La marche à l'amour
3 exemplaires sur papier de Chine (N*» i à 3); 5 exemplaires sur papier du Japon (N"' 4 à 8) ; 3o exemplaires sur papier de Hollande (N"' 9 'à 38).
LA
La signature du courrier était terminée. Trélaurier venait de faire appeler son fondé de pouvoir, et, allumant un cigare, il se chauffait les pieds, assis au coin de la large cheminée de son cabinet, dont les fenêtres s'ouvraient sur les jardins de la rue La Fayette. La journée avait été bonne pour le banquier. Une opéralion très délicate, consistant en la conversion des Bons Arméniens, faite pour le compte du gouvernement turc, avait pleinement réussi. Le prestige de la maison Trélaurier, une fois de plus, s'était affirmé dans le monde des affaires, et les Bourses de Paris, de Londres et de Berlin avaient favorisé le mouvement de hausse nécessaire à la réussite de son entreprise. Les ordres de province étaient arrivés par paquets. Le téléphone et le télégraphe n'avaient pas
chômé depuis le matin. Et Trélaurier, las, mais satisfait, poussait vers le plafond des ronds de fumée bleue , en pensant avec béatitude qu'il était un homme heureux.
Tout ne lui avait-il pas réussi dans la vie? Son père, agent de change, lui avait laissé une belle fortune qu'il avait décuplée en s'associant avec Vassard et Mainguet, les grands banquiers genevois, fondateurs de la Banque d'Émission, à la tête de laquelle il restait seul en nom, universellement considéré, et apportant, à toute combinaison financière à laquelle il s'intéressait, l'avantage de sa compétence et l'éclat de sa probité. A trente-huit ans, lorsque les premiers cheveux gris apparaissaient à ses tempes, n'avait- il pas eu la bonne fortune de rencontrer cette ravissante A nnine, dont il avait fait sa femme, et qui ajoutait à sa grande situation mondaine cette fleur d'élégance et ce rayonnement de beauté , objet d'admiration pour ses amis et d'envie pour ses rivaux.
Tous ses goûts se trouvaient ainsi contentés par la grâce et le dilettantisme de sa jeune femme. Elle avait su lui faire l'intérieur le plus brillant, l'intimité la mieux choisie, réunissant d ans sa maison les artistes et les mondains dignes d'attirer l'at tention par leur talent ou de retenir la sympathie par leur agrément. Aux jours de fêtes, elle recevait l'élite de la société, avec une allure de grande dame, et, pourtant, elle avait été élevée très simplement dans un milieu très rigoriste; mais c'était une Parisienne de naissance, venue au jour pour tout comprendre
sans effort, tout séduire sans apprêt, et partout triompher.
Aux yeux de Trélaurier, elle avait tous les mérites, hormis celui de ne lui avoir pas donné encore d'héritier. Mais il n'avait que quarante ans, bon pied, bon œil, pas de goutte, ni de neurasthénie, ayant toujours vécu dans la sobriété et le travail. Il y avait, certes, delà ressource. Et il ne désespérait pas. C'était un des maris les plus respectés de Paris, où la médisance s'exerce si facilement. Il avait cette rare fortune d'avoir une femme charmante et de passer pour l'avoir à lui tout seul. Annine riait volontiers, mais avec mesure, était accueillante avec affabilité, mais elle montrait un tact et une sûreté remarquables. La belle M"»® Roche, la plus mauvaise dent de Paris, n'avait pas trouvé à mordre sur cette réputation impeccable, et s'en était vengée en prophétisant :
— Cette petite Trélaurier n'a pas d'intrigues. Ce qui ne veut pas dire qu'elle n'aura pas d'amant. Et si un jour elle en prend un, gare à son mari. Elle est de celles qui ne fêlent pas les vitres, mais qui les cassent, pour mieux sauter par la fenêtre.
Trélaurier, à qui on s'était empressé de rapporter la chose, en avait souri :
— C'est déjà bien que le présent soit assuré. Attendons l'avenir. Si les vitres sont menacées jamais... eh bien ! je tâcherai de me faire vitrier pour les raccommoder.
En attendant, il était tranquille, confiant, jouissait des succès de sa femme, et poussait avec ardeur la
prospérité de sa maison de banque, en pensant que tout l'argent qu'il gagnait était pour Annine.
Le fondé de pouvoir entra. C'était un gros homme roux, nommé Vernaut, ayant fait toute sa carrière avec Trélaurier, dont il avait été le camarade chez Trélaurier père, et qu'il tutoyait en l'appelant Félix.
— Eh bien! Où en ôtes-vous? demanda le banquier.
— Nous en sommes à passer la nuit, tout simplement. Le personnel est sur les dents; mais il ne lâchera pas, parce que rien ne stimule comme le succès. Et dans les bureaux on sait que ça marche...
— C'est une affaire de gratification...
— Naturellement. Ils te connaissent: ils s'y attendent. Et ils l'auront. Mais ils seraient insuffisants à dépouilleretàclassertoute la correspondance arrivée ce soir. J'ai fait enrôler des extras du ministère des Finances. Bref, je réponds de tout.
— Parfait ! As-tu besoin de moi ?
— Pas le moins du monde. Je ne resterai pas moimême. Après dîner, je viendrai faire un tour dans les bureaux, parce que cela m'intéresse. Mais je pourrais aller à mon mardi de la Comédie-Française, si je voulais. Nos chefs de service sont à leur poste et le fonctionnement est assuré...
— Voilà la première grosse opération internationale que nods faisons. Et elle est réussie.
— Ce ne sera pas la dernière, tu peux en être sûr... Les gouvernements ne seront pas longs à s'apercevoir de l'avantage qu'ils auront à passer par nos bureaux. ..
^^.'W- *.' Jf KUiïl 1,-^ C.
Nous aurons réalisé, pour le compte du Padischah, diverses économies qui vont se traduire par vingtcinq millions de bénéfice... Et nou^ n'y perdons pas!
— Tu peux le dire ! Mais on n'a graissé la patte à personne... Aussi la presse financière a hurlé !
— Résultat?
— Aucun résultat. Financière ou autre, il n'y a, avec la presse, qu'une seule tactique à suivre : la considérer comme nulle et non avenue. Elle n'a d'importance que par la peur que l'on s'en fait. Seulement pour se payer ce luxe-là, il faut être net et n'avoir rien à craindre. C'est notre cas.
— Oui, mon vieux Félix, c'est notre cas. Je ne sais pas très bien ce que cela rapporte d'être une canaille. Mais je peux calculer ce que cela vaut d'être un honnête homme.
— Je l'ai toujours cru. Et, à ce compte-là, explique-moi pourquoi il y a tant de gredins.
— Ah! c'est que le fond de la nature humaine est la canaillerie et que, pour devenir honnête, il faut faire un effort. Mais il n'y a que le premier qui coûte. Il est vrai que c'est devant ce premier-là que tant de gens s'arrêtent tout de suite.
Trélaurier jeta son cigare à demi consumé dans le feu et se mit à rire :
— Dis donc, Vernaut, si on demandait à quelqu'un : Que croyez-vous que fait en ce moment Trélaurier avec son fondé de pouvoir?
— Bien certainement il ne répondrait pas : de la
philosophie. Viens-tu faire un tour dans les bureaux, avant de t'en aller?
— Certainement. C'est toujours un coup d'œil agréable , pour un chef de maison , de voir tout le monde affairé...
Trélaurier sortit par la porte soigneusement matelassée donnant dans l'antichambre particulière où attendaient les visiteurs qui avaient spécialement affaire à lui. Un huissier à chaîne en faisait le service, avec une allure ministérielle. Il était habituellement assis devant un grand bureau de chêne, où se trouvaient un encrier de cuivre, des plumes, un buvard, et des papiers de diverses formes. Au moment où Trélaurier et Vernaut entrèrent, l'antichambre était occupée par l'huissier et par un homme d'apparence modeste et d'âge incertain. Son chapeau sur les genoux, un parapluie entre les jambes, il penchait la tête sur sa poitrine, et paraissait méditer profondément, ou dormir. Au bruit que fit la porte en s'ouvrant, l'huissier se dressa sur ses jambes, et le visiteur releva le front. Sa figure jaune et creuse s'anima d'une rougeur; il fit un geste de satisfaction, et ses lèvres remuèrent, comme s'il disait : enfin ! Trélaurier s'avançait vers lui :
— Est-ce à moi, monsieur, que vous désirez parler, dit le banquier, avec sa bonne grâce habituelle.
— Oui, monsieur, c'est à vous, répondit d'une voix grinçante, et avec un aigre regard, le visiteur.
— Est-ce qu'il y a longtemps que vous attendez?
— Plus de deux heures ! déclara d'un ton bougon
l'homme, que la politesse deTrélaurier paraissait enhardir.
— Excusez-moi, monsieur : nous sommes très occupés, plus occupés encore que d'habitude, aujourd'hui...
— C'est ce que m'a dit votre garçon de bureau, en m'invitant à repasser... Mais je n'ai pas le loisir de remettre... Vous non plus, du reste...
— Moi? répliqua Trélaurier étonné. Que signifie ceci? Nous avons donc des intérêts communs?
— Plus que vous ne pouvez croire. Mais ce n'est pas en public, et dans votre antichambre que je puis m'expliquer. Recevez-moi. Vous ne regretterez ni votre temps, ni votre condescendance.
— Soit! Entrez donc, monsieur.
Le banquier ouvrit la porte de son client, fit passer son étrange interlocuteur devant lui, et, s'adressant à Vernaut :
— Si je n'ai pas le temps de te voir tout à l'heure, à ce soir.
— A ce soir, dit Vernaut.
Et il rentra dans les bureaux, par la porte opposée à celle du cabinet de Trélaurier. En face de l'inconnu, qu'il avait fait asseoir, le banquier, installé à son grand bureau Louis XIV, attendait avec curiosité.
— Monsieur, commença le visiteur, je me nomme Prosper Linguet, je suis propriétaire d'une maison située Boulevard Poissonnière. J'ai fait ma fortune, une petite fortune, dans les cols et cravates, rue du
Sentier, à l'enseigne de la Belle Française. J'ai soixante ans, je suis faible de corps, et j'ai à me venger d'un homme jeune, vigoureux et redoutable. C'est pourquoi je suis venu vous trouver.
— Monsieur, vous m'étonnez extrêmement, dit Trélaurier.
— Je ne fais que commencer, fit M. Linguet. Attendez la suite. Je suis resté veuf, il y a quinze ans, avec une petite fille de neuf ans, jolie comme les amours et que j'adorais. Après la perte de ma femme, je serais certainement mort de chagrin si je n'avais eu à élever ma Rosine. J'ai vécu pour elle, j'ai travaillé pour l'enrichir. Elle a été pour moi l'unique intérêt de la vie.
— Mais, monsieur, intervint Trélaurier, de plus ne plus surpris de ces confidences, et commençant à se demander s'il n'avait pas affaire à un fou, je ne me rends pas un compte très net du rapport .qui existe entre ce qui vous concerne et ce qui peut m'intéresser.
— Le rapport est très étroit. D'un seul coup je vais vous le faire apparaître. Ma fillC; il y a dix-huit mois, a été enlevée par un jeune homme qui est de vos connaissances intimes : le vicomte André de Preigne...
Trélaurier eut un geste de surprise apitoyée :
— Croyez, monsieur, que je vous plains de tout mon cœur, car vous devez être bien malheureux... Mais vous avez commencé par me dire que vous vouliez vous venger d'un homme jeune, vigoureux et
redoutable qui est, je le sais maintenant, le vicomte de Preigne, que je connais parfaitement, en effet, et vous avez ajouté que c'était pourquoi vous veniez me trouver. Avez- vous donc supposé que je me ferais l'agent de vos rancunes?..
— J'en suis sûr.
— Monsieur, vous vous méprenez singulièrement sur mon caractère et sur mes intentions, dit Trélaurier avec une hautaine froideur. Si je puis compatir à vos infortunes, je ne me vois aucunement qualifié pour les venger...
— Les miennes, non! grinça M. Linguet avec un amer sourire, mais les vôtres ?
A ces mots, un flot de sang monta au visage du banquier. Il se dressa brusquement sur ses pieds, et saisissant le bras de son débile visiteur, il le secoua avec force :
— Monsieur, prenez garde à ce que vous avancez! Si vous êtes en état de démence, je vous ferai arrêter et enfermer! Mais s'il y a une apparence de vérité dans ce que vous venez de dire...
Il pâlit, tant l'émotion qui s'emparait de lui était violente. Il crispa ses poings et fit un vague geste de menace.
— Ah ! vous voilà tel que je rêvais de vous trouver! s'écria M. Linguet, avec un regard de triomphe. Oui, votre colère me réjouit le cœur...
— Mais quel monstre êtes-vous donc? s'écria Trélaurier.
— Monsieur, je ne suis pas un monstre, dit le petit
homme en reprenant son sang-froid, je suis un père désespéré à qui on a pris sa fille...
— Mais, moi, moi? interrogea désespérément Trélaurier.
M. Linguet fixa sur le banquier ses yeux dorés par le fiel, et avec une fureur concentrée :
— Vous, monsieur, vous êtes aussi malheureux que moi. Seulement, c'est votre femme qu'on va vous prendre !
Trélaurier redevint, en un instant, maître de lui, comme si l'annonce du danger lui eut rendu toute la puissance de ses facultés. 11 se rassit, examina celui qui venait délibérément de lui porter un pareil coup et, sans s'attarder à récriminer, marchant droit au but en homme pratique :
— Vous avez des preuves de ce que vous venez de me déclarer?
— Sans cela, me serais-je hasardé à vous avertir? C'est la solidarité humaine, monsieur, qui m'amène, aujourd'hui, chez vous. Si on en avait fait autant pour •moi, je n'aurais pas laissé commettre la faute...
— N'essayez pas de justifier votre action, interrom pit rudement Trélaurier. Votre dénonciation est une infamie ! Mais telle qu'elle est, je l'accepte et suis décidé à en tirer parti. Je me fais donc votre complice . Mais malheur à vous, si vous m'avez abusé ! .. . Voyon s, expliquez-vous. Vous dites qu'on cherche à me prendre ma femme. On, si je vous ai bien compris , serait le vicomte André de Preigne.. .
— Oui, monsieur, le joli vicomte, le séduisant An-
dré, le prestigieux de Preigne, ricana M. Linguet, la coqueluche de la dame de cœur... Mais aussi la victime de la dame de pique 1 Et c'est là que commence ma revanche ! Car il n'a pas que des triomphes à son actif, ce ravissant vainqueur des femmes, et le jeu lui est moins propice que l'amour ! Je crois bien qu'il est très amoureux de M"* Trélaurier. .. Mais je le crois aussi passionnément épris de votre caisse... Il a des besoins formidables et ne sait comment les satisfaire... Vous ferez bien d'ouvrir les deux yeux, l'un pour la femme, l'autre pour l'argent !
— Eh! que m'importe l'argent! cria le banquier avec violence.
— Oui! Vous êtes très riche! Vous donneriez une grosse somme très volontiers pour vous débarrasser du personnage qui vous gène... Eh bien! mais c'est une solution qui s'offre pour vous. Donnez-lui le choix entre une belle liasse de billets de banque et sa conquête. . . Qui sait ! Il est capable de ne pas hésiter!
Les dernières paroles de M, Linguet avaient, en un instant, remis, devant les yeux de Trélaurier, la situation du vicomte de Preigne. Il revoyait le jeune homme, si brillant, menant un train de millionnaire, sans fortune acquise, et passant dans le monde pour vivre sur une grosse bourse de jeu. C'était le prince de la mode, le modèle de toute la jeunesse mondaine, ses gilets s'imposaient, ses redingotes s'adoptaient sans discussion. Il habitait un charmant hôtel dans l'avenue d'Antin et y donnait des fêtes très courues,
qui se terminaient régulièrement, après souper, par un baccara enragé qui retenait hommes et femmes jusqu'à l'heure du petit déjeuner, dans la clarté implacable du jour levant.
Apparenté, par sa mère, aux plus illustres familles d'Allemagne, il avait la blonde moustache d'un Fritz d'outre-Rhin, et tenait des Preigne, rudes chasseurs de Guyenne, la vivacité et l'éclat du caractère méridional. Il avait eu. des bonnes fortunes fameuses et une chanteuse s'était empoisonnée pour ses beaux yeux. Ce qui contribuait à le rendre intéressant, c'était le contraste entre son tempérament frénétique et la douceur de ses manières. Il parlait avec une grâce molle et comme fatiguée, mais sa vigueur était inlassable, et on l'avait vu passer des nuits et des jours au jeu, engagé dans de formidables parties, sans que la fatigue parût avoir prise sur lui.
A le voir, avec ses cheveux de blé mûr, son regard bleu et sa bouche tendre, on eût dit une jeune fille habillée en garçon. Mais il avait vu se tordre dans les convulsions d'une agonie horrible la jeune Cécile Vernier, dévorée par l'arsenic, sans qu'une larme mouillât ses beaux yeux. Il était féroce sous les apparences de la bonté. Ceux qui le connaissaient bien disaient de lui : C'est un homme d'un autre âge. Il eût dû vivre au temps des Borgia. Il aurait de ces seigneurs vaillants, subtils et jouisseurs, toutes les roueries et toutes les audaces. Il est perdu au milieu de la civilisation moderne, qui met des bornes au caprice et un frein à la violence. A quoi son héroïsme peut- il
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s'employer? A des duels sans conséquences autres que de légères blessures? Que peut se proposer comme but son astuce? La séduction de femmes qui ne demandent qu'à se perdre. Quels bénéfices sont offerts à son entreprise? Les .gains problématiques de parties de cartes au cercle! Quelle misère! Ce beau, intrépide et aventureux garçon, venu au monde pour ne connaître que la loi du bon plaisir, marcher sur l'iiumanité en riant à dents blanches, et verser l'or et le sang pour sa fantaisie et pour sa gloire, est réduit à un principal sur la falote jeunesse, sans idées, sans passions, presque sans vices. Et ce magnifique modèle de condottiere se rapetisse, de par la médiocrité contemporaine, aux proportions étriquées d'un simple viveur. Mais combien redoutable!
Durant que Trélaurier se perdait dans sa méditation douloureuse, M. Linguet, tout à sa haine, continuait à exposer son affaire, sans même se préoccuper de savoir s'il était écouté. 11 avait mis le fer dans la plaie. Devant lui, Trélaurier avait frémi de douleur et crié de colère. Il ne se préoccupait plus que de développer ses griefs contre le bel André. Et il y soulageait son cœur :
— Le misérable, monsieur, poursuivit-il, avait loué dans ma maison un appartement à l'entresol, qu'il avait meublé délicieusement. Un jour, le tapissier m'invita à y entrer pourvoir quel luxe déployait mon locataire... C'était à n'y pas croire! Et, dès ce jour-là, j'eus des soupçons sur ce qui devait se passer dans cet appartement... On ne met pas tant de satins sur
li LES BATAILLES DE LA VIE.
lesbergères, tant de velours sur les canapés, des tapis si épais et tant de coussins de soie partout, lorsqu'on veut habiter bourgeoisement. Il y avait anguille sous roche ! Ah ! J'ai un concierge qui est un homme très sûr, très vigilant, quoique respectueux des secrets des locataires, comme de juste! Je l'avais prévenu, mis en garde... 11 aurait découvert facilement le pot aux roses, mais le vicomte ne se cachait seulement pas... Il recevait-là des femmes, monsieur, et plusieurs à la fois, vous entendez! Je ne sais quelles orgies se faisaient là-dedans, mais on y dînait quelquefois, et c'étaient des bombances ! Et des camarades venaient, dans la soirée, retrouver les dames . Il y y avait, quelquefois, dix voitures de cercle à la porte ! Mais pas de bruit dans la maison, par exemple... Une tenue dans les escaliers ! On reconnaissait là les gens bien élevés. Il n'y aurait pas eu moyen de se douter de ce qui se passait, sans les garçons de chez Rey, qui apportaient les plats du dîner. Puis, un beau jour, changement à vue... Le vicomte se mit avenir seul dans l'après-midi, et ne reçut plus qu'une dame voilée, très grande, toujours vêtue de noir, et que mon concierge finit, en la suivant, par connaître. C'était la marquise de Courgiron...
— Ah! fit Trélaurier, que ce nom avait frappé.
— Oui, monsieur, une des plus jolies femmes de Paris, et qu'il a ruinée, paraît-il, jusqu'à son dernier centime... Elle l'attendait souvent des heures, dans l'entresol. Et il lafaisait droguer, que c'était indécent! Ma fille, ma petite Rosine, s'en indignait!
— Votre fille était au courant?. . . dit avec amertume Trélaurier.
— Mon Dieu, monsieur, vous savez ce que c'est que les enfants... C'est curieux... Ma petite Rosine était toujours à la maison. Elle voyait tout ce qui s'y passait. Etpuis elle m'entendait causer. Etdame, elle était fine. Elle avait fini par comprendre. Alors moi, pour la fortifier dans l'honnêteté, je lui disais : « Ta vois 1 Voilà où cela mène de faire le mal. » Et elle s'apitoyait sur le sort de la pauvre dame en noir, et elle blâmait sévèrement le vicomte. Elle paraissaitle haïr : «Croistu? Il a encore fait attendre cette pauvre femme pendant trois heures, tantôt ! Faut-il qu'un homme ait peu de cœur ! Mais comment est-il? Je ne l'ai jamais vu. Il grimpe si vite l'escalier. »Un soir, elle médit: «Je l'ai rencontré aujourd'hui, en sortant. Il arrivait, toujours très pressé, comme d'habitude. Il s'est rangé poliment dans l'escalier pour me laisser passer, et il a souri. C'est un blond ! « Par la suite, elle ne me parla plus jamais de lui. J'aurai dû me méfier. Mais j'avais une telle confiance en ma Rosine ! Et puis aller croire que ce jeune homme, qui avait toutes les femmes qu'il voulait, dans la haute société, irait s'occuper d'une pauvre petite fille de la bourgeoisie, comme mon enfant? Et cela était, pourtant, monsieur; ce bandit avait remarqué ma Rosine. Il l'avait trouvée jolie... Oh! elle l'était, et plus que ces mijaurées qui venaient faire les cent coups dans l'appartement, et même que sa fameuse marquise... Il s'en était bien aperçu ! Ah ! pourquoi ai-je loué à ce misérable ! C'est
mon concierge qui avait fait cette affaire-là, ébloui par quarante francs de denier à Dieu. Il savait bien, pourtant, que je ne voulais pour locataires que des gens paisibles étranges. Mais, n'est-ce pas? l'attrait des profils! Je l'ai flanqué à la porte, cet idiot! Mais il était bien temps! Le mal était fait! Ma fille avait suivi le vicomte, et moi j'étais tout seul, dans mon logis abandonné, devenant fou à chercher ce que ma pauvre petite avait pu devenir. Car elle était partie sans me laisser un mot, sans emporter ses vêtements, pas une chemise, pas un mouchoir, rien! J'aurais pu la croire écrasée par un tramway, assassinée dans un coin, noyée dans la rivière! Que sais-je? Je l'ai poursuivie dans tout le quartier, demandant de porte en porte de ses nouvelles. J'ai été à la Préfecture, à la Morgue, chez les agents de renseignements. C'est l'un d'eux, un ancien mouchard, qui m'a éclairé le p remier. Ma fille était à Lugano, en Suisse, avec M. de Preigne... Oui, monsieur, ma petite Rosine, affolée par cet infâme, avait quitté la maison paternelle, et courait les routes à l'étranger.
Il s'arrêta, poussa un sourd gémissement, et des larmes coulèrentsur sa figure jaunie par la souffrance. Trélaurier, oubliant presque ses misères au spectacle de cette douleur qui s'abandonnait ingénument sous ses yeux, se hasarda à demander :
— Et l'avez-vous retrouvée, cette malheureuse enfant?
— Oui, monsieur, après trois mois de poursuite à travers l'Italie, je la rejoignis à Padoue, dans un
LA MAUCIIE A L'AMOUR. 17
hôtel, OÙ le misérable qui me l'avait prise l'avait abandonnée, quand il avait été las d'elle. Je la revois encore dans sa chambre, assise prés delà fenêtre, si changée que je ne la reconnaissais qu'à peine, et rongée par le chagrin. En me voyant entrer, elle se leva toute droite, et sans un cri, sans une larme, sans une parole, elle tomba dans mes bras. Je la ramenai à Paris, monsieur, et six mois plus tard, je la conduisais au cimetière Montmartre, dans la tombe où l'attendait sa mère. Voilà ce que le vicomte André de Preigne m'a fait, monsieur. Je ne crois pas qu'il y ait un homme plus malheureux que moi sur la terre, car j'ai tout perdu, et je ne puis me venger du mal que j'ai souffert. Le séducteur de ma fille, quand j'ai été chez lui, pour lui demander compte de son infamie, m'a fait jeter dehors par ses domestiques. Je l'ai attendu à la porte de son hôtel avec un revolver pour le tuer. Le commissaire de police m'a mandé à son bureau et m'a menacé de me faire arrêter et conduire au dépôt et, qui sait? peut-être dans une maison de fous, si je ne prenais pas l'engagement de me tenir tranquille. J'ai donc été réduitàmâcher mahaine, jusqu'au jour où la surveillance incessante que j'exerce sur mon ennemi m'a révélé les entreprises qu'il a commencées contre votre honneur. Vous, monsieur, vous êtes encore jeune, vous êtes solide, brave sans doute, en tout cas riche. Vous pouvez donc vous défendre,ou, en fin de compte, vous venger.Je viensdonc vous prévenir. Il est temps de vous émouvoir. 11 y a trois semaines que la campagne galante est com-
mencée, et la bataille décisive est proche. M""^ Trélaurier est allée hier, à trois heures, avenue d'Antin, chez le vicomte...
— Vous mentez! cria le mari, frémissant de douleur.
— Je ne mens pas, dit Linguet avec une insoucieuse fermeté. Elle est restée une demi-heure. Assez pour se compromettre, pas assez, sans doute, pour se perdre... Il n'y a donc pas à hésiter, si vous voulez agir... Tirez-vous bien le pistolet? Provoquez alors le vicomte et logez-moi donc une balle dans le ventre à ce gaillard-là !
Trélaurier s'était repris. Il rougit de faire montre de son angoisse devant cet étranger. Il voulut lui donner le change, ne pas rester exposé à sa pitié.
— Vous vous méprenez absolument sur les rapports qui peuvent exister entre M"^ Trélaurier et le vicomte. Je suis mieux informé que vous ne le croyez, et la présence de ma femme avenue d'Antin n'a rien d'extraordinaire... J'étais chez le vicomte quand elle y est venue...
— Vous? s'écria Linguet dont les yeux jaunes étincelèrent.
— Oui, moi, répéta Trélaurier, qui rougit en mentant pour la seconde fois. Si vous étiez resté plus longtemps à guetter, vous m'auriez vu sortir à mon tour. Il s'agit, sachez-le, pour votre édiflcation et la justification de ceux que vous soupçonnez, d'une association charitable...
— Pfuit ! siffla Linguet avec un hochement de tête.
Vous voulez m'en donner à garder. Vous êtes dans votre droit.Je n'ai rienà vous reprocher. Chacun prend sa situation comme il lui plaît, Si vous avez du goût pour le ménage à trois, libre à vous !
— Ah çà, monsieur, en voilà assez, cria Trélaurier en pâlissant de rage.Je vous écoute, depuis une heure, avec une patience qui m'étonne moi-même. Je ne continuerai pas. Je ne sais de quoi vous venez vous mêler. Le rôle que vous jouez en tout ceci est assez laid. Et ladélation, même quand on l'exerce contre unennemi, est un procédé qui disqualifie son homme.
— Fort bien ! monsieur, je vous entends ! Mais ce que vous me dites là m'importe peu. Je ne tiens pas à votre estime; je ne tiens qu'à ma vengeance. Je vous ai prévenu. Vous ferez ce qu'il vous plaira. Mais ne croyez pas que je vais me tenir tranquille en sortant de chez vous et que cette fin de non recevoir termine mon rôle, laid ou beau. Que non pas ! Le vicomte de Preigne est mon ennemi. Il m'appartient . Je ne vis que pour lui faire du mal. C'est la rancune qui me soutient. Sans elle, je serais déjà allé retrou ver ma femme et ma fille. Je n'ai plus aucun intérêt sur la terre, si ce n'est de faire tomber dans la boue et dans le sang le brillant André et de le piétiner avant qu'il ne meure, en lui criant : Bandit, c'est moi qui t'ai abattu, et qui t'outrage, et qui te frappe, entends-tu, sens-tu? C'est le misérable petit bourgeois dont tu as ri, que tu as méprisé, bafoué, qui a le talon sur ta belle figure, sale coquin, misérable suborneur, infâme assassin! Et j'y arriverai, monsieur, celane peut pas
manquer. C'est écrit dans le livre de la Providence. Il n'y a.pas d'autre fin possible pour un tel scélérat, Et moi je le suivrai pas à pas, pour assister à ce délicieux spectacle. J'espérais que vous me le procureriez. Vous paraissez n'y pas être décidé. C'est votre affaire. Alors ce sera un autre mari, à moins que ce ne soit la cagnotte, car j'ai deux cordes à mon arc : l'amour et le jeu! Et si le vicomte ne périt pas par l'un, il crèvera de l'autre! Excusez-moi donc, monsieur. J'ai bien l'honneur de vous saluer !
Il s'inclina devant Trélaurier pensif, et déjà se dirigeait vers la porte, lorsque le banquier l'arrêta d'un geste.
— Je ne voudrais pas que vous sortissiez d'ici, monsieur, en emportant de moi un mauvais souvenir, ditil. Vous êtes venu pour m'obliger. Je ne l'oublie pas et je vous en remercie.
— Bah! je n'ai que faire de vos remerciements, puisque je n'ai pas votre confiance. Vous pouviez m'utiliser pour votre service, car rien ne m'aurait rebuté pour ruiner les plans de M. de Preigne. Vous faites de la dignité. Vous ne songez qu'à sauvegarder votre amour-propre. Et pendant ce temps-là, l'autre marche. Et il va vite, vous pouvez m'en croire. Vous regretterez votre aveuglement. Espérons pour vous qu'il ne sera pas trop tard ! Votre serviteur, monsieur, de tout mon cœur.
Trélaurier, glacé et tremblant,regarda sortir le petit homme au teint bilieux, sans essayer, cette fois, de le retenir. Il resta un instant immobile au milieu de son
cabinet, le front penché, le visage contracté, ne se contraignant plus, maintenant qu'il était seul. Puis il alla se rasseoir à son bureau et se prit la tète entre les mains. Quoi ! Annine, qu'il avait quittée le matin à dix heures, si riante, si gaie, toute rose dans son peignoir brodé, chantant à sa toilette comme un oiseau, en peignant ses beaux cheveux noirs, elle, avoir une intrigue, sans que rien dans son attitude, dans ses paroles, dans ses gestes, ait pu la trahir? Alors, à qui se fier désormais, si la faute pouvait avoir ces airs d'innocence, et le mensonge cette ingénuité du sourire et cette clarté du regard ? Certes, il avait trop l'expérience de la vie pour se fier aux apparences, et il savait les femmes bien expertes en roueries. Mais Annine! 11 eut un retour de colère et se dit : « Oh ! parbleu, c'est toujours la même histoire. Onse croit privilégié. Pourquoi Annine serait-elle plus sûre et meilleure qu'une autre? Est-ce ma confiance qui me mettra à l'abri du danger? Et, parce que je croirai à la vertu de ma femme, lui donnerai-je un brevet d'infaillibilité? Je suis un niais. Il faut juger autrement que sur des apparences, surveiller, me renseigner et plus ma tranquillité fut grande, plus rigoureusement m'informer, enquêter...
Il soupira douloureusement, ses mains se froissêrentl'une contre l'autre. Il murmura :
— Mon Dieu! quelle brusque chute, en plein bonheur J'en suis là, moi, à soupçonner ma femme, à me déchirer le cœur pour découvrir contre elle des indices de culpabilité, quand je devrais avoir une
confiance aveugle, sous peine de lui infliger le plus humiliant des affronts ! Et cependant fermer les yeux, ce serait de la folie! Oui, de la lâcheté! Mais depuis trois ans que je suis marié, et queM.dePreigne vient chez moi, comme tant d'autres, dans l'intimité, jamais rien dans sa manière d'être n'a pu laisser croire qu'il s'occupât d'Annine. Jamais, il ne s'est départi d'un ton de galanterie enjoué, ayant même des airs de camaraderie. Ah ! malheureux! Je prends masécurité pour une preuve! Mais c'est justement ma sécurité qui doit me mettre en défiance. De ce que je n'ai rien vu, est-ce une raison pour qu'il n'y ait rien eu? Mais, comment? Pourquoi?
Pour la seconde fois, la haute, svelte, élégante et blonde figure du vicomte s'évoqua devant lui. N'étaitce pas un beau fils, créé pour l'amour, et où trouver un plus parfait amant? Jusqu'à ses mauvaises mœurs avouées, sa dureté bien connue avec ses maîtresses, qui devaient être un puissant attrait pour une audacieuse. N'était-ce pas tentant de réduire ce vainqueur, d'attacher ce volage, de torturer ce bourreau? Ah! Quelle gloire, encore plus précieuse pour être ignorée ! Et la brune Annine n'avait-elle pu former le dessein délicieux de se faire aimer de ce blond André? Couple exquis, si bien appareillé, et fait pour les joies délirantes de la volupté. Par un mirage atroce, ils apparurent enlacés à Trélaurier,dans une étreinte passionnée et suprême. Il lui sembla les voir frémir et les entendre crier. Il poussa un affreux soupir et se frappa le visage avec ses poings crispés afin de chas-
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ser l'odieuse vision. Mais elle le poursuivait malgré sa volonté, et il revoyait Annine dans les bras d'André, non plus riante et légère, mais grave et ardente, comme s'efforçant de jouir d'une ivresse défendue et qu'elle essayait de retenir, sachant bien qu'elle devait lui échapper.
A ce moment précis, ce que lui avait ditM.Linguet des exigences d'argent que le vicomte manifestait à ses maîtresses, lui revint à l'esprit. Il savait que la marquise de Courgiron s'était ruinée. De mauvais bruits avaient alors couru sur la part que le beau de Preigne avait eue dans la déconfiture. Mais M""^ de Courgiron était joueuse, et la Bourse et Monte-Carlo avaient eu une part de ses dépouilles. André, ou le trente et quarante? Les deux, répondaient les gens bien informés. Et Trélaurier était du nombre. Il savait que la marquise avait payé de grosses diCTérences pour des opérations faites en commun avec le vicomte sur les mines d'or. Il pensa : « Annine est certes assez belle pour qu'il l'ait désirée. Mais elle dispose de sommes importantes, puisqu'elle a un compte ouvert dans ma maison, et que son crédit n'est pas limité. » Aussi prompte que la pensée, sa main toucha le bouton du téléphone qui reliait son cabinet aux bureaux de la banque.
— Allô ! Envoyez-moi M. Chalgrin, avec le livre des comptes particuliers...
Il étancha avec son mouchoir la sueur qui perlait à son front. Une angoisse lui serrait le cœur. Quelle révélation lui réservait l'examen du compte d'An-
nine? Sa dépense, assez élevée en temps ordinaire, car la jeune femme était très élégante et se plaisait à faire honneur à son mari, avait-elle augmenté dans de grandes proportions? Les livres allaient-ils livrer à Trélaurier la preuve des habituelles manœuvres reprochées avec tant d'àpreté à l'amant sans scrupules? Un pas glissa, une main discrète tourna le bouton de la porte et, au lieu de l'employé demandé, ce futVernaut qui parut, un registre sous le bras.
— Toi! s'écria Trélaurier, avec une sorte de joie dans sa détresse. Tu étais encore là?
— Oui, dit le fondé de pouvoir en jetant sur son patron un regard surpris. J'allais partir, quand j'ai entendu Chalgrin demander les comptes particuliers pour toi... Cela m'a étonné... Et comme il était très occupé à vérifier des bordereaux, je suis venu à sa place. Qu'est-ce qu'il y a?
— Rien! Je veux seulement vérifier un chiffre... La main tremblante,Trélaurier avait pris le livre. 11
l'ouvrit à la lettre M et, d'un doigt expert, feuilleta les pages. Là se trouvait la rubrique « comptes de Madame ». D'un coup d'œil, le mari parcourut la colonne du débit, et après des chiffres concernant les paiements des lingères, modistes, couturières, joailliers, il tomba sur une somme sans indication spéciale : « Remis à Madame cent cinquante mille francs » . Un nuage passa devant les yeux de Trélaurier. Il dut faire un effort pour vérifier la date : 23 février. C'était l'avant- veille. Il referma brusquement le registre, se renversa sur le dossier de son fauteuil et, sans souci
LA MARCHE A L'AMOUR. 2o
de laprésence de Vernaut, il songea. Annine avait pris, deux jours auparavant, cent cinquante mille francs 1 Pourquoi? Jamais elle ne demandait d'argent. Tou jours elle se bornait à faire présenter les factures de ses fournisseurs à la caisse. Pour ses menues dépenses courantes, ses charités, ses libéralités, elle se contentait d'un présent en or, que Trélaurier s'amusait à lui faire aux étrennes : vingt mille francs, qui lui suffisaient largement et sur lesquels, presque chaque année, elle avait un reliquat quand arrivait la fin de décembre. Et soudainement elle se trouvait avoir besoinde cent cinquante mille francs. Pourquoi faire ? La contraction des traits du mari se fit si violente et l'anxiété de son regard était si douloureuse que Vernaut ne put se retenir de demander de nouveau :
— Voyons, Félix, qu'est-ce que tu as ? Trélaurier, cette fois, n'eut pas la force de garder
le silence. Il dit:
— Toi qui vas beaucoup au cercle, et devant qui nos camarades parlent librement, n'as-tu rien entendu raconter sur mon compte ?
— Et quoi donc?
— Je te le demande I
— Mais, qu'est-ce que cela signifie? Sur quoi? A propos de quoi? Voyons, ne fais pas le mystérieux avec moi, sur le dévouement de qui tu peux compter sans réserve. Tu es bouleversé! Et pour que tu t'occupes d'autre chose que de tes affaires, en un moment pareil, il faut que ce soit bien sérieux!...
— C'est très sérieux !
— De qui s'agit-il?
— De ma femme.
— M™^ Trélaurier? Qu'est-ce qui lui est arrivé ? Le banquier prit la main à son ami et la pressa.
Sort regard se fit plus affectueux. Un soupir de soulagement dégonfla sa poitrine, en constatant qu'aucun soupçon sur Annine ne venait à la pensée de Vernaut. Il demandait: Qu'est-ce qui lui est arrivé? Il craignait un accident, un malheur, une indisposition. Tout lui paraissait possible, excepté une faute. En tout cas, il ne savait rien, il n'avait rien entendu raconter. Donc rien n'était encore connu de ce que le petit monsieur Lingue tétait venu lui révéler. Etaitce même exact? Il se reprenait à en douter, malgré la précision des accusations et l'absence d'intérêt qu'avait l'accusateur à le tromper. Mais les cent cinquante mille francs? Gela, ce n'était pas erroné, inventé, chimérique. 11 avait encore le chiffre devant les yeux. Il lui suffirait de rouvrir le registre pour se convaincre à nouveau. Il poussa un gémissement:
— Ah! mon bon Vernaut, que je suis malheureux ! Imagine-toi que l'affreux homme qui m'attendait dans l'antichambre tout à l'heure, et que j'ai fait entrer, devant toi, venait m'apporter d'abominables accusations contre Annine.
— Quoi ! cria Vernaut, avec colère, contre tafemme ! Je pense que tu l'as, dès les premières paroles, jeté dehors, comme il le méritait !...
— Non! Je l'ai écouté avec étonnement d'abord; avec colère ensuite, et, après, avec désolation.
— Avec désolation? Tu le crois donc? Toi ! Trélaurier! Et d'une femme comme la tienne?
— Oui, s'écria le banquier, oui, n'est-ce pas ? Disle-moi encore. Cela te paraît impossible, comme à moi? Tu ne peux te faire à l'idée qu'Annine n'est plus une honnête femme, et qu'elle se rit de moi... Je n'arrive pas, tu m'entends, je ne me résigne pas aie croire, quoi que ce monstre m'ait pu dire, et quoi que j'aie à l'instant constaté moi-même...
— Où cela? Dans ce livre que tu as demandé?... Qu'y a-t-il donc ?
— Ah ! Rien qui soit de nature à me troubler si je n'étais pas travaillé par de si horribles soupçons... Annine a pris, avant-hier, une très forte somme, sans attribution spéciale. Cent cinquante mille francs.. .
— Eh ! Elle aura fait quelque coûteuse folie qu'elle n'aura pas voulu t'avouer, se réservant de te donner des explications, quand tu lui en parlerais, si tu lui en parlais, car elle te connaît bien, et sait que, pour toi, la question d'argent n'existe pas.
— Ah ! si tu pouvais dire vrai !
— Mais je dis vrai ! Cela est sûr ! Tu es fou d'en douter! Voyons, Félix, tu peux te fier à moi. Raconte ce qu'on t'a rapporté. Crache le venin dont ce scélérat t'a empoisonné... Cela te soulagera, d'abord, et puis nous aviserons ensuite, s'il y a lieu, à faire quelque chose... Ah ! ça, mon vieux, ne te laisse pas démonter comme ça! Tu me fais de la peine! Un homme de ton caractère ! Sacrebleu!
Trélaurier essuya du revers de sa main quelques
larmes qui coulaient sur sa joue et, un peu réconforté par la chaude affection de son ami d'enfance, il resta un moment immobile, muet, essayant de dominer son émotion. Enfin il put assurer sa voix, et répéter à Vernaut les fielleuses révélations du petit Linguet. Le fondé de pouvoir l'écoutait gravement, sans l'interrompre. Et, à mesure que le récit se développait, Trélaurier voyait, avec angoisse, les traits de son ami s'assombrir, comme si la certitude, si fortement repoussée par lui d'abord, s'imposait peu à peu à sa pensée. Il ne disait plus à Trélaurier : C'est faux. Il se laissait, d'instant en instant, gagner plus complètement par la crainte que ce ne fût vrai. Aux derniers mots, il eut cependant encore une révolte :
— Allons ! C'est de la folie ! Je le verrais que je ne me résoudrais pas à le croire possible !
— Tu n'affirmes plus, cependant, que cela n'est point vrai ! dit vivement Trélaurier.
Vernaut eut un mouvement d'impatience bourrue :
— Mon vieux, je veux en avoir le cœur net, et je l'aurai !
— Comment t'y prendras-tu?
— Ah! c'est bien simple ! Je vais surveiller M. de Preigne moi-même, et de la façon la plus étroite. Pour ce que tu ne peux pas faire, je vais me substituer à toi, et je te réponds qu'avant vingt-quatre heures nous serons fixés. Ce qui fait que tu es pris à l'improviste, c'est ta confiance absolue, et la liberté que tu as laissée aux prétendus coupables d'agir à
leur guise. Nous allons tracer un cordon de surveillance autour d'eux. J'ai sous la main tous les éléments nécessaires.... Aie confiance en ton vieil ami, et attends.
— Ah! je ne resterai pas inactif de mon côté. Tout n'est peut-être pas désespéré. Ce misérable homme, lui-même, avouait qu'il ne devait rien y avoir encore de décisif entre...
Il ne put se décider à dire : entre ma femme et le vicomte. 11 acheva sa phrase par un geste navrant. Vernaut lui posa la main sur l'épaule avec affection.
— Sois courageux, surtout impose à ton visage une impassibilité complète. Laisser deviner que tu soupçonnes ce qui se prépare serait peut-être hâter la solution. Quand lu interviendras, il faut que ce soit avec des preuves complètes, des arguments accablants et toutes les chances d'empêcher ta jeune femme, si elle a été imprudente, de devenir coupable. C'est une partie à jouer...
— J'aurai la force de tout tenter pour la gagner...
— Tu vas rentrer chez toi, comme si de rien n'était. Tu en avais le dessein, n'est-ce pas, avant de rencontrer le délateur ?
— Oui, nous devions, Annine et moi, passer la soirée chez M"" de Préjean...
— Dispense-toi d'y aller. Tu t'y trouverais certainement en présence de M . de Preigne, qui est le camarade de Saint-Yrieix, l'ami delà maitresse de la maison. Mais laisse ta femme libre de s'y rendre. J'irai voir ce qui s'y passera. Je commencerai à surveiller
le viconite. Je saurai très facilement ce qu'il fait. Je n'aurai pour cela qu'à m'attacher à St-Yrieix et à lui, en sortant de chez M""' de Préjean... Un mot imprudemment prononcé peut m'instruire. J'écouterai donc avec attention. S'il va au cercle, comme c'est son habitude, je l'y accompagne. Toi, de ton côté, sois aux aguets et pfêt à profiter de toutes les circonstances. Un incident très médiocre comme importance suffit quelquefois à empêcher des catastrophes. Les décisions humaines dépendent souvent de si peu de chose ! Une impression du moment, quelques paroles qui émeuvent, un pressentiment qui effraye. Le cœur et l'esprit sont si sensibles, aux heures graves, qu'il ne faut rien négliger^de ce qui peut les toucher.
Trélaurier hocha tristement la tête.
— Sije réussis à conserver Annine, ce sera une inestimable victoire. Mais, comme toutes les victoires, elle laissera derrière elle bien des tristesses et des douleurs. Mon honneur de mari sera sauf. Ma vie sociale sera intacte. Ma tendresse et ma confiance auront subi une atteinte irréparable . Quoi qu'il arrive, Vernaut, ce sera un désastre. Jamais, je ne retrouverai le calme dans lequel j'ai vécu depuis trois ans. Je m'y suis peut-être abandonné avec trop de complaisance. J'aurais dû m'occuper davantage de ma femme et me faire auprès d'elle une place plus large. J'ai espéré que mon ardeur au travail, la passion avec laquelle je m'efforçais de lui gagner une fortune plus grande, de lui assurer une situation plus brillante suffiraient à me la garder aimante et fidèle. J'ai
fait le rêve de tous les braves gens qui croient que les vertus modestes et solides peuvent tenir lieu des charmes de la jeunesse et de la beauté. J'ai dix-huit ans de plus que ma femme et je suis alourdi par la pratique des affaires. Comment aurais-je rivalisé avec le brillant, superbe et séduisant de Preigne ? Ne suis-je pas fou de l'espérer encore ! Il a ses beaux yeux, ses moustaches blondes, sa jolie tournure et sa grâce vicieuse. Qu'ai-je à lui opposer? Regarde-moi, Vernaut. Voilà un beau concurrent pour la fleur du chic parisien, le prince de l'élégance ! Un gros banquier de quarante ans, qui grisonne et qui ne sait pas parler d'amour! Comment pourrais-je l'emporter? Et si je ne l'emporte pas, que vais-je devenir?
— Ah ! il sera temps de te le demander, quand tu seras sûr de ta défaite ! Pour le moment, il s'agit de te débrouiller. Le pis qui puisse arriver, c'est que tes craintes se réalisent. Alors, tu aviseras aux résolutions suprêmes. Mais ne pense pas trop aux conséquences d'un malheur possible. Ne t'occupe que de le prévenir. Après? Eh bien ! nous en reparlerons. Je serai là pour t'aider, te conseiller, te consoler, mais d'abord, luttons. La partie n'est pas perdue. Elle commence.
