‹ La Mal'ariaChapitre 6 sur 27 · ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE · texte numérisé non relu

ENCORE UNE ATTAQUE NOCTURNE

Quelques-uns, plus accentués, l'avaient présentée sous ce titre :

Paris coupe-gorge. — Décidément, SIM. les escarpes nous ramènent au bon vieux temps du couvre-feu, où il n'était plus permis de circuler dans les rues passé huit heures. Il y a quelques jours, une jeune ouvrière en modes, Mlle Emmeline F..., qui rentrait paisiblement chez elle, vers les onze heures, a été assaillie, rue de Berlin, par un misérable qui, après l'avoir dépouillée des quelques francs qu'elle possédait, lui a porté derrière l'occiput un coup terrible qui a mis à nu une partie de la boîte osseuse.

A l'aide des renseignements qu'a pu donner la victime, il y a lieu de compter que l'assassin sera avant peu entre les mains de la justice. Il faut en finir- Cet abominable attentat a causé une vive émotion dans le quartier, où la j ;i:.e ouvrière est 1res aimée.

Le cocher Pierre, fier comme un paon de se trouver indirectement mêlé à un drame judiciaire, avec l'espoir d'être appelé à déposer en cour d'assises, brandit comme un trophée aux yeux d'Emmeline une liasse de gazettes de tous formats, où était relaté l'événement. Mais les réclames intempestives dont on lui avait fait honneur n'eurent d'autre effet que de la troubler profondément. Si toutes ces constatations et toute cette publicité allaient attirer trop scrupuleusement l'attention sur elle! Jusque-là, on n'avait imprimé que ses initiales ; mais son nom tout entier et qui sait? sa biographie, ne tarderaient peut-être pas à y passer.

A la lecture des lignes palpitantes que Pierre lui distillait en présence des autres domestiques — car tout le monde était entré dans sa chambre et faisait cercle autour de son lit — elle dit d'une voix suppliante à M. Dalombrc :

— Oh ! monsieur, tâchez que mon nom de famille ne soit pas dans les journaux !

Le vieillard ne vit dans cette prière particulièrement intéressée que le cri de la modestie en révolte et n'en conçut que plus d'estime pour celle qui l'avait ainsi instinctivement poussé.

Emmeline eut une dernière souleur : un journal, dans ses « Événements parisiens », renchérit en ces termes sur ses confrères :

L'assassin de la rue de Berlin a été arrêté hier soir. C'est un nommé B..., récidiviste des plus dangereux. Il portait encore sur lui le porte-monnaie volé à M"c F... 11 a fait des aveux complets.

Elle trembla à l'idée d'une confrontation possible avec ce B..., évidemment innocent; mais rien ne vint

et l'affaire, définitivement classée, disparut dans les oubliettes préfectorales.

Son pied désenflé lui permit enfin quelques pas, d'abord dans la chambre à coucher, puis jusque dans la salle à manger. Pendant toute sa période d'inquiétudes, elle s'était sustentée avec des bribes de nourriture : des potages et des œufs à la coque, dont elle laissait la moitié. L'appétit lui revint avec la confiance. Presque toujours, elle restait, par ordre du plus prudent des médecins, dans un fauteuil, la jambe étendue et le pied surélevé. Un soir que M. Dalombre dînait seul, il pria Annette de rouler le fauteuil jusqu'à la table afin d'obliger la petite malade à se refaire enfin par quelque repas sérieux.

Elle ne voulait pas, mais il l'y força ; et comme au dessert il dépliait ses journaux et cherchait vainement son binocle, elle lui offrit de lui faire la lecture. Il écoutait par à peu près et la contemplait de temps en temps d'un regard qui semblait se refléter en dedans de lui-même. Emmeline connaissait à fond l'histoire du naufrage de la Lconie, qu'Annette lui avait narrée vingt fois. A deux ou trois reprises, à propos d'un fait divers dont le récit l'avait impressionné, le vieillard ouvrit la bouche comme pour raconter aussi quelque sombre aventure-, puis il la referma, comme si l'énergie lui manquait pour entamer cette confidence, ou peut-être parce qu'il tenait à ne pas la verser dans une oreille encore indifférente.

