‹ La Maltéide; ou, Le siége de MalteChapitre 1 sur 8 · LES CHEVALIERS DE MALTE · texte numérisé non relu

LES CHEVALIERS DE MALTE

Messieurs, j

\ L'vNirERS a retenti du nom des CkepàUers i de Malte : T esprit d'une solide piété, joint à la ^ réputation des armes et à T éclat d'une rare çaleur; a immortalisé leur Ordre dans les annales du Monde-chrétien. Toutes les /ois que l honneur les appelait aux combats , ils y apportaient cette sagesse, cette fermeté dame qui les ont fait si

souçent triompher , et sans lesquelles Un* y a point de çéritable courage.

Oest là. Messieurs , ce grand caractère que façais à saisir dans le poème de la Maltéide dont je prends la liberté de pous faire hommage., heureuœ si, en rnéleçant à la hauteur de mon sujet, j*ai pu réussir à peindre cette sublimité d actions, qui a fait autant de héros des guerriers dont je rappelle les noms, J* aurai du moins la gloire de Paçoir tenté; et mes efforts n^ auront pas été çains , s 'ils peuçent me mériter T approbation de ces nobles Chevaliers que V Ordre de Malte i^oii encore aujourd'hui marcher sous sa bannière, et dont il s. honore à si juste titre. CPest cette récompense que j'ambitionne, comme étant la plus digne de flatter Thomme de lettres qui a consacré sa plume à V héroïsme et à la çertu.

Je suis açec un profond respect ^

Messieurs^

VcHre irès-humble et trésobéissaut sjçrviteur^

N. HALMA lEuiiÊ.

En offrant au public une nouvelle édition du POEME DE LÀ Maltéide ^ OU a comptë sur Timportance de son sujet ^ et sur l'intérêt qu il doit exciter dans des circonstances qui ne peuvent que lui être favorables.

Le retour de la paix; les bienfaits quelle promet à la France, qu'elle lui assure par la suite, font espérer aux lettres de recouvrer bientôt leur première considération. Cet espoir est fondé sur des tems de calme et de prospérité, sans lesquels les arts languissent ou plutôt disparaissent des États.

Dans ce moment où tant d'illustres person-^ nages revoyent le sol heureux de l'ancienne France, quel ouvrage de littérature pourrait leur être plus agréable, pour son sujet, que ley POEME DE LA Maltéide ? Ce poëmc est consacré à célébrer les hauts faits d'un Ordre composé d'une partie de la Noblesse de FEurope

4 PRÉFACÉ.

chrétienne, qui, à lexemple du Grand Maftrë Jean Parisot de la Valette, s'est couverte d'une gloire immortelle 5 par des actes de vertu ^ de dévouement, et par des traits de la dernière valeur.

Publié pour la première fois en Tan i8i i , dans un tems de calamités , où les esprits dis^ traits à tous momens par des événemens plus ou moins malheureux , ne portaient leur attention que très légèrement , ou point du tout sur des choses de pur agrément, le poeimle du SIEGE DE Malte n'a pu d'abord exciter tout l'intérêt dont il était susceptible par l'importance de sa matière.

L'accueil dont le public a cependant bien voulu l'honorer; les éloges et la critique judicieuse de plusieurs journaux ont engagé l'auteur de la Maltéide à revoir son ouvrge, à le retoucher, à le rendre plus complettcment digne des suffrages des personnes de goût.

Quel souvenir ne rappelle point un tel poëme? quels sentimens ne doit-il pas inspirer pour des hommes que l'histoire nous peint avec de si grands traits ! il n'y a personne qui , en

la lisant , ne soit étonné de leur résistance dans le siège qu'ils eurent à soutenir contre les troupes de Soliman; mais s'ils se couvrirent de gloire par leur défense, les Turcs se signalèrent aussi par les efforts qu'ils firent pour s'emparer des forteresses de leur île.

C'est cette lutte mémorable qui fait le sujet du POEME publié sous le titre de la Malteide, ou le siège de Malte par Soliman IL L'auteur a pris dans l'histoire de ce siège ce qui pouvait intéresser davantage le lecteur , et donner lieu à des images capables de fixer son attention, n a peint des héros qui n'avaient pas encore été chantés et qui méritaient de l'être. Les Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem (plus connus sous le nom de Chevaliers de Malte ) ; leur Grand-Maître Jean de la Valette ; Dragut ; Hascen , vice-rois d'Alger et de Tripoli ; Piali, amiral du Grand-Seigneur ; Mustapha , général en chef de l'armée ottomane; Sohman, empereur des Turcs , l'honneur du Croissant par ses ei^ploits et son grand caractère, tant de héros étaient dignes de figurer dans un poëme qui fît revivre leur renommée*

Mais c'est sur-tout des Chevaliers et de leur Grand-Maître qu'on entreprend de chanter les vertus guerrières, vertus dont Tëclat rejaillit sur la plus grande partie de l'Europe. La France , TEspagne 5 r Angleterre, l'ItaUe, T Allemagne, etc. , tous les États catholiques , ont à se glorifier des hauts faits qui ont si éminemment illustré les Chevaliers de leur langue , dans la défense de Malte contre les forces de l'Orient.

Le poëme qui retrace tant de belles actions, ofire dans ces Chevaliers des personnages rares , des hommes nouveaux pour le lecteur , des guerriers qui alliaient au courage le plus déterminé la piété la plus sincère, la charité la plus ardente , et toutes les vertus d'une religion sainte qui faisait d'eux des hommes tels , que l'histoire en montre peu de semblables.

Dans leurs expéditions, ils n'en effectuaient aucune sans l'avoir , pour ainsi dire , sanctionnée par les actes de cette religion , au service de laquelle ils s'étaient consacrés. L ^honneur, l'attachement à leurs devoirs, le dévouement le plus sublime, une valeur, une force d'ame aUi^dessus de tous les périls, une grandeur de

sentimens digne des plus beaux siècles de l'hé* roïsme, telles senties qualités qui distinguaient cette société religieuse et militaire ^ l'élite de l'Europe.