— Oui, Vernaut, mais mon adversaire a la dame de cœur dans son jeu !
— Et, toi, tu as le valet de trèfle, qui veut dire argent, à ce que prétendent les cartomanciennes. Et c'est un drôle qui a sa valeur, surtout quand il s'agit du bel André de Preigne. Allons! Voilà qu'il
est septheures.Debout,retrouveton énergie et, pour te retremper, viens, dans tes bureaux, voir comment marchent nos affaires.
— Oui, tu as raison. Mes soucis personnels ne doivent pas me faire négliger les grands intérêts qui m'ont été confiés.
Il se leva et, accompagnant son fondé de pouvoir, sortit de son cabinet.
Lorsque M"' Annine de Saint- Yrieix avait été mise en présence de Félix Trélaurier, au château des Fondettes, qu'elle habitait avec une vieille tante, son impression avait été satisfaisante. Elle avait jugé que ce gros homme un peu trapu, aux cheveux drus et au teint clair, jouissait d'une bonne santé. En l'écoutant parler avec simplicité et candeur, elle avait eu l'impression qu'il possédait un bon caractère. Elle le savait très riche. Elle dit à son cousin Tristan de Sainl- Yrieix, qui était venu passer quelques jours auprès de sa grand'mère :
— M . Trélaurier est un bon garçon, qui paraît m'aimer et qui ne me déplaît pas. Je crois que je serai heureuse avec lui.
— Ma belle, déclara Tristan, c'est un choix de tout repos que tu vas faire là. Avec Trélaurier, c'est la tranquillité assurée, la fortune énorme. Il a certainement vingt millions à lui, et dans dix ans, il en aura cinq
fois autant, si ce n'est plus. Tu vas donc avoir tout ce qu'une femme peut souhaiter, excepté l'amour. Ne te cabre pas. Je n'ai nul dessein de te conter des gaudrioles. Mais je tiens à t'expliquer nettement la situation. Vois-tu, il n'y a pas que les satisfactions matérielles dans la vie, il y a aussi le bien-être moral. Les unes ne tiennent pas lieu de l'autre. Ceux qui te diront le contraire te tromperont. A moins d'avoir un tempérament de carafe frappée, il y a presque toujours, dans la vie des femmes, une heure où le sentiment se manifeste d'une façon plus ou moins impérieuse. Quand le sentiment s'accorde avec le devoir, c'est le bonheur absolu. Quand il entre en lutte avec la régularité des principes, va te promener, c'est la crise. Les crises, c'est comme la scarlatine, il y en a de graves ou de bénignes. Quand on s'en tire avec une fièvre passagère et de vagues malaises, ça va bien. Il n'y a pas de rechute, on sait à quoi s'en tenir. On se médicamente en conséquence. Mais quand on est pincé à fond... Ah! pauvre femme!
— Pardon, interrompit Annine, pourquoi ce cours de psychologie conjugale?
— Tout simplement pour arriver à ceci : qu'un mari comme Trélaurier a ses avantages, mais qu'il a aussi ses inconvénients, dont le moindre est de ne devoir pas inspirer la moindre tendresse à M"* de Saint-Yrieix, qui aura mis ainsi à la caisse d'épargne toutes ses facultés aimantes, pour les gaspilUer à la première occasion.
— Dis donc, Tristan, tu as une pauvre idée de moi.
si tu penses que je sois capable de me mal conduire, sous prétexte que mon mari ne m'aura pas ravagé le cœur par des ou ragans de passion ! Je ne sais pas si les sentiments vertigineux dont tu m'entretiens sont très répandus, mais je vois les femmes de notre monde vivre habituellement assez calmes, et quant à ma tante de Perceval, elle m'a dit un jour que la passion dans la vie était l'exception, et qu'en ce qui la concernait, quoique deux fois veuve, elle n'avait jamais su ce que c'était!
— Tiens! parbleu!
— Pourquoi, parbleu? Elle a été très jolie dans son temps, ta grand'mère. Il y a une miniature d'elle par M"" Herbelin, et le grand portrait de Ricard, qui la représentent délicieusement blonde et gracieuse. . .
— Eh bien! c'est qu'elle n'a jamais rencontré son type!
— En voilà une morale ! Alors toutes les femmes sont à la merci d'un type qu'elles rencontrent?
— Généralement, oui!
— Et toutes celles qui rencontrent leur type succombent?
— Pas toutes. Il y a des circonstances, des considérations qui s'y opposent. Mais tu peux hardiment croire que celles qui ont résisté, l'ont, à un moment donné, amèrement regretté !
— Moi, je croirais plutôt le contraire, et que ce sont celles qui ont cédé qui le regrettent.
— Eh bien! ma petite, avec des idées comme les tiennes, tu as raison d'épouser Trélaurier. Fasse le
ciel que lu aies beaucoup d'enfanls, et tout ira bien, dans le plus riche monde possible!
— Pourquoi es-tu aigre? Mon mariage avecM. Trélaurier paraît te déplaire.
— Pas du tout. J'aime beaucoup Félix, qui est, comme tu dis, un brave garçon. Mais j'avais rêvé autre chose pour toi.
— Ah! ton ami André de Preigne?... Oui, tu y reviens. Tu sais bien que ma tante de Perceval a poussé les hauts cris quand tu as parlé de lui. Il paraît que c'est un mauvais sujet.
— Parce qu'il est joli garçon!
— Qu'il a mangé toute la fortune que lui avait laissée sa mère...
— Tout le monde ne peut pas gagner de l'argent. Il faut bien qu'il y en ait qui le dépensent.
— Mais à des choses avouables... Le baccara, les courses, voyons... Et le reste !
— Ah ! Je vois qu'on t'en a dit long et que mon pauvre André a été sévèrement traité.
— Gomme il le mérite, paraît-il.
— Si tu le connaissais...
— Ah! je ne tiens pas à le connaître, si c'est le mauvais garçon que l'on m'a dépeint, et je pense même que tu ferais bien de te lier avec d'autres amis qu'un pareil viveur...
— Mais c'est de la haine ! Va, quand tu sauras réellement quel il est, tu reviendras de tes préventions... Mais il sera trop tard. Si tu avais épousé André, tu l'aurais remis dans le droit chemin, dont il est du
reste si peu sorti... Il n'a plus grande fortune, c'est vrai. Mais toi, tu es riche... Et vraiment aller verser encore ta fortune dans la caisse de Trélaurier, c'est du gâchage ! Trop ! trop ! Celui-là n'en avait vraiment pas besoin.
— Franchement,tu ne peux pas exiger que j'épouse ton ami, pour lui faire des rentes, et que je repousse M. Trélaurier, parce qu'il est millionnaire !
— Allons, tu seras M"® Trélaurier, tu seras reine, dans la finance... Tu reposeras sur des lingots d'or. Espérons même que tu y dormiras.
Félix Trélaurier, que son ami Tristan desservait si catégoriquement auprès de sa cousine, ne méritait pas un traitement si sévère. C'était un homme instruit, très bien élevé, naturellement généreux, et passionnémentépris d'art. Il se présentait bien, ayant l'habitude du monde, savait parler avec à propos, dire juste ce qu'il fallait, et se taire avec tact. Il occupait dans le monde des affaires une place importante, et consacrait son temps et ses efforts à défendre la fortune de nobles familles qui, sans son industrie, seraient tombées dans une gêne irrémédiable. Il avait, par là, mérité l'estime et la reconnaissance de gens très bien posés qui lui avaient ouvert les portes du meilleur monde. On le rencontrait dans des maisons dont l'accès n'était pas aisé même pour des gens à moitié nés. Et ce roturier avait des privilèges que les anoblis de Louis-Philippe ne parvenaient pas à obtenir, quoique comtes et barons. Il n'en tirait pas vanité, passait avec discré-
tion chez les marquises et les duchesses, donnait d'utiles conseils, en échange d'une tasse de thé et d'un petit gâteau, et invitait, par contre, les maris, les pères et les fils dans une chasse splendide qu'il avait en Sologne, et où on faisait des tableaux de six cents pièces pendant quatre mois de l'année. C'était là qu'il traitait des grandes affaires, avec ses confrères de la haute banque, et avec de puissants financiers étrangers. Le château de la Varenne-en-Tilloy avait vu passer dans sa salle des chasses bien des personnages de marque, depuis le romancier Jean Vernet, et Valançon, le célèbre peintre, jusqu'au prince d'Edimbourg et à Méhémet, frère du Sultan.
Avec tous ses convives, quel que fût leur rang ou leur importance, Trélaurier se montrait affable, sans forfanterie et sans embarras. Il plaisait par sa simplicité et sa franchise mêmes. Et puis il avait un air de santé et d'intelligence qui faisait bien augurer des rapports avec lui. Il était tout doucement parvenu à trente-huit ans sans se soucier du mariage, lorsque le hasard d'une contestation au sujet des limites avec des voisins de la Varenne l'avait conduit au château des Fondettes. Là, il avait été mis en présence de la vieille madame de Perceval et de sa nièce Annine. Il s'était aussitôt recommandé de sa camaraderie avec Tristan de Saint-Yriex, son collègue du cercle. Entré dans le salon de la douairière comme un adversaire, il en étaitsorti comme un ami, etaulieuderepartir pour Paris, le lendemain, ainsi qu'il se le proposait avant sa visite, il avait prolongé son séjour à la Varenne.
11 était retourné aux Fondettes sous prétexte de comparer des plans ayant trait au bornage, et de renseignements en confrontations, il en était venu à demander la main de M"* Annine de Saint- Yrieix. 11 en était tombé amoureux fou. Son premier soin avait été de mander à la Varenne son fondé de pouvoir et son ami Vernaut, afin de lui donner des instructions sur les affaires en cours, mais en réalité pour lui faire voir Annine. Celui-ci, vieux garçon déterminé, avait accepté avec joie l'idée que son patron allait se marier. Dès le premier soir, après avoir été présenté à M"« de Saint-Yrieix :
— Tu as joliment raison de te décider à faire un établissement ! C'était pitié de laisser sans héritier une maison comme la tienne. Tu parvenais, l'an prochain, juste à la limite où il est raisonnable d'abandonner la vie de garçon. Grâce à Dieu, nous allons donc avoir une femme, et une charmante femme, dans la maison !
— N'est-ce pas qu'elle est adorable?
— Ah ! C'est un diamant ! Elle a tout pour elle : la beauté, la bonté, la grâce, tout !
— Eh ! Dis donc, tu vas me rendre jaloux!
— Il faut t'y attendre.
— Mon cher Vernaut, que tu me fais de plaisir, en approuvant ainsi mon choix ! Tu sais quelle confiance j'ai en ton jugement. Je le considère comme infaillible. As-tu bien causé avec M"^ de Saint-Yrieix? L'astu très attentivement observée ?
— Un diamant, je te dis ! Elle n'a pas un défaut.
C'est la simplicité et la droiture même. Tu peux te flatter d'avoirune chance 1 Cette jeune femme-lànous fera honneur, vois-tu ! Quand tu recevras chez toi, enfin, au lieu d'aller tout le temps chez les autres, la maison sera fièrement représentée ! Ah ! Tout cela est bien! Et avec quelle satisfaction nous allons travailler pour enrichir cette belle madame Trélaurier ! Ils exultaient ainsi tous les deux, le fiancé et son ami, presque aussi heureux l'un que l'autre, et Vernaut s'enorgueillissait de la conquête d'Annine comme s'il l'avait faite lui-même et pour son compte. Le fondé de pouvoir rentra à Paris avec les instructions de son patron, pour faire mettre en état l'hôtel de la rue Rembrandt que Trélaurier habitait en garçon, et qu'il fallait meubler à neuf. Pendant ce temps-là, le bon Félix s'était installé à la Varenne, et passait sa vie aux Fondettes.
— Mais vos affaires ne vous tiennent donc pas plus étroitement à l'attache? demanda Annine curieusement à Trélaurier, en le voyant rester auprès d'elle sans paraître se douter qu'il eût une maison de banque à Paris. Est-ce en mon honneur, et pour une courte période, ou sera-ce toujours ainsi?
— Ce sera tant qu'il vous plaira. Voyez-vous, j'ai là-bas Vernaut, qui est un autre moi-même, et sur lequel je puis me reposer sans le moindre souci. Y a-t-il une difficulté? Le téléphone marche. Mais moi je puis rester ici, tant qu'il vous plaira.
— C'est précieux d'avoir un collaborateur pareil !
— Ah! mais Vernaut est un homme de premier
ordre. 11 a toujours eu dans ma maison — il dit même : notre maison — une influence considérable. C'est l'homme du bureau. On le trouve toujours là, comme un bon chien de garde.
— Il vous est très attaché?
— Nous ne nous sommes jamais quittés. Depuis trente ans, nous vivons l'un près de l'autre. Dès notre entrée au collège, nous avons été amis. Il ne faut pas vous figurer que Vernaut soit un subalterne, une espèce d'employé. Il est intéressé dans mes affaires, et il a une très grosse fortune. Si je vous disais que Vernaut a cinq ou six millions à lui, je n'exagérerais pas, et s'il n'est pas plus riche, cela tient à son peu d'ambition. Il n'a pas de besoins. C'est la simplicité etl'ordre même. Je suis sûr que Vernaut ne dépense pas cent mille francs par an...
— Mais, cent mille francs, n'est-ce pas une très grosse somme?
— Pour un homme tel que Vernaut, qui est dans les affaires, ce n'est rien ! Mais il est charitable et généreux...11 donne beaucoup... Etpuis il aune passion: celle des livres, et il ne sait pas se refuser un bel exemplaire original, avec une reliure de l'époque. Il a dans son cabinet 1 ous les grands auteurs du xvii^ et du xvm^ siècle, en éditions princeps, avec des ex-libris royaux ou princiers... Et des gravures, et des estampes!... Il vous montrera ses collections avec orgueil, et vous le rendrez bien heureux si vous lui en parlez...
— Je m'empresserai de le faire...
— Il vous aime déjà... Ce sera alors de l'idolâtrie!
Il fut bientôt clair pour Annine qu'en épousant Trélaurier, elle faisait un mariage des mille et une nuits, et que son cousin Tristan ne l'avait pas trompée en lui disant qu'elle aurait là un mari de tout repos. Ce Félix, qui parlait des cent mille francs, auxquels il évaluait la dépense de Vernaut, comme d'une bagatelle, et qui faisait venir pour sa fiancée, afin qu'elle choisît, des bijoux de reine, s'annonçait homme de goût raffiné et de haut luxe. 11 expliqua à Annine que, depuis dix ans, il achetait dans les grandes ventes les plus beauxmeubles anciens, lesplus précieuses tapisseries, et qu'il avait, au second étage de son hôtel, tout un magasin d'objets splendides qu'il conservait pourlejourouilenauraitremploi.ee jour était venu, et il se préparait à remplacer l'arrangement ancien de son habitation par une appropriation à laquelle il priait sa fiancée de bien vouloir prendre part :
— Vous me direz votre opinion, car il faut que vous vous plaisiez chez vous, et je veux tout arranger à votre convenance. 11 suffira d'une journée passée à Paris avec madame votre tante, pour régler toutes ces questions avec le tapissier.. . Le plus gros sera ainsi fait. Et quand vous serez installée, vous verrez alors à faire placer dans les appartements ce qui vous paraîtra digne de votre attention... Dans ce garde-meubles du second étage, il y a de tout : des statues, des tableaux, des porcelaines, des glaces, des bibelots de tout genre... Vous ferez un choix... On enverra à l'hôtel Drouot ce qui ne vous plaira pas, et, au fur et à mesure des occasions, on complétera...
I Annine, très intéressée par toutes ces communica- I tions, n'eut plus de cesse que sa tante de Perceval ne l'eût conduite à Paris, pour visiter son hôtel, ses meubles, et ses objets d'art. Ce fut là queVernaut se manifesta dans toute sa compétence d'homme renseigné. Il apparut clairement que c'était lui qui avait déniché toutes les spendeurs que collectionnait Trélaurier. Il expliqua l'origine du beau meuble de salon Louis XIV, brodé, pour M^MeMaintenon, par les élèves de Saint-Cyr, et qui avait une valeur à la fois artistique et historique. Il fît admirer un délicieux mobilier Louis XVI, en tapisseriedes Gobelins, qui venait de la princesse de Lamballe. Il mit en évidence des appliques de Caffiéri, des consoles de Riesener, ornées de bronzes dorés, des glaces à cadres sculptés d'une pureté exquise. Il fit passer à Annine enchantée et à Trélaurier ravi la revue de tous leurs trésors. Dans les salons de réception, la précieuse série des tapisseries indiennes, d'après Coypel, était déjà présentée. Dans la salle de billard, c'était la suite des Don Quichotte en Beauvais. Un boudoir, pour Annine, était tendu en étoffes de Chine anciennes, à broderies féeriques, sur fond rose pâle, montrant des étangs, des ponts, des pagodes, et des flamants volant dans un ciel clair. Chaque pièce avait son style particulier, son ameublement approprié, et représentait, en même temps qu'une recherche charmante, une valeur inestimable.
Mais ce qui plut davantage à Annine, ce fut un frais et joli jardin, qui s'étendait derrière l'hôtel, relié aux
propriétés voisines par d'autres jardins, et qui présentait un espace verdoyant, sain et pur, qui reposait exquisément les yeux et dilatait le cœur. Arrêtée sur le perron qui descendait vers le parterre fleuri, elle se sentit heureuse. De tout ce qui était devant elle : ces plantes brillantes et embaumées, cette verdure peuplée d'oiseaux, se dégageait une impression de calme et de douceur. De tout ce qui était derrière elle : cette riche, somptueuse et vaste maison, émanait une sensation de luxe et de grandeur. Elle se détourna pour regarder Trélaurier, qui se tenait près d'elle, et avec un sourire de reconnaissance, elle lui tendit la main. Il comprit qu'elle se donnait, qu'elle était vraiment à lui. Et les lèvres tremblantes d'émotion, voulant exprimer sa joie, il ne sut que baiser les doigts frais et blancs qu'il pressait entre les siens. Vernaut assistait, rayonnant, à ces accordailles définitives. Il faillit remercier Annine, de la joie qu'elle causait à Trélaurier. Il sut faire comprendre à la jeune fille qu'elle n'épousait pas que Félix, mais qu'elle allait lui appartenir aussi un peu, et qu'il se proposait d'être pour elle une manière de secrétaire non rétribué, si ce n'est en sourires et en gentillesses, mais d'un dévouement à toute épreuve.
Du reste, dès le principe, cette charmante Annine pritle parti de se laisser combler. Elle s'était très aisément mise à la hauteur de la situation, et s'adaptait à la richesse et au grand train de Trélaurier, comme si elle n'avait jamais fait que cela, toute sa vie. Sortie du couvent. depuis un an, ne connaissant rien du
monde, uniquement instruite par sa tante de Perceval, douairière très intelligente, il est vrai, et ayant vécu au milieu des fêtes du second Empire, cette petite fille se montrait en passe de devenir une femme très capable de soutenir le poids des millions de Trélaurier sans fléchir. Elle avait de naissance une qualité précieuse relie savait se bien tenir dans toutes les situations où elle se trouvait, parlait avec le ton juste, et donnait l'impression, par ses manières, d'une haute distinction.
Ce fut par ces dons naturels qu'elle s'imposa, à son entrée dans le monde. Reçue, comme son mari, dans les milieux les plus rigoristes et les plus fermés, elle y fut, dès le premier instant, comme chez elle. Les vieilles femmes renommées par leur impertinence essayèrent vainement, en manière de passe-temps, de l'intimider ; elles la trouvèrent imperturbable, avec une grâce aisée, modeste, et en même temps fière, qui plut beaucoup. On expliqua cette attitude par sa naissance.
— Après tout, vous savez, elle a beau n'être que la femme d'un banquier, c'est une Saint- Yrieix ! Et les Saint- Yrieix sont de très bon sang poitevin... Il y avait un Saint -Yrieix à Bourges près de Charles VII... Et Trélaurier est un homme parfait... Il a encore remis sur pied les de Nocart qui s'enfonçaient... C'est la providence du parti !
Annine se conduisait,'en tous cas, plus en Saint- Yrieix qu'en Trélaurier. Elle portait fortpeu de bijoux, elle qui possédait un écrin sans pareil. Ses toilettes,
du meilleur faiseur, étaient toujours d'une riche simplicité. Elle ne se distinguait que par sa beauté. Mais il ne dépendait pas d'elle de l'amoindrir. Le mariage l'avait développée d'une façon triomphante. Elle offrait à l'admiration des hommes, et à la jalousie des femmes, une tête de Diane brune, aux yeux brûlants, voilés par des paupières bistrées, une bouche aux lèvres rouges, de petites oreilles nacrées et délicates, encadrées de boucles brillantes comme le jais, un teint d'une pâleur dorée, et, quand elle souriait, des dents d'une blancheur éclatante qui éclairaient toute la physionomie et lui donnaient un caractère de jeunesse et de naïveté. Elle n'était pas de grande taille, mais bien prise, svelte, et richement développée des épaules et de la poitrine. En somme, une des plus jolies femmes de Paris, et dans cette appréciation, il n'y avait pas une discordance.
Dès son entrée dans le monde, et produisant l'effet sensationnel qui était immanquable, elle avait attiré tous les jolis jeunes gens pour qui l'amour est la seule occupation de l'existence. Elle fut l'objet des désirs de tout ce que Paris comptait alors de professionnels de la galanterie. Tous ceux qui se sont faits de l'adultère une spécialité essayèrent leurs charmes sur elle. Ils en furent pour leur peine. Dès l'abord, Trélaurier, un peu inquiet de cette mobilisation de séductions, de cette levée de plastrons blancs, de cet étalage de moustaches blondes, brunes et même grises, car les vieux beaux s'échauffèrent comme les jeunes, se rassura promptement en constatant
l'admirable et d«^licieuse indifférence avec laquelle sa femme accueillait toutes ces tentatives déshonnêtes. Elle ne décourageait pas un poursuivant, ' s'amusait de tous, et trouvait moyen de leur faire comprendre qu'ayant résisté à de pareils champions, elle serait à jamais invincible. Cela les consolait, et dûment calmés, ils devenaient ses amis et ceux de Trélaurier.
Elle eut ainsi, au bout de peu de temps, la maison la plus agréable de Paris. Chacun de ses soupirants, et ils étaient l'élite des cercles aristocratiques, venait chez elle sans arrière-pensée, pour le plaisir de la voir et de se sentir cordialement accueilli par sa bonne poignée dp main et son gracieux sourire. Les artistes y coudoyaient les gens du monde, et c'était, certains soirs, comme une annexe de l'Institut. On y faisait de la musique excellente, on y jouait délicieusement la comédie. Et le prince de Galles, avant qu'il montât sur le trône, y venait avec plaisir.
C'est un beau soir, un an après le mariage, que le vicomte de Preigne fit son apparition chez Trélaurier, amené par Tristan de Saint- Yrieix. Jamais le bel André n'avait rien su des projets que son ami avait un instant conçus à son endroit. Saint-Yrieix, voyant Annine bien décidée à épouser Trélaurier, s'était tenu pour battu. De plus le vicomte, à cette époque même, s'était toqué d'une très charmante pensionnaire de la Comédie-Française, que le théâtre Michel venait d'engager pour la saison de Saint-Péterscourg, et qui avait pris son vol vers la Russie. André n'avait donc
aucun soupçon du lien mystérieux qui existait déjà entre lui et Annine. Il revenait du pays des glaces, débarrassé de sa cabotine, qui lui avait été soufflée par un officier des gardes, le prince Brébianof, mais lesté d'un gros sac gagné en quelques soirées dernières au Cercle de la Noblesse.
Annine reçut avec curiosité le blackboulé sans le savoir, et lui fit le même accueil qu'à tous ses congénères. De Preigne, frappé par la beauté de la jeune femme, risqua quelques œillades pour tâter le terrain, quelques propos chaleureux pour essayer un assaut brusqué. Il rencontra l'incompréhension la plus parfaite de ses desseins, et une indifférence si nettement exprimée qu'il n'insista pas. L'escarmouche se termina avec la même tranquillité qu'une revue, et André, convaincu qu'il n'y avait rien à faire, passa à d'autres exercices. Annine fut satisfaite de se voir dégagée de galanteries qui lui déplaisaient tout particulièrement, à cause de ses arrière-pensées, et sut gré au jeune homme de ne plus s'occuper d'elle. 11 est probable que, s'il avait insisté, elle l'aurait pris en grippe. Se tenant à l'écart, il lui devint sympathique. Elle s'habitua à le considérer, au fond d'ellemême, comme une sorte de victime. Il fut l'homme qui aurait pu être aimé d'elle. Et un lien secret l'attacha toujours à lui.
Ce fut l'époque à laquelle André se livra le plus inconsidérément aux folies qui contribuèrent à lui constituer une si exécrable réputation. Lancé dans un petit cercle de femmes du monde, qui avaient été bap-
tisées : les « frasqueuses » par la malignité publique, il fut le grand favori de toutes ces belles entre deux âges, riches fêtardes, se souciant peu du qu'en dirat-on, et laissées libres de se conduire à leur guise par des maris qui s'amusaient de leur côté. Elles se le passèrent de cœur en cœur, comme un galant de choix, et un soir qu'elles étaient réunies autour de la table de l'une d'elles pour un joyeux repas, il arriva que le beau vicomte se donna le plaisir de les tutoyer toutes les unes devant les autres, ayant été l'amant de toute la société. Émerveillées par cette rencontre, elles firent une ovation à leur commun vainqueur, ouvrirent séance tenante une souscription et lui donnèrent, comme souvenir, un admirable tigre, en argent, de Barye, avec cette devise : «Nulle proie ne lui a échappé I »
Ce fut le début scandaleux de sa gloire. Les demoiselles du demi-monde, émoustillées par ses triomphes, voulurent le connaître, mais il se refusa à quitter son terrain de chasse. Il dit avec nonchalance :
— Les grues m'ennuient. Je n'ai pas besoin de me déranger pour elles. Je n'accepterais pas leur argent : il est trop salement gagné. Alors qu'est-ce qu'elles pourraient faire pour moi que les femmes du monde ne fassent?
Ce jeune sultan de vingt- six ans, blond et rose comme une jeune fille, avec ses jolis yeux bleus et sa taille de guêpe, était le plus hardi forban que la terre eût jamais porté. S'il n'était pas né vicomte, avec des ressources, et dans un milieu aristocratique,
il avait tout pour devenir chef de brigands. Il était avide et féroce, sans le moindre scrupule, et aussi dénué de principes qu'un anarchiste. Dans sa sphère, il se comportait comme les pires « terreurs » des barrières, et la crainte du pistolet et de l'épée était sa manière d'imposer sa personnalité aux camarades du club, à qui il gagnait leur argent, prenait leurs femmes, et disait des impertinences, avec un aplomb et un calme déconcertants. Octave Régnault, le grand psychologue, qui l'avait rencontré dans diverses maisons, parlait de lui en ces termes :
— C'est le tempérament de Schinderhannes, dans un corps de diplomate. Il est parfaitement distingué, correct, « smart» , et «copurchic » dans ses allures. Ses pensées sont formidables et ses actions monstrueuses. Mais qui donc oserait le lui dire? Il a commis, à ma connaissance, dans l'ordre moral, des crimes qui suffiraient à disqualifier chacun de nous, à lui rendre la vie impossible dans le monde même le plus mêlé, et chacun lui fait fête. Il a établi son prestige à force d'audace, et fondé sa sécurité sur la lâcheté humaine. Je le considère comme invulnérable.
C'était l'époque où, ruinant la marquise de Courgiron, il flétrissait et tuait la pauvre petite Linguet, pour ne parler que de ce qui fut connu de son atroce conduite. Mais il était tellement redouté pour son insolence de langage et son adresse aux armes, que personne n'osait lui rompre en visière. Il est à constater que jamais, du reste, les femmes ne lui marchandèrent leur appui, et qu'aux plus affreuses médisances
sur son compte elles opposèrent les louanges les plus ardentes. Il y eut donc autour du vicomte de Preigne le double courant d'hostilité et d'admiration qui est nécessaire pour constituer les légendes et couronner les gloires. Dans ce conflit d'opinions , les gens im- ' partiauxnepouvaientsérieusement pas se débrouiller et dégager une appréciation nette. On dut fatalement se ranger dans un camp ou dans l'autre, être pour ou contre de Preigne. Mais que le héros de ces polémiques fût encensé ou flétri, il n'en était pas moins mis en évidence, et son rayonnement, qu'il fût céleste ou diabolique, avait des airs d'auréole. C'était une des curiosités du monde parisien. Pendant qu'il tournait ainsi au demi -dieu, André s'était forcément tenu à l'écart d'Annine. Il fréquentait dans des sociétés qui n'étaient pas précisément celles où Trélaurier conduisait sa femme. Tristan, lui-même, malgré sa naïve admiration pour le vicomte, s'était un peu détourné de la voie où celui-ci marchait comme un Bacchus conquérant, suivi de nymphes couronnées de pampres, et mêlant l'ivresse à l'amour.
Saint-Yrieix n'était pas de ces dévorants qui ne connaissent pas les limites de leur entrain et de leur énergie. Il avait des goûts plus modérés et craignait la fatigue. Il était né très las. Sa liaison avec la charmante M""' de Préjean, une globe-irotler endiablée, avait achevé la déroute de son activité. Il passaitune moitié de l'année à se reposer des éreintements de l'autre moitié. Il était toujours sous le coup d'une expédition en Norwège, pour voir le soleil de minuit,
OU d'un embarquement pour remonter le Nil jusqu'à la quatrième cataracte. 11 s'en tirait avec l'automobilisme, et avait dérivé toutes les ardeurs de M'^^de Préjean vers la pratique du soixante à l'heure. Pendant qu'elle conduisait sa Panhardde trente chevaux, lui, assis auprès d'elle, se reposait. C'était toujours ça de pris. 11 alliait ainsi la paresse à la locomotion. Mais il avouait qu'il y avait cependant des jours d'été où la poussière des routes,sous un soleil de flamme, n'était pa s suave à avaler. Il avait donc, à la faveur de ce sport, un peu délaissé le vicomte, livré à la frénésie de ses plaisirs. Et la franchise l'avait même un soir conduit à dire à Annine:
— C'est égal, c'est toi qui avais raison de vouloir épouser Trélaurier, et tu as fait la bonne affaire. Ce malheureux de Preigne, que je te recommandais, a tourné tout de travers, et Dieu sait où tu en serais avec lui, si tu avais eu moins de clairvoyance.
Annine ne répondit pas. Mais intérieurement elle fut très choquée de s'entendre dire qu'elle avait fait une bonne affaire, et elle eut l'immédiate envie de savoir ce que devenait le monstre qui avait failli la dévorer. Ce sphynx qu'elle avait évité et dont elle entendait dire àla fois tant de bien et tant de mal, piquait sa curiosité. Il lui semblait difficile qu'un homme fût décrié et loué avec une pareille ardeur sans qu'il y eût un'peu d'injustice ou d'exagération. Elle se sentait si sûre d'elle qu'affronter le vicomte de Preigne ne pouvait l'inquiéter d'aucune manière. Elle en avait rencontré bien d'autres qui avaient eu la prétention
de se faire bien venir et qui s'en étaient allés bredouilles. L'habitude de la victoireidonne de la témérité. Annine se jugeait inattaquable et elle était prête à jouer avec le feu. Ce fut chez M"® de Préjean, un soir à cinq heures, qu'elle se trouva lace à face avec le vicomte. Elle était assise dans le salon et causait avec son amie, pendant que Tristan, Valançon et le général Brillier faisaient un bridge dans la loggia qui domine le hall. Sans être annoncé, en intime, marchant d'un pas léger sur les tapis épais, André parut dans l'encadrement de la large baie qui donne accès dans le petit salon. Il sourit, s'inclina devant M™^ de Préjean, baisa délicatement lamain qu'elle lui tendait et, tirant une chaise légère, il s'assit d'un air modeste auprès des deux femmes :
— Qu'est-ce qui vous prend de venir chez moi, vicomte? dit M""* de Préjean. Il y a au moins un an que cela ne vous est arrivé,
— Rien de surprenant, répondit-il d'une voix douce, vous n'y êtes jamais. Tristan m'a annoncé dimanche, aux courses, que vous étiez réinstallée. Aussi, vous voyez, me voilà!
— Allons! Vous aurez une petite tarte pour la peine... Tendez le bras et offrez l'assiette à M""^ Trélaurier, vous aurez le droit de vous servir ensuite...
Il se leva, fit gentiment les honneurs du lunch aux deux femmes, et mangea de bel appétit des gâteaux avec elles, servit des verres de muscat et mérita de s'entendre dire :
— Vous faites très bien la dînette, on ne vous croirait pas aussi dépravé qu'on le prétend...
Il répliqua gaîment :
— C'est pour mieux tromper les gens !
— Le fait est, bon apôtre, qu'à vous voir on vous donnerait le bon Dieu sans confession!
Il se mit à rire. Et ce fut le rire frais et naïf d'un enfant. Annine le regardait avec étonnement. Quoi c'était là ce vampire qui prenait la vie des femmes qui l'aimaient, ce spadassin qui tuait les rivaux assez hardis pour l'affronter ! Elle ne voyait devant elle qu'un charmant jeune homme, à la taille fine, aux gestes discrets, aux paroles mesurées, et doué de la plus avenante figure. Un bandeau blond coupait son front, avec une grâce innocente. Ses longues moustaches pendantes encadraient des joues blanches et roses comme celles d'une fille de seize ans, et ses yeux d'un gris bleu ombragés de longs cils noirs avaient un charme mélancolique qui donnait à sa physionomie une douceur ravissante. Il se tenait là, entre elles deux, sage comme un collégien en sortie, paraissant prendre un plaisir complet à leurs papotages et faisant sa partie avec tact et bonne grâce, en ajoutant un trait aux histoires qu'elles contaient. Une heure se passa ainsi, sans qu' Annine eût la notion du temps, et six heures sonnaient qu'elle croyait être chez son amie depuis un court moment. Elle se leva avec prestesse :
— Ah! mon Dieu! mais je m'oublie! Déjà si tard, et j'ai vingt personnes à dîner...
— Dont je suis, ma chère... Attendez donc encore un peu.
— Non ! non ! Il faut que je fasse deux courses avant de rentrer..,
— C'est ce mauvais sujet-là qui vous a fait oublier l'heure, dit M™^ de Préjean... Avouez qu'il vaut mieux que sa réputation...
André soupira, fit la moue et dit en riant :
— Ah ! le beau mérite ! Elle est si exécrable !
— Il y en a bien les trois quarts d'usurpés, hein? dit M"*' de Préjean.
Il répliqua d'un ton tranquille :
— Mais non!
— Ne faites pas le fanfaron. Si vous étiez tel qu'on vous dépeint, pouvant être tel que vous venez de vous montrer, vous seriez un monstre d'hypocrisie !
— Je ne vaux pas cher, allez!
Il se tourna vers Annine qu'il salua avec une sorte d'humilité, et dit d'un air grave :
— Je ne l'ai jamais tant regretté qu'aujourd'hui, puisque madame peut partager votre opinion.
Puis laissant les deux femmes ensemble, il se dirigea vers la loggia où les joueurs poursuivaient leur partie. De cette entrevue Annine conserva l'impression que, sans conteste, le vicomte de Preigne était calomnié, qu'il savait faire la différence entre une honnête femme et une coquette, et que peut-être ce grand coupable pourrait être ramené au bien. Rien n'est plus redoutable pour un esprit généreux que le prosélytisme. Il conduit à toutes les exagérations.
favorise tous les excès. Ce qui se fait pour le bien devient, par cela seul, louable et légitime, fût-ce l'absurdité et l'irrégularité même. On n'imagine pas ce dont l'apostolat est capable pour réussir. La charité ou la religion étendent sur les compromissions leur céleste manteau, et sous cette livrée évangélique tout devient excusable. Cependant, les idées rédemptrices que, danssamansuétiide,Annines'étailforgées relativement à de Preigne eussent été de nul effet, si, dans le même moment, celui qu'elle rêvait de convertir ne s'était imaginé de la perdre. Avec sa froide et clairv-oyante habitude des femmes, André avait distingué le trouble que sa présence causait à M""^ Trélaurier. Annine ne s'était pas encore rendu compte de l'intérêt que lui inspirait le vicomte, que déjà celui-ci se disait :
— Voilà une petite femme, diablement jolie, qui me parait toute disposée à marcher!
Il eut l'habileté de ne pas paraître s'en douter. Un seul regard hardi, à cctie minute, un seul air avantageux, et c'était lait ûc lui pour toujours. Annine le comprenait, le jugeait, et se détournait avec horreur. Mais André n'était pas surfait; il méritait sa réputation, comme il avait eu l'audace de le dire devant Annine. Il excellait dans l'art de séduire les femmes. C'était instinctif chez lui. Il avait cette qualité des grands capitaines qui, à l'aspect d'un champ de bataille, voient du premier coup d'œil comment il faudra engager l'action, et sur quel point, pour remporter la victoire, devra porter l'effort capital. Tout
en mangeant des pâtisseries et en buvant du vin d'Espagne avec Annine, il l'observait, et ses yeux innocents aux longs cils ne perdaient pas un mouvement de la jeune femme. Il la connaissait, au bout d'une heure, comme s'il était son familier depuis de longues années.
Et en s'en allant il pensait : « Cette très honnête femme serait vraiment facile à entraîner. Elle ferait toute la besogne elle-même. Il n'y aurait qu'à la laisser aller. Mais ce serait bien des histoires, à cause de Saint- Yrieix et de M"® de Préjean ! Ah bah ! Après tout, il faudra voir ! Ce qui est bon ne se refuse pas ! » Cela posé, il ne s'occupa plus d' Annine et continua à mener sa vie ordinaire, c'est-à-dire à tirer au pigeon dans la journée, à jouer au cercle de cinq à sept, et le soir à suivre dans le monde la belle M*"" Marqués, une Péruvienne qu'il avait rendue folle et qui se compromettait outrageusement pour lui. Il était du reste dans une bonne série : il venait de faire sauter la banque à Namur, et de gagner la poule des Hortensias, contre le fameux shootjeur, major Clinton. 11 se délectait à torturer d'une façon raffinée M"^ Marqués, qu'ilavait prise en grippe, depuis une semaine, et qu'il trompait avait la petite Clarisse Harlowe, de la Scala. Car c'était une âme très vilaine que celle d'André de Preigne, et il éprouvait autant de satisfaction à faire du mal qu'à donner du plaisir.
Annine, par la raison même qu'elle ne voyait plus André, s'occupait de lui. Elle n'osait pas prendre d'informations auprès de leurs amis communs. Elle au-
rait risqué de se livrer à la malignité des commentaires. Et cela, pour rien au monde elle ne le voulait. Il lui coûtait cependant de n'entendre plus parler de ce mauvais sujet qui avait une si charmante figure déjeune fille. Et elle se dédommageait en pensant à lui. Plusieurs semaines s'écoulèrent ainsi, lorsqu'un soir, dans la loge de M"*' de Préjean à l'Opéra, pendant une représentation de Siegfried, Annine vit paraître M. de Preigne à l'orchestre. Elle ne put se défendre de dire :
— Ah ! Voici votre ami le vicomte, qui entre aux fauteuils.
— Quel vicomte?
— M. de Preigne.
— Vous me dites : le vicomte, comme s'il n'y en avait qu'un !
Annine rougit sous son éventail, tant la réflexion de M""* de Préjean s'appliquait exactement à son cas.
— Oui, c'est ma foi vrai, le voilà, ce bel André, poursuivit M"^ de Préjean en braquant sa lorgnette vers le rez-de-chaussée. Qu'est-ce qu'il peut bien venir faire ici? 11 a horreur de la musique. Est-ce qu'il serait en ce moment dans le corps de ballet?
— Quoi! Vous croyez...
— Oh ! je ne crois rien, mais je suppose tout! Avec lui,c'estrinvraisemblablequiestlepossible!Croiriezvous que, ces derniers temps, il disputait une petite diva de café-concert à un chanteur du même lieu, et qu'il tirait gloire d'avoir triomphé de ce rival de Paulus?. . , Du reste, à peine vainqueur, et comme la jeune
artiste était encore tout étourdie de son triomphe et venaitderompre son engagementpourétre plus libre, il la plantait là avec, sur les bras, un procès avec son directeur! Il n'en fait jamais d'autres!
— Il vous salue...
— Oui... Bonjour!.. Il viendra certainement me voir tout à l'heure. Nous saurons ce qui l'attire ici...
— Il ne vous le dira pas...
— Lui ! Oh ! il n'est pas dissimulé ! Avec ce garçonlà il n'y a pas à arguer qu'on a été trompé, on sait où on va, depuis le commencement jusqu'à la fin. Et quant il prend une femme, elle n'aurait qu'à lui demander : Quand me lâcherez-vous? Il lui répondrait franchement.
— Peut-être n'a-t-il jamais aimé?
— C'est ce qu'il prétend! Mais ça, c'est une admirable tactique de roué ! N'y ajouter que médiocrement foi! Se dire plutôt que le personnage connaît le fin fond de la nature humaine et table sur ceci : que rien n'attire les femmes comme les tâches difficiles ! Rendre amoureux l'homme qui n'a jamais aimé ! Quelle gloire! Ne pas s'y fier, vous dis-je!
Ce nouvel avertissement donné à Annine, comme si elle avait besoin d'être mise en garde contre un secret penchant vers le vicomte , mécontenta d'autant plus la jeune femme qu'il venait mieux à propos. Elle répliqua un peu vivement :
— N'insistez pas sur les pièges à loup! Je vous assure que je n'ai pas envie d'aller me promener chez lui!
— Oh! j'en suis sûre!
L'acte finissait au milieu du gazouillement de l'oiseau magique; le rideau baissa, et au bout d'un instant, le vicomte entra dans la loge avec Saint- Yrieix.
— Voyons! Croyez-vous qu'il soit possible d'ouïr quelque chose de plus assommant quecette musiquelà? dit Tristan, pendant que de Preigne saluait les deux femmes.
— Non! Moi, je trouve ça très beau! déclara le vicomte en regardant avec douceur M"' Trélaurier.
— Toi! Tu n'en écoutes pas un mot! Tu penses à autre chose !
— A la petite chanteuse de la Scala, peut-être ? dit en riant Annine pour faire la brave.
Il ne se défendit ni ne protesta. Il répliqua avec tranquillité :
— Oh! non, madame.
— Voyons, André, puisqu'on en parle, pourquoi l'as-lu plaquée, cette petite? interrogea Tristan.
— Parce que je trouvais irrespirable l'atmosphère de cette salle de concert empuantie par le tabac.
— Eh bien ! ne pouvais-tu la voir ailleurs ?
— Elle ne m'intéressait que là ! Aussitôt dépouillée de son costume de théâtre, démaquillée, déshabillée, hors de son beuglant, elle redevenait une simple grue bête à-faire pleurer.
— Jolie fille, pourtant?
— Oh! qu'est-ce que cela signifie? Une femme ne vaut que par l'illusion qu'elle nous procure. C'est
l'imagination qui fait taus les frais. Intrinsèquement, une femme vaut une autre femme...
— C'est-à-dire?
Ils le regardaient tous en souriant, attendant sa réponse avec curiosité. Elle fut digne de lui, et nette autant que courte. Il plissa les lèvres, eut un air hautain et laissa tomber ces mots :
— Bien peu de chose !
— Merci, fît M"® de Préjean.
Elle lança un regard à Annine comme pour lui dire : «Eh bien que vous déclarais-je il n'y a qu'un instant? Vous voyez sa franchise. Rien ne l'arrête. Il se coulerait à jamais, avec une réponse pareille, s'il parlait devant d'autres personnes que nous, qui n'avons pas de projets sur lui ». Mais Annine, avec plus d'humeur qu'il n'aurait fallu devant une boutade, se détourna à demi, et riposta d'un ton vif :
— Si vous ne fréquentiez, monsieur, que la très bonne compagnie, vous auriez, je crois, d'autres opinions. Mais, vivant dans le monde que vous dites, il est tout simple que vous ayez celles que vous venez de nous exprimer. C'est regrettable. Surtout pour vous.
Le vicomte s'inclina avec respect. Il parut tout étourdi par cette rude riposte, demeura silencieux pendant un instant, comme s'il écoutait encore celle qui venait de le malmener, puis il se leva, prit congé et sortit.
— Qu'est-ce qui vous a pris, ma chère? demanda M™' de Préjean, quand elle fut seule avec Annine et
Tristan. Est-ce qu'on attache de l'importance à un paradoxe lâché par un fou comme le vicomte?
— Il m'a agacée. J'ai trouvé nécessaire de le remettre à sa place. Il est vraiment par trop impertinent!
— Je crois que vous l'avez piqué au vif.
— J'en serais bien aise ! Il m'ennuie, votre grand vainqueur! Je suis à deux doigts de le prendre en grippe !
— Il vaut mieux le laisser de côté, dit Saint- Yrieix avec placidité. Quand on joue avec lui, le jeu finit toujours mal.
Le troisième acte commençait, ils se turent. Mais Annine songeait, pendant que Siegfried éveillait la walkyrie, et elle ne se calmait pas autant qu'elle l'aurait voulu. Une idée s'imposait à elle, c'est que M. de Preigne n'avait pas lâché ses inconvenances au hasard, que c'était à son intention qu'il avait parlé et pour la blesser. Elle s'efforçait de chasser cette impression, sans y parvenir. Une sourde irritation persistait dans son esprit. L'arrivée de Trélaurier, qui venait la chercher, en sortant du ministère des Finances où il avait dîné, fit une heureuse diversion. Mais quelques jours plus tard, M""* de Préjean étant en visite chez elle, Annine, à une invitation que son amie lui faisait, répondit :
— A la condition que vous n'inviterez pas M. de Preigne...
— Eh ! mon Dieu ! Le voilà proscrit? Chassé de Gênes, avec défense de porter le nom de Piétro?... Que vous a-t-il fait, le pauvre garçon?
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— Ne parlons pas de lui, s'il vous plaît. Votre indulgence est grande de recevoir un homme aussi mal élevé. .. En tous cas, je n'aurais, moi, aucun agrément à me retrouver en sa présence.
— Quoi ! tant de rancune ?
— Il faut être impitoyable pour le mauvais ton. Les gens qui traitent les femmes du monde comme des demoiselles sont impardonnables. Je suis peu rigoriste, mais à la condition qu'on y mette des formes.
— C'est d'un pharisaïsme affreux, ce que vous ditesla, ma chère. Vous donnez une prime à l'hypocrisie.
— Dan Sun temps où les mœurs sont aussi fâcheuses, c'est déjà quelque chose de sauver l'apparence . Mais le sans-gêne des habitués de bar, la brutalité des familiers du pari-mutuel, je ne pourrai jamais m'y faire !
jyjme (jg préjean n'insista pas. Cependant, à deux jours de là, rencontrant le vicomte, un matin, au Bois, elle eut la maladresse de lui adresser des reproches en lui racontant en gros l'indignation qu'il avait causée à M"' Trélaurier. André ne parut pas s'en émouvoir; il dit simplement à la jeune femme :
— Votre amie est une bégueule ! Qu'elle soit bien tranquille, je n'ai pas l'intention de la gêner : quand je la verrai arriver par une porte, dans un salon, je m'en irai par l'autre. Est-ce bien ainsi?