Emmeline se sentait maintenant trop assurée de laisser chez les Dalombre un bon et sain souvenir pour attendre qu'il se gâtât. Elle ne retrouverait jamais un moment plus propice pour faire ses paquets. Avant de partir, elle mettrait aux pieds de son sau-

veur toute sa gratitude; mais la reconnaissance est souvent d'autant difficile à exprimer qu'elle est plus sincère. Elle retarda de deux jours ses adieux, faute de trouver, pour les faire, des mots correspondant à Pénormité du service rendu.

Elle fit appel à l'énergie dont elle avait déjà su faire preuve dans une situation autrement préoccupante, et, violentant sa timidité — car elle n'avait pas eu le temps, pendant son court passage dans la débauche, de contracter le vice d'effronterie — elle fit demander à M. Dalombre s'il consentait à la recevoir.

Il était précisément en tête-à-tête avec son neveu, ce M. Albert dont la vieille Annette avait constamment le nom dans la bouche et qu'Emmeline ne connaissait pas de vue. Elle fut tout interloquée de se trouver en tiers avec ce grand garçon aux cheveux blonds collés sur les tempes, au front bombé du travailleur, aux joues un peu creuses, encadrées dans un duvet destiné à devenir plus tard des favoris.

Elle avait remis la petite robe dans laquelle elle avait été recueillie, la tête fendue et la cheville enflée sur le trottoir qui bordait l'hôtel. Ce qu'on avait eu de peine à faire sécher et à débarbouiller cette mince pelure, Annette seule le savait. Emmeline, ainsi harnachée pour un départ dont les suites étaient pleines d'aléa, se tint sur le seuil de la pièce que le vieillard appelait son cabinet de travail, bien qu'il n'y travaillât guère.

— Mon neveu! dit immédiatement le vieillard en désignant Albert, comme pour lui indiquer qu'elle était en famille et qu'elle pouvait parler.

Le jeune homme salua tout en inspectant Emmeline du regard, avec cette curiosité qu'inspire l'hé-

roïne d'une aventure dont la presse s'est emparée.

— Monsieur, débula-t-elle d'une voix tremblante, j'ai trop abusé de votre bonté. Je ne veux pas vous être plus longtemps à charge. Je vais vous débarrasser de moi.

— Me débarrasser! fit M. Dalombre, mais vous ne m'embarrassez pas du tout, ma chère enfant. Est-ce possible! vous voudriez nous quitter?

— Voilà près de quinze jours que je prive monsieur de sa chambre! répondit-elle naïvement en s'adrcssant au neveu autant qu'à l'oncle. Il faut bien que je la lui rende.

— Oh! si c'est poui' moi ce que vous en faites, dit en riant le jeune homme, vous n'avez pas à vous gêner. Je ne suis pas pressé de la reprendre. D'ailleurs, j'en ai une autre toute prête à côté de celle de mon oncle. Elle n'est pas peinte en blanc comme l'autre, qui est, en réalité, une chambre de demoiselle, et qui vous convient bien mieux qu'à moi.

— Voyons! interrogea M. Dalombre, essayant d'obliger Emmeline à compléter sa pensée, vous avez donc reçu des offres bien brillantes que vous insistez pour vous en aller, comme ça, tout de suite?

— Ah! par exemple, quelles offres pourrait-on me faire? s'exclama-t-elle. Je ne connais personne au inonde.

— Cependant, fit remarquer Albert, il faut bien que vous alliez quelque part en sortant d'ici.

— Naturellement, mais je n'ai encore trouvé aucune place. Je verrai, je chercherai... balbutia-t elle.

— Et si vous ne trouvez pas? dit le vieillard.

— Dame! je m'arrangerai comme je pourrai. Mais je serais vraiment honteuse de me faire héberger chez vous sans rien faire.

