GÉRALD
Il ajouta son adresse et porta lui-même cet avertissement à la poste, afin de le voir de ses yeux s'engloutir dans la boîte. Il était onze heures et demie du matin. Il pensa:
— C'est seulement à son retour de la Chambre qu'on lui remettra cette invite. Je ne le verrai donc pas avant demain. Toutefois, ma lettre est assez inquiétaute pour qu'il se hâte de chercher à en éclaircir le sens.
Puis, comme il se sentait hors d'état de travailler, qu'il n'avait pas faim et qu'il avait passé une nuit à peu près blanche, il s'étendit sur le grand lit, sans rideau, dressé dans un cabinet contigu à l'atelier, et, vanné par les secousses qui, depuis la veille, avaient agité son cerveau, il finit par s'endormir.
Au bout d'un nombre d'heures dont la perception lui échappa, il fut tiré des profondeurs de son som-
meil par trois ou quatre coups d'une violence qui lui fit croire que plusieurs personnes demandaient à entrer.
— Est-ce que ce serait encore la police ? pensat-il.
Il sauta de son lit en s'écarquillant les yeux, plongea les pieds dans ses pantoufles et courut ouvrir. C'était Mmi' Dalombre. Elle élait seule, mais elle avait probablement frappé à la porte de ses deux poings à la fois.
Sa toilette était celle d'une femme qui va au bain. Par-dessus une robe de chambre bleu ciel un manteau d'hiver dont la fourrure lui enfouissait la moitié du visage, l'autre moitié en étant cachée parles bords d'un chapeau de feutre Henri II empanaché d'une plume grise. La main droite seule était gantée et tenait l'autre gant qu'elle n'avaitpas pris letempsd'ouvrir pour la main gauche.
— Tiens! c'est vous! s'écria gouailleusement le peintre que cette apparition réveilla tout à fait. C'était votre mari que j'attendais.
— Oui, je sais. J'ai ouvert la lettre, haleta Emmeline en entrant comme si elle était poursuivie. Je vous en prie, fermez bien la porte.
— Au fait, j'aime autant que ce soit vous, fit Gérald. Nous avons lant de choses à nous dire depuis le soir où vous m'avez dédié cette photographie.
Et il lui fit passer sous les yeux celle dont elle lui avait fait autrefois hommage. Il la lui montrait cependant à une certaine distance, de peur que, scélérate comme il la supposait, elle ne lui arrachât et n'anéantît, en la mettant en morceaux, la meilleure de ses pièces à conviction.
Mais elle ne la regarda seulement pas.
— Inutile de discuter, c'est bien moi, dit-elle. Du reste, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
— Ce dont il s'agit, en effet, s'écria Gérald s' exaltant à la vue de sa dénonciatrice, c'est de me suivre immédiatement chez le commissaire de police pour qu'il reçoive ma déposition. Je ne mentirai pas, moi. Je ne dirai que la vérité, et vous serez bien obligée delà dire aussi; ça te changera, salope!
— Monsieur, monsieur! je vous en conjure, ne criez pas si haut. Dieu! si l'on entendait!
— Mais oui, parbleu! je veux qu'on entende, fit-il en haussant encore le ton. J'ai envie de t'élrangler pour que tu cries aussi et qu'on vienne. Il est vrai que ça me priverait du plaisir de te voir assise entre ces deux marlous, tes complices sur le banc de la police correctionnelle, où tu t'étais promis de me faire échouer.
Elle ouvrit les bras comme pour lui indiquer qu'elle était prête au martyre et qu'elle ne se défendrait pas. Cette résignation n'attendrit pas du tout son bourreau.
— Pas si bête! se récria-t-il. Vous seriez trop contente si je vous assommais. J'en aurais le droit, mais je n'en userai pas. D'abord, qu'est-ce que vous venez faire chez moi? Je ne te connais pas. Je ne t'ai même jamais touchée du bout du doigt quand tu étais dans ton claquedent. Tu me dégoûtais bien trop.
Et le souvenir de ses trois mois de souffrances le faisant presque divaguer, il continua dans un rire furibond :
— Non, ce que ce sera amusant devoir la tête de son serin de mari quand on lui débitera ce chapelet d'horreurs ! Où diable as-tu déniché cet oiseau-là ? On ne peut pas dire autre chose : voilà un paroissien qui a de la chance I
Cette suprême insulte abattit Eumieline, qui tomba comme écrasée par un quartier de rocher. Pendant la fraction de seconde qu'elle mit à tournoyer avant de s'aplatir sur le plancher de l'atelier, elle se vit, entre deux gendarmes, narrant sa vie au président, sous les yeux d'Albert, foudroyé ; Lilio à droite, Gustave à gauche et le faux acte de décès de Mme Freizel entre les mains du tribunal. Elle pensa :
— En sortant d'ici, je vais me jeter dans la cour, par la fenêtre de l'escalier.
