d'un sourire, et, comme elle faisait quelques pas et me paraissait courbée, j'éprouvai un immense désir de la presser dans mes bras.

On devrait pouvoir rajeunir sa mère, fût-ce au prix de ses propres années.

^ mai.

Après les dernières plaies, le ciel resté pur tout le jour m'a paru de ce bleu que l'on prête à la ceinture de notre Mère, et c'est une grande joie qui est venue avec ce beau temps parmi nous. Une enfant qui passait, ce matin, a levé vers ma fenêtre des grappes de lilas ; des feuilles d'un vert léger, et comme trop tôt sorties, frissonnent à l'extrémité des branches, et les toits que je vois sont des îlots dans la verdure montée des jardins. Les ramiers y reviennent jouer et se poursuivre. Des colombes sont descendues à grand bruit d'ailes sur la petite place, s'y sont posées avec un clair gémissement et fait, l'une l'autre, mille politesses, puis, effarées par un chariot qui passait, elles ont volé vers le clocher où elles gîtent sagement.

Nous avons commencé, hier, l'exercice du <( mois de Marie » . Notre église, malgré son style incertain, est une de celles que j'aime le mieux.

LA MAISON SUR LA RIVE llo

Elle est un peu épaisse de forme, et nue, mais les offices empruntent à sa sévérité même une nouvelle grandeur ; les prières du soir y sont surtout édifiantes : L'autel seul éclairé se détache avec ses ors dans l'ombre de l'abside, au-dessous des vitraux où le reflet d'un cierge allume parfois une lueur; à l'autre extrémité, une ombre plus lourde s'amasse sous la galerie de l'orgue, s'étend derrière les piliers, et paraît être le refuge des puissances mauvaises prêtes à fondre sur les fidèles agenouillés.

Il s'est trouvé des gens pour se plaindre de cette demi-obscurité que, par économie, notre curé laisse régner sur la nef; je ne suis certes pas ilc ceux qui font tenir tout le mystère d'une église dans la pénombre de ses voûtes, le seul que j'y voie, et il me suffit, est pour moi dans le tabernacle, mais j'avoue me plaire dans cette absence (le lumière où l'on prie mieux, où les yeux, moins sollicités par le détail de l'assistance, sont uniquement attirés parle flamboiement de l'au-

1. Nous étions, hier au soir, comme une assem- !)lée de chrétiens des premiers âges descendus iiix catacombes par crainte des persécuteurs.

Un cantique de Racine le fils que nous chantions au couvent et que l'on a entonné soudain, m'a émue, l'ai revu mes amies, nos chères maîtresses qui, sous leur cornette lisse, priaient auprès de nous. (]es pâleurs de suaire sur la tête de ces femmes volontairement ensevelies en Dieu, ramenaient sans

cesse nos pensées à la considération des choses qui demeurent. A quelques exceptions près, nous pensions toutes prendre le voile, tant le renoncement semblait alors chose facile à nos cœurs. La vie a fané ces vocations prématurées ; je ne sache pas qu'une de mes compagnes soit entrée en religion, et je ne m'y sens pas plus disposée qu'une autre.

Cet espoir d'une vocation religieuse qui, un temps, retint ma mère de s'engager dans les liens du mariage, reparaît en moi quelquefois. Mais je ne crois pas être jamais admise au redoutable honneur de prononcer des vœux. Le cœur bondissant que je porte, et qui me déroute en ce moment, ne suivrait qu'à regret la voie délaissée où il faut consentir à marcher pour rencontrer l'Epoux. Si c'est là ma destinée. Dieu, je l'espère, m'y inclinera par degrés ; je ne me reconnais pas pour l'heure au nombre de celles qu'il appelle à lui dès cette vie.

3 mai.

Sa mère se trouvant moins souffrante, madame Lheureux est venue nous chercher, ce soir, pour assister aux prières du « mois de Marie ». En sortant de l'église, ma mère offrit à son amie de descendre jusqu'au port.

Une lune décroissante éclairait le fleuve, et, comme une reine qui se retire, laissait flotter sur les eaux sa traîne argentée ; les astres qu'elle n'éclipsait plus se montraient, innombrables. Nos mères s'assirent près d'un arbre; Aymon et moi demeurâmes sur la rive, émus par la splendeur de Tombre étoilée, par le silence où ne s'entendait que le vaste murmure des eaux grossies qui passaient à pleins bords, et sur une largeur où l'œil se perdait. De faibles lumières scintillaient, çà et là, sur la côte invisible.

— u'eau descend, dit Aymon, n'auriez-vous point, par cette nuit si calme, le désir de vous laisser glisser avec elle?... Elle invite vraiment au départ.

Je lui demandai s'il n'avait jamais eu la pensée d'étudier pour être marin :

— J'ai trop souvent vu dans mes songes d'en-j fant mon père qui périssait en me tendant les bras!... Ce que j'exprimais ne peut être qu'un passager et poétique désir.

Nos yeux s'étaient de nouveau levés vers les étoiles ; les constellations développaient leurs lignes immuables, entre elles s'amassait une poussière brillante ; la voie lactée jetait une faible lueur. Un peu d'ivresse me venait des profondeurs devinées et de tous ces mondes suspendus dans la nuit. Mon cœur était plein de choses que je n'aurais su dire et que je taisais à regret. A voix basse, pourtant, je murmurai :

— Comme on sent Dieu !...

D'une voix étrange, Aymon répéta :

— Dieu?... il ajouta : Il m'est, en effet, plus sensible ici qu'à l'église.

— Il n'était pas moins présent dans celle-ci, et d'une façon plus réelle pour nos sens.

Il se tut et reprit peu après :

— Je vous parlais démon père. . . Il me semble parfois, et non plus en rêve, que je suis étendu comme lui, sous cent couches d'eau que le soleil ne perce pas.

— Vous souffrez !

Il haussa faiblement les épaules :

— Je me cherche, et tâtonne dans une obscurité plus profonde que celle-ci... et je n'y vois aucune étoile.

— Je devine en vous, insistai-je, depuis que nous nous sommes revus, une inquiétude dont j'ignore la cause.

— Gela passera, fit-il.

— Je voudrais pouvoir quelque chose pour votre apaisement.

J'avais pris sa main, il serra la mienne et me dit ; Votre affection m'est douce, Lucile; je suis heureux de Tavoir retrouvée... Gardez-la moi, quoi qu'il arrive.

Une joie immense tenta d'envahir mon cœur, mais je demeurai partagée, et ne sachant ce qui l'emporterait de cette joie ou d'une grande détresse que je sentais me venir à l'idée de celle où je voyais mon ami.

Sur les flots noirs qu'abandonnait peu à peu le reflet lunaire, celui des astres serpentait, et semblait descendre comme une larme scintillante que l'œil aurait suivie au sein des eaux. Il y eut un long filement d'étoile et nos mères, après l'avoir salué d'une légère exclamation, selevèrent etnous appelèrent pour partir. J'embrassai d'un dernier coup d'œil le spectacle de la nuit à peine azurée où il me semblait que vibraient encore les paroles qui venaient d'y être dites pour moi ; quelque appel lointain s'éleva sur les îles ; de l'autre côté du fleuve la lune déclinait en s'élargissant. Une allée d'arbres s'ouvrait devant nous qui rame- ^nait à la ville; nous y entrâmes silencieux.

Le peu qu'Ayinon m'avait dit ne m'éclairait

point suffisamment sur son âme, mais un lourd pressentiment m'obsédait que je tentais en vain d'écarter, au souvenir de l'ami qu'il écoute et dont je crains pour lui la néfaste influence, depuis que je sais ce garçon soupçonné d'écrire, dans un journal peu recommandable, des articles hostiles à notre foi.

J'ai hâté le retour dès que je fus seule avec ma mère, tant il me tardait de réfléchir à mon aise. Mais voici qu'ayant pris soin de noter point par point et du mieux que j'ai pu les événements de cette soirée, malgré la grande, l'infinie douceur de savoir mon amitié précieuse à Aymon, je me trouve dans la même incertitude sur le trouble secret qu'il m'a fait entrevoir sans m'admettre à en partager le poids avec lui.

Mais cette affection qu'il m'a demandée, comme il la possède, et de quel cœur je la lui garderai!

8 mai.

Nous avons reçu ce matin une lettre nous annonçant le mariage d'Annette Fleureau, une de mes inciennes compagnes de couvent que je revois à quinze ans avec ses longues nattes blondes. Son image reparue en a remené d'autres, et je me crois Lout environnée aujourd'hui de mes amies d'au- Lrefois, les pensionnaires auxquelles, les classes (inies, et à cause du voisinage, je revenais me mêler. Je me suis revue au milieu d'elles, par un Je ces soirs qui, d'être déjà dans le passé, offrent tant d'enchantement à notre âme. Soirs bénins, Allégés où, la prière finie à la chapelle, il nous était permis de causer dans la cour avant l'heure du îoucher. Nos maîtresses allaient et venaient len- Lement dans l'allée du verger, parlant entre elles 't les mains croisées sous les larges manches qui •ie rejoignaient ; des mots nous parvenaient, parfois toute une phrase prononcée par madame Saint- Ambroise qui avait le verbe haut et vitupé-

rait volontiers ses compagnes. Des rubans de couleur se croisaient sur notre poitrine, à notre col pendait une médaille dont les plus rêveuses jouaient du bout de leurs doigts, ou qu'elles portaient à leur bouche... Constance se mortifiait dans l'espoir d'être pâle ; Hélène lisait un roman d'Octave Feuillet que la crainte de se voir surprendre lui faisait porter partout avec soi ; Valencia, qui aimait se parer, passait pour vaniteuse et coquette, et la Mère supérieure lui faisait souvent défaire, le matin, l'arrangement trop compliqué de ses cheveux.

Quel calme sous les troubles menus de ces blanches années; quelle légèreté du cœur! Quelle ferveur constante m'emplissait, qui ne saurait être comparée aux subits accès de joie ou d'angoisse qui m'accablent aujourd'hui et me font pressentir, à la manière de sourds grondements annonçant l'orage, je ne sais quel prochain changement dans ma destinée ! Que l'éclair luise s'il doit, par sa lueur, me montrer ma route; tout me semble préférable à l'état d'énervante attente où je suis.

Je me prends à regretter la paisible enfance; je chéris tout ce qui me la rappelle et où je la puis retrouver; et c'est pourquoi je goûte un plaisir infini aux visites que nous continuons de faire à madame Lheureux, alors que je déteste, au contraire, tout ce qui m'éloigne de ce temps béni, me force à envisager l'avenir. Mon impatience s'étend jusqu'à ne plus pouvoir souffrir ce nom

des Ongrand que mes parents prononcent avec trop de sympathie, et des regards d'intelligence qui me donnent l'envie de les faire renoncer à leurs secrètes espérances.

Ma pauvre maman elle-même n'est pas à Tabri de mes boutades, et la façon dont elle m'a remis l'invitation d'Annette m'ayant paru — bien à tort, certainement — pleine de sous-entendus, j'ai jugé à propos de me lancer dans une espèce de discours tendant à prouver l'inutilité du mariage, à démontrer que l'état de célibataire était pour moi l'idéal, et qu'à Fencontre du commun, j'aurais beaucoup de plaisir à « coiffer sainte Catherine ». Toutes choses dont ma mère a bien voulu rire, mais qui ont dû l'attrister, au fond, j'en suis sûre, car je n'ignore pas que son plus grand souci lui vient à l'idée de me laisser seule après elle.

J'ai trop de regret de ma sotte extravagance pour ne pas tâcher à rentrer en grâce au plus tôt; mais ne recommencerai-je pas demain à peiner ainsi ceux que j'aime; et qui me délivrera de cet autre moi-même éclos nouvellement en moi, et qui tantôt me dicte les paroles les plus étranges, tantôt semble prêt à me faire faire cela que je souhaiterais le moins accomplir?

42 mai.

J'ai rêvé cette nuit d'Annette et de sa robe blanche, et mon réveil en fut réjoui.

Je me suis essayée, en me peignant, à modifier ma coiffure devant le miroir, mais le nouvel accommodement que je lui donnais changeait tellement mon air de visage que je me suis empressée de la rétablir dans son ordre habituel, c'est-àdire les cheveux simplement relevés au-dessus du front et noués derrière la tète, sur le côté de laquelle ils se divisent naturellement et forment une raie, vers le soir. J'ai seulement pris soin de les gonfler davantage, en regrettant un peu que leur couleur châtaine ne s'orne pas des reflets blonds que j'aimerais emprunter à la chevelure d'Henriette Rebière. La coiffure achevée, c'est la guimpe et la jupe qu'il faudrait rajeunir, mais elles s'y prêteraient mal, et je perdrais ma peine à les vouloir mettre dans le ton du renouveau. Aymon devant qui je dois poser cet après-midi,

me peindra donc telle que je suis si bon lui semble, et j'aurai de cette façon une image mieux conforme à moi-même et la jeunesse que je vis... Ce n'est pas un regret que j'exprime : quand un matin comme celui-ci éclaire le monde» quand dans le cadre de ma fenêtre s'étendent un ciel pur et des îles d'or en dérive dans de la lumière, au-dessus de feuillages nouveaux, quelle autre existence pourrais-je souhaiter que la mienne et quel front aurais-je de ne la recevoir point à genoux?... Mon Dieu, que votre volonté soit faite, et bénie la pauvreté où nous sommes, puisque je sens en moi une âme riche de votre présence et de vos ineffables dons.

Même jour, le soir.

Aymon a raillé ma coquetterie, et m'a reproché de m'être faite belle. J'ai sottement rougi du soin que j'avais pris ce matin de ma toilette, et voulu retirer sur-le-champ les longs pendants d'oreille que ma mère m'avait prêtés; mais mon peintre s'y est opposé en déclarant tout à coup que ces bijoux m'allaient à merveille, et servaient son inspiration. Tandis que nos mères s'installaient un peu plus loin de moi que d'habitude, il m'a priée de me placer près de la fenêtre et de continuer ma broderie, ce que j'ai fait volontiers, mais sans y

donner beaucoup d'attention, et plutôt intéressée par ce qui allait naître sur la toile, et dont je ne pouvais rien voir.

Le soleil éclairait vivement le jardin où le vent remuait de clairs feuillages ; quand nos mères se taisaient, j'entendais le frottement du pinceau qui témoignait de l'ardeur que l'artiste apportait à sa besogne, et me pénétrait de confusion à le voir ainsi occupé de moi. Pour heureuse qu'elle fût, cette gêne crût si bien à me sentir un instant dévisagée, que le rouge m'en vint encore et que, me croyant fatiguée, Aymon me proposa un repos et cessa lui-même l'ouvrage. J'en profitai pour courir à son chevalet. Je fus un peu déçue de ce qu'une ébauche offre toujours d'incertain, parce qu'il me semble qu' Aymon ne saurait rien entreprendre qui ne fût un chef-d'œuvre, et que ce que je voyais ne pouvait décidément en être un. Nos mères qui voulurent elles-mêmes se rendre compte de ce que valait cette esquisse ne manifestèrent aucun enthousiasme, et madame Lheureux ne manqua pas de reprocher à son fils les tons trop vits à l'aide desquels il avait essayé de rendre — par opposition à mon profil grisâtre — l'éclatante lumière du jardin apparu sous la vitre comme un songe printanier.

Aymon, après ces critiques, ne montra guère de goût pour se remettre à la besogne; je dus beaucoup insister et me déclarer particulièrement satisfaite pour lui redonner un peu de confiance,

et l'engager à reprendre ses pinceaux. 11 ne le

;iit que nnollement à vrai dire, et quand nous

partîmes l'ébauche n'était poussée qu'au point où

j'ai vu celles qu'il a faites d'après M. Maunoir, et

^au delà duquel la difficulté semble insurmon-

i table à l'élève qu'est encore notre peintre.

! Il se raillait d'ailleurs lui-même, m'expliquant

qu'il avait vu et tenté de montrer dans ce tableau,

où se trouvait exagérée l'expression pensive de

mon visage, une manière de symbole : celui de

la vie intérieure que, très immodestement, il me

: forçait de personnifier, et du monde de couleurs

iet de formes qui l'environne sans parvenir à trou-

ibler son recueillement.

i — Mais, avançai-je, qui ne préférera, quand I cette toile sera finie, le décor enchanteur de la I fenêtre où se devinent tant de glycines et de lilas îsous le soleil magnifique, à tout ce que repré- ! sente d'austère détachement ce visage terne et I penché dans la pénombre?

I — Voyez, cependant, me dit-il, comme j'ai pris

jsoin de le peindre. Il est seul solide et réel dans

cette toile où tout le reste n'est qu'apparence,

touches hâtives et superficielles. Si mon esprit se

i plut à la fantaisie de celles-ci, c'est mon cœur que

|ce profil intéresse... C'est là qu'est la vie. Et votre

présence m'est douce parce que vous la possédez

vraiment.

Après un silence, et comme pour soi-même, il ajouta :

— Comment, en soi-même, établir un juste partage?...

Je le sentis soudain aussi sombre qu'en ses plus mauvais jours. Il replia ses accessoires en me demandant de l'excuser pour l'inutile immobilité où il croyait m'avoir tenue. Je lui ai fait promettre de me consacrer une autre séance, et, surtout, qu'il n'effacerait rien de son travail d'aujourd'hui. Mais j'ai peur qu'il ne tienne point parole.

Un incident pénible pour moi est venu clore cette journée si plaisante jusque-là : des livres se trouvaient sur la table de travail qui est celle d'Aymon, dans ce petit salon où sa mère aime se tenir; je vis qu'ils traitaient de la Philosophie, mais l'un d'eux, que j'ouvris au hasard, m'a vivement choquée par la liberté avec laquelle on y parlait de nos plus belles croyances. En le refermant je pus lire le nom de Maunoir écrit sur les pages de garde, et recevoir par là une confirmation aussi pleine qu'inattendue aux soupçons que je formais depuis quelques jours. A l'heure qu'il est, et pour supporter de telles lectures, il faul qu'Aymon doute de sa foi, et dissimule à sa mère qui s'en affecterait trop vivement, sa véritable façon de penser. Je pénètre mieux, maintenant; le sens caché de ses paroles de l'autre soir, ai bord du fleuve, et devine enfin quelle crise i traverse et quelles inquiétudes il se sent venir. Quel inexprimable serrement de cœur a produit

sur moi celte découverte, et quelle amertume n'en reporté-je pas sur le néfaste personnage à qui je dois d'en avoir le chagrin! Quelles certitudes peut-il donc offrir en échange de celles qu'il enlève? Ce déplaisant garçon va-t-il faire communier à ses haines universelles une âme que je souhaiterais d'unir à la mienne, lui ouvrir je ne sais quels affreux domaines où je ne pourrai la suivre, et d'où ma prière ne suffira peut-être point à la tirer?

17 mai.

Je veux fixer ici les événements de la journée d'hier qui me fut douce, à la fois, et cruelle, et dont le récit que je vais tenter de faire m'aidera peut-être à démêler, dans l'inquiétude qui m'en reste, ce qu'il est juste de garder ou ce que je dois bannir de craintes encore prématurées.

Ma mère ayant parlé à madame Lheureux du projet que nous formions de nous rendre au cheflieu pour quelques achats indispensables, son amie a demandé que nous la laissions se joindre à nous, en nous priant de faire coïncider le voyage avec un de ceux que son fils accomplit chaque semaine, afin qu'elle ait le plaisir d'être accompagnée de lui.

Nous n'avons pas pris le train, mais, à l'ancienne mode, le bateau qui chaque matin remonte le fleuve, et donne au voyage l'apparence d'une promenade plus que d'une course rapide où le temps fait défaut; le passage par eau est aussi

d'un prix moins élevé. Pourtant que ne paieraiton pas le plaisir que nous eûmes de glisser dans la fraîcheur de Taube et une atmosphère argentée, entre le bleu lointain des rives qui s'écartent à l'infini du côté de l'estuaire et se rejoignent, on dirait, à l'autre extrémité. Nos mères, bientôt gênées par le vent qu'aiguisait la vitesse de la marche, sont descendues au salon des passagers, j'ai demandé la permission de ne pas les suivre ; Aymon est resté avec moi. Le fleuve étale n'offrait qu'un vaste reflet du ciel clair où de légers nuages passaient. Nous y glissions merveilleusement, caressés de brise pure et baignés de soleil matinier.

— Quel enchantement! a dit soudain mon compagnon de voyage.

Je me félicitai de voir sa joie rejoindre la mienne, car j'étais moi-même séduite par le charme de cette matinée, celui des reflets qui passaient comme un glacis rose ou vert sur les eaux. Des pêcheurs immobiles à l'ombre de leurs j voiles attendaient le moment de relever leur.s filets ; leurs barques vers quoi nous allions semblaient au contraire attirées par notre bateau, et s'avancer vers nous à mesaï-e que nous approcbions d'elles^ Leur voile étendait sur le fleuve one ombre teintée. Auprès de nous, un petit garçon penché sur l'eau effeuillait un éphéméride qu'il avait apporté, et regardait chaque rectangle de papier marqué d'un chiffre, d'un nom de jour,

et d'une fête de saint s'envoler au vent, raser l'onde et s'y perdre.

— Sicutumbra dies nostri! ... prononça Aymon en souriant de se rappeler la légende que nous nous faisions jadis expliquer ensemble devant le cadran solaire de son jardin.

— Ces jours « qui passent comme l'ombre », dis-je en me souvenant moi-même de la traduction qu'on nous donnait du poète latin, quelle inexorable main les effeuille aussi?... Je n'ai jamais tant senti qu'à présent leur rapidité à nous fuir.

— Vous les regrettez? me demanda-t-il.

— De tout mon cœur... Et comme vous, sans doute?

— J'ai moi même, et très fortement, le sentiment de leur brièveté ; mais, ajouta-t-il en détournant ses regards, je ne puis dire que je la déplore.

L'émotion que me donnèrent ces quelques mots m'empêcha d'abord de répondre, tant je frémissais à l'idée de me pencher sur ce qui allait m'être révélé d'un cœur malade.

— Pourtant, dis-je enfm, pour donner le change, et prenant à témoin l'incomparable azur de cette matinée, la beauté fuyante des rives, et l'eau irisée au loin, ne sont-ils pas, ces jours de; mai, les plus purs de l'année, les plus tendres qui se puissent voir? ^,i

Mais lui :

— On doit demander à ses amis autre chose

qu'un joli visage; cependant, reprit-il, vous avez raison, et c'est déjà beaucoup que ce qu'apporte ce mois-ci. Je goûte, ce matin, une joie que, depuis longtemps, je n'avais pas eue.

— Est-ce donc à votre âge que celle de vivre ne suffit plus ?

— Vous ne pouvez savoir, a-t-il dit, et je ne puis non plus vous dire... Il y a des âmes qui ne sont pas faites pour la paix.

— Celles-là même qui l'ont perdue, peuvent la retrouver; et le fait qu'elle leur manque les destine à la reconquérir.

— Peut-être ne sais-je pas me contenter de celle qui me serait donnée. Ainsi que mon père devait l'éprouver sur le navire qui l'emportait autour de la terre, j'ai le besoin d'aller toujours au delà; mais tout est comme la terre, on en fait vite le tour, et mon désir qui s'élance si vivement sur les choses n'en est que plus prompt à me revenir déçu... Il n'en est pas une qui le retienne!

— 11 est cependant des objets qui ne déçoivent point, hasardai-je, des choses éternelles sur lesquelles nous pouvons nous reposer.

— Peut-être!... encore faut-il les reconnaître pour telles. Mais pardon, reprit-il vivement, devant la surprise que je ne pus cacher; laissons cela, voulez-vous? je ne voudrais pas vous troubler.

Je sentis qu'il n'en dirait pas davantage; d'ailleurs un grande angoisse me venait et j'avais peur d'aller plus avant dans son âme; je me tus très

volontiers. La berge que nous suivions nous montrait tantôt une maison dans les arbres, tantôt un village et son clocher dressé sur les chaumes, des enfants pieds-nus jouant au bord de l'eau et qui couraient en nous faisant des signes. Tout cela resplendissait dans une chaude lumière, mais, pour moi, un voile commençait de s'étendre sur cette beauté printanière du monde que mon cœur ne goûtait déjà plus.

La grande ville s'annonçait au loin par ses tours, une rumeur, des fumées, lorsque nos mères reparurent sur le pont. Déjà il fallait élever la voix pour s'entendre. Au tumulte qui naissait sur le bateau, parmi les voyageurs en quête de leurs bagages, s'ajoutait le bruit de martèlement venu des chantiers de construction maritime établis sur les rives, et encore un grondement issu des rues et qui nous enveloppait de plus en plus. Le bateau pénétra dans l'anse du port dont la forme heureuse a fait ajouter un croissant de lune aux armes de la cité. Tout au fond de la rade, fermée par un grand pont, dormaient des navires venus de loin décharger ici leurs cargaisons étrangères dont l'odeur de résine ou de saumure nous arrivait par bouffées. La fierté de leurs mâts ne leur permet pas de franchir les arches de pierre sous lesquelles, au contraire, les gabares du pays inclinant leur antenne passent et vont porter en amont ce qu'elles enlèvent de nos marchés.