— Oh ! n'exagérez rien ! Vous la compromettriez en affectant de la fuir, tout autant qu'en paraissant vous occuper d'elle.
— Ah ça, mais elle m'ennuie, cette dame-là! Je n'y fais aucune attention! Se figurerait-elle que j'ai
des projets à son égard! Elle se ferait d'étranges illusions. Elle n'aime pas les gens familiers ! Mais elle me paraît se familiariser singulièrement, en imagination! Calmez-la, je \ ous en prie. Et assurez-lui qu'elle fait la guerre toute seule.
Sans que rien de direct fût intervenu entre eux, M. de Preigne et M"» Trélaurier se trouvaient donc, par le seul fait de racontars et d'indiscrétions, sur le qui-vive, et plus échauffés l'un et l'autre qu'il n'eût fallu, lorsque le hasard, qui est le grand machiniste des actions humaines, se chargea de les mettre en présence, d'une façon décisive.
Vers le milieu du printemps, M" Waldman, la richissime américaine, qui possède au rond-point de l'Étoile un hôtel justement célèbre par sa magnificence, eut l'idée de clôturer ses réceptions si courues par une redoute costumée dont l'annonce mit en rumeur tout le monde élégant. Les couturiers furent sur les dents, les joaillers ne surent où donner de la tête, pendant quinze jours. Des récits sur les splendeurs de laféte prochaine, des révélations sur les travestissements qui devaient faire sensation, des détails sur la décoration du jardin, sur l'ornementation des salons coururent les journaux, surexcitant la curiosité. Des folies furent tentées pour se procurer des invitations, au dernier moment. M" Waldmann se brouilla avec bon nombre de ses amis, dont elle repoussait les exigences. Quant à sir Waldmann, il fut sur le point de prendre le paquebot pour aller chercher le calme en Amérique. 11 voulait bien dépenser
de l'argent, mais il ne tolérait pas qu'on le tourmentât. Et il avait tous les journalistes de Paris attachés à ses pas. M^^Trélaurier, qui, tout naturellement, était de la fête, se décida pour un très joli costume de Pierrette noir qui mettait en valeur sa taille charmante, ses belles épaules et, suffisamment écourté, laissait admirer, sous le réseau des bas de soie, le galbe délicieux de ses jambes fermes et polies comme de l'ivoire. Trélaurier, lui, avait endossé un manteau vénitien, et se proposait de faire un bridge avec des amis pendant que sa femme, placée dans un cercle de familiers, danserait à son gré jusqu'aux heures les plus tardives.
La redoute fut ce qu'elle promettait d'être : une splendeur comme cadre, une merveille comme assistance. La profusion de beaux costumes pouvait se comparer au luxe inouï de la réception. Tout un éblouissement de satins, de velours, de plumes, de pierres précieuses ; une exhibition de gorges et d'épaules nues, palpitantes, sous la lumière, dans la couleur, les paillettes, l'argent et l'or. Des chevelures brunes ou blondes, des têtes poudrées aux yeux languissants, aux sourires prometteurs, un entrecroisement de regards vifs ou tendres, et le brouhaha des mots et des rires, parmi le va-et-vient des falbalas Louis XV, des corselets busqués de la Renaissance, des tuniques du Directoire et des fantaisies du goût moderne.Le coupd'œilétaitextraordinaire,etlamassedes invités était si pressée que, pendant plusieurs heures, il fut impossible de danser. On circulait seulement.
Réfugiés au premier étage de l'hôtel, dans le petit salon particulier de M" Waldmann, M""® de Préjean, les Sommières, M"" Lahirel, la charmante femme du peintre Valançon et M""^ Trélaurier avaient formé un petit groupe et, patiemment, attendaient que la cohue eût diminué. De temps en temps, Saint-Yrieix, déguisé en incroyable, et Valançon, portant un merveilleux costume Henri III, venaient donner des nouvelles de la crue, comme s'il s'était agi d'une inondation :
— Le niveau commence à baisser. On peut déjà marcher dans le grand salon sans écraser les pieds de ses voisins. . . Dans une heure on va pouvoir danser. . .
— Ce sera l'heure d'aller se coucher...
— Oh! Vous n'y pensez pas! Avant de souper? Il y a dans le jardin d'hiver cent petites tables préparées...
— Et le cotillon!... On dit qu'il coûte cent mille francs! Les accessoires sont en or! Il y a des éventails en dentelle pour les danseuses, et des épingles en diamant pour leurs cavaliers !
— Ne ratons pas notre fortune, dit Valançon, restons!
— Avez-vous vu M. de Preigne? demanda soudainement M™® Sommières. On m'a dit qu'il était en Charles V, et d'un chic ! C'est le plus beau costume d'homme, paraît-il, qu'il y ait ici ce soir...
— Il est, en effet, admirable, fit Tristan. Mais il s'assommait, et m'a déclaré qu'il ne pouvait supporter plus longtemps cette bousculade... Il doit être parti !
Cette nouvelle causa un soulagement à M"^ Trélaurier. Sans qu'elle sût pourquoi, depuis le commencement de la soirée, elle avait l'appréhension de voir paraître le vicomte devant elle. Elle se sentit plus libre, elle causa et rit de meilleur cœur. Puis elle déclara qu'elle mourait de soif, et demanda à Saint- Yrieix de descendre avec elle au rez-de-chaussée pour aborder le buffet, s'il était possible.
— Allons!
Ils quittèrent leurs amis, s'engagèrent dans le splendide escalier de marbre à rampe dorée, sur les degrés duquel, pour regarder le coup d'oeil féerique du hall, plein d'une foule bariolée, mouvante et bruyante, des invités se tenaient pressés. Sous les flots de lumière tombant du cintre, c'était un admirable [spectacle. Les musiciens, logés dans les balcons du hall, jouaient des valses dont les ondes sonores se répandaient comme une nappe murmurante. Déjà quelques couples bostonnaient, repoussant les causeurs dans les angles, élargissant le cercle de la danse. Saint-YrieixetAnnine traversèrent les groupes, entrèrent dans la salle à manger où le buffet était installé. Mais un sextuple rang de consommateurs se pressait aux abords et, avec de grandes difficultés, les cavaliers obtenaient un sandwich, une glace, une flûte de Champagne, qu'ils rapportaient triomphalement aux dames qui attendaient loin de la bousculade.
— Écoute, je sais qu'il y a pour les amis de la maison un petit en-cas préparé dans le cabinet de
Waldmann. Veux-tu me suivre par des voies détournées? Je m'offre à te conduire vers ce gardemanger.
— J'irais en enfer, pour un verre d'eau.
— Je ne te mènerai pas si loin et je crois que ce sera pour mieux que cela!
Ils s'engagèrent dans un couloir, traversèrent un vestibule qui conduisait aux cuisines, se trouvèrent près d'un escalier de service. Là, Tristan ouvrit une petite porte et le vaste cabinet de l'Américain, laissé dans une demi-obscurité, s'offrit à eux. Une table copieusement servie se dressait dans un angle.
— Que te disais-je? fit Saint-Yrieix. Mais nous ne sommes pas seuls à connaître le bon endroit... On est déjà venu!
Il montrait la porte donnant sur le jardin d'hiver, qui était restée entre- baillée, et sur un guéridon, une coupe de sorbets encore à demi pleine.
— Oh! vite! vite! Verse! dit joyeusement Annine en s'approchant de la table, et puis tu remonteras et tu iras chercher nos amis qui se morfondent à ce premier étage, sans rien voir, sans rien entendre, et sans rien manger!
Elle buvait avec délices, à petits coups, son vin glacé, en levant sa jolie figure pâle, aux lèvres rouges et aux dents blanches.
— Tu as raison, dit Tristan, je passe par l'escalier de service pour abréger... Et je les ramène tous... Tu m'attendras ici?
— Je m'assieds ! Ces fauteuils sont pleins de pro-
messes... Et je ne touche plus à rien avant ton retour...
Il s'éloigna. Dans l'éloignement, à travers les murs, la rumeur de la fête, le murmure mélodieux des instruments parvenaient jusqu'à Annine. Il faisait une délicieuse fraîcheur, dans cette pièce à demi sombre, et une impression de calme reposant enveloppait la jeune femme. Dans le jardin d'hiver, par la portefenêtre entr'oaverte, elle apercevait les petites tables de quatre places dressées pour le souper. Le service préparé, nul maître d'hôtel ne passait, et parmi les plantes vertes seuls apparaissaient les couverts étincelants de blancheur. Le bruit d'une porte qui s'ouvrait tira M°^ Trélaurier de son engourdissement. Sans se détourner, elle dit, croyant que c'étaient ses amis qui arrivaient, sous la conduite de Saint- Yrieix :
— Vous voilà?
Une voix dont le timbre doux et caressant la fit frémir répondit :
— Oui, madame.
Elle se dressa, le regard vacillant. Devant elle, admirable dans son costume de velours brun, une perruque blonde encadrant sa charmante tête coiffée du large chapeau à plume noire, un col de dentelles montrant son cou blanc et délicat comme celui d'une femme, le poing sur le pommeau de sa longue épée dorée, André de Preigne lui souriait. Brusquement, elle fit un pas pour sortir. Mais avec une adresse souple et résolue, il la saisit au passage. Elle sentit qu'il enveloppait sa taille de ses bras, elle voulut lutter,
se dégager, frémissante de colère. Mais la pression qu'elle subissait se fit irrésistible. Elle essaya de crier, mais ses lèvres ne laissèrent échapper qu'un son étouffé. Au même moment elle vit la ravissante et suave figure se pencher vers elle, et sur son cou, sur ses épaules, des baisers frémissants se posèrent, comme des papillons de flamme. Elle serenversapour les éviter. Mais elle était bien prise, et comme, furieuse, elle cherchait à insulter son vainqueur, sa bouche happée se fondit dans une caresse délicieuse. Un nuage passa devant ses yeux, qui lui cacha le regard bleu, aigu et triomphant, qui cherchait le sien. Elle chercha de ses dents blanches à mordre cette bouche outrageuse, mais une sensation si vive labou- Isversa jusqu'au plus profond d'elle-même qu'elle cessa de se défendre, domptée par une soudaine et impérieuse volupté.
Lorsque Tristan, quelques instants plus tard, entra dans le cabinet de Waldmann, avec ses amis, tout amusés de l'escapade, Annine était seule, assise dans le même fauteuil où il l'avait laissée en partant. Le beau roi Charles P'' avait disparu. En entendant ses amis lui parler, M""® Trélaurier regarda autour d'elle, se demandant si elle n'avait pas été le jouet d'une hallucination. Mais sur sa peau marbrée, elle sentait encore frémir les lèvres de l'audacieux. L'odeur fine et grisante de sa moustache blonde flottait encore sous ses narines. Elle était toute meurtrie de la ceinture de ses bras.
— Eh bien! Annine, qu'avez-vousîdemandaM^^de
Préjean à son amie, vous voilà tout engourdie.
— Oui. J'ai eu froid ici, en sortant des salons...
— On va fermer cette fenêtre...
— Non! Je ferai mieux de partir.
— Quoi! tout de suite'.' Vous qui étiez si disposée à rester?
— Je ne me sens pas bien. Tristan voudra bien me conduire à mon mari.
— Très volontiers...
— Ah ! Lâcheuse ! Vous voilà bien ! C'est aimable ! Vous d'ordinaire si peu capricieuse !
— Excusez-moi! Vraiment, je souffre...
Elle pâlit en disant ces mots et ses yeux s'emplirent de larmes. M"^ de Préjan vint à elle, lui parlant bas :
— Ah çà, mais qu'y a-t-il donc?
Annine s'efforça de reprendre son calme :
— Rien que ce que je vous dis. N'allez pas chercher des raisons qui n'existent pas ... Il est déjà tard... Et je voulais partir, vous le savez, c'est vous qui m'avez retenue... Ces fêtes, où l'assistance est si nombreuse, ne m'amusent pas! Allons, au revoir.
Elle serra les mains qui se tendaient vers elle, et sous la conduite de Tristan, elle sortit.
Le soir du jour où Trélaurier avait appris de la bouche du vindicatif Linguet le danger qui le menaçait, le banquier avait passé la nuit à faire des chiffres. Dévoré de soucis et de craintes, il s'était jeté à corps perdu dans le travail pour tâcher d'absorber sa pensée . Il savait que Vernaut, avec une exactitude et un soin parfaits, s'occupait de réunir tous les éléments d'information de nature à éclairer la situation. Il le laissait poursuivre, comme il lui conviendrait, son enquête, sûr de le voir paraître quand il serait en mesure de le renseigner utilement. Il avait dîné chez lui avec Annine, et sur le visage de la jeune femme avait cherché vainement la trace d'une inquiétude ou seulement d'une préoccupation. Il n'avait rien découvert dans ses yeux tranquilles, sur sa bouche ferme et grave, qui pût déceler le moindre trouble. Elle était comme d'habitude, parlait librement, souriait, faisait des projets.
Entre elle et son mari aucun obstacle mystérieux ne paraissait s'être dressé, qui les séparât pour l'avenir.
Elle questionna le banquier sur les résultats de la conversion, parut s'intéresser à son succès, et se réjouit de la puissance de la maison, révélée par la facilité avec laquelle cette grosse opération avait été menée à bien, Trélaurier, tout en donnant des explications techniques, observait Annine, et même mis sur ses gardes par la dénonciation récente, il ne parvenait pas à découvrir le moindre embarras dans l'attitude de sa femme. Il pensait : Quelle puissance elle a sur elle-même, si ce dont on l'accuse est exact ! Comment croire qu'elle se montre ainsi, tout-à-coup, dissimulée, adroite à duper et à mentir, elle si droite, si franche, qui rougissait pour une ruse innocente, et s'indignait d'une parole ambiguë? Et si cet abominable dénonciateur l'avait trompé, ou s'était trompé? S'il avait essayé de faire accabler son ennemi par Trélaurier, en désespérant de réussiràle frapper luimême? Mais non, c'était insensé! La fraude se découvrirait trop vite. Le misérable Lisguet n'avait pas menti, et Annine... Ah! ce front calme, ces yeux purs, cette bouche de sincérité, et tout cela cachant les pensées perverses, les désirs furieux, la haine profonde, peut-être. Des larmes emplissaient les yeux du pauvre homme acharné à pénétrer le mystère de sa destinée, et il devait les renfoncer, et mentir, tromper, lui aussi, parce qu'on le trompait et qu'on lui mentait.
Ce repas fut pour lui un long supplice; mais, résolu à ne point se découvrir, il demeura impassible, et ne donna pas prise aux soupçons de sa femme. Après le dîner, il prit congé d'elle , s'informa de ce qu'elle comptait faire pendant la soirée, l'entendit répondre, avec un air indifférent, qu'elle avg,it l'intention de ne pas sortir. Pour lui donner confiance, et lui permettre d'agir en touteliberté, il déclara que de s affaires le retiendraient très avant dans la nuit à sa maison de banque. Il l'embrassa comme chaque soir, et partit. Il n'avait pris aucune précaution de surveillance, s'en rapportant à Vernaut, etd'ailleurs trop malheureux pour avoir l'esprit à combiner des pièges . Il s'était installé à son bureau, et avec son personnel d'élite, il avait débrouillé jusqu'au matin les compte s de la veille, et préparé la besogne de la journée. Dan s son cabinet, un peu pâli par la fatigue, vers dix heures , il écrivait des lettres, lorsqueVernautétait entré. Sans parler, Trélaurier seleva, prit son ami par le bras, le conduisit près de la fenêtre, comme pour le mieux examiner, et là, frémissant d'anxiété :
— Eh bien? Qu'as-tu appris? Parle vite !
Vernaut, la mine grave, regarda son patron en silence, pendant un instant, semblant hé siter à s'expliquer; puis prenant son parti :
— Voyons, Féhx, tu es un homme courageux, i 1 n'y a pas de ménagements à garder vis-à-vis de toi ?.. . D'ailleurs à quoi bon?
Trélaurier blêmit. Il eut une sorte de rictus qui fit trembler ses lèvres, et d'une voix étouffée :
LA MARCHE A LAMOUH. 75
— C'est donc vrai?
— Oui. Tout est vrai !
ti y eut un silence, troublé seulement par un soupir si douloureux qu'en l'exhalant le pauvre Trélaurier parut rendre l'âme.
Il s'assit, pencha la tête sur sa poitrine, et resta immobile, sans protestations, sans cris, sans larmes. Ses mains, agitées d'un tremblement convulsif, frappaient le bras du fauteuil avec un petit bruit sec, et dans le silence de son cabinet, les yeux à demi fermés, il restait immobile comme anéanti sous l'écroulement de tout son bonheur. Vernaut s'était assis auprès de lui, respectant sa douleur, ne lui parlant pas, attendant ses ordres, prêt à raconter, s'il l'exigeait, ou à se taire, s'il lui convenait mieux, aussi navré que lui, et n'ayant pas un battement de son cœur qui ne répondit à l'angoisse de son ami. Au bout d'un temps assez long, Trélaurier releva son front creusé par le chagrin, et regardant Vernaut :
— Est-ce possible? Tu en es sûr? Tu as la preuve de ce que tu avances?
— Comment aurais-je pris sur moi de le porter un pareil coup, si je n'avais pas la certitude absolue de...
Il n'acheva pas. Ce fut Trélaurier qui murmura :
— De sa faute?
— Sa faute ? Non ! rectifia Vernaut avec force. Ah ! Dieu merci ! il n'y a pas de faute commise, et de cela aussi, j'en jurerais!
Trélaurier se releva comme s'il revenait à la vie. Il
serra fortement le bras de Vernaut, elle regard éclatant d'espoir :
— Quoi ! tout ne serait pas perdu? Il serait encore possible de l'arracher au péril, de la sauver? Parle donc. Explique-toi, ne néglige aucun détail. Ah lia malheureuse enfant, si elle est encore digne de pardon, avec quelle joie j'irai à son secours !
— Écoute moi donc, alors, et pèse tout ce que je vais t'apprendre. Dés hier, en te quittant, j'ai commencé mes recherches. Je n'ai pas besoin de te dire que, comme enquêteur, je me sentais bien novice. Par quel bout prendre le fil qui devait me guider? A qui m'adresser pour avoir les premiers éléments d'information? Mettre la police dans l'afTaire, il n'y fallait pas songer. C'était s'exposer à toutes les curiosités de l'administration, à toutes les indiscrétions des agents. Recourir à un bureau de renseignements? C'était payer pour que ta femme fùtavertie, deux heures après, de la surveillance qui allait s'exercer autour d'elle. J'allais donc me décider à commencer tout seul, et au petit bonheur, les opérations, en interrogeant les concierges et les domestiques, sous un prétexte quelconque, et je ne me dissimulais pas combien cette méthode était scabreuse, lorsqu'une idée, qui me parut excellente, me traversa l'esprit. Tu m'avais parlé de ce Linguet, qui s'acharne à la poursuite du vicomte de Preigne, et le guette à la façon de l'Anglais qui suivait un dompteur dans l'espérance de le voir dévorer un beau soir par ses lions. Je me mis à la recherche du Linguet. Il demeu-
i-ait boulevard Poissonnière, m'avais-tu dit. Je cherchai dans le Botlin et, au n° 47, je trouvai l'indication suivante : Linguet Prosper, ancien négociant. En un temps j'y courus. Le bonhomme achevait de de dîner. Je me fis annoncer sous ton nom. Il me reçut aussitôt. C'est un homme qui vit sous la tyrannie d'une idée fixe, qui subordonne tout à cette idée et qui est toujours sous pression, comme un navire prêt à partir pour une expédition. En me voyant, il manifesta un vif désappointement :
— Mais ce n'est pas M. Trélaurier 1
— Je viens de sa part.
— Êtes-vous au fait de ce qui s'est passé entre lui et moi ?
— Complètement.
— Ah 1 ceci change la thèse. Mais prouvez-le moi, je vous prie. J'ai des habitudes de prudence, et je ne me livre pas au premier venu.
J'approuvai sa réserve d'un signe de tête. Je sortis ma carte et la lui donnai :
— Ah! vous êtes son fondé de pouvoir. Bien! Mais étes-vous son confident? Il vous charge de ses affaires ; est-ce une raison pour qu'il vous dise ses secrets? Il faut m'éclairer d'avantage.
— Eh ! monsieur, je viens me renseigner sur l'intrigue du vicomte de Preigne avec M""® Trélaurier. Ne barguignons donc pas, le temps passe, et il y va peut-être de la vie d'un homme, en ce moment,
— De la vie d'un homme ! Ah ! Ah ! Votre ami se-
rait-il donc de caractère à tuer ce misérable vicomte, si on lui en fournissait les moyens?
— N'en doutez pas ! Mais il faut des preuves ! Comment savoir la vérité sur les relations qui existent à l'heure présente entre M. de Preigne et M""® Trélaurier? Je vous avertis qu'on ne se contentera pas de probabilités, qu'on ne se fiera pas à des racontars. Il nous faut des certitudes. La conclusion de celte affaire sera trop grave pour l'engager à la légère. Comment M.Trélaurier peut-il s'assurer de la réalité de ce que vous affirmez?
— Je vais vous le dire, M"® Trélaurier et M. de Preigne correspondent ensemble, depuis trois semaines, par l'entremise d'une femme de chambre nommée Zoé...
— Zoé ! La sœur de lait de M*"^ Trélaurier?
— J'ignore ce détail. Je sais qu'elle porte les lettres au valet de chambre de M. de Preigne, Arthur Boulard, qui passe tout son après-midi dans un bar de l'avenue d'Antin, qui est une agence clandestine de pari mutuel, fréquentée par des jockeys, des bookmakers et beaucoup de domestiques du quartier. Le Boulard, qui est un joli garçon, vicieux comme une cagnotte, doit être l'amant de la femme de chambre de M'"^Trélaurier. C'est un drôle qui copie de loin les façons de son patron, et qui mange les économies des servantes, pendant que le vicomte s'arrange de la fortune des maîtresses. Si vous pouvez casser les reins de ce larbin-là, par-dessus le marché, ne vous gênez pas : c'est de la graine de bagne ! Ah ! Les femmes
de chez vous sont dans de bonne mains ! Elles iront loin, si on ne les arrête pas en route !
— Vous pensez donc qu'en interrogeant Zoé, on apprendra ce qu'il importe de savoir.,.
— L 'interroger n'est déjà pas facile, mais obtenir qu'elle réponde, voilà le hic/
— Bon ! C'est mon affaire.
— Marchez donc. Mais tenez-moi au courant. Je puis vous rendre service, et si vous vous engagez résolument contre cette canaille de vicomte, je suis votre homme.
— Soyez tranquille. Vous êtes un trop sûr allié pour qu'on vous laisse de côté.
En somme, vois-tu, mon ami, ce petit bourgeois, ro ngé par le fiel, mettrait de Preigne sur un gril, et l'y retournerait avec volupté. Je sortis de chez lui avec la certitude qu'il m'avait donné des indications e xactes, et je me préparai à « cuisiner » Zoé. Je pris un fiacre et je donnai ordre de me conduire rue de Courcelles, près du parc Monceau. Là, je descendis, avisai un commissionnaire, et le chargeai d'aller,chez toi, demander M"' Zoé.
— Vous la prendrez à part, et lui direz : Il y a dans un fiacre, à deux pas d'ici, quelqu'un qui a besoin de vous parler toutde suite. Si elle vousquestionne,vous lui répondrez quec'est Arthur de l'avenue d'Antin qui l 'attend. Si elle vous demande le signalement de cet Arthur, vous lui direz que c'est un de ses camarades qui vous a parlé de sa part. Tenez,v6ilà quarante sous pour votre course. Allez, et vivement.
Dix minutes plus tard, Zoé arrivait, en cheveux, l'air inquiet. Elle essaya d'abord de voir dans le fiacre, mais j'avais baissé les stores derrière les carreaux ouverts.Elle s'arrêtaet, àdemi voix, demanda : « C'esttoi, Arthur? » Je répondis : « Oui ». Elle ouvrit la portière et poussa un cri en me voyant. Mais je ne la laissai pas se sauver. Je l'empoignai par le bras et l'attirai : toute tremblante auprès de moi, puis je criai au cocher.
— ^ Porte de Neuilly.
Là, je regardai M"*^ Zoé, qui passait du blanc au rouge, et je lui dis :
— Maintenant, ma petite, causons. Vous avez donc pour bon amilevaletde chambrede M.dePreigne?...
— Jamais, monsieur Vernaut, jamais!
— Prenez garde, mon enfant, si vous n'êtes pas la maîtresse de ce garçon, vos relations avec lui ont une portée singulièrement plus grave. Il n'y a pas à tour-^ ner : ou vous le fréquentez pour votre plaisir, ou vous vous abouchez avec lui par intérêt. Or, nous savons que vous servez de boîte aux lettres à votre maîtresse, pour correspondre avec le vicomte.
— C'est une infamie, monsieur Vernaut! Madame? Oh ! Madame ! Est-il possible? Ah I je veux bien que vous disiez des horreurs sur moi... Mais soupçonner seulement Madame, je ne le supporterai pas !
— Bien. Vous lui êtes dévouée. Je ne vous blâme pas. Si donc je vous en crois, c'est pour votre compte que vous marchez avec le jeune Arthur Boulard. . . Joli garçon! Malheureusement, il a la passion de jouer aux courses et le pari-mutuel lui est rigoureux... Il y
mange tout ce qu'il gagne , et tout ce que vous gagnez. . . Je la regardais en lançant celte affirmation. Elle tressaillit et baissa le nez. J'avais touché juste, et Linguet disait vrai : le valet plumait la suivante. Il n'y avait plus qu'à aller de l'avant :
— Quand le commissionnaire vous a dit que vous étiez attendue par Arthur, vous avez compris tout de suite qu'il retournait d'argent. Je suis sûr que vous avez pris sur vous tout ce que vous avez? Combien, hein?
Elle sourit et avoua :
— Cent cinquante francs ! . ..
— Une bouchée pour le luron ! Ah ! il va bien ; mais il est trop guignard !
— Croyez-vous, monsieur,ditlaZoé, que jamais il ne revient avec du gain, renseigné comme il l'est!... Oh! ce qui le perd, c'est la martingale. Il veut faire un coup énorme, et il nourrit une combinaison qui rate toujours! Mais il sera obligé de l'abandonner, faute de fonds pour continuer...
— Et c'est ce jour-là qu'elle réussira, et il verra la forte somme lui passer devanl le nez...
— Il est capable.d'en devenir fou! Ah! monsieur, un joueur, c'est ce qu'il y a de pis ! Il vaudrait mieux un ivrogne ou un coureur! Au moins, quand il est plein ou quand il est vanné, il y a du répit! Avec un joueur, jamais! Arthur, monsieur, pour avoir de l'argent à jouer, il ferait. . . Tenez, ce serait plus court de dire ce qu'il ne ferait pas !
— Et de l'argent, il n'en a pas. Vous, bien peu. Et
la crise approche. Voyons, Zoé... Vous n'êtes pas une sotte... Nous voilà en confiance... Je n'ai aucun intérêt à vous faire du tort, au contraire. Mais il faudrait me servir. Elle hésita un instant et hasarda :
— Comment?
— Je sais tout ce qui se passe en ce moment entre M"* Trélaurier et M. de Preigne... Je m'alarme des conséquences que peut avoir, pour votre maîtresse et pour son mari, une aussi dangereuse intrigue. Je crois qu'il est temps encore d'empêcher les pires folies. Voulez-vous m'y aider. Je serai très généreux... Tenez, j'ai là, dix mille francs en billets de banque. Ils sont à vous, si seHlement vous me dites quels sont les projets de M™^ Trélaurier.
— Dix mille francs !
— Les voici. Arthur pourrait s'en donner des émotions, et vous, vous pourriez vous offrir de la joie avec une pareille somme.. . Et si vous me renseigniez fidèlement, je ne m'en tiendrais pas là...
— Oh! monsieur Vernaut, Madame est si bonne pour moi!
— C'est dans son intérêt que vous agirez. Elle se perd en ce moment!
— Ah! le fait est que M. André... Mon Dieu! Faut-il que les femmes soient folles 1 Tout sacrifier à un joli garçon ! . . .
— Hélas ! Les maîtresses comme les femmes de chambre !
— Oui, monsieur, vous avez raison. Mais si vous
saviez ce que c'est que l'amour d'un petit homme à qui on vient de donner toutes ses économies!
— Je ne le saurai jamais, Zoe'. Mais je ne renonce pas à apprendre ce qu'est la reconnaissance d'une petite femme à qui on a graissé fortement la patte pour raconter ce qu'elle sait. Allons, mon enfant, les dix billets sont là... Il faut parler.
Elle était à bout de résistance. Elle fit encore quelques manières pour la forme, puis elle mangea carrément le morceau, et voici très exactement ce que j'appris.
Le front lourd, les lèvres crispées, Trélaurier avait écouté avec une affreuse attention tout ce que son ami venait de dire. La confirmation de son malheur lui causait une douleur immense, mais toute différente de celle qu'il appréhendait. Il ne se sentait aucune colère, aucun désir de vengeance contre sa femme. Il songeait uniquement aux moyens d'empêcher l'irréparable, d'arrêter, si c'était encore possible, la pauvre Annine sur la pente qui conduisait à la chute suprême. Il avait le cœur déchiré à l'idée qu'elle avait méconnu son affection, cherché ou accepté une autre tendresse que la sienne. Mais il ne se préparait pas à chasser la coupable, à l'accabler. Il ne se préoccupait que de la protéger contre elle-même et de la sauver. Il n'avait de h aine que contre l'homme, le bel André, ce scélérat qui lui volait sa femme. Mais il l'écartait de sa pensée systématiquement. Il ajournait la solution en ce qui le concernait. Il oubliait tout ce qui n'était pas Annine. Il ne posa qu'une ques-
tion à Vernaut, mais elle résumait toutes ses craintes et tous sesespoirs.il lui demanda, presque en tremblant, tant il redoutait sa réponse :
— Et cette fille, croit-elle qu'Annine ait cédé, et qu'entre elle et ce misérable...
Vernaut lui épargna l'horreur de continuer :
— Non ! Zoé affirme très énergiquement que rien de décisif n'a eu lieu. Et c'est, prétend-elle avec naïveté, ce qui rend la situation si difficile et si grave. Le de Preigne est pressant et Annine se refuse. Elle ne veut pas te faire l'injure de te tromper ignoblement sous ton toit, sous tes yeux, et elle se prépare à partir...
— Quand cela?
— Demain. Tout est décidé.
— Elle veut me quitter ! La malheureuse, mais c'est de la démence!
— C'en est, assurément! Ce de Preigne l'a ensorcelée !
Trélaurier eut un geste de résolution.
— Il y a heureusement des moyens de mettre'bon ordre à ces sorcelleries. Grâce au ciel, je suis prévenu à temps. Il n'y a rien jusqu'ici d'irréparable. Du moins, les comparses de l'intrigue l'attestent. Je vais donc couper court à toute cette affaire.
— Et comment?
— De la façon la plus simple. Tu vas t'en aller trouver Valançon. Tu le mettras au fait, en quelques mots. Avec lui, c'est sans conséquences, il m'aime trop pour n'être pas discret. Puis vous vous rendrez
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chez M. de Preigne et vous arrangerez une rencontre entre lui et moi, pour demain matin. Je prends le pistolet et les conditions les plus rigoureuses ; feu de pied ferme, à vingt pas, au visé, jusqu'à ce que l'un des deux adversaires soit hors de combat.
— Acceptera-l-il?
— ïu le préviendras que, s'il n'accepte pas, je lui flanquerai ma main sur la figure, au cercle, ce soir, devant toute la table de baccara. Mais il est brave, et surtout il tire remarquablement. 11 marchera.
— C'est un duel à mort.
— Autant qu'on peut le prévoir, car tu sais, on ne tue pas un homme comme on veut. Mais enfin, il y a des chances.
— Et après?
— Après? Si je succombe, je connais Annine, elle ne le reverra pas. Si c'est moi, au contraire, qui ai l'avantage, il est possible qu'elle me quitte pour retourner chez sa tante. Mais, dans l'un ou l'autre cas, elle ne sera pas une femme perdue, et le sang qui aura coulé n'aura pas été inutile. La préserver de la chute, la débarrasser des entreprises de ce misérable, tout subordonner à son salut, voilà mon dessein. J'y sacrifierai ma vie, s'il le faut.
— Comme lu l'aimes !
— Oui. J'ai pour elle une affection si profonde et si complète, que tout dévouement m'est possible et que je ne me compte pour rien, quand il s'agit d'elle. Tout à l'heure, pendant l'horrible récit que tu m'as fait, je m'observais moi-même, je cherchais à sur-
prendre mes sentiments réels. Je sais à quoi m'en tenir maintenant, et rien ne me fera varier. J'aime Annine à la fois avec une tendresse d'époux et une indulgence de père. Je la plains encore plus que je ne la maudis. Je souffre atrocement dans ma chair de la savoir prête à se donner à un autre, et ma raison pleure de la voir égarée et ingrate. Mais mon orgueil est mort. Je ne me trouve pas humilié de son dédain, je ne rêve pas de la châtier de sa préférence, je ne me prépare ni à la chasser, ni à la frapper. Je serais plus triste encore de la perdre que de la savoir coupable. Et je crois bien qu'au premier mot de repentir qu'elle prononcerait, je serais prêt à lui pardonner. Ces sentiments-là ne sont peut-être pas très brillants. Ils manquent de romanesque, mais c'est ainsi que je suis. Qu'y faire? Je te l'avoue avec autant de franchise que de douleur. Car, va, je ne pose pas. Et je suis bien malheureux!
Des larmes jaillirent de ses yeux, coulèrent lentement sur ses joues, brusquement des sanglots qu'il ne pouvait comprimer secouèrent sa poitrine, et il laissa tomber sa tête entre ses mains, cédant à l'excès de son chagrin.
— Félix! mon vieil ami, mon bon Félix! balbutia Vernaut bouleversé. Voyons! Je t'en prie! Comment veux-tu que nous en sortions si tu n'es pas plus ferme ! Moi, je ne pourrai jamais supporter de te voir pleurer. Mon cher Félix! toi, un si brave homme!
Il l'avait pris par les épaules, le serrait contre lui, essayait de le consoler, aussi navré que son ami, pâle
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le sa douleur et tremblant de ses angoisses. Ils deneurèrent pendant quelques instants silencieux, s"eforçant de reprendre leur sang-froid. Enfin Trélaiiier dit d'une voix grave :
— Il faut que je rentre chez moi. Il n'y a pas un nstant à perdre pour couper court aux projets d'Anline. Si une indiscrétion était faite, si Zoé, prise de remords, lui avouait sa trahison, qui sait si elle ne prendrait pas une brusque résolution. Je vais tout ie suite l'appeler, m'expliquer avec elle. De l'enretien que nous aurons résultera le salut ou la )erte pour elle, la tranquillité ou le désespoir pour noi.
— Je vais donc, de mon côté, prendre Valançon et aire vis-à-vis de M. de Preigne la démarche dont tu n'as chargé. Tu es bien décidé?
— Puis-je agir autrement?
— Non.
— Alors, marche donc.
Ils se serrèrent la main une dernière fois et sortient.
jyjme Trélaurier était dans son cabinet de toilette, ichevant de s'habiller, lorsque Zoé entra et, la figure )ouleversée, la respiration embarrassée, dit brus- }uement :
— Madame, que va-t-il se passer? Monsieur vient le rentrer. Il est dans son cabinet, et il fait prier Malame d'aller l'y rejoindre.
Annine fronça légèrement le sourcil. Son beau visage s'assombrit. Elle mordilla sa lèvre :
— D'où vient votre inquiétude? Vous a-t-il parlé autrement qu'à l'ordinaire?
— Non, madame. C'est le même ton, c'est la même douceur; mais Monsieur m'a regardée, ce qui ne lui arrive jamais. Et ses yeux... oh! madame, ses yeux!... Il sait tout! J'ai lu dans ses yeux qu'il atout appris!...
jyjme Trélaurier, d'un rapide coup d'œil, examina sa femme de chambre, ses lèvres s'ouvrirent pour poser une question. Puis elle hocha la tête, secoua les épaules comme pour dire : A quoi bon! et, sans insister, elle ouvrit la porte, traversa le petit salon d'un pas ferme, et entra dans le cabinet de son mari, Trélaurier, assis prés de son bureau, le coude appuyé à la tablette, l'air abattu, la laissa approcher, sans bouger, sans parler. Il tournait le dos à la fenêtre. Annine ne pouvait donc pas voir distinctement son visage penché. Elle, au contraire, s'avançait en pleine lumière, et aucun mouvement de sa physionomie ne devait échapper à Trélaurier. Elle ne se troubla pas, vint résolument jusqu'à deux pas de son mari, et posant sa main sur le bureau, elle dit :
— Vous m'avez fait appeler, mon ami, qu'y a-t-il? Il ne répondit pas tout de suite. Il la regardait, et
la voyant si jolie, si fraîche, si calme, il se demandait s'il allait avoir le courage de lui poser la redoutable et injurieuse interrogation. Aies examinerions les deux, lui si accablé, elle si vaillante, on eût pu [se tromper et croire que c'était l'innocent qui était le coupable. Enfin, il fit un effort, et d'une voix sourde,
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qu'étranglait l'horrible palpitation de son cœur déchiré, il demanda :
— Annine, qu'est-ce que je vous ai fait pour que vous songiez à me quitter?
Elle pâlit, ses yeux noirs s'enfoncèrent sous ses sourcils, leur regard lumineux parut s'éteindre. Elle porta la main à sa poitrine, et bouleversée par le tendre reproche plus que par une violente accusation, elle demeura tremblante, les lèvres décolorées, incapable de prononcer une parole, devant cet homme à qui elle faisait tant de mal et qui l'avait si peu mérité.
Il reprit avec la même triste douceur :
— Vous ai-je donc tourmentée ou seulement contrariée? Ne vous aimais-je pas de toutes mes forces? Ai-je eu jamais une pensée qui vous fût étrangère? Que me reprochez-vous, Annine, pour m'avoir traité en ennemi?
Elle ne put en écouter davantage, et poussant un cri désespéré, elle s'abattit aux pieds de ce pauvre homme, et, avecdespleursetdes sanglots, elle saisit ses genoux et, écrasée, demeura immobile, sans une parole d'explication, sans un mot d'excuse, comme si elle trouvait toute réponse impossible, anéantie sous le poids de ses torts constatés. Il la laissa pendant quelques instants s'abîmer dans sa douleur, puis il toucha légèrement du doigt sa belle tête, dont la nuque blonde s'offrait à lui, vigoureuse et charmante, et il dit :
— Annine, il ne suffit pas de pleurer. Il faut répondre. Vous paraissez avouer ce dont on vous a accusée
auprès de moi. Mais je ne puis me contenter de cet aveu. Je désire savoir pour quelles raisons vous me faites unetelle offense et un si grand chagrin. Je crois ne les mériter ni l'un ni l'autre. Ayez la bonté de m'éclairer. Peut-être avez-vous des griefs que j'ignore.
Sans relever son front humilié, elle balbutia :
— Aucun. Vous êtes le meilleur des hommes, et je suis la plus m alheureuse des femmes !
Il dit avec une amère tristesse :
— Vous êtes malheureuse, Annine? Expliquez-moi comment et pourquoi? Je ne puis le comprendre.
— Vous ne pouvez pas le comprendre, car vous avez tout fait pour mon bonheur, et il est affreux que vous en soyez récompensé par tant d'ingratitude I
— Si vous vous rendez compte que votre conduite à mon égard est injuste, pourquoi y persévérez-vous?
Elle se releva à demi, montra son ravissant visage bouleversé par l'angoisse et inondé de larmes, et se tordant les mains, elle s'écria :
— Ah ! cela ne dépend pas de moi ! Je ne suis plus libre! Ma volonté est annihilée!
Il eut là un mouvement de fureur. Il saisit Annine par l'épaule, l'approcha de lui, et les yeux fixes, la voix âpre, il lui cria :
— T'es-tu donc donnée à cet homme, malheureuse? Elle protesta de toute sa force et avec un accent qui
ne mentait pas :
— Non ! Non ! Mais je lui appartiens, comme s'il m6 possédait! Et s'il l'avait voulu... Ah! Félix, je suis en
proie à une sorte de folie, je ne me reconnais plus moi-même! Laisse-moi, chasse-moi, ne t'occupe plus de moi ! Je suis indigne même de ta colère ! N'aie pas confiance en mes paroles, je mentirais ! N'accepte pas mes engagements, je ne les tiendrais pas. Une force est en moi, qui me contraint d'agir contre la raison, contre l'intérêt, et qui me mènerait àla mort, si j' étais sûre d'y trouver ce que je rêve, ce que j'entrevois, ce que j'espère!
Elle se montrait en ce moment dans une sorte d'état extatique, le regard illuminé d'une flamme intérieure, le sourire radieux, les mains jointes. Trélaurier frémit à la voir ainsi exaltée. 11 comprit, pour la première fois, tout ce que le sentiment qui emportait Annine avait d'impérieux et qu'elle ne pourrait pas y résister. Il ne se rendit pas cependant. Il avait décidé delutter jusqu'au bout pour défendre leur commun avenir. Il se pencha vers Annine et lui demanda :
— Qu'est-ce donc que vous rêvez si ardemment? Elle répondit d'une voix faible comme un souffle,
semblant rougir de son aveu, mais impuissante à le retenir :
— L'amour.
11 répéta avec une sourde colère:
— L'amour ! Vous confondez avecle libertinage, Annine. Qui donc vous a pervertie à ce point et vous a si complètement faussé l'esprit? En êtes-vous à préférer des satisfactions charnelles à tout ce qui fait la dignité delà vie ? Pour quelques heures de volupté, si courtes et si vides, hélas ! vous renoncez à tout ce que le pré-
sent VOUS offre de joie et l'avenir de sécurité? Vous avez rencontre un homme qui vaut l'immense sacrifice que vous vous préparez à lui faire? Sans doute, il est éclatant par son mérite, irrésistible par son talent, supérieur par son génie. Nommez-le-moi, pour que je sois obligé de confesser que vous avez quelque raison d'être éprise, quelque excuse de me sacrifler? Elle murmura:
— Ne le connaissez-vous pas?
— Et vous, rougissez-vous de le nommer? Elle releva la tête.
— Non ! C'est le vicomte André de Preigne.
— Oui, un professionnel de la séduction. Un de ces jolis jeunes gens, présomptueux et vains, dont l'unique occupation est de collectionner les femmes, comme d'autres cataloguent les bibelots et les tableaux. Mais là, c'est tout profit. Le jeu ne coûte rien, et quelquefois il rapporte.
Elle tressaillit et, pour la première fois, se redressa devant Trélaurier :
— Allez-vous descendre jusqu'àle calomnier devant moi.
— Le calomnier ? J'y aurais de la peine. Je voudrais seulement \ous le faire connaître. Il est possible que vous ne sachiez pas ce qu'est le personnage. Il faut que, si vous lui accordez vos faveurs, ce soitaprèsune juste appréciation de son caractère. Vous ne voyez sans doute de lui que safine taille, sa charmante figure blonde et sa grande élégance. Oh ! je veux lui rendre cette justice qu'il est très joli garçon et qu'il porte
LA MAIICIIE A L'AMOUU. 'J3
fort bien la toilette. Mais vous ne devez pas ignorer qu'il vit du jeu et des femmes. Il vous suffira d'ouvrir les oreilles dans le milieu où vous vivez pour être édifiéesurce point, enun instant. Il est, de la partde ceux qui vous entourent, l'objet du mépris ou de la crainte. II n'est pas possible d'être plus taré que lui. Et si le monde n'était pas aussi lâche qu'il l'est, depuis longtemps ce ravissant jeune homme serait disqualifié et auraitétémisàlaporte par tous ceux qui le reçoivent.
Elle écoutait, les yeux baissés, la bouche immobile, le visage fermé, comme décidée à tout supporter, mais à ne rien.céder.
Il la regarda avec une tristesse étonnée :
— Vous comprenez bien, Annine, tout ce que je viens de vous dire? Qu'avez-vous à répondre?
Elle secoua la tête comme pour attester sa résolution de ne pas discuter.
Il reprit avec une ferme insistance;
— Acceptez-vous donc pour vrai tout ce que je vous déclare, et malgré tout êtes- vous décidée à n'en tenir aucun compte?
— Tout débat me serait affreusement pénible avec vous.
La voyant si ancrée dans sa résistance, il éclata pour la première fois et avec un emportement passionné :
— Mais, moi, je prétends te convaincre ! Je ne veux pas, entends-tu, te trouver insensible et obstinée devant moi ! Il faut que je lutte avec toi, que je te presse, que je t'ébranle, que je te domine 1 Au moins j'aurais
chance ainsi de triompher de toi. Mais, que puis-je espérer de ton impassibilité? Es-tu déjà si complètement conquise qu'il n'y ait plus moyen de t'arracher à ta folie? Comment est-ce arrivé? Tu le voyais si peu, cet homme. Il n'était pas assidu auprès de toi. Je l'aurais remarqué et je me serais défié, s'il en avait été autrement. Etiez-vous donc d'accord pour vous cacher de moi? Voyons, Annine, depuis quand cela dure-t-il? Est-ce un caprice récent, ou bien y a-t-il longtemps que tu y songes ? Il faut que je sache tout cela, pour pouvoir te défendre contre toi-même, car, je te le jure, ma pauvre enfant, je ne m'occupe que de toi. Je fais bon marché de ce qui me touche ; ma tendresse, mon amour-propre, ma tranquillité, mon bonheur, je suis prêt à tout sacrifier pour t'empêcher de te perdre? As-tu de la haine pour moi? M'as-tu pris en dégoût ? Veux- tu que je te laisse libre d'aller chez ta tante, si tu te déplais ici? Je ne te demande que de prendre l'engagement dé ne pas rencontrer M. de Preigne, de l'écarter de toi. Ohl voilà à quoi je tiens par dessus toute chose! Cet hommelà, vois-tu, pauvre Annine, te perdrait sans rémission. Je suis prêt à donner ma vie, à condition que cela te soit utile. Mais je ne consens pas à te voir souffrir. M'as-tu compris ? Est-ce une satisfaction suffisante? Quelques mois de solitude, de réflexion, près de M"'^ de Perceval sauront remettre en ordre tes idées et modifier tes intentions. Je me prêterai à tes fantaisies, dussé-je en être victime, mais à une condition unique, c'est que tu n'abuseras pas de ma
bonne volonté et que tu continueras à être une honnête femme.
