‹ La marchande de modes de Marie-AntoinetteChapitre 6 sur 12 · ROBES · texte numérisé non relu

ROBES

du 8 janvier 1791. — Pour avoir regarnUe grand

habit de velours nacara. 215'

du li janvier 1791. — Garaitured'unerobeturque

de satin gros verd. . . 621'

du 2 février 1791. — Garniture dun grand habit

en crêpe rayé avec des plumes d'oiseaux étrangers 669'

(1) Archives Nationales, 0' 3792. Ce dossier porte pour 1788, 61.992 livres et non,68.992, chiffre donné par les relevés de la collection de M. J. Doucet.

du 24 avril 1791. — La garniture d'un grand

habit du jour de Pâques, le fond de gros de Naples blanc brodé en plein par colonne de lîeine Margueritte en soye . . 795'

du 1" mai 1791. — Un jupon de très belle

gaze blanche 216'

robe turque d'étoffe rayée

violet sur violet . . . 615' le jupon de crêpe avec. . 244'

du i'^' juin 1791. — Garnituredune robe turque

de taffetas rose .... 684' Garniture d'une seconde robe turque de gaze bleue rayée 496'

du 12 juin 1791. — Garniture d'un grand habit

de taffetas violet . . . 405'

du 18 juin 1791. — Garnitured'unerobe turque

de taiïetaschangeantgros bleu tramé de noir. . . 518'

du 20 septembre 1791. — Garniture d'une redingotte

de moire fond brun rayé

bleu 678'

Garniture d'une robe turque de moire rayée. 618'

du 2 octobre 1791. — Garniture d'un grand habit

de gourgourant lilas. . 457' Fourniture d'un jupon de

crêpe rayé 300'

Garniture d'une robe . . 618'

du 28 octobre 1791. — Robe turque de satin rayé

bleu et blanc 678'

du 2 novembre 1791. — Un grand habit pour le jour

de la Toussaint en satin brun 1430'

du 6 novembre 1791. — Robe turque de satin brun

et bleu 918'

du 20 novembre 1791. — Robe turque de satin des

Indes rose et blanc peint 618'

du 4 décembre 1791. — Grand habit de satin violet 721'

du 20 décembre 1791. — Robe turque d'étofïe satinée

violet avec fournitures de dentelles appartenant à la Reine 24'

du 24 décembre 1791. — Avoir garni un grand

habit de velours nacara garni en fourrure de Marte, le bas de robe garni en même fourrure appartenant à la Reine. 24'

du 29 décembre 1791 . — Grand habit pour le jour de

l'an de satin bleu brodé 978'

du l^"" avril 1792. — Garniture d'une robe de

crêpe 78'

du 13 avril 1792. — Garniture d'un grand habit

d étoffe rayée noir sur noir . 192'

du 13 may 1792. — Garniture d'un grand habit

de'taffe tas glacé gros bleu et violet 51'

du 19 may 1792. — Garniture d'une redingotte

de taffetas brun avec Alençon <i68'

du 26 may 1792. — Garniture d'un grand habit

gourgourand fond blanc brodé 898'

du 11 juillet 1792. — Garniture d'une robe de

gaze blanche 285'

du 28 juillet 1792. — Garniture d'un grand habit

de taffetas bleu. . . . 959' 10

Ajustements :

du 8 janvier 1794. — une mantillle tout en

blonde 200'

un pouf fond de velours ponceau drapé en satin blanc 80'

du 29 janvier 4'791. — six grands fichus de gaze

de Ghambéry à 12'. . . 72'

du 27 février 1791. — avoir changé la gaze d'Un

fichu, lavoir bordé de

dentelles 10'

Un chapeau coeflé de paille jaune très fine garni en satin blanc sur la forme et formant turban, une plumé platte bleue autour de la forme, un panache de deux plumes bleues de côté .... 72'

du 10 avril 1791. — un manteau de taffetas Florence blanc 48'

du 18 may 1791. — un shall de taffetas noir . 216'

du 24 juin 1791. — un manteau de taffetas noir 280' uû second manteau de taffetas noir 400'

du 4 août 1791. — pour présent:

un chapeau de paille jaune très fine, garni avec beaucoup de ruban de taffetas bleu, le même à nouer sous le menton . 48' 3 aunes large ruban à ceinture assorty à 4'. . 12'

du 27 août 1791. — manteau de talïetas noir

garni de dentelle d'Angleterre 316'

du 6 septembre 1791. — un pouf de crêpe bleu . . 48' un chapeau en bonnette de linon batiste bordé d'une très haute dentelle de fil, hauteur d'un tiers, un fichu d'ourgandi très fin drapé dessus . . . 280' un pouf fait d'un fichu

d'ourgandi 48'

un chapeau de paille blanche 66' un chapeau de castor anglais chocolat .... 66'

du '2 oclobre HOl. du 20 janvier 1792

du 20 septembre 1791. — Pour Madame Royale

une guirlande de scabieuse 18'

une ditte de rose muscade blanche 18^

une ditle de rose muscade rose 18'

une ditle de barbeaux. . 18'

une ditte de fleurs des champs 18'

une mantille de blonde fond d'Alençon. . . . 200'

manteau de taffetas noir garni d'Angleterre . . 300'

second manteau de taffetas noir garni d'Alençon. . 410'

troisième manteau de taffetas noir garni d'Alençon ....... . 420'

quatrième manteau de Florence blanc garni de fournitures faites par Le

Normand 33'

Pour Madame,

un pouf dune guirlande de lilas lilas, le ruban de frivolité blanc, et gaze à vermichelle. . 78'

un second pouf d'une guirlande de roses mêlée de ruban de gaze blancrayé, une belle plume blanche

de côté 90'

- Deux bonnets de grand deuil en crêpe blanc, une coiffe de gaze, de laine noire à 51' 102'

du 15 may 1792.

Du 28 may 1792.

Ici nous reproduisons textuellement les dernières lignes du mémoire :

,IA(:oUi;S DKLILLI-: ET JKAXNE VALCHAMP (D'nprôs le talilcau de Uanlolx, gravé i)ai' Laugier.)

« Pour Madame, août 7. — un pouf en crêpe violet et épis verd,

un panache de trois plumes et blonde. 90' »

un pouf en crêpe bleu et perles, de la blonde grande hauteur, fond d'Alençon, une plume bleue et blanche . . 110' »

un pouf en gaze rayée et amandes, une guirlande de roses, et un piquet de mêmes roses dessus 98' »

deux cartons à 3 1 6' »

Et le compte s'arrête là.

Trois jours après, les Tuileries étaient assiégées, bombardées et prises d'assaut. Ce jour-là, le peuple pillait la garde-robe de la Reine et se partageait les vêtements dont le dernier mémoire de Rose Rertin dressait la liste.

Voici, d'après Roussel d'Épinal (1), le tableau du champ de bataille.