— La belle chose, me dit soudain Aymon en

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me touchant le bras, qu'une ville compacte au bord du fleuve qui la baigne avec ses tours et ses dômes, ses vaisseaux dans le port et de grands nuages au-dessus d'elle!...

Ses yeux resplendissaient, et rien n'y demeurait plus de l'ennui dont, l'instant d'avant, ils m'avaient paru chargés. Pour un peu il se fût élancé à terre.

Au delà du quai, nous apercevions, en effet, outre une première ligne de maisons égales, les Eèches d'églises pointant au-dessus des toits comme pour élever à Dieu la pensée de ceux qui arrivent, ou pour montrer le lieu où repose l'Arche sainte, centre et foyer générateur de la cité. L'une de ces flèches atteint à une imposante hauteur, et toutes les autres, construites depuis, semblent reconnaître son droit d'aînesse, et s'être défendues d'approcher de sa mesure. Je distinguai parmi celles-ci les deux clochers jumeaux de la cathédrale où sont les vierges mira- Goieuses aux pieds de qui je n'étais guère venue depuis mon enfance ; je témoignai le désir que j'avais de les revoir, et madame Lheureux formant les mêmes vœux que moi, il fut convenu que nous leur rendrions visite.

Aymon nous a rejointes dans cette église où, depuis quelques instants, nous priions devant la chapelle embrasée des saintes Madones qui s'ouvre au chevet du chœur. Chacune d'elles est debout, tenant l'enfant, à droite et à gauche d'un autel

modeste où se disent les messes d'actions de grâces. Le socl.} de l'une porte ces mots : Consolatrix affvUloïum, celui de l'autre : Salus infirmorum. Djvant elles brille la même abondance de cierges dont l'éclat lumineux m'avait frappée la première fois que je les vis; des fleurs en gerbes ou en modestes bouquets attestent la piété continue des fidèles, et des plaques de marbre ou des cœurs d'or fixés au mur à l'entour de chaque niche, multiplient le témoignage des reconnaissances que s'attire en ce lieu la mère du Sauveur. Parmi de pauvres femmes suppliantes, je me suis agenouillée avec une soudaine émotion qui a donné plus d'ardeur à ma prière. Une ouvrière prosternée près de moi se releva pour s'avancer jusqu'aux vénérables images : elle portait dans ses bras un enfant de pauvre mine qu'elle éleva vers celle des madones dont le secours est promis aux malades ; elle la baisa aux pieds et la toucha aux genoux. Je remarquai que le frottement des mains avait, en cet endroit, poli la pierre, et je songeai à toutes les misères dont, au cours des années, la trace s'était inscrite là. Mais la tristesse qui, depuis le matin, m'étreignait le cœur ne m'en parut pas plus légère. A mon côté, ma mère se tenait absorbée dans une imploration dont je devinais l'objet. J'ai pensé avec elle aux récoltes de l'année, à la petite ville oti nous devions rentrer le soir, à la maison qui touche l'église, à cette église elle-même, à tous ceux qui,

chez nous, ne prient plus ! J'ai supplié Dieu de se défendre et me suis offerte de tout mon cœur, dans la mesure de mes moyens, à le servir. Mais j'implorai surtout sa lumière pour une âme dont je me demande si elle ne me serait pas la plus chère ici-bas. Aymon nous attendait debout à l'écart et nous proposa, quand nous nous fûmes relevées, de nous montrer quelques-unes des merveilles renfermées dans l'église, et devant lesquelles il est souvent venu se convaincre de la grandeur de l'art chrétien. Un certain mouvement régnait autour de nous, des gens allaient et venaient, la tête levée, suivis de guides qui s'offraient comme pour la visite d'un musée ; d'autres, affairés, se croisaient au long du transept à chaque extrémité duquel s'ouvre une voie importante qui provoque devant la Sainte-Table un déiilé de passants pour la plupart irrespectueux. Je crus, un moment, avoir le triste spectacle d'un temple désaffecté et privé de son Dieu. Cependant, dès l'entrée, on ne pouvait qu'être saisi de l'intime splendeur de la nef où, çà et là, des formes agenouillées rendaient plus sensible la hauteur des piliers et tout le mystère amassé à leur ombre; en outre, le jour religieux tombant des verrières et l'inscription faisant connaître que, sous les dalles que nous foulions, des corps de prélats reposaient dans l'attente de la résurrection auraient suffi en dehors de la présence divine à me conduire au recueillement. Déjà, de l'extérieur, j'avais

eu .quelque émotion à reconnaître, dégagée des maisons qui jadis la pressaient de toute part, le long vaisseau de pierre au-dessus duquel deux rondes tours s'élevaient comme des mâts robustes. Pour la première fois je remarquai le contraste imposant de sa masse avec la délicatesse des contreforts qui en assurent la stabilité, et il n'est pas jusqu'au ton doré des pierres que le soleil touchait qui n'ait enchanté mes regards. J'éprouvai une fois de plus combien notre œil se forme à pénétrer la plus secrète beauté des choses, et je pensai que je devais à l'amitié d'Aymon ce plaisir nouveau pour Hioi. Aussi, bien que m'en excusant comme d'une profane curiosité, j'acceptai de me mêler sous sa conduite à la foule des visiteurs, pour connaître les chefs-d'œuvre dispersés sous ces nobles voûtes ; ne sont-ils pas là comme la prière permanente de ceux qui les exécutèrent à la gloire de Dieu et dans son amour? Notre cicérone commença de nous montrer, de l'endroit ou nous nous trouvions, la rosace éclatante de l'entrée où les rouges, les bleus sourds composent une enluminure dont l'œil reste ébloui. Le bois sculpté des stalles reposa nos regards ; leur ton brun, le lustre dont les ont revêtus la cire .et les années, rappellent nos meubles familiers et m'en rendent le relief plus agréable que celui de la pierre où sont taillées plusieurs belles statues que nous vîmes ensuite, et dont la plupart, bien que très anciennes, et parfois muti-

lées, sont encore d'un grand effet. Je ne leur ai point témoigné, toutefois, la vénération que je me sentais pour elles : l'admiration qu'Aymon donnait à ces saintes images, les termes qu'il employait pour en louer la beauté m'ont gênée ; il n'eût pas autrement parlé d'objets profanes. Ne l'ai-je pas vu, pour mieux apprécier le travail de l'artiste et caresser de la paume les souples contours du bois, s'approcher d'un christ devant lequel, émue de pitié, j'étais prête à m'agenouiller? Où est, me disais-je, le respect que j'aimerais lui voir, et que je me sens moi-même devant la seule représentation de mon Dieu? Je me rappelais la façon dont il s'était tenu éloigné des vierges à l'autel desquelles nous priions lorsqu'il nous a trouvées, et dont la beauté extérieure ne séduisait point, sans doute, ses yeux. Et, de plus en plus, en rapprochant ces faits de notre causerie du matin et de quelques circonstances sur lesquelles mon attention au cours de ces jours-ci fut attirée, la crainte s'établissait en mon cœur que l'influence de son ami Maunoir, si visiblement hostile à nos croyances, ait été plus pernicieuse que je pensais d'abord, et soit sur le point de jeter Aymon hors de lu foi où jusqu'ici il a vécu.

Mon inquiétude ne fit que croître pendant le retour où je pus réfléchir à mon aise et me persuader que la souflrance intérieure dont Aymon iïi'avait laissé pressentir la force était celle d'une ime sans Dieu. J'entends d'une àme élevée, qui

se connaît immortelle, et que le fait de ne plus trouver sa fin dans les choses terrestres voue à des tourments illimités. Je juge plus froidement aujourd'hui et veux croire que mon ami n'est encore qu'au seuil du doute où le péril auquel il s'expose dès qu'il lui apparaîtra nettement le fera reculer. Il faut qu'il en soit ainsi; tel que je me le rappelle enfant, ardent jusqu'en ses moindres fantaisies, il pourrait aller loin dans l'erreur, passer sa vie à la défendre, s'offrir même à la propager. Son âme, encore un coup, n'est pas de celles qui se peuvent bassement satisfaire; il lui faut voler haut, et elle se traînera pauvrement si elle se lasse de ne trouver que le vide au delà des espaces où elle aimerait fréquenter. Gomment assister au naufrage d'un être qu'on aime, et que,| pourrais je, moi, pour convaincre et sauver celuici?

Le sens caché de cette ancienne gravure que j'ai vue, piquée au mur, dans l'atelier d'Aymon, me revenait tristement en mémoire : un grand ange, le coude au genou, repose sur sa main un muet et sombre visage dont le regard se perd au loin. Autour de lui gisent compas, sablier et balances, emblèmes du savoir où l'esprit de l'homme peut atteindre et qui ne le satisfait pas. Un astre étrange fulgure au ciel vide, et le mol^' Melancolia s'y voit, écrit sur une banderole par le vieux maître allemand à qui, paraît-il, on doit cette estampe. N'est-ce pas sous un tourment semblable

à celui de cet ange que ploie l'âme d'Aymon? Le flot de mes tristes pensées pendant ce lamentable retour m'éloignait de la conversation paisible que menaient ma mère et madame Lheureux, à leur tour charmées par le voyage et la beauté du jour, comme je l'avais été dans la matinée. Elles me rappelaient parfois à leur causerie, mais mon esprit s'en écartait de nouveau. Le fleuve dévêtu des brumes de l'aube étincelait sous le soleil, l'eau bruissait aux flancs du bateau qui avançait dans un murmure de soie froissée, mais l'ivresse du matin ne m'emplissait plus. La silhouette d'Aymon debout sur la passerelle du pilote où il lui avait plu de monter, se détachait en plein ciel, accoudée à la rampe, et frémissait des plis du manteau que le vent chassait en arrière. Les rives fuyaient ainsi que les voiles dépassées; devant nous, vers l'estuaire, il n'y avait plus qu'un grand ruissellement de lumière sur l'horizon élargi.

4^'' juin.

Il fait, aujourd'hui, un temps lourd qui fatigue et rrï'iucl'ine à la mélancolie. Comme nous nous trouvions seules toutes deux, ce matin, dans la salle, je n'ai pu m'empêcher de révéler à ma mère les craintes que j'ai conçues au sujet d'Aymon et ce qui les cause : la disparition probable de ses sentiments religieux. Ma mère, laissant reposer un instant ses mains sur ses genoux avec l'ouvrage dont elles étaient occupées, me dit qu'elle s'étonnait de cette nouvelle, madame Lheureux ne lui ayant fait aucune confidence touchant le chagrin où la jetterait immanquablement un changement d'idées que son fils ne saurait lui cacher. Je répondis en citant quelques-unes des paroles par lesquelles Aymon avait provoqué mes doutes, et laissai paraître toute la tristesse qu'elles me donnaient.

Ma mère parut m'observer et réfléchir de nouveau, puis elle me dit que, somme toute, il se

)Ourrait qu'Aymon subît une crise assez ordilaire à son âge, et qu'amenaient généralement la in des études et l'orgueil habituel aux jeunes ^ens. Elle ajouta que, d'autre part, toute foi qui îédait prouvait son insuffisance, et que Dieu se plaisait à laisser s'égarer tel ou tel pour le reprendre et le garder plus sûrement ensuite. De 5orte que bien des gens, amenés à vérifier les sources de leurs croyances après avoir mis îelles-ei en doute, pensaient retrouver, en retournant à: leur foi, une religion tout autre que celle :ju'i}s avaient quittée ; tant la connaissance qu'ils menaient d'en prendre la leur montrait différente Ju faisceau d'habitudes puériles pour lequel ils la tenaient dans le temps qu'ils s'en étaient détachés. Elle me rassura ainsi beaucoup, et je me promis de prier pour que mon cher Aymon revienne promptement, s'il sen éloigne, à une foi dans laquelle ont vécu et sont morts tarit des siens.

L'orageuse chaleur a pesé tout le jour sur les ardins et les tilleuls de la ville, et, de leurs feuillages touffus, monte un parfum si fort que j'en j>uis toute baignée et le respire comme une eau pur mes mains.

La Saint- Jean est proche et fera, l'un de ces

jioirs, éclater les feux d'épines dans la campagne.

j^Iais leur vive lueur ne s'inscrira pas afl ciel trop

|)àle de juin où les étoiles elles-mêmes s'effacent.

--a bande claire qui persiste à l'horizon, jette sur

le fleuve Je suprême reflet d'un de ces jours qui ne finissent plus.

Un autre parfum est épars dans la brise : celui des vignes en fleurs. A dix lieues à la ronde le pays est couvert d'une haleine embaumée, plus suave que celle du réséda. Un nuage odorant de pollen cerne la ville, la pénètre, en jaunit les ruisseaux, entre dans les maisons, imprègne les tissus, et se glisse dans notre poitrine pour y griser un peu le cœur. C'est, dans l'attente des vendanges, une fête subtile qui les annonce ; la promesse de la grappe, son chant d'espoir au momeni qu'elle va se gonfler de suc.

Un beau papillon de velours vient d'entrer s( jouer autour de ma lampe que ses ailes ont battu( sourdement. J'ai pris peur, et l'ai chassé, comm( s'il dérobait sous sa sombre apparence je ne saii quel être ténébreux. N'est-ce pas lui qui m'ap porte cette langueur attendrie que je sens pesé en mes membres? Vais-je défaillir sous trop d< parfums? Je me sens bizarrement lasse et trou blée... Eloigne-toi, démon qui rodes en la tro] chaude nuit !

La lune qui décline est là-bas à peine visible et, toujours, à l'horizon, ce pâlissement étrange cette aube mystérieuse qui pointe, et n'attend semble-t-il, pour grandir, que le premier char du coq dans la campagne assoupie.

Lundi de la Pentecôte.

Le plus grand trouble est en moi; un monde de passions s'y révèle, et je reste accablée de la profondeur que je leur vois et que mon insouciance n'a pas peu contribué à leur laisser atteindre. Je n'ose croire aimer, et peut-être ma naïveté me fait-elle confondre une fraternelle affection avec un sentiment plus fort ; je veux l'espérer, tout en redoutant de me leurrer sur le contraire. Mais l'événement qui vient de me forcer à envisager comme prochain l'état de mariage, et I m'oblige à interroger mon cœur, m'a trouvée si I hostile au projet qu'on me soumet et qui m'eût ; agréé il n'y a que quelques mois, qu'il m'a bien i fallu reconnaître l'aliénation de mes sympathies, i et sur quelle tête elles se sont rassemblées à mon insu.

Je démêle seulement aujourd'hui la conspiralion ourdie autour de moi, et me rends compte du chemin qu'a fait, depuis la visite de cet hiver,

l'idée qu'on croyait devoir prêter à madame Ongrand de me vouloir pour fille. Depuis janvier les relations n'ont cessé de se resserrer entre les Ongrand et nous ; M. Ongrand est entré chez nous, samedi, en revenant du marché, avec mon père qu'il paraissait avoir rencontré sur la place. De son côté mon père a dû aller plusieurs fois à la Grand'Font ; je me rappelle maintenant certaines paroles dont je n'avais pas sur le moment saisi toute la portée. Enfin il n'y a pas jusqu'au soin, trop évident à cette heure, avec lequel le nom des Ongrand se voyait amené chaque jour dans notre conversation, qui ne vienne encore me faire comprendre que mes parents caressent depuis des mois un projet auquel ils ne doutaient point que je dusse me rendre.

C'est avant-hier que mon père m'a prise à part pour me parler d'une alliance possible entre la famille Ongrand et la nôtre. Le dîner venait de finir ; ma mère, auprès de Zélida, devait volontairement s'attarder à des comptes. Mon père m'a fait asseoir en face de lui, dans son cabinet, et a commencé de s'ouvrir sur l'assurance où il est qu'il ne tiendrait qu'à moi d'être mariée à Christophe I Ongrand. Le trouble où cette révélation m'a jetée lui a permis de m'énumérer les avantages qu'il trouverait à cette union, avant que je lui eusse fait part de ma répugnance pour un établissement où mon cœur ne m'appelle plus. Mais il n'a voulu voir dans mes paroles que l'effet d'un premier

étonnement, et m'a demandé de réfléchir sur ce qu'il venait de me dire et dont il doit me reparler bientôt. Il s'est montré certain que mon naturel raisonnable ne manquera pas de me faire apercevoir tout ce qu'il y aurait, à son sens, de convenances dans la réalisation du projet qu'il a longuement mûri ; et auquel, a-t-il ajouté devant mon évidente hostilité, rien ne se peut opposer qu'une aiïection tenue secrète, et qu'il espère bien que je n!ai pas. J'ai senti sur-le-champ la rougeur couvrir ma face, tandis que tout mon être entrait dans une agitation subite qu'il aura prise pour une protestation de mon innocence, et qui était peutêtre un aveu que je tremble d'y découvrir à cette heure.

Il est sorti, me laissant en proie aux pensées qu'il avait fait naître, et ma mère m'a trouvée tout abattue de leur poids. Elle n'ignorait point la démarche qui venait d'être faite, et prévoyait à demi l'état dans lequel elle devait me jeter ; mais comment eût-elle deviné l'effroi qui commençait de s'étendre dans mon cœur? Peut-être, cependant, sut-elle en saisir quelque chose, car ses questions révélaient un peu de cette angoisse que je sentais me venir. Elle s'empressa de me dire qu'il ne fallait point me croire tenue au sacrifice, et qu'un mariage, pour être possible et présenter quelque chance de bonheur, ne voulait point que les jeunes gens y apportassent leur seule raison. Mais, a-t-elle ajouté, la sympathie nécessaire

s'établit vite entre les fiancés, et d'autant mieux chez la jeune fille qu'elle se voit l'objet de mille prévenances. Je la laissais dire moins par espoir d'être persuadée que pour reconnaître la douceur des encouragements qu'elle tentait de m'apportefy i celle de l'avoir près de moi, de sentir sa main serrer la mienne, et surtout d'éprouver une fois de plus ce don qui est en elle de dispenser l'apaisement. Elle a conclu, comme mon père, à h nécessité de réfléchir sur tout cela, de m'interroger moi-même, et ne pas me laisser arrêter par de.' futilités sentimentales dont quelques entrevue; auraient vite raison, et que je m'étonnerais en suite d'avoir éprouvées.

— Ne comptons pas sans Dieu, a-t-elle di enfin, ni sans l'aide qu'il prête à ceux qui S' rangent de bon cœur à ses vues ; sois assurée qu personne autre que lui n'agira sur toi ; mai prends soin par tes prières de te tenir en com munication fervente avec sa volonté.

Gomment ai-je mis ce dernier conseil en pra tique? A peine étais-je seule dans ma chambra qu'une affreuse révolte m'emportait au delà d toute limite, et que j'accusais ma famille de dis poser de moi. Je ne retrouvai le calme qu'apn avoir pris envers moi-même le solennel engag< ment de ne jamais me rendre à l'union que l'o tentait de m'imposer, et d'entrer plutôt en rel gion que de me laisser marier à un homme que .

ne souhaite même pas d'aimer. Ma nuit fut singulièrement agitée, et je me levai dans un trouble plus grand encore. Mon père et ma mère semblèrent prendre à tâche de ne me rien dire pendant cette première journée qui pût toucher à notre entretien de la veille, et je souffris de ne pas trouver prétexte à leur témoigner mon ressentiment autrement que par le silence dans lequel je m'enfermai. Toutefois je ne démêlais point clairement encore en quoi leur projet me blessait si bien. Je ne devais pas tarder à être enfin renseignée sur moi-même.

Vers le soir, madame Lheureux, étonnée de ne pas nous avoir aperçues au Salut, et craignant que l'une de nous fût souffrante, entra et demanda à nous voir. Je fus si vivement émue de sa présence et du souvenir de celui qu'elle me rappelait trop bien, que je pensai un moment lui avouer mes tourments; je pus me contenir, mais, dès son départ, je regagnai ma chambre, et trouvai dans les larmes que j'y versai à genoux ce que depuis je crois être le secret de mon cœur.

Ainsi je n'aurais refusé de me soumettre que par la certitude où je me trouvais de ne plus m'appartenir ; ainsi cette pure affection, cette prétendue amitié fraternelle que je me réjouissais de nourrir, me possédait tout entière au point de me dicter ma conduite et de se révolter en moi, et avant moi, de ce qu'on lui faisait atteinte I... Je ne me serais point connue, et j'aurais laissé gran-

dir au degré où je le vois un sentiment qu'il ne m'est plus possible de vaincre... Est-ce moi? Ne m'abusé-je pas? Et que faire? Depuis que je considère l'état où me voici, une inquiétude m'agite qui ne m'a permis de goûter aucun repos, et je m'affole à la pensée que mon père peut à tout instant me ramener à une question que je redoute, et sur laquelle, quoi que je tasse, il ne m'appartient plus de lui donner satisfaction.

il juin.

L'heure que je redoutais est venue; après huit jours de silence mon père m'a de nouveau prise à part, ce matin, pour savoir le résultat de mes réflexions de la semaine. Il m'a trouvée de glace devant son discours, et ma calme obstination dans le refus lui a donné une certaine impatience :

— Une fille, comme toi, sans expérience, m'at-il dit, devrait s'en remettre au jugement de ses parents. Crois bien que ta mère et moi avons longuement réfléchi à la proposition qui t'est faite, et qu'en te pressant de l'accepter nous pensons agir dans ton plus grand intérêt. Tu n'as d'autre dot, sache-le bien, que la terre que nous te cédons, et il est peu probable qu'elle soit un appât tentant pour d'autres prétendants que peut-être tu espères. Tu ne t'éloignerais pas, tu entrerais dans une famille qui a notre estime, notre amitié, et qui est plus fortunée que nous le sommes.

En vérité, que peux-tu souhaiter davantage ? Et comme, les yeux baissés, je me taisais, il reprit :

— Il y a enfin notre domaine, et la crise qu'il subit, et d'où il t'appartient de le tirer maintenant.

— Ah! pour cela me suis -je écriée, plus vivement peut-être que je ne l'aurais du, qu'on le vende, et qu'il cesse de nous peser... On ne peut tout de même pas donner sa vie pour qu'il prospère!...

Je reste émue du regard que mon père m'a jeté, de ce que j'y crus lire de pensées secrètes et de sacrifices inexprimés, et da silence qui y a fait suite. J'étais debout près de la table qui est au centre de la salle à manger et mes doigts tâtaient machinalement, sur le tapis de couleur verdâtre, une reprise à peine visible que ma mère y fit l'an passé, sans que ce témoignage de sa patience et de notre gêne pût en rien m'émouvoir. Mon père se tenait debout aussi de l'autre côté de la pièce, et sa haute silhouette m'impressionnait autant que son mutisme.

— Tu ne calcules pas, m'a-t-il dit enfin, la portée de ton refus, ne t'en prends qu'à^toi s'il te fait un jour verser des larmes. Je ne te demande plus d'y vouloir encore réfléchir, dis-moi seulement si je puis espérer que tu me reparleras dans quelque temps de tout cela?

De gauche à droite, et le regard toujours baissé,

j'ai secoué la tète. Il a fait mine de sortir; au moment d'atteindre la porte, il s'est retourné pour me dire tout comme l'autre fois :

— Aimerais-tu ailleurs?

Je suis déjà moins sotte, et, bien que cette question émût le plus intime de mon être, je pus lui opposer un front calme et des yeux placides qui m'ont dispensée de mentir.

Mon secret n'est qu'à moi, ma mère elle-même l'ignore et ne le saura vraisemblablement jamais, puisque, toute meurtrie du coup qu'on me portait, il ne m'est point venu de m'appuyer sur elle et de lui confier mon amour. Elle m'a cependant parlé avec toute sa tendresse, en m'assurant une fois de plus que personne tant qu'elle vivrait ne m'imposerait une union contre mon goût; je me sens d'ailleurs assez de force pour en être certaine, mais sa douceur, le soin qu'elle prend de respecter ma volonté sans même s'enquérir des motifs qui la dictent, m'amèneraient plus aisément à céder que ne le saurait faire cette exigence que je crois trouver dans mon père.

Comme celui-ci, elle ne cache pas qu'elle verrait dans l'union projetée de grands avantages qui la porteraient à souhaiter qu'elle eût lieu : la décharge d'une partie de nos terres, et justement de ce domaine des Pierrières dont l'entretien est si lourd; son passage en des mains expertes et connues, pleines des moyens qui nous manquent pour le faire fructifier; une source de prospérité

nouvelle pour le bien familial, et la possibilité de favoriser le reste de la propriété dont mon père mourrait plutôt que de céder une parcelle. Mais ma mère ne place point si haut ces bénéfices qu'elle juge devoir leur sacrifier sa fille, la contraindre à s'en faire le prix. Durant qu'elle parlait, ma résolution, d'abord détendue en se voyant flattée, se reformait plus sûrement sans qu'il me vînt à l'idée de confier rien de ce qui la provoquait à celle qui devrait pourtant tout connaître du cœur de son unique enfant.

Peut-être suis-je retenue par la honte d'avouer tout d'un coup une passion dont je n'ai rien laissé pressentir jusqu'ici, et qu'il me faudrait montrer dans toute la violence que je rougis de lui voir atteindre. Ma mère admettrait-elle le degré où elle est parvenue, et que rien ne m'importe qui n'est pas mon amour? Sans doute m'accuserait-elle d'ingratitude, de faiblesse, de complaisance même envers un sentiment dont je devais me défendre. Son cœur égal que Dieu dirige n'est pas fait pour comprendre le mien ni les ardeurs que je sens y venir; elle souffrirait de m'en voir possédée, et ne pourrait rien, hélas! pour m'en délivrer, puisque je connais déjà que ma souffrance m'est chère.