Elle répondit posément :
— Je vous remercie. Je sais que vous m'aimez. Vous m'en donnez une preuve de plus. Mais ce que vous m'offrez est insuffisant, et cela n'est pas ce que je veux. Si je vous engageais ma parole de ne plus revoir M. de Preigne, je ne le tiendrais pas. Il est hors de mon pouvoir de ne pas lui obéir. Je lui suis toute acquise, et il n'a qu'à disposer de moi. Je ne mets aucune retenue à vous expliquer l'état de mon esprit parce que vous venez de me parler avec une franchise complète . A votre proposition de me donner une demiliberté, je ne puis que répondre par la demande de ma liberté entière. Le moyen terme auquel vous consentez n'aurait aucune efficacité. Je ne pourrais m'y soumettre d'abord, et comme ma loyauté répugne au mensonge, je ne prendrais vis-à-vis de vous aucunengagement. Jusqu'à ces jours derniers, celui qui m'aurait dit que je songerais jamais à me séparer de vous, pour aller vivre avec un autre, m'aurait fait sourire et lever les épaules. Et cela est arrivé pourtant. Je ne puis plus comprendre la vie en dehors de celui qui s'est imposé à ma pensée et à mon cœur. Je ne me reconnais plus. Je suis toute différente de ce que j'étais. Moi qui ne croyais pas à la domination des sens, je serais prête, pour aller retrouver celui que j'aime, à sauter par la fenêtre, quitte à me briser les jambes sur le pavé. Je ne suis plus en possession de moimême. Peut-être, comme vous l'assurez, est-ce très
malheureux. Mais cela est, et nous n'y pouvons rien changer.
Exaspéré par la logique tranquille avec laquelle Annine développait sa pensée il lui cria :
— Mais, tu m'appartiens ! Tu portes mon nom, tu es ma femme, enfin! Tu oublies tout ce qui n'est pas ton caprice. Il y a des lois, auxquelles tu dois obéissance, des liens religieux, des engagements sociaux, que tu ne peux rompre sans mon consentement.
— Je vous supplie de le donner.
— Tu veux que je consente à te rendre la liberté, à divorcer, en un mot?
— Oui. Ce sera la fin la plus digne de vous et de moi. Prétendez-vous me contraindre à rester auprès de vous, avec les pensées que je viens de vous exprimer si complètement? Quel homme seriez-vous, si vous y consentiez? Pas celui que je respecte, que je vénère, que j'aime en réalité, de toute l'affection que n'a pas absorbée mon amour. Est-ce un ménage désolé, aigri, misérable, que vous voulez m'imposer? Serait-ce digne de vous et de moi? Nous nous sommes expliqués en toute bonne foi et en absolue franchise, il n'y a plus qu'à conclure.
— Ah ! malheureuse ! dit-il, tu n'oublies qu'une chose dans ton froid calcul, c'est que moi je t'aime toujours! Crois-tu que je vais me résigner si facilement à te donner à un rival? J'ai discuté avec toi jusqu'à présent. J'ai essayé de t'éclairer sur les dangers où tu cours. Mais si je laisse, à mon tour, parler mon cœur, il va me donner de bien autres conseils
que ma raison Tu me déclares avec une tranquillité qui est presque du cynisme, que tu peux aller vivre avec un autre homme que ton mari, parce que tu n'es plus maîtresse de ta volonté et que, pour toi, l'amour prime tout autre sentiment. Eh bien ! je peux te faire une déclaration semblable. Il n'y a pas d'autre femme pour moi que toi. Tu t'es donnée, je te possède, de par les lois, de par la religion, et puisque nous en sommes à ne tenir aucun compte des sentiments, ni des droits, et que, dans ce débat, c'est l'animalité seule qui triomphe, je te déclare que, pour qu'un autre homme puisse te prendre à moi , il faudra qu'il commence par me tuer!
Elle eut un geste d'effarement. Son visage se troubla :
— En viendrez-vous à des violences?
— Si tu m'y contrains. Et sans hésiter!
Elle leva ses yeux sur son mari, et l'éclair de son regard l'éblouit.
— Que prétendez-vous donc faire?
Il dit froidement :
— Je pense que vous vous en doutez un peu. Je vais essayer de me débarrasser de M. de Preigne...
— Ah! mais cela, je ne le veux pas!
— Je suis curieux de savoir comment vous vous y opposerez.
— Si je n'obtiens pas de vous que vous renonciez à toute rencontre, je l'exigerai de M. de Preigne.
— S'il estassezlâchepoury consentir, jemechargerai de le contraindre.
— Ah! prenez garde! Ne me poussez pas à bout ! Je ne veux pas, je vous le répète, que vous vous battiez à cause de moi!
— Vous craignez donc bien pour lui !
— Ah! Dieu! Je crains autant pour vous!... L'idée que vous seriez en danger, et cela par ma faute. . . Jamais, entendez-vous, jamais I
— Mais folle que vous êtes, que vaut ma vie, si vous détruisez mon bonheur? Je ne consens pas à vivre sans vous, comprenez-le donc. Je vous aime tant que, si vous voulez rester chez moi, près de moi, je ferai tout pour oublier votre égarement d'une heure, et que je ne désespérerai pas de vous le faire oublier à vousmême. Vous me parliez de votre amour, qu'est-il auprès du mien ? Vous y trouvez le triste courage de briser mon cœur pour courir à la folie, et moi j'y puise l'abnégation de tout endurer pour vous ramener à la raison. Comparez-les. Il y en a un qui vaut mieux que l'autre. Mais ne lui demandez pas de se résigner, si vous persistez dans votre infidélité. Cet amour-là n'est pas capable que de dévouement et d'indulgence, il saura aussi se montrer révolté et furieux. Et il ne reculera devant rien : ni menace, ni danger.
— Oh! cela, c'est impossible!
— Essayez donc de l'empêcher! En ce moment, deux amis à moi sont chez M. de Preigne, et lui expliquent quelle réparation j'attends de lui. Avez -vous cru bonnement qu'on peut, sans encourir des responsabilités terribles, jeter le trouble dans la vie d'un honnête homme, le désespérer, l'affoler, et qu'il se
LA MARCHE A L'AxMOUR. 99
résignera à supporter patiemment le mal qu'on lui fait? Erreur! Vous m'expliquez que vous en revenez à l'état de nature et que, sans plus de pudeur qu'une bête sauvage, vous voulez changer de mâle. L'e'ducation, la morale, la dignité, la vertu, vous n'en avez cure; vous avez rejeté tout cela comme un bagage inutile et encombrant. Parfait! Mais moi, je fais de même, je redeviens une brute à qui on enlève sa femelle et qui veut déchirer le ravisseur. Vous me dites que c'est inadmissible, et que vous ne le supporterez pas? Pourquoi? Comment ce qui vous est possible me serait -il défendu? Chacun son rôle, chacun son droit. Vous me dites tranquillement que vous avez assez de moi, et qu'un autre vous plaît mieux; moi, je réponds : Vous me plaisez toujours, et comme je veux vous conserver, il faut que je supprime l'autre. Et c'est à quoi je me prépare !
Elle fit un mouvement pour le supplier, elle se rapprocha de lui, les bras tendus :
— C'est me condamner sans rémission! Je vous jure que si vous donnez suite à ce projet, je ne survivrai pas à votre mort ou à la sienne ! Entre l'une et l'autre, jene choisis pas ! Faites-moi la grâce dernière de me croire sincère. Vous dites que vous m'aimez, et vous me réduisez au désespoir!
Elle se tordait les bras avec égarement. Il lui saisit les poignets, l'attira à lui, les yeux ardents :
— Pour prouver que je t'aime, je ne puis pourtant pas te donner à un autre homme ! Tu ne me comprends pas, toi qui es sans jalousie! Si tu savais quelle tor-
ture c'est de sentir une créature adorée se détacher (le vous, et de penser : tout ce que je désire d'elle, tout ce que je rêve de sa beauté, tout ce que je veux lire dans sesyeux, entendre sur ses lèvres, elle le cherche, l'attend, l'espère, et ce n'est pas de moi , c'est d'un autre qui n'a pas droit à ce bonheur et qui me le vole ! Annine, c'est de la folie! Et tu nie demandes d'être patient, modéré, quand je brûle et me dévore de rage et de douleur! Ah! je l'adore, comprends-le, je te veux, je t'ai, je te garde... Annine!
Il l'avait enlacée éperdument, il perdit la tête à la respirer, fleur vivante, entre ses bras. Il posa ses lèvres sur la bouche de la jeune femme. Elle poussa un cri étouffé. Il la sentit en même temps frémir et se rétracter avec une telle répulsion que, subitement glacé, il desserra son étreinte. Elle lui échappa, et révoltée, s'éloignant de lui, elle cria :
— Oh ! Vous me faites horreur !
En un instant, comme éclairé par cette attitude et par ses paroles, il comprit qu'il n'existait plus entre elle et lui aucun lien physique, et qu'il était en train de perdre l'ascendant moral qu'il conservait sur elle. Il rougit de sa faiblesse. Il eut honte de son emportement. Et reprenant promptement possession de luimême :
— Je vous demande pardon, dit-il, j'oublie que vous vous êtes reprise et que vous me déniez tout droit de possession sur vous. Je ne m'exposerai plus à ce que vous me le fassiez si durement comprendre. Vous voyant si rebelle à mes raisonnements, je me suis
laissé entraîner à agir comme vous, suivant mon caprice du moment. C'était indigne de moi, et je ne retomberai plus dans ces écarts passionnés. Soyez tranquille. Vous ne m'entendrez plus prononcer que des paroles de modération et de sagesse. Je pense avoir épuisé tous les arguments que j'avais à vous fournir pour vous détourner de voire projet. J'ai fait appel à votre raison : plie est défaillante ; à vos sentiments religieux: ils sont sans force ; je vous ai montré votre intérêt, vous le sacrifiez sans hésitation. Je crois avoir humainement fait tout ce qui dépendait de moi pour vous protéger contre votre propre folie. Je me reconnais incapable de vous empêcher de la commettre. Je n'ai que deux procédés pour vous retenir auprès de moi : vous convaincre, ou vous enfermer. Je n'ai pu vous persuader, et je répugne à employer la violence. Il m'apparaît bien nettement, après ce qui vient d'être dit, que si je ne vous laissais pas aujourd'hui maîtresse d'agir comme il vous plaît, vous m'échapperiez demain, et que je n'aurais pas même le mérite de m'être conduit vis-à-vis de vous avec toute la générosité qu'il me convient de vousprouver. Vous êtes donc libre, ainsi que vousavez demandé à l'être. Vous partirez d'ici ou vous y resterez, à votre choix. Si vous y restez, comme ce sera, d'après vos propres affirmations, pour y vivre en honnête femme, je ne ferai jamais une allusion à ce qui s'est passé entre nous, et il ne s'écoulera pas un jour de ma vie où je ne vous sois reconnaissant d'avoir fait votre devoir. Si vous partez, rappelez -vous que ce
sera pour courir à votre perte. Vous croyez aller vers l'amour; vous irez vers le malheur. En franchissant le seuil de cette maison, laissez toute espérance. L'homme que vous m'aurez préféré se chargera de me venger de vous.
Elle voulut se jeter à ses pieds, écrasée par tant de fière et ferme grandeur. Il la releva d'un geste, la tint à distance, et aussi froid, qu'il avait été véhément:
— Vous êtes maîtresse de votre destinée, comme vous l'avez voulu. C'est à vous de décider.
Il la salua d'un signe de tête. Elle s'inclina très bas devant lui, et sans une parole, elle sortit.
■■[•f^ff^-'T'»:^!.
M. de Preigne était encore couché et dormait comme un homme qui, ayant passé la nuit au jeu, a besoin de réparer ses forces, lorsque son valet de chambre, l'aimable Arthur Boulard, entra dans sa chambre et l'éveilla. Le jeune homme bâilla, étira ses bras, demanda :
— Quelle heure est-il ?
— Onze heures, monsieur le vicomte,
— Et pourquoi, sombre idiot, parais-tu avant midi?
— C'est qu'il y a dans le salon deux messieurs qui demandent monsieur le vicomte.
— Deux messieurs? dit Andxé, en se réveillant tout à fait. Est-ce que j'ai une affaire? Qui ça, tes messieurs ?
— MM. Vernaut et Valançon, de la part de M. Trélaurier.
— Ah! fit le vicomte.
lOi
Il sauta sur la descente de lit, svelte et élégant dans sa chemise de soie lilas. Il enfila un pyjama fond bleu à pois jaune, chaussa des pantoufles de maroquin. Pendant ce temps, Arthur avait ouvert les rideaux, et préparé la tenue du matin de son maître.
— Tu vas aller prévenir ces messieurs que je me lève, dit M. de Preigne, que je suis à eux dans dix minutes, et que je les prie de m'excuser.
Il passa dans son cabinet de toilette, el commença par se tremper la tête dans sa cuvette pour s'éclaircir les idées. Il murmura tout en s'essuyant:
— Valançon et Vernaut... Ce sont des témoins... Une affaire avec Trélaurier, c'est slupide! Ah! si les banquiers se fâchent maintenant I...
Arthur rentra.
— Ces messieurs remercient monsieur le vicomte et le prient de prendre tout son temps. Ils attendront.
André eut un sourire :
— La grande cérémonie ! Fichtre !
Il se tourna vers l'aimable Arthur.
— Arrive ici, toi, Scapin... Tu dois savoir ce que ce déploiement de forces veut dire...
Arthur se frotta l'oreille avec ennui. Sa ûgure de singe se contracta et prit une expression lugubre :
— Ah ! monsieur, c'était à prévoir ! L'enfant m'avait annoncé qu'il y avait du roussi dans la maison !
— L'enfant, c'est Zoé ?
— Oui, monsieur le vicomte, c'est cette petite qui est folle de moi...
— Drôle de goût qu'elle a! dit André en se brossant la têle avec énergie.
Le valet de chambre se redress a et cligna de l'œil :
— En plus de ses avantages personnels, on a le reflet de monsieur le vicomte !
— Eh bien! qu'est-ce quelle t'a raconté, ta Zoé?
— Que M. Trélaurier avait des soupçons, qu'il l'avait fait interroger par un de ses amis, M. Vernaut, justement, qu'elle n'avait naturellement rien voulu révéler, mais que, tout de même, le mari de madame avait découvert bien des petites choses... et alors!...
Le vicomte noua avec soin sa cravate :
— Alors il se fâche?... Nous allons voir de quoi il retourne...
Il jeta quelques gouttes d'odeur sur son mouchoir, s'en parfuma la moustache, et endossant un veston de soie, il entra dans son salon. Debout, Vernaut et Valançon attendaient. Ils saluèrent cérémonieusement le jeune homme, qui s'avançait en souriant, et sur son invitation, ils s'assirent. Très à son aise, André leur montra une boîte de palissandre pleine de cigares et de cigarettes de différentes marques, et proposa aimablement :
— S'il vous est agréable de fumer...
Les deux hommes s'inclinèrent avec froideur, et refusèrent du geste.
Il reprit :
— Puis-je savoir ce qui me vaut l'honneur de votre visite?
Vernaut, aussitôt, prit la parole :
— Nous sommes envoyés vers vous, monsieur, par notre ami, M. Trélaurier, pour vous prier de nous mettre en rapports avec deux de vos amis.
Le jeune homme s'inclina gracieusement.
— Il s'agirait donc d'une affaire?
— Oui, monsieur, il s'agit d'une affaire.
— Bien ! Mais, avant tout, serait-il possible d'avoir sur ce qui doit la motiver quelques éclaircissements? Je connais fort peu M. Trélaurier, je ne lui ai pas parlé trois fois dans ma vie. Il y a plus de quinze jours que je ne l'ai même rencontré. Je ne crois pas lui avoir fait la moindre offense...
— Ce n'est pas son avis, interrompit nettement Vernaut. Mais nous n'avons pas, monsieur, la mission de discuter avec vous...
— Ah! pardon! reprit avec vivacité le vicomte. Je prétends, avant de mettre en mouvement deux amis, pour s'entretenir avec vous, messsieurs, savoir pour quelle cause ils auront à me représenter. A l'heure présente, je suis dans l'ignorance absolue de ce qui m'est reproché. Je vous prie, au préalable, de m'en informer. Après, je jugerai de ce que j'aurai à faire.
— Eh bien! monsieur, dit Valançon avec le léger accent du Midi qui relève si savoureusementsa bonhomie narquoise, M. Trélaurier a trouvé que vous vous occupez beaucoup trop de sa femme, à moins que ce ne soit sa femme qui s'occupe trop de vous, ou vous et sa femme qui vous occupiez trop l'un de l'autre.
André sourit du bout des lèvres :
— Je goûte, comme il convient, croyez-le bien,
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tout l'humour que M . Valançon met à rendre plausible une prétention vraiment excessive. Je ne sais qui ou quoi a pu mettre dans l'espritde M. Trélaurier les idées qui l'ont conduit à vous envoyer chez moi. Mais laissez-moi vous dire que si, pour une susceptibilité plus ou moins fantaisiste, on est exposé à se vo ir chercher querelle, tous rapports sociaux vont être suspendus entre gens de sexe différent. Je ne sais ce qui a pu autoriser M. Trélaurier à soupçonner sa femme et moi. Mais je proteste de toutes mes forces que cela est injuste et que M""^ Trélaurier n'a absolument rien à se reprocher vis-à-vis de son mari.
Le visage de Vernaut se détendit. Il lui sembla que la situation s'éclaircissait et que, peut-être, il pouvait espérer obtenir un accommodement qui sauverait la situation. Il fit un pas vers le vicomte et d'une voix moins rude :
— Nous ne nous attendions pas, monsieur et moi, à une telle déclaration de votre part. Nous n'avions pas qualité pour vous la demander. Mais puisque, de vous-même, vous entrez dans la voie des explications, nous n'hésiterons pas, dans l'intérêt de tous, à vous y suivre...
Le vicomte reprit avec un air de sincérité :
— Mais, monsieur, quelle conduite autre pourraisjetenir?Vraiment, vousmevoyezau comble de l'étonnement. Et je me demande si je suis bien éveillé. Tout ce que vous me racontez me semble fabuleux. Et les soupçons de M. Trélaurier me paraissent tellement injurieux, n'étant fondés sur aucune preuve, que je
me demande si ce n'est pas moi qui serais en droit de lui demander réparation. Comment, voilà un mari qui, sur je ne sais quelles chimères, bâtit tout un roman dont il me fait le héros. 11 y mêle sa femme, et me fait jouer un rôle que je regrette infiniment de n'avoir pas tenu en réalité . Car M""* Trélaurier estcharmante, et si j'étais son amant, j'en serais enchanté, croyez-le bien. Mais cela n'est pas. Et pour être agré.ible à son mari, je ne peux pourtant pas avouer que cela est!
Valançon et VernauL se regardèrent. Ils commençaient à être embarrassés de leur personnage. Ils s'attendaient à trouver M. de Preigne tout disposé à donner suite à une affaire dont la nécessité s'imposait à son honneur. Ils comptaient expédier les préliminaires en quelques brèves paroles et n'avoir qu'à régler la rencontre avec les témoins adverses. Et, tout au contraire, ils trouvaient un homme qui épiloguait et ne paraissait pas le moins du monde décidé à aller sur le terrain. Pour qu'on pût l'accuser de lâcheté, il avait trop souvent, et d'une trop redoutable façon, fait ses preuves. C'était un friand de l'épée et du pistolet, qui se battait pour un oui ou pour un non. Si un reproche avait dû lui être adressé, c'eût été de ne pas assez raisonner d'ordinaire avant de risquer sa vie ou celle des autres. Il devenait donc bien difficile de se dérober à son insistante discussion. Ni Valançon, ni Vernaut ne crurent qu'ils en avaient le droit. Ils frémissaient à la pensée de mettre Trélaurier en présence de cet adversaire si dangereux. D'une explica-
lion pouvait surgir un moyen de conciliation. Peutêtre était-il encore temps d e sauver Annine. Vernaut, dévoré d'inquiétudes, et enflammé par l'espoirde tout pacifier, prit sur lui de contrevenir aux instructions de Trélaurier :
— Eh bien ! monsieur le vicomte, puisque vous paraissez désireux d'écarter tout conflit, voyons ensemble, et en toute loyauté, s'il est possible d'atteindre ce résultat. Vous venez de nous déclarer spontanément qu'il n'existait entre M""* Trélaurier et vous aucune liaison, etque, pour parler franc, vous n'êtes pas son amant.
— Je vous en donne ma parole d'honneur, répondit fermement M. dePreigne.Et je le fais avec beaucoup de joie. Mais, en vérité, avouez que j'y mets de la bonne grâce, et qu'il n'est pas banal de contraindre un homme à une confession pareille !
— Ah ! vicomte, vous êtes victime de votre réputation, dit doucement Valançon. Ce ne sont jamais les agneaux que l'on soupçonne; ce sont les loups. Et vous avez quelques rapts sur la conscience. C'estpourquoi on n'aime pas beaucoup vous voir tourner autour des bergeries.
— Mais encore une fois, je n'ai tourné autour de qui que ce soit. Je rencontre à peine de loin en loin M"** Trélaurier. Je ne vais pas chez elle. Gomment cette légende d'un flirt entre elle et moi a-t-elle pu se former ?
— Je pourrai, je crois, dit Vernaut, vous en donner tout à l'heure, quand nous serons d'accord, la raison
probable. Mais, puisque vous voilà si bien disposé, laissez-moi d'abord pousser plus avant notre affaire, et la réduire à sa plus simple expression...
— C'est-à-dire à rien.
— Je l'espère, maintenant, et cela va dépendre de vous.
— Voyons !... Que vous faut-il encore? A défaut de preuves, — car vous n'en avez pas, j'imagine, sans quoi, vous les auriez déjà fournies, — allez-vous me demander des gages ? Ne vous gênez pas. Parlez. Vous voyez, je suis bon prince.
11 riait en parlant ainsi, et d'un air si bon enfant, queVernaut et Valançon se départirent de toute hostile froideur.
— Des gages? repritVernaut, ma foije ne songeais pas à vous en demander; mais puisque vous mettez tant de prévenance à nous en offrir, voulez -vous en accorder un qui sera décisif à nos yeux?
— Lequel!
— Eh bien ! Absentez-vous pendant quelque temps de Paris. A la faveur de votre départ, les choses se pacifieront chez notre ami, la défiance se dissipera^ la vérité se fera jour. S'il y a eu quelques coquetteries de loin en loin, entre une jolie femme et vous, si sa jeune tête a travaillé et caressé des illusions, qu'il lui faudra perdre, facilitez-lui le retour à la raison, en la laissant à ses réflexions solitaires. Voilà tout ce que nous vous demanderons, et j'ajoute que si vous nous exaucez, non seulement nous prenons l'engagement que M. Trélaurier chassera de son esprit toute pré-
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vention à votre égard, mais encore nous vous assurons que nous vous en aurons une gratitude infinie. André hocha la tête avec un air grave :
— Rien que pour obliger deux galants hommes tels que vous, j'y aurais consenti de grand coeur. Je le ferai d'autant plus qu'il s'agit d'assurer le repos d'une charmante femme, pour laquelle j'ai le plus sympathique respect. C'est donc un engagement pris : je quitterai Paris, j'irai me promener durant six semaines. Avez-vous autre chose à me demander, pendant que vous y êtes ?
Ils se regardèrent, interdits par tant de facile condescendance, soulagés par la certitude que !e diflérend n'aurait point de graves conséquences, sentant bien que le vicomte ne devait pas être aussi innocent qu'il l'assurait, mais heureux de ce qu'il faisait de si grandes concessions qu'il était vraiment invraisemblable qu'on pût lui en demander de nouvelles.
— Il nous reste à vous remercier, dit Valançon. Nous allons rapporter à notre ami vos explications, et nous ne mettons pas en doute qu'il s'en tienne pour satisfait. En ce qui nous concerne, M. Vefnaut et moi, elles nous donnent des assurances suffisantes, et nous ne voulons pas insister davantage.
Vernaut acquiesça d'un signe de tète. A ce moment, il regardait attentivement M. de Preigne, et, sur sa physionomie, il vit passer, telle une ride de vent sur un lac, un frisson d'hilarité gouailleuse. Son visage était impassible et froid ; mais ses yeux, ses lèvres, le pli de sa moustache riaient, sans qu'il fût possible de
s'y méprendre. Vernaut eut un instant la sensation que le hardi jeune homme venait de le mystifier ainsi que Valançon, de leur jouer une scène de comédie supérieure, pour les renvoyer sans avoir obtenu une satisfaction véritable. Il essaya de se reprendre, de réfléchir, de chercher s'il ne pourraitpas rouvrir la discussion, pour pousser plus vivement le vicomte et le forcer à se déclarer. Mais déjà Valançon, sous la conduite d'André, commençait à marcher vers l'antichambre. Très troublé, Vernaut le suivit, se demandant s'il n'avait pas manqué àla conflancequeTrélaurier avait mise en lui, s'il ne venait pas, par sa faute, de rendre sans issue une affaire qu'un coup de force pouvait peul-êtredénouer. Il était sur le palier, après avoir pressé la main de M. de Preigne, quand il achevait ces désolantes réflexions. Il descendit l'escalier, arriva dans la rue, fit monter Valançon dans sa voiture, donna l'adresse de Trélaurier, puis, brusquement, saisissant le peintre par le bras :
— Ètes-vous sûr que ce charmant jeune homme ne nous a pas roulés depuis le commencement jusqu'à la fin, et que, en ce moment, il ne se rit pas de notre facilité à tout croire, et de notre complaisance à tout accorder?
Valançon parut très étonné :
— Hé ! comment cela pourrait-il être? Les raisons qu'il nous a fournies vous ont paru bonnes, comme à moi. Pourquoi ce qui était satisfaisant il y a dix minutes, serait-il mauvais à présent?
— Parce que... Tenez, Valançon, nous n'aurions
pas dû discuter. Nous avions un mandat étroit, nous en sommes sortis, et nous avons eu affaire à plus fort que nous. Je vous dis que ce vicomte du diable nous a mis dedans! J'en ai la conviction, et il se tord, en ce moment, en pensant à la tête que nous faisions.
— Sacrebleu! Pourquoi alors navez-vous pas tenu bon? Vous avez lâché pied le premier. Moi, je vous ai suivi ! Mais, voyons, voyons ! En quoi sommes-nous roulés, je vous prie, et Trélaurier avec nous? Le vicomte part, nous le lui avons imposé, et il a accepté. Croyez-vous qu'il manque à son engagement?
— Non; car nous serions-là pour le lui rappeler. Et nous l'obligerions à le tenir. Il le tiendra donc. Mais comment? Il y a un dessous que nous ne connaissons pas.
— Mon bon ami, nous ne sommes pas obligés de faire de la psychologie. Voila un garçon que l'on accuse de conduire à mal une jeune femme. On le sépare d'elle; il s'y résigne. Que voulez-vous de plus? Ne cherchez pas les mobiles auxquels il obéit. Contentez-vous du fait, qui est capital.
— Ah ! c'est un enjôleur admirable ! Il vient de nous jouer la scène de M. Dimanche. Nous nous présentons, pour lui offrir de se couper la gorge avec notre client, et, après avoir éludé la proposition, il nous renvoie ravis de sa bonne grâce ! Et je savais d'avance qu'il allait se moquer de nous, et j 'avais les preuves de sa culpabilité, l'aveu d'un des complices. Et, en dépit de tout, il m'a retourné comme il a voulu !
— Alors, malgré ses protestations, vous persistez à penser...
— Qu'il s'occupe de M""' Trélaurier? Mais je n'en puis douter! Valançon, nous sommes des enfants auprès de ce gaillard-là 1 Que va dire ce pauvre Félix? Ah ! nous avons bien défendu ses intérêts !
Pendant qu'ils parlaient, la voiture filait à vive allure, etils étaient arrivés à la rue Rembrandt. Ils descendirent sur le trottoir et, par la petite porte deservice, entrèrent dans l'hôtel. Un coup de timbre à l'antichambre les annonça. Ils gravirent le magnifique escalierentreles colonnes de porphyre aux chapitaux dorés, duquel, comme autantde tableaux, se développent les merveilleuses tapisseries d'après Bérain. Au premier étage, le valet de chambre, sans rien demander, les introduisit dans le cabinet de Trélaurier Assis à son bureau, celui-ci écrivait des lettres. Il se * leva, vint au devant de ses amis, examina leurs figures attristées, et résuma toutes ses préoccupations dans cette seule question :
— Eh bien ?
— Eh bien! fit Vernaut avec lenteur, nous sortons de chez notre homme. Il s'est montré aussi conciliant que nous étions disposés à être rigoureux. Il n'a même pas voulu constituer de témoins, et nous a offert toutes les explications que nous pouvions souhaiter; il s'est prêté à toutes nos exigences. Bref, il nie toute intrigue avec ta femme, il la déclare irréprochable, et consent à partir de Paris, pendant six semaines, pour prouver sa véracité. ^
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Trélaurier agita ses mains, pencha la tête, et dit :
— Il est probable qu'ils vont partir ensemble !
— Quoi? s'écria Vernaut. Tu peux supposer...
— Je ne suppose pas ; je suis sûr. Pendant que vous causiez avec M. de Preigne, moi je causais avec ma femme. Elle a été aussi franche qu'il a été dissimulé. Et ce que vous me rapportez des concessions du vicomte cadre parfaitement avec ce que je sais des intentions d'Annine. Il part, et elle aussi. C'était, tu sais qu'on te l'a dit, décidé d'avance. Peut-être, pour paraître exécuter ses conventions avec vous, s'éloignera-t-il seul de Paris. Mais il n'est pas douteux qu'elle ira le rejoindre. Elle ne me l'a pas laissé ignorer.
— Elle a osé ?
— Oh ! avec une sincérité qui m'a ébranlé le cerveau et déchiré le cœur, mais qui a cet avantage de ne laisser prise à aucune illusion. Après de tels aveux, tout est en ruines, et le terrainde l'existence est déblayé si nettement qu'un cyclone ne le raserait ni mieux ni plus à fond. Ma femme m'a déclaré qu'il n'y avait plus aucun lien possible entre elle et moi et qu'elle reprenait sa liberté complète. De ce que j'en puis penser, ou de ce que j'en vais souffrir, elle n'a cure. Il lui faut son indépendance pour orienter sa vie autremeni qu'elle ne l'avait fait. Le bonheur pour elle s'offre avec un autre que moi. Elle s'est trompée en m'épousant. Il y a maldonne. On refait. Voilà !
Il éclata d'un rire si lugubre que ses amis frissonnèrent. Lui, très calme, comme si à ses yeux rien ne comptait plus, et comme si à ses oreilles les mots
avaient perdu tout sens pénible ou injurieux, poursuivit :
— C'est très nouveau. Ce sont les théories de la génération la plus récente, Voilà ce que nous a produit comme effet sentimental l'étude du moi, et le culte de l'individualisme. Il n'y a plus qu'une considération qui ait de l'importance : c'est d'assurer la satisfaction de son esprit par la recherche des affinités intellectuelles, etde ses sens par le choix d'unmâle sympathique. C'est très ibsénien et totalement anarchique. Ce qu'il y a de sûr, c'esl que je ne remplis pas le programme et que je ne saurais plaire dans l'emploi. Ma femme m'a très bien expliqué cette infériorité, cette inaptitude, pendanttroisheures de conversation. Oui, ma femme, entendez-vous, celle qui porte mon nom, m'a déclaré qu'il lui fallait un autre homme que moi. Et je ne l'ai pas écrasée ! Elle vit 1 Elle va exécuter son projet, et je ne m'y opposerai pas!
Ilgrinçades dents, déchargea snrle bureau un coup de poing à fendre la tablette, et montra à ses amis un visage tellement convulsé par la douleur, que tous les deux s'avancèrentverslui, les mains tendues, effrayés, presque suppliants. 11 les arrêta d'un geste.
— Rassurez-vous, je ne suis pas fou ! Je suis dans mon bon sens, et tout ce que je vous dit est exact. Ma femme, avec toute la tendre sollicitude qu'on aurait pour un vieux parent, m'a attesté qu'elle ne supportait pas l'idée que je puisse succomber dans un duel contre M. de Preigne, et qu'elle ne survivrait pas à M. de Preigne, si je le tuais. Elle est donc bien per-
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due pour moi, quoi que je fasse. D'ailleurs, on n'entreprend pas contre la volonté d'un être pensant, à moins d'en avoir le droit. Et ce droit, je ne l'ai plus vis-à-vis d'Annine. -Je ne le tenais que d'elle-même, du don qu'elle m'avait fait librement de sa personne. Elle se reprend. Que puis-je faire? Je sais bien que la loi humaine, la loi divine, la mettent à ma discrétion, et que je puis exiger, par la force, la fidélité que je ne puis plus obtenir de bon gré. Quelle horrible tâche, et quelle illusoire garantie ! Contraindre la chair à me subir. Forcer l'esprit à m'endurer. Etre tyrannique vis-à-vis de cette femme que j'ai traitée comme une reine, et dont les fantaisies m'étaient douces et les caprices précieux. Après avoir été le plus confiant, le plus aveugle des époux, me changer en geôlier sévère et soupçonneux ? Jamais ! Ce ne serait pas digne de moi. Je veux bien me résigner à être trompé. Je n'accepte pas de faire tout ce quil faut pour mériter de l'être. Ma femme veut se séparer de moi. J'y consens. Elle est libre.
Ces douloureuses paroles étaient tombées dans un silence consterné.Vernaut et Valançon avaient écouté leur ami sans l'interrompre, heureux, de n'avoir pas à parler, tant ils eussent été embarrassés pour expliquer leurs idées. Us étaient en même temps révoltés de la conduite d'Annine, entraînés à pousser Trélaurier aux résolutions viol entes , et arrêtés par la certitude que ces résolutions seraient inutiles, mécontents à la fois de sa modération et émerveillés de sa sagesse, en proie à un trouble que révélaient leur abattement
et leur mutisme. Cependant, Vernaut se décida à demander :
— Qu'est-ce que tu vas faire? Il est impossible que tu restes sous le coup d'un outrage pareil?
— Pourlemoment, jen'ai qu'à attendre. lime reste e faible espoir qu'Annine réfléchira à tout ce que je
lui ai dit, et manquera, au dernier instant, de l'énergie nécessaire à l'exécution de son projet; Ce serait pour moi un triomphe inespéré. Cette fois-là, je l'aurais à moi plus sûrement que le jour où elle m'a épousé, car je la tiendrais de sa volonté totalement éclairée. Je ne m'illusionne pas. Il faudrait, pour qu'elle restât, un de ces hasards bien rares qui mettent une femme brusquement à même de juger l'homme à qui elle va confier sa destinée. J'ai vainement tenté de lui ouvrir les yeux sur le compte de M. de Preigne. Elle n'a rien cru, ne croira rien, tant qu'elle n'aura pas été convaincue par l'expérience. Hélas ! alorsil sera trop tard, et la chute aura été complète. Mais, enfin, tant qu'elle ne sera pas partie, il y aura une chance pour qu'elle reste. Etsifaiblequ'ellesoit,cettechance,jelacompte encore à mon actif. J'ai donné à Annine le droit de réfléchir jusqu'à ce soir.
— Et si elle se décide et part.
— Alors, je partirai moi-même, afin de dérouter l'opinion et d'empêcher un scandale public. J'irai m'enfermer à la campagne et j'y séjournerai sans me montrer, jusqu'au moment où je pourrai reparaître, en accréditant le bruit qu'Annine est malade et a besoin de repos Ceci suffira à expliquer son absence.
Vous connaissez le monde. Ses impressions sont superficielles et éphémères. Au bout de huit jours, les plus bavards passeront à un autre ordre d'idées. La maladie de madame Trélaurier sera un fait acquis. Et si Annine vit modestement et ne court pas le monde avec fracas, la situation sera assez sauvegardée pour qu'il n'y ait point de déshonneur avéré. C'est cela que, je veux avant tout, plus pour elle encore que pour moi.
Valançon demanda :
— Vous ne voulez pas que je voie votre femme et que je lui dise mon sentiment? Nous sommes, elle et moi, assez en franchise pour que cela me soit possible...
— Vous n'obtiendrez rien. Elle est butée. Épargnez-vous donc, à elle et à vous, un débat inutile.
— Bien. Qu'allez-vous faire pour le moment?
— Je vais me rendre dans mes bureaux avec Vernaut, et déjeuner. Je ne rentrerai ici que ce soir, quand mon sort et celui d'Annine sera décidé. Jusque-là, je m'occuperai de mes affaires.
— Vous êtes stoïque !
— En quoi? Je fais contre mauvaise fortune bon cœur. Que voulez-vous que je fasse d'autre? Il est bien heureux pour moi d'avoir des affaires importantes sur les bras. Pendant que je m'en occuperai, je ne penserai pas à mon malheur. D'ailleurs, si je pars ce soir, il faut que je prépare le travail pour toute la semaine pendant laquelle je vais m'absenter.
— Vous savez que si vous avez besoin de moi, je
suis tout à votre disposition. Voulez-vous que je parte avec vous?
— Merci, mon brave Valançon. Restez avec votre charmante femme. Vous êtes heureux, vous, profitez de votre bonheur, et appréciez-le.
— Enfin, vous avez le droit de changer d'avis. Un coup de téléphone, et je vous arrive avec ma boîte à peindre.
Trélaurier lui serra les mains avec une affectueuse reconnaissance et, avec Vernaut, le reconduisit jusqu'à l'escalier. Puis, rentré dans son cabinet, il se prépara à sortir, comme ill'avaitannoncé, et à accompagner son ami à la maison de banque.
Pendant ce temps-là, dans le camp adverse, une activité soudaine s'était manifestée. Presque derrière les talons de Vernaut et de Valançon, le simiesque Arthur était arrivé rue Rembrandt etavaitfaitdemander M"*' Zoé par un des domestiques de la maison. La femme de chambre était descendue en hâte et avait trouvé son amant, pâle de rage, assis sur un chevalet à laver les voitures, dans la cour des écuries. L'entrée en matière avait été rapide et claire :
— Ah! te voilà, toi, petite rouleuse! C'est comme ça que tu nous en prépares des « chichis », avec tes potins !
M"'' Zoé prit un air digne et, regardant Arthur de travers :
— Si tu commences comme ça, je remonte...
— Reste, imbécile... J'ai à te parler...
— Alors, sois convenable! Si ton patron s'exprime
comme ça avec ses maîtresses, c'est leur affaire ! Mais, moi, je ne le supporterai pas de mon amant!
— Mademoiselle « de » Zoé veut-elle me faire la faveur d'un instant d'entretien? ricana le valet avec une grimace.
— Cause, fit la fille avec une pointe de sourire. Mais viens dans la remise, ici, on pourrait nous voir.
Ils s'installèrent sur des seaux d'écurie renversés.
— Eh bien ! En voilà une histoire ! Il est arrivé, ce matin, chez Monsieur, « deux poires » qui venaient lui chercher querelle de la part de ton bourgeois...
— Ah ! Il y a eu une empoignée énorme entre Monsieur et Madame à la même heure, et pour le même motif...
— Et tout ça vient de l'indiscrétion que tu as faite hier, à ton M. Vernaut...
— C'était immanquable ! Si je n'avais pas lâché tout, il l'apprenait par un autre... Il savait toute la manigance. Et puis il m'a intimidée...
— Et arrosée...
— Ah ! Les mille francs que je t'ai donnés. . .
— Plus! Plus'! Tu ne me feras pas accroire que tu as « mangé » ta patronne pour cinquante médailles! Ou bien alors tu es indigne de mes faveurs...
— Eh bien! oui, là. Il a doublé... Deux mille! Il y a encore un billet en réserve pour toi... mais embrasse ta bibiche...
Arthur plissa son glabre visage de larbin vicieux,
il se baissa vers la gentille Zoé et se laissa caresser avec une condescendance souriante. Il interrompit l'effusion :
— Maintenant, soyons sérieux... Monsieur veut savoir ce qui s'est passé entre ta maîtresse et son Trélaurier. . . Il faut qu'elle vienne. . . Il l'attend. . . II m'envoie le lui dire.
— Elle fait ses malles... Et puis après ce qui s'est passé avec Monsieur, le pourra-t-elle?
— Qu'elle s'arrange ! Tu ne penses pas que nous allons nous fouler les méninges pour lui fournir des prétextes. Elle nous aime, alors l'amour la rendra ingénieuse.
— Ah I Vous pouvez vous flatter qu'elle vous aime ! Est-il possible de mettre une femme dans un état pareil I Elle ne sait plus ce qu'elle fait, c'est le cas de le dire. Quand on pense qu'elle va quitter une position comme celle qu'elle a, pour les beaux yeux d'un petit farceur comme ton vicomte... Il faut vraiment qu'il l'ait empoisonnée avec quelque drogue diabolique !
— Lui ! Rien du tout. Il n'a qu'à les regarder, avec ses beaux yeux, comme tu dis... Mais cette fois-ci, il est pincé, ou je ne m'y connais pas. . . Il n'a jamais été aussi réservé, avec aucune de celles que je lui ai connues, qu'avec ta patronne... Ah! il la respecte!.. Oui, je t'en donne mon billet. On ne trompe pas un valet de chambre. Moi, je sais quand Monsieur marche, ou ne marche pas, quand il a triomphé, ou quand il a fait chou blanc... Eh bien ! M""^ Trélaurier n'est
venue qu'une fois, elle est partie comme elle était arrivée, et M. le vicomte l'a reconduite avec des égards et un respect... qu'on aurait cru que c'était sa sœur. Entre elle et lui, il n'y a pas ça I
— Je le crois ! Mais l'aime-t-il ?
— Je crois qu'il en est toqué. Mais, mon opinion, c'est qu'il voudrait l'épouser...
— Pas plan! Monsieur ne divorcera pas! Il aime trop Madame !
— C'est là qu'est le coton. Enfin, il faut qu'elle vienne. Après le départ des deux amis de ton patron, Monsieur était dans une agitation extraordinaire pour un homme si froid... Il m'a décoché ici, raide comme une balle de tennis... Et me voilà! Allume! Allume 1 Va trouver ta dame, et rapporte-moi une réponse. On est chez nous dans les grandes anxiétés.
— J'y grimpe!
Elle partit. Arthur alluma une cigarette, et attendit. Cinq minutes plus tard, Zoé reparut, essoufflée par la rapidité de sa course, et dit :
— Elle y va, dans un quart d'heure elle paraîtra. Je cours lui chercher un sapin...
— Elle peut donc sortir? Elle n'est pas surveillée?
— Non. File! Un bécot encore...
— Deux! Tu sais, tu penseras au second billet de mille.
— Il est pour toi, Jeannot! Naturellement !
— Oh! amour!
Leurs lèvres claquèrent dans une embrassade enthousiaste.
— A ce soir!
Il partit. Zoé regarda s'éloigner le jeune drôle qu'elle adorait et murmura, regagnant l'escalier de service :
— Heureux qu'il ne se doute pas que j'ai encore huit billets de mille !.. Ah 1 ces hommes, si on n'avait pas d'argent, comment les tiendrait-on?
Dans son salon, complètement habillé cette fois, attendant, la taille pincée dans une jaquette noire très ajustée, un gilet de soie bleue moulant sa poitrine, une cravate noire et rouge tricotée à la main, serrée dans un anneau d'or, entourant son haut col cassé, ses jolis cheveux blonds lissés en un large bandeau qui couvrait à demi le front, il offrait l'image d'un parfait élégant. Posté devant la fenêtre, il regardait dans la rue avec une sorte d'impatience. Pourtant son visage était calme, les yeux reposés et la bouche souriante. Une voiture s'arrêtant dans la rue le fit s'approcher davantage. Il souleva légèrement le petit rideau. M""^ ïrélaurier descendit, leva son regard vers l'entresol, vit le tremblement de l'étoffe qui retombait, et sourit. Elle paya son cocher, et entra vivement dans la- maison. Elle n'eut pas à sonner. André l'attendait derrière la porte, qui s'ouvritdevant elle, et se referma silencieusement. Elle traversa l'antichambre, pénétra dans le salon, et là, se laissa tomber sur un fauteuil. A ses pieds, poussant un tabouret, André s'était assis, lui tenant les mains, sans l'interroger. Elle, à travers sa voilette blanche, que le regard éclatant de ses yeux trouait d'un éclair noir,
elle goûta le plaisir devoir timide, recueilli, ce beau garçon si audacieux d'ordinaire. Enfin, elle poussa un soupir, et comme rompant à regret cette contemplation délicieuse, elle dit :
— Vous avez désiré me parler, et jeme demandais, au même moment, par quel moyen j'arriverais à vous faire savoir que j'avais besoin de me concerter avec vous. Nous étions donc d'accord.
— Pouvait-il en être autrement puisque nous obéissions à nos deux cœurs? Mais rassurez-moi tout de suite sur vous-même. C'est cela qui importe seulement pour ,moi. Ce que je puis avoir à supporter n'est rien, si vous êtes à l'abri de toute violence.
— Je n'avais à craindre qu'une explication. Elle a eu lieu. Et j'en sors brisée, car j'ai dû lutter contre l'homme que j'aime le plus au monde, après vous, André... C'est pour moi une douleur inexprimable de le réduire au désespoir, et c'est cependant ce que je viens de faire, avec une dureté dont je ne me croyais pas capable...
Des larmes coulèrent de ses yeux. Elle releva sa voilette et son visage charmant, un peu altéré par l'émotion, parut en pleine lumière. Le vicomte se laissa glisser à genoux; il leva les mains d'Annine, les posa sur ses joues et les caressa lentement sans les baiser, promenant leur douceur sur ses fines moustaches, et faisant frissonner Annined'une volupté sourde et profonde.
Elle reprit d'une voix tremblante :
• — Ilfallaitreconquérirmaliberté, car je ne suis pas
femme à tromper. Et vivre, comme je vivais depuis un mois, mentant à chaque heure du jour, m'était un supplice intolérable. J'ai donc tout avoué, tout brisé, et me voici maîtresse de ma vie. Il dépend de moi de rentrer chez mon mari, pour n'en plus sortir, ou de dire adieu à mon passé pour marcher vers un nouvel avenir... C'est ce que j'ai voulu. Et maintenant que la besogne est faite, moi qui n'hésitais pas devant les résistances à surmonter, j'hésite devant l'usage à faire des droits conquis... Ah! la lutte n'est rien... On est bien résolu pendant la bataille... Mais après, quand il s'agit d'écraser un vaincu, on est presque désarmé...
— Mais vous n'avez pas affaire à un vaincu... MM. Vernaut et Valançon, qui sortent d'ici, me l'ont bien fait comprendre.
— Que voulaient-ils ?
— Me conduire sur le terrain, et me faire battre avec M. Trélaurier.
— Vous vous y êtes refusé, j'espère ?
— Ne vous ravai«-je pas promis? Il m'a fallu user de diplomatie, tant pour ménager votre réputation que pour sauvegarder mon amour-propre. Je n'ai pas beaucoup l'habitude de décliner une offre de ce genre... Mais un duel entre votre mari et moi aurait causé un scandale irrémédiable. Et puis je pouvais affirmer en toute conscience la pureté de nos relations, et cela m'a été une grande ressource.
Il souriait en parlant ainsi, et son air candide se nuançait d'une si amoureuse expression de désir que,
d'un geste doux, Annine lui mit sa main sur les yeux.
— Vous a-t-on demandé de prendre des engagements?
— Un seul : celui de partir, et j'y ai acquiescé.
— Et quand vous éloignerez-vous ?
— Ce soir.
— Et moi?