« L'entrée des appartements de la Reine est obstruée de corps morts enveloppés dans des couvertures. Excepté les tentures, les sièges, les sophas et le lit, tout est saccagé. Pas une glace intacte; elles sont réduites en sable. Que de femmes visitent curieusement sa garde-robe ! Que de bonnets, de chapeaux élégants, que de jupes roses, de cotillons blancs, de cotillons bleus, voltigent par la chambre ! >> Tout cependant ne disparut pas ; on savait qu'il y aurait des voleurs, on envoya des gardes. Au printemps de 1793, on fit la vente du mobilier des Tuileries. Cette vente, qui dura six mois, fut fort peu brillante. On s'attendait à de belles enchères, il n'en fut rien. Il ne vint que des revendeurs et quelques

(1) Le Chûleaii des Tuileries, par P. J. A. R. D. T.

curieux qui n'achetaient pas. Cependant la garde-robe de Mme Elisabeth et de Marie-Antoinette se vendirent un peu mieux que celle de Louis XVI, qui atteignit des prix dérisoires.

Le gouvernement révolutionnaire, sur les 500.000 livres votées à cet effet par la Convention, allait désormais faire les frais de Tentretien de la famille royale. Cependant il ne liquida pas les sommes restant dues par les prisonniers du Temple à la date du 10 août 1792. Nous avons vu que le solde du compte de la Reine s'élevait à 35,878 1. k s., y compris les fournitures faites pour Mme Royale. Il faut y ajouter ûOO livres dues par Mme Elisabeth, et ISA livres pour la toilette du Dauphin ; ce qui donne un total de 36./i62 1. /i s. à tout jamais perdus pour Rose Bertin.

Dans le relevé que nous venons de présenter, nous avons repris toutes les robes garnies pour Marie-Antoinette, ainsi que les articles principaux qui figurent dans le mémoire. On aura pu se rendre compte que, à quelques exceptions près, les prix ne sont pas extraordinaires. Des manteaux de hS livres, des fichus de 12 livres, n'ont rien d'excessif; ce seraient même des prix modestes sur les catalogues que distribuent aujourd'hui nos grands magasins. Nos élégantes riraient de payer la valeur de 80 à 90 livres un pouf de velours portant la marque de la première maison de modes du monde entier. Or, c'est ce que demandait Rose Bertin à la Reine de France.

Par contre, en dix-neuf mois, Marie-Antoinette commandait une quarantaine de poufs et chapeaux et une cinquantaine de bonnets.

Parmi ces bonnets, il y a deux bonnets de grand deuil. La date de leur livraison, 28 mai 1792, nous indique que la Reine les avait commandés à propos de la mort de l'empereur d'Allemagne, Léopold II, son frère, survenue quelques semaines auparavant.

C'est au commencement de cette année 1792, qu'un jour où Rose Rertin était allée aux Tuileries pour aflaires de son ressort, Marie-Antoinette, en la voyant arriver, lui dit : « J'ai rêvé de vous cette nuit, ma chère Rose ; il me semblait que vous m'apportiez une quantité de rubans de toutes couleurs et que j'en choisissais plusieurs; mais, dès qu'ils se trouvaient dans mes mains, ils devenaient noirs. »

Rose Bertin sous la Révolution. — Voyages en

ALLEMAGNE ET EN ANGLETERRE. La MAISON d'ÉpI-

NAY. La LISTE DES ÉmIGRÉS.

^^■ En 1791-1792, d'après les Mémoires parus sous son nom, Rose Bertin aurait fait un voyage en Allemagne et en Angleterre. 11 n'est pas impossible qu'elle ait été en Angleterre en 1791. On peut remarquer, en tous cas, que du 18 juin au 20 septembre 1791, elle n'a pas livré de robes à la Reine, et pas un seul « ajustement » du 24 juin au h août. Or, la Reine se plaisait à discuter avec sa modiste en personne les toilettes dont elle lui faisait la commande.

Rose avait donc quitté Paris. En effet, il est avéré qu'elle se trouvait en Allemagne au mois de juillet 1791. A Coblentz, les fêtes et les réunions se succédaient, comme aux beaux jours de Trianon, « au point, lisonsnous dans les mémoires de la marquise de Laage, que Mlle Bertin, la marchande de modes de la Reine, a suivi ses clientes, et exerce ses talents dans la nouvelle Cour... La Cour de Coblentz ne le cède en rien, pour l'élégance, à celle de Versailles ». C'est la période

joyeuse .de l'Émigration. Les princes s'étaient fixés au château de Scbœnbornliut et leur suite à la Deutsche- Haus. Tout le tapage qu'on menait autour d'eux, ne laissait pas que d'inquiéter certains esprits. « Il y a trop de femmes à Coblentz, » disait mélancoliquement le chevalier de Bray. Mme de Caylus, Mme d'Autichamp, la duchesse de Guiche, Mme de Polastron, Mme de Poulpry, Mme de Valicourt, la princesse de Monaco y faisaient assaut de toilettes, et y tenaient salon. « On se promène à pied ou à cheval sur la route de Bonn, comme aux Champs-Elysées, ou on se réunit au café du Sauvage ou aux Trois-Couronnes. » Enfin on se croyait encore en voyage d'agrément et on vivait là, comme aux eaux de Spa.

Rose, cependant, ne séjourna pas à Coblentz. Elle revint à Paris pour l'hiver.

Peuchet, l'auteur reconnu des Mémoires de Mlle Bertin, dit, à propos d'un voyage eu Allemagne, qu'elle avait été chargée d'une mission parla Reine, ce dont nous ne possédons pas la preuve ; mais si Peuchet a pu le dire, cela prouve une fois de plus que, même de son temps, on savait pertinemment que la Reine n'avait pas disgracié sa modiste. Peuchet avance qu'étant à Vienne, elle obtint une audience de l'empereur François II, au cours de laquelle, elle eut le loisir de lui exposer quelle était alors véritablement la situation politique de la France, quelles étaient les craintes de la Cour et les périls auxquels Marie-Antoinette était exposée ainsi que ses proches et ses fidèles? et Peuchet ajoute qu'elle fit revenir François II de ses préventions contre sa tante Marie-Antoinette.

Il ne faut pas s'étonner de voir la Reine employer à des rapports avec l'étranger des personnes n'occupant pas une situation politique et officielle. C'était pour elle le moyen le plus certain de parvenir à correspondre avec le dehors sans voir intercepter ses communications. De même, c'est ainsi que Léonard, son coiffeur, fut dépêché à l'avance au marquis de Bouille lors du voyage à Varennes. Or, à l'époque de l'avènement de François II, Barnave ayant obtenu de Marie-Antoinette de lire toutes les lettres qu'elle écrirait, elle prépara pour son neveu, au sujet de la mort de Léopold II, une lettre de condoléances qui partit par la voie ordinaire ; mais, d'autre part, désireuse de faire connaître à l'Empereur ses sentiments secrets, Mme Campan rapporte qu'elle se servit d'une autre voie.