On serait tenté de croire, avec quelque fondement y que le poème de la Malteide peut être regardé comme national par les Française Outre les Chevaliers de cette langue, qui étaient en grand nombre dans Malte , on y voit un Parisot de la Valette, chef de TOrdre, originaire de France,qui se signala plus que personne dans le siège de Tîle, puisque c'est à sa fermeté, à son courage insurmontable , que Malte dut son salut ; et quoique le poëme ne porte point son nom , il le représente avec tant d'importance , qu'il semble en être le héros principal : c'est d'ailleurs par ce Grand-Maître qu'en partie le dénouement s'opère.

n eut dans Soliman un ennemi grand et généreux , et dans ses bâchas ou généraux d'armée , des adversaires d'un courage distingué. L'auteur du poëme , en les faisant agir , leur a conservé l'éclat dont ils se sont couverts : il a montré dans le sultan un prince magnanime,

un conquërant renommé , qui ne s'abonne à des ressentimens , que par l'excès de la douleur où le jettent un violent amour et l'ontrage fait pi sa Hautesse.

Dans son entreprise contre Malte , la résistance des Chevaliers est un éternel monument de leur vaillance. En eflfet , qui ne verrait avec admiration une poignée de guerriers, n'ayant plus que des débris à défendre , sur des remparts démantelés, ouverts de toutes parts, arrêter pendant quatre mois entiers , et par sa seule valeur, l'armée formidable des Turcs ; lui enlever par le fer plus de trente mille hommes , et forcer le reste de cette armée à regagner précipitamment ses vaisseaux? Après des témoignages si éclatans de courage et d'héroïsme , il est impossible que l'on ne conçoive point la plus haute idée d'un Ordre où se formaient de tels guerriers : on peut, avec raison, mettre ces défenseurs de Malte à côté des trois cents Spartiates, dont le dévouement et l'intrépidité arrêtèrent l'armée innombrable des Perses.

Soliman qui avait juré par sa tête de les exterminer , chargea de cette expédition deux

PKEFAGE. p

de ses généraux, PiaZi et Mustapha. Piali, quoique d'une naissance inconnue , avait beaucoup de part dans la faveur du monarque , qui lui avait même fait épouser une de ses ûUes.

Soliman le nomma bâcha de la mer ; et dans cette occasion il lui donna, en qualité d'amiral^ le commandement de sa flotte.

Plusieurs victoires considérables que Mustapha avait remportées, lui avaient attiré l'estime et la confiance du Grand-Seigneur : il fut nommé par lui général en chef des troupes de débarquement. C'était un viel officier , âgé de soixante cinq ans, dur et sévère dans le commandement , cruel et sanguinaire à l'égard des ennemis qui tombaient entre ses mains, et qui se faisait sur-tout un mérite de violer la foi et la parole qu'il donnait à des Chrétiens.

Outre ces généraux, Hascen et Dragut^ vice-rois ou bâchas d'Alger et de Tripoli, eurent ordre de se rendre à la tête de tous les Corsaires de Barbarie devant le port de Malte, et d'y venir joindre la flotte ottomane sitôt qu'ils auraient appris qu'elle y serait arrivée . Soliman fit les plus grands préparatifs pour

le succès de cette entreprise : on arma par sotk ordre , dans toute l'étendue de TEmpire , le le plus grand nombre de vaisseaux et de galères qu on put trouver dans ses ports, en état de tenir la mer. Ou lui en amena d'Alexandrie, de Rhodes , etc.

Le Grand-Maître de la Valette, quoiqu'in,-»

térieurement ému de cet armement ^ ne s'en épouvanta point. Après avoir reçu le serment de tous ses Chevaliers , de répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour la défense de leurs murs , dans la crainte d'être prévenu et surpris par les ennemis , il résolut d'assigner à chaque langue les postes qu'elle devait défendre.

Enfin la flotte des Turcs parut à la hauteur de Malte , le 1 8 mai 1 565.

CHANT PREMIER

SOMMAIRE

SoLiHAir, épris des charmes d^Elvîre, jeune grecque d^une«beaulé parfaite , lui a donné la préférence sur toutes ses femmes : elle est devenue sultane favorite et Tobjet de toute sa tendresse. •— Mahomet change en on instant son bonlieur. Pour se venger de Malte, il sort de son cercueil ^ assemble des esprits ténébreux sur qui Penfer lui a donné tout pouvoir y il leur ordonne de partir pour Byzance ( * ) et de s'y répandre. — Récit de ce qui se passe dans cette ville et au Sérail : effroi de Soliman et d'Elvire. — Mahomet, qui leur parle, veut que la sultane vienne à la Mecque lui présenter son offrande. Elle 's'embarque { mais pour exécuter son dessein, Mahomet court lui-même avertir un corsaire ennemi, et le presse de fondre sur l'équipage , à la tête de l'escadre maltaise qui le suit. -^ Combat livré au vaisseau qui porte Elvire : elle est prise par le pirate Ismar, musulman trattre à son prince, lequel s'était joint contre lui aux corsaires de Malte. ^ Soliman devient furieux : il jure de punir un tel outrage en exterminant l'Ordre des Chevaliers, etc<, etc.

(*) Byzance , ancien nom de Gpnstantinople.

OU

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CHANT PREMIER

J £ chante l'héroïsme , et les travaux guerriers De ces hommes yaillans et pieux Chevaliers , Qui parmi les assauts, les sanglantes batailles, Affrontèrent la mort pour sauver leurs murailles , Et qui, vainqueurs enfin d'un ennemi puissant, Délivrèrent leurs bords des armes du Croissant. D'un sang cher à l'honneur leur milice formée Avait sur mille exploits bâti sa renommée. Elle régnait dans Malte , et long-tems sur les eaux De l'Europe chrétienne assura le repos.

Vierge gubUme, ô Muse! apprends-moi quelle offense D'un sultan redoutable excita la vengeance :

Retrace ses ennuis , son dépit , son tourment ; Dis et son désespoir et son ressentiment,

i4 i^A HLÀLTiitn,

Lorsqu'un traître , poussé d'une aveugle furie y Lui ravit sans retour une femme chérie :

Dis combien Soliman livra d'assauts fameux Pour venger par le fer son outrage et ses feux.

Ce prince aimait Elvire. Amant fier de lui plaire, IP nourrissait pour elle une flamme sincère.