— Sans rien faire? répéta M. Dalombre. Est-ce que vous ne me lisez pas les journaux presque tous les jours? Car si tu savais, mon pauvre Albert, je m'aperçois de plus en plus que mes pauvres yeux ne vont pas mieux que le reste.

Cette obstination à exagérer les minces services que lui avait spontanément rendus Etnmelinene parvint pas à la convaincre. Non seulement elle refusait de rester clans la maison à l'état de bouche inutile, mais si quelque révélation déshonorante venait tout à coup à éclairer les Dalombre sur leur protégée, elle tenait à ne pas être témoin de leur surprise et de leur désenchantement.

Lorsqu'il crut avoir la certitude qu'en réclamant sonexeat, Emmelinene s'était laissé guider par aucun sentiment de lucre ou d'intérêt personnel, et qu'elle obéissait uniquement à la crainte de devenir une gêne, l'ancien armateur, touché de celte générosité native chez celte fille du peuple, lui posa cette question, avec une familiarité à la fois brusque et cordiale :

— Eh bien! pourquoi vous donneriez-vous tant de peine à chercher une place, puisque vous en avez une toute trouvée ?

Elle ouvrit la bouche pour répondre ; il ne le lui permit pas :

— Albert ne peut pas toujours être avec son pauvre vieil oncle, continua-t-il ; il y a trop loin de la rue de Berlin à l'École de droit et aux cafés d'alentour, ajouta-t-il avec une pointe d'ironie. Moi, je suis maintenant comme ces bonnes femmes qui ont besoin d'une demoiselle de compagnie pour leur faire la lecture le soir, mettre en ordre leur correspondance et les tenir par le bras quand elles sortent,

pour les empêcher d'être écrasées. Ce n'est pas un métier trop gai, je le sais parfaitement; mais, chez nous, vous n'aurez pas à vous créer de tourments, et vous serez toujours sûre du lendemain. Ça vous val-il? Dites oui ou non!

— Oh ! monsieur, je serais trop heureuse avec des personnes comme toutes celles qui m'ont soignée ici, dit Emmeline tout attendrie ; mais ce que vous en faites, c'est par pitié : je ne suis bonne à rien... qu'à faire des chapeaux, se reprit-elle, car il aurait pu lui demander : « Si vous n'êtes bonne à rien, que faisiez-vous donc avant votre arrivée ici?... »

— Mais non, je vous assure, appuya le vieillard, vous me serez très utile avec vos yeux de dix-sept ans. Allons! allons ! voilà une affaire réglée. Il ne s'agit plus que de s'entendre sur la question d'appointements.

— Des appointements! bondit Emmeline. Moi, recevoir de l'argent de vous, qui m'avez sauvée, à qui je dois tout, oui, tout! Et, s'emballant clans son élan d'effusion, elle alla jusqu'à souligner sa gratitude par ces mots suspects : « Oh ! si vous saviez! »

— Pourtant, interrompit le jeune Albert, il vous faut de l'argent pour vivre.

— Puisque monsieur votre oncle m'offre la nourriture...

— Et vos toilettes, comment les payerez-vous?

— De quoi ai-je besoin? supputa Emmeline: d'une robe tous les six mois, et encore! je ne sors jamais. Mlle Annette se chargera de me les acheter.

— Vous sortirez si vous voulez, fit remarquer M. Dalombre. Vous ne serez pas en prison, ici.

Ce mot « prison », la fit frissonner. C'était justement pour n'y pas aller qu'elle se promettait de rester chez elle.

Sans le moindre calcul, Emmeline s'était différenciée de tous les autres habitants de la maison. II eût été malséant de traiter en gagiste celle qui ne voulait pas de gages. Elle continua ainsi à jouer, malgré elle, le rôle de l'orpheline qu'on a adoptée et que tout le monde appelle « l'enfant de la maison ».