Nous avons la preuve que certaines personnes qui n'appartenaient en rien à la diplomatie furent, à cette époque, chargées de certaines missions ou servirent d'intermédiaires pour faciliter la communication de rapports confidentiels.

Ainsi M. Genêt (1), qui s'attendait à être expulsé de Russie où il était chargé d'affaires de France depuis 1789, avait rédigé pour M. Patot d'Orflans, chargé des affaires du consulat général de France, une instruction, datée du 2/i juillet 1792, dans laquelle il lui recommandait de faire passer ses rapports par la poste, non directement au ministère des Âtlaires étrangères, mais sous forme de factures ou autres pièces de commerce « dont les chiffres, loin d'exprimer les valeurs réelles,

(1) Frère de Mme Campan.

exprimeront les mots convenus ». De son côté le Ministre devait faire passer ses correspondances à l'adresse imaginaire de M. Laurent, sous le couvert de Mme de Monzouvre, marchande de modes, ou autres (1).

Il n'y a donc rien d'étonnant dans le fait que Marie- Antoinette ait employé une personne dont la fidélité était à toute épreuve, et qu'elle l'ait chargée d'une mission confidentielle à la Cour d'Autriche. Les affaires que Rose Berlin faisait avec l'étranger, les voyages que ces affaires nécessitèrent plus d'une fois la mettaient, plus que d'autres, à l'abri des soupçons. Il est impossible même qu'étant à la recherche d'un messager dévoué, la Reine n'ait point songé à elle.

En tous cas, si le passage de Rose Bertin à Vienne n'est pas prouvé, il est démontré qu'elle fit en 1792 un voyage en Allemagne ; et qu'elle quitta Paris le r*" juillet 1792. Les pièces conservées aux Archives nationales sont là pour l'établir d'une façon irréfutable. En effet, il y existe en double expédition (2) un « État des sommes remises par la citoyenne Bertin à sa maison de Paris, depuis son départ, le 1"'' juillet 1792 », par lequel nous apprenons qu'elle passa à Francfort en août et septembre 1792. Les envois de fonds sont en effet relevés

ainsi :

f par le citoyen Messin,

.-m .1 I j r- t . 1 rue de la Loi. . . Q.UOliv. « l/9'2 août 1 de Francfort { , .^ tu ^

) par le citoyen Ibert,

( place de l'Égalité. 45.394 —

— sept. 21 id. par le citoyen Prévost 1.000 —

(1) Recueil des instruclions données aux ambassadeurs el minisires de France, Russie, t. II, par Alfred Rambaud.

(2) Archives Nationales, Comité de Sûreté générale, série F'' 4596 et Émigration, (Seine) Police générale, série F" 5612.

Le citoyen Ibert était un membre de la famille de Rose.

Ainsi Rose Rertin n'était pas à Paris, lorsqu 'eurent lieu les massacres de Septembre. Rose Rertin, dans la rue de Richelieu, n'eût pas été le témoin oculaire des scènes sanglantes qui se déroulèrent dans Paris à cette dale tragique, mais peut-être eût-elle entendu de son magasin la rumeur lointaine de la foule hurlante, qui promenait à travers la ville la tête blême et maculée de la princesse de Lamballe. En effet, lorsqu'elle eut été abattue d'un formidable coup de bûche sur la nuque, dans la rue des Rallets, au moment où elle venait de franchir le seuil de la prison, la princesse de Lamballe devint la proie de la populace. Sa tête, détachée du tronc, plantée sur une pique et toute saignante, escortée de mégères avinées, d'hommes ivres aux faces ignobles, au milieu des chansons obscènes d'une cohue sans nom, fut portée de la rue des Rallets au Temple, où la famille royale était enfermée, du Temple au Palais Royal. Là, le duc d'Orléans, entendant le bruit de la foule et voulant regarder ce que cela signifiait, l'aperçut soudain à trois pieds de son balcon et recula en pâlissant. Enfin, cette tête que, dix ans auparavant, Rose Rertin coiffait de ce gracieux chapeau fleuri dont le tableau de Rioult nous a conservé le dessin, était ramenée du Palais Royal à la place du Châtelet, où quantité de cadavres furent entassés ce soir-là, et passait par la rue Saint- Honoré devant Tancienne maison de Rose Rertin. Avec quel pli au front n'eût-elle pas écouté les cris de la rue à l'beure où la foule hurlait devant la demeure du duc d'Orléans ?

Toutes les marchandes de modes de Paris ne professaient pas les mêmes sentiments. Une lettre adressée à la marquise de Bressan, à l'armée du roi de Prusse' rapporte, en effet, ce qui suit :

« Voici une anecdote qu'il est bon que votre frère dise au duc de Brunswick. Le fameux jour du 10, Mme de Gemstorche, dame de Mme de Lamballe, effrayée, s'est jettée dans les bras d'un sans-calottes, pour lui demander la vie ; il avait les mains teintes de sang ; il Ta tirée de la foule ; elle lui a demandé de l'emmener chez lui.

« Mais quel fut son étonnement de voir que la femme de ce gueux étoit une marchande de modes et sa mère une marchande lingère ! Elle y a passé la nuit ; ils ont eu mille soins pour elle, ce n"est pas là l'embarras; mais il est bon de savoir que MM. les bourgeois sont des sans-culottes; dites-le bien, ma chère. Le lendemain, ils l'ont reconduite où elle a voulu, après qu'elle leur eut dit qui elle étoit; ils se sont bornés à dire des horreurs de la Reine et de Mme Lamballe [\). »

La nouvelle des massacres et le nom des principales victimes ne tarda pas à se colporter d'un bout à l'autre de l'Europe. Alors Rose Berlin songea avec tristesse à ces temps si proches et pourtant si lointains déjà où elle avait avec cette même princesse une brouille momentanée, dans laquelle son caractère entier et altier ne lui avait pas fait peut-être le plus beau rôle, et tout cela lui pesait alors comme une sorte de remords, tandis qu'elle écoutait conter les détails horribles de la mort

(1) Correspondance originale des Émigrés, Paris, 1793.

de cette femme si joyeuse, si pimpante, si aimable et pleine d'entrain, emportée, par un jour d'épouvante, dans un tourbillon de clameurs et d'effroi.

il est évident que l'absence que Rose Bertin fit en 1792 motiva les soupçons de la municipalité d'Épinay-sur- Seine.

Elle possédait à Épinay une propriété sise rue du Bord, de-l'Eau, qu'elle avait acquise en 1782. Jusqu'alors elle avait été propriétaire d'une maison de campagne à Ciresles-Mello, sur la route de Senlis à Beauvais, maison qu'elle vendit lorsqu'elle décida de se fixer à Épinay-sur- Seine (1). Pour elle, occupée comme elle Tétait, il était infiniment plus commode d'avoir une résidence d'été plus proche du centre de ses affaires que ne l'était sa propriété de Cires-les-Mello, distante de quinze lieues.