Loin pourtant que l'amour , réglant seul ses désirs , Asservît son courage à de lâches plaisirs , Guerrier plein de valeur, aux champs de la victoire, Il courait moissonner les palmes de la gloire : Et lorsque le devoir , plutôt que le repos , Au palais des sultans rappelait ce héros, La jeune et douce Elvire, objet de sa constance y Sur cent autres beautés avait la préférence.

Elle ne devait point à de faibles attraits Ce choix que Soliman ne démentit jamais.

Sa touchante candeur, sa grâce enchanteresse, Ses sentimens sur-tout, gages de sa tendresse; Le pouvoir de ses yeux , un ascendant vainqueur De l'auguste monarque avaient fixé le cœur.

La nature, en formant cette aimable mortelle, S'était plue à verser tous ses bienfaits sur elle. Quel charme en son maintien , quelle noble fierté ! Dans ses traits ravissans triomphait la beauté.

t&Airr PREMÎÈR. î5

On eut dit que Vénus, lui cédant sa parure^ Pour elle avait daigné dénouer sa ceinture.

Honorée et chérie, au sein de la grandeur^ Cette amante goûtait un souverain bonheur :

Il comblait tous ses vœux. Mais qu'il fut peu durable! Il se changea bientôt en un sort déplorable»

Dans quel chagrin mortel , dans quel affreux revers Tout-à-coup la plongea le courroux des enfers ?

Au séjour de la Mecque où vainqueur de Zopire, Mahomet du Croissant fonda le vaste empire , Règne encor ce prophète, adroit dominateur D'un peuple dans son culte entraîné par l'erreur. Là, tandis que son corps jadis éteint par l'âge, Dans la nuit du cercueil reçoit un saint hommage, Son arae veille, agit, triomphe de la mort> Et superbe toujours veut commander au sort.

A Médine elle vole ou plane sur Byzance :

Chaque jour elle y vient contempler sa puissance, Et, rivale du Christ, se livrer au dessein D'exterminer dans Malte un ennemi voisin ; D'y venger TAlcoran de ses sanglans outrages ; De soumettre à sa loi ces orgueilleux rivages.

Cependant, de sa haine insurmontable objet, Malte bravait eneor cet insensé projet ;

l6 LA MALTEIDE^

Et la croix du salut flottant sur sa bannière,

Défiait des sultans la puissance guerrière.

Mahomet en frémit, jure dans son courroux

Que lui-même il ira l'abattre sous ses coups :

Et méditant sa chute , il veut que la Vengeance

Lui vienne avec Tenfer prêter son assistance.

Du fond du noir abyme, où seul est son appui,

Des esprits furieux sont évoqués par lui.

Aussitôt, revêtu de sa forme première,

Devant eux l'imposteur lève sa tête altière.

a Compagnons, leur dit41, de mes anciens travaux^

» Voyez-vous des Chrétiens les outrages nouveaux ?

» Leurs complots contre nous , la chaîne injurieuse

» Où nous tient asservis leur île audacieuse?

» O de mes volontés ministres ténébreux!

» Puissans soutiens jadis d'un peuple valeureux!

» Réveillez aujourd'hui cette soif du carnage

3> Qu'allumait dans les coeurs notre antique courage.

j> Amour , toi-même^ Amour, dieu cher à mes États,

» Arme-toi , cours punir d'insolens attentats :

» Au cœur de Soliman accrois encor la flamme

» Où ce prince en secret abandonne son ame;

» Verse en lui tous tes feux. Brûlé de leur ardeur ,

» Qu'il aille me servir avec plus de chaleur*

GCTAirr PREMIER. fj

» Et VOUS, ô passions, du monde souveraines!

» Maîtresses des mortels, assouvissez nos haines. » L'enfer qui vous conduit m'a donné tout pouvoir. » Le meurtre qu'il prescrit est pour vous un devoir. » Vous tous, démons, fureurs, armez-vous pour sa cause : » Des succès qu'il attend sur vous il se repose. » Allez : et signalant votre zèle pour moi , » Portez dans le Sérail et le trouble et l'effroi. » Tel était son discours. La horde impatiente Dans Byzance aussitôt court semer l'épouvante ; San infernal aspect y fait pâlir le jour.

La plus obscure nuit descend dans ce séjour , Et le ciel menaçant, entrouvrant ses nuages, N'y donne pour flambeau que le feu des orages. La frayeur s'en répand , le peuple est consterné ; Dans les temples, en foule, interdit, prosterné) Il fait à Mahomet d'inutiles prières.

En redoublant d'éclat , d'effrayantes lumières Des cieux à tous momens percent la sombre horreur. Les plaisirs du Sérail font place à la terreur. Au bruit, aux cris aigus qui frappent cette enceinte, Elvire et Soliman sont glacés par la crainte. Tout4-coup l'air mugit : d'affreux et longs accens Réveillent tout ensemble et saisissent leurs sens.

1 8 LA M AJLTJ&IDE ,

Ils etitendent ces mots et cet arrêt terrible : <c Le ciel parle , sultan ! ne sois point inflexible. ^ Loin que l'amour ici consume tes loisirs , 3> Plus fidèle au devoir , qu'il serve mes désirs. » Qu'à ma voix aujourd'hui la sultane se rende , » E t me vienne , à la Mecque , apporter son offrande. » Sa présence m'est chère , et j'exige ses weux : » Qu'elle parte ou tremblée. . « • » Cet ordue rigoureux Jette en ces deux amans une alarme soudaine.

La sultane est tremblante ; elle respire à peine. L'épouvante en son coeur au trouble â succédé, Et Soliman lui-même en est intimidé.

Mais bientôt de son ame il sait bannir la crainte. La voix qu'il vient d'entendre est pour lui toute sainte. Il fait taire le $oin qui le tient agité ; Et de lui Mahomet est le seul écouté.

Tout rempli de son ordre, il sort^ commande, presse, Avance le départ de l'auguste princesse :

Et dans le même instant la terreur a Cessé.

Les ténèbres ont fui , le ciel s'est appaisé. 11 reprend son azur, son calme secourable, Et fait souffler un vent aux nochers £aivôrableé Dans le port on équipe , on décore un vaisseau Ou s'offre avec le faste un appareil nouveau.

CHANT PREMIER. I9

Ses mâts, son pavillon, par leur magnificence , Du plus grand des sultans annoncent la puissance.