ÉLÈVE DES CONGREGANISTES

La vie y était d'ailleurs claustrale, monacale et murale. Si l'on avait demandé au triste Dalombre ce qu'il avait fait depuis la mort tragique de sa fille, il aurait vraisemblablement répondu :

« Je ne sais pas ! »

Ce grand vieillard tout courbé et tout muet — car, lorsqu'il parlait, il parlait tout seul — était comme un château légendaire hanté par les esprits. Il traînait silencieusement ses pantoufles dans les chambres et dans les couloirs, comme s'il avait peur de réveiller ses morts. Paris n'est pas une ville où on essaye longtemps de consoler les inconsolables. Le vide s'était bien vite accentué autour de ce provincial, qui arrivait dans la ville Lumière avec sa douleur pour tout bagage.

Même le jeune Albert, chez qui l'impression des catastrophes familiales s'était peu à peu atténuée, n'allait dÎDer chez son oncle, à la table duquel son couvert était en permanence, qu'une ou deux fois par semaine. Albert était un piocheur; mais quand il remisait un instant sa pioche, c'était pour des distractions généralement moins lugubres que la contemplation discrète de ce vieillard accablé.

La seule visite un peu assidue qui rompît la ligne uniforme de cette existence concentrée était celle de l'ancienne propriétaire à qui M. Dalombre avait acheté, sans marchandage et presque sans examen, la maison qu'il habitait. Mn,e Humbertot, avec ses instincts de femme économe, avait tout de suite supputé les petits avantages qu'on pouvait espérer de la fréquentation d'un homme aussi inhabile à discuter ses intérêts. Les natures un peu âpres ne peuvent se retenir d'un mouvement de curiosité mêlé d'ironie et d'admiration devant un acquéreur qui paye cent quatre-vingt mille francs ce qu'il lui eût été aisé d'avoir pour cent cinquante mille.

Tout de suite, même sans projet arrêté ni intention préconçue, certaines gens voient dans cette facilité à la détente matière à exploitation.

Mn,e Humbertot était donc retournée de temps à autre à son ancien domicile, où elle avait été « si heureuse » avec son notaire de mari, qui était mort quand leur fille Brigitte était encore enfant. La veuve Humbertot avait donné des conseils aux tapissiers pour l'agencement et l'ornementation des pièces qu'elle connaissait intimement pour les avoir époussetées quotidiennement pendant quinze années consécutives.

C'était elle, notamment, qui avait présidé à l'installation de la chambre à coucher de M. Albert, dont el!e avait tenu, disait-elle, à faire une « bonbonnière », comme si elle avait déjà entrevu à travers les brumes de l'avenir la possibilité d'en reprendre plus ou moins directement possession.

En effet, presque en même temps que les Dalombre entraient dans leur hôtel, Mlle Brigitte Humbertot sortait du couvent des « Dames Anj;la"sc3 », maison

d'éducation tellement à cheval sur les mœurs et la bonne tenue que les professeurs y l'ont leurs cours à travers des grillages, par les interstices desquels les élèves passent leurs devoirs, qu'on leur rend par le même chemin, tout corrigés.

Cette aversion exagérée que la règle de l'établissement inspire aux jeunes filles pour le sexe auquel elles n'appartiennent pas n'a probablement d'autre résultat que d'intriguer fortement les pensionnaires de l'institution, qui d'ailleurs retrouvent chez leurs parents, les dimanches desortie, ces êtres mystérieux dont on leur interdit avec cette rigueur le contact pendant la semaine.

Ces précautions constituent donc, en fait, un encouragement à l'hypocrisie et au machiavélisme. MIlc Brigitte, confite pendant sept ans dans de feintes répulsions et de fausses terreurs, en avait nécessairement gardé le pli. Elle poussait des cris et s'enfuyait au fond de son cabinet de toilette, si elle n'était encore qu'en robe de chambre, quand le garçon boucher se présentait, un aloyau dans sa manne.