Mieux vaut taire le motif secret du refus que je viens de donner, que de révéler à ceux qui m'aiment l'étrangère que je porte en moi, et qui, désormais, sous les traits de leur fille, s'asseoira chaque jour à leur foyer.

■fS juin.

Comment douterais-je encore? J'ai cru défaillir pour l'avoir aperçu tout d'un coup en ouvrant la fenêtre. Il traversait la place; le bruit lui fit lever les yeux. Devant son regard et l'air affable dont il m'a saluée, je n'ai même pas pu sourire, mais mon cœur s'est ouvert délicieusement, et après l'avoir regardé s'éloigner je me suis laissé choir sur ma chaise.

Je ne l'avais pas revu depuis que j'ai pris conscience de ce qu'il est dans ma vie; mais son image ne quitte plus ma pensée, son cher fantôme m'accompagne, et, désormais, je le porte si bien en moi que je ne sais si sa présence me serait plus douce. Je le verrai bientôt cependant, et je m'y prépare, avertie par le choc de ce matin. Sa mère est venue hier s'informer de ce qui pouvait nous retenir si longtemps loin de chez elle. Le fait est que voici près de quinze jours que nous lui faisons défaut après l'avoir accoutumée à plus de

constance. Mais, me sentant absorbée dans mes réflexions, ma mère ne m'a point proposé de visites ; je me serais bien gardée de lui demander de faire celle qui me tenait le plus au cœur.

Madame Lheureux a emporté notre promesse de l'aller voir après-demain auprès de sa mère dont l'état paraît devoir s'améliorer. C'est moi-même, qui ai fixé la date, et me suis donnée un jour pour me recueillir avant une entrevue qui, le mois dernier, m'était chose si simple et dont la seule pensée m'emplit aujourd'hui d'un trouble profond. C'est au point que je me fais une joie spéciale de revoir le jardin, la maison de nos amis, chaque objet familier à leur vie comme si je ne les avais vraiment regardés jusqu'ici, ou qu'ils eussent changé de couleur ou de forme... Mais ce ne sont point eux qui ont changé !

Peut-être devrais-je le fuir ; mais comment expliquer, sans en découvrir le secret, cet apparent caprice? Ma mère elle-même, d'ailleurs, ne me conseillerait-elle pas de braver ? Pour rien au monde, je ne voudrais qu'il pût soupçonner, lui, le sentiment exact qu'il m'inspire ; et peut-être serait-ce me laisser deviner que de m'enfermer dans une soudaine retraite... Du moins irai-je encore aujourd'hui.

20 juin.

Je l'ai revu, et non plus au passage, mais chez lui où nous sommes allées cet après-midi. Quand il m'est apparu dans le jardin où depuis quelques minutes sa mère nous promenait aulour de la pelouse, tout mon sang a reflué vers ses demeures profondes, et, ne trouvant plus en moi qu'une étouffante angoisse en place des sentiments de douceur que sa vue me donnait autrefois, j'ai feint de m'absorber dans la contemplation d'une fleur. Cependant, je le sentais qui s'approchait, et je ne crois pas qu'à l'instant de ma mort un chant plus grave puisse s'élever dans mes pensées, ni qu'un trouble plus grand vienne m'assaillir. Voilà donc, me disais-je, le maître que mon cœur s'est donné, pourquoi n'a-t-il pas ma confiance et ne suis-je point en repos avec lui? Je lui ai tendu la main comme de coutume, sans oser affronter son regard. Il m'a parlé; j'entends sa voix sans me rappeler ses paroles ; elles tombaient en moi dans un

grand bruit. J'ai fait effort pour y répondre ; j'ai dû rire très haut et tenter de paraître spirituelle. Madame Lheureux a dit : « Gomme elle est gaie ! . . . » et, se tournant vers sa mère et me désignant avec lui, elle a repris : « Quel bel âge que le leur! » Je crus qu'elle raillait et que je m'étais trahie. J'ai dû n'ouvrir plus la bouche et ne faire qu'écouter Aymon.

Il parle avec vivacité, son profond regard noir fixé sur vous ou perdu au loin, suivant le plus ou moins grand intérêt qu'il prend à ce qu'on peut lui dire. Il porte d'ordinaire, dans le monde, un masque commode et volontiers souriant sous lequel il est plus librement lui-même. Je sais, moi, qu'il est de ceux qui vivraient enfermés dans leur rêve, et quittent au seuil du royaume intérieur les affections les meilleures... Peut-être quelque ami est-il admis plus avant dans son âme, mais je doute que personne y pénètre à fond, et moi bien moins qu'une autre ! A travers les années, il est bien demeuré le petit garçon d'autrefois qui m'oubliait à cache-cache parce que le crépuscule était beau. Mais c'est en lui, maintenant, qu'il regarde un monde de pensées inconnues, et ce spectacle l'intéresse davantage que celui qui arrête nos yeux. Ainsi, en prenant conscience de mon amour, je connais qu'il faudra que j'en souffre puisque l'être pour qui je l'ai conçu ne saurait l'accueillir. Mais quel retour de sa part me ferait l'aimer mieux que je l'aime, et que me don-

nerait-il de préférable à cette ardeur que je lui dois, et qui me fait croire n'exister vraiment que depuis qu'elle m'embrase?

Vivre près de lui, le plus près possible, silencieuse, attentive, sans même qu'il sache, se doute de quelle façon je puis l'aimer... Voyez ici, mon Dieu, ma secrète prière; et ne devrais-je jamais être pour lui qu'une sœur, une amie, si vous permettez que ma vie s'écoule toute à le servir, je n'aurai pas assez des jours dont vous voudrez bien qu'elle soit faite, pour vous louer, pour vous bénir. Seigneur, d'avoir permis que je vienne au monde.

M juin.

J'aime ; et quoi que je fasse et me dise contre cet amour, mon cœur s'en réjouit et le clame à chaque coup. Loin que je la domine, ma passion me possède et met en moi du rire et de la danse, un espoir que rien ne peut tuer. Ma démarche en est allégée, et si je ne me retenais de courir, je m'élancerais au moindre appel.

Je crains de me trahir dans chacune de mes réponses; ma mère arrête sur moi de longs regards. J'en arrive à souhaiter qu'elle se doute du secret que je lui cache, et m'en facilite l'aveu. J'aimerais tant en partager le poids avec elle ; m'épancher librement, le front sur son épaule. Mais comment me confierais-je si elle ne m'y engage pas?

Que ce cahier m'est précieux qui me permet un semblant de causerie, et de tixer ici les seules choses qui m'importent et dont je ne parle point.

C'est une contrainte lassante qu'il me faui

l'imposer tout le jour, et la nuit seule m'en déivre ; aussi n'ai-je jamais mieux accueilli le soir, t je me retirerais de bonne heure si la douceur es derniers rayons ne faisait désirer à ma mère e sortir. Mais déjà c'est un repos que del'accomagner sur les chemins proches où la clarté qui ersiste nous permet de parvenir. L'ombre naisante noie les traits qui peuvent se détendre et efléter sans crainte le souci intérieur. Nous lions lentement, et les phrases échangées, et qui ommentent les menus incidents du jour, sont de elles qu'une moindre attention permet de suivre; lies ne troublent plus ma rêverie, et si ma mère le regarde elle peut prendre pour le reflet du créuscule, pour le poids du jour, ce que je laisse asser de mon âme sur mon visage.

Mon égoïsme, toutefois, exige plus que ces emi-satisfactions, et j'éprouve à me trouver îule un soulagement tel qu'il m'en vient du retords. Je ne vis vraiment que dans cette chambre

1, la porte fermée, mon esprit se libère et suit ' pente qu'il lui plaît. Que j'écrive ou que je j'ie, c'est au même but que j'atteinds ; à la même

)ntemplation d'un cher objet. Lui seul m'occupe,

intéresse ; lui seul, j'en frémis, fait ma vie à

ésent.

.le n'aperçois point sa maison de ma fenêtre, 1 lis, en ouvrant celle-ci, c'est le même air que li que je respire, le même horizon s'offre à mes ; ux qui, tout le jour, a délassé les siens ; ce

sont les mêmes champs d'étoiles qui nous regardent, le même ciel sous lequel nous vivons tous deux.

Je m'endors avec sa pensée ; c'est à lui que jf songe dès le matin ; je ne l'oublie que dans h sommeil où jamais un rêve ne me le montre mais, après un songe où il ne paraît point, si, ur instant, je flotte en une demi-somnolence, soi image se reforme dans mon souvenir qui la par^ de mille grâces... peut-être m'arrive-t-il de l'ap peler tout bas.

27 juin.

Lourde journée après laquelle le recueillement de cette chambre m'est un bienfait. Mon père a reçu à déjeuner un de ses correspondants du cheflieu, venu pour augurer de la prochaine récolte. Ce monsieur, qui a un fils et deux jeunes filles, s'est plu à me parler de celles-ci qu'il aimerait, a-t-il dit, me faire connaître. Sans souhaiter qu'elle se réalisât, je l'ai remercié de cette aimable pensée. Comment se douterait-il du cœur épris d'isolement que je porte, et de tout ce qu'il y a en moi de farouche éloignement du monde ?

Me voici seule ; paix enfin sur mon âme... Nuit profonde, nuit qui délivres, ô nuit en qui je me retrouve et me perds, que tu tardes chaque jour à venir!

Tout le ciel constellé se découvre de ma fenêtre, le fleuve étale le reflète, et, au ras de l'eau, les lumières tremblotantes de l'autre bord sont comme des étoiles qui se lèveraient... Solitude,

silence, seuls amis désormais... Onuit, désormais ma seule patrie !

Le jour ne veut rien connaître de nos peines : il passe sans se soucier de nos pensées ; il ne comprend pas notre cœur ; il est ainsi que quelqu'un déjeune, pressé de vivre et qui n'a pas souffert.

La nuit devine nos tristesses ; elle y compatit; elle leur apporte le calme ; elle les noie parmi ses silencieuses profondeurs. Elle est comme une veuve sous ses voiles : elle sait. Elle berce, elle endort les hommes ; elle leur promet les songes ; elle étend sur eux son immense protection ; elle les dérobe ; et nous nous jetons en elle comme l'enfant battu qui cache son visage dans les plis du manteau de sa mère. Elle nous veille; elle nous garde, et ne nous quitte qu'à regret, le matin, devant le trop bruyant avènement de l'aube, et ce qu'il apporte d'épreuves à ceux qui eussent souhaité la retenir sur eux, à jamais.

Plus avant dans la nuit.

La brise s'est levée, son murmure immense m'éveille ; peut-être, aussi, l'oiseau qui chante éperdûment dans un jardin. J'écoute ; chaque feuille donne sa note et participe au vaste frémissement. Une vie soudaine anime les choses, et, dans la demi-clarté, les branches remuées simulent des danses sur les toits voisins. Des insectes

bruissent parmi les vieux murs, emplissent de leur chœur la campagne, et des ailes invisibles battent l'air autour de moi. Tout ce que le jour immobilise, contraint, effraye se libère et s'agite et s'exprime à son tour, et l'oiseau en délire semble la voix même de cette nuit.

0 nuit, nuit murmurante, quels soupirs, quelle musique m'exprimerait, moi? Quel chant que je ne puis dire et dont tu frémirais jusque dans tes lointaines solitudes ; de quelle plainte je voudrais t'émouvoir ! Quel appel je rêverais de confier àtes ombres s'il devait avec elles envelopper l'aimé, l'éveiller, le convaincre, l'amener ici...

Que dis-je? à la seule idée de le voir paraître, ma chair tremble, et le bras dont je souhaite l'étreindre ne se lèverait que pour l'écarter. Double présence en moi-même ; combat où celle qui résiste accepterait d'être vaincue, et pleure de connaître qu'elle ne le sera point I Protection mystérieuse de mes morts autour de moi ; sauvegarde que ce soir je déplore et que demain je bénirai!

0 chère tête que mes mains voudraient atteindre, attirer; beau vase auquel je voudrais boire, inépuisablement...

L'oiseau s'est tu, et les premières pâleurs annoncent l'aube ; le vent seul bruit encore dans le feuillage... La terre s'éveille peu à peu.

28 juin.

Je relis avec stupeur les lignes qui précèdent et que je traçai cette nuit. Qu'osai-je écrire? Est-ce bien moi qui m'y suis exprimée?

Le jour, que j'ai maudit, me rend enfin à moimême ; je me juge et me réprouve ; je veux arracher ces pages qu'en vérité une autre que moi a écrites, dont je n'aurais su de moi-même trouver l'accent.

Mais de quel désordre elles témoignent : de quelle possession de mon être par le sentiment que j'ai laissé grandir, et que je n'ai plus la force, — ni même le désir, hélas ! — de chasser. Le moindre incident m'inquiète, trouble mon cœur; une porte brusquement ouverte, un regard trop direct, me jettent dans l'effroi d'être surprise, devinée. Mon secret m'échappe, il me semble, à chaque geste, à chaque mot. Il est en moi comme

une lampe trop ardente dont mes mains unies ne peuvent plus dérober la lueur.

Seigneur, Seigneur, puis-je encore vous appeler à mon aide ? Entendez-vous ma voix des profondeurs où je suis descendue? De ces régions du mal où, déjà, je frôle peut-être les réprouvés?... Je veux copier ici pour qu'elle persiste devant vous si mes lèvres s'arrêtent de la dire, si le délire que je vaincs à cette heure me reprend à son tour, cette prière que Mère Chantai nous faisait lire, au retour des vacances, et qui n'a pas encore quitté ma mémoire et mon cœur.

« Lassé de l'épanchement de mes sens, du tumulte de mes passions et de l'inutilité de mes désirs, je viens à vous, Seigneur, pour vous prier instamment de rappeler mon esprit et mon cœur à leur centre qui est votre présence et votre amour. Je suis las, ô mon Dieu, de vivre sans vous ; je ne puis plus me souffrir comme fugitif de votre puissance et banni de votre cœur. Ah! que j'ai demandé souvent à moi-même et aux objets extérieurs : Où est votre Dieu?... Tout me parle de vous, et rien ne me recueille en vous. Vous êtes au-dedans de moi, et je vous cherche dans un dehors qui me dissipe et m'éloigne. 0 mon Dieu, faites que votre présence frappe mon esprit, et, qu'en ce moment même, tout tombe et tout vous cède qui n'est pas vous dans mon cœur. »

Y" juillet.

Je déteste mon visage où rien de moi-même ne s'exprime ; ce regard placide où rien ne paraît de ce que j'éprouve, ma bouche timide et son sourire qui fait croire à une facile satisfaction du cœur. D'autres portent une âme qui, de l'intérieur, façonne leurs traits ; pour moi, rien ne révèle la sombre ardeur de la mienne ; ma figure est ainsi qu'un plat miroir qui ne reflète que le jour. Comment celui que j'aime prendrait-il conscience de ce que je souffre et ressens pour lui?

Que ne donnerais-je pas pour être parée de la grâce de cette Henriette Rebière que j'ai rencontrée au marché ce matin. La pureté de l'air, l'ombre des grands arbres sous lesquels les femmes de la cam" pagne avaient étalé leurs légumes et leurs fruits, donnaient à son teint une merveilleuse transparence qui la faisait reine au milieu de la foule où des gens se retournaient pour la suivre d'un œil admirateur ou jaloux. Je lui ai fait cortège, ne

donnant la préférence à telle ou telle marchande que parce qu'Henriette l'avait déj à favorisée de son choix. Gomme nous étions arrêtées ensemble devant des corbeilles de fruits sur le prix desquels elle se récriait gaîment, Aymon est passé et nous a saluées, et il m'a semblé, — que dis-je? je suis certaine, — que ses yeux s'attardaient volontiers sur ma voisine avec une douceur que je ne leur ai jamais vue quand ils se posent sur les miens.

Qu'il est beau, mon Dieu, le visage humain vraiment fait à votre ressemblance ; quelle harmonie, quelle puissance sont en lui qui nous pénètrent d'admiration, et ébranlent jusqu'aux fibres les plus secrètes de notre âme ; quel mystérieux enchantement?... Ah! posséder ce jeune visage et voir toute ma vie changer à sa lumière, s'ouvrir les chemins les plus fermés; toucher le cœur que je ne puis atteindre...

Mais je me vois prisonnière de l'injuste apparence sous laquelle je suis née et sur la foi de quoi chacun passe en me souriant. Celui-là même que je voudrais retenir s'éloignera comme les autres, sans que rien de moi ait daigné me trahir. Loin de lui, je prends les résolutions les plus extrêmes, je brCile de me perdre à ses yeux; à son côté, une gêne extraordinaire m'opprime ; la flamme qui me dévorait, sans être moins vive, se retire au plus secret de moi ; il m'est soudain détendu d'être sincère; mes regards mêmes ne m'obéissent plus, et mes paupières se baissent quand,

à défaut de mes lèvres muettes, ils sont prêts à livrer tout mon cœur. Qui me garde ainsi et m'emmure? qui me défend contre moi?... Ma vie s'écoulera délaissée, solitaire ; une autre femme viendra vers lui; il prendra sa main. Il y aura pour eux de calmes soirs sur les routes blanches où ils iront lentement, et leurs cœurs seront si proches qu'ils dédaigneront de parler ; des jours paisibles oij, rien ne les touchant plus sur la terre, et le monde faisant silence autour d'eux, ils se sentiront emportés de concert au plus haut de leur destinée ; moi, cependant, je vieillirai...

5 juillet.

Je pense à certaines heures que je m'abuse, que les mouvements naturels d'une affection déjà ancienne et toute fraternelle ont dupé ma naïveté, et qu'il n'y a rien au fond de mon cœur qu'une grande tendresse pour un enfant plus jeune que moi, presque mon frère, dont je vois l'âme s'égarer. Quel ami n'a pleuré du départ d'un ami? Qui n'a souhaité retenir à tout prix le train qui emporte un être cher vers quelque pays inconnu? n'est-il pas bien naturel que je frémisse à l'idée qu'on veut m'éloigner de quelqu'un qui se perd hors de la foi de son enfance?

Mon tourment vient moins encore de ce que j'aime Aymon Lheureux que de ce que je n'aime point Christophe Ongrand; et le projet qu'on a formé de m'unir à ce dernier suscite en moi un froissement qui me fait me réfugier tout entière dans une ancienne amitié.

Comment fus-je assez folle pour perdre toute

mesure et m'éplorer alors que nul n'a l'idée de disposer de mon cœur. Mes parents ne souhaitent que mon bonheur; dès que je les aurais persuadés qu'il est ailleurs qu'où ils le cherchent, c'est-àdire simplement auprès d'eux, dans notre vie de tous les jours, nous reprendrons notre existence accoutumée de laquelle je ne souhaite en rien sortir.

Un coup frappé à notre porte m'a attirée à la fenêtre; j'ai reconnu M. Ongrand qui est entré aussitôt. Comment vient-il encore ? Quel peut être le motif de sa visite? Mon père aurait-il attendu jusqu'aujourd'hui pour lui transmettre mon refus? Je pense plutôt qu'ils ont quelque affaire à régler ensemble. Je reste persuadée cependant qu'un autre souci les agite, et doit faire l'objet de leur présent entretien. Je donnerais beaucoup pour les entendre... Il est tard; le soir vient, le dîner devrait être servi.

Même jour.

Je n'ai pas osé m'enquérir de ce qui avait amené M. Ongrand; aucune allusion d'autre part n'a été faite, pendant le repas, à la visite qui m'a troublée.

Il y a, ce soir, autour de moi, je ne sais quel menaçant silence que je ne puis comprendre, et dans lequel je me sens un cœur lourd à pleurer.

Dimanche.

Que parlais-je de départ, d'amis qui se quittent, voici qu'Aymon s'éloigne ; sa mère vient de nous l'apprendre au sortir de la messe : il part demain pour Paris où l'attirent les musées que depuis longtemps il souhaite voir.

J'ai reçu un grand choc à cette nouvelle et l'idée qu'Aymon laisse notre ville me jette dans un ennui profond :

— Le verrons-nous avant son départ? ai-je demandé de l'air le plus naturel du monde. I — Il viendra ce soir saluer vos parents, a réipondu madame Lheureux, et je l'accompagnerai chez vous.

I Ainsi, pour la première fois depuis des années, |il va passer le seuil de notre demeure : je ne sais |comment l'orner pour le recevoir. J'ai, tout à l'heure, jeté un coup d'œil dans la salle avec le îdésir de tout changer de ce qui s'y trouve, tant ce que j'aime le mieux y voir, d'habitude, m'a paru

tout d'un coup sombre et vieux. Pourtant le bois des meubles luit comme il faut, et les faïences suspendues mettent leur note plaisante sur les murs, mais les vases de la cheminée sont vides, et je donnerais beaucoup pour avoir des fleurs. Que mes regards ne peuvent-ils suffire à les cueillir, j'aurais tôt fait d'en composer une gerbe dans le jardin du couvent où elles foisonnent, à demi sauvages et si gaies, sans profit pour personne, à deux pas de nous. Je veillerai du moins à ce que le thé soit servi avec quelque élégance, et je donnerai à Zélida les cuillères de vermeil qui me viennent de grand'mère et qui ne m'ont pas encore servi.

Même jour.

Le ciel a dû entendre ma prière; des fleurs ornent la salle comme je l'avais souhaité, et avec une telle abondance que les meubles et toute la pièce un peu sévère en sont éclairés.

J'étais descendue tout à l'heure afin de préparer le plateau pour le thé, et recommander à Zélida de l'apporter à point, lorsque, de la cuisine, j'ai jeté un regard sur la cour où l'idée me venait de couper les capillaires qui recouvrent les pierres, 2 défaut d'autre verdure ; mais en m'approchant de la petite porte qui ouvre sur l'enclos du couvent.

je me suis aperçue qu'elle tenait moins par la serrure extérieure que par les verrous placés de notre côté. J'ai tiré ceux-ci, et pesé sur le pêne rouillé qui a cédé tout à coup. J'ai poussé la porte, et, sans égard pour reffarement de Zélida et ses exclamations indignées, je me suis avancée dans le jardin tout en fleurs devant mes yeux. J'y ai fait quelques pas timides, dans un trouble qui ne venait pas que de mes souvenirs ; puis, brusquement, je me suis mise à couper des fleurs dans ma irobe relevée, au hasard, et comme elles se pré- I sentaient devant soi. Les anciens massifs ont dé- I bordé sur la pelouse, et celle-ci dans les allées. |Les rosiers grimpants m'ont fourni leurs roses jroses et jaunes; j'ai fauché à leurs pieds de 'grands pavots fragiles, et toutes les corolles qui ont perdu leur nom avec ce que la culture leur Rajoutait d'arliliciel se sont peu à peu amassées sous ma main. J'étais grisée par ce champ libre et fleuri, les parfums que je respirais, et la réalisation si pleine et si prompte de mon désir. Il me jsemblait à tout instant entendre crier le sable de |ralléc, et, qu'en me retournant, j'allais me trouver en face de la Mère supérieure scandalisée de me voir saccager son jardin.

Je suis rentrée toute rouge avec mon gracieux fardeau, et j'ai soudain éclaté de rire devant Zélida qui, les mains levées, s'écriait : « G'est-y \\ie vous allez recevoir le bon Dieu?... » et re- *usait de m'entendre avant d'avoir elle-même

refermé la porte et poussé les verrous dans leur gâche. Elle m'a tout de même aidée à garnir les vases, navrée d'une ou deux égratignures que les épines m'avaient faites au poignet, et réjouie d'autre part, sans vouloir en convenir, à la vue de l'odorante moisson dont j'avais couvert la table. Ahl le parfum de ces roses presque sauvages maintenant, plus légères et comme ravies aux buissons; tout l'été est entré avec elles, et j'ai donné en dix à ma mère qui ne pouvait s'expliquer leur provenance, le lieu où je les avais prises. Elle a doucement blâmé mon audace en posant une fois de plus sur le mien ce regard insistant que je remarque depuis quelques jours. Mon père, dans le cabinet de qui j'en ai apporté un bouquet, m'a embrassée sans me demander d'où cela venait.

Tout est prêt, et, ne pouvant tenir en place, je suis remontée chez moi. Il me semble à tout instant qu'un pas résonne sur la place et se dirige vers notre porte. J'ai cru entendre parler à mivoix sous ma fenêtre, et je me suis levée pour aller voir... Ils ne peuvent tarder à venir.

Même jour, le soir.

Il esi venu, et tant qu'il fut là, une ardeur joyeuse m'a possédée qui m'a quittée avec lui. Il part demain, à l'aube, et je ne sais à présent

comment j'ai pu me réjouir de sa venue et de sa présence, puisqu'elles n'étaient que le prélude aux heures tristes que voici. Il m'a paru pâle, était-ce de la joie de partir ou d'une fatigue qu'il cache? Je ne puis comprendre que sa mère ait accepté de le voir affronter les risques de ce déplacement dans l'état incertain de santé où je crois qu'il se trouve, et ceux d'un séjour au loin. Elle n'a là-bas aucun parent, aucune relation ; et si je ne m'étais retenue, j'aurais montré tout mon étonnement de la voir consentir à ce départ.