Quoiqu'il dicte lui-même et hâte ces apprêts, Soliman, dont l'amour éveille les regrets, Revient , aborde Elvire et voit couler ses larmes» Quel intérêt ces pleurs ajoutent à ses charmes !

 son touchant aspect, le monarque interdit Pousse un profond soupir, et tout ému lui dit: « Elvire, digne objet des soins d'un chef suprême, » Plus cher à Soliman que sa puissance même, » Tu pars : et dans un choix pour toi si glorieux , » Eclate en ta Êtveur la volonté des cieux :

» Toi seule à Mahomet dois porter notre hommage* » Ya : que ton zèle abrège un si pressant message, y> Et toi, divin prophète, ami du Dieu puissant » Que révère avec moi l'Empire du Croissant, » Si les pompeux honneurs qu'on te rend à Byzance , « Nous doivent mériter ton heureuse assistance, D De ce céleste appui protège mon amour , » Et d'Elvire à ma foi promets un prompt retour. » A peine il achevait , rejetant sa prière , Mahomet lui prescrit sa volonté dernière.

L'air de nouveau s'agite^ et le palais deux fois Fait entendre les sons d'une éclatante voix.

20 LA MALTÉIOE,

Elvire et le Sultan se lèvent pleins de trouble. De cette voix encor le même accent redouble : £t prompte à s'abuser dans son étonnement , Elvire en croit d'abord un secret sentiment.

« Oui, dit-elle, seigneur, j'accepte ce présage. » Le ciel , le ciel lui-même ordonne mon voyage : » A la Mecque il m'appelle ; et ses divins décrets » Promettent mon retour au sein de ce palais. » Là mon cœur affligé d'une trop longue absence » Viendra s'en consoler , goûter sa récompense. » Après cet entretien, des promesses, des vœux, Et des sermens donnés pour garans de leurs feux, A leur secrette peine opposant le courage, Ils prennent tout pensifs le chemin du rivage. Un cortège les suit, et par son riche éclat Fait en lui distinguer les premiers de l'État. Mais attirant les yeux de cette illustre suite, Elvire est par le prince à son vaisseau conduite. Dans leurs tendres adieux, soutenus par l'espoir Ils font tous deux au ciel des vœux pour se revoir. Vains souhaits ! les destins, malgré tant de constance. De ces amans bientôt détruiront l'espérance.

Hélas! à Soliman, dans quel état un jour liCs cruels rendront-ils l'objet de son amour ?

CHANT PREMIER. 21

Sur Tonde cependant un superbe navire N'attend pour s'éloigner que la sensible Elvire : Il la reçoit enfin, comme un riche trésor, Dans l'enceinte où pour elle on a prodigué l'or.

Mais devant Soliman et sa brillante escorte, Le vaisseau part, tout fier de la beauté qu'il porte. Sous l'effort de la voile , il fuit rapidement Et fend l'humide sein du perfide élément.

L'onde bouillonne, siffle, obéit au bordage , Et la proue, en l'ouvrant, y trace un long sillage. D'intrépides soldats , par le zèle excités , Demeurent sur les ponts , veillent de tous côtés. De ces fiers Ottomans l'élite menaçante Forme pour la sultane une garde imposante.

Cependant vers la Mecque ils voguaient sur les eaux< Le ciel serein, l'air calme et la mer en repos Semblaient favoriser un si pieux voyage- Déjà dans la vapeur se perdait le rivage.

Le vent enflait la voile; et, d'un essor égal, *

Le navire des mers sillonnait le cristal. Elvire alors jouit du plus beau des spectacles. L'Amour qui sous ses pieds aplanit les obstacles , Fait l'entrer l'Aquilon dans ses sombres cachots , Et livre aux doux Zéphirs le domaine des flots.

2% LA HALTI^IM,

Tous sur Tonde à l'envi voltigeant autour d'elle^ Rafraîchissent ses sens de leurs battemens d'aîle.

Mahomet qui l'observe en cet heureux trajet.

Contre elle arme un pirate , et poursuit son projet. Soufflant en ce forban la soif de la richesse , 11 veut qu'à l'assouvir à l'instant il s'empresse. Soudain de sa galère une invisible main Saisit le gouvernail, et lui trace un chemin. Une escadre le suit , et ce corsaire avide Croit entendre la voix du pouvoir qui le guide: <K Hâte-toi, lui dit-elle, un butin précieux » 0£Fert par la fortune , est non loin de ces lieux. » Tourne de ce côté ; c'est là qu'il fout l'atteindre : » A plier sous tes coups le sort va le contraindre. » Cours, vole, et qu'avec toi triomphe la valeur. »

Ces mots d'un téméraire ont enflammé le cœur. Et tandis que les vents, sous un ciel sans nuage. Du pilote joyeux secondent le voyage; Que le navire encor rase les flots amers ; Aidé par Mahomet , son guide sur ces mers , Accourt l'audacieux et farouche complice Qu'il vient d'associer à son lâche artifice.

Il attaque , on résiste , «t d^à tout combat. Le plus ardent courroux enflamme le soldat.

CHAUT PREMIER. 2 S

L'impitoyable Mstrs fait gronder son tonnerre ;

Et Tair mugit des coups de cent foudres de guerre-

Parmi le bruit, les cris, le salpêtre et les feux,

Chrétiens, Mahométans, dans un tumulte affreux,

Affrontant le trépas, renonçant à la vie,

Montrent des deux côtés une égale furie.

En vain, sur son vaisseau, l'équipage ottoman

Veut sauver la beauté si chère à Soliman.

11 s'épuise en efforts , et dans sa résistance La mort partout l'accable et trahit sa vaillance :

A la parque il oppose un noble désespoir ;

Il brave les destins , s'immole à son devoir.

A sa perte on s acharne ; on saute à l'abordage j

On fait de tous les Turcs un horrible carnage.

C'est avec moins d'audace , avec moins de fureur.

Que fond sur des troupeaux un Kon ravisseur.

Qui, brûlant d'appaiser la faim qui le tourmente y

Assouvit dans leurs flancs sa rage dévorante.

Quel tableau s'offre alprs parmi les Musulmans !

On n'y voit que débris de meurtre encor fumans,

Que cadavres noyés dans le sang qui ruisselle,

Qu'infortunés luttaqs contre une mort cruelle ;

Tandis que leur vaisseau sans mâts, sans défenseurs.

