COMPTE RENDU DU PROFESSEUR BARDELEBEN
Samedi 9 juin
Appelé le soir à Friedrichskron, je n'éprouvai aucune difficulté à introduire la canule- Les excroissances aux environs de la fistule sont transformées en masses noirâtres, sèches et cependant puantes; presque toutes se détachent sans saigner.
Dimanche 10 juin.
La déglutition est plus difficile avec la nouvelle canule; le lait et le jaune d'œuf sortent quand même par la fistule. Il est donc certain que la perforation, si elle existe, est placée aurdessus de la canule. Les forces déclinent, la fièvre augmente.
Lundi 11 jidn.
L'empereur peut encore prendre suffisamment de nourriture liquide ; malgré cela, ses forces déclinent rapidement, la fréquence du pouls et des aspirations augmente (44 à la minute).
Mardi 12 juin.
Le matin beaucoup de pus s'écoule parla fistule. Beaucoup de lait continuant à s'échapper, on décide de pratiquer la nourriture artificeille, à l'aide d'un tuyau flexible introduit dans l'œsophage.
Dans ce but on me pria de revenir le soir à Friedrichskron et d'y passer la nuit.
L'après-midi on introduisit un demi-litre, le soirun litre de lait avec de la crème.
Pouls (le soir) 116. Température 39,5. Respiration 24 seulement.
LA MALADII3 DE l'eMPEREUR FRÉUÉIUC IIl
Mercredi 13 juin.
Dès le matin on introduit un litre de lait avec delà crème. Température du matin 38 ; respiration 24; le soir respiration 60; pouls 130. La peau avait une couleur cyanotiquc. Le soir l'empereur fut pris de vomissements après avoir avalé son lait. Les forces baissaient continuellement. Je passai encore cette nuit à Friedrichskron.
Jeudi 14 juin.
L'odeur de pourri, que répandent les masses rejetées par la fistule, va en augmentant. Les forces baissent toujours.
Le matin : pouls 140, respiration 48 puis 60 dans l'aprèsmidi et 140 dans la soirée. Le ministre de la justice m'ayant demandé combien de temps Sa Majesté avait encore à vivre, je lui répondis : « 24 heures environ. »
Je fis la même réponse au Kronprinz et au prince de Bismarck.
Je passai encore la nuit à Friedrichskron.
Vendredi 15 juin .
Le malade avait déjà plusieurs fois perdu connaissance; les forces baissaient graduellement et la mort arriva, sans agonie, à 11 heures 12 minutes.
A 5 heures et demie de l'après-midi, le D"" Wegner constata que la mort était réelle, puis je procédai à l'embaumemenl. avec l'aide des von Wegner, Hartmann et du conservateur Wickersheimer. Nous pûmes introduire , sans la moindre difficulté, dans l'artère cervicale la quantité nécessaire de liquide "Wickersheimer.
La fistule de la trachée, d'où nous avions retiré la canule.
COMPTE REKDU DU PROFESSEUlt DAUDEI.EBEX
était encore parsemée de quelques rares bourgeons, très durs. Les excroissances avaient disparu. Nous pûmes retirer du larynx une grande quantité de granulations pourries, en y introduisant des - tampons de ouate, que nous retirâmes ensuite. Toute l'excavation fut bouchée par des couches successives de nitrate de bismuth et de ouate. Après cela, l'odeur pénétrante que répandait le cadavre avait disparu. On eut soin de recoudre l'ouverture de la fistule, ainsi que celle faite à l'artère cervicale.
L'empereur Guillaume II avait prescrit, avant l'autopsie, aux D" Morell, Mackenzie et Howell, de dire quelle avait été la maladie. A la suite de cela, ces messieurs remirent l'écrit suivant :
« Château de Friedrichskron, 16 juin 1888.
« A mon avis, l'empereur Frédéric est mort d'un cancer. La maladie a probablement commencé dans les tissus profonds et la partie cartilagineuse du larynx a déjà été très affectée dès le commencement. Une petite excroissance que j'avais trouvée en visitant pour la première fois l'empereur défunt, fut extirpée par moi ; bien que le professeur Virchow en ait très attentivement examiné toutes les parties, il n'y a pas trouvé de traces de cancer. Les analyses des expectorations faites, au commencement de mars, par le professeur Waldeyer l'ont amené à croire que le cancer existait déjà à ce moment-là. Il est impossible de dire sûrement si le mal était cancéreux dès le début ou s'il ne l'est devenu que par la suite. La périchondrite et la carie des cartilages ont joué un rôle très important à l'origine de la maladie; cela a beaucoup
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contribué à empêcher les médecins d'arriver à poser un diagnostic certain.
« MORELL MaCKENZIE. »
« 16 juin 1888.
« Autant que je puis me faire une opinion, d'après tout ce que j'ai observé depuis le mois d'août dernier, je me range entièrement à l'avis de sir Morell Mackenzie.
« T. Marck Howell. »
Procès-verbal de l'autopsie de S. M. l'Empereur et Roi
Frédéric III
Château de Friedrichskron, 16 juin 1888.