Or, la matrice du rôle de la coatribution d'habitation établie dans la commune d'Épinay pour l'année 1792, présente pour l'article relatif à Mlle Bertin un total de 112 livres 8 sols, et porte, en marge, la mention : « Émigré ».

Pour la moindre absence à cette époque, on était soupçonné d'émigration. Il est vrai que ces soupçons étaient souvent justifiés ; et une modiste de la reine devait être, plus que bien d'autres, suspectée d'avoir fui à l'étranger, surtout par les autorités d'une petite commune de banlieue, où l'importance de ses fonctions ne pouvait être que considérablement exagérée. 11 y avait des moyens de contrôle cependant. 11 était facile de se renseigner à Paris. Dans le district du Palais Royal,

(1) Archives Nationales. Emigrés, série F' 3361.

la maison Bertin était bien connue de la Police. Mais, le contrôle de la Police, un peu hâtif, avait été tout à fait superficiel. On avait eu connaissance du départ de Mlle Bertin; on en avait conclu qu'elle avait rejoint à l'étranger sa clientèle émigrée, et on avait été un peu vite en besogne en écrivant en marge la mention prématurée de son émigration. D'ailleurs on ne tarda pas à reconnaître l'erreur commise; et on ajouta en dessous du mot « Émigré » la note : « Bon à rectifier. » En conséquence le rôle, établi ensuite pour l'année 1793, continue à faire figurer le nom de Mlle Bertin, mais ne la considère plus comme émigrée.

Ces mêmes feuilles de contributions nous donnent une idée du train de maison que Mlle Bertin menait à sa campagne d'Épinay, « mon Épinay », comme elle aimait à dire. Elle se faisait servir, selon les termes employés sur les rôles d'impositions, par <• un domestique mâle » et par « une domestique femelle ». Le domestique mâle était employé comme cocher de cabriolet pour lequel elle payait une « contribution somptuaire » de 20 livres (1). Et nous apprenons encore, par les registres de perception, qu'elle était taxée à 18 livres J5 sols pour les six cheminées qui garnissaient son pied-à-terre d'Épinay.

Alors, on payait pour les cheminées, aujourd'hui on paie pour les portes et fenêtres; en somme, il n'y a pas grand'chose de changé, et le fisc s'y retrouve toujours. En matière d'impôts, aujourd'hui comme hier, demain comme aujourd'hui, ce n'est qu'une question de sauce, plus ou moins salée.

(1) ftegislre de contribution mobilière et somptuaire d'Épinay, 1793.

En 1 793, pour un revenu estimé à l.Slli livres 16 sols, Mlle Berlin était imposée de la somme exorbitante de 596 livres li sols. Véritablement, il y a des gouvernements qui ne sont pas bon marché. Ils n'ont pas de durée, il est vrai; mais, pour le peu qu'ils aient vécu, ils ont ruiné, ou tout au moins terriblement appauvri la nation.

Comme elle aimait sa maison d'Epinay, Rose Berlin! C'était son petit Trianon ! l'endroit, plein d'ombre et de fraîcheur, où elle pouvait respirer à l'aise, pendant les heures chaudes des dimanches d'été, après avoir, pendant toute une semaine enfiévrée, couru de la ville à la Cour, à Versailles, à la Muette, à Marly, à Fontainebleau, reçu la foule dans ses magasins de la rue de Richelieu, une foule de grandes dames exigeantes pour la plupart; surveillé sa correspondance étrangère avec l'Espagne, la Suède, l'Angleterre, la Russie, l'Autriche, le Portugal, etc., ordonné ses commandes chez Le Normand, chez Ventzel, dans toutes les grandes maisons de Paris, contrôlé le travail des dames Mention, Sagedieu et autres, ses couturières, et, quand il lui restait du temps, jeté un coup d'œil à la tenue de ses livres qui, au dire de M^ Grangeret, l'avocat de ses héritiers, étaient d'une régularité parfaite ; ce qui nous a paru fort exagéré.

Elle était confortable, cette propriété de la rue du Bord-de-l'Eau, mais elle n'était pas ce qu'on peut appeler somptueuse. Elle se composait d'une maison de trois étages, comportant une salle de bains, qui avait remplacé une ancienne chapelle, une salle de billard, des écuries, des remises, un colombier, une terrasse et un bois qui s'étendait' jusqu'à la rivière. Elle n'avait pas

coûté un prix exorbitant. Loin de là. Rose Bertin, qui demeurait alors rue Saint-Honoré, l'avait achetée le 2 mars 1782 moyennant 13.000 livres à Jean-Jacques Gilbert de Fraigne, ministre plénipotentiaire en Allemagne (1). Elle se plaisait dans cette résidence et, peu à peu, elle agrandit son domaine. Lorsque, le 30 juin 1792, on vendit les biens que les Mathurins d'Emile (Montmorency) possédaient sur le terrain d'Épinay, elle en acheta pour Zi6.075 livres, qui représentaient, étant donné la dépréciation des assignats, la somme de 2Zi.000 livres (2). Elle remployait ainsi l'argent qu'elle avait retiré de la vente de l'hôtel des Chiens, dont elle venait de se défaire.

Elle recevait volontiers à Épinay ; et les princes russes, qui faisaient partie de sa clientèle, ne dédaignaient pas d'y venir passer quelques heures. Le comte Razomowsky (3), entre autres, était de ceux qu'elle invitait volontiers : « Pour avoir été privée de vous recevoir à mon Épinay, comme vous me l'aviez promis, lui écrivaitelle en 1793, jugez quelle a été ma surprise lorsque j'appris par Son Excellence l'Ambassadeur que vous êtes parti pour l'Allemagne. J'ay donc été privée de vous faire lire au moins douze lettres de Mme la comtesse, toutes plus aimables les unes que les autres pour ma personne, correspondance bien précieuse pour mon cœur. Je suis persuadée que nous aurions bien pleuré ensemble par cette lecture, mais enfin, il faut se sou-

(1) Les lettres de ratification hypothécaire, par Lucien Lazard. Bulletin de la Société de l'Histoire de Paris et de IHistoire de France,

(2) Ibid.