— Vous, Annine adorée, vous viendrez me rejoindre. Mais il fautpourvous, pour le monde, pour votre sécurité présente et notre bonheur futur que nous ne partions pas ensemble. Je vous conseille de bien affirmer votre présence dans un lieu que vous choisirez, pendant queje me mettrai bien en vue dans un endroit très distant, afin que nul n'ignore que nous sommes séparés par des espaces considérables. Et puis, un beau matin, nous nous réunirons, et cela pour ne plus nous quitter jamais.
Elle plongea son regard dans les yeux d'André, qui souriait, l'air heureux.
— Et je serai votre femme?
— Je vous en donne ma parole. Le jour où vous aurez obtenu votre liberté. Et ce sera la joie la plus grande que vous pourrez me donner... Mais pourrezvous y arriver ?
— Il le faudra bien. Je souffrirais trop d'être dans une situation irrégulière. Mon mari se refuse au divorce, parce qu'il espère ainsi me retenir par un lien de plus. Mais quand il aura compris que toute résistance est vaine, que je suis décidée à ne jamais reprendre la vie commune avec lui, il trouvera plus
digne de moi, plus honorable pour lui, de rompre notre mariage. Il est assez généreux pour ne pas s'en tenir à un refus qui prendrait des allures de revanche et assez fier pour ne pas me contraindre au-delà de toute raison.
Un frémissement passa sur le visage d'André, ses lèvres se pincèrent, et d une voix changée il dit :
— Vous avez une singulière estime pour lui.
— Il la mérite, répondit Annine gravement. Ne nous faisons pas d'illusion, mon ami. Dans les circonstances actuelles, c'est lui qui a le beau rôle.
Elle eut un sourire triste :
— Il n'a même que cela. Ne lui marchandons pas ce pauvre avantage. Il consentirait bien, je vous le
jure, à avoir tous les torts, à condition de n'être pas sacrifié. Ma destinée aura été de me voir aimée par deux hommes autant qu'une femme peut rêver de l'être : par lui avec tout le dévouement et toute la grandeur dont est capable l'être le plus parfait ; par vous, avec tout le charme et toute l'ardeur qui émanent de la passion la plus vive. J'ai choisi : faites, car cela dépend de vous seul à présent, que je n'aie pas à m'en repentir.
Il ne répondit pas, mais il la prit dans ses bras et l'étreignit avec une rage d'amour qui la fit blêmir. Dévorée de désirs, affolée par les caresses d'André, elle poussa un cri et voulut résister. Il la supplia d'une voixdontlesintonationssuavesfirentvibrersesnerfs. Elle l'écoutait avec une passivité qui l'épouvantait elle-même. Il lui semblait que la douceur de cette
voix lui fondait délicieusement le cœur dans la poitrine, et que sa volonté s'abolissait, comme si, au fond de sa pensée, rien ne subsistait plus que la fantaisie et le caprice de l'homme qu'elle adorait. Elle se sentait absente d'elle-même, annihilée, et tout entière livrée à celui qui la charmait, sans une restriction, sansune résistance, et avec une joie qui l'emplissait de sa douceur. Elle se sentait heureuse de cette possession qu'elle n'avait point ressentie jusque-là et qui la ravissait. Cependant, une dernière pudeur l'arracha à son acquiescement amoureux. Ses yeux furent frappés par l'aspect de ce salon étranger, dans lapleinelumière du jour. Elle se vit comme en visite, vêtue de son manteau et coiffée de son chapeau. Elle eut horreur de se donner ainsi, avec cette mise en scène de chute vulgaire, dans ce décor de banalité courante. Elle se redressa, protesta et dit :
— André, je vous en prie, pas maintenant.. .Oh 1 non. N'empoisonnons pas notre bonheur par un désolant souvenir...
Il comprit, la laissa libre, se pencha vers elle, et changeant de physionomie, très tendre et très déférent :
— Mon cher amour, pardonnez-moi; . . Je vous obéirai... Mais ne me jugez pas trop sévèrement parce que je vous aime avec frénésie... Ah! la coupable, c'est vous, qui êtes trop charmante... Ordonnez, je suis à vous.
Elle lui saisit la tête, et sur ses cheveux blonds, sur ses yeux bleus, au regard enfantin, elle mit de ra-
pides baisers. Elle lui montrait ainsi combien elle l'aimait, combien il lui coûtait de ne pas répondre à ses transports, et qu'elle lui était reconnaissante de sa sagesse. Elle le calma, se reprit elle-même, et dit :
— Voyons! Il faut arrêter nos dispositions. Vous partirez ce soir... Oîi irez-vous?
— A Cannes, directement.
— Bien. Moi, je me rendrai chez ma tante aux Fondettes. J'y resterai trois jours, puis je me dirigerai vers la Suisse. Je m'arrêterai à Lugano. Si vous voulez, dans une semaine, venir m'y réjoindre? Là, mon ami cher, dans ce pays inconnu, loin de tous nos souvenirs, sous un ciel nouveau, je serai à vous.
Elle se levait. Il l'embrassa tendrement en lui murmurant dans l'oreille :
— Ohl Annine, ma chère femme!...
Elle lui sourit, les yeux brouillés de larmes heureuses, étouffa un soupir, et dit :
— A bientôt donc, ami de mon cœur.
Elle traversa le salon. Dans l'antichambre, devant une haute glace, elle remit sa voilette, redressa son chapeau, rajusta son manteau, et se jetant d'ellemême aux bras d'André, elle échangea avec lui un rapide et délicieux baiser, et partit.
Une fois seul, le vicomte rentra dans son cabinet de toilette; il jeta bas sa jaquette et remit son veston de soie, il sonna. Le simiesque Arthur parut :
— Servez le déjeuner.
— Quand monsieur le vicomte voudra.
k MARCHE A L'AMOUR. 131
— Apportez-moi l'indicateur qui est dans mon cabinet.
— Éonsieur le vicomte part?
— Ce soir, et vous m'accompagnez. Vous ferez les malles tantôt.
— Où va monsieur le vicomte?
— Je vous le dirai quand nous monterons en wagon.
Le valet de chambre s'inclina sans une observation. Il savait qu'il était des sujets sur lesquels il ne fallait jamais insister avec son maître. Seulement, comme il était mécontent de ce manque de confiance, il voulut s'offrir immédiatement une petite revanche :
— Je préviens monsieur le vicomte que le vieux du boulevard Poisonnière a encore guetté devant la maison, pendant plus de deux heures, ce matin.
— Etait-il là quand M*"* Trélaurier est venue?
— Il est parti quand elle est sortie. Il l'aura suivie probablement.
Le visage du bel André se contracta. Il eut un geste de fureur et lâcha un horrible juron :
— C'est cette vieille canaille-là qui aura prévenu Trélaurier !... Est-ce qu'il ne va pas bientôt me laisser tranquille?
— Ah ! il en veut terriblement à monsieur le vicomte. Il a essayé, à différentes reprises, de me faire causer... Il a la mort de sa fille en travers de l'estomac...
— Eh ! suis-je responsable des extravagances d'une folle qui prend l'amour au tragique? Est-ce ma faute
si elle avait la poitrine faible? J'aurai plus de mois d'ennuis à cause de cette fille-là, que je n'ai eu de minutes d'agrément avec elle! En somme, qu'est-ce qu'il demande, ce bonhomme?
— Rien! Il suit monsieur le vicomte, il l'observe, il s'occupe de lui. Je ne crois pas que ce soit un individu à faire un mauvais coup. . . Mais si j'étais monsieur le vicomte, je prendrais tout de même mes précautions... Comme monsieur le vicomte ne me dit rien, moi, je ne puis servir utilement monsieur le vicomte...
André se mit à rire. Il toisa son serviteur avec une complaisante satisfaction, il approuva sa malice devinée, d'un hochement de tête, et lui rendant raillerie pour raillerie :
— C'est bien, monsieur Arthur... Je vous remercie de votre vigilance, je la mettrai à l'épreuve. Pour l'instant, occupez-vous de me donner l'indicateur que je vous ai demandé.
Il fit quelques pas, rêvant, les yeux fixes, comme si l'ombre de cette malheureuse enfant, si inopinément rappelée à ses souvenirs, se dressait devant lui, dans sa grâce mélancolique ; puis, comme son domestique revenait, il secoua la tête, haussa les épaules, et d'un doigt expert tournant les pages de l'horaire, il regarda distraitement et dit :
— Vous commanderez un omnibus pour la gare du Nord, train de six heures trente.
Puis, montrant sur la cheminée une vingtaine de plaques en nacre, il dit :
T^35»fc-:
LA xMARCHE A L'AMOLR. 133
— Vous passerez au cercle et vous rendrez de ma part ces jetons, en échange de mon dernier bon... Il y en a pour cinq cents louis...
— Bien, monsieur le vicomte...
Et sortant, il murmura :
— Train de luxe pour Monte-Carlo, ou je veux cesser de m'appeler Arthur! Bathl je pourrai essayer ma martingale à la roulette!
Rue de Châteaudun, avec une impassibilité qui donnait le change à tout son entourage, Trélaurier avait passé toute sa journée à travailler. Il avait eu une longue conférence avec le premier secrétaire de l'ambassade ottomane Semack-effendi, un Arménien souple et fin, envoyé par son chef pour savoir comment marchait l'opération financière engagée. Les agents de change, venus après laBourse pour prendre l'air delà maison et rendre compte des ordres exécutés, avaient trouvé Trélaurier disposé à causer, à répondre aux menus propos du monde des affaires, libre d'esprit comme en ses meilleurs jours. Les sténographes avaient, sous la dictée du banquier, noté les réponses à faire au courrier du soir. Vers six heures, Trélaurier était descendu dans les bureaux et avait demandé des renseignement particuliers à son caissier. Enfin, il s'élaitenfermédans son cabinet avec Vernaut, comme chaque jour, avant de rentrer chez lui. Là, il avait cessé de jouer son rôle, enlevé son masque, avoué sa douleur, et devant son ami, montré toute la lassitude dont cette journée d'aifreuse contrainte l'avait accablé.
Allongé au fond d'un large fauteuil, il restait imnaobile, sans force, détendu, morne, ne voulant pas penser à ce qui l'attendait quand il rentrerait chez lui . Il avait l'impression d'être devant un trou béant. Il n'osaitse pencherpourregarderau fond,craignantd'y trouver son existence entière en ruines. Vernaut respectait son silence, sachant bien qu'aucun encouragement n'aurait d'efficacité. Quel espoir lui donner, quand il n'en conservait lui-même aucun? Après les déclarations si violemment passionnées d'Annine, comment supposer qu'un accord fût encore possible? La jeune femme avait coupé les ponts derrière elle, et tout revirement d'opinion était d'une absolue invraisemblance. Cependant, l'angoisse de Trélaurier était si vive que son ami se décida à lui proposer de s'informer :
— Veux-tu que je télégraphie rue Rembrandt, pour avoir des nouvelles?
Trélaurier, à voix basse, répondit :
— A quoi bon.^ Elle doit être partie, maintenant. Que voudrais-tu qu'elle fît, après ce qu'elle m'a dit?
— Et cependant, si elle avait une suprême clairvoyance, si elle se rendait compte de la folie qu'elle va commettre, et si elle restait?
— C'est impossible ! Je la connais bien. Pour qu'elle se soit engagée si fermement, elle si bonne, si soucieuse de ne pas faire de peine, il faut que sa résolution soit, mille fois pour une, arrêtée. .. Il n'y a qu'une chance de lavoir rester, c'est que ce misérable qui l'a perdue recule devant la responsabilité de se charger
d'elle, etluiconseillede ne pas partir... Mais combien c'est improbable !
— Si cela était pourtant, que ferais-tu?
— Je le lui ai dit : je ne lui parlerais jamais de ce qui s'est passé aujourd'hui entre elle et moi, et je ferais tout pour l'oublier ! Ah ! Vernaut, pouvoir lui pardonner! Ne pas la perdre I La revoir!
Il s'étai^redressé frémissant, les yeux brillants d'une fièvre soudaine. Il se calma promptement et retomba à son inertie découragée :
— Tu vois que je l'aime, malgré tout!... Quelle misère ! Et la pauvre enfant, combien elle sera punie du mal qu'elle me fait !
— Tu ne penses qu'à elle! murmura Vernaut avec amertume. Tu la plains, et elle t'assassine!
— Oui, c'est vrai. Je devrais la maudire,-mais cela m'est impossible! Je l'ai trop aimée, je l'aime trop encore ! J amais je ne pourrai la haïr, et je la pleurerai toujours !
— Tu ne lui as jamais dit, à elle, ce que tu m'exprimes là d'une façon si touchante !
— Ah ! j'avais la pudeur de mes sentiments, la timidité de ma tournure et de ma situation. Regarde-moi, Vernaut. Un gros homme, un peu grisonnant, banquier de son état, était-il fait pour jouer les amoureux, et risquer des déclarations enflammées? Je craignais d'être ridicule en me montrant passionné. J'ai retenu toutes lés efTusions qui auraient pu toucher le cœur d'Annine. Je me suis contenté de l'aimer, d'être bon pour elle, de la rendre heureuse, pensant
que cela suffirait pour qu'elle s'attachât â moi. J'ai négligé de cultiver l'idéal, me jugeant trop terre à terre pour réussir dans cette tentative. Et c'est ainsi que ma femme a pu se méprendre sur mes sentiments réels. Je crois bien que c'est seulement aujourd'hui qu'elle a compris toute la tendresse que j'avais pour elle. Mais il était trop tard. Le bien-être matériel, les satisfactions bourgeoises, le luxe raffiné, les facilités de la vie que je lui assurais ont paru peu de chose àses yeux, comparés aux promesses del'amour charmant et poétique. Elle ne s'est pas demandé un seul instant si ces promesses seraient tenues, et si la paradis vers lequel avec ardeur elle court n'était pas un décor brillant et factice destiné à disparaître promptement. Les mots magiques de l'amour, le prestige de la jeunesse, la suprématie de l'élégance l'ont ensorcelée. Et quand j'ai prononcé, moi, les nécessaires paroles de prudence, montré les dangers de l'aventure, et reproché l'atroce cruauté de l'abandon, je n'ai pas pu émouvoir le cœur déjà émancipé, ni toucher l'esprit d'avance conquis. Il y a donc de ma faute, vois-tu, mon vieil ami, dans ce qui arrive. Je n'ai pas assez bien défendu mon bonheur contre les dangers qu'il pouvait courir. J'ai eu l'illusion de croire qu'il suffisait d'aimer pour être aimé. Hélas ! l'événement m'a bien prouvé que l'amour n'appartient pas à ceux qui le méritent, mais seulement à ceux qui savent l'inspirer, et que pour réussir à être heureux, il faut, comme en tout, beaucoup de savoir-faire.
— Oui, et de ton aventure si clairement expliquée par toi, il résulte que tu as été trop sage, trop raisonnable, et que tu l'es peut-être encore trop en ce moment. Tu acceptes ton sort avec une résij^nation presque stoïque. Mais, qui sait si quelque violence inattendue, quelque éclat soudain, n'aurait pas modifié la situation plus heureusement en tafaveur.Que gagnes-tu à prouver une si haute et si généreuse raison ?
Trélaurier se leva, fit quelques pas en réfléchissant; puis son regard se fit plus assuré, plus grave :
— Simplement d'avoir accompli ce que je considère comme mon devoir. Et puis, vois-tu, Vernaut, on n'agit pas à contre-sens de sa nature. Ce que j'ai fait, je ne pouvais pas ne point le faire. Le tout était de l'exécuter convenablement. C'est à quoi je me suis appliqué de toutes mes forces. C'est la seule concession que j'aie faite à l'amour-propre. Quand Annine pensera à moi, et fatalement cela lui arrivera, elle se dira : « lia été bien. » Elle aura pour moi une sorte d'estime. Et cette idée calme un peu ma douleur !
Ils restérentuninstantmuetSjenfacel'undel'autre laissant couler le temps qui les rapprochait du dénouement de la crise. Sept heures, à la pendule, tintèrent dans le silence, Trélaurier se leva brusquement, et, comme il en avait l'habitude, sonna son garçon de bureau:
— Je pars. S'il y a quelque communication à me
faire, vous direz qu'on téléphone chez moi. Bonsoir.
Il descendit avec Vernaut, monta dans son coupé, et donna l'ordre de rentrer à la maison. Durant le trajet, il ne prononça pas une parole. Seulement la pâleur de son visage s'accentua, et sa respiration plus rapide trahissait l'agitation de son cœur. L'aspect de l'hôtel de la rue Rembrandt était le même que le matin. Dans le vestibule, les deux valets de pied attendaient comme de coutume. Trélaurier et Vernaut montèrent le grand escalier, et, sur le palier, trouvèrent le valet de chambre qui venait au devant de son maître. Sur un petit plateau d'argent, il présenta une lettre. D'un coup d'œil, Trélaurier reconnut sur l'enveloppe l'écriture d'Annine. Il la prit, d'une main qui tremblait, et dit d'une voix assurée et presque indifférente :
— Madame est partie?
— Oui, Monsieur, à cinq heures, avec Zoé.
— C'est bien. Je la rejoindrai demain matin. Vous ferez ma valise.
— Accompagnerai-je Monsieur?
— Non. M. Vernaut dîne avec moi, vous ferez mettre son couvert.
Il retira son pardessus, le donna avec son chapeau au domestique, et, suivi de son ami, entra dans son cabinet, tenant toujours à la main la lettre, qu'il n'avait pas ouverte. La porte refermée, d'un doigt brusque il déchira l'enveloppe, et d'un regard il lut ces mots: « Adieu, Félix, oubliez-moi. Annine. »
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Il lendit le papier à Vernaut, et cette fois, ne pouvant plus douter de son malheur, en face de l'irréparable, à bout de courage, il se laissa tomber sur un fauteuil et pleura amèrement.
Sur la terrasse de l'hôtel de Paris, assis nonchalamment dans un large fauteuil canné, Tristan de Saint- Yrieixlaissait errer ses yeux sur l'admirable panorama de la baie de Monaco bleuissant sous un soleil d'or. Il était midi. Un vent léger caressait les feuillages du jardin parfumé des senteurs du mimosa. C'était un de ces matins charmants où il fait bon vivre. L'atmosphère, tiédie par les rayons d'avril, enveloppait d'une fluidité souple les corps appesantis par une paresse délicieuse. Tristan, les jambes allongées, la tête appuyée, les mains pendantes, exquisément veule, fumait sans penser à rien, jouissant d'être immobile, avec le cerveau vide. Il attendait, sans impatience, jyjme (jg Préjean, qui était partie dès le matin, en automobile, pour faire visite à M"''' Trélaurier, à la Condamine. Des pigeons, échappés au plomb des tireurs, tournoyaient en vols rapides autour du Casino et de sèches détonations, retentissant au bas de la terrasse,
attestaient que le massacre continuait. Le yacht noir et or de J ulius Harvey, ancré dans la baie, au pied du château, commençait à cracher de la fumée par ses deux cheminées jaunes, se préparant à quelque excursion le long de la côte. Toute une sortie de musiciens quittant la répétition du concert se fit par la porte du théâtre. Les cloches lointaines des hôtels sonnèrent le déjeuner de la table d'hôte. Tristan ne bougea pas, tout à son repos et à sa contemplation.
Il était encore bien fatigué du voyage qu'il venait de faire avec M™* de Préjean, de Paris à Monaco en automobile. Ils avaient couvert en huit jours la route et dévoré les kilomètres, au milieu d'un nuage de poussière. Après avoir supplié son amie de lui permettre d'aller la retrouver par le chemin de fer, il avait fallu que Saint- Yrieix se résignât et fît du cinquante à l'heure de Paris à Lyon, de Lyon à Marseille, de Marseille à Toulon, et de Toulon à Nice. Ils étaient arrivés la veille par la route d'Antibes et, pour se reposer, dès le matin, l'infatigable M™® de Préjean avait proposé à Saint- Yrieix d'aller à la Condamine pour embrasser M"^ Trélaurier. Tristan avait énergiquement refusé de quitter Nice et d'aller voir sa cousine.
— Ma chère , vous êtes une femme , vous pouvez faire ce que vous voudrez : cela ne tire pas à conséquence. Mais, moi, c'est autre chose, et quoique je ne sois pas pudibond, je ne mettrai pas les pieds chez Annine. Je ne veux pas être exposé à y rencontrer de Preigne. Cela me gênerait infiniment. Dans la rue, dans un salon, au Casino, sur un terrain neutre, je n'y verrais
pas d'inconvénient. Après tout, je ne suis pas préposé à la garde des bonnes mœurs. Et la façon dont je me promène avec vous en est la preuve...
M'^MePréjean interrompit Tristan en lui appliquant un gracieux soufflet.
Il continua avec flegme :
— Je sais bien que pour vous la situation est très difl'érente, et que vous êtes veuve... Il est même probable que si vous étiez moins turbulente, je vous aurais déjà épousée depuis longtemps.
Saint-Yrieix eut un second soufflet pour son impertinence. Il ne se laissa pas intimider et poursuivit :
— Bien des gens qui nous voient toujours ensemble, et constatent que je suis votre victime, sont convaincus que, pour me montrer si débonnaire, il faut que je sois votre mari... Allez donc à la Condamine, si cela vous plaît, mais laissez-moi me reposer. D'abord je ne remonterai pas de quinze jours dans l'automobile, je vous en avertis... Et si vous avez le malheur d'essayer de me tourmenter, j'adresse une supplique au Prince magnanime, dans les Etats duquel vous projetez de vous rendre, et je lui demande aide et protection... Je le connais, il mettra ses gendarmes à ma disposition, et vous fera expulser, comme une simple anarchiste... Il a horreur des joueurs, d'abord; il n'aime que les artistes et les savants... Et depuis hier soir, vous ne pensez qu'à faire sauter la banque...
— Tristan, vous êtes aigre...
— Non, je suis fatigué !
— Vous l'avez été de naissance...
— Et je l'aurai été jusqu'à ma mort, grâce à vous. Mon Dieu ! Pourvu qu'il y ait des hamacs, dans l'éternité!
— Vous n'êtes qu'un bon-à-rien I
— Ah! si vous pouviez le croire, une bonne fois! Il s'en fallut de rien que Tristan reçût un troisième
soufflet. Mais M""^ de Préjean était pour la symétrie. Elle s'en tint à la paire, et se contenta de forcer Saint- Yrieix à monter en auto avec elle, et de rouler sur la route de la Corniche vers Monte-Carlo. Il se délassait de sa course en l'attendant sur la terrasse de l'hôtel. Depuis que M""^ Trélaurier avait quitté Paris, abandonnant son mari, sa maison, sa fortune, pour suivre le bel André de Preigne, un an s'était écoulé. L'été avait passé, puis l'automne, et leur douce retraite de Bellagio, au bord du lac tranquille et mystérieux, avait paru triste aux deux amants. Depuis plusieurs mois, ils vivaient dans la contemplation et le silence. L'amour qu'ils étaient venus chercher dans ce beau site les avait comblés de ses joies. Mais les Alpes, un matin, s'étaient montrées couvertes de neige. Un vent âpre avait ridé la surface des eaux bleues et sifflé dans les roseaux et les tamaris. Une mélancolie soudaine s'était emparée d'André, et la vie lui avait paru moins charmante dans cette solitude. Inquiète, en constatant cette impression, Annine avait interrogé son ami, et compris que la monotonie de leur bonheur commençait à le lasser. Empressée à lui complaire, elle avait, d'elle-même, proposé de quitter Bel-
f44 LES BATAILLES DE LA VIE.
lagio, et un matin de novembre ils s'étaient mis en route pour Florence.
Ce n'avait pas été sans regret qu'Annine avait quitté sa villa des bords du lac. Là, elle avait été pleinement heureuse, sans aucun mélange de crainte. André lui appartenait complètement, n'avait pas une pensée qui lui fût étrangère et s'était révélé à elle doux, charmant, simple, tel enfin qu'elle l'avait rêvé, et tout différent de ce que les autres femmes l'avaient connu. Une transformation s'était réellement faite en luisons l'influence d'Annine. Peut-être aimait-il pour la première fois, lui qui avait eu déjà tant de maîtresses. Il se donna pleinement, sans restriction, sans hypocrisie, exprimant des sentiments qu'il éprouvait réellement, et pris par le charme de la jeune femme, au point de ne pas regarder une jolie fille qui passait sur la route, ou une élégante étrangère qui s'arrêtait pour vingt-quatre heures avant de gagner la route d'Italie. Ceux qui l'avaient connu libertin de profession et prenant les femmes, comme don Juan, pour en compter une de plus sur sa liste de conquêtes, auraient juré que ce n'était plus le même homme.
Il n'avait pas changé au physique, si ce n'est pour embellir, car ses traits un peu fatigués par les excès de sa vie de plaisirs, s'étaient reposés dansle calme, et l'expression de juvénile candeur qui donnait à so n fin visage un si grand charme, s'était faite plus douce et plus fraîche. Jamais il ne fut aussi séduisant que pendant les six mois qu'il passa à Bellagio, et le suffrage des gens du pays, simples et naïfs, ne laissait
pas à Annine le droit de douter de son triomphe. Les femmes du bourg disaient d'André, avec admiration, dans leur patois : « Il doit être la joie des lèvres 1 » Et les hommes ripostaient en hochant la tête : « La joie des lèvres est souvent la tristesse des yeux ! » Annine s'enorgueillissait du dicton flatteur et négligeait l'inquiétant pronostic. André l'aimait, elle en était sûre, et la destinée, jusque-là, lui avait donné raison.
A Florence, ils s'installèrent dans une charmante villa de la via dei Colli, d'où la vue s'étendait sur la ville et jusqu'aux coteaux de Fiésole. Là, André commença à sortir et à revoir le monde. Il avait rencontré, en flânant aux Caséines, un jeune gentleman qu'il avait connu à Paris. Sir Francis Elphiston était venu passer l'hiver à Florence pour sa santé et jouait très gros jeu au Cercle delà Noblesse. Nulle fréquentation n'aurait pu être plus mauvaise pour André que celle du jeune Anglais. Par lui, il avait été replacé dans un courant d'idées détestables. Présenté au cercle, où sa qualité de membre d'un des grands clubs parisiens lui avait tout de suite donné l'entrée, André avait d'abord regardé jouer, en fumant sa cigarette. Puis, sollicité par son ami, il avait pris une banque en participation avec lui. Et, enfin, ressaisi par la passion du jeu, il s'était mis à tailler à banque ouverte, donnant à la partie une allure et un intérêt tout nouveaux. D'abord heureux, il avait ensuite été si maltraité par la fortune, que tout l'argent dont il pouvait disposer avait été retiré par lui de chez le banquier.
Du jour au lendemain, Annine,qui avait assisté avec chagrin à ce changement dans les habitudes de M. de Preigne, s'était vue pour la première fois dans la nécessité de faire face aux besoins de la vie courante. Elle avait, dans son nécessaire de voyage, une assez forte somme emportée de Paris. Sans mot dire, elle l'avait placée dans le tiroir où André mettait son argent personnel. Au bout de quelques semaines, elle avait constaté que le tiroir était vide.
Ce fut son premier moment d'angoisse. Devant ce tiroir vide, elle resta songeuse et le cœur serré. Elle savait qu'elle n'avait distrait de cet argent que quelques billets de mille francs pour solder des notes de fournisseurs. Tout le reste, cent et quelques mille francs, avait donc été pris par André. Elle ne voulut pas voir toute l'indélicatesse qui se traduisait par cette prise de possession. Elle s'illusionna avec des mots : « N'en aurais-je pas fait autant ? Tout ce qui est à moi n'est-il pas à lui? Depuis notre départ, pendant les six mois qui viennent de s'écouler, n'est-ce pas lui qui a subvenu à tous mes besoins ? » Malgré toutes les subtilités de sa tendresse, une sourde amertume troublait son cœur. Elle sentait que, elle, à la place d'André, n'aurait jamais touché à cet argent, et se serait plutôt privée de tout que de vivre aux dépens d'une femme, fût-elle passionnément dévouée. Mais le fait était là. Et le tiroir vide obligeait Annine à chercher le moyen de le remplir.
Elle n'en vit pas de plus simple que de faire une lettre de change sur la maison Trélaurier, et de la
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porter chez un des grands banquiers de Florence. Dans les douze heures, le temps de télégraphier à Paris, MM. Silvestri et Barante avaient avisé M"®Trélaurier que, d'ordre de M. Vernaut, fondé dft pouvoir de la maison Trélaurier, un crédit lui était ouvert. De limite à ce crédit, il n'était point question. M. Barante s'était, le lendemain, présenté lui-même à la via dei Colli, pour remettre à M™^ Trélaurier un carnet de chèques, et il avait été facile de comprendre, à la respectueuse déférence du banquier et à ses allusions à l'excellence du climat de Florence, que, de Paris, Vernaut avait dû écrire pour confirmer ^a dépêche et expliquer le séjour de M""® Trélaurier en Italie par des nécessités de santé. Avec une mélancolie soudaine, Annine avait pu constater une fois de plus l'admirable générosité de cœur et la noblesse d'esprit de celui qu'elle avait si cruellement traité. Car, Vernaut, elle le savait bien, c'était Trélaurier, et la lettre signée du fondé de pouvoir avait dû être écrite ou dictée par l'abandonné.
Elle versa ses premières larmes, lorsque le banquier florentin l'eut laissée seule, et ce furent des larmes de regret et d'affection. Elle eut à ce moment l'idée d'écrire à Vernaut pour le remercier, et pour avoir des nouvelles de son mari. Une mauvaise honte l'en empêcha. Peut-être, si elle avait cédé à ce mouvement de délicate reconnaissance, eût-elle donné à Trélaurier l'occasion qu'il souhaitait d'intervenir et de la sauver encore malgré elle. Mais elle n'avait pas encore souffert, elle était toujours amoureuse. Elle crai-
gnit de paraître autoriser des doutes sur son bonheur, et elle n'écrivit pas. Elle eut cependant l'imprudence de montrer le carnet de chèques à André, et amena entre lui et elle à un premier différend.
En apprenant qu'elle s'était adressée à la maison Trélaurier pour avoir des fonds, il devint pâle de rage et, avec une aigreur qu'elle ne lui connaissait pas, il demanda si elle croyait qu'il avait besoin de l'argent de son mari pour la faire vivre. Il s'exprima sur le compte de Trélaurier avec une grossièreté si insultante que, pour ne pas être obligée de défendre son mari contre son amant, Annine, épouvantée, prit la porte et se sauva dans sa chambre. De là, elle entendit le vicomte qui jurait effroyablement et distribuait aux meubles les coups de pied qu'il aurait sans doute voulu donner à quelque personne vivante. Il est vrai que, parti avant le dîner pour le cercle, il ne rentra que vers trois heures du matin, calmé, souriant, tendre, mais ayant perdu cent vingt mille francs qu'il fallait payer le jour même à la caisse du cercle.
Annine paya, et ce premier pas franchi, pour voir André souriant, tranquille, charmant, prit l'habitude de mettre sa signature sur le carnet de chèques toutes les fois que cela fut nécessaire. MM. Silvestri et Barante faisaient bon accueil aux demandes de M'"® Trélaurier. Annine, qui n'avait jamais appliqué son esprit aux affaires, se demandait pourtant de combien elle avait entamé sa fortune personnelle, déposée dans la maison de banque de son mari, et qu'elle s'occupait à dilapider si follement depuis son arrivée à Florence.
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Si elle avait soupçonné qu'elle dépensait l'argent de son mari, elle se fût révoltée, quelque conséquence que cette manifestation de probité pût entraîner pour elle. Il lui semblait bien qu'elle avait eu douze cent mille francs de la succession de ses parents. Mais les questions de chiffres l'avaient toujours laissée indifférente. Trélaurier lui donnait de l'argent sans compter et la comblait de présents. Elle avait été bien mal préparée à la gestion de ses affaires. Et avec une sourde inquiétude elle se demandait où elle en était.
Elle voulut le savoir, quoiqu'il en coûtât à son amour-propre de questionner M. Barante à ce sujet. Elle le pria de venir lui parler, et le banquier s'étant rendu à son appel, elle lui demanda dans quelles limites elle pouvait s'adresser à lui pour ses dépenses. La réponse de M. Barante étonna Annine. Il n'avait aucune limite fixée par M. Vernaut, M""^ Trélaurier pouvait demander les sommes qui lui paraîtraient nécessaires. Si elles devenaient trop considérables, MM. Silvestri et Barante en référeraient simplement à leur correspondant de Paris. Mais ce serait une simple précaution d'ordre. Ils avaient mandat de se tenir à la disposition de M"'" Trélaurier.
Cette communication eut pour effet d'assombrir les idées d'Annine. Elle vit, dans la manière d'agir de son mari, l'intention bien nette de l'accabler par sa générosité. Elle compara cette attitude à la sienne, et dut convenir que celle de Trélaurier était bien meilleure. Sur ces entrefaites, André ayant manifesté le désir de changer de résidence, il parut à Annine
qu'éloigner son amant de ce club où il avait pris si facilement de dangereuses habitudes et subi de si fréquents revers, serait avantageux. Elle entra donc dans ses vues, et comme l'hiver finissait, par le littoral, Gênes, San-Remo, ils s'acheminèrent vers la France, mais sur leur chemin ils trouvèrent Monte-Carlo.
Tristan achevait de rêver à ces choses, lorsque, avec un grand bruit et des sonneries éclatantes, l'automobile de M""® de Préjean déboucha sur la place. La jeune femme, vêtue d'un cache-poussière gris, embraya sa machine, lâcha sa direction, et laissant son mécanicien sur le siège, sauta lestementà terre, et vint à Saint- Yrieix les mains tendues.
— Eh bien, comment cela va-t-il? Êtes- vous remis de vos fatigues?
— Je me sentais un peu mieux. Mais rien que de vous voir remuer, voilà que ça m'éreinte à nouveau ! Je vous en prie, asseyez-vous, si vous voulez que nous causions.
— Je veux d'abord déjeuner, ne vous déplaise, dit gaiement la jeune femme. Savez-vous qu'il est midi et demi?
— Je ne sais qu'une chose, c'est qu'il fait tiède au soleil, que ce fauteuil est bon, et que je jouis de la vie depuis quelques heures.
— Parce que vous étiez seul ? Charmant!
— Ah! chère amie, n'interprétez pas mes paroles! Je ne veux dire que ce que je dis.
— C'est bien assez! Votre veulerie vous rend féroce!
— Et VOUS, chère amie, votre turbulence n'arrive pas à vous rendre insupportable !
— Allons! C'est mieux '.Tristan, soyez gentil, mettez-vous sur vos pieds et rendons-nous à la salle à manger. Je tombe d'inanition. Là, je vous raconterai mon excursion.
Saint-Yrieix se leva avec lenteur, et souriant :
— 11 faut toujours faire ce que vous voulez, en somme. Alors, autant ne pas lutter. C'est de la fatigue évitée.
Il la suivit. Dans la vaste et magnifique salle du restaurant, à une petite table, dans un coin, abrités par un paravent,ils s'attablèrent, etleur menu commandé:
— Eh bien ! J'ai vu Annine.
— Je m'en doute à votre agitation. Comment estelle?
— Ah ! soupira M""' de Préjean, physiquement très bien. Plus jolie que jamais! Si Trélaurier la voyait, il deviendrait fou ! C'est incroyable comme l'amour enabellit une femme !
— Vous le prouvez bien !
— Taisez-vous! Impertinent! Je voudrais, hélas! trouver Annine aussi bien au moral. . . Mais elle a beau affecter une grande gaieté, je ne la crois pas heureuse.
— Comment pourrait-elle l'être ?
— Eh! vous aviez rêvé, vous, de la marier avec de Preigne... Croyez-vous qu'il aurait été, comme mari, meilleur qu'il n'est comme amant?
— Si elle était sa femme, elle aurait au moins la ressource de le quitter. Tandis que, avec le caractère
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que je lui connais, elle aura l'amour-propre de sa faute, et ira [à un désastre, plutôt que d'avouer qu'elle s'est trompée.
— C'est, en effet, l'attitude qu'elle a commencé de prendre ce matin vis-à-vis de moi. Je suis très mal impressionnée par ce que j'ai vu et entendu... Sans compter qu'avec un vilain garçon comme cet André, il n'y a pas de chance pour que cela s'améliore... Il y ajuste un an qu'Annine a quitté Paris, sa maison, son monde et ses amis... Je crois qu'elle sait aujourd'hui qu'elle a fait une sottise de première classe.
— Aime-t-elle toujours de Preigne ? Tout est là ! Si elle l'aime encore, elle endureratout et préférera son sort à un plus heureux...
— Je crois qu'elle aime de Preigne. Mais je voudrais être sûr que celui-ci lui rend tendresse pour tendresse... Et ce n'est pas moi qui pourrai le confesser..
— Autrement dit, vous souhaiteriez que ce fût moi ?
— Je ne vous le dissimulerai pas plus longtemps.
— Et comment, je vous prie?
— Oh! comme vous allez être embarrassé, vous, son compagnon de plaisir? Vous avez assez fait de farces ensemble pour qu'il ne se gêne pas avec vous ! Dites-lui du mal de moi; il vous paiera de votre confiance en vous parlant franchement d'Annine. Nous savons avec quel cynisme vous avez, entre hommes, l'habitude de traiter les femmes...
— Bien !.. . Alors vous me conviez à vous calomnier pour entraîner le vicomte à des confidences?...
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— Bornez-vous à la médisance, répliqua en rfant M"® de Préjean. Dites que vous me trouvez intolérable avec mon « tracassin » ; laissez entendre que vous avez plus qu'assez de courir les grandes routes à ma suite... Enfm, dévoilez toute votre pensée... Je vous y autorise... La fin justifie les moyens!
— Ah ! quevousêtes vraiment fatigante, chère amie, soupira Saint- Yrieix, avec un regard accablé. Quelle diable d'intrigue commencez-vous là?
— Ce n'est pas votre affaire. Bornez-vous à m'obéir, et pour votre peine, je vous laisserai, pendant huit jours, bien tranquille à l'hôtel.
— Ah! voilà une bonne parole. Et où le trouverai-je, cet André?
— Pardi, au Casino. Il y passe sa vie, à arroser le tapis vert! Avec une guigne, paraît-il, comme on en vit rarement une plus noire !
— Soit. J'irai cet après-midi.
Le Casino de Monte-Carlo est un palais somptueux à l'entrée duquel viennent aboutir toutes les routes de la principauté. C'est comme une gigantesque araignée tapie au centre de sa toile, et vers laquelle toutes les mouches sont conduites par une irrésistible fatalité. Le luxe des salles, où l'or resplendit dans les plafonds, sur les murailles, parmi les ornements des meubles, est fait pour inspirer le désir du gain. Une foule uniquement occupée du jeu se presse autour des tables qui sont dressées nombreuses, offrant leurs tableaux sur lesquels le tintement des pièces de monnaie retentit jour et nuit. Le vice hideux s'é-
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taie là dans toute sa sincérité grimaçante. Vieux et jeunes, pauvres et riches, femmes à cabas, blanchies dans les émotions du double zéro, plaçant avec soin de maigres mises, et jeunes élégantes jetant les rouleaux de louis au hasard des numéros, se coudoient, rapprochés par l'égalité devant le sort. Excitées par l'émotion dujeu, des femmes du monde parlent à des filles qu'elles ne regarderaient même pas dans la rue. Et des vieilles à tournure de proxénète ont des camaraderies d'une heure avec d'authentiques grandes dames. La passion ellace les distances; chacun vibre à l'unisson, et le roulement de la bille, renonciation imperturbable du chef de partie, les chances bonnes ou mauvaises, les cris de joie ou les exclamations de dépit sont les éléments dont est faite cette promiscuité extraordinaire. On peut circuler dans les salles ; le silence n'y est troublé que par les paroles fatidiques annonçant la perte ou le gain. Rien n'existe là que le jeu, c'est le royaume du hasard, et le temple de la fatalité.
Pour qui sait s'orienter dans ce vaste monument, les premières salles, où se dressent les tables de roulette, sont à négliger. Là, se joue la petite partie des gens qui s'amusent. C'est plus loin, dans les salles de trente et quarante que se livrent les grandes batailles qui enrichissent ou ruinent la banque. Un silence presque religieux règne dans ces salles. On y sent toute l'importance de l'œuvre qui s'élabore. Le redoutable choc des joueurs qui montent à l'assaut de la fortune y est fermement soutenu par le ban-
quier solidement appuyé sur sa caisse. Derrière lui, il a ses réserves, prêtes à entrer en ligne, si la partie est compromise. Insensible au gain ou à la perte, sûr de lui, n'ayant ni excitation ni défaillance, il est finalement invincible, et si, par hasard, il subit une défaite, il sait, par avance, que la victoire lui reviendra le lendemain, compensant le désastre par les dépouilles des vainqueurs d'un jour. La lutte entre les joueurs et la banque est donc forcément inégale, si elle se prolonge. Jamais joueur n'a gagné, s'il est retourné au jeu. Seuls conservent leur gain les habiles qui sautent dans le train aussitôt la partie terminée. Les autres le rapporteront le lendemain, avec leur propre réserve. Et l'administration le sait si bien qu'elle dit des sommes qu'on lui a gagnées, que « c'est de l'argent qui découche ».
C'est dans ce palais des cartes que Tristan de Saint- Yrieix,vers trois heures, laissant M™® de Préjean filer sur San-Remo, avec l'automobile, entra de son pas nonchalant. Il passa par le secrétariat pour donner son nom, déclarer sa qualité d'étranger, et recevoir une carte d'admission, qu'il présenta aux huissiers, à l'entrée des salons. 11 regarda d'un air indifférent les premières tables de roulette, s'arrêta un instant, plus par paresse que par curiosité, plaça un billet de cent francs sur les douze premiers numéros, et un autre sur la rouge. La rouge sortit, et le n° 7 fut proclamé. Il ramassa ses six cents francs, et attendit pour voir ce qui allait se passer à la suite. La noire sortit, et le 9. Un second coup donna encore une noire et le
M. Tristan prit ses quatre billets de gain et les ponta à rouge. Rouge sortit. Une vieille dame, qui piquait avec soin les coups sur une carte et derrière laquelle se tenait Saint- Yriéix, se retourna d'un air irrité, comme si un vol était commis à son préjudice. Le jeune homme, sans s'émouvoir, empocha ses billets et, satisfait d'avoir réussi sa combinaison, passa dans la salle voisine.
Là encore la roulette fonctionnait. Il ne s'arrêta pas et entra dans les salles du trente et quarante. Une majorité d'hommes se pressait autour des tables. Tristan examina les assistants, reconnut des figures de connaissance, habitués des courses, des théâtres et des expositions, gens auxquels on ne parle jamais, que l'on note comme les figurants attitrés de toutes les manifestations mondaines. Un comédien célèbre, venu pour jouer une pièce nouvelle, perdait son cachet en s'acharnant contre une série à noire qui achevait de causer des désastres parmi les pontes. La belle Mariette de Fontenoy misait par billets de mille francs, avec un sang-froid imperturbable. Elle avait devant elle plusieurs liasses gagnées en quelques coups. Liverdun, le sportsman, jouait serré, se modérant dans la perte, guettant une passe heureuse, et Julius Harvey, indifférent au gain, mais heureux de s'offrir une heure de distraction, mettait à chaque coup le maximum de six mille francs sur la table. Auprès du chef de partie, sérieux et l'air las, comme un homme qui accomplit une tâche, André de Preigne était assis. Il s'obstinait à la noire, comme l'acteur
de passage. Mais sans gestes romantiques, sans se donner des airs de lutter contre la destinée, il poussait sur la table des paquets de billets bleus, avec un égal insuccès. Le chef de partie dit :
— Messieurs, faites vos jeux.
Le comédien, d'un geste large, plaça deux louis à rouge. Mariette de Fontenoy jeta négligemment deux mille francs à noire. André fit le maximum à rouge.
— Les jeux sont faits, rien ne va plus, psalmodia le chef de partie. Il tailla, tourna les cartes et annonça le point et la couleur.
Le croupier, de son râteau, rafla l'argent du comédien, les six billets de mille francs du vicomte et poussa deux mille francs à Mariette.
L'acteur dit avec un amer sourire :
— C'estla quatorzième fois que la noire sorti
— Pardon, monsieur, vous faites erreur: c'estla quinzième, dit tranquillement André en se levant.
A ce moment,il aperçut Tristan qui le regardait. Il lui sourit avec une placidité extraordinaire, et allant à lui, la main tendue :
— Ah! je comptais bien te voir aujourd'hui. Si je ne t'avais pas rencontré ici, je me proposais d'aller te relancer à ton hôtel... Tu ne joues pas, toi, tu as bien raison!...
— Ma foi, j'ai ramassé huit cents francs, le temps de traverser les salles de roulette.
— Oui, on gagne toujours huit cents francs I dit André. C'est quand on cherche à les conserver ou à les augmenter que la difficulté commejice. Veux-tu
un bon conseil ? Va à Monaco chez un marchand, achète pour huit cents francs de n'importe quoi et ne remets plus les pieds ici.
— El toi ? Pourquoi ne mets-tu pas en pratique les enseignements que tu donnes aux autres?
— Ah ! moi I moi ! Je suis joueur ! Je ne comprends pas la vie sans le jeu! C'est le seul intérêt qu'elle m'olTre encore. Sans le jeu, que devenir? Les gens qui ne peuventplus jouer se tuent ! Aparler franc, les joueurs ne sont vraiment que joueurs!
Tristan le regarda d'un air grave et dit :
— Alors les joueurs devraient se borner à jouer, puisqu'ils subordonnent tout à la frénétique jouissance du jeu, et qu'ils ne sont, pour nous en tenir à l'ordre sentimental, ni de bons amis, ni de sérieux époux, ni de fidèles amants.
— Tu as bien raison, et jamais vérité plus forte n'a été énoncée.
— Et cela ne t'inspire aucune réflexion ?
— Hélas ! si ; mais qu'y faire ?
Ils sortirent du Casino, et marchèrent sur l'admirable terrasse, en vue de la mer. Saint-Yrieix, décidé à pousser plus avant André dans la voie des confidences, s'arrêta, s'adossa au parapet de pierre, et retenant son ami qui manifestait quelque impatience :
— Ecoute-moi, André, il faut que tu précises ta pensée. Tu viens de me donner, sur la vie que tu mènes et que tu fais mener auprès de toi à la pauvre Annine,des aperçus effrayants. . . Quoi ! le sacrifice que cette charmante femme t'a fait, si grand, si complet,
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ne t'a pas décidé à tenter l'impossible, afin de lui assurer le bonheur qu'elle espérait en quittant tout pour te suivre ? Tu as pris de sérieux engagements, des responsabilités périlleuses. Je veux croire que tu n'es pas homme à t'y dérober. Si tu as supporté que M"^ Trélaurier brisât sa vie, c'est que tu l'aimais assez pour lui offrir des compensations suffisantes. Et pourtant voilà que tu viens, en quelques mots, de m avouer que, pour toi, tout dans la vie est subordonné à une passion, qui est la plus dangereuse de toutes: le jeu. Que devient alors cette pauvre femme? Quelle destinée lui prépares-tu? Et quelle aventure lui as-tu fait courir, avec une légèreté d'esprit et une sécheresse de cœur incroyables?