Au COU une plaie en ligne droite cousue, longue de 6 centimètres et demi environ, avec des bords desséchés; à droite d'elle une tumeur aplatie et pâle, de 2 centimètres de hauteur sur 1 centimètre 5 de largeur et 0 centimètre 5 d'épaisseur. A l'intérieur de la plaie se trouve une assez grande quantité de ouate et de nitrate de bismuth; après l'avoir enlevée, il reste une excavation de 5 centimètres de profondeur, sur une longueur à peu près égale; après avoir enlevé la couture, elle a une ouverture d'environ 2 centimètres et demi. Quant au reste, les bords de la plaie sont assez durs, un peu ondulés, et très tendus. — Une incision faite au milieu du sternum, est continuée à droite, sous la peau, vers l'ouverture de la plaie et vers celle qui a été faite à la carotide, pour l'embaumement. Une incision faite dans le nodule, dont il a été parlé plus haut, montre un tissu un peu rouge, blanchâtre vers le bas, assez ferme, et d'où s'écoule un liquide blanc. Ce nodule est situé dans la peau, en partie dans le tissu sous-cutané, les muscles placés au-dessous sont complètement dégagés. . Une incision pareille est faite à gauche : les muscles de ce côté ne présentent rien d'anormal, mais ils sont fortement tendus vers le haut. En avant du larynx et à gauche, une
LA MALADIE DE l'eMPEUEIJU FRÉDÉRIC III
tumeur présentant également une infiltration d'apparence pulpeuse.
En continuant à découvrir le thorax, on trouve une forte ossification à la première côte de g-auche. En ouvrant la poitrine on voit les poumons d'un gris paie qui couvrent le cœur. Sur le côté gauche plusieurs éminences, sous lesquelles on sent des places dures, couvertes par des couches molles de tissus conjonctifs. A une seule place, près du bord antérieur, il y a une figure lobulaire polygonale bien délimitée, dont la surface est mate et rugueuse. Le poumon gauche est retiré; on le trouve libre de tous côtés; il contient de l'air jusqu'à la dernière limite au-dessus du diaphragme.
Très faible hypostase : les places vides de la base renferment les bronches très dilatées, autour d'elles se trouvent en partie des couches hémorragiques. En faisant une incision on découvre une grande quantité de foyers dans l'intérieur du lobe, la plupart d'entre eux sont entourés d'une couche hémorragique, avec une section granulée. Au centre il y a un grand nombre de petits nodules jaunâtres groupés. Dans ce foyer il y a de gros tampons^et les environs présentent une induration de tissus conjonctifs. En ouvrant les bronches, on les trouve dilatées dans les lobes inférieurs, les parois sont épaissies, la muqueuse est ridée dans la longueur, et on trouve là-dedans un dépôt granuleux, de couleur sale.
De même du côté droit.
Rien dans les sacs pleuraux.
En sortant le larynx, l'incision est faite depuis la colonne vertébrale jusque derrière l'œsophage.
Dans le mediastinum anticwn, il y a suffisamment de tissus gras; les glandes sont un peu rouges, mais rien autre de particulier.
Le larynx et l'œsophage sont mis à nu. Au côté gauche du
PBOCÈS-VERBAL DE l' AUTOPSIE DE S. M. l'eMPEREUR ET ROI 123
COU, près de la jugulaire, une glande lymphatique, grosse comme un œuf de pigeon, qui a un aspect pulpeux à l'intérieur, avec des places jaunâtres.
En ouvrant l'œsophage on trouve derrière le cartilage un amas de peaux brunes et blanchâtres; après les avoir refoulées, on ne découvre pas la moindre trace de perforation. Epiglotte grande, lisse; bord normal.
Les ligaments épiglottiques, principalement à gauche, sont enflés et œdémateux, sans ulcération. La partie postérieure entre les cartilages cricoïdesun peu profonde, mais également sans ulcération. Mais vers la base de l'épiglotte, à gauche, se trouve une tumeur grosse comme une cerise, et plus vers l'extérieur quelques autres, plus petites (plus jeunes). Pour.le reste on trouve une surface longue de 9 centimètres couverte partout de morceaux mortifiés. Le bord inférieur est formé par la trachée. De là jusqu'au cartilage thyroïde, il n'y a pas de cartilages, ni d'autres tissus normaux de la trachée.
Du cartilage thyroïde il n'y a que les parties supérieures des côtés, avec les callosités.
La distance de la partie inférieure de la plaie de la trachée à la base de l'abcès est de 2 centimètres 1/2. Cette base a des bords assez raides, elle traverse obliquement la muqueuse et montre vers le bas de petites granulations grises, qui occupent environ 1/2 centimètre carré. Puis vient la muqueuse normale des anneaux encore existants de la trachée. Dans le tissu et la partie encore intacte de la trachée, pas de cicatrices.
Après cela l'autopsie fut terminée et le cadavre fut recousu avec soin.
Les modifications constatées à l'œil nu furent consignées, de la façon suivante, par les professeurs Virchow et Waldeyer : Destruction cancéreuse du larynx, avec maladie secondaire
d'une grande glande lymphatique du cou, à gauche et en bas ; une tumeur cutanée à droite de la plaie. L'œsophage est intact. Gangrène de la parlie supérieure de la trachée et de ses environs. Nombreuses ectasies des bronches avec contenu putride. A proximité, des foyers broncho-pneumoniques, gangréneux et abcédants.
Signé : Comte Stollberg-Wernigerode,
MOUELL MaCKENZIE,
T. Mark Howell..
Von Wegner, Bardeleben,
Leuthold, Von Beugman.n,
VlRCHOW,
Waldeyer,