(3) Il avait été ambassadeur de Russie en Suède.

mettre au décret de la Providence et à la peine que je ressens encore de n'avoir pu prendre congé de vous (1). »

Ces hauts personnages russes ne traitaient pas en commerçante ordinaire la modiste de la Reine. Ils la fréquentaient et lui faisaient parfois de petits cadeaux. « J'ai mille remerciements à vous faire de l'agréable gravure que vous avez eu la bonté de me faire passer, » écrivait Rose Bertin le 4 décembre 1792 à la comtesse Skavronsky, la nièce du prince Potemkin, alors àNaples, et qui joignait ce petit souvenir à l'envoi d'argent qu'elle lui faisait par le même courrier (2). Et Rose ajoutait avec un peu d'exagération sans doute : « C'est un véritable cadeau pour moi, et je la considère et la garderai comme le plus précieux présent que j'aie jamais reçu. » Les 2.512 livres 10 sols qui accompagnaient l'envoi de la gravure devaient lui être encore plus agréables à toucher en un pareil moment ; car elle était alors dans une situation de jour en jour plus difficile, bien qu'elle ait, par tous les moyens possibles, cherché à se remonter, vendant jusqu'à de la bijouterie. Le mémoire de la susdite comtesse SRavronsky porte, en effet, qu'elle avait acheté en 1791, à Rose Bertin, entre autres, une chaîne en or, de 112 livres; un bracelet or et peintures monté en chaîne d'or, de liOO livres; un collier or et perle fine, de 388 livres (3).

11 n'était que temps de faire rentrer les créances arriérées, et ce n'était pas le plus commode au milieu

(1) Collection de M. J. Doucet, Rose Bertin, dossier 592 bis.

(2) Collection de M. .1. Doucet, Rose Bertin, dossier 646.

(3) Ibid.

de la débâcle générale, et de la situation de plus en plus tendue avec les puissances étrangères, qui rendait les communicationsdifficiles,etlesrapportsavecles émigrés dangereux pour leurs correspondants. C'est ce qui la décida à entreprendre en juillet 1 792, ce voyage en Allemagne qui lui valut son inscription sur la liste des émigrés.

En 179'2, Rose Bertin avait encore livré des toilettes à Mme Du Barry. La dernière fourniture qu'elle lui fit est du 12 septembre de cette année et consistait en « un moyen bonnet avec un double plissé au bord de tulle fin sur fond satin et gaze et du ruban blanc satiné (1) » pour le prix de /i2 livres. Quelques jours après, Mme Du Barry se rendait à Londres à propos d'un procès entamé à la suite d'un vol de diamants qui avait été commis à Louveciennes à son préjudice. Elle y séjourna du mois d'octobre 1792 au l^"" mars 1793, et eût agi avec sagesse en ne rentrant pas en France ; cependant elle était de retour à Louveciennes le 23 mars. De ce jour au 2 juin qui fut la date de son arrestation, nous n'avons pas trouvé trace de nouvelles acquisitions chez la modiste de la rue de la Loi. Ainsi, les mondaines les plus en vue oubliaient le chemin des magasins si remplis de tentations, où elles se plaisaient tant autrefois et passaient des heures à froisser des chiffons, à discuter une forme nouvelle. Du plus vertueux bourgeois à la plus dissolue courtisane, tout ce qui avait eu un nom, une valeur ou un titre, ou, simplement tout ce qui avait fait du bruit dans le monde n'osait plus se montrer dans les rues de Paris, oii la

(1) Bibl. nat., Ms. français, 8157.

vengeance d'un peuple longtemps opprimé par le luxe des grands, vengeance aveugle et brutale, rougissait de sang les ruisseaux.

La famille royale était prisonnière. Mais, au fond de la tour du Temple, la Reine demeurait fidèle à ses fournisseurs habituels. On trouve, en effet, dans le Journal de Mme Élofte que celle-ci établissait encore le 18 août 1792 une note au compte de Marie-Antoinette. Cette note s'élevait à 34 livres !x sols. En outre, aux Archives nationales existe un mémoire de Mme Pompey montant à 115 livres 17 sols, daté du 12 août 1792(1), et, sous la date du h mars 1793, les mémoires de fournitures faites au Temple par Mme Bertin, marchande de modes, en août et septembre 1792 (2). et montant à 602 livres. 11 s'y trouve joint un arrêté du Conseil général de la commune, ordonnant le règlement desdits mémoires, qui fut effectué le 7 avril 1793. Ainsi, malgré l'absence de Rose Bertin, sa maison de Paris n'était pas fermée.

Mais, que ce chiffre de 602 livres paraîtra peu de chose auprès des sommes que Marie-Antoinette dépensait autrefois ! Pourtant, les prisonniers du Temple y étaient arrivés dépourvus, pour ainsi dire, de toute garde-robe ; et le grand habit de taffetas bleu que Rose Bertin confectionnait encore pour Marie-Antoinette quelques jours auparavant pour le prix de 959 livres 10 sols, était une tenue trop élégante pour les tristes chambres de la tour du Temple, où le luxe n'était pas de mise, comme dans le décor fleuri de Trianon.

Au Temple, Marie-Antoinette demeurait, pendant la

(1) Archives Nationales, F* 1311.

(2) Ibid.

I llibliolhèqur XalionaleJ

MARCHANDE DE MODi:S jilhuit en ville jîoiler des marchandises chez nos élégantes du jour.

(D'apiés le dessin de Waiteai', gravé par Guyot.)

matinée, vêtue d'une robe de basin blanc et coiffée d'un bonnet de linon ; à midi, elle remplaçait sa robe de basin par une robe de toile à petites fleurs sur fond brun, qui fut sa seule toilette jusqu'au jour oi^i le roi fut conduit à l'échafaud.

Pendant ce temps, Rose Bertin ne trouvait guère de nouveaux clients, et perdait, de plus en plus, les anciens. Mais elle se dépensait toujours, ne sachant pas, ne pouvant pas rester inactive, et elle poursuivait sérieusement le recouvrement des sommes qui lui étaient dues par des centaines de personnes. Ainsi elle obtenait de la comtesse Skavronsky le paiement que nous avons relaté plus haut ; et, de tous côtés, elle envoyait des lettres éplorées. Le l""" décembre 479-2 elle écrivait au comte de Czernicheff : « Ma situation actuelle me contraint de prier Monsieur le comte de venir à mon secours. » Au comte Razomowsky elle disait : « Je supplie Monsieur le comte de prendre en considération ma ruine totale. » Dans le nombre, il y avait de très importantes créances dont elle restait à découvert ; pendant son absence, en novembre 1792, Martincourt, homme d'affaires chargé de ses intérêts, adressa au duc de Sudermanie, régent de Suède, une réclamation motivée. Le 12 de ce mois de novembre, il écrivait au régent : « Les circonstances actuelles ayant forcé Mlle Bertin d'aller dans les pays étrangers pour son commerce, ses créanciers ont trouvé dans ses livres un mémoire fourni à feue S. M. la Reine de Suède de 48.67Û 1. U s (1). »

(1) Collection de M. .1. Doucet, dossier 595.