Va des vaincus dans Malte attester les malheurs.

l4 ^^ MAlTjélDE,

Ah ! que devint Elvire en ce combat terrible? A force d'épouvante , éperdue , insensible , Elle allait succomber au sort qui la poursuit , Et descendre au séjour de l'étemelle nuit.

Cependant on Fentoure, on admire ses charmes , On brûle de calmer ses mortelles alarmes.

L'éclat de ses attraits éblouit ses vainqueurs. Pour elle il attendrit le plus cruel des cœurs , Ismar, le dur Ismar, dont la vertu sauvage Des amans jusqu'alors avait fui l'esclavage^ D'un seul regard d'Elvire il est vaincu soudain. Tout le feu de l'amour s'allume dans son sein. Pénétré d'une flamme aussi prompte que vive , De tendres soins d'abord il comble sa captive. C'est ainsi qu'il prétend surmonter ses rigueurs ; Qu'il espère , le traître , acheter ses faveurs. Jadis ce Musulman commandait les galères ; Mais rebelle depuis à la loi de ses pères, Du plus saint des devoirs il rompit les liens , Et s'unit par vengeance aux armes des Chrétiens: Que n'osait point tenter son ame criminelle ? Jurant à Soliman une haine éternelle, Sans cesse, avec audace, il courait sur les mers Exercer l'attentat de ses projets pervers.

* GHAirr PBSMIER. 2$

Dans Malte qu'il servait, il reçut un asile, Et de fréquens butins il enrichit cette île.

Loin de là cependant la déesse aux cent voix. Et du faux et du vrai messagère à la fois, Publiant des Maltais et grossissant Foffense, D'un vol rapide accourt vers l'antique Byzance : Elle y jette l'alarme, et son zèle indiscret Révèle à Soliman son funeste secret.

Ce monarque outragé par un sujet coupable Lance contre le ciel un regard redoutable :

11 reproche au destin l'excès de sa rigueur, Et , dans l'accablement plongé par la douleur, Immobile, Tceil fixe, il gémit, il soupire; Il pleure et son affront et le malheur d'Elvire. Mais il éclate enfin : passant rapidement De son noir déplaisir jusqu'à lemportement.

D'une voix menaçante en sa rage il s'écrie :

a Oui, monstres, dont sur moi s'assouvit la furie, » Infâmes ravisseurs ! dans mon juste courroux, » Je jure par ce fer de vous immoler tous.

» J'irai, vengeur d'Elvire, au sein de vos murailles, » De vos corps palpitans déchirer les entrailles. »

U dit, et dans un saint et modeste appareil.

Se présente un vieillard , le chef de son conseil.

a6 Z^A MAtTilDE,

C'était de FAlooran le ministre suprême :

Il cédait au dépit qui l'agitait lui^-méme.

On l'admet; il s'avance : un cortège pieux

Le suit, les yeux bais$éft, triste et silencieux.

Tous aux pieds du sultan frappant du front la terre^

Venaient crier vengeance et demander la guerre.

Mais le mufti se lève , et lui parle en ces mots :

<( Digne appui du Croissant, magnanime héros l

y> Soleil, dont la justice et dont la bienfaisance

2> De tes vastes États ont comblé l'espérance ,

y> Permets qu'à tes chagrins le peuple, dans les pleurs,

y> Joigne ici ses regrets et ses vives douleurs.

» Du coup qui t'a frappé la fatale nouvelle

» A déchiré son ame , a redoublé son zèle ;

»I1 te supplie, au nom du plus sincère amour,

}i> D'immoler des forbans plus cruels chaque jour

y> Des corsaires chrétiens le criminel outrage ;

» Les Ottomans par eux traînés çn esclavage ;

» Tes pertes , nos dangers, tout veut que ta valeur

» Extermine dans Malte un Ordre destructeur*

» Ennemi d'un sultan que l'Orient révère,

» Qu'il allume le feu de toute ta colère;

» Punis CBS Chevaliers , ces pirates des mers ,

» Dont les mains trop long-tems nous ont forgé des fers.

tHÀNT PllElItEli. ^7

j> De l'Europe à la Mecque ils ferment le passage ; » Et si le Musulman , par un pieux usage , ^ Y vient de Mahomet visiter les Lieux-saints , » Arrêté dans sa course, il tombe entre leurs mains. » Malte et ses forts sont pleins de tes sujets esclaves ; » Mets un terme à leurs maux et brise leurs entraves. » Le glaive en main , seigneur, va, cours les délivrer* » Eux-mêmes par ma bouche osent t'en conjurer :. » Entends leur voix. Le fils te demande son père, » Et la mère son fils , et la fille son frère ; » Vois avec eux en pleurs l'épouse à tes genoux p Te prier de lui rendre un cher et tendre époux : » Implorant ta justice ^ invoquant ta puissance ^ » Tous enfin de ton bras attendent leur vengeance. » Ces mots du fier sultan redoublent le courroux. « Que tout s'arme , dit-il , et porte au loin mes coups ! » Le ciel commande : allez, indomptés janissaires , » Allez jusque dans Malte écraser ses corsaires. » Leurs membres dispersa sur ses débris fumans, » De ma juste fiireur sax)nt les monumens* d Et non moins irrités, sujets, grands de l'Empire Font voir quel intérêt à son peuple il inspire : Ils ne songent déjà qu'à livrer des assauts , Qu'à traversa les mers sur d'agiles vaisseaux.

28 LA. MALTlÊmE^

Tout s'empresse , tout veut partager cette guerre. Des milliers de soldats s'épandent sur la terre. Dans leur marche rapide et leur mâle vigueur, D'un zèle impatient ils témoignent l'ardeur.

C'est en des lieux voisins qu'ils courent tous se rendre. Pendant dix jours entiers on les voit s'y répandre. Ils arrivent en foule, aux sons retentissans D'instrumens à la fois et confus et perçans^ L'air est troublé du bruit qu'excite leur présence* Sur un brillant coursier le monarque s'avance^ Sa vive et riche aigrette éblouit les regards Avec amour sur lui fixés de toutes parts.

Il visite , il parcourt sa formidable armée : Il applaudit au feu dont elle est animée ,.

Et de ce zèle ardent son courroux satisfait , Par un prochain départ , veut en presser l'effet ^ Il l'ordonne. A l'instant, d'une démarche fière, Défile devant lui cette foule guerrière.