En l'accompagnant sur le pas de la porte, j'ai regardé son ombre que le soleil déclinant projetait sur la muraille. Que ne puis-je, ai-je pensé, la cerner d'un trait rapide, et garder au moins ce témoignage de sa présence à notre seuil! 11 est parti enfin, et toute la douceur du jour avec lui.

Je suis remontée dans ma chambre, un peu impatientée d'entendre mon père et ma mère causer comme à l'ordinaire, et ne sachant à quoi m'employer. Un soir triste tombe sur la ville, le fleuve est gris, le ciel terne, et je souffre de voir épandu sur les choses un calme que mon cœur ne possède plus.

4 2 juillet.

Sa mère m'a dit ce matin : « Je compte les jours... »

— En voici trois, ai-je répondu, qu'il est parti.

Elle n'a encore reçu qu'une lettre dans laquelle, à travers l'enthousiasme qui s'y exprime, elle n'a pu saisir que peu de choses susceptibles de l'intéresser. Elle espère bientôt d'autres nouvelles.

Si rien n'arrive, c'est trois semaines qu'il passera là-bas dans l'ivresse que lui donnent le mouvement de la capitale, et les visites qu'il ne cesse de faire aux musées. Quelle passion il doit apporter à connaître enfin ces œuvres dont il rêve depuis l'enfance, et dont les médiocres reproductions qu'on pouvait lui en procurer l'emplissaient déjà d'une satisfaction si grande. Quelle émotion doit être la sienne à se trouver en présence de maîtres qui ont eu tous ses rêves, ses admirations, ses pensées jamais distraites, une fidélité qu'il n'a pas su garder à son Dieu. Je me prends à maudire

cette fureur de peindre qui l'enlève à ses devoirs, le place dans un monde fermé à ceux qui voudraient le ramener à des considérations plus graves, le maintenir dans la vie de tous les jours et le commerce des autres hommes. Jusqu'au milieu d'une conversation animée, il m'est arrivé de le voir s'évader, de voir son œil s'arrêter >ur un point vague, un mouvement des traits de son interlocuteur, et de sentir qu'il ne répondait plus que des lèvres à ce qu'on lui disait.

Je partage enfin les alarmes de sa mère que,

frivolement, je crus exagérées, et qui m'appa-

raissent aujourd'hui bien inférieures au danger.

j Se remettra-t-il jamais à l'étude? Quel esprit dis-

! trait y apportera-t-il? Et, après ce voyage et les

I contacts désirés qu'il y trouve, la vie que l'on

' mène ici lui sera-t-elle supportable? Je ne connais

rien aux choses qui l'intéressent, mais je sens

bien qu'elles l'éloignent, nous le prennent, et

qu'il ne saurait trouver autour de nous l'aliment

spirituel qui lui devient nécessaire.

, — Ses livres ne lui suffisaient plus depuis

j quelque temps, me disait sa mère ; il rejetait

; brusquement ceux qu'il se laissait aller à ouvrir,

i et si j'avais encore retardé son voyage dans l'espoir

j de l'accompagner, il en serait tombé malade.

I Peut-être s'il eût été d'une nature ordinaire, j moins portée vers les sommets, peut-être aurais- ;je osé lui montrer quelque chose de ma malheu-

reuse affection. Peut-être eût-il été touché de sa force, et, le temps aidant, aurais-je compté davantage pour lui. Mais n'est-ce pas précisément ce en quoi il diffère qui me l'a fait chérir? Lui aurais-je, enfant, et déjà piquée de ne le pouvoir conquérir, lui aurais-je donné toute mon attention, mon admiration silencieuse, s'il avait été trop pareil aux autres et à moi?

Je cherche en vain à voir dans moi-même ; je me perds et me torture en ces inutiles raisonnements dont pas un ne peut faire que je ne l'aime au point de n'exister plus que pour lui.

Même jour.

Ma mère est allée visiter Mathilde Gazade qui est, paraît-il, plus souffrante, et près de qui je ne l'ai pas accompagnée. Zélida, que j'ai appelée en vain, doit être sortie pour quelque besoin ménager. Je suis descendue, surprise d'être seule et de sentir tant de silence autour de moi. J'ai parcouru une à une les pièces vides, comme pour une recherche dont je ne me rends compte qu'à présent. Qu'espérais-je en ouvrant ces portes sur des salles où n'était personne? où je ne trouvais que l'effrayant silence que j'aurais voulu fuir, et la secrète réprobation de cette maison orù je vis en étrangère et que je n'aime plus? En cette quête

désolée, j'ai vu l'image exacte de ma vie. Je suis remontée dans cette chambre, seul lieu où je me plaise désormais, où, du moins, par la fenêtre ouverte, je puis voir le vaste ciel et rêver d'y perdre l'âme accablée que je suis lasse de porter.

i 3 juillet.

Je considère avec étonnement les choses qui m'entourent, ces objets auxquels je crus si bien tenir, que je groupai avec amour, que je pensais m'ètre autant de remparts contre l'ennui, et qui, dans ma misère présente, ne sont plus d'aucun secours.

Il fut des jours où je ne pouvais qu'au milieu d'eux être heureuse ; il n'est rien de tout cela à quoi je me sente attachée à présent. Où est le temps où, près de ma mère, je passais parmi eux des journées si pleines d'un calme bonheur; où mon . cœur ne souhaitait rien qu'il ne crût posséder; où des pas pouvaient éveiller le silence de la rue sans qu'un fol espoir ne m'envahît, sans qu'un suppliant appel retentît au fond de moi? 11 n'est pas jusqu'à ce vaste tableau de ma fenêtre dans la contemplation duquel mon réveil trouva souvent tant de joie, qui ne me lasse et m'épouvante en me montrant, à chaque heure, dans ce vide où le

regard plonge vainement, l'image de Texistence qui sera la mienne, et où mon désir qui s'élance ne trouve plus sur quoi se poser.

Tout l'attrait, toute la lumière du monde se sont pour moi retirés dans un cœur que je ne puis ilteindre, un cœur mieux fermé que ces palais de conte qu'un mot secret fait seul s'ouvrir... Et le rnot qu'il faudrait je l'ignore, et nul ne me l'enseignera !

Pourtant, voici que j'éprouve quelque douceur ;i voir s'embraser le ciel crépusculaire; une fètc ide couleurs commence sur l'estuaire où tout l'azur f'hangeant est reflété, et que tache seulement une jvoile oblique devenue sombre. Une étoile s'essaye jà briller et met la lointaine douceur de sa lumière jdans ce vide qui m'effrayait, et son reflet comme jun écho perdu lui répond dans le fleuve où une autre étoile s'éveille avec elle dans le ciel renversé. Le jour finit comme une belle vie au terme de laquelle l'espérance luit, où, à mesure que s'éteignent les clartés de la terre, d'autres lueurs se prennent à naître et consolent le cœur en mal de mourir.

45 juillet.

Cet après-midi, comme je me trouvais seule dans la salle à manger, mes yeux se sont levés sur le portrait du père de mon père, et j'ai soudain trouvé dans cette image une expression si vivante qu'elle a retenu mes regards. Il me semblait que le fond de mon cœur était visible à cet homme imposant que je connus seulement aux premiers jours de mon enfance, et qu'il entrait en me considérant dans un état de sourde réprobation dont la violence faisait frémir ses mains immobiles. Je n'ai de lui d'autre souvenir que celui du vieillard exigeant qu'il se montra sur la fin de sa vie, et f qui, de la chambre de l'étage qu'il ne pouvait \ quitter, régentait la maison au bruit crépitant ' d'une sonnette qui nous faisait dix fois le jour accourir. Aux rares occasions de fêtes ou d'anniversaires où j'avais à paraître chez lui, je demeurais si obstinément tremblante qu'il reprochait à ma mère « d'avoir fait une fille aussi sotte », et

•egrettait bien haut son filleul, mon frère, mort ivant que je fusse au monde, et que je lui paraissais y avoir injustement remplacé. Ses dons, au our de Tan, consistaient en « pommes d'Orange » )u menue monnaie; la dernière fois, cependant, jue je lui présentai mes vœux, il m'offrit une )ièce d'or ancienne que je pris pour un sou neuf ;t dont je le remerciai à peine. Il mourut dans 'année qui suivit cette largesse. L'idée de sa fin ui était insupportable, et l'abandon de ses biens [u'il lui fallait envisager plus nécessairement Ithaque jour, le plongeait dans un désespoir qui le l'emplissait d'aigreur envers mon père par le seul l'ait que celui-ci posséderait ses terres après lui.

Ce portrait montre bien la face orgueilleuse et

enace que j'ai connue plus tard, pâlie par l'âge

t la maladie. Je sais quels reproches et quel

,)rdre je dois lire dans ces yeux si brûlants du

'lésir de me convaincre et de me plier au vouloir

jiii s'y exprime. En vérité, vivant et présent

levant moi, il ne m'intimerait pas avec plus d'au-

orité d'avoir à me soumettre au projet d'union

lont ma pensée s'éloigne et sur lequel j'évite de la

ramener.

Mes regards ont quitté le sévère visage pour se '•poser sur celui de la jeune femme qui fut ma ,^rand'mèreet que, je le crains, sa qualité d'épouse i(^ dut pas défendre suffisamment contre l'état l'étroite dépendance où son mari tint toujours :eux qui vécurent auprès de lui. Je ne cesse de

contempler la délicatesse de ses traits, ses beaux cheveux lisses, gonflés sur l'oreille, ses yeux du Midi pleins d'une chaude tendresse, à la flamme desquels ceux de mon père ont emprunté quelques rayons ; sur sa bouche petite et secrète s'efface un sourire pensif. Mais ses yeux que j'admire détournent leurs regards et me refusent le conseil que j'y cherche. Pourquoi, si belle, a-t-elle quitté la vie ? Pourquoi si tôt ? Et comment, dans cette image où elle est peinte plusieurs années avant sa fin, la sent-on déjà détachée, et telle qu'une fleur à peine éclose et que la terre pourtant commence d'appeler?

Par quel mal fut-elle touchée? qu'était-ce que cette (( langueur » dont on m'a dit qu'elle mourut? Est-ce d'elle que je tiens l'ardeur dont je suis consumée?...

Mais quel voile vais-je tenter de lever? Sa mort apaisée entre mon aïeule qui la pleura comme sa propre fille, et ce mari trop dur mais, dès lors, affreusement tourmenté, arrête toute pensée téméraire. Notre secret vaut d'être respecté quand nous nous en faisons suivre au delà du seuil que nul vivant ne franchit, et je ne veux plus chercher à connaître celui que dérobe cette figure embellie d'un ineffable regret.

Ma mère en rentrant m'a trouvée distraite, préoccupée, et un soupir qui m'échappa lui a fait me demander si j'étais souffrante. J'ai avoué un

tA MAISON SUR LA RIVE 189

[)ea (Je fatigue, d'oppression, et suis montée dans ma chambre d'où j'écris en face d'un ciel vide dont l'éclat du jour a fané la couleur, dans le calme profond où les trop lourds après-midi d'été préparent l'orage qui dévastera la soirée.

48 juillet.

Mon secret ne m'appartient plus ; il a fui de mor cœur comme Teau d'un vase qui se brise; ma mère le connaît tout entier.

Nous travaillions, ainsi que de coutume, aprèf le départ de mon père, cet après-midi; une lourde chaleur nous environnait malgré le store baissé e la fenêtre entr'ouverte ; la place, prise de biais pai un soleil dans toute sa force, s'abritait à peim de l'ombre oblique des maisons. Il y avait tant d( silence autour de nous que nous en sommes tou naturellement venues à nous taire, et que la pen sée qui m'est habituelle ne tarda pas à me reprendre comme si j'avais été seule. J'ai dû as sez longtemps demeurer perdue en moi-même laissant mes doigts en repos sur mes genou: parmi l'ouvrage de lingerie qui les tenait d'abon occupés. Un bruit soudain m'a réveillée : l'horlog à sonné; j'ai frémi, et mes yeux ont rencontr ceux de ma mère arrêtés depuis un instant, san

Joute, sur moi. Elle a hoché la tète puis, avec me tendresse infinie, elle m'a pris les mains et [ii'a dit :

— A quoi donc pensais-tu?

Je ne sais quelle détente brusque s'est opérée Il tout mon être que je croyais si fermé, si sûr ; (S larmes ont jailli de mes yeux et, toute agitée ie sanglots, je me suis jetée dans les bras qu'elle n'ouvrait. A peine m'avait-elle pressée sur son < imr que je lui avouais ma misère. Elle releva pour la baiser doucement la face honteuse que je dérois; et, surprise de ne lui voir aucune révolte»^ lucun mouvement subit de réprobation, je compris [ii'elle n'était pas sans avoir saisi quelque chose It^- ce que j'avais prétendu lui cacher, et voici à ' 'u près les paroles que nous échangeâmes :

— Tu ne m'as rien appris dont je ne me sois loutée, m'a-t-elle dit tout d'abord, mais j'attenlais ta conlidence et ne voulais pas la forcer.

— Quand donc me suis-je trahie?

— Une mère voit plus loin que tu penses... Le 'Mir qu'il est venu, et où la maison s'est fleurie, ai tremblé que ton père s'aperçoive de ta gaîté et

It' ta tristesse successives, toutes deux si soudaines.

— Mon père sait-il quelque chose? ai-je deiiandé avec effroi.

— Je ne le crois pas, a répondu ma mère ; Hais peut-être n'est-il pas sans avoir senti l'éloi-

iiement où, depuis quelques jours, se tient ta •ensée.

— Je ne voudrais pour rien au monde qu'il pût se douter de ce qui l'égaré.

— Je ne parlerai pas; mais es-tu sûre, a demandé ma mère, de n'avoir rien révélé à personne des sentiments que tu viens de m'avouer?

— Je n'en ai, que je sache, rien témoigné.

— As-tu quelque espoir de les voir partagés un jour?

— Il m'a semblé d'abord que je pouvais me le permettre, mais... il est le plus jeune! C'est, une âme insaisissable, dont le souci m'échappe; cependant il paraît tenir à ma sympathie, et m'a demandé mon affection.

— Quels sont donc tes desseins?

— Je n'en forme point, si ce n'est de ne jamais tenter d'aimer un autre que lui.

— Je souffre avec toi, reprit ma mère après un silence, mais je pense que ta raison aura bientôt le dessus, et te fera comprendre l'erreur où tu t'es engagée.

— Si c'en est une, je n'ai pas désiré d'y tomber.

— Aussi est-ce à moi seule que j'adresse des reproches pour l'imprudence que j'eus de permettre que tu voies un jeune homme aussi librement.

— Ne nous accusons point; le mal vient de plus loin que ces derniers mois, et c'est dans mon enfance même que mes yeux exercés en découvrent les premiers germes. Sans en rien savoir,

j'aimais autant il y a six ans qu'aujourd'hui : un jour qu'il s'était blessé au front, j'ai baisé la plaie... Il a seulement fallu qu'on fît obstacle à mon sentiment pour que j'eusse conscience de -a force.

— Et c'est pour cela que tu as refusé Chris- .ophe?

— Pouvais-je faire autrement?

— Il faut guérir, il faut vouloir guérir, a prononcé ma mère, en m'attirant contre elle de louveau. Son absence va, dès à présent, t'ailier à l'oubli vers lequel il faut encore que tu

'elforces

Ilélas! allais-je lui découvrir les abîmes dont

'lie n'a sondé que le moins profond? pouvais-je

i vouer à quel point je suis possédée? Quelle

lonte serait la mienne si, au lieu de ce que je lui

À conlié de mon cœur, elle lisait dans ce cœur

uème le degré de ma passion! Cette absence

[u'elle croit propice à ma délivrance m'enchaîne

aille fois mieux : en quittant notre ville, il semble

ii'il se soit déposé dans mon âme. Je le vois par-

out, et, en quelque chemin que mon esprit

'égare, c'est toujours à lui qu'il revient. Depuis

u'il est parti les jours me sont ainsi que ces

liées d'automne où l'on va, le cœur lourd ; et les

jeures y tombent une à une comme les feuilles

iui tournent et se mêlent à nos pas. Pouvais-je

ire encore que je consentirais plus aisément à

voir de moi-même s'enfuir ma vie que cet amour qui y est né?

Devant mon silence, ma face baissée, ma mère ne savait que répéter : « Il faut vouloir guérir... Dieu seul peut t'y aider si tu l'appelles. » Et, soudain, elle a dit : « C'est à lui maintenant qu'il faut te confier; voici bien longtemps que tu ne Tas fait! »

Cette allusion à ma tiédeur spirituelle — si légitime, si autorisée en la bouche qui se la permettait — me rejeta dans l'hostilité. L'idée de la confession m'est en ce moment insupportable, et ma mère Ta senti puisqu'elle n'a pas poussé plus avant. En somme, je n'ai point véritablement péché ; si ma pensée s'est égarée, quelle fille est plus pure que moi? Et comment livrerais- je à un autre, fût-ce à un prêtre, un secret que j'ai pu si longtemps différer de partager avec ma mère? Je n'ai point cessé de prier ; je prierai s'il le faut plus encore ; Dieu me voit, et si je dois le recevoir bientôt dans mon cœur, je ne me crois pas tenue d'avouer autre chose à mon confesseur que les péchés de la vie ordinaire; je ne vois pas qu'il y y ait lieu d'importuner celui-ci des soucis d'une âme que je saurais bien, et toute seule je l'espèrCj ramener dans sa voie.

'0 juillet.

De grands coups frappés à notre porte nous •lit, la nuit dernière, éveillés en sursaut ; madame .heureux nous faisait prévenir que sa mère se lourait. Après nous être vêtues en hâte, maman t moi, nous avons suivi la messagère qui, entre .^mps, avait été jusqu'à la cure, et retournait iiprès de sa maîtresse demeurée seule avec la ieille Anne, servante de la paralytique, et presue aussi abattue que celle-ci.

Nous avons trouvé notre pauvre amie dans une • uileur facile à deviner. La malade sourdement ttaquée par le mal ne reprenait plus connaisince, et, les yeux chavirés, agonisait. Son râle sait seul réveillé sa fille qui, pour un peu, l'eût cuvée morte le lendemain dans son lit. M. le iré est arrivé pour les derniers sacrements, ous avons assisté à genoux aux funèbres rières, dans un état d'âme pour ma part un eu précaire, mais que doit suflire à excuser

notre surprise et rémoi d'un dénouement que nous ne pouvions croire si prochain. Quand le prêtre prononça les paroles qui délient, madame Lheureux ne put contenir ses sanglots, et ma mère s'empressa de la soutenir. Elle déplorait l'absence de son fils, et de se trouver si seule dans son malheur. Une heure après avoir reçu Textrême-onction, l'agonisante s'éteignit, la face encore convulsée. Nous avons organisé la veillée pour le reste de la nuit. Madame Lheureux, dominant sa douleur, commandait ses aides comme s'il se fût agi d'ensevelir une étrangère. Nous avons revêtu la pauvre femme de sa robe la plus simple, ainsi qu'elle l'avait souvent demandé ; sa fille lui a enlevé ses pendants d'oreille, mais l'alliance et une autre bague qu'elle portait encore n'ont pu être retirées de ses doigts noueux, malgré tout le désir qu'aurait eu notre amie de les garder en souvenir. Le petit jour a paru comme nous achevions de ranger toutes choses, et les oiseaux du jardin se sont, ainsi que d'ordinaire, éveillés en chantant.

Mon père a fait aujourd'hui les démarches nécessaires, à défaut d'Aymon à qui madame Lheureux nous a demandé de télégraphier dès ce matin. C'est moi-même qui, au nom de celle-ci, ai rédigé le télégramme. Le cœur me battait en pensant à qui je l'adressais, et en essayant de voiler de mon mieux la funeste nouvelle à l'occasion de laquelle le sort a voulu que j'écrive poui

a première fois à Aymon. Quel retour pénible tour lui, et quelle triste fin nous mettons à son oyage. J'avais presque du regret que ce fût par uoi que lui vînt cette peine.

/ "^ août.

Calme immense du jour d'été où nul souffle ne passe, calme terrible et nouveau de mon (l'ur!... De ce dernier je prends mieux consience à relire les pages écrites le mois précélent. Il faut que je sois bien changée, car leur lecture, loin qu'elle me renflamme, ne me donne même plus cette honte que j'ai marquée quelque part; elles me semblent d'une étrangère que je ne souhaiterais pas connaître et que je plaindrais m moi-même. Mon cœur silencieux est pareil à ces grèves où l'on ne juge plus du mouvement • les flots qui s'en sont retirés, qu'aux ondulations ([ue les vagues ont laissées sur le sable... Mais la mer s'entend encore au loin : je sais trop à quel (langer j'échappe pour m'en croire sitôt délivrée; je me recueille seulement, et j'attends.

Quelle folle ardeur m'a troublée! et comment y voir autre chose qu'une épreuve par laquelle

Dieu m'a bouleversée à la façon d'une terre qu'on prépare à recevoir le grain.

C'est devant sa grand'mère défunte qu'après son retour j'ai revu Aymon. Ma mère et moi assistions madame Lheureux dans la seconde veillée funèbre, comme mon père et madame Ongrand l'avaient fait pour la première nuit à passer près du corps, lorsqu'Aymon, rentré du matin, et qui eût pu trouver un prétexte à goûter du repos dans les fatigues du voyage et l'émotion de l'arrivée, est descendu après minuit prendre sa place auprès de nous. Je lisais l'office de la Vierge à la lueur d'une lampe voilée; ma mère et madame Lheureux se laissaient aller à la somnolence de chaque côté de la cheminée. L'entrée d'Aymon les réveilla : madame Lheureux insista vainement pour que son fils regagnât sa chambre; cependant que ma mère posait sur moi un regard inquiet. En apercevant Aymon, un grand trouble m'avait saisie, mais le lieu où je me trouvais me rendit à moi-même, et je pus le voir ensuite sans trop d'émotion s'asseoir à mon côté. Il s'approcha d'abord du lit oh gisait celle qui avait été si tendre à sa petite enfance, si indulgente à nos éclats, si prompte à les excuser et à en rire avec nous. La face s'était détendue, ennoblie du calme éternel; il la contempla longuement, puis il vint à moi. Je lui tendis la main en lui exprimant quelque chose de ma propre tris-

tesse et du regret que me laissait celle qui avait si doucement veillé sur nos jeux; ses larmes coulèrent encore et nous retombâmes dans le silence. Au bout d'un instant, je lui fis à voix basse quelques questions sur son séjour à la capitale, si tristement interrompu. Dès les premières paroles le regard qu'il leva sur moi me révéla sa fièvre intérieure.

— J'ai enfin découvert, me dit-il, le rivage que je souhaitais atteindre.

Et comme je pensais que la ville, surtout, l'avait subj ugué :

— Ce n'est point tant la ville, que j'ai d'ailleurs peu vue, reprit-il, que certaines peintures et l'œuvre des Maîtres en qui je reconnais les miens. Ils m'ont mis au cœur une lumière qui éclairera ma vie, et me guidera.

Bien qu'assez heureuse de le trouver dans cette grande et nouvelle ardeur, j'osai m'élever contre une passion si violente, qui risque de lui faire négliger jusqu'au soin de sa carrière, et peut gâter son avenir :

— Etes- vous tellement assuré, ai-je enfin demandé, que l'art de peindre soit le seul qui vous convienne?

— Ce que je perçois des choses extérieures, et la façon dont le spectacle du monde s'ordonne et, par instant, se transfigure en moi, me communiquent un tel enthousiasme que je ne puis me retenir d'en donner avis au dehors, par les

moyens qui sont à ma portée; comme on crierait, l'ayant apprise, une grande nouvelle heureuse aux autres hommes... et j'ai tant de joie à cela que je suis dans l'impossibilité de me plaire à quelque autre occupation que ce soit. Je porte en moi, a-t-il dit encore avec passion, un peuple de figures qui demandent à naître, et certaines se précisent si bien, parfois, que je brûlerais de les fixer sur la toile si elles ne semblaient se faire un jeu de me fuir tandis que je les contemple. C'est là le secret de mes malaises, et du découragement où je ne puis me retenir de tomber. J'espère, toutefois, qu'un travail sérieux, les conseils d'un maître convenable, me permettront d'exprimer ce que je soutïre de garder pour moi seul.

— Ne pouvez-vous attendre d'être libéré de vos études pour satisfaire à vos goûts?

— Il est trop tard!... mon attention m'échappe; elle ne peut résister à la sollicitation qui lui vient des choses; elle leur appartient. Cependant que mes regards s'arrêtent sur l'objet que je leur offre, mon esprit recrée en moi-même le monde où je me plais, et qui n'est plus réel que celui où je parais vivre. J'habite, murmura-t-il en s'accoudant sur le guéridon où j'avais posé mon livre, j'habite un pays lumineux et calme, où rien ne me manque ou ne me blesse, un lieu de délice infini que je brûle de révéler aux autres afin qu'ils s'y complaisent aussi. Pour quelle étude voulezvous que je quitte ce refuge assuré? Que nous

apprennent les livres? De quel secours nous sontils dans nos angoisses?... J'en ai trop fortement senti l'insuffisance pour me con '.1er jamais à eux. L'art seul nous élève, nous arrache à nous-mêmes, î la terre, à ces lourdes tristesses dans lesquelles notre àme gémit. Il est la joie parfaite, la raison (le la vie, il nous égale à Dieu...