La Reine avait maintes fois insisté auprès d'elle pour la décider à gagner l'étranger, lui représentant les périls auxquels, en restant à Paris, elle demeurait exposée. Or, elle manœuvra avec assez d'habileté, achetant d'une part, des terrains confisqués aux Mathurins de Montmorency, qu'elle payait d'une poignée d'écus ; vendant d'autre part pour trois cent vingt mille livres, et sous le couvert d'un prête-nom, ses immeubles de la rue du Mail. EUeréalisait, par rapport au prix d'achat, un bénéfice de 36.000 livres ; et, se servant aux yeux des patriotes, comme d'un trompe-l'œil, de l'opération effectuée à Épinay, elle pouvait, sans trop forcer l'attention, courir mettre en sûreté à l'étranger le produit de la vente des maisons de la rue du IVLail, effectuées en vertu d'un acte que nous trouvons relaté dans les minutes des lettres de ratification (1).

« Anne-Suzanne-Françoise Gobelin, épouse séparée quant aux biens d'Adrien Nicolas de La Salle, maréchal de camp, représentée par Louis-René Philippe, homme de loi.

« A fait exposer que par contrat passé devant Havard et son confrère, notaires à Paris, le 16 octobre 1792, enregistré en cette ville le 19 du même mois, par Guesnier, elle a acquis de Joseph Perrat, ancien chirurgien des armées, demeurant à Paris, cour de l'Arsenal, au nom et comme procurataire de Marie-Jeanne Berlin, fille majeure, négociante, demeurant ordinairement à Paris, rue de Richelieu, section de laButte-des-Moulins, deux maisons connues sous la dénomination de grand et petit hôtel des Chiens, sises à Paris rue du Mail avec

(1) Minutes des leUres de ratification, n» 2369. Archives de la Seine.

toutes leurs appartenances, circonstances et dépendances, et sans aucune réserve, ladite vente faite moyennant les prix et somme de trois cent vingt mille livres, et aux charges ordinaires et accoutumées...

« Lesquels maisons et hôtels appartiennent à ladite venderesseau moyen de la déclaration faite par Étienne- Louis Bonnard, homme de loi, par acte passé devant Maulard, notaire à Paris, le 23 février 1788, lequel s'en étoit rendu adjudicataire par procès-verbal précédé daffiches et publications, faites devant Moreau, notaire à Paris, ledit jour 23 février 1788, à la requête de Pierre Roger, citoyen de Paris, et de Marie Piery, sa femme, propriétaires desdites maisons comme s'en étant rendus adjudicataires par jugement rendu en la commission établie au Châtelet pour juger les contestations d'entre la dame Ressous, Robiche, deVillars et autres en datte du 26 novembre 1776, suivi de lettres de ratification publiées le 16 juillet suivant.

« Donné à Paris le 16^ jour de janvier 1793, le V de la Rép.

« Signé : Monnot. »

Cependant Rose Berlin se faisait tenir au courant de la situation générale. Ainsi apprit-elle qu'en province, comme à Paris, les vides se faisaient de plus en plus nombreux dans la noblesse qui formait sa clientèle, notamment à Abbeville, où elle n'avait jamais cessé de faire des affaires. Déjà, au mois de juin 1792, elle avait effectué un envoi à M. de Selincourt réfugié à Liège. Le baron Duplouy, qui avait toujours conservé des relations d'amitié avec elle, avait aussi quitté Abbeville et

244 ROSE RERTIN

gagné Boulogne, d'où, s'étant embarqué pour l'Angleterre, il était allé se fixer à Ganterbury.

Tout cela ne facilitait i)as les rentrées de Rose Bertin. Elle en avisa Martincourt, son agent d'affaires, qui s'occupa activement des créanciers abbevillois. La République confisquait les biens des émigrés, mais payait leurs dettes, bien entendu jusqu'à concurrence de factif. Il était utile de profiter de l'occasion.

A la suite de ses démarches, Martincourt reçut la circulaire suivante, qui précisait la situation de sa cliente:

« Les administrateurs du département de la Somme au citoyen Martincourt à Abbeville.

Citoyen

(t La loi du V floréal n'admet à la liquidation les créances sur émigrés, ayant pour cause des marchandises en fournitures, qu'autant que les registres des marchands et fournisseurs auront été vérifiés. Cette vérification doit être faite, d'après la loi du 18 pluviôse dernier, par l'administration centrale ; mais, dans le cas où les créanciers ne seroient pas domiciliés dans la commune du chef-lieu, les administrations municipales de leur domicile en sont chargées. »

L'arrêté du compte Duplouy fut enregistré au secrétariat du district d'Abbeville le 23 décembre 1792, an P'' de la République française (1).

Cependant, la modiste, partie à l'étranger, ne l'était pas encore sans espoir de retour. Et, portée sur la

(1) Collection de M. J. Doucet, Rose Berlin, dossier 240.

liste des émigrés, elle avait fait faire d'activés démarches pour en être rayée.

Ses représentants à Paris se firent délivrer un certificat du commissaire de police de la section delaButtedes-Moulins, attestant qu'il avait délivré le 28 juin 1792 à la citoyenne Bertin, un passeport e1 que les citoyens Charles -Jean Soldato, restaurateur, rue de la Loi, 12/il, et Luc-Joseph-Charles Corazza, limonadier, Maison Égalité, n° 12, lui avaient servi de témoins (1). Ils constituèrent un dossier, déposèrent une requête et obtinrent sous la date du 27 novembre 1792, an l^*" de la République, l'arrêté suivant :

« Vu le mémoire de la citoyenne Marie-Jeanne Bertin, marchande de modes rue de Richelieu, par lequel elle demande la main levée des scellés apposés dans sa maison de campagne à Épinay. Vu aussi les pièces jointes à son mémoire : 1" un état des marchandises qu'elle a envoyées à Francfort ; 2° un certificat du citoyen Chevry Le Chesnes, du 16 novembre 1792, qui atteste, en sa qualité d'entrepreneur de roulage de Paris, qu'il a expédié à Francfort 15 caisses pour le compte de la citoyenne Bertin ; 3° une note du citoyen Bocqueaux du 10 septembre 1792, qui annonce qu'il a fait expédier pour la demoiselle Berlin à Francfort une caisse contenant des plumes et rubans de soie ; k" un certificat du citoyen Messin, négociant à Paris, du 26 juillet 1792, portant qu'étant à Francfort, pour son commerce, au mois de juillet dernier, la citoyenne Bertin lui remit, à titre de confiance, une somme de 9.1/i0 livres pourre-

(1) Archives Nationales, Émigration (Seine), Police Générale, série V 5612.