Un spectacle imposant frappe et charme ses yeuxr Il voit dans ses soldats vingt peuples belliqueux. Dont les rangs hérissés d'armes étincelantés Joignent à leur éclat cent couleurs différentes. Le sultan compte en eux des vengeurs , des héros* Il leur donne pour chefs d'illustres» généraux,

GHAirr PREMIER. ag

Piali, Mustapha, guerriers dont la vaillance Fait au loin respecter et craindre sa puissance. A ses rares bienfaits l'un devait sa grandeur. L'autre, fier de son nom, avait par sa valeur. Par de constans exploits , fruits de l'expérience , De son prince à jamais gagné la confiance.

De désirs meurtriers son cœur était brûlant.

Dans l'hiver de son âge, impétueux , bouillant, Mais de la discipline observateur sévère, Il portait dans les camps une ame sanguinaire.

Haseen , Dragut aussi , les plus fiers des humains , Armaient de durs soldats , &rouches Airicains. Ces Bâchas, de l'Empire honorés tributaires , Etaient des Chevaliers les mortels adversaires : Tous deux brûlaient d'aller attester dans le sang Leur audace et leur zèle en faveur du Croissant.

Enfin, prête à partir dès la prochaine aurore, La flotte l'attendait aux rives du Bosphore.

Ce n'était sur les flots que mâts , que pavillons , Que navires armés de puissans bataillons.

L'onde cédait au poids de leur masse inactive , Et la voile à regret y demeurait captive.

Comme elle impatiens , d'implacables soldats Attendent le signal pour voler aux combats.

3o LA MALTIÊIDE, GHAITT PREMIER.

Tous , altérés de sang; tous, frémissant de rage^ Ne respirent qu'assauts , que meurtre , que carnage ; Tous voudraient, dans Texcès de leur empressement, Du départ de la flotte avancer le moment.

Ainsi l'enfer triomphe ^ et Mahomet lui-même S'applaudit des succès de son noir stratagème. Il veut que le sultan , blessé jusqu'en son cœur y Soit l'instrument fatal dont s'arme sa fureur. A vaincre , à dompter Malte il met toute sa gloire. C'est là qu'il a juré d'enchaîner la victoire : Ce seul désir l'enflamme. Il s'anime, il poursuit; Et l'ardent Soliman est par sa main conduit.

Fm DU cHAirr premier.

CHANT SECOND

SOMMAIRE

SoLiMÀN, durant la nuit, ne peut prendre aucun repos. <— Mahomet Tient à son secours avec Morphée, il lui rend le sommeil et lui envoie un songe. — - Avis quUI en reçoit. •— Départ de la flotte turque pour le siège de Malte , et du sultan pour aller chercher Elvire sur les mers. — Les Chevaliers de Malte se mette. -t en état de défense, x Us attendent avec courage les troupes de Soliman. — Conseil que tient leur grandmaître de la Valette. - Il donne pour chef à ceux de ses soldats qui devront s^opposer à la descente des Turcs , le commandeur de Copier ^ de la langue d^ Auvergne , ancien capitaiite et grand maréchal de TOrdre.

— La flutte turque parait. -» Enthousiasme des Chevaliers à son aspect.

— Ils se préparent aux assauts. •* Scène touchante qui se passe entr'eux..

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CHANT SECOND

J-j A nuit , couvrant les cieux dé ses voiles funèbres y Avait chez les humains ramené les ténèbres.

L'homme oubliait alors ses maux , ses vains projets. Soliman seul, en proie à d'éternels regrets, Nourrissait son chagrin , méditait en silence Les moyens de punir la plus sanglante offense. Mille soins de ses yeux écartent le sommeil : Dans son trouble il attend le lever du soleil. Pressé par la fureur , en sa douleur profonde , Il brûle de franchir les vastes champs de Fonde , D'atteindre un ravisseur , d'accabler de ses coups Ce traître et les Chrétiens , qu'il veut écraser tous. •

Pour calmer ses esprits et servir sa vengeance-, Mahomet de Morphée invoque l'assistance.

Et dans l'instant ce dieu , planant sur le héros , Choisit et verse en lui ses plus puissans pavots. Le prophète lui-même*, au moment où les songes Viennent flatter nos sens d'agréables mensonges ,.

34 I-A MALTÉIDE,

Aborde ,en un séjour, silencieux réduit,

Ces fantômes légers, ministres de la nuit.

Il leur parle : et sensible au vœu qu'il fait entendre,

Un d'eux vers Soliman s'empresse de descendre.

Ce songe , pour s'offrir au monarque agité ,

Emprunte les dehors d'une rare beauté.

Il prend les traits d'Elvire et l'éclat de ses charmes

Qu'il sait accroître encore en y mêlant des larmes*

Au prince il apparaît sous ce déguisement :

Il approche, et d'abord pousse un gémissement.

Laisse couler des pleurs, languissamment soupire;

Puis , imitant les sons de la touchante Ëlvire :

« Tendre ami , lui dit-il , loin de toi dans les fers ,

D Ta jeune amante en deuil fuit sur le sein des mers.

» Si de son sort instruit ton amour le déplore,

» Daigne écouter ses vœux, c'est elle qui t'implore.

» Esclave d'un tyran , d'un corsaire sans foi ,

» Ton Elvire en péril succombe à son effroi.

a Cher amant! d'une épouse entends la voix plaintive,

» Et brise le lien qiii la retient captive ;

» Délivre-la, seigneur. Ismar est ton rival ;

» Ismar veut m'asservir à son amour brutal.

» Je n'ai que mes dédains pour toute résistance.

» Que d'éternels refus te prouvent ma constance !

CHANT SECOND. 35

» Hélas ! si , pour garder k foi de nos sermens',

» De ton ctettr et du mien sacrés engagemens,

» H faut périr, eh bien ! aux dépens de ma vite,

» Je sauverai Fhonneur de ta fidèle amié...4

» Au nom de ma tendresse, au nom de nos amours^

» De mes ennuis înoTtels viens terminer le dours;

» Viens rotaipre ici les fers de mon dur esclavage ;

» Viens m'enlever des mains d'un traître qui m^outrage.