Je l'arrêtai :

— Quelle clarté jette-t-il sur nos fins dernières?... et, non plus que les livres, je ne vois pas qu'il écarte le trouble qui nous vient de la mort.

— Il la délie, reprit Aymon, qui, bien que 1 s'exprimant à voix basse, apportait une chaleur ' peu commune à son discours; n'ai-je pas senti,

présents et aimés autour de moi, les maîtres dont je retrouvais la pensée intacte sur la toile où ils l'ont lixée? N'est-ce pas eux qui désormais m'enseigneront et me guideront mieux que le pourraient faire des hommes vivants?... Si j'avais, continua-t-il, une étincelle de leur génie, je ne craindrais rien du temps, et, après avoir assisté pendant un certain nombre d'années au quadruple miracle des saisons, j'accepterais d'entrer tout entier dans le grand repos de la terre sur laquelle elles continueraient de se suivre. Ma pensée, comme la leur, laisserait d'elle, de ma présence ici-bas, le seul témoignage que je souhaite, et le plus durable.

J'étais bouleversée par ce flot de paroles et les sentiments impies qui s'y exprimaient. Cependant,

je pensais : Les siècles sont comme un jour, devant vous, ô mon Dieu, et c'est d'une autre immortalité que je rêve sur votre promesse que de celle qui se mesure à la durée d'une toile peinte ou d'une page imprimée!... Je me tus toutefois, craignant de blesser Aymon, et sentant l'indécence qu'il y aurait à soutenir une pareille conversation dans un tel lieu et devant un témoin semblable à celui que mes yeux ne cessaient de considérer sur le lit funèbre, mais je me disais encore en frémissant :

(( Celle qui repose ici, et qui n'a rien cherché au monde en dehors de vous et votre gloire. Seigneur, sera-t-elle déçue dans l'espérance qui a soutenu sa vie, et la lui a fait mener dans le bien? » Un rire affreux sonna à mes oreilles. Un frisson glacé secoua mes épaules et me sembla descendre jusqu'à mon cœur. Une tristesse immense s'empara de mon âme. Je me levai, j'allai vers la morte, et, m'agenouillant à ses pieds, l'esprit saisi d'un trouble que je ne connaissais pas avant cette heure, je prononçai pour moi seule avec ferveur : Credo y credo in unum Beum... factorem cœli etterrœ, visibilium omnium etinvisibilium... et je priai longuement.

Quand je regagnai ma place, peut-être mon regard révélait-il quelque chose de ce qui venait de se passer en moi, car Aymon me dit avec douceur :

— J'aurais voulu ne pas vous faire de peine;

j'ai parlé sans y prendre garde... ne m'en veuillez pas : vous savez quelle sympathie je donne aux choses de votre foi.

— Aymon, Aymon, répondis-je, qui a pu vous faire tant de mal?... Songez qu'à l'heure actuelle, aux yeux de Dieu, cette morle est plus vivante ([ue vous!

La vieille Anne entrait avec une théière fumante, et des tasses qu'elle emplit et nous distribua. Ma mère et madame Lheureux, en prière, se répondaient à voix basse depuis un instant. Bientôt le petit jour commença de poindre ; il me semblait que cette nuit ne finirait pas.

Je ne cessai de repasser dans mon esprit, pendant les cérémonies qui suivirent cette dernière veillée près du corps, les paroles qu'Aymon et moi avions échangées, et auxquelles les chants liturgiques, à l'église, prêtaient quelque chose de leur terrible gravité. Le peu qu'Aymon m'avait confié de lui-mèmé révélait une âme fermée à tout ce qui n'est pas sa passion, et le plaisir (ju'il trouve à la satisfaire : (( J'habite en rêve, (lisait-il, un pays lumineux et paisible, où rien ne me fait défaut. »

Sans doute voulait-il exprimer par là qu'il donnait congé à cette amitié qu'un soir il m'avait priée de lui garder quoi qu'il arrive... C'était, il est vrai, au bord d'une eau sombre et rapide où des reflets d'astres s'égaraient... Ses paroles s'y

seront aussi perdues ; pourtant quel asile elles trouvèrent en moi et comme elles y ont vécu !

Quand je lui demandai s'il ne craignait pas de se voir bien seul un jour :

— Il y a, me dit-il, dans l'artiste, quelque chose du prêtre; l'un et l'autre doivent mener leur vie dans la solitude. Je prévois d'ailleurs des joies telles que je ne souffrirais pas d'en être distrait, fut-ce par l'affection la plus autorisée... Gomment dès lors en admettre une auprès de soi?

Au calme nouveau que je trouve en moimême, au désenchantement définitif que je sens s'y mêler, je dois reconnaître que quelque chose s'est passé en mon cœur qui le fait autre, et que les écailles sont tombées de mes yeux. Peutêtre est-ce tout simplement que l'espoir ignoré mais profond de voir naître un retour quelconque à mon amour m'a quittée ; peut-être encore, et j'incline à le croire, ai-je touché, sous les apparences dont je me leurrais, la triste réalité d'un cœur où Dieu ne vit plus, et sur l'abîme duquel à trop vouloir me pencher, j'ai failli prendre lo vertige.

Qu'il m'apparaît misérable cet amour que j'ai porté dans la joie et qui ne souhaitait rien que pour soi! Qu'a-t-il tenté? Quel bien pouvait-il pour cette âme qui fuit l'appel de son créateur? Je me suis juré d'en bannir tout ce qu'il y entrait d'égoïsme, et de le tourner tout entier, en dehors ,

de ma satisfaction personnelle, vers le salut de celai pour qui je l'ai conçu. Grâce à ces résolutions nouvelles je suis déjà sans attente, et hors de cette agitation qui est le lot de ceux qui guettent sur un chemin nu quelqu'un qui tarde à paraître ; je rentre en moi-même et, cessant de m'absorber en la contemplation d'une route à jamais désolée et par où rien ne peut me venir, je me ressaisis pour donner à Dieu en faveur de l'enfant qui le quitte, une pensée par l'ardeur de laquelle j'espère émouvoir le ciel.

Je vois eniin mon rôle, ma tâche ici-bas, le but de ma vie, la manière dont je dois servir. Je connais que mon lot n'est pas celui des joies terrestres, qu'il me faut renoncer à celles de l'épouse et de la mère qui eussent si bien comblé mon cœur : ma part est celle de la prière, elle est redoutable et magnifique. Ma place est dans le temple, j'y dois vivre à genoux près du chœur. Si j'ai pensé comme d'autres n'y entrer qu'à mon gré, à mes heures, et me jouer au dehors sous les ombrages et dans les fleurs, je prends conscience de l'erreur qui fut la mienne, et me soumets, mon Dieu, à vos décrets. Me voici, je bénis vos vues; je n'apporte j point à vos pieds une âme candide et de qui vous fûtes le premier choix ; plusieurs même se plairaient à voir du dépit dans ma conduite... Vous , qui sondez les cœurs, jugez-moi : voyez la route ! que j'ai suivie, les ronces où je fus prise, l'égarement dans lequel j'ai gémi... Vous savez quel

ennemi j'ai entrevu, le frisson mortel qui m'a traversée, recueillez-moi, maintenant que je connais, ou que je devine, ce que peut être pour une âme le poids de votre abandon.

5 août. Transfiguration de Notre-Seigneur,

J'ai communié, ce matin, près de ma mère, après une confession telle qu'elle souhaitait que je la fisse, et dans laquelle mon âme chavirée a répandu devant le prêtre ses eaux impures. Dieu .est revenu dans le cœur préparé pour le recevoir. I Une parole de mon directeur m'est surtout de- •meurée, et j'y puise la meilleure des consola- Itions :

— Votre amour, m'a-t-il dit, n'est point cou- );Lble, et le ciel ne peut s'offenser de ce que vous ayez conçu; il faut seulement veiller à ce qu'il l'absorbe pas votre vie spirituelle, et n'y prenne a part qui ne revient qu'à Dieu. 11 vous appartient d'en faire pour l'âme qui vous occupe et que l'ous dites égarée, un sûr instrument de salut. |)ffrez en faveur de cette âme vos souffrances et lotre sacrifice. Peut-être vous devra-t-elle un Dur de resplendir dans la lumière éternelle. Priez our celui qui ne prie pas; offrez-vous en sa

place; gagnez pour deux et demandez que les grâces obtenues soient partagées entre vous et lui. Le jour viendra où les âmes rappelées d'exil se reconnaîtront dans la patrie céleste, et se iianceront à jamais.

Ainsi ce qui m'est proposé n'est pas comme je le redoutais et n'aurais peut-être pu y arriver, d'arracher de moi-même mon amour ; il me faut seulement l'élever, le déprendre de la terre et le placer dans le ciel. Qu'ai-je à perdre? Je n'en attends rien ici-bas, et ce qui eût pu m'en venii d'heureux, que serait-ce auprès de ce que je sou haiterais et qui ne peut m'être donné? Dieu m'c comprise et soutenue, et j'avais oublié sa souveraine bonté. Voici enfin qu'il m'éclaire, m'ayan appelée à lui, et il m'a semblé, tandis que je ren dais grâce, le voir me montrer son cœur embrasé et l'entendre me dire :

(( Heureux ceux qui aiment, et qui aiment ei moi qui fus tout amour. Il vaudrait mieux pou les autres qu'ils eussent au cou une meule d moulin, elle leur pèserait moins, au jour du juge ment, qu'un cœur stérile ! »

Soyez donc loué, ô mon Dieu, qui avez ouver la source abondante où je m'abreuve, déchaîné 1 torrent dont j'ai subi la dévastation, mais dans le quel, l'ayant assagi, je boirai et reprendrai de forces. Je ne crois pas être appelée uniquement vous servir, car je ne saurais rompre les liens d'à fection où je suis prise, quitter ceux que je cher

et celte maison de mon enfance. Mon âme est trop faible encore pour ne vivre que de votre parole dans un jardin fermé, et votre dessein n'est sans doute pas de me retirer du monde. J'y vivrai donc le plus près possible de vous sans quitter ceux dont j'aide la vie. Gomme mon aïeule, autrefois, par la fenêtre murée qui s'ouvrait sur la nef, j'ai dans cette chambre, et par la baie ouverte au large horizon terrestre sur lequel s'appuie le ciel, une communication constante avec vous. Souvent retirée dans ma cellule, je m'instruirai dans vos voies; je méditerai votre parole, je vous offrirai ma prière en faveur de celui que je veux sauver, pour les miens, pour cette ville même au-dessus de laquelle ma chambre est ainsi que la logette d'un veilleur. Les toits sont, devant vous, autant d'autels modestes d'où s'élève, comme celle du sacrifice, la fumée du foyer. Debout à la gauche du sanctuaire, puisse-je être pour ma cité l'intercesseur que la misère, que l'impiété de notre temps réclame. Faites-moi un cœur assez vidé de soi-même pour que la souffrance des autres vienne l'emplir. Troquez ma joie contre leur peine, ce que j'ai de force contre leur faiblesse, acceptez que je m'offre, et faites qu'à travers les bruits do ce monde pécheur, le cri des blasphèmes et de la haine qui montent vers vous, mon humble voix se joigne à celles qui ne cessent de chanter votre nom, et font descendre votre miséricorde sur la terre.

Assomption.

Ce jour du 15 août nous a conduites au cimetière. Nous y avons porté des fleurs sur les tombes de mes grand'mères qui, toutes deux, se nommaient Marie. La chaleur, peu commune dès ce matin, se trouvait alors atténuée, le soleil s'étant voilé d'un nuage orageux. Une ombre lourde endeuillait la campagne. La route que nous suivions s'abrite de hauts platanes dont les branches se rejoignent en voûte, et semble faite à souhait pour l'endroit où elle mène. Sa mélancolie ajoutait encore à la tristesse qui m'avait saisie, et me faisait trouver je ne sais quel sombre plaisir à notre visite. Si bien que les bouquets déposés sur nos tombes, j'ai entraîné ma mère de çà de là dans ces allées d'où monte une souveraine paix. Le champ du repos n'est pas pour moi un lieu de tristesse; je n'y puis entrer sans penser à la résurrection finale, sans voir, en esprit, se soulever ces

dalles scellées; surgir dans leur pleine beauté les êtres tombés avant l'âge, les jeunes filles que l'on coucha dans leur première robe blanche ; sans voir l'époux qui se réveille du plus lourd des sommeils appeler l'épouse fidèle venue dormir à son côté; sans chercher à concevoir Fétonnement des âmes de nouveau liées à la chair.

Notre cimetière fut autrefois commun aux protestants et catholiques, et une allée bordée d'un fossé le séparait alors en deux parties au tiers de sa largeur. Il n'y a plus guère chez nous de membres de la religion réformée, ils ont émigré au chef-lieu; le fossé s'est comblé peu à peu, et le côté des protestants respire un grand air d'abandon. J'y ai voulu faire quelques pas au sein des hautes herbes. La plupart des tombes y sont encore intactes, et consistent en de simples monuments affectant la forme de bancs de pierre, de colonnes brisées ou surmontées parfois d'une urne voilée. L'inscription fait mention du nom, de l'âge du défunt avec cette formule : Ici repose le corps de... Des sentences bibliques sont gravées sur chaque tombeau, telles que celles-ci qui me sont restées en mémoire :

« Et toi, mon âme, tiens-toi en repos et regardant à Dieu, car mon attente est en lui. »

« Je me coucherai et je dormirai en paix, car c'est toi seul, ô mon Dieu ! qui me feras habiter en ta céleste demeure. »

Aucune croix n'était dressée sur ces tombes.

De notre coté, au contraire, chaque monument avait la sienne, et, parfois, l'une de ces croix, fichée en terre, était tout ce qui marquait la place de restes humains. Pas de sentences, le plus souvent un simple nom : celui d'une famille suivi d'une demande de prières, d'une formule de regrets. Pourtant, et par imitation sans doute, une tombe voisine de la nôtre, porte cette ligne de latin que j'y ai souvent lue :

« Exspecto donec ventât immutatio mea. »

Mon père qui l'a traduite, m'a dit qu'elle exprimait simplement, mais avec force, l'espoir de la résurrection. Au bout de l'allée, la stèle d'ui pilote, mort, dit l'inscription, dans le naufrage de la Soumise aux Flots^ s'orne des figures d( l'ancre, du sextant et du compas ; au-dessousj gravés moins profondément dans la pierre, e1 d'une main malhabile, celle d'une mère, peutêtre, s'aidant de la croix de son chapelet, j'ai li ces mots : Bon Fils!... et mieux qu'une phrase] ils m'ont émue.

La chaleur, de nouveau étouffante, tirait deî cyprès une haleine amère; çà et là, des pas de veuves ou d'enfants faisaient crier le sable. Ma mère retrouvait des noms, se rappelait des mortes oubliées, puis me parlait de sa mère, et me disait au sujet de la pauvre aïeule des traits vingt fois racontés.

— Tu as quelque chose, m'assurait-elle, de son

activité, elle me trouvait, moi, lente et gauche et me répétait que j'avais méconnu ma vocation qui était d'entrer en religion, et de prier toute la journée. Pourtant, quand j'eus l'idée de prendre le voile, la pauvre femme pleura beaucoup...

Et moi qui l'écoutais, je fus tout près de lui dire : « Maman, si je l'avais, moi, cette idée que vous avez eue? Si je vous disais à mon tour que le repos du cloître que j'imagine semblable à celui de ces tombes entre lesquelles s'apaise une des plus grandes querelles qui aient jamais divisé les hommes, que ce repos, que ce silence m'appellent, m'appellent irrésistiblement!... »

Deux Sœurs de l'hôpital qui descendaient l'allée, et que nous saluons au sortir de l'église où nous les voyons quelquefois, nous reconnurent, s'avancèrent jusqu'à nous, et, comme rien ne nous retenait plus dans l'enclos funèbre, nous sortîmes avec elles. Je proposai à ma mère de les reconduire jusqu'à leur maison, et je pris les devants avec sœur Catherine que j'aime pour sa douce gaîté révélant une âme pure et libérée de tout égoïste souci. Je me mis sur le champ à l'entretenir de son état, lui parlant des enfants qu'elle a mission d'instruire, des vieillards que soignent ses sœurs, et cela dans un entrain et une sorte de fièvre qui l'ont fait m'observer et me dire avec ce sourire inexprimable, tout intérieur qui est le sien, et dont ses lèvres ne sont pas uniquement le siège :

— Voudriez -VOUS que je vous prête ma cornette?

— Ah ! repris-je — regrettant presqu'aussitôt mes paroles — il me semble que le battement de ses ailes rafraîchirait mon front.

Elle me considéra de nouveau.

— Vous êtes triste?

— Je voudrais être des vôtres, et passer à jamais le seuil où je vais vous quitter... Mon cœur trouverait là le seul asile désirable !

Il y eut, entre nous, un silence pendant lequel je sentis, de façon plus aiguë encore que devant, l'étrangeté de ce que je venais de dire; un peu comme si j'eusse parlé une langue inconnue.

— Je savais bien, reprit la sœur, que vous aviez de l'ennui; mais il ne faut pas être triste pour entrer chez nous, à moins qu'on n'y vienne chercher nos soins. Songez donc, une bonne religieuse devrait être un « ange de joie », ainsi qu'on nous le disait au noviciat.

— Comment faites-vous, ma sœur?

— On n'a pas le temps de songer à soi; c'est tout juste si, la journée finie et nos prières dites, il nous reste un petit bout de temps devant nous. Vous pensez bien qu'on ne va pas l'employer à se faire de la peine. Et puis, nous avons une très bonne Mère, une femme remarquable; et nos malades qui nous aiment tant!...

— Je vous demande pardon, lui dis-je, de

VOUS découvrir un peu du trouble qui est en moi, mais je traverse une épreuve assez pénible où je crois me sentir, par instants, quelques signes de vocation.

— Interrogez-vous devant Dieu; il ne peut manquer de vous répondre.

— C'est ce que je le prie de faire ; mais la crainte d'affliger mes parents me retient beaucoup ; ils seraient seuls...

— Il ne faut donc pas les quitter, puisque vous pensez leur être utile. Peut-être vous trouvez-vous sous l'empire d'une déception; il faut se garder de rien décider dans cette période...

Nous touchions au seuil de la maison de douleur et de prière ; la porte s'ouvrit laissant voir le calme jardin aux parterres pleins de fleurs vives et charmantes. Sous un arbre haut, une jeune sœur assise récitait des Ave Maria auxquels un groupe de vieillards installés en cercle autour d'elle, répondait avec ponctualité. Dans le fond, une vieille, décoifl'ée, trottinait çà et là, en agitant les bras. Derrière un mur bas des cris d'enfants en liesse révélaient la proximité de I Orphelinat. Sœur Catherine observait le regard ivide que je promenais devant moi, et, comme ^ i compagne et ma mère approchaient, elle prit ma main et me dit à voix presque basse :

— Attendez, croyez-moi, attendez. Elle ajouta : nous ferons prier nos enfants pour vous.

Notre retour fut à peu près silencieux. Avant de rentrer, nous avons été voir Mathilde Gazade qui avait dû s'aliter quelques jours, et qui a repris sa place et sa pose accablée dans le fauteuil où elle dit souffrir moins que sur la couche où elle ne peut s'étendre.

Une nouvelle épreuve a fondu sur elle, elle faiblit, doute de sa mission, et gémit sous le poids accru de ses tourments.

— Dieu se retire, m'a-t-elle dit.

En vain ai-je tenté de lui faire entendre que ce surcroît de douleurs correspondait pour nous à de mystérieuses et toutes-puissantes grâces; que c'était là le suprême tribut que le ciel lui demandait. A toutes mes consolations, à celles de ma mère, elle a secoué la tête en répétant qu'elle avait trop présumé de ses forces, et ne souhaitait plus que de mourir. Sa gorge contractée rendant ses paroles à peu près incompréhensibles, elle m'a montré, d'un doigt tremblant et difforme, ce verset du psaume qu'elle lisait quand nous entrâmes, et qui sans doute résumait sa pensée : « Si le Seigneur n'édifie la maison, en vain travaille ceux qui la bâtissent. — Si le Seigneur ne garde la ville, en vain les sentinelles sontelles au guet. » Une charitable voisine est entrée dans la compagnie de qui, peu après, nous l'avons laissée.

En traversant la place, ma mère ne m'a pas caché que Tétat de la pauvre malade l'affligeait

l)eaucou[), et qu'elle lui paraissait subir en ce j moment la plus rude épreuve ; celle où s'ajoutent, I à la douleur physique, l'incertitude de la présence ' divme et le sentiment écrasant de notre faiblesse dans la solitude. Mais, sans doute, conclut-elle, son martyre est-il sur le point de finir.

— Sommes-nous donc si forts que le ciel nous relire cet auxiliaire?

— Elle nous aidera de là-haut si elle y est rappelée.

— Mais, chez nous, demandai-je en jetant les yeux sur l'église au sommet de laquelle les derniers rayons se jouaient, dans le grand besoin que nous en avons à cette heure, qui la remplacera?

— Dieu nous voit, a répondu ma mère; c'est à nous, si elle nous quitte, à prier un peu plus et s'il le faut à souffrir après elle, puisque rien ne saurait se fonder d'un peu haut et de durable que dans le sacrifice de nous-mêmes, ici-bas.

Ce soir, au moment où je l'embrassais en lui souhaitant bonne nuit, ma mère, me retenant un instant dans ses bras, m'a doucement morigénée sur le silence où il paraît que je me suis enfermée pendant le repas :

— Quelles que soient nos pensées, m'a-t-elle dit, nous avons envers les autres un devoir de gaîté. Je veux te voir l'esprit plus libre désormais, ou je croirai que tu gardes des inquiétudes que j'ignore.

Elle a raison... mais se guérit-on si vite? Je l'ai quittée sans rien répondre, n'osant lui avouerai comme j'étais lente à reprendre possession de moi-même. Pourtant, un peu de force m'est venue de mon entretien avec sœur Catherine. Elles ont un cœur les saintes filles que j'ai vues; peut-être les troubla-t-il jadis ; elles sont au calme, maintenant. J'y veux entrer comme elles, et puisque cette faveur m'est faite que ma place soit auprès de ceux que j'aime et souffrirais tant de quitter, je rejoindrai du moins, en pensée, dans leur retraite, ces femmes que je veux aider par mes prières, par les humbles souffrances que je saurai offrir, dans leur œuvre silencieuse de charité, de rédemption.

25 août (Saint Louis roi de France).

Mon cœur est en repos, mon âme est en silence; Le bruit lointain du monde expire arrivant, Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance, A l'oreille incertaine apporté par le vent.

D'ici je vois la vie, à travers un nuage, S'évanouir pour moi dans l'ombre du passé ; L'amour seul est resté, comme une grande image Survit seule au réveil dans un songe effacé.

Repose-toi, mon âme, en ce dernier asile, Ainsi qu'un voyageur qui, le cœur plein d'espoir, S'assied, avant d'entrer, aux portes de la ville. Et respire un moment l'air embaumé du soir.

Je me suis répété tout ce matin ce fragment lu Vallon retrouvé dans ma mémoire, et que je iopie ici pour ne plus l'oublier.

Je n'éprouve plus que bien rarement le désir l'ajouter quelque chose à ces pages. Il se fait en Tioi un grand silence dont je n'ose trop augurer connaissant ma faiblesse, mais grâce auquel, :ependant, je goûte un doux repos, « ce calme,

avant-coureur de réternelle paix » dont park le poète, de la paix que j'appelle comme le plu^ grand des bienfaits sur mes jours. Je me lève tôt; j'aide au ménage, je couds près de ma mère er causant ou sans rien dire, selon qu'elle me park ou qu'il lui plaît de se taire aussi. Je lis quelques livres que notre curé a bien voulu me prêter, ei surtout V Imitation où je trouve toute la nourriture spirituelle nécessaire. Je ne sais pourquoi, cependant, j'éprouve quand vient le soir une telle Fatigue que je ne prends temps que de dire ma prière avant de me mettre au lit. De là, ce long congé que j'ai donné à ma plume.

Sije la reprends, aujourd'hui, c'est qu'une étouffante chaleur me retient de chercher le sommeil, et qu'il me plaît de m'attarder en costume de nuit auprès de la fenêtre ouverte. De pâles éclairs illuminent l'horizon chargé. Des nuages déchiquetés passent dans la nue et laissent couler par leurs failles argentées un peu du clair de lune qui doit régner au-dessus d'eux. Cette demi clarté baigne le fleuve, et, faisant scintiller en amont ses méandres, le rend semblable à quelque monstre de la légende enchaîné et gisant à mes pieds.