mettre, à son retour à Paris, à sa maison de commerce; 5" une lettre du citoyen Ibert, datée de Mayence, le 22 juillet 1792, sans adresse, de laquelle U résulte qu'il est en relations d-atîaires avec la demoiselle Bertin ; 6° trois autres lettres écrites par la citoyenne Bertin à sa maison de Paris, dont une seulement est datée de Bruxelles le H août, dans laquelle elle rend compte des affaires qu'elle fait en pays étranger, et des sommes qu'elle envoyé pour l'acquit de ses paiements à Paris; 7" une quittance donnée au citoyen Ibert, d'une somme de 15.39/i 1. 16 s. 8 deniers, dattée de Paris le 31 juillet 1792 et signée par Omont pour la demoiselle Berlin ; 8*> un certificat du commissaire de police de la section de laButte-des-Moulins, du 26 octobre 1792, qui prouve qu'il a délivré à la citoyenne Berlin un passeport sous la date du 28 juin dernier, laquelle a amené avec elle quatre ouvrières en modes pour aller à Francfort pour alfaires de son commerce, ainsi qu'elle l'a déclaré ; 9° enfin une reconnaissance de deux administrateurs du département de Paris, datée d'Épinay, le 26 octobre 1792, portant qu'ils ont reçu du citoyen Nicolas Berlin un certificat de la section de la Butte-des-Moulins, en foi de la non-émigration de sa tante, bourgeoise d'Épinay et domiciliée à Paris, rue de Richelieu ;

« Le Procureur général entendu ;

« Le Directoire considérant que la citoyenne Berlin ne s'est absentée de France que pour raison de son commerce,

« Arrête, conformément à l'art. 6 de la loi du 8 avril dernier, que les scellés apposés dans la maison appar-

tenante à la citoyenne Bertin, située à Épinay, seront levés sans description, et qu'elle sera réintégrée dans la possession et jouissance des meubles et efiets garnissant ladite maison ; charge le Directoire du district de Saint-Denis de pourvoir à l'exécution du jtrésent arrêté. »

Forte de ces dispositions, rien ne s'opposait donc à ce que Mlle Bertin reparût en France.

Le 5 décembre 179-2, en elïet, elle était de retour à Paris, et hâtait de plus en plus la solution de certaines affaires, fixait des rendez-vous, formulait des réclamations, écrivait lettres sur lettres ; et le temps se passait pour elle, dans une fièvre continuelle. Elle vivait dans l'impatience inquiète d'un lendemain qui pouvait être redoutable, et qui, infailliblement, ne devait être que désastreux ; ainsi ces sombres journées de décembre étaient à la fois trop courtes et trop lentes à son gré, trop courtes pour tout ce qu'elle avait hâte de mettre en ordre, trop lentes pour son désir d'en avoir fini.

Le 5 décembre, elle écrivait à un certain Thomassiny, de Saint-Germain, pour lui demander s'il était chargé d'elTectuer le paiement de 9.996 livres tournois, sur reconnaissance signée par le ministre de Portugal à Stockholm, Fernando Correa, et payable à la date du !"■■ janvier 1793. Le 2/i décembre, elle écrivait encore à Thomassiny en lui disant qu'elle avait attendu toute la semaine sa réponse et en lui demandant de lui remettre la somme dans le courant de la semaine suivante. Mais, les choses n'allaient pas comme elle Peut souhaité, l'homme d'affaires de Saint-Germain ne s'exécutait pas, et le 11 janvier 1793, Rose Bertin insistait pour obtenir

un rendez-vous. ïhomassiny cependant continuait à se dérober (1).

Or, tout d'un coup, Rose Bertin cesse ses insistances auprès de lui ; et c'est Martincourt qui reprend l'affaire et qui, le 15 février 1793, réclame à son tour un rendez-vous. Ce même Martincourt, dès le 12 février, effectuait au Bureau de la liquidation des detles des émigrés, le dépôt d'un relevé des principales sommes dues par ceux-ci à Mlle Bertin. Que s'était-il donc passé entre le 11 janvier et le 12 février? Rose Bertin avail de nouveau quitté Paris. La condamnation et l'exécution de Louis XVI (15-21 janvier) ne furent pas étrangères à cette détermination subite. Rose avait compris que les craintes de la Reine n'étaient pas vaines, qu'elle avait vu clair dans la situation, et qu'elle avait raison lorsqu'elle lui conseillait de quitter la France. Rose avait compris qu'elle n'y était plus en sûreté, et qu'elle aussi avait exercé une royauté, coûteuse et frivole, contre laquelle les comptes de la maison de la Reine pouvaient, un jour ou l'autre, constituer un réquisitoire écrasant. Le frère du célèbre Léonard ne fut-il pas une des victimes de la Terreur?

D'ailleurs, elle avait une retraite toute préparée à Londres, dans cette ville où elle avait déjà fait plusieurs séjours et d'où elle avait la liberté de surveiller encore ses intérêts à l'étranger? C'est une lettre de Martincourt en date du 1/imars 1793, qui nous apprend que c'est bien là que Rose s'était réfugiée. « Mlle Bertin m'a chargé de ses affaires avant son départ pour

(1) Collection de M. J'. Doucet, dossier Rose Bertin, n° 556.

(Bihiiollièque Xatiouale.J

« MADEMOISELLE ROSI- .„ iH.nn.t-chnp.au .1 rcdin^olte du matin ;uix (.liaiiips-i:iysccs. »

Londres où elle est actuellement (1) », écrit-il à la marquise de Mesmes, qui était redevable à la maison Bertin d'une somme de /i82 livres 5 sols, montant de commandes eflectuées de 1777 à 1786.

Elle partit, sans crier gare, n'informant que des amis très sûrs, ayant bien garde d'ébruiter son passage àAbbeville. Il y avait, en effet, grand danger pour elle, et plus qu'ailleurs dans cette ville où elle était née, et où elle était connue. Les notables qui siégeaient alors à l'Hôtel-de-Ville, étaient, selon le dire du comte Alexandre de Tilly, « les plus fieftes démagogues ». Ils étaient loin cependant d'approcher de ceux qui terrorisaient Arras, Cambrai et d'autres villes de province. Mais elle jugea prudent, et elle n'eut sans doute pas tort, de conserver en traversant le pays le plus rigoureux incognito.

Cependant, elle laissait croire même à son entourage que, comme précédemment, son voyage était nécessité par les affaires de son commerce. Cela résulte de ce que lui écrit son domestique. Colin, le 19 mars, en lui communiquant un jugement qui avait été rendu la veille sur délibéré dans un procès qu'elle avait avec un certain Coustard de Villiers et qui lui reconnaissait une servitude sur un bien de ce dernier : « Je suis très aise, mademoiselle, dit-il, de vous donner des nouvelles satisfaisantes de ce pays, où vous êtes attendue et désirée par tous ceux qui, comme moi, vous sont fort attachés. »

« Pendant mon séjour à Bruxelles (en août 1792),

(1) Collection de M. J. Doucet, Rose Bertin, dossier 482.

écrit d'autre part la comtesse de Danzic, ambassadrice de Prusse, Mlle Bertin se chargea de quelques fournitures pour moi qu'elle me fit enfin passer par une marchande de modes de Paris, en me faisant prévenir que des affaires pressantes l'avaient obligée de partir dans la nuit même pour Londres, d'où elle comptait retourner sous peu (1) ».