André ne se révolta pas contre ces rudes paroles. Il baissa la tête avec tristesse :
— J'ai été de bonne foi, Tristan, quand j'ai accepté qu'Annine se donnât tout entière à moi... Je le suis encore quand je te déclare que je l'aime autant qu'il m'est possible d'aimer. Mais je ne puis jouer devant toi la comédie dusentimentettedonnerdes assurances qui seraient fausses... Je me montre tel que je suis, sans hypocrisie et sans vanité... Tout ce que je te dis là est sincère. J'aime Annine, comme je n'ai jamais aimé aucune autrefemme. Est-ce assez pour la rendre heureuse? Je le souhaite de tout mon cœur...
— Voilà une femme bien lotie! s'écria Tristan en laissant tomber ses bras avec accablement. Elle a placé toute sa confiance en un joli garçon qui lui promettait le paradis et qui lui aura tout juste donné le
purgatoire, en attendant l'enfer ! C'est une belle expédition qu'elle a faite là ! Et on peut dire qu'elle a vraiment lâché la proie pour l'ombre. Elle avait un excellent mari et elle l'a troqué pour un piètre amant! Du reste un amant est toujours piètre. Il n'est rien que la régularité, dans la vie. Et tout ce qui est en dehors du droit chemin conduit à des précipices.
— Eh! dis donc, et toi? fit André avec ironie.
— Oh ! moi ! C'est tout différent! D'abord, il n'est pas possible de voir une liaison plus dénuée de passion que la mienne avec M"*^ de Préjean. C'est une alliance contre l'ennui de la vie. M""' de Préjean est très riche, moi aussi; nous avons chacun notre indépendance absolue. C'est une raison pour que l'idée ne nous vienne pas de nous séparer. Et puis, je suis, moi, un de ces êtres médiocres qui ne procurent aucune déception. J'ai la simplicité d'un petit enfant. Pas l'ombre de vice I Pourvu qu'on me permette de jouir tranquillement de l'existence, je n'en demande pas davantage. Remarque, mon cher, que j'offre le type « mari » dans sa forme la plus moderne, c'està dire le bon garçon qui ne réclame pas autre chose qu'une réciprocité de camaraderie. C'est ce qui m'assure la tranquillité. Jamais M'"'' de Préjean ne trouverait mieux que moi. Elle le sait bien, du reste. Ah ! si tu faisais aussi bien l'affaire d'Annine ! En voilà une femme qui m'a trompé ! Je la croyais tout ce qu'il y a de plus popote et terre-à-terre. Quand elle avait épousé le brave Trélaurier, j'aurais juré qu'elle était destinée à garder la maison et à filer de la laine. Il a
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fallu qu'elle rencontrât un scélérat comme toi, pour bouleverser son tempérament et changer la Jung- Frau en Vésuve. Mais c'est ainsi, et tu as accepté la situation. Je ne sais pas si lu en seras toujours ravi. Le fardeau d'une femme est lourd, surtout pour un garçon comme toi, qui n'a pas de ressources assurées.
— Annine n'aura jamais à se restreindre. Elle est riche.
Saint-Yrieix, qui avait enfin amené la conversation au point exact vers lequel il la dirigeait à travers ses digressions, prit un air étonné :
— Riche? Où as-tu pris cette information?
— Mais, depuis un an, elle a eu à sa disposition des sommes très importantes...
— Eh ! Son mari lui aura, sans doute, rendu sa fortune personnelle, qui n'était pas énorme. Mais il ne faudrait pas confondre la caisse de Trélaurier avec la caisse d'Annine. Je ne sais pas si elle sait compter. En tout cas, je ne vous conseille pas de vous endormir dans une sécurité qui pourrait être trompeuse...
Acette insinuation le vicomte de Preigne tressaillit et manqua de sang-froid :
— Mais je suffirai à tout, s'il le faut, dit-il avec vivacité.
— Ah ! Si c'est en taquinant la chance, comme je te l'ai vu faire tout à l'heure, ton boursicot ne te mènera pas loin et je plains votre ménage le jour où il devra compter sur ton gain pour marcher.
— J'ai eu de très belles passes au début.
— Vous vivez sur un grand pied, reprit Tristan, sans paraître remarquer la protestation d'André.
— Mais non. Le loyer de la villa est peu de chose, et nous avons nos domestiques de Paris. Il faudrait venir ici pour faire des économies. D'ailleurs nous avons toujours vécu très retirés depuis que nous sommes partis.
— Alors, à quoi ont donc passé les sommes importantes dont tu me parlais à l'instant et qu'Annine a eues à sa disposition ?
— Mais je suppose qu'elles sont entre ses mains...
— Bon ! fit Saint- Yrieix d'un air bonhomme, alors me voilà rassuré sur le sort de celte chère enfant. Avec de l'argenton se débrouille toujours. D'ailleurs elle sait qu'elle pourrait compter sur moi et, le cas échéant, je te prie de le lui rappeler.
— Mais est-ce que tu n'iras pas la voir?
— Je craindrais de lembarrasser. Tant qu'elle ne me demandera pas de venir, je m'abstiendrai. D'ailleurs, je te préviens que nous partons très prochainement, M"'^ de Préjean et moi. Nous allons à Gênes.
— Ah! vous êtes libres. Vous ne craignez point le qu'en dira-t-on. Annine, elle, n'ose pas se montrer. Elle se considère comme une sorte de paria. Cela rend l'existence très difficile,
— Oui, certainement! Certainement! fit d'un ton évasif Saint- Yrieix. Mais vous avez pour compensation l'amour exclusif et impérieux, les grandes ivresses de la passion. C'est quelque chose, aussi!
Ne les a pas qui veut ! Toutes les âmes rêveuses soupirent après ces délices!
— Le diable emporte les âmes rêveuses! s'écria le vicomte de Preigne avec une irritation qu'il ne pouvait plus contenir. On ne saura jamais toutes les sottises que le goût du romanesque a fait commettre !
— Je ne suppose pas que tu parles pour toi! interjeta Tristan avec un regard sévère. Sijepouvaisme douter que tu eusses un regret de la situation dans laquelle tu t'es volontairement placé, je n'hésiterais pas à éclairer Annine, quoi qu'il en pût résulter...
— Non! non! Rassure-toi, dit en riant le vicomte, je ne parle qu'en général. Il est entendu qu'Ânnine et moi nous constituons une exception admirable! Ne t'avise pas de bavarder à tort et à travers, tu te ferais une grave querelle avec moi.
— Je n'en aurai garde. D'ailleurs, ce que tu m'assures me satisfaitpleinement. En somme, moi, je suis ton ami et le parent d'Annine, je ne dois rien à Trélaurier. Soyez heureux, elle et toi, c'est tout ce que je demande.
Ils se remirent en marche. Le soleil descendait derrière le château, et la fraîcheur du soir tombait brusquement avec l'ombre.
— Quel beau pays, dit Tristan, et comme il dpit y faire bon vivre cœur à cœur !
— Ah ! c'est bien surfait ! s'écria André. On voitça à travers les orangers, les roses et les ciels indigo des afûches-réclames de la Compagnie de Lyon. Mais, à tout prendre, le cosmopolitisme de ce pays
eslodieux.On n'y voit que desgens qui passent. C'est une auberge luxueuse et chère où on joue. Que c'est loin de la splendeur vivante et animée de notre Paris. Cette côte est belle sans doute, mais sa beauté est morne, comme figée. Le climat en est doux, mais qu'est son charme comparé à celui si varié de nos Champs-Elysées? Tiens! Loin de tout ce bleu, sous une belle averse, être rue Royale, le pantalon relevé, le parapluie ouvert, et s'en aller au cercle en croisant les petites femmes qui se retroussent pour montrer de jolis dessous, voilà le rêve !
— Eh bien! mon pauvre garçon, ce rêve-là, tu me parais lui tourner le dos !
— Pourquoi donc? Ne crois-tu pas que je puisse retourner à Paris avec Annine ?
— Pour y vivre publiquement ensemble?
— Oh ! avec tous les ménagements possibles 1 Chacun chez soi. Voyons, ensemble, y punses-tu?
— Eh! C'est surtout toi qui me fais l'effet de n'y pas penser !
— Annine n'3' consentirait jamais ! Dans une situation irrégulière, elle a conservé au plus hautpoint le sentiment de la régularité. Elle n'a pas adopté le sans-gêne qui serait un des avantages les plus réels du parti qu'elle a pris. Elle est, en réalité, aussi peu faite qu'il est possible pour la vie fantaisiste.
— C'est bien mon opinion. Et je suis heureux que tulaconfirmes. Annine est une femmequi, paramour, a oublié son devoir, et qui passera le reste de ses jours à s'en repentir.
Sur cet aperçu psychologique, Tristan serra la main au vicomte de Preigne, et après lui avoir donné rendez-vous pour le lendemain, il le quitta et rentra à l'hôtel. Il était aussi fixé qu'il avait pu le souhaiter sur l'état d'esprit des deux amauts. Chose singulière, c'était l'homme qui regrettait le monde et à qui la solitude pesait. La femme se fût contentée de son amour. Mais était-elle encore aimée? Elle avait dû laisser sur les différentes étapes de la route parcourue les illusions qui l'y avaient poussée avec une ardeur irrésistible. Il était probable que sans qu'André s'en doutât, ou même André le sachant, elle faisait de grosses dépenses pour subvenir aux nécessités de la vie courante. Mais de quoi se composaient ces nécessités ? S'il ne fallait compter qu'avec le luxe d'une installation élégante et le confort d'une existence large, il n'y avait que peu de mal.Maissi les besoins d'argent d'André figuraient dans le budget, alors la situation devenait grave.
Saint- Yrieix savait à quelles folies la fureur du jeu pouvait conduire le vicomte. Il connaissait aussi la superbe ignorance du tien et du mien qui caractérisait son ami. Dans une passe mauvaise, un soir de guigne complète, il était homme à accepter de l'argent d'où qu'il vînt, avec l'illusion, la quasi-certitude, de le rendre le lendemain augmenté d'un bénéfice considérable. En était-il là avec Annine? C'était le point obscur sur lequel Tristan n'était point pressé d'obtenir des éclaircissements. Les révélations qu'il avait implicitement obtenues suffisaient déjà à le rendre
morose. Il voyait l'avenir d'Annine très sombre et la pauvre femme menacée de payer cher, à brève échéance, ce douteux bonheur auquel elle avait tout sacrifié.
M^'^de Préjean, en revenant du cap Martin, le trouva assis mélancoliquement dans le salon qui séparait leurs appartements. Elle arrivait tout animée par le mouvement de sa course, fouettée par le grand air. Mais son entrain tomba dès les premiers mots de Saint-Yrieix. Elle se plaça près de lui, et très gravement le fit s'expliquer. Il lui répéta toutes les confidences d'André, il les commenta avec la connaissance qu'il avait du caractère de son ami.M""^ de Préjean, avec sa spontanéité habituelle, dépassa du premier coup le but, et tint pour acquis les fâcheux résultats pronostiqués par Tristan. Elle s'écria d'un ton désespéré :
— Cette pauvre Annine est perdue! Ce monstre de Preigne va la ruiner et l'abandonner.
— Là! là! doucement! Ne lâchez pas la bride à votre imagination... Tout n'est pas irrémédiablement compromis ! Je vous assure que tout peut encore se réparer...
— Et comment?
Tristan demeura un instant rêveur:
— Si le bonheur voulait que de Preigne fit tout de suite ce que vous redoutez qu'il fasse plus tard! S'il abandonnait Annine...
— Elle en mourrait !
— Savoir !
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— Vous admettez qu'une femme qui a tout quitté pour suivre un homme survive à l'abandon de cet homme!
— Je l'admets très bien !
— Les femmes n'ont pas l'atroce insensibilité et le hideux égoïsme des hommes.
— Les hommes sont exécrables, c'est entendu 1 Raison de plus pour ne pas mourir de leur abandon.
— Mais ce n'est pas de perdre un homme, c'est de perdre ses illusions sur lui, que le cœur se brise!
— Mon Dieu! que les femmes ont donc tort d'avoir des illusions sur les hommes 1 II faut tâcher de n'avoir d'illusion sur rien !
— Et vivre indifférent à tout, avec le culte unique de son moi, n'est-ce pas? Grave sujet de déconvenue pourtant. Car, après s'être imaginé qu'on est un être sublime, rare et délicieux, il faut la plupart du temps constater qu'on est un être borné, sans grâce et tiré à des millions d'exemplaires qui constituent l'innombrable armée des sots!
— Heureux les sots! Ils ne se font pas de bile. Ils n'ont pas une imagination dévorante qui leur permet de tirer les conséquences funestes d'événements qui ne se produiront peut-être pas, et de se désoler pour des malheurs sans doute imaginaires!
— C'est pour moi que vous dites cela?
— Oui, chère amie, c'est pour vous, et aussi pour moi. Vous êtes, vous, la déplorable tireuse de conséquences, et moi, je suis le sot heureuxqui ne se fait pas de bile.
— Saint-Yrieix, vous devenez infâme à force de manquer d'égards I
— Oui, moi, le manque d'égards, c'est ma spécialité.
— Nous nous fâcherons!
— Ce ne sera pas la première fois !
— Je vous planterai là !
— Vous le regretteriez trop !
— M'en défiez-vous?
— Oui.
Il reçut un soufflet. 11 tendit l'autre joue en disant :
— Si ça vous soulage, allez-y! Et on prétend que ce sont les hommes qui battent les femmes I Voulezvous m'écouter maintenant?
— Vous ne dites que des absurdités.
— Eh bienl Entendez-les. C'est tout ce que je demande. Si, par bonheur, de Preigne abandonnait demain Annine, ce serait le salut pour elle. Vous m'avez dit que jamais elle n'avait été si jolie.
— Une fleur vivante 1
— Eh bien! moi, je suis sûr que Trélaurier n'en a jamais été aussi amoureux... On s'arrangerait pour leur ménager une entrevue... Ils oublieraient André, et le sauvetage serait accompli.
— Croyez-vous possible qu'un homme tel que Trélaurier pardonne l'offense qui lui a été faite?
— Cela dépend des circonstances dans lesquelles l'occasion de pardonner se présente. Il est bien évident que si la coupable était florissante, triomphante, admirée, il aurait l'air d'un pleutre en passant outre
à ses griefs ; mais s'il a affaire à une victime abattue, pauvre et dédaignée, il reprend bien des avantages en se montrant miséricordieux. Tout n'est qu'une question de nuances dans la vie. Une faute bleu ciel est inacceptable. Un péché carmélite ou gris perle est bien attendrissant!
— Tristan, vous êtes un monstre de perversité sentimentale !
— Tiens ! je croyais que j'étais l'idiot égoïste?
— Vous pourriez bien avoir trouvé le joint pour arranger les choses. Véritablement, vous n'êtes pas si bêle que je disais!
— Oh ! que vous le disiez, cela m'est égal, pourvu que vous le croyiez pas !
— Eh bien! que puis-je faire, moi, pour travailler à cette œuvre de rapatriement ?
— Rien! vous taire et aller en automobile. Sans moi, 'par exemple! Parce que vous comprenez que je ne peux pas sauver votre amie, et courir les routes en même temps!
— Et si vous ne la sauvez pas?
— J'aurai toujours gagné de me reposer! — *Ah! voilà l'égoïste qui reparait!
La cloche du dîner sonnait. Ils rentrèrent dans leurs chambres et se préparèrent à descendre à la salle à manger.
La villa des Lauriers est adorablement placée, au bas de la route qui mène à la Condamine, dans un petit vallon verdoyant baigné par les flots bleus de la mer murmurante. Dans le jardin en pente qui descend jusqu'au rivage,les mimosas en fleurs, les rosiers et les tamaris entremêlent leurs branches, formant contre les rayons du soleil un abri parfumé. Dans un petit rond-point sablé, garni de meubles d'osier, Annine avait coutume de passer ses journées à travailler ou à lire. Ce fut là que, revenant de Monte-Carlo, après sa conversation avec Saint-Yrieix, André la trouva. Rien qu'à sa physionomie, Annine devina que la chance n'avait pas été favorable à son amant. Il ne prenait plus maintenant la peine de dissimuler ses impressions, et son humeur se montrait aussi sombre et chagrine dans la perte qu'elle était bruyante et joyeuse dans le gain.
Avec une douceur exquise, Annine le remontait
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quand il était accablé, et se réjouissait avec lui quand il exultait, encore qu'elle eût une aversion profonde pour le jeu, et fit tous ses efforts pour détourner André de s'y livrer. Mais elle aimait si passionnément le jeune homme qu'elle l'excusait vis-à-vis d'ellemême et supportait ses folies avec patience. Il se laissa tomber auprès d'elle, sur un fauteuil, et sans l'embrasser, avec un air de lassitude accablé, il la questionna distraitement sur l'emploi qu'elle avait fait de son temps. Elle lui répondit, souriante, qu'elle avait lu et brodé, en regardant la mer, puis qu'elle avait eu une visite qui lui avait fait grand plaisir : celle de M"* de Préjean, de passage à Monaco. Elle ajouta avec un soupir :
— Tristan n'a pas voulu venir avec elle, par discrétion, prétend-il. Cela m'a peinée. Je l'aime beaucoup, et j'aurais été bien aise de le voir.
— J'ai été mieux partagé, dit de Preigne, et l'ai rencontré au Casino,
— Vous lui avez parlé?
— Longuement.
— Ah!
Annine dirigea sur André un regard inquiet. Elle redoutait maintenant tant de choses, qu'elle se trouvait toujours sur le qui-vive. Elle voulait demander à André de quoi il avait été question dans leur entretien, et n'osait, de crainte de le contrarier. Mais il vint de lui-même au devant des interrogations.
— Je ne sais ce que M°" de Préjean lui a raconté mais il parait fort préoccupé de votre situation ma-
térielle. .. A-t-elle donc pu soupçonner, par ce que vous lui avez dit, que vous étiez à court d'argent?
Annine eut aux joues une rougeur. Elle eut un geste de protestation :
— J'espère que vous ne le pensez pas ?
— Non, chère amie, je ne le pense pas. Je connais votre détachement des questions matérielles... Vous le poussez même souvent jusqu'à l'exagération...
— Que voulez-vous dire?
— Non, laissez, ce sont des sujets qui doivent être interdits entre nous... J'ai eu tort d'y faire allusion. C'est Tristan qui en est cause... Il ne m'a parlé, pour ainsi dire, que de votre fortune... Eh bien! c'est votre mari qui l'a. . . C'est pour le mieux! Il est bon qu'il soit votre débiteur de quelque chose !
Le sourcil d'Annine se fronça. De tous les propos, ceux qui avaient trait à son mari lui semblaient les plus pénibles. En tant qu'il dépendait d'elle, elle écartait de son esprit le souvenir de Trélaurier. Jamais elle ne pensait à lui sans que son cœur se serrât douloureusement. Il paraissait s'être transfiguré par l'éloignement et l'absence. Elle ne le voyait plus tel qu'autrefois. Il avait grandi, s'était affiné, ennobli. Le côté un peu vulgaire de sa nature avait disparu dans la fière attitude désespérée de leur scène de rupture. Il avait montré là, à Annine, un Trélaurier qu'elle ne soupçonnait pas, et qui, mieux connu, se fût peut-être fait aimer. En tout cas, elle le respectait et entendait surtout le défendre contre des insinuations injustes. Jamais elle n'en avait supporté de
la part du vicomte. Et celui-ci, avec son tact très fin, avait compris tout de suite que le silence s'imposait sur le compte d'un mari qui avait gagné des avantages à sa catastrophe. Mais, ce jour-là, sa mauvaise humeur, déjàexcitée par la perte, s'exacerhaitpar le pressant besoin d'argent. En revenant du Casino, il avait ruminé les confidences de Tristan sur la fortune d'Annine, et la pensée que Trélaurier, si riche déjà, conservait par devers lui les biens de sa femme le mettait en fureur. C'était comme un détournement fait à sou préjudice. Pourtant comment oser conseiller à lajeune femme de demander des comptes à son mari? Et, s'il ne l'y amenait pas, dans quelle situation précaire allaient-ils tous les deuxfînirparse trouver?
Comme si elle eût pu lire dans l'esprit de son amant, Annine, en même temps qu'André faisait ces tristes réflexions, faisait les pareilles, plus amères encore pour elle. Sa volonté était de ne jamais parler d'argent avec André, elle se l'affirmait nécessaire pour la bonne harmonie de leurs rapports, pour la sauvegarde de leur dignité ; et cependant les circonstances l'amenaient fatalement à faire ce dont elle s'était toujours si soigneusement défendue. Elle dit:
— Ma fortune, mon cher ami, je ne sais trop ce qu'il en reste. J'ignore à combien elle se montait exactement... Mais j'ai reçu de Paris, depuis un an, de très grosses sommes, et fréquemment... Il faudra que je fasse le compte de ce que cela représente... Et puis je tâcherai de savoir où j'en suis de mon avoir. . . Car la plus élémentaire probité, pour
ne pas parler de délicatesse, exige que je ne me fasse pas subventionner par M. ïrélaurier, pour vivre loin de lui...
— Rien de plus juste, en effet, acquiesça André, avec un sourire . Mais à qui vous adresserez- vous pour obtenir ces renseignements?
— Oh! je pourrais mettre en mouvement mon notaire qui est M" Hutin. Mais ce seraient des formalités, des paperasses, et des commentaires à n'en plus finir. Les notaires n'excellent pas à simplifier les situations et à abréger les affaires... Je crois qu'il sera plus expéditif, plus prudent et plus simple de m'adresser à M. Vernaut, le fondé de pouvoir de la maison de banque.
— C'est une idée parfaite, dit le vicomte. Tout est ainsi ménagé, sauvegardé, et vous aurez un état de situation, dans un délai très bref... Mais quand vous voulez avoir de l'argent, en ce moment, comment vous y prenez-vous?
— J'ai le carnet de chèques delà maison Barante. , .
— Quoi ! ce sont les banquiers de Florence qui continuent à marcher?
— Je crois même qu'ils galopent, dit Annine avec un mince sourire. Leur crédit est excellent. Partout où nous avons passé, leur nom a été de l'or... Je n'ose pas additionner les chiffres qui sont sur les talons des chèques. J'ai peur que le total ne soit trop considérable.
André eut un geste d'étonnement :
— Avez-vous donc été si follement prodigue? J'avais
trois cent mille francs en partant de Paris. . . Il est vrai qu'à Florence, ils se sont dispersés très vite... Mais vous, Annine, à quoi avez-vous dépensé votre argent?
— Je vous l'ai donné, mon ami, dit-elle avec tranquillité, comme vous m'aviez donné le vôtre.
Il la prit dans ses bras, il l'embrassa tendrement pour la payer de cette noble déclaration qui mettait en paix sa conscience. Il la retint serrée contre lui, et murmura :
— Ah ! c'est une fatalité qui me poursuit depuis six mois... Je paie notre amour, Annine : le jeu m'est funeste !
— Ne jouez plus, vous serez parfait, André. C'est votre seul défaut, mais terrible !
Il concéda mollement :
— Il faudra que je m'en guérisse. C'est trop bête de perdre ainsi toujours! Ah! si je retrouvais une bonne fois la chance. . . Avant notre départ j'étais si favorisé !
— C'est donc moi qui vous ai porté malheur? ditelle avec mélancolie.
— Oh! loin de moi cette pensée, fit-il, d'un air absorbé.
Il pensait en même temps : « C'est vrai pourtant que depuis qu'ellem'aime je n'ai connu que la déveine accablante. Pas une période heureuse rien qui coupe la série noire ! Est-ce donc réellement l'amour qui donne la guigne. Du temps de M'^^de Courgiron, c'était pareil! Il a fallu que je la plante là pour retrouver la chance, qui ne m'a plus quitté pendant toute une année. Et avec Annine, voilà que cela Recommence !
Aujourd'hui, toutes les combinaisons les meilleures manquées. Pas une couleur qui sorte! On aurait dit que ce sacré chef de partie avaitnin jeu préparé devant lui, tant il raflait l'argent avec régularité ! C'est à se damner ! Et rien ne prévaut contre ce ratiboisage ! » Il alluma une cigarette et poussa des bouffées avec préoccupation. Il était, depuis le matin, troublé par une révélation que lui avait faite Arthur, son valet de chambre. Le jeune drôle était venu le trouver pendant qu'il finissait de s'habiller, et après avoir tourné quelques instants en rangeant les vêtements :
— Il faut que je m'ouvre à monsieur le vicomte d'une chose qui me tourmente depuis hier... Je sais que monsieur ne me trahira pas... Voilà ce dont il s'agit : un Italien, qui sert de courrier à des voyageurs princiers, m'a rencontré dans un petit café où les gens de maison se réunissent, et, comme je me plaignais de la guigne qui me poursuit depuis quelque temps...
— Vous aussi, monsieur Arthur? ne put se retenir d'interjeter le vicomte.
— Oui, monsieur, fit humblement le valet... La veine ne fait pas de différence entre le maître et le serviteur... J'en offre mes excuses à monsieur le vicomte.
— Imbécile! J'aimerais bien mieux que tu m'offrisses le moyen d'être moins maltraité que toi !
Arthur cligna de l'œil, fit une moue simiesque, et dit :
— Ce moyen, l'Italien me l'adonné. Il y aune occa-
sion de gagner des mille et des cents en quelques jours... Le temps qu'on s'aperçoive du truc...
— Expliquez-vous mieux, je vous prié.
— Voilà, raojisieurlevicomte.il paraît, — c'estmon homme qui l'assure, — qu'une des tables de roulette s'est décalée... Elle n'est plus dans un équilibre parfait, de sorte qu'il y a un côté où la bille tombe cinq fois sur six... En jouant les dix-huit premiers, on est mathématiquement sûr degagnerce qu'on voudra... Cela ne durera peut-être qu'une semaine, mais cette semaine sera productive... En laissant souffler la banque, c'est-à-dire en ne la faisant pas sauter, on peut la conduire gentiment à un déballage cossu et conséquent... Le malheur, c'est que pour savoir quelle est la table et quel est le côté où elle penche, il faut donner mille francs à l'Italien... Et les mille francs, je ne les ai pas... Si c'était un effet de la bonté de monsieur le vicomte de me les avancer. Oh!... je les rendrais demain soir à monsieur...
— Drôle I mais c'est voler! Et vous osez?...
Pâle de fureur, il avait montré la porte à M. Arthur consterné. Mais, depuis le matin, la confidence de son domestique lui trottait par la tête. Cette roulette décalée, c'était en somme un effet du hasard. Il ne la connaissait pas. On ne la lui avait pas indiquée. Qui l'empêchait de la chercher, de tâcher de la découvrir? Et s'il la découvrait... Il eut honte de lui-même, un sourire de dédain crispa sa lèvre. Lui, André de Preigne, le beau joueur, réputé pour son estomac, qui taillait à banque ouverte et faisait sans
broncher des différences de trois cent mille francs dans sa nuit, songer à de petits carottages? En étaitil arrivé là? Il pensa mélancoliquement à ce que disait le vieux baron de Croix-Mort sur l'indulgence des joueurs envers les tricheurs, « comme si dans leur for inl érieur ils sentaient qu'à un moment donné tout joueur pouvait être entrainéà tricher». Le jeune homme se redressa : « Oh ! faire comme mon domestique! Non! »
Il jeta sa cigarette, et comme Annine l'observait, inquiète de ce long silence, il lui offrit son bras, et caressant, tendre, amoureux, par le sentier qui serpentait entre les mimosas et les lauriers en fleurs, il la conduisit lentement jusqu'au bord de la mer. Le soir, il quitta Annine vers neuf heures et se dirigea en voiture vers le Casino. Il traversa lentement les salles de roulette, examinant avec attention les tables. Malgré lui, la remarque de l'Italien le troublait, et il était curieux de constater, si c'était possible, la véracité de son indication. Il jeta négligemment un regard sur les cartes que piquaient avec conscience les joueurs. Il ne vit aux cinq premières tables rien d'anormal. Les coups étaient répartis sur la série des trente-six numéros. Mais, à la sixième, brusquement ses yeux devinrent fixes. La carte accusait une proportion considérable de numéros sortis de 12 à 24. Il s'arrêta. Etait-ce donc la roulette signalée par l'Italien?
Une émotion le saisit devant cette table qui offrait aux joueurs de mystérieuses chances de gain. Elle
était peu entourée et la partie s'y traînait languissante, sans que les pontes parussent se douter de l'unique occasion qui se présentait à eux de violer la fortune. André s'arrêta à suivre le mouvement des billes. Le 17 sortit, puis le 12, puis le 15, et toujours dans cette série. Un des croupiers, qui le connaissait comme un des gros habitués de la partie de trente et quarante, se hasarda à dire avec un sourire obligeant :
— Monsieur le vicomte ne nous honorera-t-il pas ce soir? Il est vrai que c'est un jeu d'enfant, ici, pour monsieur le vicomte.
Cette sollicitation fixa les résolutions d'André. Une chaleur ardente monta de son cœur à sa tête. Il prit son portefeuille et dit, comme défiant ses scrupules :
— Pourquoi pas après tout?
Et il plaça deux billets de mille francs sur la seconde colonne. Le 18 sortit. Il ramassa son gain et laissa ses deux billets.
— Encore gagné, monsieur le vicomte, dit le croupier avec l'air d'un homme qui a donné un bon conseil.
André prit et froissa les billets, un nuage passa devant ses yeux, il entendit une voix qui lui criait : voleur! Il ne pût supporter cette horrible impression. Il jeta toute la liasse gagnée à roug e . La noire sortit. Avec un soulagement indicible, le jeune homme vit le râteau enlever l'argent mal acquis. Il fit un brusque mouvement que le croupier interpréta dans le sens du mécontentement, ce qui lui fit murmurer :
— Ah ! monsieur le vicomte, il ne fallait pas changer voire marche...
Mais André ne l'entendit pas. Il se dirigeait vers la salle du trente et quarante, où en une heure de tentatives énervées, il laissa sur la table tout l'argent qu'il avait sur lui. Il sortit et, dans la nuit claire, pleine d'étoiles, douce et charmante, il s'en alla, jetant auvent tiède les bouffées de sa cigarette, et ressassant ses impressions, il se dit : « Tu n'es qu'un esprit faible, mon garçon. Tu ne sais pas profiter des circonstances. Tu as des scrupules quand il s'agit de lutter contre ce monstre dévorant qui s'appelle la banque. Il y a de quoi rire! Et tu te crois armé pour les batailles delavie. Si quelqu'un te révélait secrètement une nouvelle diplomatique de nature à faire baisser, en une journée, la rente de dix francs, te ferais-tu scrupule d'user du tuyau pour faire ta fortune d'un seul coup? Cependant l'argent que tu ramasserais sortirait de la poche de gens moins bien renseignés que toi, et tu aurais abusé de leur ignorance. Quelle différence y aurait-il entre ta nouvelle secrète et la connaissance du côté où la roulette penche? Aucune. Et tu as rejeté l'argent gagné? Pourquoi? Parce qu'il n'est pas dans les usages de profiter des secrets au jeu, tandis qu'il est de pratique courante de spéculer sur les secrets à la Bourse. On peut voler les joueurs ici, et on ne doit pas les voler là? Quelle délicatesse de nuances ! N'est-ce pas, ici et là, tout pareil? Vicomte, tu es un niais, et tu ne sais pas te mettre au-dessus des préjugés! « Il frappa du
pied avec colère, et pensa : « Allons ! disons les choses comme elle sont : je n'ai pas voulu, tout simplement, me conduire comme mon domestique l'eût fait? Ce n'est pas par délicatesse que j'ai reculé, c'est par orgueil. » Il était arrivé, tout en philosophant, à la villa des Lauriers. 11 ouvrit la porte et rentra. Du jardin, il vit la fenêtre de la chambre d'Annine, éclairée dans la nuit. La jeune femme, comme tous les soirs, l'attendait. 11 euthonte de la laisser ainsi seule toujours pour aller perdre stupidement son argent. Il avait de ces retours de scrupules quand il était décavé. Il s'adressa des reproches et se promit de faire oublier à la jeune femme ses ennuis passagers. Il fut tendre, amoureux, caressant. Et, le lendemain, il mit luimême à la poste la lettre que M"^ Trélaurier écrivait àlVernaut.
La réponse ne se fit pas longtemps attendre. Trois jours plus tard, dans l'après-midi, comme Annine assise dans son jardin, à l'ombre de la tonnelle, lisait un roman nouveau, distraitement, en regardant de temps en temps le magnifique panorama de la côte vers Villefranche, Zoé arriva à pas pressés, et dit:
— Madame, c'est M. Vernaut qui demande à parler à madame.
Un flot de sang monta au visage de la jeune femme. Elle se leva inconsciemment, fit quelques pas, comme pour aller au-devant du visiteur. Puis elle s'arrêta et demanda :
— Il est seul?
— Oui, madame. Il attend devant la maison. Il n'a pas voulu entrer, avant de savoir si madame voudrait le recevoir...
— Amenez-le ici.
Zoé s'éloigna rapidement et, de loin, Annine l'entendit qui disait :
— Si monsieur veut prendre la peine de venir par
Un pas fit crier le gravier de l'allée, et l'ami de Trélaurier parut. Il s'inclina devant Annine avec une respectueuse émotion. La femme de chambre se retira. Annine, tremblante, regardait Vernaut pleine de trouble. Elle voulait lui parler et les mots ne se présentaient pas à sa pensée. Une défaillance physique la brisait. Elle s'assit, fit signe au visiteur de se placer près d'elle et, surmontant enfin son angoisse :
— Je suis heureuse de vous voir, monsieur Vernaut. Mais j'espère que ce n'est pas pour venir près de moi que vous avez pris la peine de vous déplacer ?
— Je vous demande pardon, madame. C'est pour vous seule que je suis ici. J'aurais pu répondre par écrit à vos demandes. Mais, dans une maison de banque, toutes les lettres d'affaires, et la vôtre en était une, ont leurs réponses écrites au copie de lettres. Nous n'avons pas voulu qu'il y eût trace des négociations engagées par vous...
A ce « nous » Annine avait relevé la tête. Dés la première phrase, la personnalité de son mari venait de se manifester. C'était lui qui avait présidé aux
arrangements Barante, il n'y avait plus à en douter. Et si Vernaut se trouvait devant elle, c'était parce que Trélaurier l'avait voulu, et les paroles qui allaient s'échanger, pour être prononcées par le fondé de pouvoir, n'en venaient pas moins du chef de la maison. Elle ne voulut pas paraître reculer devant les difficultés de la situation. Elle dit :
— M. Trélaurier s'est occupé lui-même de cette affaire?
— Oui, madame, comme de toutes celles de nos clients...
Annine, à ce mot de « clients » qui mettait si bien au point les rapports qui existaient maintenant entre Trélaurier et elle, eut un hochement de tête qui fit ajouter à Vernaut :
— Je n'ai pas besoin de vous dire que, pour lui, vos intérêts passaient avant tous les autres, surtout les siens...
Elle eut les yeux instantanément brillants de larmes et, avec une douceur attristée, elle dit :
— Je sais quelle est sa généreuse bonté. Elle se tut un instant, puis timidement :
— Comment se porte-t-il? J'aimerais à savoir qu'il est en bonne santé...
Vernaut approuva du geste :
— Je vous remercie, madame. Il est bien, maintenant. Il a été fort malade, il y a quelques mois, et nous avons pensé le perdre... Mais il est solide et courageux. Il a surmonté le mal. Nous avons pu le tirer d'affaire, grâce à Dieu...
— Et à VOUS, je le vois, murmura Annine... Je vous remercie de l'avoir soigné.
Vernaut baissa la lête, et d'une voix sourde :
— Il n'y avait plus que moi, pour m'acquitter de cette tâche auprès de lui. J'ai fait de mon mieux.
Annine parut hésiter, puis elle demanda :
— Parle-t-il de moi quelquefois?
— Il ne se passe pas de jour sans qu'il ne s'entretienne de vous avec moi...
— Et n'est-ce pas avec trop d'amertume?
— C'est avec une douleur profonde, et qui ne finira jamais.
— Ne me maudit-il donc point?
— Il vous a trop aimée, et c'est un trop généreux cœur, pour avoir envers vous d'autres sentiments que ceux d'une compassion désolée. Rien dans sa pensée n'a changé pour vous. Sa tendresse est la même, ses regrets sont aussi grands. Il ne prononce votre nom que comme celui d'une femme chérie, qu'ilaurait perdue et qu'il pleurerait tous les jours de sa vie. Voire appartement est resté tel qu'au jour de votre départ. A table, votre couvert est mis, comme si vous deviez rentrer le jour même, et vous asseoir à votre place. Il a donné l'ordre de répondre à ceux qui viendraient vous demander, que vous êtes en voyage, mais que votre retour est attendu. Pour le monde, il a accrédité la version d'un séjour chez madame votre tante aux Fondettes. Vous êtes censée souffrir d'une maladie nerveuse. A ceux qui ne sont pas dupes de ce mensonge, Trélaurier a imposé silence par la fer-
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meté de son attitude. Votre réputation a donc été maintenue intacte autant qu'il dépendait de lui, et il n'admettrait pas qu'on parlât de vous... Ne pouvant plus vous voir, vous chérir, il vous protège et vous défend de loin. C'est tout ce qu'il peut faire pour vous, et il s'en acquitte, comme c'est son habitude, avec toute sa bonté et tout son courage.
Annine, pâlissant à cette révélation, si inattendue pour elle, demanda :
— Espère-t-il donc que je reviendrai à lui ?
— Non, madame, dit Vernaut gravement. Il vous estime encore trop pour supposer que vous ne vous en teniez pas à une résolution prise avec tant de cruelle opiniâtreté. Il ne croit pas que vous ayez consenti à briser sa vie pour un caprice passager. Il vous sait trop fiére pour revenir jamais sur vos pas dans le chemin où vous êtes entrée. Vous avez quitté le devoir pour aller à l'amour. Il espère que l'amour vous tiendra lieu de tout ce que vous lui avez sacrifié :
Annine baissa la tête. Il lui parut que Vernaut venait, en ces quelques paroles, de prononcer sa sentence. Oui, il disait vrai : elle était condamnée à ne pas revenir en arriére, sous peine de s'infliger à ellemême le plus lamentable et le plus humiliant des désaveux. Elle était allée vers l'amour en s'évadant du mariage, et comme disait Vernaut : du devoir. Sa dignité, son honneur exigeaient qu'elle continuât de vivre pour l'amour, à moins qu'elle en mourût! Il n'y avait que ces deux alternatives pour elle : vivre
OU mourir parl'amour. Et c'était Trélaurier lui-même qui le pensait et qui le lui faisait dire. Il n'admettait pas qu'elle eût une défaillance de cœur qui la ramenât à lui. 11 la connaissait trop hautaine pour s'humilier devant celui qu'elle avait outragé. Dans sa tendresse, dans son désespoir, dans ses regrets, il la pleurait. 11 voulait qu'on la respectât. Mais ces larmes et ce respect, c'était un tribut qu'il payait à sa faiblesse d'homme et de mari. Il n'avait pas la force de la haïr, et il ne voulait pas qu'on l'outrageât. Mais il la savait bien perdue pour lui, à jamais. Et ces derniers hommages qu'il lui rendait, c'étaient des fleurs sur une tombe.
Annine passa lentement la main sur son front, comme pour chasser la vision qui s'offrait à elle, de sa maison si calme, si belle, si pleine de sécurité et de richesse, et qu'elle avait quittée dans un jour d'affolement. Elle jeta les yeux autour d'elle , elle vit le jardin plein de fleurs, la mer bleue à ses pieds, et, derrière elle, la petite villa banale où elle vivait après tant d'autres, d'où elle s'en irait un soir et qui serait habitée le lendemain par d'autres qu'elle. Il lui parut que c'était là le tableau de sa vie actuelle, et qui ne devait plus changer, ainsi que Vernaut venait de le lui faire entendre: toute d'instabilité et d'imprévu. Elle étouffa un soupir. Le contraste avec l'existence ancienne était bien profond, mais n'était-ce pas ce qu'elle avait voulu? N'avait-elle pas la liberté dans l'amour? Elle fit effort pour s'arracher à cette impression; elle craignit de laisser voir à Vernaut qu'elle
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avait des regrets. Elle affermit son regard, et reprenant la parole :
— C'est donc pour me parler d'affaires que vous êtes venu à Monte-Carlo, monsieur Vernaut.
— J'ai tenu à vous apporter les renseignements que vous demandiez par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire. Vous plaît-il de les entendre ?
— Assurément, si cela n'est pas trop compliqué pour que je comprenne.
— C'est la chose la plus simple du monde.
Il prit des papiers dans sa poche, les classa, et les plaça sur la table de bo is rustique, près du livre d' Annine :
— Vous avez apporté en mariage, madame, douze cent mille francs en valeurs et un trousseau de soixante mille francs. Les douze cent mille francs de titres, placés sous le régime dotal, ont été déposés par votre mari à la Banque, et y sont toujours,
— Mais, interrompit Annine, ces douze cent mille francs produisent alors seulement des intérêts?
— Oui, madame, 47 000 francs d'intérêts annuels. . . Si votre mari avait pu les placer dans sa maison et les faire valoir, vos fonds auraient certainement doublé... Mais il a respecté votre contrat. Vous avez donc à votre disposition, en chiffres ronds, cinquante mille francs de rente annuelle, vous appartenant en propre, mais dont vous ne pouvez disposer sans la signature de votre mari...
— Alors, d'où vient l'argent que j'ai reçu depuis un an par l'intermédiaire de la maison Barante ?
— De la maison de banque Trélaurier, dit froidement Vernauti
— De mon mari ? C'est avec l'argent de mon mari que je...
Elle n'acheva pas. Elle pâlit. Un tremblement la fit vaciller sur ses jambes, tant l'horreur de ce qu'elle entrevoyait lui parut intolérable. Vernaut, comme s'il ne remarquait rien, poursuivit son explication.
— Vous avez pris, la veille de votre départ, une somme de iSOOQO francs. Les sommes débitées par la maison Silvestri etBarante de Florence forment un total de 830 000 francs. Vous avez donc disposé sur nous pour neuf cent quatre-vingt mille francs, dont voici les chèques acquittés par la maisonTrélaurier.
Annine se ranima, elle trouva la force de parler :
— Alors, mon mari possède encore un reliquat de deux cent vingt mille francs pour le couvrir... Je ne suis donc pas en avance avec lui?
— Pardonnez-moi, madame, répliqua Vernaut. La maisonTrélaurier vous a créditée de 980 000 francs, et votre dot est toujours restée intacte, comme il était régulier qu'elle restât.
— Mais, je n'ai pas entendu devenir la débitrice de mon mari, s'écria Annine frémissante. Je tiens à le désintéresser. Je ne veux rien lui devoir!... Je ne supporterais pas l'idée de lui faire tort d'un centime !
Vernaut eut un triste sourire:
— Ne vous révoltez pas pour quelques misérables centaines de mille francs, madame; vous lui avez fait tort de bien davantage. Si Trélaurier avait pu racheter
votre cœur à prix d'or, il serait pauvre aujourd'hui, et heureux!
— Enfin, monsieur, comprenez-moi bien. L'introduction de l'argent dans le différend qui existe entre M. Trélaurier et moi donne à ma situation un caractère de bas intérêt qui me soulève le cœur. J'ai pu trahir mon mari, je ne veux pas l'exploiter! Vous devez bien sentir ce que j'éprouve! Il n'est pas admissible que M. Trélaurier m'ait traitée avec une prodigalité pareille, pendant que...
Elle frappa ses mains l'une contre l'autre et cria avec colère :
— C'est une façon de m'insulter! Il me ravale au rang d'une fille!
Vernaut s'inclina avec une respectueuse impassibilité :
— Madame, vous méconnaissez complètement Trélaurier. Vous lui prêtez des pensées qui ne sont pas les siennes, des intentions qu'il n'a jamais eues. Vous aviez besoin d'argent, vous tiriez des traites sur sa maison, it les payait. Qu'auriez-vous donc dit s'il les avait refusées, étant donnés les sentiments que vous manifestez en ce moment? N'auriez-vous pas cru qu'il était un malhonnête homme? Qu'il abusait de votre départ pour garder par devers lui votre fortune? Qu'il essayait de vous couper les vivres pour se venger de votre conduite à son égard? Il a fait, madame, ce que son cœur, sa raison et sa délicatesse, laissez-moi y insister, lui commandaient. J'ajoute que, quelle que soit votre façon de le juger, il
ne devra point s'en repentir et qu'il est décidé à continuer.
Annine,le front bas, les regards fixés vers la terre, s'assit lentement. Les dernières paroles de Vernaul achevaient de lui ouvrir les yeux sur son imprévoyance et sa légèreté, depuis un an. Elles lui montraient aussi avec une rigueur implacable la différence de procédés qui caractérisait son mari et elle-même. Comme il la dominait, et de quelle hauteur, matériellement et moralement, le généreux et noble Trélaurier! Toutes les revanches que la vie lui offrait, il les avait dédaignées parce qu'elles auraient été cruelles pour Annine. Abandonné, outragé, blessé à mort, il se préoccupait uniquement de l'infidèle, de l'infâme, de l'adoré bourreau. Et il fallait le hasard d'une conversation d'affaires pour qu'elle l'apprît.
Mais non ! Depuis un an, si elle avait réfléchi un seul instant, elle aurait compris sa délicatesse et deviné sa générosité. Elle avait vraiment vécu dans un état de désordre intellectuel, d'affolement des sens, pour n'avoir pas appliqué une seule fois son esprit à ce problème de son existence matérielle, assurée si largement par son mari. Et maintenant qu'elle se rendait compte de ce qu'il avait su faire pour elle, il était trop tard. Et Vernaut même lui déclarait qu'elle n'était pas en mesure d'acquitter la dette contractée, et de se laver de cette honte d'avoir vécu avec son amant aux frais de son mari. Plus calme à présent, elle voulut aller jusqu'au fond des choses, et savoir par Vernaut sur quoi elle devait désormais compter.
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— Monsieur, vos explications sont très claires, et je comprends bien maintenant que je suis débitrice de mon mari pour des sommes considérables. Avisons, je vous prie, aux moyens de liquider ce passif. Je donnerai à M. Trélaurier une procuration pour qu'il puisse vendre les valeurs qui m'appartiennent, et il se remboursera sur la somme produite. Le reste, s'il lui convient, il me le remettra.
— Ce que vous proposez là, madame, est impraticable, répliqua aussitôt Vernaut. M. Trélaurier, aux termes de la loi, s'il disposait de votre dot, serait tenu à remploi. Ce serait donc bonnet blanc ou blanc bonnet. Il est trop bon administrateur et homme trop scrupuleux pour se donner, vis-à-vis de vous et de votre famille, le tort de vous avoir laissé dilapider votre fortune. Ce serait de sa part inadmissible et invraisemblable. Renoncez donc à cette idée.
Annine se récria :
— Il faudra alors que je me résigne à devoir, malgré ma volonté,'de l'argent à la maison Trélaurier?
— S'il vous plaît de la rembourser, elle ne s'y opposera pas. Mais point par les procédés que vous indiquiez à l'instant.
Elle répliqua avec une irritation plus vive :
— Vous savez bien que c'est impossible !