L'horizon vide ne m'effraie plus; mon sacrifice est fait : s'il est encore en moi de l'amour, son objet est plus vaste; Dieu a reçu toute ma vie, j'espère qu'il la gardera désormais d'un fol égarement. Puisse-t-elle se passer tout entière auprès des miens, s'user dans les mille soins que je dois

leur rendre, et qui sont déjà une façon de prier. Dans une grande humilité, un immense éloignement, je songe en les enviant à ces saints en incessante extase, dont le corps vaquait seul aux besognes quotidiennes, tandis que l'âme était ravie au ciel. Tout mon souhait serait de n'être plus du monde, si ceux que j'aime et loin de qui je ne saurais vivre ne m'y retenaient par des liens affectueux. J'ai en outre un grand attachement à cette église dans l'ombre de laquelle il paraît plaire à Dieu que je vive, à ce vaisseau en péril que je ne puis abandonner à l'heure du danger. Peut-être aussi ai-je à prier sur cette ville menacée d'où le seul effort de quelques âmes repousse encore un ténébreux ennemi; à la garder, à la défendre en union avec les saintes qui veillent sur elle : saintes encore souffrantes de la terre ; nos sœurs de l'hôpital, Mathilde Gazade, mademoiselle Franchereau, ma mère; les saintes triomphantes d'en haut que j'appelle à notre aide : sainte Luce, vierge et martyre, sainte Fructuose, patronne de lia ville; le noble essaim des conquérantes, des gardiennes, des fondatrices de cités : sainte Geneviève qui éloigne les barbares de Paris dont elle âcarte en outre la famine; Jeanne qui délivre prléans et sauve notre pays. Et vous, Bernadette, j|ui, de vos yeux humains, avez contemplé celle que nous prions à genoux, cette « dame immacuj ée » qui ne vous promit pas de vous rendre heul'euse sur la terre, mais vous dispense cet éternel

I io

bonheur d'intercéder pour ceux qui souffrent, et d'obtenir la remise de leurs maux.

La lune, dégagée des nuages où elle était prise, vogue maintenant comme une blanche nacelle sur une mer unie, hors des rochers dangereux... Il me semble qu'échappant au rivage, je m'élève et domine non plus la seule ville, mais la contrée, notre province, tout le grand pays en repos dans: cette nuit profonde, et pour qui mon cœur se sent ému d'une immense pitié, d'une charité qui pleure de n'avoir que ses prières à donner. Il me semble que je monte encore et parvienne à des régions où j'entende, comme un prodigieux murmure, s'élever autour de moi l'incessante prière de la terre. Chœur puissant, formé de mille voix diverses, et qui mêle en une seule toutes les implorations humaines : prière des malheureux que la douleur travaille et dont le chevet est désert; sup^ plications éperdues de ceux qui entrent en agonie, et, devant leurs yeux révulsés, commencent d'apercevoir les vérités sur lesquelles ne s'est point réglé leur vie ; prière des prêtres qui leB^ assistent ; des prêtres accablés de la confidence des âmes, et dont l'esprit hanté de pieux soucis jusque dans le sommeil, continue en rêve l'oraison du jour; appel du voyageur égaré, de l'àme qui succombe, pleurs de l'ange gardien écarté... Et, sur tout cela, pour encadrer, rassembler tant de voix isolées, le chant profond des religieux, de milliers

LA MAISON SUR LA RIVE 2i27

de moines et de nonnes relevés de leur couche pour inviter et la terre, et la mer, et les cieux à louer avec eux le Maître du monde ; de ce monde oublieux où parmi tant de gisants et de faibles, d'autres demandent aux ténèbres d'abriter leurs passions... Ah! par toutes ces voix que vous ne me faites pas vainement entendre, pitié sur nous. Seigneur, pitié sur vous dont la maison chancelle et se dépeuple peu à peu.

^7 août.

A midi, comme la dernière volée de FAngelus ébranlait le clocher, une pierre sculptée s'est détachée de la deuxième sralerie, et s'est écrasée sur le sol à deux pas de mademoiselle Franchereau qui passait. La pauvre fille s'est réfugiée chez nous, tremblante de l'émotion que lui on] donnée le bruit de la chute, et la pensée du danj ger auquel elle a échappé. Un rassemblemeni n'a pas tardé à se former devant l'église ; chacun des voisins accourus disait son mot, en général peu favorable à ceux dont la perfide négligence permet de tels risques. La nouvelle s'est transmise de porte en porte avec cette rapidité que met toujours celle d'un malheur à se répandre, et beaucoup d'habitants de la basse-ville, où elle est parvenue très amplifiée, se sont empressés de monter jusqu'ici dans l'espoir que le monument entier allait s'écrouler sous leurs yeux. De leur groupe vite grossi se sont élevées

les plus tristes plaisanteries, et quelques braves gens n'ayant pu s'empêcher de répondre et de les réprimander sur leurs propos, une querelle s'est engagée qui a failli aller jusqu'aux coups. M. le curé est heureusement apparu à ce moment-là; il descendait de la tour où il avait voulu se rendre compte lui-même de l'état des choses, malgré les représentations qu'on ne cessait de lui faire sur Je danger qu'il courait. Il a commandé d'enlever la pierre tombée qui offrait aux malveillants un trop facile objetde raillerie, et son calme en ayantimposé aux plus effrontés, chacun s'est retiré peu à peu.

Mais l'après-midi ne s'est point écoulé que M. Artiguelongue ne parût à son tour sur la place, ceint de son écharpe, et accompagné de quelques compères qui, sous couleur d'expertise, et avec un luxe de précautions qui eût prêté à rire s'il n'avait été sinistre, examinèrent le bâtiment, l'interrogèrent à petits coups de canne comme un pot fêlé, et poussèrent la bravoure jusqu'à pénétrer dans la nel, leur chapeau sur le crâne en manière de protection. S'étant concertés avec de graves hochements de tête, et des gestes vers le clocher, ils se sont dirigés ensuite du côté de la cure, laissant en faction devant le porche un gardien de ville qui ne semblait nullement rassuré.

M. Ongrand, avec un empressement dont je suis touchée et qui montre son peu de rancune, est venu dès ce soir nous offrir l'abri de son toit. Mais ni mon père ni ma mère ne paraissent

inquiets, et je ne bougerai moi-même d'ici que l'on ne m'y force. 11 n'y a d'ailleurs nul héroïsme à cela; M. le curé, qui est entré pour nous apprendre le résultat de son entrevue avec les autorités, et que l'église était décidément fermée aux fidèles sous prétexte de danger permanent, assure qu'il n'y a point à craindre, et que la chute de cette pierre est un accident qui ne se produira plus : il y voit même quelque chose de providentiel qui va forcer le maire à nous permettre d'exécuter les réparations les plus urgentes afin que le culte puisse continuer de s'exercer; elles ne concernent que le sommet de la nef, et pourraient être vite achevées. Pour le moment, on met à notre disposition la chapelle du couvent où M. le curé dira sa messe dès demain.

L'église a été publiquement fermée au crépuscule, après que le Saint-Sacrement en eut été enlevé. Un système de cordes et de piquets en défend l'approche et nous retire nous-mêmes du monde, car la barrière prend à notre seuil et nous vaut cet honneur magnifique de partager l'isolement de notre Dieu.

J'ai omis de noter que madame Lheureux et son fils se trouvent actuellement sur une plage assez voisine et peu fréquentée que notre amie a choisie afin d'y avoir, avec ce grand air salin que le médecin demande pour Aymon, le calme ej l'isolement qui conviennent à son deuil.

30 août.

Nous avons assisté à la messe que M. le curé a dite dans la chapelle du couvent rouvert pour la circonstance, et dont nous avons traversé, non sans émotion, les salles sonores et la cour où l'herbe a poussé. Beaucoup de fidèles avaient voulu, comme nous, apporter à l'officiant la consolation de leur présence, et il ne peut manquer d'en avoir été touché. Leur nombre a si bien crû pendant les premières prières qu'à ma très grande et joyeuse surprise, l'assistance n'a pu trouver place dans le modeste édifice où le Saint-Sacrifice se célébrait. Le soleil baignait l'étroite abside que les stores ne protègent plus, et, à ce détail près, si les stalles des religieuses n'eussent été vides, j'aurais pu me croire rajeunie de plusieurs années.

Après l'évangile, M. le curé se tournant vers nous a pris la parole pour nous exhorter au calme et à la confiance. Il a rappelé les persécutions

subies par notre religion, et comment, à travers les siècles, elle en a triomphé.

— Il convient, a-t-il dit, que l'Eglise soi éprouvée, comme la vigne doit être taillée pou] ne donner que de beaux fruits. A une grand( société de chrétiens où tous ne seraient pas dignes de ce nom, Notre-Seigneur préfère l'assemblée restreinte des fidèles qui persistent à l'honorai lorsqu'on y trouve quelque peine. Il bénit l'épreuvt subie en son nom, la féconde, et le sang des mar tyrs est la prodigieuse semence qui a peuplé h terre de véritables enfants de Dieu.

Nous sommes revenues toutes réconfortées d( ces bonnes paroles, et de la hauteur d'âme qui s( manifeste en notre doyen. Sans lui, sans l'espoii qu'il insuffle, je ne sais où nous trouverions h force de supporter la vue de notre église ferméS; et de cette barrière qui l'isole à la manière d'ur lieu de contagion.

5 septembre. Jour anniversaire de ma naissance.

J'entre aujourd'hui dans ma vingt-deuxième année. Il s'en faut de peu que le récit de celle que j'achève ne soit tout entier contenu ici. J'ai pris une sorte d'amer plaisir à relire, hier, en partie, ce cahier confident presque quotidien de mes pensées. Je regrette de ne pas l'avoir commencé plus tôt : les jours sont si rapides, et notre mémoire est si précaire qu'il nous reste bien peu de chose dans l'esprit de ce que chaque heure nous apporte et qui, parfois, déborde notre entendement. Je m'en rends compte en retrouvant au long de ces pages des événements dont j'avais à peine souvenance.

Ce retour sur moi-même et sur l'emploi de cette année m'a plongée dans de graves réflexions. J'ai vu comme on se leurre volontiers ; combien l'on est souvent peu digne des modèles qu'on se

choisit. On reste épouvanté de l'orgueil qui esi en nous, lorsqu'il nous est donné d'en prendre k mesure !... Eugénie de Guérin, cœur si pur, sou? l'inspiration de qui j'ai commencé d'écrire ici. comme je me suis éloignée de vous, dans quel? sentiers ignorés de votre sagesse ai-je osé portei mes pas? Si votre ombre évoquée s'est d'aborc penchée sur ces pages, comme elle a dû, bientôt, s'en détourner et me fuir ! Pardonnez-moi ; un trouble que vous n'avez jamais éprouvé, ou que vous sûtes à temps dominer, a saisi la fille raisonnable qui traça les premières lignes de ce journal. Ne la condamnez point : il est des heures terribles oti le cœur bannit toute loi; il est des jours si beaux, des cieux si tendres qu'on ne peut plus accepter d'être seule à en accueillir la splendeur. Je sais, je sais que ces jours, ces tendres jours, vous les avez connus, et que, mieux que moi, vous les avez su chanter. Peut-être, par cela même, fûtes-vous délivrée de la concupiscence que trop de beauté dépose en nous. Ah ! que de nouveau votre sagesse m'inspire ; voici que, repassant ma vie, je n'y trouve rien qui puisse valoir aux yeux de Dieu ; rien de ce que j'y eusse voulu mettre et qui pût demeurer devant lui. Mon vœu de servir fut stérile ; ma bonne volonté n'a porté aucun fruit.

Pourtant, mon désir avait été entendu ; cette occasion de me donner que j'appelais, elle m'a été offerte, il me faut bien le reconnaître en reli-

sant les pages où, au début de ce cahier, j'acceptais une union dont tant de bien pouvait sortir pour les miens, pour l'église, pour la cité !

Un cœur qui se garde mal, comment garderaitiil les autres? L'ennemi que je souhaitais repousser, c'est en moi qu'il a fait sa demeure ; je fus sa proie, et peut-être ne l'ai-je pas entièrement banni. S'il ne tenait qu'à moi d'effacer, de racheter ce qui ne s'efface ni ne se rachète : l'emploi des jours qui ne reviennent pas, c'est de tout mon sang que je paierais leur suite écoulée, pour revenir à ce jour qui me trouva disposée au devoir, soumise à la mission qui m'était offerte d'assurer par mon simple consentement à une union si convenable, le bonheur de tous autour de moi.

Le salut était devant moi comme un fruit désirable qu'il me suffisait de cueillir ; une main projvidentielle inclinait jusqu'à moi la branche qui le portait, je n'avais que la peine de le prendre... Je ne l'ai point fait ! Je me suis détournée, le jugeant amer et peu propre à me satisfaire ; comme s'il se fut agi de mon seul besoin, de mon unique joie ! Je me rappelle ce jour où mon père m'a parlé; mon trouble intérieur, mon indignation, ma révolte, ce non serviam d'un cœur trop faible et qui, ayant souhaité au delà de ses forces, reculait devant une charge imprudemment appelée. Faible cœur de femme qui trouvait des larmes à répandre sur les maux de la ville, sur l'église en

péril, les malheurs prêts à fondre sur la cité, faible cœur qui désirait la victoire, appelait u sauveur, s'offrait en holocauste, et qui, miraci leusement exaucé, se dérobe parce que, dans bonheur accordé, sa part ici-bas n'était pas ass grande !

Que j'eusse dit oui, lorsque les Ongrand demai daient ma main, je donnais à la cause le défet saur que Dieu lui ménageait; M. Ongrand, qi j'intéressais au salut de l'église, l'imposait e gage de son alliance avec la cité. La basse-vil qui le respecte s'apaisait sur sa parole et conseï tait enfin à la réalisation de nos désirs ; la n restaurée n'eût pas cessé de vibrer du chant d( cloches, et de porter à Dieu l'essaim des âmes elle confiées. Au lieu de cela, la ville continu les luttes intestines qui la mènent à sa perte, h haines s'accroissent, les âmes s'égarent, la maiso de Dieu est fermée et son prêtre ne peut obten qu'elle soit rouverte. Quelques jours encore, ell croule, et c'en est fait du troupeau qu'elle gard( et que, seule, sa flèche élevée défend encore dt derniers périls. Ah ! que le malin a bien mené S6 ruses ; comme il a su me jouer et faire bon mai ché de moi qui me proposais de lui être un obs tacle ; quel ange noir m'a-t-il dépêché? qu'il e^ près de vaincre, et quel triomphe lui ménage c siècle-ci. De tous les assauts qu'il livra à no murs, voici que sonne le plus terrible, celui qi lui donnera cette victoire que ne lui purent assu

LA MAISON SUR LA RlVE 237

er ni les fureurs hérétiques, ni les sacrilèges évolutionnaires. Il y touche, elle est certaine, et )eut-être me sera-t-il demandé compte, à moi ! de 'aide que je lui aurai prêtée.

9 septembre.

Une nouvelle circule dans la ville qui nou: jette tous dans un grand trouble : le maire aurait paraît-il, refusé à notre curé l'autorisation qu celui-ci demande au nom de tous ses paroissien de réparer à ses frais notre église. De plus, ui loyer va être exigé pour l'utilisation que l'on fai. du couvent et de sa chapelle.

Tout ce qui reste de familles religieuses dan^ notre cité s'est montré atteint par une iniquité s grande, et beaucoup en ont éprouvé une indignation qui a réveillé leur foi. Il n'est pas jusqu'aux femmes de la basse-ville qui ne se trouvent choquées dans leurs sentiments profonds, et qui ne s'élèvent contre l'injuste décret qui leur ôte le droit d'ouïr la messe, et de se faire enterrer chrétiennement.

Pour une fois, M. Artiguelongue a dépassé le but et ne se voit soutenu que par quelques éner-

;umènes sous Finfluence desquels il se repent le ut-être déjà d'avoir agi.

Dès que le scandale fut certain, mon père, ha- •ituellement si calme, est entré dans une vive co- ^re, et a juré qu'il dirait son fait à M. Artigueongue. Il est sorti afin de voir quelques amis vec lesquels il veut tenter de faire obstacle à la lécision du maire.

Il venait de partir quand M. Ongrand parut. La ;êne que je pensais éprouver en me trouvant en ace de celui-ci est, grâce à sa cordialité, tout à ait disparue. Il venait causer avec mon père, spérant bien le trouver de son avis qui est de le pas accepter sans se défendre l'injuste arrêt [ui nous menace. Nous lui avons dit qu'il était ussi dans cette idée, et venait de sortir pour 1 communiquer à quelques-uns des nôtres. I. Ongrand est parti à sa recberche.

Mon père vient de rentrer, il nous a donné le ésultat de ses démarches : chaque habitant, uelle que soit la tiédeur de ses sentiments reliieux, sent lésé en lui un vieux fond d'idées ca- Koliques qui y tient plus de place qu'on ne penait. Les uns ont dans l'église des souvenirs ersonnels, d'autres se rappellent comme l'a imée leur mère, et encore que tel de leur parent

lit des dons. Tous enfin se reconnaissent en ce eu un intérêt quelconque, et y voient un patriloine qu'il serait criminel de laisser périr au lieu

de le transmettre à nos fils comin« nos pères eux-mêmes nous l'ont transmis.

Les uns parlent d'en référer au préfet, d'autres d'écrire aux journaux du chef-lieu et même de la capitale oh quelques hommes éminents ont pris la défense des monuments religieux. M. Ongrand a jugé plus court de voir M. Artiguelongue, et de lui faire comprendre dans quel désordre, pour l'amour d'une poignée de fanatiques, il va jeter h cité.

On ne sait encore ce qui sortira de leur entrevue ; elle n'avait pas pris fin lorsque mon père es revenu, mais nous en aurons bientôt des nouvelles. Quoi qu'il en soit, je ne puis croire qu( cette chose ait lieu que l'église reste close ei dépit de ceux qui veulent y rentrer.

^0 septembre.

Notre maison a été, hier au soir, le théâtre d'une réunion assez nombreuse, et bien inattendue. M. le curé étant venu voir mon père tout de suite après dîner pour connaître par lui le résultat des démarches qu'il savait avoir été faites, M. Ongrand est arrivé peu après, cherchant notre doyen qu'il n'avait pas trouvé à la cure. Quelques voisins qui l'ont vu entrer, ou à qui sa voiture arrêtée à notre porte a révélé sa présence chez nous, se sont empressés de l'y rejoindre, et la salle •i'est tout à coup trouvée pleine d'une assemblée bruyante au milieu de laquelle, ma mère et moi, l'avons pu que demeurer,

M. Ongrand a commencé d'expliquer alors, |u'il avait tenu avant tout à se rendre compte de 'effet produit par la décision municipale sur le )euple du port. Celui-ci, bien qu'intimement flatté le l'emporter sur nous, n'a pas été long à comprendre que la mesure vexatoire prise contre

notre parti ne lui vaudrait rien de bon à lui-même. Il se fait, en effet, en ce moment de l'année, un grand transport des barriques nécessaires à recevoir la prochaine récolte. Ces fûts, pris au-delà du chef-lieu ou aux quais de celui-ci, sont amenés ches nous, en parties à peu près égales, par le chemin de fer et par les gabares. Que les quelques propriétaires demeurés fidèles à la voie fluviale, ei dont M. Ongrand se trouve être le plus important enlèvent ce dernier bénéfice aux bateliers de k basse-ville, ceux-ci ne trouveront plus guère l'oc casion de tendre leurs voiles. M. Ongrand, qu le leur a fait sentir, n'a pas eu de peine à les conduire à une vue plus juste des affaires présentes et à leur donner de l'humeur contre ceux dont 1; maladresse menace leur commerce par un zèL excessif à servir de vaines rancunes.

Plus fort de les savoir ainsi disposés, le pr" priétaire de la Grand'Font s'est enfin rendu che M. Artiguelongue qui a d'abord refusé de le rece voir, occupé qu'il était à tenir conseil avec se partisans, mais qui, ceux-ci partis, n'a pu ferme sa porte à notre ami.

M. Ongrand fut autrefois en rapport avec M. Ai tiguelongue du temps que celui-ci faisait le cour tage des vins ; il s'est présenté comme un air de l'ordre, désireux d'obtenir que M. le maire n maintînt pas son refus de permettre que régli|i| fût réparée. M. Artiguelongue commença par prendre de haut, prétendit n'avoir de comptes

rendre à personne, et déclara à la fin que la somme offerte par le curé étant insuffisante, la commune avait assez de frais par ailleurs sans donner dans la fantaisie d'entretenir des ruines, « dernier asile de la superstition et de Terreur » . Sur quoi M. Ongrand, de qui je n'aurais osé tant attendre, a offert volontiers de combler la différence, et de se charger à lui seul de la direction des travaux.

La discussion s'est terminée sans qu'une réponse ferme ait été obtenue ; mais une prochaine réunion du Conseil municipal sera saisie de la demande de notre ami, et décidera s'il doit y être donné suite.

L'avis de tous a été que cette décision ne pouvait qu'être favorable, attendu que les nôtres sont en nombre au Conseil, et que l'état d'esprit qui est celui de la basse-ville, laisse prévoir que ses mandataires se joindront pour la plupart à nous.

C'est avec une reconnaissance infinie que j'ai serré les mains de M. Ongrand, et l'ai loué de son intervention bienheureuse. Chacun de ceux qui étaient là, l'ont félicité à leur tour, et il n'y a eu qu'une voix pour reconnaître que c'est à lui que doit revenir l'année prochaine la direction des affaires de notre ville.

Il a pris sa tête à deux mains pour se dérober, en disant « qu'on ne l'y repincerait pas de sitôt à se mêler de la chose publique », et comme on insistait, lui représentant qu'une intervention

aussi heureuse que venait de l'être la sienne n devait pas s'arrêter là :

— Ce que j'ai fait, a-t-il déclaré, ne vient poir de moi seul, à vrai dire, mais de mon fils Chris tophe qui en a eu l'idée et qui aurait agi à m place s'il n'avait pensé que mon âge était plu propre à en imposer que le sien. Mais, a-t-il re pris, se recoiffant machinalement de son chapea de feutre aux bords lourds, je vois bien que n'est pas là mon affaire, et qu'il vous racontera! tout cela mieux que moi : c'est un garçon qui été aux écoles, — ajouta-t-il avec cette gravil soudaine qu'il prend en parlant de son fils, et 1 respect qu'il a pour le savoir que celui-ci lui doi Pour moi, je n'ai jamais vu plus loin que m( (( règes » de vigne ; sorti de là, le bonhomni est fini, et les petits enfants d'aujourd'hui h en remontreraient. Dès ce soir, mes amis, ; rentre dans mon trou, et bien fin serait qui m'e fera sortir.

Chacun s'écria que c'était à Christophe de remplacer auprès de nous et qu'il fallait que C( lui-ci acceptât de prendre notre défense. Mais vieux vigneron résistait encore :

— C'est bien du tracas, pour un garçon de se âge; il ne faut point, voyez-vous, prendre char^ si lourde que nos épaules ne la supportent : c'a mon avis. ^"B

Mais, malgré lui, la vive lueur de ses yeu montrait l'intime fierté de voir son fils désigr

LA MAISON SUR LA RIVÉ ^4o

omme chef par des hommes d'âge. M. le curé, urtoiit, insistait reconnaissant en tout cela une nain providentielle et persuadant chacun d'exiger 1 candidature de Christophe Ongrand aux élecions de l'an prochain.

Nos gens se sont enfin retirés faisant retentir e couloir d'un bruit de pas, et de voix passionlées. M. Ongrand a dû s'arracher pour partir aux errements de mains, aux témoignages d'admiraive sympathie que tous se croyaient en devoir de ui donner, et peu s'en fallut que son cheval en 'enlevant ne molestât les plus enthousiastes, lette chaleur revenue au cœur des nôtres mecomliait d'espérance, et cette soirée où, dans notre ogis, à la lueur de nosmodestesflambeaux, j'ai vu me conviction profonde et la volonté de ne rien aisser périr de nos plus nobles institutions se animer sur des faces trop longtemps indifféentes et tournées uniquement vers les biens terestres, a laissé dans ma mémoire un ineffable ouvenir.

Un regret, un profond regret aussi dans mon lœur I

4f septembre.

La providence se montre parfois si visiblement à nous que Ton ne peut pas ne point la reconnaître : je gémissais l'autre jour d'avoir dédaigné ses offres, voici qu'elle me les renouvelle aujourd'hui.

Gomme je m'attardais dans ma chambre, ma toilette finie, repassant dans mon esprit la suite des événements de ces jours-ci, mon père est entré, et son air grave, autant que la singularité de sa présence dans ma retraite où il ne monte jamais, m'ont donné une surprise dont il s'est rendu compte. Il me pria de m'asseoir près de lui, et, s'étant recueilli un moment, me dit qu'il m'observait depuis quelques jours et me trouvait l'air préoccupé, triste même parfois, et qu'encore que les incidents de ces temps-ci en pussent être une cause suffisante, il craignait qu'il n'y eût à cela quelque autre motif. Il me parla de ma santé ; je l'assurai qu'elle était parfaite. 11 me demanda

alors si je ne ressentais aucun regret d'avoir opposé mon refus à la proposition de mariage qu'il m'avait soumise quelques semaines plus tôt. Je déclarai, non sans fausser un peu ma pensée, que, n'en ayant point à proprement parler du regret, je croyais cependant avoir agi trop vite, sans de suffisantes réflexions. Il baissa la tête, et, la relevant pour me regarder fixement, me pria de répondre en toute franchise, et de lui dire comment j'accueillerais la même proposition, s'il se pouvait qu'elle me fût présentée pour la première fois aujourd'hui. Je lui déclarai que, par suite des réflexions auxquelles je m'étais livrée depuis un mois environ, je me garderais de répondre aussi légèrement.