En la voyant rouler par terre, Gérald haussa les épaules, croyant à la suite de la comédie ; mais l'image de sa fille s'étant subitement mêlée à toutes celles qui déjà emplissaient d'épouvante le cerveau d'Emmeline. elle se prit à se tordre les bras, à s'arracher les cheveux par poignées, à se déchirer les lèvres au point que sa bouche s'emplit de sang. Elle répétait dans une sorte de raie :
— Albertine! mon Albertine!
Ça, ce n'était évidemment pas une fausse attaque de nerfs. Une femme pose la main sur son cœur. Elle fait des serments sur la tête de sa mère. Elle crie à tue- tête :
— Je veux mourir! Tuez-moi, je vous en conjure, tuez-moi !
Mais elle ne se traîne pas dans la poussière et surtout ne se décoiffe pas avec cet abandon. Elle ne se frappe pas non plus la face contre le parquet, au risque de se briser les dents. Gérald, un peu calmé par le spectacle de cette espèce d'agonie, eut tout de même pitié :
— Ces filles-là, c'est élevé dans le crime; ça ne connaît pas autre chose, réfléchit-il.
Il la transporta sur son lit pour qu'elle ne se fendît
pas le crâne aux angles des meubles, tira du bahut une bouteille de vinaigre qu'il vida en partie sur une serviette de table et lui en bassina énergiquement et itérativement les tempes.
Ce bassinage dura une demi-heure ; et sans la peur instinctive qu'il avait du scandale, il eût été chercher un médecin. Enfin, elle rouvrit les yeux dont les prunelles étaient remontées sous les paupières, d'où elles mirent encore un bon quart d'heure à redescendre. Quand elle reprit quelque peu conscience et de l'état où elle s'était mise elle-même et de l'objet de sa visite, elle fut reprise d'un tremblement, à la vue de l'implacable Gérald dont le regard dur suivait tous ses mouvements.
— Ah! monsieur, dit-elle, pardonnez-moi. Si vous saviez !
Cette crise d'un instant avait tellement décomposé les traits de la jeune femme que le peintre eut peur de provoquer une seconde attaque de nerfs en renouvelant ses injures. Il se contenta de répondre :
— Si je savais! Mais je sais parfaitement. Vous aviez besoin de mon silence, et vous n'avez rien trouvé de mieux que de me couper la langue, c'està-dire de me faire enfermer préalablement pour m'empôcher de parler. Vous ne vous êtes pas demandé si l'ignominie qui rejaillirait sur mon nom ne me tuerait pas, moi aussi. Vous avez tranquillement rejeté votre honte sur moi, qui ne vous avais rien fait, qui ne vous avais même pas reconnue. Je pouvais vous gêner plus tard : alors, vous m'avez sacrifié tout de suite, comme vous auriez égorgé un pigeon.
— Tout cela est vrai, tout cela est vrai! disait-elle en essayant de tordre derrière sa tête son chignon
dénoué. Elle se dressa assise sur le lit, car elle se sentait brisée et n'aurait certainement pu rester debout. Puis, comme il se tenait auprès d'elle, remué malgré tout et tout rêveur en songeant aux étamines par où avait passé cette femme aujourd'hui reçue et honorée partout, elle lui plongea dans les yeux un regard douloureux, auquel elle ajouta tristement ces mots :
— Oui, j'ai essayé de me débarrasser de vous, bien que j'aie bien amèrement regretté mon crime et que j'aie ensuite tout fait pour le réparer. Vous avez le droit de me traiter comme une gouine et comme une voleuse. Eh bien! vous allez rire : je vous jure que j'ai toujours été une honnête fille.
Ce mot « honnête fille », dans la bouche d'une femme qui avait débuté dans la vie en faisant le trottoir, atteignait les plus hauts sommets du paradoxe. Pourtant, il y avait, dans les tremblements de cette voix brisée, un accent tellement empreint de cette vérité qui plane au-dessus des niaiseries dont se composent les conventions dites sociales qu'il ne fut pas choqué de l'énormité de cette assertion.
— Qu'appelez-vous une honnête fille? demanda-t-il simplement, pensant bien qu'elle ne prenait pas l'expression dans son sens étroit et traditionnel.
