La Maladie et la mort de Maupassant
Ce travail n'est pas l'œuvre d'un disciple de M. Lombroso, cet homme véhément qui sût étayer une réputation avec un fastueux ramas de bourdes à peine faites pour éblouir de hâtifs diurnales.
Si l'en excepte les élèves de M. Morel, qui ne sont pas légion, il n'est personne ayant quelque pratique des aliénés qui se refuse à tenir pour inexistants les propos ridicules du dit Lombroso. Même ces âneries colossales jettent le discrédit sur la corporation des phychiatres, qui compte quelques hommes de valeur, comme celle des joueurs de boule ou celle des placiers en vins. Encore qu'au premier abord la besogne pût sembler fastidieuse et presque superflue, M. Etienne Rabaud a sagement fait d'analyser et par ce ridiculiser le somptueux appareil de l'incohé-
rence lombrosienne (i) : il ne faut pas se lasser de proclamer l'irréalité de ces affirmations délirantes, parce que la stupidité des systèmes augmente en proportion géométrique de leur diffusion. Que l'on se représente un instant cette hypothèse : un second Zola construisant une nouvelle série de Rougons- Macquart d'après les données fournies par la science à la sauce Lombroso. Il ne resterait qu'à citer Laurent Tailhade :
C'est pourquoi j'écris l'art d'accomoder le veau.
Ainsi, il n'y a plus à compter avec M. Lombroso et ses théories.
J'ai tenu à dire ceci parce que le titre de ce
travail pouvait prêter à équivoque.
Pour la même raison je voudrais, dés maintenant, exposer l'objet de cet essai de psychologie descriptive.
M. le baron Albert Lumbroso a publié un volume intitulé Souvenirs sur Maupas-
(i) Etienne Rabaud Le Génie et les Théories de M. Lombroso (dans la Re'vue des Idées du 15 septembre 1905).
sant (i), qui contient énormément de choses. M. Lumbroso a voulu réunir tout ce que l'on savait actuellement sur Maupassant et en particulier sur ses dernières années, et il a interviewé dans ce but toutes les personnes qui avaient connu l'écrivain. Ce procédé est infiniment précieux pour le travailleur, parce qu'il lui procure des documents dans leur état primitif, avant qu'une personnalité étrangère ne soit venue les transformer, les déformer.
Groupant les matériaux épars dans le livre de M. Lumbroso, et m'aidant aussi de quelques renseignements recueillis parmi certaines personnes qui approchèrent Maupassant durant sa maladie, je voudrais raconter ce que nous pouvons actuellement connaître de la maladie qui terrassa Maupassant. Ce sera un exposé de la question avec toutes les
(i) Albert Lumbroso : Souvenirs sur Maupassant, sa dernière maladie, sa mort; avec des lettres inédites communiquées par Mme Laure de Maupassant et des notes recueillies par les amis et les médecins de l'écrivain. 1905, in-8, Rome, Bocca, et Paris, Champion.
précisions qui l'ont peu à peu éclairée, et aussi cette part d'inconnu, ou plutôt d'incertain, que nous sommes obligés d'accepter, du moins pour l'instant.
Je ne prétends pas expliquer par ces faits l'œuvre de Maupassant, ni même une partie de cette œuvre. Je crois que dans le cas présent il faut, plus encore que partout ailleurs, procéder avec tact et se garder de toute manie scientifique. Je me borne à dire ce que l'on sait de la mort d'un homme qui finit ainsi que beaucoup d'autres ; et je raconterai cette fin comme un aliéniste rapporterait un cas quelconque.
Sans doute que l'analyse des œuvres dernières de Maupassant et de la manière selon quoi elles ont été plus ou moins influencées par l'évolution de la paralysie générale qui assomma leur vigoureux auteur, — sans doute que cette étude serait d'un plus haut intérêt, et d'une importance plus grande pour l'histoire littéraire, que le simple rapport d'un médecin arrêté à un point de vue tout à fait externe. Mais ce travail, pour être solide,
devrait s'appuyer sur une base inexistante encore, savoir une chronologie détaillée des écrits de Maupassant. Et d'ailleurs,... combien chanceuses ces recherches où chacun sollicite et attire à lui un texte qui n'en peut mais, et bâtit avec patience le fragile édifice d'une idéologie qui n'augmente en rien la beauté d'une œuvre, et souvent l'allourdit. Je préfère me contenter avec quelques petits faits, laissant à d'autres l'honneur et le péril d'une plus grande entreprise. Et c'est avec la conscience très nette des limites entre lesquelles je m'enferme que je raconterai, ainsi qu'un cas de clinique courant, la maladie de Maupassant.
Cependant je trouve ici un plus secret émoi, un frisson plus tragique ; et parce qu'il s'agit de l'intelligence, de la puissance créatrice de " cette bonne tête limpide et solide ", je me froisse aux décrets de la fatalité : à certains moments il passe comme un éclair de douleur dans l'oeil qui se penche pour comprendre, et les faits les plus naturels prennent une nouvelle allure quand ils touchent de
tels hommes. Comme le disait Zola, ce jourlà bien inspiré :
... " Un tournant de vie si brusque, un abîme si inattendu, que les cœurs qui l'ont aimé, ses milliers de lecteurs, en ont gardé une sorte de fraternité douloureuse, une tendresse décuplée et toute saignante. Je ne veux pas dire que sa gloire avait besoin de cette fin tragique, d'un retentissement profond dans les intelligences, mais son souvenir, depuis qu'il a souffert cette passion affreuse de la douleur de la mort, a pris en nous je ne sais quelle majesté souverainement triste qui le hausse à la légende des martyrs de la pensée. En dehors de sa gloire d'écrivain, il restera comme un des hommes qui ont été les plus heureux et les plus malheureux de la terre, celui où nous sentons le mieux notre humanité espérer et se briser, le frère adoré, gâté, puis disparu, au milieu des larmes", (i)
(i) Emile Zola : Discours sur la tombe de Maupassant. Cité par Lumbroso, pp. 1 01-102.