A chaque expression susceptible de prêter à un double sens, elle pinçait les lèvres et roulait des regards au plafond qui signifiaient manifestement :

« Vous savez, je n'ai pas compris. »

Ce manque d'intelligence n'allait cependant pas jusqu'à méconnaître le côté avantageux d'une relation plus élroite avec cet oncle, qui avait toutes les chances de ne plus aller longtemps, et ce neveu qui, à la suite de tant de décès successifs, s'en trouvait l'unique héritier. Malgré les pertes subies et la hâte mise à la vente de ses navires, la fortune de M. Dalombre était encore excessivement respectable. En outre, ce mot « armateur » éveille dans les imaginations travaillées

par Yauri sacra famés des visions de cargaisons de trois mille tonnes et d'inépuisables galions de Vigo.

Mme Hnmbertot, qui ne jouissait que d'une aisance relative et avait mis sa fille aux « Dames Anglaises » surtout pour lui créer plus tard des amitiés aristocraques, suivait donc son petit bonhomme de chemin côte à côte avec la jeune Brigitte, qu'elle ne craignit pas d'amener un jour chez M. Dalombre — un homme seul — et qui, par extraordinaire et pour cette fois seulement, voulut bien ne pas repousser comme un attentat à la pudeur la main que lui tendit le vieillard.

Tous les mercredis, à heure fixe, ces visites se renouvelèrent avec une périodicité indiquant qu'on allait là par devoir, comme pour signer une feuille de présence. Il n'y avait encore rien de nettement dessiné dans les aspirations des deux femmes, et leurs prétentions ne se traduisaient guère que par ce mot sibyllin : « On ne peut pas savoir ». Néanmoins on opérait comme si l'on savait déjà quelque chose.

Deux ou trois de ces démarches régulièrement espacées avaient eu lieu en présence d'Albert, qui avait coupé la conversation en entrant à l'improviste. ]\jiie Brigitte s'était alors redressée comme sous l'effet d'une pile électrique, arrangeant vivement ses cheveux et abaissant subitement ses paupières, dont l'auvent protecteur ne laissait toutefois rien perdre de ce qui se passait sous lés yeux qu'elles abritaient de leurs cils.

Les aptitudes physiques de Mlle Humbertot ne cadraient guère avec cette componction perpétuelle. Elle était pelite avec des cheveux d'un noir menaçant, le teint olivâtre, des yeux qu'on aurait trouvés grands

s'ils n'avaient été aussi constamment baissés et audessus desquels se rejoignaient deux sourcils noirs et proéminents comme de petites sangsues qui viennent de prendre leur repas.

On sentait qu'il y avait lutte enlre son éducation et son tempérament et qu'elle n'était arrivée que grâce à son énergie à amalgamer ces deux extrêmes. D'ailleurs, absence complète de timidité; car dans les couvents-pensionnats, à force d'habituer les élèves à raconter le plus littérairement possible leurs péchés à un prêtre qui s'en tient les côtes derrière les barreaux d'un confessionnal, on fait de ces jeunes pénitentes des effrontées doucereuses et patelines, infiniment plus difficiles à démonter que celles dont le bonnet incline parfois sur l'oreille.

Albert, qui avait vingt-trois ans et une très jolie maîtresse au quartier latin — laquelle le trompait, du reste, avec tous les garçons coiffeurs d'alentour — ne prêtait pas la plus légère attention aux tortillements de buste et aux attitudes composées dont il était l'objet. Il s'était contenté de dire à son oncle :

— Qu'est-ce que c'est que cette demoiselle-là? Elle a l'air d'un pruneau.

Brigitte ne s'abusait probablement pas sur l'état dans lequel elle avait mis le cœur de M. Dalombre neveu. Mais ce que le congréganisme enseigne tout d'abord, c'est la patience et l'art de ne jamais s'avouer vaincu. M. Albert ne l'appréciait pas parce qu'il ne l'avait pas suffisamment regardée. Le jour où une circonstance encore à naître ferait jaillir l'étincelle, elle était sûre de le tenir; et, quand elle le tiendrait, elle était résolue à ne pas le lâcher.