» Il abandonne Mkltè, et sur tes flots errant ,

y> Il nourrit' en soii akne un désir dévorant. 3>

Solimaii , trkn^orté d'anïour et de colère,

S'agite, tend lés bras vers cette oihbre légale:

En vain il croit saisir l'objet qui l'a séduit.

Le songe dans l«s airs s^envok avec la nuit.

A peine l'Oi'iènt annonçait la lumière.

Du Sultan qu'il réveille il frappe la paupière. Satisfait, l'œil ardent; plein d'amour et de fiel^ De l'avis qu'il' reçoit ce chef rend grâce au cieL Rien Ile l'arrête : il veut, dans son impatiëneev Dévoré du désir de ven^r son offense , Des mcps de l'Archipel coutir vers FOdéan, Pour sauver lar sultane et perdre son tyran; Tout-est prét'iËnas lé portt Trois vaisseauï , dix galères Vont suivre lef héros ^arméis de janissaires;

36 LA MALTilJDE,

Et dans l'instant il vole aux nvages voisins.

La mer calme , un ciel pur sourit à ses desseins :

Il n'entend que des cris de vengeance et de guerre.

L'ancre, à l'énorme dent, veut mordre une autre terre;

On la lève , et déjà la voile aux plis mouvans

Sur les flots s'abandonne au souffle heureux des vents. Le monarque sur l'onde est descendu lui-même.

Il part environné d'une pompe suprême.

Son cortège ; les sons du clairon belliqueux ; De cent bronzes tonnans le bruit majestueux Dans le port, sur les eaux, se succédant sans cesse; Les cris des matelots , d'une ardente jeunesse 9 Tout 9 sur les flots dorés des feux du jour naissant, Offrait en ce départ un spectacle imposant.

L'ombre avait dans sa fuite entraîné les étoiles. De ses premiers rayons Phébus frappait les voiles ; Et Soliman pensif, au gré de ses désirs, Voguait rapidement poussé par les zéphirs. L'espoir flatte son cœur : il croit que, sans défense, Malte va dès ce jour tomber sous sa puissance. Mais l'Ange du Très-Haut, de la voûte des cieux Part et vole au secours de ces terrestres lieux : Il descend dans les murs, et sa bouche immortelle Eveille des Chrétiens et la crainte et lé asèle,

CHAWT SEGONB. 87

Rappelle aux Chevaliers leurs antiques exploits Et de leur Ordre saint les belliqueuses lois.

Dans Malte commandait un illustre grand-maître^ Héros, chef admiré, que la France a vu naître, La Valette, dont l'âme , exercée au malheur, En triompha long-tems par sa seule valeur.

Toutefois , quelque appui qu'il mette en son courage , Sans trouble il ne peut voir sur lui fondre l'orage. Mais son grand cœur s'échauffe à l'aspect du danger : Avec ses Chevaliers fier de le partager , Il s'arme contre lui d'une mâle assurance , Et court de ses remparts ordonner la défense: Il parcourt l'île entière. Etrangers, habitans Se sont changés par tout en zélés combattans. Ils ont juré de vaincre ou de périr ensemble.

Au conseil appelé , l'Ordre à grands pas s'assemble. La Valette y préside avec la dignité Et tout l'éclat du rang joint à l'autorité.

Il se lève , on l'écoute : et rompant le silence , Ce prince que dirige une rare prudence , Ne dissimule point sa crainte , son danger , Le torrent d'ennemis qui le vient assiéger.

« Mais de quelques revers , dit-il , qu'on nous menace ^ » A la force opposons la sagesse et l'audace.

38 LA MALTi^BE,

v Qu'^A défenda^ le port y d^ vaillant Chevaliers

D Aillent combatixe, vaincre ou n^ourir les prei^iers !

» Pour nous intimider , en vain la renoinmée

» Vante de SoUm^p la redoutable armée.

» Contre tant de héros que pourront ses soldats ?

» Ils viennent se plonger dans la nuit du trépas.

]p Loin de nous effrayer , que leur foule au contraire

p Nous arme d'un courage au-dessus du vulgaire :

» Courons d'un même élan, d'une égale valeur,

V Dans un premier assaut les frapper de terrenr,

» Étonner, rebuter, par notre résistanpe,

» Ces Ottomans que flatte une vaine espérance.

» Peut-être, aid^ du ciel, nos vigoureux efforts

D Les vont-ils à jamais repousser de ces bords,

9 Mais, pour cette entreprise et grande et périlleuse,

» Il faut le dévoumcnt d'une ame généreuse.

» Que tous ceux, dont le zèle aspire à cet bonneur,

9 En expriment ici l'impatiente ardeur. »

A ces mots d'un mortel qu'un Dieu puissant anime, On eut vu ces guerriers, d'un transport unanime, Se lever , supplier , demander à grands cris Des périls dont ils sont également épris..

Mais à cette faveur tous ne peuvent prétendre^ Pour la seconde fois leur chef se fait entendre :

CHANT SECOND. Bg

a Compagnons , leur dit-il , en élevant la voix , » Un tel désir vous rend tous dignes de mon choix ; » Mais la prudence veut que dans un long orage )) Peu d'entre nous d'abord épuisent leur courage. «Souffrez donc que le ciel leur accorde, avant vous, » Des travaux dont vos cœurs se montrent si jaloux. » Que le sage Copier , en qui l'expérience ))Dans les combats toujours fut jointe à la vaillance, » Suivi des escadrons de nos arquebusiers , » Dirige vers le port d'impétueux guerriers.

» Déjà dans leurs travaux l'Europe les contemple : » A nous-mêmes alors ils donneront l'exemple. ))Nous les imiterons; et', du haut de nos forts, » Le métal foudroyant soutiendra leurs efforts : » Ou si , tout en cherchant le péril et la gloire , »Ils voyaient de leurs mains s'échapper la victoire; » A l'aide de nos murs qui leur seraient ouverts, » Ils viendraient avec nous réparer leur revers. » Sans ressource bientôt , excédé de fatigue ; »De son sang, de ses jours aveuglément prodigue, » L'ennemi , qui les croit accabler de ses coups , » Ne leur opposera qu'un impuissant courroux. » Ainsi parla ce chef. Des mesures si sages De toute l'assemblée entraînent les suffrages :

4o LA MALTiîDE,

On partage son zèle , on vante ses avis ,

Et dans le même instant ils vont être suivis.