— Pardonne-moi donc, reprit-il, une innocente supercherie, et sache comment il se fait que tu puisses encore décider de ton avenir : je n'ai pu croire définitif ni rapporter aux Ongrand le refus que tu faisais de leur fils. Tant de convenances et d'intérêt plaident en faveur de l'union projetée que je ne puis encore renoncer à l'idée de la voir se réaliser un jour. M'inspirant de la réponse de ta mère lorsque je lui demandai de m'accepter pour époux, je me suis permis de faire celle-ci à M. et madame Ongrand : que tu désirais, pendant trois mois encore, t'éprouver au sujet d'une vocation religieuse que tu croyais te sentir... Nous étions à la mi-juin, septembre commence, et nous touchons à la date où j'ai promis

de faire connaître notre décision. Il ne dépend que de toi qu'elle soit affirmative.

Il se fit à ce moment-là, en moi-même, je ne sais quelle illumination par laquelle je connus bien que mon sort était fixé, et que je serais un jour la femme de Christophe. Je cachai mon visage dans mes mains, et restai muette. Quand je regardai mon père, le calme s'était fait sur mes traits, et c'est presque avec un sourire que je lui demandai de me dire quand il souhaitait connaître ma réponse.

— Le plus tôt possible, car, si elle est bonne, me dit-il, je l'apporterai sur-le-champ à la Grand'- Font.

— Ma surprise est telle, ai-je réparti, qu'il me faut m'en remettre, avant de me décider délinitivement.

A son tour, il posa ses deux mains sur son visage, et resta un instant silencieux. Puis, me découvrant ses traits dont l'expression douloureuse me troubla, il dit :

— Près de te voir consentir à ce que je désire, il me faut, quoiqu'il m'en coûte, te donner les raisons de l'exigence que j'ai paru te montrer et qui d'abord t'a peut-être froissée. Tu jugeras quand je t'aurai tout dit de ma pensée, mais n'oublie pas qu'avant de rien tenter auprès de toi, j'ai pris soin de me convaincre que tu pourrais être heureuse avec celui que je te désigne pour mari. A l'heure actuelle, situ n'as point pour lui d'insur-

jaontables antipathies, je suis persuadé qu'aucun larti ne saurait mieux te convenir.

Tu sais la crise que traversent les vignobles, t que chacun reconnaît aux difficultés qu'il a de irer quelque bénéfice de ses biens. Il faut, pour 'y retrouver, une persévérance, un labeur que, eule, une famille comme celle des Ongrand sait ournir ; il y faut encore des ressources qui, hélas ! le sont plus dans cette maison. Dois-je m'accuser le les avoir dispersées? D'autres eussent-ils mieux jéré nos propriétés? Je me mets par la pensée en ace de mon père qui, avant de mourir, a prévu es années néfastes qui sont venues depuis, et il ne semble que lui-même, avec toute sa science, out son génie en ce qui touchait aux choses de los terres, eût éprouvé bien du mal à maintenir celles-ci dans leur rapport habituel. Cependant je le nie pas que ses capacités fussent autres que les niennes, et que j'étais peu désigné pour réussir lux tâches qui exigent une longue prévision et ane constante activité...

Les yeux arrêtés sur la fenêtre, il parut réfléchir quelques instants, et, souffrant comme lui de cette confession pénible, j'allais le prier de l'interrompre, quand il reprit avec une sorte de lièvre :

— Par le mariage que tu peux faire — s'il n'en doit rien coûter à ton cœur — tu restitues à notre domaine tout l'espoir qu'il n'a plus de s'étendre et de fructifier. Les Ongrand ont su ménager à

travers les années maigres les ressources néces^ saires à donner aux vignes les soins incessants qu'elles réclament aujourd'hui. Tu sais leur goût de la terre, leur intelligence à faire valoir... Christophe me paraît, avec plus de largeur d'esprit que son père, destiné à continuer l'œuvre de celui-ci — et, d'après ce que nous vîmes, hier au soir, peut-être est-il appelé à jouer dans le pays un rôle politique. Dès son union avec toi, c'est presque une moitié de nos propriétés qui passe en ses mains actives. L'entretien du reste ne dépassera plus nos pouvoirs, et j'espère, à ma mort, te laisser les plus vieux de nos champs — ceux qu'a aimés mon père — dans leur pleine prospérité. Vous aurez alors à vous deux, et d'un seul tenant, la plus magnifique exploitation du pays.

C'est à tout cela que je voudrais que tu réfléchisses ; mais sache encore qu'au milieu des dangers qu'il entraîne, ton refus, s'il t'est dicté par la crainte de ne pas trouver le bonheur, me paraîtra légitime, et je ne te reparlerai jamais de ce projet.

11 avait pris mes mains; je lui tendis mon front, et, surmontant difficilement l'émotion qui me venait de son discours, je lui demandai de me laisser à moi-même. Il sortit.

Je m'appuyai, debout, à la fenêtre ouverte. Le soleil matinier jouait sur les toits de la ville-basse, et le fleuve frémissait de ses multiples reflets. Une rumeur joyeuse montait du port où des mate-

LA MAISON SUR LA RIVE 25i

Ois déchargeaient, de gabares montées avec le ilot, les fûts pris en amont, et apportés chez nous pour y être emplis du vin que septembre achève le mûrir sur nos coteaux. D'autres gabares aux l/oiles tendues se hâtaient d'aborder sous une cari^aison semblable dont le poids mettait leur pont 1 fleur d'eau. Au large, gagnant l'embouchure 3t la mer, un paquebot passait, crachant une épaisse fumée par sa cheminée inclinée vers l'ar- "ière entre de hauts mâts. Sa sirène s'éleva et Lraîna au loin comme un adieu aux rives quittées. A mes pieds, sur la place silencieuse, le 5oleil projetait l'ombre aiguë du clocher prisonnier 3t muet. Un enfant se balançait sur la corde de la barrière. Entre les arbres, je pouvais apercevoir la fenêtre derrière laquelle prie et languit Mathilde Cazade. Deux femmes passèrent, dont l'une aidait l'autre à porter un panier... Tout cela me parut, sous je ne sais quel jour étrange, une scène préparée qui se déroulait à mes yeux dans un ordre préétabli. Tout d'un coup, la place fut vide, un grand silence se fit; il me sembla que tout entrait dans l'attente et fixait sur moi des regards anxieux... Je sentis le consentement s'échapper Je mon cœur et s'épandre au dehors où la vie, soudain, parut reprendre. Mes mains se joignirent sur le rebord de la muraille, et, dans l'enivrement subit d'une joie qui m'était inconnue, je m'agenouillai devant le ciel éblouissant qui emplissait ma fenêtre, et ce fut, du fond de moi, ma prière

d'enfant qui monta à mes lèvres : le Notre Père qui êtes aux deux.». Je répétai ces mots : Que votre volonté soit faite, et j'ajoutai : Seigneur, permettez que votre servante aime l'époux que vous lui avez choisi !

iardi, fin septembre.

J'ouvre, de nouveau, ce livre sur la couverture luquel j'ai dû, tout à l'heure, enlever la poussière [uis'y était amassée? Suis-je bien celle qui écrivit es quelques pages que je viens d'en lire, l'inquiéude dont elles témoignent sont déj à si loin de moi.

Si mon mariage avec Christophe Ongrand n'est )as encore une chose publiquement annoncée, il l'est plus un secret dans la ville, et chacun, il ne semble, en parle tout bas sur mon passage. .1 n'y a encore aucun anneau à mon doigt, mais, )0ur la première fois depuis mon enfance, un lutre homme que mon père a posé ses lèvres sur non front, et c'est là le sceau que Christophe a nis à notre entente. Dès que son père lui eut fait )art du consentement que le mien lui apportait, ine entrevue eut lieu, ici, d'où notre bon accord list résulté. Je le vois chaque jour, et me fais si oien à sa présence que l'heure qui doit l'amener cne semble lente à venir, et que celle où il est

près de moi s'en va tout au contraire d'un tra plus rapide. 11 est grand, et c'est à peine si n tête atteint à son épaule, et il faudrait qu'il f assis pour qu'elle s'y pût reposer. Son torse e large, ses mains fortes, et l'aspect de sa personi donne confiance autant que sa face lente s'émouvoir, et ses yeux calmes où j'ai le senti ment que mon regard, en s'y plongeant, pénèti jusqu'à son âme. Il est capable de colère, ma' possède les vertus essentielles aux forts, et q^ sont patience et bonté.

Rien ne pouvait mieux me plaire en l'époux q< m'est destiné. Je le vois à mon côté comme u arbre élevé à l'ombre duquel il fera bon demei rer; un maître puissant à qui j'aimerai obéir. . n'éprouve point auprès de lui le trouble mort que je connus à certaines heures, mais bie plutôt une sérénité douce, une parfaite égali d'âme. Ce n'est point ici le bouleversement c mes puissances, mais, au contraire, leur soumif sion à un être que je sens me dominer par parfait équilibre des siennes. Dès le premii jour, tant nous fûmes prompts à nous entendrj j'eus auprès de lui cet étrange sentiment de bier être, d'abandon confiant que j'éprouvai un sof d'orage où mon père, surpris avec moi par . pluie et loin de la maison, me porta tout coi!' rant dans ses bras jusqu'à une ferme où noi* fûmes abrités.

Ainsi me remettrai-je à lui pour la vie.

IJi MAISON SUR LA RIVE 257

Je le sais plein de projets très nobles dans 'accomplissement desquels je serai heureuse de 'aider et de lui prêter le concours de mes* humîles lumières. Je lui ai laissé entendre combien 5a généreuse démarche en faveur de notre église, ît la fa(^on délicate qu'il a eue de faire intervenir son père, surent m'aller au cœur, et je lui ai lemandé ce qui l'avait amené à agir ainsi. Il m'a lit que, depuis trois mois, et dans l'attente de la lécision qu'il me croyait occupée à mûrir, il avait u et beaucoup réfléchi, et qu'enfin persuadé que jiotre ville ne retrouverait le calme que dans une jinion raisonnable de ses partis à l'ombre de cette ^che d'alliance qu'est l'église, il s'était indigné le l'injuste désir qu'on avait de nous priver de ce efuge et de prolonger nos querelles. Un grand jnouvement se fit alors en lui qui le poussa à l'aclion, ainsi qu'à se charger volontiers du rôle de eprésentant que les nôtres lui offrent de si bon œur.

— Votre céleste patron vous aura inspiré en eut ceci, lui dis-je ; il était bienveillant et fort omme vous.

— Je ne sais, ma foi, rien de son histoire, m'asura-t-il.

— Je vous la dirai, et aussi comment ce bon féant crut se courber sous le poids du monde un

■)ur où, passant l'eau, il n'avait sur son épaule u'un certain petit enfant.

^^ J'apprendrai tout cela volontiers si vous

prenez la peine de me le conter vous-même, comme, d'ailleurs, tout ce que vous voudrez bien m'enseigner.

Ainsi, sans que Christophe m'ait vraiment montré de grands sentiments religieux, je puis être certaine de sa sympathie pour les miens, et que ceux-ci ne trouveront à s'exprimer aucun obstacle dans ma nouvelle famille ; ce qui, avec la grâce de Dieu, me permet d'espérer beaucoup de l'avenir.

J'ai encore voulu savoir s'il songeait à moi depuis longtemps, et comment lui était venue la pensée de me prendre pour femme. Il m'a d'abord avoué que la proximité de nos terres ne se trouvait pas étrangère à ce projet que, de leur côté, ses parents auraient toujours vu d'un œil plein de complaisance. Et loin qu'elle me choquât, j'ai aimé cette franchise et ce que cette considération ajoute de solide à la base de notre union. Christophe, d'autre part, soit qu'il fut prévenu de la façon que j'ai marquée, soit que ma personne lui fût à ce point sympathique, ne me voyait pas grandir, paraît-il, avec indifférence, et pensait à moi fidèlement quoique de façon très discrète. Il m'a parlé de la visite que je fis chez lui en janvier dernier avec ma mère et du grand espoir que, bien injustement, elle lui avait donné.

— Vous souvenez-vous, m'a-t-il dit encore, de ce matin de Pâques où nous avons causé, comme je passais sous votre fenêtre? Vous rappelezvous ce chant douloureux qui monta des sillons?...

l s'est produit en moi, à cette minute, quelque hose de profond : votre vue m'était d'une doueur sans pareille, et je me sentis tout d'un coup apable de grandes choses ; je dus vous Texprilier assez confusément, mais, en vérité, il m'aparut que nous pouvions beaucoup à nous deux •our le bien de cette terre dont je croyais entendre 1 plainte dans le chant grave de ce jeune paysan. It je fus sur le point de vous prier de me tendre i main.

— Il y avait à cela, répartis-je en riant, et plus mue que je consentais à le paraître, la difticulté e cette fenêtre qui m'élevait de cinq à six pieds u-dessus de vous. Mais, ajoutai-je, le beau liatin que c'était là; je me rappelle encore son jiel léger et cette odeur printanière qu'il avait de jicinthe et de bourgeons éclos.

j — Et, reprit Christophe, toutes ces cloches ui, soudain, se mirent à sonner comme un grand (veil sur le monde! C'étaient... n'étaient-ce pas |os fiançailles dans le ciel?

i Et comme il prenait ma main :

i — Peut-être, en effet, lui dis-je, les choses lumaines se décident-elles là-haut, sans que (DUS en soyons avertis avant que tinte l'heure ui doit nous amener à les connaître. A votre tour, lippelez-vous les brumes profondes où, ce jouri, se perdaient les lointains... Et n'oubliez pas, ion ami, cet appel divin qu'il vous a plu d'enindre au seuil de notre commune destinée. Par-

donnez-moi seulement le temps que j'ai mis à ei comprendre la juste signification.

Il sourit en me disant que tout ce temps, pou utile qu'il lui eût été, lui avait donné bien de l'en nui, et que le ciel faisait souvent payer d'avanc ce dont il voulait bien nous combler. Je l'arrêtai

— Gardons-nous d'être ingrats, Christophe Dieu est sage qui paraît exiger en raison de c qu'il donne, car rien n'est bon que nous ne sen tions l'avoir mérité : toute joie qui vient de li naît à son heure.*. Voici qu'une grande éclairci s'est faite dans notre ciel chargé. Ces semaine d'attente ne vous furent pas inutiles... Et moi pensais-je, comme elles m'ont mûrie !

Je n'oublierai point la joie que ses parents ci montrée à m'accueillir :

— Vous êtes la fille que j'ai vainement souhai tée, m'a dit madame Ongrand en me serrant dan ses bras.

M. Ongrand m'a lui-même embrassée avecbeai coup d'émotion, et m'a souhaité la bienvenu avec un contentement très vif et une fierté qi perçait dans toutes ses paroles, et qui, pour vain qu'elle fût, me flattait doucement.

Nous nous réunissons chez eux le dimanch pour le repas du soir, et il en sera de même dan l'avenir. Christophe déjeune ici deux fois 1 semaine. Mon mariage n'a pas de date exacte ment fixée, car nous ne pouvons prévoir encor

le temps qu'il faudra pour réparer l'église, et, d'autre part, la foule d'invités que M. Ongrand a le désir d'appeler aux noces ne saurait tenir dans la chapelle où l'on continue de dire la messe. Je me suis gardée de laisser entendre à mon futur 'beau-père, qu'à mon goût, cette chapelle serait suffisante, et que je ne souhaiterais pas, quant à moi, un grand concours de peuple à la célébration de mon mariage ; je me félicite, au contraire, du vœu qu'il forme d'associer le pays à notre joie, voyant à cela une raison qui hâtera les travaux, et la réouverture de Saint-Sauveur.

Il n'est qu'une ombre à tant de bonheur : Mathilde Cazade n'est plus ! On l'a trouvée morte, un matin de ces jours derniers, dans son lit non défait, telle que la voisine qui prenait soin d'elle l'y avait couchée la veille. Dieu l'aura rappelée à lui pendant le sommeil ; sans doute avait-elle assez souffert dans sa vie pour que les dernières angoisses lui fussent épargnées et qu'elle pût aisément passer ce seuil de l'au-delà sur lequel d'autres ont tant à gémir. Sa tâche était-elle achevée? A-t-elle assez mérité pour nous? Part-elle au contraire trop tôt, et son holocauste devra-t-il être continué? De là-haut où elle est puissante, qu'elle nous voie, et que, dans cette cité heureuse que les âmes des justes enlevées d'ici bas s'en vont former aux cieux, elle ne cesse de prier pour le bien de la nôtre, et le retour certain de cette ville à la paix.

Aymon et sa mère sont rentrés hier de leui villégiature, et nous ferons prochainement ; madame Lheureux la visite que nous lui devonf pour lui annoncer mon mariage.

Jeudi.

J'ai subi la tentation la plus grande, celle à quoi j'étais le moins préparée, et devant laquelle je m'étonne de n'avoir pas faibli. Je me sens encore si troublée que j'ai dû me retirer dans cette chambre, cet après-midi, afin de dérober une agitation que je craindrais de laisser paraître, et que j'espère apaiser en m'épanchant sur ce cahier.

Ma mère, sans m'en rien dire, reculait évidemment devant la nécessité d'une visite à rendre aux Lheareux. Cette visite ne pouvant être différée, je l'ai priée d'en lixer la date ; nous sommes allées hier chez nos amis.

Madame Lheureux m'a fait les plus affectueux compliments sur la nouvelle qu'elle a feint de se laisser apprendre. Elle nous a dit ensuite sa surprise au récit qu'on lui fit, dès son arrivée, des événements dont notre ville a été le théâtre, et sa joie à les voir se terminer si bien pour l'église et pour uous. Son séjour hors de chez elle lui aura

été favorable ; elle paraît rassérénée, et la mort de sa mère l'affecte décidément moins que je le craignais. Toute sa présente inquiétude vient de ce qu'Aymon ne résiste plus à ses goûts, et demande qu'elle lui permette de s'y livrer uniquement en le laissant s'établir à la capitale. Elle m'a suppliée de le voir en particulier et de le raisonner de mon mieux afin qu'il renonce au projet dont elle s'effraie, me prêtant, bien à tort, sur l'esprit de son fils plus d'autorité qu'elle en possède elle-même.

— Eh quoi I pensais-je, faut-il que ce soit moi qui plaide contre un départ qui m'assurerait le[ calme? Un regard de ma mère me signifia qu'elle partageait mon trouble et m'engageait à décliner la difficile mission. Mais Aymon nous ayant rejointes au jardin où madame Lheureux venait de nous faire asseoir, celle-ci s'est levée, entraînant ma mère et me laissant seule avec lui.

Un soleil de prime automne dorait la pelouse dont l'herbe avait cru pendant l'absence desi maîtres et où éclataient des corbeilles de géraniums et de sauges cardinales ; un amer parfum s'en élevait par instant ; des feuilles jaunissantes enlevées aux arbres voisins y semblaient flotter çà et là ainsi que sur une eau paisible. Nous fûmes un moment silencieux, écoutant en nous des voix confuses qui répondaient à celle de ce jardin sur son déclin où notre passé revivait, et dont un or funéraire tachait déjà les charmilles.

J'ouvris rentretien pour interroger Aymon sur ui-même et m'acquitter, selon mon pouvoir, du Ole que je m'étais laissé confier. Je le trouvai lerveux, un peu triste et mal disposé à me satisfaire. J'appris, cependant, que les quelques seinaines qu'il vient de passer en face du grand pectacle de la mer, en apportant le repos à son isprit, lui avaient permis de s'interroger à fond, ît qu'il était décidé à suivre uniquement la voie )ii il se sent appelé.

Je lui parlai de sa mère, et lui dis que je la •royais très alarmée par l'idée de le voir s'éloigner.

— Et, demanda-t-il, elle vous a chargé de me e faire entendre.

— Que pensez-vous qu'elle devienne, repris-je, laas cette maison où vous la laisserez seule?

— Je n'y peux vivre moi-même, dans l'état l'inquiétude où je me trouve ; j'ai soif de quelque ihose qui vienne combler mon cœur. Mon art est inaintenant, dit-il avec une sorte d'amertume, tout :e qui me reste ; je veux l'approfondir et y trouver une raison de vivre.

Je l'observais tandis qu'il me parlait, le torse penché en avant, son regard noir tixé devant lui, ivec, au coin de sa lèvre, ce frémissement qui décèle le trouble intérieur, et, le comparant à part moi à Christophe, je me félicitais — presque joyeusement, oserai-je le dire? — de ne plus éprouver pour cet enfant fiévreux qu'une grande

charité faite de mon ancienne tendresse et de L compassion que m'inspirait l'étrange état où je L voyais. J'évitai, toutefois, de me laisser aller ; des sentiments qui pouvaient me leurrer encore et sous l'apparent désintéressement desquels mei ardeurs passées avaient beau jeu à revenir. Il re^ prit, comme las de parler de soi :

— Vous vous mariez !... Il me semble que c'es Tan passé que vous m'appreniez mes leçons e que nous jouions à cache-cache dans ce jardin.

Emue par ces paroles et le ton dont elles furen dites, je prononçai :

— Vous aussi, vous vous marierez... vous ] avez bien songé, sans doute?

— Peut-être, mais, au vrai, je ne l'espère plu^ Quelle femme serait jalouse de posséder un cœm toujours plein, en apparence, d'une pensée étrangère?

— Quelle femme? — murmurai-je, songeant ? ce que, quelques mois plus tôt, j'eusse osé répondre, — il en est qui aiment assez pour n'exige^ rien de plus que ce qu'on leur donne et s'estimei bienheureuses avec cela.

— S'il en fut une sur la terre, reprit-il lentement, reconnaissez qu'elle ne m'était pas de>. tinée !

A ces paroles, suivies d'un regard qui passa comme un trait de feu sur les miens, un monde d'espoirs oubliés et de sentiments endormis se leva du fond de moi-même, et je me sentis pâlir à

les reconnaître avec l'esclavage qu'ils tentaient de in'apporter. Aymon continuait :

I — Vous deviez me garder votre affection ; rapoelez-vous, Lucile, je vous l'avais demandée. I — La promesse que je vous fis, Aymon, aussi ongtemps qu'il fut nécessaire je crois l'avoir .enue. Vous paraissiez d'abord tourmenté, incertain de votre voie ; depuis, votre vie s'est Drientée, vous partez... Ne m'en veuillez pas d'ai^oir pensé à la mienne. D'ailleurs, cette affection, le n'en est qu'une partie que je vous enlève...

— C'est tout entière que je l'aurais voulue ; pourquoi m'en retirer quelque chose?

Une émotion sans nom m'accabla et fit se baisser mes paupières.

— Peut-être, dis-je enfin, vous eût-elle été plus fidèle si vous lui aviez marqué votre attachement.

— Il est des biens qu'il faut perdre pour en reconnaître le prix. Il me semblait que vous me seriez toujours unie... et voici que je suis seul I... Dites-moi qu'il n'en est rien, et que vous ne me quitterez plus.

Il avait saisi mes mains. Dieu, sans doute, entendit dans le mortel silence de cette minute, le cri suprême que mon âme jeta vers lui, puisque je ne parus pas entendre ces paroles qu'un mois plus tôt j'eusse payées de ma vie, puisque mes mains qui brûlaient de répondre à l'étreinte qui les brisait, je les dégageai sans faiblesse.

— Pourquoi, répélait-il, pourquoi ne m'avoir

rien dit?... Vous ne croyiez pas en moi; vou: n'aviez en moi aucune confiance.

— Aymon, Aymon, murmurai-je, ne nous faisons pas un mal inutile ; laissons là de vain; regrets. Votre vie commence ; c'est plus tare que vous choisirez plus sûrement et mieux... Jt n'étais pour vous qu'une sœur, une sœur aînée!

— Ah ! dit-il, n'est-ce pas là ce qui m'étai^ doux? Vous saviez mes misères, et, depuis l'en fance, vous y compatissiez. Vous sembliez, souî leur triste apparence, discerner en moi quelqu'ur de meilleur en qui je pouvais croire avec vous. Qu! me sera plus charitable?... Et comme vous m( laissez désemparé !

— Il est des destinées qui ne doivent point st rejoindre !

Il cacha son visage entre ses mains. Devant nous, de l'autre côté de la pelouse, un grand arbre balançait à son sommet une palme encore ensoleillée d'où, parfois, il laissait choir une feuille semblable à une parcelle d'or déta-! chée et qui tombait à terre dans une série d'oscilj lations larges auxquelles je prêtais une expression désespérée. Au spectacle de cette silencieuse et magnifique douleur de l'automne, un peu de calme se fit en moi; je jetai un regard désolé sur ma vie, mais j'en acceptai l'avenir et me refusai à déplorer cela qui aurait pu être. Aymon relevait la tête, ses yeux étaient rougis mais il semblait apaisé lui-même; il reprit :

— Vous avez raison de me fuir; je fus égoïste t léger et peut-être, parfois, vous aurai-je

^blessée... Pardonnez-moi, je commence seulement à me connaître ; je n'ose même plus espérer jque vous me gardiez votre amitié.

— J'ai franchi, répondis-je en secouant la tête, un seuil au delà duquel il n'est plus de passion ; et, s'il vous plaît d'y avoir recours, croyez que je v^ous garderai ma sympathie. Dès à présent je souhaite que l'existence où vous entrez vous ipporte, avec la joie qui vient d'un travail heureux, le calme, la certitude d'avancer dans la voie où Dieu vous désire... Et puissiez-vous recommencer à le prier!