Si seulement elle avait trouvé le moyen de rester,

fût-ce dix minutes, en tête-à-tête avec lui ! Malheureusement, ce jeune homme semblait être d'un naturel peu sédentaire. Quand il avait salué ces dames et embrassé sou oncle, il pirouettait sur ses talons et prenait le large avec une désolante rapidité.

Cependant, avec cette persévérance qui a donné son nom à un catéchisme, Mn,e et M"e Humbertot creusèreut peu à peu leur trou dans la maison. La mère rappela si souvent, avec des chevrotements d'émotion, les douces soirées qu'elle avait passées dans la salle à manger, autour de la table, en compagnie de feu Humbertot, que l'ancien armateur se vit acculé à l'obligation de les inviter de temps en temps à dîner.

Au moins le fugace Albert serait astreint à se tenir sur sa chaise pendant un temps moral qui lui permettrait de se créer une opinion sur ses voisines. Mais, comme par un arrêt d'en haut, il ne se trouvait jamais là pour assister à ces petites fêtes, où l'on s'ennuyait à plaisir, car on n'y était que trois, et Brillât-Savarin a dit :

« A dîner ne soyez jamais moins de quatre et jamais plus de huit. »

L'étonnement des deux dames Humbertot fut grand de s'apercevoir, en s'asseyant, un soir, devant le potage auquel les conviait M. Dalombre, qu'on était, en effet, non plus trois, mais quatre dans la salle à manger. Seulement, le quatrième n'était pas Albert : c'était Emmeline qui, entrée en fonctions depuis un peu moins d'une semaine, venait prendre sa place ordinaire en face du maître de la maison.

Les Humbertot avaient été, comme tout le monde, au courant de la tentative dont s'était si heureusement tirée la jeune ouvrière; mais elles étaient très loin de

supposer que les secours porlés à une victime en danger de mort eussent été suivis d'une pareille prise de possession.

Tant de sollicitude déplut à Mlle Brigitte, dont les yeux plongèrentavideinent dans ceux de cetteinlruse, qui, pour surcroît d'impertinence, les avait d'une dimension révoltante. Que faisait-elle ici; et puisqu'elle était sur pied, ne se ressentant en rien de la secousse qu'elle avait subie, pourquoi n'était-ellc pas retournée là d'où elle venait, ou pourquoi, tout au moins, ne dînait-elle pas dans sa chambre ou à la cuisine?

Comme il est toujours bon de garder son rang, Mll,e Humberlot, assise à la droite et Mlle Brigitte à la gauche de M. Dalombre, rapprochèrent leurs chaises de celles de l'amphitryon, de telle sorte qu'Emmeline resta, pendant tout le repas, séparée des convives par un espace assez vaste, faisant de l'autre côté de la table une sorte de cavalier seul.

Elle fut très prévenante envers ces dames, se leva deux fois pour changer leurs assiettes, la domestique ne venant pas assez vite, et il fallut que M. Dalombre lui adressât à itératives fois le reproche de manger comme un oiseau, pour qu'elle se décidât à s'occuper un peu de son estomac.

Il aggrava ses torts en présentant d'abord Mllc Emmeline Freizel aux deux Ilumbertot, puis les Humbertot à Emmeline : ce qui les mettait toutes les trois sur un pied d'égalité complète. L'orpheline tenait tant à se faire petite qi;e le vieillard ne perdait jamais l'occasion de la rehausser. Il était manifeste qu'il s'occupait d'elle beaucoup plus attentivement que de ses deux invitées. Il répéta à deux ou trois reprises, comme pour s'excuser :

a C'est notre fille adoptivc ! »

Cette adoption sonna horriblement mal aux oreilles deMme Humbertot. Quand on a une fille, adoptive ou non, on lui amasse une dot et on la couche sur son testament, au moins pour la part disponible. Si M. Dalombre était ainsi possédé de cette manie d'adoption, est-ce que Brigitte n'était pas là pour lui donner pleine et entière satisfaction à cet égard?