Alors, elle lui livra sa vie, année par année, presque jour par jour, sans en évincer un épisode. Elle se rappela — car elle parlait presque autant pour elle que pour lui— les tendresses caressantes deson digne père, le charron Freizel ; sa mort, qui l'avait laissée aux mains d'une mère, que se disputaient l'ignorance et le manque de sens moral. Elle relata, avec l'horreur dans les yeux et dans la gorge, le viol qui l'avait jetée saignante et presque nu-pieds sur le
pavé; la raile qui l'avait précipitée, sans défense, dans la prostitution; les dégoûts qui avaient provoqué son évasion de la maison Coiïard ; les inquiétudes qui, pendant de longs jours, l'avaient agitée dans cet hôtel de la rue de Berlin, lequel, en lui ouvrant sa porte, lui avait ouvert celle d'une vie nouvelle.
— Est-ce ma faute, s'écria-t-elle tout à coup, si le neveu de M. Dalombre m'a aimée; s'il a demandé ma main, que je lui ai refusée pendant bien longtemps : il vous le dirait, s'il pouvait être dans ces confidences; mais tout le monde s'en est mêlé. L'excellent M. Dalombre lui-même m'a forcée à obéir. Avais-je le droit de faire le malheur de ceux qui m'avaient tirée de la fange, où, sans eux, j'aurais continué à croupir?
Vous me reprochez la dénonciation calomnieuse imaginée, à ma sollicilation, par ce Gustave, pour vous rayer du nombre des hommes que je pouvais désormais rencontrer sur ma route ? Ah ! j'ai fait mieux que cela, monsieur Gérald, j'ai commis un faux, de complicité avec. lui : nous avons fabriqué l'acte de décès de ma mère, qui est encore vivante probablement, bien que depuis plusieurs années je n'aie eu d'elle aucune nouvelle.
Tout m'avait réussi, les bonnes actions comme les mauvaises. Dans le but de faire perdre complètement ma trace, je fais acheter, sur la frontière française de Suisse, un château à mon mari ; nous nous y installons, et le malheur veut qu'il se fasse nommer député. J'en étais heureuse et fière pour lui. Ah ! quelle faute, quelle faute! Mais sept ans avaient passé sur moi. Je n'étais plus la grande fille aux bras maigres que vous et tant d'autres ont connue. Je me croyais hors de toute atteinte, et pourtant j'avais con-
slamment l'œil au guet, tremblant malgré moi à chaque coup de sonnette et lisant toujours la première les lettres adressées à mon mari. C'est ainsi que la vôtre m'est tombée sous les yeux.
C'est cette peur perpétuelle d'être rencontrée et démasquée qui m'a égarée. Il a suffi des deux ou trois phrases à double entente que vous m'avez adressées au bal de l'ambassade pour que je ne doutasse pas une minute que j'étais redevenue pourvous cette Mal' aria que vous aviez baptisée sans y prendre garde.
Aussitôt la folie m'a prise. Je me suis vue perdue ; j'ai vu surtout mon mari, mon Albert que j'aime, n'ayant jamais aimé que lui, je l'ai vu écrasé, anéanti, ridiculisé à jamais, obligé de donner sa démission de député, forcé de fuir après m'avoir lancé à la figure toute la boue et tous les crachats que je méritais. Ce n'est pas tout, monsieur Gërald : j'ai une fille, une fille que j'adore, et pour qui je donnerais tout mon sang et tout celui des autres. Pour elle, je suis une sainte. La voyez-vous apprenant plus tard que sa mère a bu avec des souteneurs et appelé les hommes par la fenêtre! Non : n'est-ce pas? c'était trop atroce. J'ai été bien infâme et bien misérable envers vous, j'en conviens. Mais est-ce qu'à ma place tout autre n'aurait pas également perdu la tête? Quand on se croit sous le coup immédiat d'une catastrophe pareille, est-ce qu'il n'est pas presque permis de tout essayer pour y échapper?
A mesure qu'Emmeline parlait, la corde de la colère se détendait chez Gérald, qui mordillait ses moustaches en signe d'émotion et de désarmement. Cependant, il ne disait rien, ne sachant que dire et au moyen de quelle transition revenir sur ses menaces. Elle prit cette attitude silencieuse pour la résolution
arrêtée de la part du peintre de poursuivre sa vengeance jusqu'au bout. Alors, elle s'affola de nouveau :
— Monsieur, monsieur, supplia-t-elle, ne me dénoncez pas! Pour moi, j'accepterais tout : je me tuerais et ce serait fini; mais ce serait affreux pour Albertine... la pauvre petite! Elle a sept ans depuis deux mois... Elle est si gentille... je vous assure : je ne suis pas méchante. Vous êtes la seule personne au monde à qui j'aie jamais fait du mal... Et c'est parce que j'y étais absolument forcée. Je comprends que vous me haïssiez... Quelle réparation exigezvous? Tenez : si vous voulez, je quitterai ma maison, je me sauverai en Suisse où je changerai de nom pour qu'on ne me retrouve pas. Je ne verrai plus mon mari ni ma fille ; mais au moins ni lui ni elle ne devineront jamais pourquoi je les ai quittés... Il me semble que c'est une punition suffisante, car je les aime bien... C'est de peur de passer à leurs yeux pour... ce que je suis que j'ai été si mauvaise envers vous.