La fraîcheur venait avec le soir et le vent passait dans les branches ; les feuilles, plus nombreuses, se détachaient des arbres et continuaient de tomber. L'une d'elles, après avoir tournoyé audessus de nos têtes, frôla ma joue et se déposa sur ma robe. Je considérai un instant cette chose fragile et flétrie, et telle qu'un menu cadavre sur mes genoux : tout ce qui me restait du printemps merveilleux que j'avais vu se lever sur le monde. Le gravier criait sous le pas de nos mères qui se rapprochaient en causant.

— C'est moi, dit Aymon, qui vous souhaite d'être heureuse ; si je prie jamais ce sera pour cela.

En voulant me lever, je sentis mes jambes fléchissantes, et je dus faire effort pour me mettre debout. La feuille sèche qui était demeurée sur ma

robe glissa sur le sol, et mon premier pas l'écrasa.

— Ce grand garçon vous a-t-il fait part de ses folies? me demanda madame Lheureux, en posant sa main sur l'épaule de son fils pour s'appuyer à lui avec tendresse. 11 parle de quitter sa mère, le croiriez-vous ?

Cependant ses yeux ardents m'interrogeaient. Que notre cœur a de peine à considérer autre chose que soil De cet entretien dont je sortais brisée, madame Lheureux ne voulait connaître! que ce en quoi j'avais pu la servir, et moi qui m'étonnais de son égoïsme, je n'avais pas eu un; mot pour faire entendre à son fils ce qu'elle m'avait priée de lui dire.

— Nos enfants n'ont qu'un temps à nous appartenir, reprit ma mère qui semblait lire en moi ; <( ils sont entre nos mains comme la flèche dans la main du guerrier »; ajouta-t-elle avec un faible sourire. Aymon sera, quelque jour, un grand artiste dont vous serez fière.

— Je ne lui demande que d'être un bon fils, déclara notre amie, en attirant jusqu'à ses lèvres le front de son enfant.

Celui-ci, dont j'évitais les regards, relevait, avec soin sur les épaules de sa mère le chàle ' qui en avait glissé. Les mille voix du soir commençaient à s'élever de la terre, rumeurs d'étables et de sonnailles qui se fondaient au loin. Un souffle embaumé passa sur le jardin qu'il nous fallait quitter ; je voulus, avant de sortir, l'em-

r;i>ser d'un dernier coup d'œil. Entre les grands iarronniers dénudés par places, et dont les fruits, iidis, servaient à nos jeux, la Diane de pierre élevait un trait aigu qu'empourprait le couchant ; |i vigne vierge sous le manteau de laquelle je ji'étais un jour dérobée, ensanglantait le mur fes communs; la tête des peupliers oscillait lomme pour me plaindre ; les corbeilles de sauge nattaient dans l'herbe leurs taches écarlates, et, ierrière la maison basse et sa calme façade, je reoyais en pensée la pierre creuse à l'angle de iquelle s'était blessé un front d'enfant dont j'avais oucement baisé la plaie. Ainsi, autour de moi, 3s humbles et chers monuments de ma vie comluniaient à ma douleur, et, dans ce cadre d'un lalheureux amour, la saison elle-même évoquait idée de renoncement, de mort à soi-même, et isqu'à celle d'un paisible et lointain renouveau. Pas à pas nos amis nous accompagnèrent autour 6 la pelouse, jusqu'à l'allée au bout de laquelle i porte s'ouvre entre deux hauts cyprès. Aymon l moi allions devant, les yeux baissés. Parvenus la grille, nous nous serrâmes les mains pour adieu ; entre nous, l'ombre jetait déjà son voile, [adame Lheureux, se rappelant alors le motif de otre visite, me renouvela ses vœux, et, dans le aiser qu'elle me donna au seuil où mon enfance ^ait joué, quelque chose se retira de moi que je e puis dire, et c'est alors que je faillis pleurer.

Vendredi.

Je me suis attardée plus que je le pensais, hie| après-midi, dans la rédaction des pages qui préi cèdent, et quand, surprise par l'heure, je suif descendue, ma mère m'a reproché de l'abandonner alors que nous n'avons plus que quelques semaines à vivre ensemble. C'était la premièn fois qu'elle me laissait entrevoir sa tristesse ; l'idée de notre séparation et du vide que mor absence va laisser ici. La fin du jour étant belle elle m'a demandé, en compensation, de l'accompagner dans une promenade qu'elle voulait fairej et, bien que je fusse épuisée par la scène que j^ venais de revivre en l'écrivant, j'acceptai avecjoi^ l'occasion qui m'était donnée de réparer l'éloignement où je venais de me tenir.

Nous nous sommes dirigées vers la campagne; tournant le dos au soleil déclinant qui couchait devant nous nos ombres démesurées dont la déformation nous divertit un instant. Les rayons

presque horizontaux répandaient de chauds reflets sur les vignes touffues dans lesquelles, d'une main alerte, des femmes encore au travail enlevaient à chaque pied les feuilles qui en dérobent les grappes et les retardent de mûrir. Ma mère me confiait sa tendresse pour ces beaux jours d'automne que les vents du sud font parfois si chauds, et qui semblent plus doux d'être les derniers où le ciel nous rie. Au bout d'un instant, elle me dit qu'elle n'avait pas voulu me questionner, la veille, au sortir de chez nos amis, parce que je lui avais paru fatiguée, mais qu'elle limerait savoir si j'avais réussi à ramener Aymon ides idées plus sages. J'avouai que c'était à peine si j'avais tenté de le retenir, l'ayant trouvé décidé i ne suivre que sa propre inspiration.

— Je craignais, me dit-elle, que tu aies eu à îouffrir tant tu paraissais lasse et distraite... Ne ne caches-tu rien de toi-même?

! Je fus sur le point de lui faire part de ce qui i'était passé, mais j'eus peur de l'inquiéter sans [ue ce fût nécessaire, et peut-être encore de ne )Ouvoir parler sans trouble; je lui dis seulement [ue nous avions rappelé nos souvenirs et que ela m'avait émue, mais qu'il importait peu puisii[u' Aymon s'éloignait et qu'il n'y avait guère d'ap- )arence de le voir jamais revenir.

— Je voudrais, reprit ma mère, que ton repos le soit pas dû à sa seule absence, et que tu fusses ertaine de ne garder aucun regret.

Je rassurai qu'elle pouvait être tranquille, pensant en moi-même à l'instant si proche encore où j'avais eu à choisir.

Ma mère me demanda de ne voir en ses paroles que la preuve de sa sollicitude, et l'intention où elle étaitde ne pas permettre que je pusse envisager tristement l'avenir. Nous atteignions, en même temps, le point culminant de cette route défeuillée, dite du « chemin nu », sur laquelle nous venons quelquefois, et qui, en cet endroit, domine le port et la ville, et nous nous retournâmes pour jouir du spectacle enflammé du couchant dont la pourpre diffuse gagnait tout le ciel. Nous restâmes quelque temps silencieuses, regardant la cité embrasée et i le fleuve étincelant. Et, soudain, je me rappelai un jour de brouillard par lequel, au début de, l'année, nous avions ensemble et du même lieu considéré la ville. Elle était dans le trouble et nous nous inquiétions sur ses destinées, la paix était alors en moi... Depuis, il semblait que mon cœur se fût fait l'abri de ses querelles, et se fût vu cruellement agité tandis qu'elle semblait, au contraire, commencer de goûter le repos. A mon tour, pensais-je, qui m'apaisera? Ma mère me parla, et je connus que nos réflexions avaient été semblables :

— Sans t'en faire part, j'ai suivi jour à jour, me dit-elle, les combats intérieurs d'où je te vois enfin sortie, et ton courage m'a souvent émue. J'ai souffert de te laisser les mener seule, mais il

fdiWd mieux qu'il en lut ainsi, et je priais avec ,oi. Aussi ma joie est grande de voir ton triomphe.

— Si Ton savait, pensais-je, de quel prix je ['ai payé, et comme j'en suis encore meurtrie !...

Elle continuait :

— Pour relative qu'elle soit, et passagère, la 3aix que nous pouvons connaître ici-bas n'est que e fruit de nos luttes, et lorsqu'une première fois lous l'avons perdue, rien ne nous en est plus lonné gratuitement. Aussi, sont-ils rares ceux qui la connaissent et la gardent; j'ai, pour ma part, beaucoup à me vaincre en pensant à l'isolement )ù je vais entrer après ton mariage, et bien du nal à me faire à l'idée qu'il faut me séparer de toi!

— Je m'éloigne à peine, me hâlai-je de •épondre, et puisque vous venez habiter les

ierrières, nous ne passerons pas un jour sans 10 as voir.

Elle secoua lentement la tête en disant que je •erais très occupée et que je devrais m'habituer à aa nouvelle demeure.

— Mais, reprit-elle, crois bien que je suis trop leureuse de ce que tu te maries selon nos goûts »our m'affliger bien fortement de te perdre. Elle jouta, comme m'ayant devinée : Ne sais-je pas ue nos pauvres bonheurs terrestres se doivent "ujours payer de quelque abandon?

Nous nous tûmes un instant, absorbées dans ne contemplation silencieuse de la cité ; la flèche il clocher s'empourprait du reflet de l'incendie

finissant. Nous nous remîmes en marche sur le chemin descendant où nos ombres s'étendaient maintenant derrière nous. Je repassais dans mon esprit les paroles que je venais d'entendre, afin d'en dégager le sens profond et consolateur i qu'avait voulu leur donner ma mère; à ce moment, la cloche du couvent s'agita pour l'Angélus qu'on ne sonne plus à l'église. Ses sons grêles, affaiblis par l'éloignement, semblaient ceux d'une voix bien timide et menue, mais, dam le soir où les autres bruits s'étaient tus, ils s'élevaient avec une pureté inouïe, et il me paru qu'avec eux toute la cité convalescente et pleine d'espoir s'exprimait. Une grande douceur m'en vahit dont je fus intérieurement baignée; j'oublia mon mal, et le tins pour peu de chose en présenc' de tout le bien que j'étais fondée à croire qu'il ei résulterait au dehors, et peut-être encore en moi même, ainsi que ma mère semblait surtout l'es pérer. Je reportai mes yeux sur elle; le couchar éclairait son visage et je lus sur ses traits une s| sereine expression de tendresse, un si souveraij détachement que j'eus honte de ma faiblesse que mon cœur s'en trouva délivré.

2 octobre; les Saints- Anges.

Il est des soirs où le plus doux pardon semble descendre sur notre âme, des soirs profonds, apaisés, où circule une large musique, où un peu de la grande sérénité qui règne sur les choses s'étend jusqu'à notre cœur, où l'on se sent calme et si bien à sa place dans l'ordre universel, que la vie vous emporte à la manière d'un courant rapide dont on ne peut douter qu'il vous mène où il est bon d'aller.

Nous revenons, mes parents et moi, de la Grand'Font où, comme de coutume, nous avons été finir la journée du dimanche. L'impression que je garde de cette paisible et déjà familiale soirée est si vive, qu'elle entretient dans mes pensées une agitation qui éloigne le sommeil, et me fait me plaire à écrire une fois de plus ici. Aussi bien, ce plaisir, n'ai-je plus longtemps à le goûter, sans doute : ce journal que je continue par

habitude et sans avoir grand'chose à lui confie puisque ma vie n'a plus de secret, puisque je cause d'avenir tout le jour avec ma mère, ou avec mon cher Christophe chaque soir, ce journal s'achève et sera brûlé prochainement pour que disparaissent avec lui le récit de mes erreurs, et des confidences dont je ne dois pas même garder le souvenir.

Je veux pourtant, aujourd'hui encore, et tandis que tout repose dans la ville et autour de moi, marquer sur cette page la douceur que j'ai trouvée à vivre cette journée, et tout ce que le ciel y mit d'heureux. Un anneau d'or où est fixée une pierre brillante est à mon doigt, et mes regards s'arrêtent avec une joie presque puérile sur ce bijou auquel ma main n'est pas encore accoutumée.

Christophe qui avait déjeuné ici est revenu nous chercher en voiture pour nous conduire chez lui, et, à ma demande, nous avons pris une allure assez lente pour ne rien perdre de ce que la beauté du soir qui commençait de descendre ajoutait à notre bonheur. On nous attendait, à la Grand'Font, sur la terrasse où nous nous assîmes, au pied des tilleuls, pour occuper par la causerie les quelques instants qui nous séparaient du dîner. En nous installant, et par les fenêtres ouvertes du rez-de-chaussée, nous pûmes voir la bonne Justine aller et venir, afïairée, autour de la table qu'elle préparait; un jeune domestique qui revenait de la ville, endimanché, nous salua au pas-

sage, et la chienne de Christophe, qui m'avait d'abord jalousée, vint se coucher à mes pieds. Pour la première fois, en cette minute, je sentis cette maison où j'entrais devenir la mienne, et mon regard qui se leva sur mon fiancé le lui fit entendre ; il prit ma main qu'il baisa. La conversation avait vite atteint ce ton confiant et sobre que seuls peuvent lui donner des gens qui se connaissent depuis longtemps. La voix de Christophe, s'élevant parfois, mettait dans ce paisible concert sa sonorité grave et que j'aime; par instant, il parlait pour moi seule, tout bas. Au long de la balustrade, les hautes passe-roses que l'abeille ne visitait plus, oscillant sous la brise, faisaient la révérence au soir que les tilleuls accueillaient aussi d'un long murmure de feuillée. Devant nous s'étendait le domaine des Ongrand, auquel nos Pierrières, dont les arbres se montraient à gauche, se verront bientôt ajoutées. A perte de vue, ce n'était, recouvrant bas-fonds et collines, qu'un tapis de sombre verdure, à peine taché çà et là par la pourpre de feuilles déjà rougies, et sous lequel se dérobait le trésor des grappes mûres. A droite, le fleuve courbe, à demi caché et plus étroit en amont qui est le sens dans lequel la maison le regarde, fermait le tableau. Sans rien perdre de l'entretien auquel j'étais mêlée, je considérais l'horizon nouveau qui va être le mien et dans lequel l'étendue des feuillages, l'aspect des terres cultivées remplaceront

l'immense miroir de l'estuaire où tout le ciel est reflété. Peut-être est-il moins sublime, moins tentant pour le rêve que celui que je peux contempler chaque jour de ma fenêtre, du moins offre-t-il cet avantage de ne mettre sous mes yeux que des objets précis et qui sauront me rappeler sans cesse à la vie que je vais embrasser et aux; soins qui en feront l'occupation quotidienne. Au] lieu d'un azur sans borne et miré dans les eaux,î j'y verrai, sous un ciel restreint, la terre et ses^ cultures, les champs où gît tout l'intérêt des miens, et auxquels mon mari, près de ses parents et à leur exemple, va continuer de donner sa vie. Et cela sera mieux ainsi.

M. Ongrand, qui est dans la joie d'accroître son domaine et d'être désormais le plus grand possesseur de terres du pays, parlait avec mon père des vendanges prochaines qui, malgré tant d'alarmes au cours de l'année et les menaces de grêle que nous eûmes à craindre par le temps orageux de ces jours-ci, s'annoncent belles et commenceront bientôt.

Ma mère et madame Ongrand se confiaient l'une l'autre l'embarras que leur donne cette période de l'année ; à cause du surcroît énorme de gens à nourrir, des provisions à se procurer d'avance, de la difficulté que l'on trouve parfois à satisfaire ces étrangers.

La voix d'un homme qui rentrait s'éleva soudain de la ronte, apportant jusqu'à nous cette

incienne chanson de labour que Christophe et nui nous émûmes de reconnaître pour l'avoir 3Coulée ensemble au jour de la Résurrection. La voix, selon les accidents du chemin ou les fluctuaions de la brise, nous parvenait très nette, puis voilée, et comme perdue au loin. Chacun s'arrêta le parler pour l'entendre et redire en soi-même ze chant populaire chez nous. Mon fiancé et moi nous nous avançâmes jusqu'à la balustrade sur laquelle il se pencha pour ne rien perdre de l'air traînant et grave qu'il répétait en sourdine.

Quand lou bouié ben de laoura Planto soun agulhado.

Hou!...

Probo sa fenno al pé del foc Touto descourdelado.

Si ses raalaouto, digas oc.

— Quelles étranges paroles, dis-je à Christophe en lui prenant le bras et frémissant malgré moi, ce chant vient-il mêler à notre joie?

— Que peut-il contre elle? demanda-t-il en répondant à mon étreinte et tournant vers moi un souriant et calme visage? Ne nous rappelle-t-il pas un beau jour? Peut-être veut-il en outre que notre bonheur ne soit pas égoïste; il faudra parfois, mon amie, que vous me laissiez entendre

cette voix et la plainte qu'elle nous apporte. EH a sa raison d'être aujourd'hui au sein de no champs chargés de fruits.

Je me tus, enorgueillie de le sentir plus just que moi; j'appuyai ma tête à sa haute poitrine e nous restâmes ainsi rapprochés devant l'étendu de nos terres confusément reprises par l'ombre Le chanteur était loin, le silence régnait, et un paix queje ne puis rendre plana quelques instant sur nous.

Justine y mit lin en venant, avec pompe, annor cer que le repas était servi.

Le dîner fut lent, et notre hôte y fit paraître, e notre honneur, les plus rares et les mieux cotés d ses vins. Dans le salon ob. nous passâmes, lorsqu Mme Ongrand se leva de table, mon fiancé m remit avec un bouquet de hautes marguerites et d roses d'arrière-saison, l'écrin où je trouvai la bagu qui orne si joliment mon doigt, et queje le priai d' placer lui-même. Quand nous sortîmes, des feu brillaient dans la campagne qu'agite déjà l'espoi des réjouissances auxquelles l'époque de la reçoit donne lieu. La veillée sous les arbres appro fondis par l'ombre acheva de nous unir du mèm lien tendre et mystérieux que j'avais senti se noue entre nous au long de la soirée; si bien qu l'heure du retour me trouva étonnée, et qu'i m'eût paru simple de ne plus changer de toit.

Me voici maintenant dans cette chambre qu

niir quelques jours encore est fa mienne, t^Jirée, mais non plus solitaire, prise en de purs i'iens que j'accepte, qui me soutiennent, et qui jont de moi la seule chose que je veuille être à irésent : l'humble membre d'une famille heureuse iont le bonheur ici-bas et le salut dans l'autre ponde seront mes plus chers soucis.

Où que je porte les yeux, je vois enfin régner a paix que j'eusse achetée de ma vie : mon père etrouve une égalité d'âme que je ne me rappelais i>as lui avoir vue ; ma mère semble avoir déposé in fardeau. Leur installation aux Pierrières est ixée aux premiers beaux jours, et notre maison era louée à un fonctionnaire qui doit y venir labiter à ce moment-là. Le loyer exigé du couent a été payé pour plusieurs années, et une cole dont notre curé aura la haute direction s'y ondera dès octobre, afin de retenir dans la ville rop de jeunes filles prêtes à chercher ailleurs 'enseignement religieux qu'on ne dispensait plus ;hez nous. Avant peu l'église autour de laquelle les ouvriers s'emploient tout le jour, s'ouvrira de louveau aux fidèles, et se voit à l'abri des hosilités qui faillirent la jeter bas. La ville que je .ais pacifiée, m'apparaît comme une galère heueuse de se mirer dans les eaux tranquilles du )ort.

L'année qui s'ouvrit dans l'inquiétude, s'achètera pour nous dans la sécurité que j'appelais, ^lle décline et touche à la saison pensive. Déjà

dans les jardins du bord des routes, les roses tré mières qui furent tout l'été des houlettes fleurie^ n'ont plus qu'une corolle au sommet de leii hampe balancée; déjà par les chemins, s'amad sent au pied des peupliers les feuilles jaunes qi sont la monnaie d'or de l'automne; déjà les pair près lourds lassent le pied qui les porte et dont faut qu'ils soient séparés. Tout dit la tâche fait^, la fatigue des choses, le désir de rentrer dan l'immobilité, le recueillement profond de l'hiveJ

Ainsi, après tant de vains désirs, et des jouï où trop follement, et comme la vigne, je fleurie voici qu'avec la vigne encore, je donnerai mo^ fruit, un fruit lourd et, je crois, riche en prd messes : cette résolution qui met du bonhei^ autour de moi, et, sans aucun trouble, m'apporf à moi-même la joie. Je l'ai mûrie à travers le jours les plus chauds et bien des orages; peuf être étaient-ils les uns et les autres nécessaires ^^ la mener à bien ; peut-être ne devons-nous coiJ' naître qu'ensuite l'effet des épreuves, en appa rence inutiles, où nous nous trouvons engagée Ce n'est point, hélas! sans murmurer que j'ai suF les miennes ; pourtant, ce fruit qui en résulte, m'est donné de connaître qu'il est bon, et tel qu i Dieu le voulait : c'est de tout mon cœur que j ' l'offre pour ce à quoi il peut servir. '

Et vous, et vous, Aymon, chère ligure déj voilée, ne vous assignerai-je pas ici votre plac dans l'ordre nouveau de ma vie?

- Je ne crains pas que persiste votre regret de ce [ui pouvait être et ne sera pas. Vous n'êtes point le ceux dont le cœur se voit comblé par Tamour ; l y a en vous, je m'en rends compte, un monde îgoïste et fermé qui se défendra jalousement outre toute atteinte, tout sentiment propre à lui |mire, à le diminuer. Vous ne savez pas comment, )Our avoir tenté de le vaincre, je faillis être brisée !

S'il vous isole parmi les hommes, ce monde ntérieur, le déplorerez-vous? N'est-ce point par ui que vous devez connaître les seules consolaions dont vous rêviez? Rappelez-vous le jour où ^ous m'avez énuméré, tant en musique et poésie |u'en peinture, les noms de ceux-là que vous ippelez vos dieux, et qui, en effet, ne semblent 3as avoir été créés pour la terre tant leur vie quoidienne y fut malheureuse et gênée... Vous n'espériez rien tant que de leur ressembler, bien que k^otre modestie vous défendît d'y prétendre... Pourtant que serez-vous si vous n'êtes l'un d'eux?

Allez où Dieu vous mène, pour la mission qui îst la vôtre ici-bas ; il a trop visiblement marqué ^oire front, il vous a trop ouvert les yeux aux splendeurs de son œuvre pour que vous ne l'y •etrouviez pas un jour, prêt à reconnaître le prix nfini de vos tourments et ce choix qui pèse sur mus.

Pour moi, de même que nos ceps qui n'ont ^ue faire de leurs vrilles et de leurs feuilles, et

les dispersent au vent quand la grappe qu'ellef'^ protégeaient leur a été enlevée, je laisserai fuir ui'^ à un ces souhaits futiles qu'il m'arriva de former^ ^ et qui n'avaient trait qu'à moi-même. M'étant pei' à peu défaite en esprit de tout superflu, déprise e comme délivrée de ce qui trop longtemps m'ac câbla, je place mon bonheur hors de moi-même et m'offre avec le cœur faible mais de bon vou-'^ loir que Dieu me donna. Que celui-là qui m'accepte ainsi ait désormais la charge de moi-même je m'abandonne à lui afin qu'il me mène jusqu'au bout de mon destin. Je veux être à lui tout entière; jusqu'en le moindre de mes pensers. J'entre dans sa maison pour y servir selon des forces dont je connais la mesure ; que je ne ménagerai ni n'outre passerai point. Je l'y saluerai au malin, avant qu'il me quitte pour le travail du jour dans l'accomplissement duquel ma pensée le suivra; je l'y accueillerai chaque soir en le voyant paraître, et le fêterai dès le seuil de mes bras levés. La table avec le repas sera prête, et l'eau fraîche et les fruits l'été, et, si c'est l'hiver, le feu dansera dans l'âtre, et la lampe réjouira la pénombre.

Ainsi remplirai-je la tâche qui m'est clairement dictée : aider l'homme que j'aime à fonder et servir cet autel domestique qu'est un foyer.

Une heure avancée sonne sur la ville qui repose, et en haut de laquelle la clarté de ma lampe répond comme un signal paisible aux feux cligno-

ts sur le fleuve, aux étoiles qui se penchent c cieux. J'ai ouvert ma fenêtre : auprès des IX sombres, les toits dont un vague reflet indi- 3 Tarête, semblent d'étranges animaux endormis peureusement serrés entre eux. Je sais qu'une ir où est le pasteur les domine, et les protège 1 maux que je redoutai quelque temps pour c; elle est là comme leur sauvegarde; la preère, il est vrai, exposée à l'orage et en butte à

coups, — et peut-être est-ce de m'être tenue si '.s d'elle que j'eus moi-même et si rudement à ter. Mais la paix nous est donnée, et c'est d'un ur confiant que je quitterai bientôt ce troupeau mobile sur lequel j'ai si souvent prié : un autre 3 moi a pris sa garde.

?*rès du fleuve qui sourdement gronde et nace de tout entraîner, voici enfin chacune de

fragiles demeures reliées à la grande arche de rre, seule stable et fixée, et qui, dédaignant ivite insidieuse des flots, se réserve de porter jour dit tous ceux qui se seront confiés à elle, * des eaux éternelles où le ciel ne sera plus ilement reflété.

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