Brigitte, elle, ne pensait ni à la dot ni à l'héritage. Elle était froissée parce que cette étrangère avait sur elle, entre autres supériorités, l'avantage d'être toujours là, tandis que sa mère et elle ne pourraient lui disputer que les mercredis, de trois heures à cinq, les bonnes grâces des habitants de la maison.

Elle espéra un instantquela haine des domestiques contre la nouvelle venue, qu'ils se voyaient obligés de servir, arriverait à lui aliéner les sympathies de ses protecteurs. Elle dut renoncer à celte illusion en entendant la vieille Annette dire à Emmeline sur le coup de dix heures :

— Quand notre demoiselle voudra se coucher, sa couverture est prête.

Si, étant déjà la demoiselle de M. Dalombre, elle élait encore celle des autres, il n'y avait plus à compter sur rien.

A partir de ce moment, Emmeline devintrennemie. Le cerveau, ordinairement inoccupée de l'ancienne pensionnaire des bonnes sœurs du couvent des Dames Anglaises, se peupla de combinaisons machiavéliques, dont la construction, malheureusement, péchait toujours par quelque côté. Exaspérée de tant d'avortements successifs, elle eut un jour envie de voler n'importe quoi, un couvert, un couteau d'argent, une petite salière en vermeil, afin de laisser planer sur l'inconnue un soupçon, sinon une certitude d'indélicatesse.

Mais, c'était précisément Emmeline qui, tous les soirs, serrait l'argenterie, après l'avoir scrupuleusement comptée. En constatant la disparition d'une des pièces dont elle avait la garde, elle n'eût pas manqué d'en faire part au maître de la maison et de tout remuer pour la retrouver. Or il est rare qu'on se dénonce ainsi soi-même, d'autant que l'objet volé ne vaudrait probablement guère plus d'une cinquantaine de francs et que les Humbertot savaient par M. Dalombre que la petite avait expressément exigé, sous menace de départ immédiat, qu'il ne fût jamais question entre elle et lui de rémunération pécuniaire.

Il fallait, conséquemment, cbercber autre chose. Elle tenta de triompher d'Emmeline en l'écrasant de son luxe. L'ancienne apprentie de la rue Notre-Damede-Lorette et autres lieux restait corporellement confinée dans une petite robe de laine demi-deuil, à carreaux noirs et blancs; car le maître, depuis la catastrophe qui lui avait pris sa fille, n'avait cessé de porter un crêpe à son chapeau.

MUe Humbertot se fit confectionner une robe de soirée en faille d'un rose que son teint foncé rendait plus vif, à moins que ce ne fût le rose qui rendît le teint plus foncé ; puis, elle attendit l'occasion de démasquer celte batterie.

Elle eut un sourire mystérieux eu recevant enfin, de la bouche de M. Dalombre, l'invitation en vue de laquelle elle avait préparé son armement. Bien que les réceptions du bonhomme fussent sans le moindre apprêt, elle se mit sur son trente et un, avec aigrette dans les cheveux, manches courtes et le corsage de la robe décolleté en pointe jusqu'au creux de l'estomac; si bien que sa peau luisait sous le cold-cream comme la lame d'un poignard.

Mme Humbertot avait également fait voir le jour à une toilette en soie vert bouteille, émaillée de garnitures en dentelle noire, indicatrice de quelque projet encore inavoué.

M. Dalombre et son neveu, qui était venu ce jourlà réclamer sa place à table, se récrièrent sur ce cérémonial inusité. Brigitte, avec la plus parfaite bonhomie, s'excusa de son luxe qui, en effet, eût été ridicule si sa mère et elle n'avaient dû aller, après le dîner, oh ! tard, très tard, sur les neuf ou dix heures, — achever leur soirée à l'Opéra, dans la loge d'une dame de leurs amies qui l'avait mise à leur disposition. Elles s'y rendraient seulement un instant pour ne pas la contrarier.