— Pourquoi? Vous êtes à Monte-Carlo. Le trente et quarante peut vous rendre ce qu'il vous a pris!
C'était la première allusion à la participation du vicomte de Preigne aux dilapidations d'Annine. Elle ne put la supporter. Verijaut, depuis une heure, avait
trop d'avantages sur elle. Elle se leva toute droite et blême de douloureuse émotion :
— De quelque façon que ce soit, je paierai! Vernaut s'inclina sans répondre. 11 comprit que
l'entretien était terminé et qu'Annine ne voudrait plus rien entendre. Il ramassa ses papiers, les plia, les mit dans sa poche, et avant de prendre congé :
— Pour nous résumer, madame, même s'il ne vous convient plus de recourir au crédit que la maison se fera honneur de vous continuer, vous pouvez disposer des cinquante mille francs de rente qui vous appartiennent. Je donnerai des instructions pour qu'ils vous parviennent par quartiers tous les trimestres.
Il la salua et fît un pas pour s'éloigner. Elle inclina la tête tristement, déjà reprise et calmée, et, lui montrant le chemin, elle marcha avec lui vers la grille du jardin. Arrivée à la porte, elle le regarda, ses lèvres remuèrent, comme si elle voulait lui parler encore. Il attendit, très ému lui-même. Mais l'orgueil d'Annine fut le plus fort; elle fit à Vernaut un geste d'adieu, et laissa tomber ces seuls mots :
— Je vous remercie.
Vernaut adressa à la jeune femme un regard de reproche, hocha la tête avec souci et remonta dans la voiture qui l'avait amené. Seule, Annine retourna vers la tonnelle où venaient d'être échangées de si graves confidences. Il lui sembla qu'elle n'était plus la mêhfie qu'avant l'arrivée de l'ami de son mari. Un poids oppressait sa conscience. Elle se sentait moins libre, moins forte, moins sûre d'elle. Pour la pre-
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mière fois, elle avait été obligée de compter avec les nécessités de la vie, et elle sortait de cet examen un peu meurtrie. Si, au lieu d'avoir affaire àTrélaurier, il lui avait fallu s'accommoder avec tout autre que lui, il n'y avait pas à se dissimuler qu'une liquidation désastreuse pour elle eût été la conséquence de sa conduite. Ou plutôt, dès le premier jour, à ses demandes d'argent, un refus formel eût été opposé, et la gêne dans laquelle très certainement elle allait se trouver désormais, eût tout de suite pesé sur elle.
Assise à la place même où elle avait reçu Vernaut, elle récapitula ce qu'il lui avait dit, tâchant de classer dans son esprit toutes ces choses, sages, honnêtes et graves. Un premier fait se détachait de la masse de ses explications : Annine avait mangé en un an près d'un million. Avec stupeur elle se demanda à quoi et comment. La vie qu'elle avait menée, certes, était coûteuse. Partout elle avait sacrifié à son goût pour le confortable et le luxe. Habitation, voitures, chevaux, table, tout avait été toujours et partout ce qu'elle avait trouvé de mieux. Mais un million! Une ombre passa dans ses yeux, et sa belle figure brune s'attrista. Ce qu'elle avait laissé prendre à André formait donc la différence entre les frais de son train de vie et la dépense formidable accusée par Vernaut?
Pas un instant elle ne regretta de s'être prêtée à un tel gaspillage. Elle n'eut de souci qu'en pensant que, à partir de ce jour, il lui serait impossible de laisser son tiroir ouvert à la fantaisie de son amant et qu'il faudrait lui faire comprendre la nécessité de se res-
treindre. Elle ne jugea pas André, elle l'aimait trop pour cela. Prête à lui donner son sang, que lui importait qu'il eût prodigué son argent. C'était une bagatelle pour cette amoureuse. Et s'il avait dû l'aimer à proportion des sacrifices qu'elle feraitpour lui, elle se sentait capable de laisser un fleuve d'or couler entre ses mains. Mais elle devenait brusquement pauvre, car, pour elle qui savait si mal compter, cinquante mille francs, c'était la misère. Et quant à recourir de nouveau au carnet de chèques qui mettait à sa disposition les fonds de la maison Trélaurier, elle était fermement résolue à s'en abstenir. Elle se dit : « Allons! Il va falloir vivre d'économies. André fera ce sacrifice pour moi. Ce sera le premier que je lui demanderai. Comment ne serait-il pas heureux d'y consentir? 11 s'efforcera de devenir raisonnable. Il ne jouera plus, ou en tout cas il jouera un jeu plus modéré. Le temps qu'il passait autour de ses tables de baccara ou de trente et quarante, il me le consacrera. Ne sera-ce pas tout bénéfice, et notre bonheur ne s'en trouvera-t-il pas rafraîchi et purifié ? >> Elle fit, emportée par son imagination, un plan d'existence modeste, toute d'intimité et d'amour. Elle y entrevit des joies parfaites et, avec la foi sincère qu'elle avait en son amant, elle n'admit pas que la modification si grande qui se produisait dans son budget influât en quoi que ce fût sur sa sécurité et son bonheur.
André, en revenant pour dîner, la trouva dans ces dispositions optimistes. Il se présenta assez maussade en apparence, baisa la main d'Annine, et s'assit
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d'un air morne. La nuit descendait sur le jardin et les lumières s'allumaient aux fenêtres des villas de la Condamine, piquant la colline de points brillant dans l'obscurité. Au bout d'un instant, Annine dit :
— Devinez de qui j'ai eu la visite aujourd'hui?
— Celle de Tristan?
— Non ! Une beaucoup plus importante : celle de M. Vernaut...
— Ahl II est venu de Paris pour vous voir? Avezvous été satisfaite de ce qu'il vous a dit?
— Pas trop! J'ai été un peu vite, paraît-il, dans ma dépense. Et il va falloir compter d'un peu plus près... Cela nous sera possible, n'est-il pas vrai?
— Tout est possible ! déclara André avec humeur. L'important est de savoir si c'est agréable.
— Oh! en ce qui me concerne, du moment que je serai près de vous et que vous serez tout à moi, je me tiendrai pour satisfaite.
— Chère Annine, en ce qui me touche, il en sera de même.
— Alors, tout est bien 1 Je n'ai aucun souci, aucune inquiétude. Et la maison Trélaurier peut garder son argent.
Le vicomte parut se ranimer. Il leva la tête, et avec une pointe de curiosité :
— Songerait-elle donc à fermer ses guichets ?
— En aucune façon. C'est moi qui ne veux plus avoir recours à elle.
— Et pourquoi, chère amie ?
— Parce que je suis sa débitrice, et que je trouve cette situation très humiliante...
— M. Vernaut vous Taurait-il fait sentir?
— Non, certes ! Il m'a déclaré que toutes les sommes que je demanderais me seraient remises. Mais je pense que vous comprendrez qu'il ne me convienne pas d'user de cette faculté...
— Sans doute, fit André mollement.
— Je prétends vivre de mon revenu, comme une bonne bourgeoise...
— Ce sera de la vertu, dit le vicomte en riant, car vous n'en avez guère l'habitude.
— Je la prendrai.
— Pour combien de temps?
— Mais pour toujours !
— Un toujours d'une semaine, après laquelle le fameux carnet de chèques marchera de nouveau...
— Ne plaisantez pas sur ce chapitre-là, André, vous me faites de la peine.
Il s'approcha d'elle vivement, lui prit la main, la cajola :
— J'en serais désolé ! Allons, ne vous attristez pas. La fortune vanous sourire. Nous n'aurons plus besoin de recourir aux envois d'il signor Barante... Et vous n'aurez rien à diminuer du luxe qui vous est nécessaire. Dès demain,jevais inaugurer une marche nouvelle, dont j'attends des merveilles. . . Je l'avais réservée pour la fin, si la chance m'était contraire. Mais fiez-vous à moi. Vous en verrez les résultats...
— Je vous en prie, André, s'écria Annine avec an-
goisse , si vous voulez me plaire , au lieu de recommencera jouer, abstenez-vous de retournerau Casino. Restez près de moi , promenons-nous dans ce beau pays, cela vaudra mieux que de passer vos journées et vos soirées dans ces salles brûlantes où vous vous enfiévrez. Jouissez de la lumière, de l'air, des fleurs, n'usez pas vos yeux à suivre les combinaisons décevantes d'un jeu de cartes sur le drap vert d'une table de jeu. André, me le promets-tu, le veux-tu? Je t'en aimerai davantage !
Il l'embrassa et dit en souriant :
— C'est donc possible? Vous juriez que non !
— Ah ! hypocrite, vous ne voulez pas répondre.
— Faut-il donc mentir pour vous contenter?
— Non ! il faut ne pas mentir, et être raisonnable.
— Eh! la raison, maintenant, ce sera de jouer. Hier, quand nous roulions sur l'or, c'était absurde. Aujourd'hui, c'est indispensable. Ne vous tourmentez pas, Annine, et ayez confiance en moi. Je marcherai avec nos seules ressources, et avant peu je vous mettrai à même de satisfaire toutes vos fantaisies, même les plus coûteuses.
Elle était sans courage contre lui, et quoiqu'elle sentît combien il était nécessaire de l'arracher à son entraînante passion, elle n'insista pas, à l'heure où il aurait fallu, par serments, obtenir de lui qu'il ne touchât plus une carte. Le lendemain, dès une heure, le vicomte entrait dans la salle de roulette. Son projet était simple. Il avait décidé de se faire fournir des munitions par la banque pour guerroyer contre elle.
Et revenant sur sa délicatesse de la veille, qui l'avait conduit à rejeter son gain illicite, il s'apprêtait à gagner une dizaine de mille francs, pas plus, à la table de roulette déséquilibrée, pour entamer la partie de trente et quarante. Ses réflexions avaient porté leur fruit. Il se considérait comme un naïf, à présent, de n'avoir pas profité de l'heureux hasard qui lui procurait le moyen de se refaire. Était-ce trop de cette différence de niveau qui conduisait la bille dans les cases du même côté pour contrebalancer l'avantage des zéros? N'était-ce pas de bonne guerre, et la banque, avec sa certitude de gagner toujours , ne devaitelle pas être attaquée de toutes les manières et légitimement? Il se fortifiait avec cessophismes dans sa résolution. Le croupier qui lui faisait les doux yeux la veille le vit revenir avec orgueil :
— Ah ! monsieur le vicomte y prend goût, quoiqu'il n'ait pas été heureux hier? C'est un petit jeu amusant tout de même... Monsieur le vicomte, a gagné.
Les premiers billets de mille francs arrivèrent devant André poussés par le râteau du chef de partie. Il joua cinq coups, les gagna tous les cinq, et partit avec quinze mille francs. Il se décerna à lui-même un brevet d'honnêteté pour n'être pas resté plus longtemps, et n'avoir pas exploité plus à fond la veine. Après tout, il aurait pu tout aussi bien enlever cent mille francs à la banque. Mais non, c'était prudent de ne pas attirer, par un gain considérable, l'attention des employés sur cette roulette dont la bille ne tournait plus au gré du hasard.
Tout chaud de son avantage, André passa dans la salle de trente et quarante, et résolu à suivre une marche arrêtée à l'avance et savamment calculée , il entama une série de coups, basée sur l'intermittence qui, en moins d'une heure, amena devant lui soixante mille francs. Il était très froid, très lucide, très décidé à ne pas s'emballer et, au premier symptôme de fléchissement dans la veine, à se lever et à partir. Il se sentait maître de la chance, ce jour-là, ne doutait pas de faire sauter la banque et de se refaire, en quelques heures, de toutes ses pertes des jours précédents. Il venait de gagner le maximum sur un coup lorsque, levant les yeux avec triomphe sur la galerie qui soulignait sa réussite d'un murmure élogieux, il eut une très désagréable surprise. De l'autre côté de la table, près du chef de partie, debout au second rang, un petit homme à figure jaune dirigeait sur lui des regards de fiel. Il reconnut avec ennui le petit M. Linguet. Il y avait près d'un an qu'il ne l'avait vu et s'en croyait débarrassé. La soudaine rencontre de ce vieillard, dont il avait brisé la vie et qui le poursuivait d'une haine mortelle, causa dans le cerveau d'André un douloureux ébranlement. Le chef de partie disait :
— Faites vos jeux, messieurs... Le jeu est fait?
Troublé et ne voulantpas laisser passer le coup sans le jouer, il jeta six mille francs au hasard sur la table, ce qu'il n'avait pas fait une seule fois depuis le commencement de la partie. Il perdit. Il y eut un léger murmure d'étonnement, et avec stupeur le vicomte
vit son gain entamé, et sa série de coups rompue par cette fausse manœuvre. 11 essaya de se reprendre, de réfléchir, de combiner. Mais la jaune figure était en face de lui, qui riait maintenant d'une bouche silencieuse et amère, comme pour saluer le premier revers etannoncerladéroute complète. Le cœur serré, la lèvre crispée, furieux de se sentir influencé, André voulut réagir : il se mit résolument à rouge, jouant la série, au lieu de l'intermittence qui lui avait si bien réussi ce jour-là. En six coups, il perdittrente-six mille francs. Son gain était diminué de moitié. Exaspéré, il joua à noire, ce qui était la pire des fautes. A ce moment-là même la rouge sortit et donna cinq coups de gain à la banque. Frémissant, les doigts tremblants, le vicomte poussa sur la table les quinze mille francs gagnés malhonnêtement à la roulette. Il en fit cinq masses, et recommença à jouer avec méthode. II eut un retour de chance et regagna vingt mille francs.
Mais alorsilvitce spectacle extraordinaire: M. Linguet sortit lentement un vieuxporte-monnaienoiret, à contre-jeu de son ennemi, risqua vingt francs. Il sembla que cette pièce d'or eût définitivement rompu pour André l'équilibre de la veine hésitante, car, à partir de cette intervention, chaque fois qu'il misa d'un côté, M. Linguet misa de l'autre, et le louis l'emporta sur les billets de banque. Au dernier coup, comme le râteau emportait les derniers papiers bleus, M. Linguet ramassa ses quarante francs, les serra dans son porte-monnaie usé et se mit à rire avec un bruit étouffé et sinistre. Le vicomte leva malgré lui les yeux
sur le vieillard et celui-ci s'inclina ironiquement, comme pour insulter à sa défaite. Le beau de Preigne repoussa sa chaise et, marchant vers la porte, rencontra sur son passage le petit homme qui le guettait. Il essaya de lui lancer un regard de bravade. Son insolence s'émoussa sur la froide et menaçante tranquillité du père de sa victime. Un transport de rage le souleva et il fut tenté de se jeter sur ce mesquin et débile ennemi pour le fouler aux pieds. Mais le vieillard était si calme, si résolu, que devant lui le jeune spadassin recula. Il étouffa une exclamation de fureur, et, poursuivi par le ricanement de M. Linguet, il s'éloigna.
Le soir, sans que rien' préparât Annine à ce soudain caprice, il proposa de quitter La Condamine :
— Le voisinage de Monte-Carlo, voyez-vous, ma chère, est décidément funeste pour moi. Je me promets de ne plus jouer, et malgré moi je retourne au Casino, car que devenir dans ce pays, si l'on ne joue pas, à moins d'y être malade, et ce n'est pas mon cas ! Le tir aux pigeons ou le jeu, voilà toutes les ressources de l'endroit. C'estvraiment un peu restreint. Allons à Nice. Là, nous aurons des emplois plus divers de notre temps, et puis nousnous rapprocherons de Paris...
— Avez-vous donc le dessein d'y revenir?
— N'en avons-nous pas le droit?
— Nous avons tous les droits. Ce qu'il importe, c'est de discerner ceux dont il sera convenable d'user. Allons toujours à Nice, puisque vous le désirez.
Nous y trouverons un avant-goût de Paris, et verrons s'il nous sera possible d'y vivre sans difficultés... Nous connaissons, vous et moi, tant de gens...
— On ne voit jamais que ceux que l'on veut voir. . .
— Oui, mais on rencontre tout de même les autres... Enfin, puisque c'est votre désir, partons. Je ferai ma malle demain, pendant que vous irez, à Nice, vous enquérir d'une villa...
— Vous êtes délicieuse, comme à votre ordinaire, dit-il en lui baisant les mains.
Et tout ranimé par l'idée de quitter la ville du jeu où il venait d'être si malheureux, riant de la déconvenue du petit M. Linguet quand il ne le trouverait plus le lendemain au Casino, il passa la soirée avec Annine, gaiement, tendrement, comme aux premiers temps de leur amour.
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La villa que M. de Preigne avait louée était située surlaroute de Villefranche, àmi-côte du Mont-Boron.
Par-dessus la construction peinte en rose connue sous le nom de maison de l'Anglais, la vue s'étendait sur le golfe delà Napoule, jusqu'aux montagnes des Maures. C'était un spectacle enchanteur et devant lequel Annine restait en contemplation pendant de longues heures. Elle se laissait bercer par le vent, caresser par le soleil, engourdir par la tiédeur de l'air, et vivait animalement, délicieusement. Quand le mistral soufflait, elle montait dans le bois de pins de la route forestière, et assise sur la bruyère, dans le bruissement des branches qui chantaient comme les cordes d'une harpe éolienne, elle jouissait du calme profond de ce lieu solitaire. De temps en temps, une calèche, dont les roues sur le grès des allées faisaient à peine entendre un léger roulement,
apparaissait à travers une éclaircie, promenant des étrangers de passage. Ils laissaient tomber un regard intéressé sur cette belle jeune femme assise àl'écart, dans la verdure noire des pins, et dont la main distraite tenait un livre à peine entr'ouvert, jamais lu. Le temps passait ainsi avec une rapidité qui étonnait Annine. Déjà le mois d'avril était commencé. Et le midi revêtait sa parure de couleurs et de parfums. C'était partout des roses en guirlandes, des orangers chargés de fleurs. Les jardins embaumaient à la tombée de la nuit, comme des bouquets splendides. La nature éclatait de sève rajeunie et de fécondité radieuse.
André avait trouvé à Nice des amis qui l'avaient entraîné au cercle de la Riviera. Il y passait quelques heures chaque jour, très sagement, disait-il, à jouer au bridge, comme un homme rangé.
— Au moins, là, on n'est pas obligé de sacrifier uniquement au hasard, et de choisir entre le trente et quarante et la roulette, qui sont aussi dégoûtamment truqués l'un que l'autre. On peut se livrera une partie honnête, et l'on défend son argent. Et puis cela fait plaisir de retrouver des camarades. Vraiment la fréquentation de tous ces rastaquouères, au milieu desquels nous vivions depuis un an, commençait à me paraître intolérable. Vous, Annine, vous êtes une contemplative. La campagne, les bois, la mer, cela vous suffit. Vous vous perdez dans vos pensées et vous êtes satisfaite. Moi, je n'ai aucune imagination, etaussitôtque je n'agis plus, je m'assomme. Je vous
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annonce que le comité du Cercle prépare pour la fin du mois une fête qui sera charmante. Il y aura défilé d'automobiles fleuries, prix distribués aux plus ingénieusement ornées, et, le soir, redoute au Casino. On y viendra en domino et masqué. Si le cœur vous en dit...
— Ah ! ce serait bien du plaisir pour une femme qui se couche de bonne heure depuis un an, et qui a perdu complètement l'habitude de se montrer en public.
— Le travestissement vous mettra à l'abri des curiosités... Vouspourrezainsivoirsans être connue...
— Petitagrément! Enfin, je ne prends pas de parti : nous verrons!
Il lui fallut aller à Nice pour acheter des gants et des voilettes. Elle y descendît à pied, en toilette très simple, comptant passer inaperçue. Mais, dès la place Masséna, elle eut la surprise d'être reconnue et saluée par plusieurs personnes qu'elle avait reçues, chez elle, à Paris, et qui ne parurent pas hésiter à lui témoigner une sympathique déférence. Elle en fut d'abord étonnée, puis satisfaite. Elle se rappela ce que Vernautluiavaitraconté des précautions prises parTrélaurierpour ménager sa réputation, et elle comprit qu'elle bénéficiait, là, de la prudente sollicitude de son mari. Elle eut de la joie à se sentir encore considérée comme dans une position régulière. Ceux qui la croisaient ainsi dans la rue savaient, sans doute, à quoi s'en tenir sur sa conduite ; mais l'attitude prise par Trélaurier commandait le respect. Et ils n'hési-
taient pas à ne point se montrer plus royalistes que le roi. Elle eut la preuve certaine de cette sorte d'immunité dont la volonté de Trélaurier la faisait jouir. Rue de la Gare, comme elle sortait d'un magasin et s'apprêtait à appeler une voiture, pour rentrer chez elle, une femme, qui suivait le trottoir, s'arrêta,laissa échapper une exclamation de surprise, et Annine reconnut M"'^ Valauçon.
La jolie Géraldine, que le peintre avait épousée par amour et retirée de la Comédie-Française, où elle jouait, avec éclat, les jeunes premières, avait une solide réputation de vertu, mais c'était une des personnes les plus originales du monde. Elle avait la spécialité de dire tout ce qui lui passait par la tête, avec un esprit qui lui venait de famille, toutes les Beauchamps ayant la langue acérée, depuis l'aïeule Beauchamps V, qui avait failli être guillotinée sous la Terreur, jusqu'à la mère de Géraldine, qui avait tenu le grand répertoire sous le second Empire, avec ^me piessy et l'admirable Favart. Annine vit donc avec un peu d'inquiétude apparaître la blonde et brillante M'"'^ Valançon. Mais elle n'eut pas longtemps à douter de ses sentiments. Celle-ci se jeta dans ses bras et, sans souci des passants :
— Ah! par exemple, voilà une chance! Comment! vous êtes ici? Quel bonheur! Et comme Valançon va être heureux! Oîi allez-vous?
— M'ais nulle part, fit Annine encore troublée. Je me disposais à rentrer...
— Il est quatre heures! Vous n'avez rien à faire.
Wïvn^?9f!?^f!^*
Venez prendre une tasse de thé avec moi. Je vous prie de croire que j'ai des tas de choses à vous raconter!...
Annine leva vers M'"^ Valançon un regard chargé d'inquiétude.
— N'ayez pas peur de moi, reprit Géraldine... Vous savez bien que je ne voudrais pas vous faire de peine. . . Je vous aime trop pour cela... Je n'oublie pas que quand j'ai épousé Valançon et que le monde faisait des manières pour m'admettre, vous avez été la première à me faire des avances et à me recevoir chez vous... Vous pouvez compter absolument sur moi... Allons, venez! Mon mari aussi sera bien content de vous voir.
Annine ne résista pas davantage à ce flot de cordialité. Elle se laissa entraîner par M"" Valançon et, au bout de quelques minutes, elles arrivaient devant la grille du petit cottage de Carabacel, qui, rareté à Nice, était flanqué d'un assez bel atelier. Des chiens, au tintement de la sonnette, arrivèrent avec des aboiements furieux, qui se changèrent aussitôt en cris de joie. Un domestique parut, empressé :
— Monsieur est-il là? demanda vivement M""® Valançon.
— Monsieur vient de sortir.
— Le jour s'en allait, dit Géraldine en riant, il l'a suivi!... Entrons!
Elle introduisit M"^ Trélaurier dans un petit salon où, sur une table, le thé était tout préparé.
— Débarrassez-vous de votre collet, de votre pa-
quel, de votre en-tout-cas... Ah! chère amie, que je suis donc ravie de vous voir-là! Vous êtes embellie, ma parole... Comment avez-vous pu faire? Que Valançon va donc être surpris... Vous êtes mieux que son portrait! Et cependant...
Tout en bavardant, Géraldine avait enlevé son chapeau, donné un tour de main à ses admirables cheveux blonds, rétabli ses épingles décaille et allumé le fourneau du samovar. Elle fit asseoir M"* Trélaurier près d'elle et, la regardant de ses yeux bleus, spirituels et éclatants, elle lui demanda avec une affectueuse confiance :
— Ah ! charmante et déraisonnable aventureuse, êtes- vous satisfaite de votre sort, au moins?"
— Oui, dit Annine.
— Tant mieux ! Parce que c'est la seule explication à donner d'un coup de tête pareil! Quand je pense que la dernière fois que nous nous sommes vues, c'est à ce bal costumé où nous avons soupe si gaiement dans le cabinet de Waldmann. Vous rappelez-vous? Dieu! que vous étiez jolie, ce soir-là! Ah! le monstre aussi était bien beau, dans son habit de Charles I"! Mais un homme, si beau qu'il soit, vaut-il la réputation, la vie d'une femme? C'est beaucoup, ma chère, c'est vraiment beaucoup !
Il y eut un silence. Géraldine avait pris la main de ]^me Trélaurier et la serrait dans la sienne. Celle-ci, brusquement replacée dans le milieu qu'elle avait quitté depuis un an, se trouvant en présence d'une femme en qui elle savait pouvoir mettre sa confiance,
se laissa emporter aux questions. Elle fronça le sourcil et, résolument :
— Voyons, soyez franche, qu'a-t-on dit après mon départ ?
— Ah! d'abord, ça a été une stupeur! Vous pensez! Vous étiez si universellement aimée. Comment un tel événement avait-il pu se produire? On l'aurait pu attendre de toutes les femmes, mais de vous? Je dois à la vérité de déclarer que l'attitude de Trélaurier a été parfaite. Il a tenu tête à l'opinion avec une fermeté, un tact, une prudence ! Il a arrêté net tous les commérages. Il se montrait partout, et démentait, par son sang-froid et par sa tranquillité, tous les bruits qui couraient. Ses amis s'y employaient aussi, et Valançon ainsi que Vernaut s'étaient chargés des cercles... En huit jours tout était enrayé... Les journaux ne se sont pas emparés de l'affaire, payés ou intimidés, mais enfin muets. C'était tout ce qu'on voulait d'eux. Alors on ne s'est plus trouvé qu'entre intimes pour vous critiquer ou vous plaindre. Surtout vous plaindre! Ah ! je vous l'assure, on avait du chagrin! Et ceux qui vous accusaient étaient aussi affligés que ceux qui plaidaient les circonstances atténuantes. Mais, par exemple, là où on se retrouvait d'accord, c'était pour accabler le jeune vicomte ! Ah ! il a reçu, on peut le dire, ce joli garçon-là, une tournée générale et complète. Et il faut avouer qu'il ne l'avait pas volée ! On ne se conduit pas avec un cynisme pareil.
— Géraldine!
— Ah ! ma chère, écoutez ! Moi, je ne mâche pas les mots, vous savez, je dis tout comme cela est! Il n'y a pas d'expression pour qualifier un monsieur qui se fait le complice de l'acte de folie que vous avez commis! Moi, c'est bien simple, je l'aurais pris en horreur, du jour au lendemain!
— C'est moi qui ai exigé le départ! dit Annine. Il ne voulait pas, lui, de cette solution radicale. Mais la situation m'a paru si horrible entre mon mari et l'homme que j'aimais,, que j'ai voulu m'en libérer!
— Pristoche! Mais, ma chère, à quoi sert le mariage si, comme dit l'autre, il ne procure pas les avantages de l'adultère?
— Vous tromperiez, tranquillement et régulièrement, Valançon, vous, Géraldine? Vous n'aimeriez pas mieux le quitter?
Géraldine demeura un instant pensive :
— Si on posait la question à Valançon, je suis convaincue qu'il aimerait mieux ne pas être quitté, à la condition de ne rien savoir. Quant à moi, j'ai si peu de tempérament, grâce au ciel, que je me demande quelles éblouissantes, fulgurantes, fantastiques qualités devrait avoir un homme pour me donner l'idée de tromper mon mari avec lui. Ah ! mon Dieu ! me mettre en quatre pour faire plaisir à un séducteur, quand je sais d'avance qu'il m'en ferait si peu à moimême! Je me demande comment une idée pareille peut entrer dans la tête d'une femme! Et cependant cela est, puisque j'en ai un exemple là sous les yeux.
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dans la personne de la plus adorable, la meilleure, la plus regrettée des amies!
Elle prit Annine par les épaules, et de ses belles lèvres rouges elle l'embrassa sur les deux joues. Puis, redevenant grave :
— Alors vous ne regrettez rien?
— Si, d'avoir fait de la peine à mon mari.
— Ah! de bon compte, il n'y avait pas moyen de la lui éviter. Mais votre André... parlez-moi encore de ce jeune seigneur ! C'est plus fort que moi, je ne peux plus me le représenter qu'en costume Louis XIII.
— II est exquis avec moi.
— C'est quelque chose ! Mais enfin vous ne pouvez pas passer votre temps à vous dire des douceurs. A quoi s'occupe-t-il? Et vous-même? La vie est bien longue quand on la traîne sans but. Et s'aimer, ce n'est en somme qu'un accessoire. Je sais bien, par moi-même, que si Valançon ne passait pas dix heures par jour à son atelier, notre intimité en souffrirait. Et Dieu sait pourtant si ce cher ami est facile à vivre !
— Nous nous sommes tout, l'un à l'autre. Et nous n'en sommes pas encore las.
— C'est admirable ! Je vais vous envier. Il y a donc dans la passion un aliment prodigieux que les cœurs simples ne connaissent pas? Ceci donne le mot de biendesrésolutionsqui, sans cette explication, paraîtraient incompréhensibles! Cet araour-là est tellement puissant, qu'il paraît indispensable à la vie. D'où, quand on l'a connu, etqu'on en est sevré, les désespoirs violents, les crises frénétiques, les massacres
et les suicides! Voilà ce dont les moralistes ne tiennent jamais compte quand ils affirment la notion du devoir et exigent qu'on ne s'en écarte pas. La belle affaire! Le devoir n'est aisé que lorsqu'il s'allie à la convenance personnelle, ou bien quand une aimable indifférence en rend la pratique toute naturelle. Mais mettez le devoir aux prises avec la passion, et, toutde suite, vous voyez les êtres humains sauter à pieds joints par dessus les barrières, et folâtrer dans les espaces défendus. Et alors ils éprouvent des sensations délicieuses autant qu'exceptionnelles. C'est parfaitement clair. Toute la question consiste à savoir s'il est préférable de végéter dans la masse paisible des gens sans passion, ou de cavalcader dans le fougueux escadron des gens à folles ivresses.
Elle se leva, éteignit le fourneau de son samovar qui chantait, versa une tasse de thé, l'offrit à Annine, et demanda tranquillement :
— Un nuage de crème ?
Elle se servit elle-même, laissant tomber, comme volontairement, cette conversation qu'elle avait en peu d'instants poussée si loin. Assise à côté de son amie, elle lui dit :
— Valançon travaille énormément depuis que nous sommes ici. lia faitla conquête d'un lotd'Américains qui veulent tous leur portrait. Il y a des misses charmantes... Je vous montrerai son atelier.
Au même moment, la porte du salon s'ouvrit, et un petit garçon de trois ans, tout blond, tout frisé, habillé en marin, son chapeau de paille à la main, entra
en souriant. Il s'arrêta en apercevant M""^ Trélaurier, rougit, et dit d'un air très intimidé :
— Me voici rentré, maman...
— Tu as fait bonne promenade, où es-tu allé?
— Jusqu'au château d'eau, maman...
— Dis bonjour à M"® Trélaurier.
Elle se tourna vers Annine, pendant que le petit garçon offrait à la jeune femme ses joues brun«s et fraîches :
— C'est monsieur mon fils... Veux-tu un gâteau, Pierre?
— J'ai goûté, maman.
— Eh bien ! Alors va dans le jardin avec ta bonne, et sois sage...
L'enfant sortit d'un bond. Alors, avec gravité, Géraldine montrant à M"^ Trélturier le petit garçon qui s'éloignait :
— Et puis voilà qui explique bien des résignations : c'est l'enfant. Vous n'en avez pas, vous, chère amie, et vos résolutions en ont été changées. Si vous aviez dû laisser derrière vous un petit bonhomme comme celui qui sort d'ici, vous ne seriez sans doute pas partie... C'est dans la vie un fameux contrepoids aux turlutaines qu'un enfant!
Les yeux d'Annine s'emplirent de larmes :
— Vous êtes une heureuse mère et une bonne femme, Géraldine ; jouissez de votre bonheur, et faites jouir les autres de votre bonté.
— Ah ! ma chère, s'écria Géraldine avec impétuosité. Vous vous livrez donc, enfin!... Vous ne m'avez
pas dit la vérité une seule fois, depuis que nous causons ensemble... Mais vous ne pouvezplusme tromper. J'ai lu dans votre cœur. Vous faites bonne contenance par fierté...
— Non! non! protesta Annine avec une souriante résolution. Vous vous abusez, ma chère amie... J'ai pu m'attendrir à la vue de ce bel enfant que toutes les femmes doivent vous envier. Mais ne cherchez pas une autre signiûcation à mes paroles. Je ne rétracte rien de ce que je vous ai dit. Il ne faut pas croire autre chose...
Elle se leva, sous les regards attentifs de Géraldme, et remettant son manteau et sa voilette :
— Je suis contente de vous avoir rencontrée, cela m'a fait du bien de causer pendant une heure de l'ancien temps. . . Je reviendrai. . .
— C'est moi qui irai vous voir... Où demeurezvous?
— Route de Villefranche, la Villa italienne...
— Je ne connais que ça! Quand vous trouve-t-on ?
— Toute la journée. Et quand je sors, c'est pour aller me promener sur la route forestière, dont les sapins et les oliviers forment comme un parc autour de notre habitation... Vous m'y retrouveriez facilement...
— Et si je vous amène Valançon?
— Il sera le bienvenu.
— A bientôt donc.
Le soir, quand André rentra pour le dîner, elle dit d'un air indifférent :
— Je suis allée à Nice pour faire des emplettes... Je me suis trouvée nez à nez avec M'"^Valançon...Saviez-vous que Valançon fût ici?
André rougit légèrement :
— Je l'ai appris, il y a quelque jours. . . Il est un des principaux organisateurs de la fête des fleurs dont je vous ai parlé... Je ne sais oùj'ai eu l'esprit de ne point vous le dire... Du reste, si vous vous étiez décidée à y assister, vous auriez forcément rencontré vos anciens amis. Quelle attitude a eue M""® Valençon?
— Très affectueuse.
— Ah! fort bien.
— Que craigniez-vous donc?
— Comme Valançon a été mêlé à mon différend avec M. Trélaurier, il aurait pu arriver que sa femme et lui prissent parti contre vous... Je suis bien aise de voir qu'il n'en est rien. M™* Valançon est, du reste, une caillette de la pire espèce... Et comme il est impossible de l'empêcher de bavarder, il vaut mieux posséder ses sympathies... Quant à Valançon, c'est un
très brave homme... Maisjenecrois pas qu'il me chérisse. Peu importe, du reste! Pourvu qu'il soit bien pour vous...
— Je pense qu'il viendra me voir avec sa femme. André pinça les lèvres, et dit avec une grâce un
peu apprêtée :
— Vous êtes chez vous, ici, et tous vos amis sont sûrs d'y être bien accueillis...
Puis il affecta de se plonger dans la lecture du Journal de Nice, qui publiait la liste des étrangers, et ne
216 lp:s batailles de la vie.
desserra plus les dénis. Annine, avec souci, ne put s'empêcher de constater la soudaine mauvaise humeur que l'apparition deM. et M""* Valançon dans sa vie nouvelle venait de causer à son amant. Que redoutait-il d'eux, sûr comme il devait l'être d'elle? Étaitce jalousie instinctive contre ses compagnons de l'existence ancienne ?Était-ce appréhension d'une influence féminine capable, dans un temps donné, de diminuer son autorité absolue? Le fait était indéniable, André avait accueilli avec déplaisir l'annonce de la présence des Valançon à Nice. Cette présence, même, il l'avait dissimulée à Annine; car, il avait été obligé de l'avouer, il savait que le peintre participait à l'organisation de la fête prochaine.
Cette constatation attrista Annine. Pour la première fois, depuis un an, elle eut la sensation que toutes les pensées de M. de Preigne ne lui étaient pas connues, et que, dans un coin obscur de son esprit, il se formait des décisions, il s'élaborait des plans qui lui étaientsoigneusementdissimulés. Elle en éprouva un grand trouble. Elle s'était donnée si complètement qu'elle ne devait pas admettre que André l'eût prise avec des restrictions mentales. Le soupçon ne lui venait certes pas encore que son amant pût jamais se détacher d'elle. Les témoignages de tendresse qu'il lui prodiguait, en toute ardeur sincère, étaient trop vifs pour qu'elle eût la moindre crainte. Mais, cependant, ilne se conduisait pas avec une franchise absolue, il avait des préventions qu'il ne lui expliquait pas, et des craintes qu'il ne lui faisait pas partager. Elle
était trop fine pour lui en adresser des reproches. Mais elle résolut de se tenir désormais sur ses gardes et de ne plus s'endormir dans la confiante sécurité de l'amour heureux.
Un incident fort vulgaire, qui se produisit le lendemain même, contribua à la faire réfléchir bien davantage. Vers deux heures, Annine était sortie, comme chaque jour, par la petite porte du jardin, pour aller se promener dans le bois de pins, lorsque, au bout de quelques minutes, elle s'aperçut qu'elle avait oublié le livre commencé. Elle revint sur ses pas, rentra dans le jardin, gagna le salon, prit le volume sur la table, et déjà s'éloignait, lorsque le bruit d'une querelle s'élevant violente entre Zoé, sa femme de chambre, et le domestique d'André, l'arrêta brusquement.
— J'en ai assez, criait la femme, de te laisser manger toutes mes économies dans les cafés où tu passes ton temps!... C'est trop fort de payer un homme, quand on est jeune et gentille!.. Si je voulais, je ne manquerais pas d'amoureux plus aimables et plus gé néreux que toi !
Arthur ne daigna pas répondre à ces accusations, ni à ces menaces, mais une gifle, qui retentit, témoigna de la fermeté de ses principes en manière de galanterie. Il dit alors d'une voix rageuse :
— Attrape-ça ! Tu ne diras plus que je ne te donne rien !
Le tumulte s'accentua, des meubles furent bous-
culés, des froissements de pieds ébranlèrent le parquet. La fille cria :
— Ah ! canaille, attends un peu !...
Arthur répliqua :
— Dis donc, toi, hé, toupie ! En voilà une qui a du culot! Elle essaie de m'éborgner !...
— Ah! tu crois que tu viendras à bout de moi, la main en l'air? Je ne te crains pas, entends-tu ? Je ne suis pas aussi simple que madame, qui a mis ton vicomte à même son saint-frusquin. Tu m'as assez grugée, mon bonhomme, c'est fini ! Sans compter que tu me trompes avec toutes les filles du Vieux Marché, des horreurs de saleté, qui ne se lavent que la semaine des deux dimanches, et qui sentent l'ail à vous renverser... Vas-y avec tes belles à peau couleur d'orange, et demande-leur de l'argent pour aller jouer à la manille. Non, mais c'est trop fort! C'est ton maître qui t'apprend ces manières-là?
— Monsieur est un homme qui est tellement au dessus d'une traînée telle que toi, fit le valet de chambre, que tu n'es pas en état de le comprendre... Monsieur, c'est un type épatant! On n'en rencontre pas souvent comme lui... C'est pour ça qu'il a tant de succès, et que les femmes se le sont toujours disputé. Si tu crois que tu m'offenses en me disant que j'essaie de l'imiter, tu te trompes, ma petite. Certainement que j'essaie, mais de loin, avec mes faibles moyens... Dans ma sphère, quoi ! avec les filles du commun, tandis que, lui, il ne marche qu'avec les femmes de la haute.
Il y eut un silence, pendant lequel Annine, trem-
blante et sentant son cœur lui monter aux lèvres, à ces fangeuses confidences, dut s'appuyer à la table pour ne pas tomber. Puis la voix, déjà calmée, de Zoé reprit avec une pointe d'ironie satisfaite :
— Il est certain que tu as un chic particulier. . . Mais tu es trop canaille tout de même.
L'autre reprit avec plus d'autorité en se sentant admiré :
— Ah! fiche-moi la paix, hein! avec tes préjugés. S'il fallait avoir de la délicatesse avec les femmes, on serait propre. Au jeu du « prends mon cœur », c'est toujours le plus roublard qui gagne! Et quand on ne gagne pas, on est chouette ! Vois plutôt le mari de ta patronne. En voilà un qui a une destinée ! Et pourtant il n'y a pas plus brave homme, et ce n'est pas ma charmante fripouille de maître qui peut rivaliser avec lui lui pour les qualités du cœur. Seulement, voilà, n'estce pas? on est gros, lourd, grisonnant, on se congestionne toute la journée à travailler pour ramasser des mille et des cents afin d'assurer le luxe de son ménage. Et pendant ce temps-là, un joli jeune homme, à cheveux blonds, à taille de guêpe, qui ne sait rien faire que tirer à cinq — et c'est unemauvaise méthode! — vient faire le paon devant madame. Il est joli, joli, le vicomte, il est entreprenant, il est irrésistible. Et puis, il a des besoins énormes et pas le sou. Il lui faut une femme très calée. Aussi il donne l'assaut à la banquière. Il sait bien oh il va. De deux choses l'une : ou madame se trottera pour venir, de cinq à sept, batifoler avec lui, et il deviendra l'ami du mari, ce qui le
conduira à être intéressé dans toutes les opérations financières de la maison, histoire de se faire rémunérer pour ses peines et soins; ou bien madame plantera toutlàjetterason bonnet par dessusl'express, et comme elle a « de quoi, » on pourra fricoter dans les villes d'eaux! Et en avant le carnet de chèques! Voilà, mon bijou, commenLonfait,quandon ne veutpas être roulé par les femmes. On commence par les rouler soimême. Étonne-toi, après ça, que je suive les principesqueje viens de t'expliqueren cinq sec. Me prendstu pour une poire?Non ! A labonneheure ! Venez baiser votrepetit homme, etaboulez les cinquante francs dont il a besoin pour faire honneur à votre amour.
— Non ! ce que tu es gouape ! bougonna encore Zoé !
— Tu voudrais peut-être que j'aie des pensées de concierge? Tu ne serais paslongue à me plaquer! Allons! aie donc le courage de ton opinion! C'est un comme moi qu'il te faut ! T'as pas un goût vulgaire ! T'es une personne à dessous 1 Alors, marche comme une femme du monde !
— Allons, tiens... Mais c'est bien la dernière fois... D'abord je n'en ai plus.
— Ah 1 tu dis toujours ça, et puis il y en a encore ! Adieu, ma poule... Bise ton Tutur. Ça va rouler, le manillon!
Annine en tendit claquer unbaiser. La cervelle vidée, les jambes molles, elle sortit dans le jardin, craignant d'être surprise aux écoutes, et gagna dans le bois une place solitaire. Là, elle s'assit et essaya de rassembler ses idées. Ce qui la frappait, avant tout, dans la con-
versalion qu'elle venait de surprendre, c'était l'assimilation faite par les interlocuteurs entre leur dégoûtante situation et la sienne avec André. Au souvenir des dégradants propos qu'elle venait d'entendre, une nausée lui vint, comme si elle se fût trouvée à la bouche d'un égout. Puis une réflexion très grave, très triste, s'imposa à son esprit. 11 y avait un parti à tirer de cette révélation. Si basse que fût l'opinion exprimée, si abjects que fussent ceux qui l'avaient émise, ils avaient néanmoins porté un jugement. Ce jugement, débarrassé de sa forme ordurière, avait une valeur dont il fallait tenir compte, parce qu'il pouvait être celui de beaucoup d'autres gens qui, sous une forme plus modérée, avaient pourtant, dans le fond, une pensée identique.
Pour la première fois, Annine, depuis qu'elle avait rompu avec la société régulière , se trouvait avoir afl'aire au « qu'en dira-t-on ». Elle eut le courage de le vouloir analyser, afin non seulementde se rendre compte de ce qu'était sa condition dans le présent, mais encore d'envisager ce que cette condition pourrait être dans l'avenir. A cet égard, les commentaires que Arthur avait formulés sur le caractère de son maître étaient précieux. Et si le proverbe était vrai, qui dit qu'il n'est point de grand homme pour son valet de chambre, Annine, après avoir entendu le domestique d'André, devait trembler.
Assise sur la bruyère, dans l'odeur tiède de la sève des pins, elle réfléchit. D'abord une constatation consolante, d'un intérêt capital pour elle : André ne la
trompait pas. Zoé avait parlé des infidélités du valet, point de celles du maître. Elle n'aurait point manqué de jeter à la tête de son amant les frasques du vicomte, s'il en avait commis, et cette fille ne les aurait pas ignorées. Elle ne s'était occupée que de la question d'argent. C'était donc la seule qui existât pour elle. Mais combien sérieuse et fertile en enseignements cruels, avec les commentaires fangeux dont le valet l'avait ornée ! La vénalité de l'amour était là posée, crûment, en principe. A galant pauvre, femme riche. Et avec un serrement de cœur, Annine était obligée de confesser que c'était exact, que, depuis un an, M. de Preigne avait vécu à ses dépens, excusant la prise de possession de l'argent du ménage, par de vagues assurances de dédommagement, le jour où un gain important viendrait emplir sa bourse. Mais ce gain important, s'il en était favorisé, lui servait à jouer plus gros jeu, et jamais Annine ne voyait rentrer dans le tiroir l'argent qui en était sorti.
Le fait matériel lui était indifférent... Mais la tendance morale qui s'accusait dans cette façon d'agir était bien inquiétante. Elle savait que ses ressources étaient épuisées. Il ne l'ignorait pas non plus, puisqu'elle s'en était expliquée avec lui avant de quitter LaCondamine. Si, comme le disait si justement son valet, André n'avait jeté sur elle son dévolu que parce qu'elle était riche, quel sort lui serait réservé, le jour où elle deviendrait pauvre? Et ce jour était venu. Elle était fermement résolue à ne plus prendre
l'argent de Trélaurier. Mais, alors, qu'allait-il se passer? André aurait-il assez de tendresse pour supporter la médiocrité avec Annine? Ou bien se montrant le don Juan qui vivait des femmes, ainsi que son valet l'avait si nettement déclaré, donnerait-il son congé à la maîtresse riche à présent de son seul amour ?
Les paroles de son mari, lors de la scène affreuse qui avait précédé son départ, lui revinrent alors à la mémoire. Elle revit Trélaurier le visage décomposé par la douleur, la suppliant de ne pas se perdre et n'invoquant, pour la défendre contre le danger qu'il prévoyait, que son intérêt à elle. Elle l'entendait crier d'une voix brisée : « Vous ne devez pas ignorer qu'il vit du jeu et des femmes !... C'est un professionnel de la séduction ! Cet homme, pauvre Annine, vous perdraitsans rémission! »Avec quelle angoisse dans le regard, quelle douleur dans la voix, il l'implorait, le malheureux Trélaurier! Et avec quelle implacable et glaciale indifférence, elle l'avait écouté ! Les mots brûlants qu'il prononçait, cinglants pour André comme des coups de cravache, les phrases désespérées oii il la priait d'avoir pitié d'elle-même, les supplications avec lesquelles il la conjurait de réfléchir, prêt à pardonner, à oublier, pourvu qu'elle ne s'exposât pas au malheur, à la désillusion, à l'abandon, tout avait glissé sur son esprit. Injures à l'amant, prières à elle, rien n'avait pu la toucher. Cette agonie affreuse de l'homme qui l'adorait et qui sanglotait de chagrin plus pour elle que pour luimême, l'avait laissée insensible.