Et, comme une enfant qui implore, elle ajouta, en joignant les mains :
— Mais je vous demande pardon. Ma position était si horrible! Comprenez-vous une femme qui, parce que la fatalité l'a jetée toute jeune dans le ruisseau, n'a plus jamais le droit d'aimer sou mari et sa fille!
La perspective de cette expiation éternelle, dont l'injustice était flagrante, la plongea de nouveau dans une désolation qui se traduisait par des cris et des sanglots et remuait l'artiste jusqu'au plus profond de l'àme. En la voyant se débattre, comme si le spectre de son passé lui apparaissait prêt à l'emporter, il se pencha sur elle et lui saisit les deux bras, tout en lui répétant :
— Ne pleurez pas ! ne pleurez pas ! J'ai voulu vous effrayer. Je suis un misérable de vous avoir traitée avec cette dureté. Jem'enrepens. Pauvre femme ! oui, je le reconnais, vous méritiez d'être heureuse. Mais vous le serez. Mes menaces n'étaient que de mauvaises plaisanteries. Personne au monde ne saura de moi rien de ce qui vous est arrivé autrefois. Ne parlons plus du mal que vous m'avez fait. A votre place il est probable que j'aurais agi de môme. D'ailleurs, sans vous, il est à peu près certain que je serais encore en prison, non sur une simple accusation, mais avec une condamnation infamante sur le dos.
Il la rassurait avec cette insistance, parce que, d'abord, elle n'avait pas paru se rendre compte de toute l'élendue de l'absolution qu'il lui accordait. Il tira son mouchoir, lui essuya les larmes qui coulaient le long de ses joues, dans la prostration qui avait suivi la crise. Il lui ramena sur le haut du front et derrière les oreilles ses beaux cheveux qui s'évadaient de toutes parts autour de sa tête. Et, comme les sanglots qui lui secouaient la poitrine allaient jusqu'à lui couper la respiration, il prit l'énergique parti de lui dégrafer sa robe de chambre et de couper les lacets de son corset à l'aide du canif dont il se servait pour la taille de ses fusains.
— Respirez-vous mieux? lui demandait-il. N'allez pas étouffer au moins.
Tandis qu'il essayait de faire passer par l'ouverture de la robe le corset dénoué, Emmeline, toujours assise sur le lit, appuyait sa tête sur l'épaule du jeune homme, dont le cou et le visage se trouvaient comme enveloppés parla chaleur des soupirs précipités de la jeune femme. Elle collait inconsciemment sa riche poitrine contre celle de Gérald, sans paraître se sou-
cier de l'étrange déshabillé où il l'avait réduite. L'attendrissement qui l'avait gagné commençait à s'emplir de charme. Le contact de ce sein mouvementé et de ces joues brûlantes l'incendia à son tour.
— Ne pleurez plus! vous me navrez! lui dit-il en l'entourant de ses bras et en l'embrassant sur les paupières comme pour les sécher d'un baiser.
Elle n'osa pas le repousser, sans doute pour ne pas paraître attacher d'importance à cette manifestation consolatrice. Mais lui s'emballa et, tout en la pressant contre son cœur palpitant, il se mit à la dévorer de caresses. Il ne les accompagnait d'aucune arrièrepensée et ne songeait guère à profiter de la situation si cruelle qui la remettait pantelante entre ses mains.
Il n'usa en quoi que ce fût d'autorité ou de violence et n'eut pas à se demander si le peu de résistance qu'elle lui opposa ne tenait pas à la sujétion presque absolue où elle était tombée vis-à-vis de lui. 11 put croire que le remords des souffrances dont elle était cause, la reconnaissance du pardon qu'il venait de lui octroyer s'étaient mêlés à cette sorte de délire qui s'excuse chez une femme à moitié dévêtue, étendue sur un lit à côté d'un jeune homme qui la serre de près.
Elle se fût obstinée à se dégager qu'il eût tenu avec tout autant de rigidité la promesse qu'il lui avait souscrite de garder un silence inviolable. Mais après s'être moralement livrée tout entière à la discrétion de ce jeune homme, envers qui ses torts étaient si impardonnables, comment aurait-elle fait pour le prier de lui rattacher son corset et de l'aider à effacer de ses yeux et de ses joues les traces de larmes?
Elle céda, parce qu'il est des pièges qu'on se tend à soi-même et d'où l'on ne parvient pas à sortir sans y laisser un peu de sa chair.
LA MAL'AHIA. 28ô