Tout s'anime : partout la trompette éclatante

Sonne , appelle au combat une jeunesse ardente ;

Et ses mâles accens , ouïs de toutes parts,

Rassemblent les Chrétiens sous leurs saints étendards,

* De ces drapeaux, où brille une croix glorieuse,

Flotte avec majesté la toile belliqueuse.

Tous témoignent encor , par des signés certains,

Par des restes sacrés , quels furent leurs destins.

A leur aspect les cœurs de courage frémissent :

Bataillons , escadrons près d'eux se réunissent ^

Arrivent excités par un empressement

Que le devoir à tous prescrit en ce moment.

Tels on voit des troupeaux , quand ausein des nuages

La tempête , en grondant , prépare ses ravages ,

Des lieux où leur instinct les tenait arrêtés ,

Accourir dans la plaine à pas précipités :

Sous un ciel orageux dont s'accroît la tourmente ,

Leur foule qui grossit de plus en plus s'augmente.

Impatiens , pressés de quitter le rempart ,

Cheyaliers et soldats demandent le départ.

Leur sage commandant s'offre et brille à leur tête.

Des pénibles travaux que ce jour leur apprête

Il veut dans ses discours leur montrer tout l'éclat,

Et ce que d'eux attend le salut de l'Etat.

«Oui, dit-il, mes amis, qu'ici tout justifie

» Le choix qu'ont fait de nous le chef et la patrie.

» Ils comptent sur la foi de vos coeurs généreux

«Pour les sauver d'un joug et cruel et honteux.

» A qui l'honneur commande il n'est rien d'impossible :

» Et le fier Soliman , cet ennemi terrijble ,

»Par nous, dans ses hachas, harcelé, combattu,

» Des Chrétiens qu'il poursuit connaîtra la vertu. »

Mille voix à ces mots s'élancent des murailles.

On brûle de partir pour livrer des batailles.

Aux accens et du peuple et du soldat altier

Chacun des bataillons joint un concert guerrier.

Le cor , le fifre aigu , le clairon , la cymbale ,

L'acier, l'airain sonnant, musique orientale.

Frappent l'air à la fois de leurs sons éclatans ;

Et vers le port voisin marchent les combattans.

Enfin parut des Turcs la flotte redoutable :

Elle fendait les mers sous un vent favorable. A l'aspect menaçant de ces nombreux vaisseaux Qui de leurs flancs couvraient la surface des eaux , On crut voir s'avancer une foret flottante A travers les bouillons de la vague écumante.

4^^ tA MALTEIDE,

De leur sein tout-à-coup partent d'horribles cris. Par eux sont annoncés des cœurs de fiel aigris, Dont les voix , en donnant le signal du carnage , Font au loin retentir les échos du rivage.

A ces cris la Vengeance et ses cruelles sœurs Répondent de concert par d'affreuses clameurs. L'air gémit sous le poids , sous l'effort de leurs ailes , Et les fiers Musulmans sont précédés par elles.

Déjà , sûrs du triomphe , ils menacent le port. Mais que leur vue excite un sublime transport! De tous les Chevaliers , dont le zèle s'enflamme , Une divine ardeur pénètre et saisit l'ame.

Au sort qui les attend ils vont se préparer.

Espérant tout du ciel , ils courent l'implorer : Et fervens , animés par un pieux exemple , Ils sont tous devant Dieu prosternés dans son temple. Là, du céleste pain qui les doit soutenir, A la table sacrée ils viennent se nourrir.

Alors , ô digne effet de ce pain salutaire !

Leur esprit n'a plus rien qui l'attache à la terre ; Vers le ciel il s'élève : et , dans leur piété , Ces cœurs sont tout remplis de la divinité.

A l'essor, que leur donne une vertu suprême, La Valette inspiré s'abandonne lui-même;

mAjrc sjsoon. 43

Lui-meioie il Ci^nrt, 6*41 wçc^ aux pied^ des saints autels : Là d'un DmL {docteur d«$ valeureux laort^ Il invoque le bras., impl^pe ra^sistaoce.

Haussant la toix, eédant à sa mâle éloquence, Il dit avec l'accent d'une héroïque ardeur:

a A de sanglons assauts nous appelle l'honneur ; » Volons-y Chevaliers ! et qu'une prompte audace » Sauve aujourd'hui nos murs du, fer qui les menace. » Oui , pour eux dévoués ; oui , pleins d'un noble orgueil , » Courons sous leurs débris nous creuser un cercueil. » D'un Ordre aimé des cieux cette île est la patrie : » Heureux ceux qui pour elle auront donné leur vie \ » De notre sang versé le glorieux tribut » Du Dieu qui la protège obtiendra son salut. » Pour elle de nos soins la sage prévoyance 9 Nous permet une longue et vive résistance.

D Vos désirs et les miens ont été prévenus , » Nos secours assurés et nos besoins prévus. »

A ce discours, passant d'une subite extase A tout l'emportement du feu qui les embrase , Ces guerriers , de leur chef admirateurs ardens , Prononcent devant lui le plus saint des sermens. Ils jurent d'affronter le destin des batailles; De chercher dans leurs murs d'illustres funérailles ;

44 ^^ MALTEIBS, CHANT SECOND.

D'obtenir , au mépris des plus rudes combats , La victoire ou l'honneur d'un généreux trépas. En vain de tant d'assauts la tempête prochaine Leur présage une mort et terrible et certaine } En vain de l'Orient, vingt peuples conjurés Accourent, de leur sang avides , altérés.

Leur nombre, leur aspect , leur vengeance , leur rage. Rien de ces Chevaliers n'étonne le courage.

Tous brûlent de marcher où les attend la mort; Tous dédaignent la vie et bénissent leur sort. Mais qu'il se passe entr'eux une scène touchante ! Ces Chevaliers qu'unit une amitié constante , Pour garant désormais de leur attachement, Se donnent un pieux et tendre embrassement.

Doux spectacle! chacun, dans le sein de ses frères, Epanche de son cœur les sentimens sincères.

Résignés, pleins d'espoir, de confiance en Dieu, Ils se font l'un à Tautre un éternel adieu.

Tout-à-coup dans ces cœurs succède le silence. Mais de leur dévoùment subite violence!

Tous, du pied des autels précipitant leurs pas, Courent chercher la gloire en volant au trépas.

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