Elle comptait peut-être en effet que les événements lui permettraient de revenir et que son exil serait de courte durée. Bien au contraire, cet exil volontaire allait devenir un exil forcé.

Des enr:emis, des envieux, des débiteurs peut-être, se chargèrent de la dénoncer. Elle fut par eux accusée d'émigration. En vertu de la loi du 28 mars 1793, de nouveau, son nom fut inscrit sur la liste des émigrés et les scellés furent réapposés sur ses propriétés.

Une fallait plus songer à rentrer en France, tant que sa situation n'aurait pas été une fois encore régularisée. Elle demeurait sous le coup des rigueurs de la loi, et on sait quelles étaient ces rigueurs.

Tout ce qu'elle pouvait faire, était de soutenir sa maison de Paris en faisant passer tout ce qu'elle parvenait à se faire payer à l'étranger, sur les sommes considérables dont elle était créancière.

Ainsi, la maison de la rue de Richelieu paraissait résister plus ou moins, comme sembleraient le prouver ces lignes écrites par Martincourt à la comtesse Jules de Rochechouart le 17 août 1793 : « Les personnes qui tiennent le magasin de Mlle Bertin ont oublié, lorsque

(1) Collection de M. J. Doucet. Dossiers Rose Bertin, n° ITS^'i

VOUS y êtes venue, de vous parler d'un mémoire montant à 1.561 livres 2 sols... (1) ». Ah ! comme les personnes qui tenaient le magasin de Mlle Berlin devaient être peu occupées, alors que déjà la plupart des maisons de luxe, et des magasins de modes par conséquent, étaient fermés.

Une anglaise, Hélène-Maria Williams, a bien caractérisé l'état d'âme des femmes de cette époque, état d'âme qui explique le marasme du commerce des choses relatives à la toilette.

(( Les Françaises, dit-elle, chérissent autant la gloire de leur pays que les femmes des autres nations ; et si nos Anglaises se décorèrent de robes à la Duncan, de rubans au prince d'Orange, en l'honneur de valeureux chefs, celles-ci portoient des bonnets à la Belle Poule, à la Grenade, à la d'Estaing, à la Fayette, même au compte rendu par >I. Necker ; témoignage non équivoque de leur sentiment pour les héros et les hommes d'État de leur nation. Il est vrai que, depuis le nouveau régime, les parures qui y faisoient allusion n'ont pas été de mode ; mais la Bévolution s'est présentée à leurs yeux comme un événement dont la réussite était douteuse, et les suites à craindre; la République, qui en a été le résultat, a souvent eu un aspect sévère et menaçant, qui a porté l'effroi chez les hommes ; pouvonsnous donc être surpris que mon sexe ait repoussé ses embrassemens fraternels (2) ? »

Quelques clientes venaient encore, de loin en loin,

(1) Collection de M. J. Doucel. Dossier 609.

(2) Aperçu de l'Etat des mœurs dans la République française vers la fin du dix-huitième siècle, par H. M. Williams.

252 rosi: BERTIN

faire des achats modestes. La maison livrait par exemple, le 25 avril 1793 à Mme d'Epréménil un chapeau de mariée de 3 livres. Quelle ironie ! Après avoir habillé de brocart, de soie et de pierreries toute la noblesse de Versailles et de l'Europe, ne plus accueillir que des visiteuses, qui n'étaient cependant pas les premières venues, et n'être réduit à ne leur vendre que de pauvres petits chapeaux de mariées à un prix dont les dames des halles auraient fait fi !

En somme, la maison n'existait guère plus que pour permettre à Martincourt de liquider la situation.

Peu de temps après Texécution du Roi, la Commune de Paris, par application de la loi du 12 août 1792, réglait les fournitures faites au Temple pendant les quatre derniers mois de 1792. Les factures précédemment présentées par Rose Rertin qui avait été avisée d'avoir à les déposer au Temple, factures dont nous avons déjà parlé, font partie d'un dossier conservé aux Archives nationales (1).

On y trouve, tout d'abord, un état dont voici la teneur :

« Loi DU 12 AOUT 1792.

Elal des sommes à payer aux ci-après pour dépenses relatives au service de la Tour du Temple.

Savoir :

aux Citoyens : \. s. d.

Berlin (citoyenne), Marchande de modes. . 602 » »

Bosquet, M"-^ Tailleur 4.427 5 7

Boulanger-Blet, M*^ Epicier 300 » »

Destrumel, vitrier 600 » »

(1) Archives Nat., FS 1311. Signature du 7 avril 1793.

Durand tils, serrurier 1.445 12 »

Gatineau, charbonnier 305 » »

Giot, cordonnier 48 » »

Laboullée, M'' parfumeur 144 17 »

Lefebvre et Thoret, M'Mingers 1.392 » »

Le Roy, M'' fruitier 680 » »

Mulard, Rôtisseur 960 11 »

Pazzy, M"^'^ Tailleur 1^4. » »

Piquet, portier de l'Ecurie de la garde à cheval 109 4 »

Rassé, ci-dev' chef de la Cuisine bouche pour

19 jours de gages

Simon, blanchisseur

WolQ, cordonnier

Somme à payer 8.553 2 7

Au nom de la République

Commissaires, etc.

Faites payer, conformément aux arrêtés du Conseil général de la Commune de Paris des 18 novembre 1792, 10 janvier et !i mars dernier aux dénommés au présent état, la somme de 8.553 livres 2 sols 7 deniers pour ce qui revient à chacun d'eux, en raison d'ouvrages et fournitures par eux faites pour le service de la Tour du Temple pendant les ù derniers mois 1792, lesdits 8.553-2-7 imputables sur les 500.000 livres ordonnées par la loi du 12 août 1792 pour les dépenses du ci-devant Roi et de sa famille.

Fait à Paris le 7 avril 1793, l'an II de la République. »

Cet état est suivi d'un autre état pour fournitures faites pendant les deux premiers mois de 1793 ; mais Boulanger, Gatineau, Le Roy et Mulard sont seuls à y figurer.

Le même dossier comprend, en outre, l'arrêté suivant :

Commune de Paris

Le II mars 1793, Tan 11 de la République française une et indivisible.

Extrait des registres des délibérations du Conseil général

Le Conseil général, après avoir entendu le rapport de la commission chargée de l'examen des comptes du Temple,

Arrête qu'il sera payé par le Ministre de l'Intérieur sur les cinq cent mille livres décrétées pour Tcntretien de la famille de Louis Capet, au citoyen [sic) Bertin marchand, la somme de six cent deux livres pour solde des mémoires cy joints et qui y resteront annexés.

Pour fournitures en aoust 602 1.

Signé : Pache, Maire, Président.

Pour extrait conforme à l'original.

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