Ce mensonge ne souleva aucune objection, et Mlle Humbertot se donna le plaisir de trôner avec son aigrette, dont elle secouait les brindilles sur la robe laine et coton où se moulait la taille d'Emmeline.

Comme si la perspective d'une fin de soirée à l'Opéra eût développé ses aptitudes artistiques, Brigitte se mit à parler orchestration, mélodie, symphonie, fugue et contrepoint. Elle lança contre Wagner et les wagnériens deux ou trois plaisanteries de haut, goût, qui charmèrent par leur profondeur la naïve Emmeline. On eût dit que cette robe de faille rose, développée en poignard, était, pour l'ancienne élève des bonnes sœurs du couvent des Dames Anglaises, une robe de Nessus qui eût mis le feu à son imagination et à sa langue ordinairement peu frétillante.

Weber, Meyerbeer, Verdi, Gounod, furent passés en revue, comme s'il avait dépendu de cette jeune personne de les faire entrer à l'Institut. Bossini eut son

paquet. Mme Humbertot scandait ses appréciations par cette ritournelle en ut mineur;

— Brigitte est si musicienne!

Pendant près d'une heure, sa fille tint le dé de la conversation, espérant, sans doute, de la part de ses auditeursetsurtoutdela part d'Emmeline, quelque objection dontelle eût triomphalement fait justice. Mais Emmelinesebornaità écouter, cherchantà s'instruire, car, en fait d'art musical, elle ne connaissait guère que les romances sentimentales ou les chansons ordurières qui forment généralement le répertoire des habitués des mauvais lieux. Ce fut donc en vain que Mlle Brigitte provoqua l'orpheline à une discussion qu'elle eût été ravie de faire dégénérer en tournoi, sa victoire lui paraissant assurée. Emmeline répondit d'un ton dont la simplicité éveilla un sourire de dédain sur les lèvres de sa partenaire :

— J'aime beaucoup la musique, mais je ne suis jamais allée au théâtre. Je sais seulement les morceaux d'opéra que j'ai entendus sur les orgues.

L'innocente se jetait de gaieté de cœur dans la gueule du loup. La jeune Humbertot reprit avec plus d'élan ses dissertations, avec l'intention et la prétention évidentes d'enfoncer des clous inarrachables dans le cœur de l'insouciant Albert, qui, s'il n'était pas le dernier des oisons, ne pouvait manquer de constater l'immensité de la différence qui existe entre une simple « grue » et une femme supérieure.

Le fait est que, dix heures ayant sonné, Albert, qui était attendu au quartier latin, fit observer à ces dames qu'elles n'auraient plus guère le temps que d'assister au quatrième acte de Guillaume Tell.

— Ah ! c'est vrai, comme il est tard ! s'écria Brigitte, feignant d'être surprise par la marche de la pendule.

Puis, elle ajouta : — Ma foi! ça ne vaut vraiment pas la peine de se déranger pour si peu. Nous nous excuserons auprès de cette dame, n'est-ce pas, maman? et nous remettrons la partie à un autre soir.

M,,,e Humbertot acquiesça d'un signe de tête, et sa fille put ainsi prolonger, jusqu'après de onze heures, ses effets d'éloquence et de toilette. Lorsqu'enfin elles se décidèrent à démarrer, M. Dalombre reconduisit les deux femmes jusqu'à l'antichambre et aida la jeune fille à endosser sa visite de peluche Bismarck, dans laquelle elle entra au salon pour y chercher ses gants, qu'elle avait fait semblant d'oublier sur une table. Après avoir eu un succès de décolletage, elle tenait à avoir un succès de tournure.

Restée seule un instant avec Albert, Emmeline lui dit avec une candeur admirative :

— Comme cette demoiselle est instruite pour son âge !

— Elle est peut-être instruite, se contenta de riposter le jeune homme; mais elle peut se vanter d'être rudement poseuse !

88 LA M'ALARIA.

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