Et cependant il avait raison. Mais, frappée de vertige, elle était incapable de le comprendre. Sa folie lui bouchait les yeux, les oreilles, l'intelligence. Elle n'étai t plus qu'une créature emportée par son instinct vers les joies furieuses d'un amour qu'elle s'était imaginé complet et éternel. Elle lui avait sacrifié son honneur, sa sécurité, le bonheur de son mari. De l'édifice de sa vie, si solide, si brillant, si prospère, elle avait fait un amas de décombres, et pour arriver à quel résultat? — Elle entremblaitmaintenantd'horreur. — Pour réaliser en une seule année le pronostic navrant et désespéré porté par Trélaurier quand il l'adjurait avec des sanglots de ne pas partir.
C4ependant, placée ainsi en face de sa destinée, Annine n'eut pas de défaillance. Elle se montra aussi brave pour supporter les conséquences de ses actes, qu'elle s'était montrée hardie pour revendiquer le droit de commettre ces actes mêmes. C'était délibérément qu'elle avait agi ; il fallait donc qu'elle fît tête aux difficultés et s'efforçât de les surmonter. Mais combien grave était la situation. Elle chercha le moyen d'en tirer parti. Son intelligence, surexcitée et comme débarrassée d'un bandeau, se mit, rapide, à examiner les solutions, à les préciser. Et avec stupeur il lui fallut constater qu'elle s'était jetée sans aucune garantie, sans aucune sûreté, en vraie démente, dans l'aventure de son amour. Entre André et elle, il n'y avait eu, jamais, à aucun moment, égalité de risques. Elle donnait tout, lui presque rien. Quand elle ofîraitde partir, ellemarchaitaux désastres. Quand
il acceptait de l'accompagner, il faisait un déplacement galant, avec une jolie femme qu'il aimait. C'était pour lui une partie de plaisir d'une durée variable, suivant les agréments et les avantages qu'il y trouverait. Mais elle !...
En un instant, elle mesura la différence de leurs responsabilités et de leurs engagements l'un envers l'autre. Elle comprit tout le danger de sa situation, et que si André l'aimait moins, ou venait à cesser de l'aimer, elle était perdue, véritable épave sociale. Elle affirma la nécessité de garder son amant, de s'attacher éperdument à lui. Mais, arrivée à cette conclusion, elle eut un geste de découragement. S'attacher à celui qu'elle aimait, n'était-ce pas le plus sûr moyen de le détourner d'elle? Ne le lasserait-elle pas par sa fidélité, quand il ressentirait la satiété? Elle futprise d'une épouvante. Elle eut une sorte d'éblouissement, ses oreilles tintèrent. Il lui sembla que la mer qui bleuissait devant elle, à perte de vue, comme une coupe de turquoise, montait jusqu'à ses pieds, afin de l'engloutir. Devant ses yeux se déroula le tableau rapide de déshonorantes discussions, d'âpres exigences, de délaissements lugubres. Et elle eut la certitude qu'il vaudrait mieux se laisser aller dans l'immensité claire de cette eau limpide, pour y dormir tranquillement son dernier sommeil, que de disputer avec acharnement un cœur qui se déroberait à la fidélité et se fermerait à la tendresse.
* Mais la vision s'effaça. Et Annine se calma en constatant que, pour le moment, ses inquiétudes étaient
chimériques, que rien de ce qu'elle pouvait craindre ne s'était produit. En somme, elle était avertie, clairvoyante, prête à se défendre. Peut-être convenait-il d'attendre, pour s'alarmer, d'être attaquée. André était toujours aussi tendre, aussi passionné. Dissipateur, soit, besogneux, sans doute. Mais rien ne prouvait qu'il ne subordonnerait pas sa dissipation au désir de ne pas tourmenter Annine, et que ses besoins ne seraient pas tenus en bride par son afTection. Elle se leva, marcha pour dissiper ses pénibles impressions, jusqu'en vue du fort, puis, par des sentiers silencieux, rentra à la villa.
L'état d'esprit de celui qui était maintenant l'unique source d'intérêt de sa vie, si elle avait pu le pénétrer, l'aurait à la fois satisfaite et inquiétée. Il était fort complexe. Assurément il aimait Annine. Quand il s'interrogeait, il ne pouvait pas comprendre qu'au bout d'un an ses désirs fussent aussi vifs qu'au premier jour. Jamais son cœur n'avait donné dépareilles preuves de constance. Le jeune viveur s'en étonnait. Il s'en préoccupait même. Il se demandait si cette anormale fixité ne trahissait pas un peu de lassitude. Sa belle ardeur changeante, subitement tombée, étaitelle un signe de décadence ? Vieillirait-il ? Il ne Tavoua pas, et fit honneur à Annine de cette modification de ses habitudes.
En réalité, il l'aimait comme jamais jusque-là il n'avait aimé. La fière abnégation de la jeune femme, le don si complet d'elle-même, le touchaient, si dur et si égoïste qu'il fût. Le prestige de la beauté d'An-
nine qui faisait sensation partout où ils passaient, au point de l'obliger à vivre renfermée, de peur d'exciter les curiosités indiscrètes et les hommages passionnés, flattait André. Il n'avait point encore épuisé la satisfaction que lui causaient ces triomphes. Et puis il ne pouvait niéconnaître la superbe prodigalité avec laquelle Annine se dépouillait pour lui. Et quoiqu'il ne lui fût pas agréable de fixer son esprit sur ces questions matérielles, il conservait de la reconnaissance à sa maîtresse pour les avantages qu'elle lui procurait.
Cependant, il était travaillé par un sourd mécontentement. Depuis qu'Annine lui avait expliqué qu'elle était résolue à ne plus recourir à la caisse de Trélaurier, l'argent était devenu subitement rare dans la maison. Comme une source tarie, le coffret où Annine serrait ses billets de banquç était vide. Il ne contenait plus que le carnet de chèques de la maison Barante. Mais Annine l'avait déclaré : elle ne s'en servirait plus. Alors il avait tout juste la valeur de la feuille sèche en laquelle s'était mué l'écu de la fable. André avait ouvert plus d'une fois le coffret, plus d'une fois feuilleté le carnet. Mais ses pages blanches n'étaient monnayables qu'avec la signature de M°"'Trélaurier, et cette signature, elle avait affirmé qu'elle ne la donnerait plus. Alors à quoi bon ce carnet de feuilles imprimées en bleu, avec les fines vignettes de la souche et les blancs si tentants où
l'on inscrivait les chiffres? Bon pour Il n'y avait
qu'à mettre cent mille, et c'é tait du bon argent, vivant.
frétillant, prêt à rouler sur le tapis vert, que le caissier de la première banque venue versait sans faire ouf! Et c'était fini. Le carnet dormait là, plein de crédit et de puissance, sans que le vicomte pût lui arracher une avance, si petite fût-elle. Et les fonds étaient si bas que s on exaspération redoublait de se trouver impuissant devant le trésor qui se refusait aux besoins impérieux de sa fantaisie. Il était convaincu que, s'il avait eu devant lui une grosse somme, il aurait justement rencontré la série heureuse qu'il attendait depuis si longtemps. Une partie énorme était engagée, depuis une semaine, au cercle de la Riviera, entre les pontes et un grand seigneur autrichien, le comte Czéthiani, qui taillait à banque ouverte et gagnait avec un bonheur insolent. Sollicité de se joindre à l'assaut donné par toute la bande des joueurs à ce prodigieux veinard, le vicomte avait refusé. Et, cependant, son instinct lui disait que la fortune était sur le point d'abandonner la banque et que l'occasion s'offrait unique de se refaire, en une seule fois, de tant de pertes successives. Mais André ne pouvait disposer que d'une médiocre masse de quelques billets de mille francs. Et il était trop expert en matière de jeu pour ne pas savoir que s'engager dans une grosse partie sans pouvoir continuer, même en cas de perte, pendant toute une soirée, équivalait à livrer une bataille sans avoir des réserves sous la main. Il s'abstenait donc, mais il enrageait. Et ne pouvant jouer, il n'allait pas au cercle, et s'était laissé conduire chez ladj^ Brandon.
Cette ancienne chanteuse américaine, épousée par un pair d'Angleterre, possède, à Carabacel, une splendide villa, au parc verdoyant, orné de statues de marbre, et au haut duquel s'offre, dans sa blancheur somptueuse, un temple à colonnes cannelées, élevé par la reconnaissance de la diva à la musique. Lady Brandon, qui a la cinquantaine aujourd'hui, a possédé la plus belle voix qui ait jamais existé. Ses tournées triomphales à travers l'univers lui ont rapporté des millions, et par surcroît, elle a fanatisé par son talent un richissime lord anglais, mélomane passionné, qui lui a donné son nom en la retirant du théâtre. La villa Brandon est, pendant la saison de Nice, le rendez-vous de tous les artistes illustres qui passent sur la côte. Et les concerts qui réunissent, pour le plaisir davieux lord, les noms des plus brillants virtuoses sont célèbres.
Au moment où le vicomte de Preigne fut amené chez lady Brandon, le maître français Vignot était l'hôte de la villa. Il avait amené avec lui le grand ténor Villedeuil, et d'Italie venait d'arriver la Cortazzi, cette Vénitienne rousse qui a balancé, dans VOtello de Verdi, le succès de Tamagno, et qui passe pour la plus grande et la plus fantasque artiste du monde chantant. Elle est fort belle, plus très jeune, d'un laisser-aller en fait de mœurs qui la rendrait difficile à recevoir si son immense talent ne lui servait d'excuse. Elle était tombée chez lady Brandon la semaine précédente, ravagée par la douleur, voilée de noir et réclamant la mort, parce que le jeune
maestro Varderella lui avait fait des traits avec une cabotine du dernier ordre.
Vignot avait profité du désespoir de la Cortazzi pour lui faire chanter, en petit comité, les stances de Didon des Troyens. Et lord Brandon, dans le délire de l'enthousiasme, avait déclaré flegmatiquement à la belle désolée qu'il était bien heureux, en vérité, qu'elle eût tant de chagrin pour traduire si merveilleusement les douleurs de l'héroïne de Berlioz. La cantatrice avait été un peu réconfortée par ces louanges. Et du noir elle avait consenti à passer |au gris perle. C'était le lendemain de cette audition qu'André de Preigne avait été amené, dans l'après-midi, chez lady Brandon, par son ami l'honorable Robert Chelmsford. Il était en complet gris, avec un chapeau de paille : il paraissait vingt ans. Dès son entrée, les yeux de la Vénitienne devinrent fixes. Il parut se faire dans son esprit un étrange travail. Elle quitta le coin sombre où elle ensevelissait sa mélancolie et se rapprocha du groupe au milieu duquel se tenait, avec une bonne grâce souriante, le jeune Parisien. On y contait les histoires de la ville, les potins des clubs, on y riait. Brusquement la Cortazzi s'introduisit dans le cercle. La mantille qui cachait ses admirables cheveux fauves s'était abattue sur ses épaules. Une animation toute nouvelle colorait son visage. Ses lèvres avaient détendu leur arc sévère. Elle se montrait gracieuse, attentive, et il parut à tous que c'était le vicomte de Preigne qui avait produit cette métamorphose. Lui seul n'y prit pas garde. Il
se retira vers cinq heures et parut tout surpris lorsque l'honorable Chelmsford lui dit en souriant :
— Eh bien! très cher, vous n'avez pas perdu votre temps. Et la Cortazzi est toute prête à chanter Roméo et Juliette avec vous.
— Vous voulez rire...
— Point du tout. Lady Brandon, qui connaît la signora, m'aditenm'offrantunetassedethé : « Si vous êtes assez gentil pour me ramener M. de Preigne, nous allons faire d'Héléna... c'est la Cortazzi... tout ce que nous voudrons... A condition que ce soit devant ce joli garçon ! ... »
— Pardon I je ne suis pas venu chez elle pour exciter ses chanteuses !
— Oh! ne parlez pas légèrement de la Cortazzi... Depuis Patti, nulle étoile n'a eu de pareils rayons... C'est flatteur de plaire à une si grande artiste !..
— Elle ne m'a pas paru de la première jeunesse, cette dame-là, ni même de la seconde...
— Écoutez-la chanter. Après vous lui donnerez vingt ans...
— C'est que je n'ai jamais eu un grand goût pour les femmes de théâtre, et que la musique en particulier m'horripile...
— Ah ! ne dites pas ça !
— Comment! mais je le dis, et je le répète avec la dernière énergie... Cette grosse poule de Padoue, avec sa huppe fauve, ne me paraît nullement tentante. Et s'il faut l'entendre chanter par-dessus le marché, je brûle la banque. Il n'y a pas de suite !
— Hérétique!
— Mon cher Bob, je pourrais vous appeler snob : je ne le fais pas ! Et pourtant ça rime !
Ils se quittèrent et André rentra à la Villa italienne, où il trouva Annine plus grave que de coutume. Elle accueillit avec un air de préoccupation les récits que le vicomte lui faisait de sa visite chez lady Brandon. Avec une vanité féminine, il ne cacha pas l'effet qu'il avait produit sur la chanteuse. Il la dépeignit sous des traits plaisants qui amenèrent enfin un sourire sur les lèvres d'Annine. Elle n'était pas jalouse et ne croyait pas André capable de la tromper. Il lui eût été si facile de partir et de se séparer d'elle, que la pensée du plaisir malsain que pourrait éprouver son amant à lui donner une rivale ne lui effleurait même pas l'esprit. Elle dit au vicomte :
— S'il suffit que vous alliez chez lady Brandon pour que cette chanteuse s'anime et fasse merveille, il serait peu aimable de refuser à tous les gens qui fréquentent à la villa de Carabacel la satisfaction d'art qu'ils se promettent.
— Vous êtes étrange, Annine, fit André avec une pointe de dépit. Je vous dis que cette cabotine se jette effrontément à ma tête.
— Vous ne craignez pas, je présume, qu'elle vous poursuive jusqu'ici? On ne vous demande que de la faire chanter !
— Et quand elle aura chanté, et que tous les autres en seront aises, si elle me dit : Dansons, à présent! De quoi aurai-je l'air?
Annine répliqua malicieusement :
— Ah ! cher André, vous saurez bien vous en tirer, si c'est la vieille dame que vous me dites. Peut-être ne vous aurais-je pas engagé à tant de complaisance si elle était jeune et charmante! Mais je vous crois, vous le savez, aveuglément.
La sécurité d'Annine agaça le vicomte. Il n'avait pas l'habitude d'être considéré comme un amant de tout repos :
— Alors, demanda-t-il, vous avez confiance en moi? Annine eut une flamme dans les yeux ; elle répondit d'une voix un peu tremblante :
— Que deviendrais-je si je n'avais pas confiance, aprèsl'abandonqueje vous ai fait de tout moi-même? Ma vie n'est possible qu'à la condition de ne pas douter de vous. Il est vrai que si j 'avais l'ombre d'un soupçon sur la sincérité de vos sentiments pour moi, je ne pourrais pas endurer une si afl"reuse insécurité, et j'y mettrais un terme immédiatement..
— Et comment, je vous prie? dit-il avec le sourire d'un homme sûr de lui.
— En m'éloignant sans retourner la tête, en vous quittant pour toujours.
— Vous le pourriez?
— Quitte à en mourir. Mais je ne supporterais pas la trahison. C'est de tous les torts que vous pourriez avoir envers moi, le seul qui ne me trouverait pas indulgente.
— Quoi! vous me quitteriez, Annine? fit André avec son plus doux sourire.
— Oui, mon ami, sans hésiter, sans discuter, sans réfléchir, tant j'ai horreur du mensonge'et de la du plicilé.
Elle resta un moment pensive. Puis :
— Je n'ai pas déserté mon foyer, afln d'éviter la honte d'un partage qui me révoltait, pour supporter que l'homme que j'aime me donne des rivales !
M. de Preigne, jugeant que la conversation prenait un tour fâcheux, cessa de parler, et comme dix heures sonnaient et qu'il se sentait maussade, il prit son chapeau, son pardessus et descendit au cercle. Là, après une flânerie de quelques instants, il passa dans la salle de baccara, oii le comte autrichien, avec des grâces irritantes, continuait à rafler l'argent des pontes. L'honorable Chelmsford, très congestionné, leva la tête et apercevant André:
— Ahl mon cher, vous devriez bien nous couper cette veine-là. Voilà une passe de douze sur un tableau et une de neuf sur l'autre...
Le vicomte, comme s'il entendait une voix intérieure qui lui criait: « Val » se tourna vers le garçon de jeu et dit:
— Apportez-moi mille louis...
Et s'asseyant à la table, pour la première fois depuis qu'il était à Nice, il commença à attaquer la banque par coups de cent louis. La veine, comme si elle n'avait attendu que l'arrivée de M. de Preigne pour tourner, passa brusquement de la banque à la ponte. Et en deux heures, le comte Czéthiani restituait deux cent vingt mille francs, dont André empor-
tait quatre-vingt mille pour sa part. Il rentra à une heure du matin, joyeux, triomphant, prêt à toutes les tendresses. Il avait enfin repris pied, la fortune cessait de l'accabler. Il redevenait lui-même. Et la Cortazzi,dans son imagination rassérénée par le succès, retrouvait le prestige que la maussaderie de la guigne lui avait si injustement enlevé. Par une superstition de joueur, il en venait même à assigner au brusque intérêt que l'Italienne avait manifesté pour lui, le déplacement de la mauvaise chance qu'il accusait sourdement Annine de lui porter depuis six mois. La cantatrice passait à l'état de porte-veine pour le féticheur. Et, avec un sourire, le lendemain, pendant qu'il s'habillait, fredonnant un refrain, dans son cabinet de toilette, André pensait : « Cette Gortazzi, avec ses beaux yeux noirs, — car ils sont superbes ses yeux, il n'y a pas à le nier, — hé, si elle me regardait chaque jour comme elle l'a fait hier, je ne serais pas long à me refaire. »
Dans son atelier, Valançon retouchait les accessoires du magnifique portrait qu'il avait commencé d'après miss Graushaw,de Philadelphie. Le soir tombait, et l'azur du ciel commençait à se glacer de vert, pendant que le soleil descendait dans les flots, du côté des îles Lérins, rouge comme un globe de feu. Géraldine entra, tourna autour du portrait, fit une observation que le peintre trouva juste, puis s'asseyant sur un tabouret en face de son mari :
— Je suis tout ce qu'il y a de plus perplexe... J'ai réfléchi toute la journée à ce que tu m'as dit ce matin, et je ne sais quoi résoudre. Qu'est-ce que tu penses toi-même ?
— Ah! mon petit enfant, c'est terriblement scabreux ! Les renseignements qu'on m'a donnés sur le comte Czéthiani peuvent être inexacts, et alors tu vois dans quelle aflaire on s'engage? Après tout, moi, ça m'est égal, que ce Hongrois, qui n'est, paraît-il, même
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pas hongrois, soit un grec ! Il vole les imbéciles qui jouent contre lui? Pourquoi jouen t-ils ? Je sais bien que M. de Preigne fait partie du lot... Mais, de tous, c'est celui qui m'intéresse le moins. Si nous ne soupçonnions pas que c'est l'argent de M™" Trélaurier qu'il perd, ce serait pain bénit de le laisser s'enfiler.
— S'il n'y avait que l'argent, je ne m'en préoccuperais même pas, reprit Géraldine. Mais il y a aussi la femme, cette Italienne avec laquelle il passe toutes ses journées, depuis une semaine. Voilà ce qui est grave. Quelle canaille que cet homme-là!
— Oui.
— Valânçon, tu m'agaces avec tes petits coups de pinceau dans la robe de cette Américaine. Lâche ta palette, veux-tu, et regarde-moi... Je ne sais ce que tu penses que quand je vois tes yeux. . . Qu'est-ce que tu ferais à ma place?
— Je n'en sais rien!
— Mon Dieu ! Que tu m'ennuies ! ... Il faut cependant que je fasse quelque chose.
— Je n'en saisis pas très bien la nécessité.
— Tu veux queje laisse aller les événements? Mais il va arriver des malheurs épouvantables !
— Lesquels?
Valançon lâcha sa palette, se retourna vers Géraldine, prit une cigarette sur la table et s'enveloppa de fumée.
— Lesquels? reprit la jeune femme. Mais d'abord si Annine apprend que M. de Preigne la trompe, et salement...
— On trompe toujours salement.
— Avec cette Cortazzi...
— Ça, tu n'en sais rien, tu ne l'as pas vu,
— Ah! que tu es donc bête, ce soir! Tu crois que cette femme de quarante ans attire ce joli garçon pour discuter avec lui sur l'évolution musicale de l'école italienne? Hein! tu le crois?
— Je désire de toutes mes forces que ce jeune drôle d'André de Preigne, qui s'est si bien fichu de Vernaut et de moi, il y a un an, quand il nous a juré qu'il n'était pas l'amant de M""^ Trélaurier, avec laquelle il filait le soir même, soit pi'ncé par ladite, et mis à la porte avec tous les honneurs qui lui sont dus!
— Et Annine, malheureux, dans tout ça? Annine, notre amie, la femme de Trélaurier?
— Ce sera tout ce qui pourra lui arriver de plus heureux dans la situation où elle se trouve...
— Et si elle se tue?
— Tu seras là pour l'en empêcher!
— Et si je n'y réussis pas?
— Eh bien! nous la pleurerons, dit avec flegme Valançon, cela vaudra mieux que de la mépriser, et de finir par être obligés de l'éviter comme une femme tarée. Écoute, Géraldine, à l'heure qu'il est, si M""^ Trélaurier rompt sahaisonavecM. de Preigne et rentre dans la voie régulière, elle peut encore être défendue et réhabilitée. Si elle s'enfonce plus avant dans la boue où ce jeune gaillard me paraît destiné à s'ébattre de préférence, elle est définitivement perdue, et Trélaurier avec elle : car je connais Félix, il ne seconso-
lera jamais! Le plus grand bonheur qui puisse advenir à Annine sera qu'elle se rende compte non seulement des torts qu'a le bel André envers elle, mais aussi des actes inqualifiables qu'il commet au point de vue financier... Car il n'y a pas que l'affaire Cortazzi à l'ordre du jour, et je ne t'ai pas tout raconté...
— Qu'est-ce que tu attendais?
— D'être sûr de ce qu'on m'avait donné à entendre... Voici le fait. Il y a dix jours, comme tu le sais, aprèsavoirgagné une grosse somme, au cercle, contre la banque du comte Czéthiani, notre vicomte, le lendemain reperdit, contre le même, tout son gain de la veille, plus soixante mille francs empruntés à la caisse du cercle. Il n'y avait pas à badiner, il fallait payer, dans le délai de rigueur. Donc M. de Preigne se présentait à la banque Seyton et demandait cent mille francs contre un chèque signé de M"® Trélaurier sur la maison Barante de Florence. M. Seyton, que je vois tous les jours chez les Craushaw el qui est un gentleman très correct, ne fit pas l'ombre d'une difficulté pour payer. Seulement, comme il lui paraissait extraordinaire que M. de Preigne se présentât à sa caisse pour toucher un chèque de M""^ Trélaurier, il le pria de bien vouloir lui en donner décharge. Le vicomte eut une hésitation, mais il se décida à signer ce qu'on lui demandait, et partit en emportant ses cent mille francs. Or, M. Seyton, en examinant la signature du bel André, fut frappé de l'analogie qu'elle présentait, dans ses lettres principales, avec celles de
M'"" Trélaurier tracée sur le chèque. Il n'y attacha pas d'importance capitale, pour le moment. Mais, le lendemain, M. de Preigne, qui avait eu, dans la nuit, un second désastre contre le Hongrois, s'étant présenté à la banque Seyton pour toucher un second chèque de cent cinquante mille francs, cette fois, le bon Seyton, un peu efiarouché, manifesta le désir de payer la somme lui-même dans les mains de M"'*' Trélaurier. A ces mots, le vicomte pâlit, et prit vis à vis du banquier une attitude si menaçante, que celui-ci, qui, après tout, n'était pas autorisé à montrer tant de défiance, se décida à payer le second chèque. Mais, pour rassurer sa conscience, il envoya les deux chèques à Barante, à Florence, en le priant de lui dire s'il fallait qu'il continuât à faire honneur à son crédit dans de semblables conditions. Grande fut sa préoccupation quand il reçut, il y a trois jours, une dépèche conçue en ces termes : « Signature fausse, payez plus rien. En référons à Paris. » Valançon s'arrêta un instant, et regarda sa femme pour jouir de l'effet.
Géraldine frappa ses mains avec stupeur. Elle cligna des yeux, comme si elle sortait d'un songe, et avec son impétuosité habituelle :
— Ah ! la canaille ! Il vole sa maîtresse pour jouer, et il la trompe avec la chanteuse pour s'étourdir!...
— Attends, attends! fit Valançon. Tu cours. Laissons les péripéties du drame se développer. . . Car nous sommes en plein drame...
— C'est mon affaire, ça! Ah! cachotier, tu ne me disais rien, et tu savais des choses ébouriffantes! Al-
Ions, va, ne me fais pas languir... J'entrevois des horreur s...
— Tu ne peux deviner lavérité. Elle est simple, mais épouvantable. Le théâtre et le roman offrent des peintures de la vie aux couleurs effacées. Parlez-moi de la réalité. Voilà qui est cru et franc, et qui ne triche pas pour contenter le public 1 Sais-tu ce que cette jeune fripouille de vicomte, une fois nanti de son argent, a fait? Au lieu de continuer à jouer contre le Hongrois, qui gagnait toujours, il s'est associé avec lui. Ils tiennent la banque de compte à demi.
— Et il sait que c'est un escroc.
— Rien que le fait de s'être associé avec lui l'indique! Réfléchis. Voilà un joyeux jeune homme qui, non content d'avoir vécu aux crochets d'une femme, — et tu sais que Vernaut ne nous l'a pas mâché, — se met à imiter sa signature pour avoir de l'argent. Peux-tu supposer une seconde que, s'associant, pour jouer, avec un brigand de haut vol, il ignore les procédés dont use son partenaire ? Allons 1 Nous touchons à la péripétie. Voilà pourquoi, lorsque tu m'as demandé tout-à-l'heure ce que je ferais si j'étais à ta place, j'ai répondu que je n'en savais rien. Car, en conscience, je n'en sais rien. Il y a plusieurs manières d'entendre laquestion. Et c'est sur le choix de la meilleure que je demeure perplexe.
— Mais étes-vous bien sûrs que ce comte Czéthiani soit un escroc?
— Ah! tu es encore de ces natures simples qui se laissent impressionner par les titres... Mais, plus il
est comte, plus il est hongrois, plus il a d'ordres à la boutonnière, plus il est sujet à caution! Tu verras qu'au déballage, il sera de Marseille, s'appellera Marius, et jouira d'un casier judiciaire orné de dix-sept condamnations, autant que de croix! Ces comtes hongrois-là finissent toujours comme ça!
— xMais qui a surpris ses manœuvres frauduleuses et a donné l'éveil?
— Ah ! ici, nous abordons le côté vaudevillesque que tout bon drame doit contenir pour répondre aux règles du genre. Depuis deuxans, le vicomte dePreigne traîne à ses trousses un petit vieux bourgeois, auquel il a joué je ne sais quel tour et qui a juré de s'en venger. Partout oii se présente le bel André, le petit vieux le suit, et dans toutes les circonstances de sa vie, notre fleur de chic retrouve devant lui ce bourgeois falot, qui le guette pour le voir glisser sur la peau d'orange que lui réserve infailliblement la destinée. Ce petit vieux, qui est l'ombre du vicomte, ne cesse pas de fureter, enquêter, surveiller, questionner, afin de recueillir sur le personnage un détail fâcheux, un r enseignement défavorable à raconter ou à insinuer. Il le dessert avec passion et le dénigre avec amour. Vernaut m'a dit que c'était lui qui avait autrefois prévenu Trélaurier dans l'espérance de le voir tuer le délicieuxAndré. Aujourd'hui, il a, je ne saiscomment, intéressé l'agent de la brigade des jeux qui a été envoyé à Nice par la préfecture de police de Paris, à la suite de quelques petites irrégularités qui ont eu lieu dans le casino d'une ville du littoral. Il a obtenu que
ce très habile policier passât une soirée au cercle de la Riviera, pour suivre le jeu du comte Czéthiani. Bref, il n'y a plus de doute, et si le Hongrois est pincé, le vicomte l'est du même coup.
— Mais comment peut-on obtenir un pareil résultat?
— Suppose, comme c'est probable, que le noble étranger introduise tout tranquillement une portée dans la taille... Il suffira de compter les cartes qui seront sur la table, le nombre des jeux étant connu, pour savoir combien de cartes préparées ont été ajoutées.
— Et le vicomte de Preigne sait cela? Il est de connivence avec ce misérable?
— Qu'il le sache, c'est plus que probable, puisqu'il reste associé à son jeu. Qu'il soit de connivence, c'est àdire qu'il lui aitdéclaré : «Vous volez, volons ensemble », ça c'est autre chose, et je ne le crois pas. Les deux compères se sont tacitement entendus. Le Hongrois a compris que le vicomte était au fait de ses manœuvres, et voulait en profiter. Afin d'assurer sa tranquillité, il s'est résigné au partage. En un clin d'œil, avec des façons.de gentlemen, ces deux coquins se sont concertés pour voler leurs compagnons de plaisir. Etlepetithomme,quiasurpris la manigance, a tout tranquillement prévenu l'administration du cercle, quia résolu d'intervenir... Ah! pas avec joie! Car un pareil scandale refroidit les joueurs et détraque la partie pour le reste de la saison. Mais enfin, il faut bien faire quelque chose pour ne pas se voir accusé, avec
une trop grande vraisemblance, d'être un tripot! Valançon prit une autre cigarette. Géraldine était rêveuse. Après un silence, elle dit :
— C'est égal! C'est un joli monsieur que ton vicomte de Preigne. Ah! à tout prix, il faut arracher Annine des mains de ce scélérat! J'y vais!
— Prends garde I fit Valançon. Tu risques beaucoup. Tu ne persuaderas pas facilement M"« Trélaurier. La première chose que notre amie va faire, ce sera de prévenir le vicomte et de le mettre en garde contre le danger qu'il court. On ne le convaincra donc pas de ce dont on l'accuse, il pourra crier à la calomnie. Annine aussi, car elle se rangera sûrement de son côté contre nous...
— Je ne peux pourtant pas laisser cette malheureuse femme exposée à de pareilles infamies sans essayer de lui ouvrir les yeux !
— Il vaudrait mieux laisser disqualifier M. de Preigne. Une fois qu'il sera exécuté, il n'y aura plus à dire : non! Ce sera acquis!
— Ah! mon Dieu! tu me bouleverses! Que croire, et à quoi me résoudre?
Comme si le hasard se chargeait de la réponse, une automobile s'arrêta à grand bruit devant la grille du jardin, et M"® de Préjean en descendit, accompagnée de Saint-Yrieix, costumé en samoyède, et le visage couvert d'une paire de besicles entourées d'étoffe, qui lui donnaient un faux air du Masque de fer.
— Tiens ! dit Valançon à sa femme, tu demandes un conseil. Voici des amis de M"^ Trélaurier qui te l'ap-
f-TïWv ••rti-.f^- ',?t:^
portent. Tu as confiance en M""^ de Préjean, qui est une bonne femme, lorsqu'elle consent à se tenir tranquille. Quant à Tristan, c'est le parent d'Annine... Consulte-les et agis de concert avec eux... Dans ces conditions-là, si tu fais une sottise, tu n'y seras jamais que pour un tiers, et ta responsabilité diminuera d'autant.
— Allons les recevoir.
Ils descendirent au rez-de-chaussée, où Saint- Yrieix, débarrassé de ses accessoires, avait repris figure humaine.
— Ma chère, dit M"^ de Préjean, en serrant la main de Géraldine, nous venons ^de Turin, par le col de Tende... Une course extraordinaire en montagne! Nous avons fait du quarante à l'heure, et par des chemins!...
Elle s'arrêta brusquement, regarda avec attention M""* Valançon, puis changeant de ton :
— Qu'est-ce qui se passe? Vous avez la figure à l'envers ! Est-ce qu'il est arrivé quelque chose de fâcheux?
— Pas à moi?
— A qui donc?
— A Annine.
La jeune femme s'écria avec impétuosité :
— André de Preigne l'a quittée?
— Plût au ciel! Et si ce n'était que cela...
— Dites-moi tout! Tristan, asseyez-vous. A rester planté devant moi comme un point d'interrogation, vous m'agacez ! Ah ! mon Dieu , cette pauvre Annine ! . . .
Valençon fît un geste pour arrêter Géraldine :
— Avant tout, vous restez à dîner avec nous ? S'il y a des mesures à prendre, il faut que nous ayons tout notre loisir, et que nous agissions de concert...
— C'est entendu, dit Tristan. Je vais renvoyer l'automobile à l'hôtel. Et nous serons tout à vous.
— Et c'est ce soir votre fête au Casino? reprit M"'" de Préjean. Nous revenions tout exprès ! Ah ! elle va être gaie!... Moi qui ai un si joli domino!
Saint-Yrieix revenait. Il s'assit, et Valançon commença à exposer la situation.
A laYilla italienne, après avoir dîné en tête-à-tête avec Annine, le vicomte de Preigne venait de passer dans son appartement pour prendre des gants et de l'argent. M™' Trélaurier avait refusé de l'accompagner à la redoute, et il avait affecté d'en être très dépité. Ce refus cependant lui laissait ses coudées franches. Il avait promis à lady Brandon d'aller la prendre à la villa de Carabacel, pour partir ensemble et se rendre à la fête. Lord Brandon avait loué deux avant-scènes dont il avait fait retirer la séparation, et que son jardinier avait fleuries, dans la journée, avec les plus beaux camélias de ses serres. Tous les habitués de la villa devaient se retrouver au théâtre. Vignot était resté à Nice tout exprès, et la Cortazzi, ranimée, vibrante, plus expressive et plus somptueuse depuis qu'elle avait oublié son maestro pour les beaux yeux d'André , échauffait tout de sa verve amoureuse. Elle se promenait, les épaules nues, dans les jardins éclairés par la lune, luttant de blancheur avec
le marbre des statues et décourageant les rossignols des bosquets par les trilles et les cadences de ses chansons napolitaines. Elle était en proie à une ardeur passionnée qui débordait de toute elle, en éclairs du regard, en sonorités de la voix, en splendeur des attitudes. Lady Brandon, qui jouissait de cette floraison superbe de l'artiste frémissante, favorisait de tout son pouvoir les rencontres de la Cortazzi avec M. de Preigne. Elle s'en était expliquée avec Vignot, qui lui reprochait en riant d'être une bienveillante protectrice des galanteries :
— Âhl mon cher maître, voyez vous, l'art purifie tout! L'important n'est pas de sauvegarder la morale, c'est de produire de la beauté! Eh bien! peut -on payer trop cher une soirée comme celle d'h ier, oùHéléna a chanté d'une façon si prodigieuse? Qu'est-ce que cela peut bien nous faire que ce soit pour ce petit blond, qu'elle ait déployé les admirables ressources de son talent? Elle nous a ravis, voilà l'essentiel. Le piano refermé, qu'elle emmène dans sa voiture le petit blond, si elle veut, et qu'elle soupe avec lui, je m'en soucie fort peu !
— Vous êtes l'entremetteuse du sublime ! dit en riant le compositeur.
— Si vous voulez. Mais lord Brandon m'en sait gré. Il était heureux!
— Et moi aussi.
Le vicomte, malgré ses premiers dédains pour la chanteuse, n'avait pu rester insensible au charme de cette nature ardente, si différente de celle d'Annine,
et qui s'épanchait en démontralions sincères, mais un peu voyantes. La Cortazzi n'était pas une de ces femmes qui jouissent d'un bonheur tranquille et caché. Il lui fallait toutes les pompes de la mise en scène et tous les éclats de la lumière pour afficher ses préférences. Elle ne se contentait pas d'adorer, il fallait que tout le monde le sût. André, avec sa froide et coupante netteté, avait opposé aux épanchements de la Vénitienne une politesse déconcertante. Héléna, affolée, s'étaitcruméprisée et, avec une violence tragique, avait parlé de mourir.
— Le dernier acte de Sapho, un promontoire, une lyre immortelle! avait gouaille le vicomte. Allons! vous avez mieux à faire que de vous précipiter dans le gouffre amer. Ne prenez pas, s'il vous plaît, le ciel et la terre à témoin de vos sentiments, et peut-être pourra-t-on calmer votre désespoir. Mais, pas de cris, pas de gestes, pas de tumulte, ou je pars pour Paris; j"ai horreur de tout ce qui est en désaccord avec la correction !
— Ah ! tu as un cœur de glace ! avait gémi Héléna. Mais pourquoi es-tu si beau, si tu veux demeurer impitoyable !
Le vicomte avait répondu d'un ton léger :
— Mon Dieu! Chantez ces choses-là! Mais, par grâce, nelesdites pas! C'est du lyrisme d'opéra. Rien n'est plus fatigant !
Pour lui plaire, la Cortazzi avait calmé sa fougue, voilé ses regards, et surtout elle avait chanté. Ah! quand elle chantait, elle devenait émouvante. André,
lui-même, le tranchant et ironique Parisien, se sentait remué quand Héléna, accompagnée par Vignot, faisait sonner le métal enchanté de sa merveilleuse voix. Il n'avait plus envie de la plaisanter sur l'emphase de son discours et sur l'ardeur de ses manifestations. L'art prétait à la chanteuse des accents qui bouleversaient le cœur, et sa beauté, transfigurée, la rendait irrésistible. André, après avoir cédé à la Cortazzi parce qu'il s'était imaginé qu'elle lui portait bonheur au jeu, avait, malgré sa déveine persistante, continué de lui être bienveillant, parce qu'il était infailliblement impressionné par la souveraine splendeur de son talent.
Et puis, au fond de lui-même, une sourde irritation fermentait contre Annine dont l'intransigeant amour le menaçait si fièrement d'une rupture en cas d'infidélité. Lanaturelle perversité d'André était excitée par la défense qui lui était signifiée de mal faire. Enfin, un contraste si grand existait entre la simple, grave, mélancolique Annine et la fantasque, exubérante et lascive Cortazzi, que le désœuvrement du vicomte en était amusé. Si on lui eut donné le choix entre Héléna et Annine, il eût repoussé la chanteuse avec horreur. Ce qui ne l'empêchait pas de tromper la maîtresse qu'il aimait avec une femme dont il se moquait, quand elle n'exerçait pas sur lui la prestigieuse fascination de son génie
Comme dix heures sonnaient, la voiture qui venait chercher le vicomte s'arrêta devant la grille. Annine poussa un soupir, non pas de regret de ne point
l'accompagner, mais de chagrin de le voir partir. Elle ne pouvait se dissimuler que, depuis quelque temps, il la négligeait davantage. Trop fière pour se plaindre, elle lui laissait toute liberté d'aller et de venir, mais elle constatait avec tristesse que, si la tendresse d'André était toujours aussi vive, son assiduité avait diminué. Il entra dans le salon, brillant, souriant, une orchidée à la boutonnière. Il paraissait si joyeux, que la'jeune femme se reprocha de jeter une ombre sur son plaisir. Il vint à elle, lui prit la main qu'il caressa doucement de sa fine moustache parfumée : |
— Voyons, Annine,c'estirrévocable? Vous ne m'accompagnez pas? Point de revenez-y ? Vous savez que rien n'est plus facile. Le domino que je vous ai commandé est dans votre cabinet de toilette. Vous n'avez qu'à le revêtir et à m'accompagner...
— Ah ! je vous gênerais bien ! dit-elle avec un fin regard.
Il rougit et protesta vivement :
— Moi ! Oh ! par exemple ! Vous savez bien que non. Si vous ne venez pas avec moi, je vais dans l'avant- scène de lady Brandon.. Si vous m'accompagnez, je vous mène dans la loge du club... Et masquée, vous êtes libre de vos mouvements. Sans compter que, si vous le>oulez, je mets tous ces messieurs à la porte, et garde la loge pour moi seul... Est-ce dit? Venez-vous?
— Non ! Je suis déjà à demi endormie. Je crois que je ne saurais plus veiller. . . Je vous tiendrais mal com-
pagnie... Vous vous ennuieriez... Allez avec vos amis...
— Ah ! Annine, vous allez m'obliger à rester!
— Je ne le veux à aucun prix! N'insistez pas davantage. Vous voyez, je ne suis bonne à rien... Amusez vous bien. Et soyez raisonnable!
— Ah! ma chère, je ne serai entouré que de vieilles dames... C'est une génération qui parle encore de l'Empire, et qui regrette secrètement les crinolines...
— N'essayez pas de me rassurer... Si j'avais des doutes, ce n'est pas ce que vous me racontez qui me rendrait la confiance...
Ils riaient maintenant tous les deux. 11 s'assit auprès d'elle, et, pris d'un remord, il la serra contre lui avec une ferveur de passion qui mit une flamme dans les yeux d'Annine. Leurs lèvres se touchèrent, et au bout d'un instant, la jeune femme se dégageant dit d'une voix altérée :
— Allons! va-t-en...
Il voulut la reprendre. Elle le repoussa doucement, redressa le nœud de sa cravate blanche, donna un léger coup de doigt à la fleur de sa boutonnière, et lui prenant le bras, câline et maternelle :
— Je vais te mettre en voiture...
Ils sortirent dans le jardin. La nuit était douce, pleine de la lumière diffuse qui s'épandait du ciel clair parsemé d'étoiles. Des senteurs fortes montaient de la terre, et les fleurs embaumaient, rafraîchies par la brise du soir. Sur la mer immobile la
lune versait sa pâle clarté. Une sérénité exquise enveloppait les choses, et marchant appuyés l'un à l'autre, dans le décor bleuâtre du mystérieux petit jardin, Annine et André ralentissaient instinctivement le pas pour prolonger ce délicieux moment. Le cocher, les voyant approcher de la grille, sauta à bas desonsiègepourouvrirlaportière,avecuneobséquiosité italienne. Annine s'écarta d'André, et sur le seuil du jardin, lui tendant le front, avec un sourire :
— Pensez un peu à moi, tout de même.
Il l'embrassa, monta dans la voiture; le cocher poussa ses chevaux, et dans la nuit Annine ne vit plus que la tremblante lueur des lanternes qui éclairaient la route. Elle poussa un soupir, et lentement rentra dans le salon. Elle s'assit à la place qu'elle venait de quitter, et se mit à rêver. Le silence était complet autour d'elle. Les domestiques étaient retirés dans la cuisine, en sous-sol. Annine pouvait se croire seule dans cette maison si petite, et pourtant si grande pour son isolement. Combien de temps dura sa rêverie? Elle avait perdu la notion du temps, lorsque le roulement d'une voiture la tira .du vague de ses pensées. Elle vit la voiture s'arrêter devant la porte. Elle eut tout de suite l'idée que c'était André qui revenait. Un peu d'étonnement, une pointe d'inquiétude la troublèrent, et déjà elle s'apprêtait à descendre, lorsque sur l'allée qui conduisait à la maison elle distingua deux femmes qui s'avançaient. En même temps, unevoix qu'elle reconnut pour celle de jyjDie (Je Préjean, lui criait de loin :
— Ne bougez pas, Annine, nous venons.
Inquiète cette fois, M™* Trélaurier resta immobile
dans l'encadrement de la porte, au haut des marches qui du salon descendaient au jardin, éclairée à la fois par le rayonnement de la lampe qui découpait sa silhouette sur le fond lumineux de la pièce, et par la lune qui blanchissait son beau visage .
— Qui donc vous accompagne? demanda-t-elle, avec un peu de préoccupation.
— C'est Géraldine, répondit la voix de M""" Valançon.
— Qu'y a-t-il donc?
— Attendez! Nous sommes à vous.
Elles arrivaient au perron ; elles en gravirent les marches lentement et entrèrent dans le salon . La physionomie des deux jeunes femmes était sérieuse, et à les regarder Annine sentit un frisson lui parcourir le corps. Elle eut le pressentiment d'un malheur, et avide de savoir, craintive d'apprendre, elle demeura devant elles, debout, sans même leur offrir un siège. Mais elles pensaient bien à la politesse et à la bienséance! M""® de Préjean dit vivement :
— Nous avons vu partir M. de Preigne,nous attendions au tournant de la route sa sortie de chez vous, car nous ne voulions pas nous rencontrer avec lui. Il est si fin qu'il se serait douté de quelque chose, et tout aurait été dérangé...
— Tout? Mais quoi donc? balbutia Annine, prise d'horribles soupçons.
M^^de Préjeanla saisit par les poignets, la regarda au fond des yeux, comme pour faire pénétrer jusque dans son cerveau la conviction de sa sincérité :
— Annine, vous savez que je vous aime, que je suis incapable de vous faire du mal inutilement, et que, si je vous cause une vive peine, ce sera parce que j'en attendrai un grand résultat pour vous...
M™^ Trélaurier fut incapable d'en supporter davantage. Elle bïémit, ses beaux yeux se cernèrent] jusqu'à devenir tout noirs, ses lèvres frémirent comme dans la fièvre. Elle cria :
— Oh ! d'un seul coup I Tuez-moi d'un seul coup ! Mais ne me distillez pas le poison. André me trompe? Il me délaisse? Je suis perdue, n'est-ce pas?
Ses mains, crispées dans les mains de M"® de Préjean, craquèrent d'une contracture affolée. Elle n'attendit pas la réponse. Elle l'avait lue sur le visage désolé de Géraldine et de son amie. Elle .poussa un cri de douleur, mais, forte encore et luttant même contre le désespoir :
— Dites-moi ce que je puis faire pour l'arracher à ma rivale, pour le reprendre, pour me sauver?
Géraldine eut le courage.de répondre :
— Ne résistez pas, Annine, ne vous débattez pas, f "est inutile! Celui que vous voulez reconquérir ne vaut pas que vous fassiez un effort pour le ramener à vous. Ce sera un grand bonheur dans votre détresse, d'être dégagée de lui à temps et de n'avoir pas à endurer le supplice affreux d'assister à la déchéance de l'homme que vous avez aimé !
— Mais quelle est donc sa faute? Et ne pourrais-je la lui pardonner?
— Si vous avez la faiblesse de vous montrer indulgente, Annine, déclara M"*® de Préjean, d'autres se montreront implacables . . . Vous demandiez quelle était sa faute? Ce sont ses fautes que vous auriez dû dire. Fautes, hélas, bien graves, contre vous, mais cent fois plus graves encore contre lui-même.
De tout ce qu' Annine entendit, une seule chose la frappa : André avait eu des torts envers elle, c'était ce qui l'occupait uniquement. Des torts envers les autres? La belle affaire! Et allait-elle s'en soucier quand son bonheur, sa sécurité, sa vie étaient en jeu! Avant tout, elle voulut éclaircir le fait qui lui était personnel. Après, on verrait pour le reste. Et André eût-il commis un meurtre, il devait être facile de le disculper, si son innocence envers elle était acquise. Il ne pouvait y avoir d'irrémissible que la trahison, d'injustifiable que le crime d'amour. Elle s'assit sur un divan, attira ses amies auprès d'elle, et les pressant de toute son ardeur, de toute sa crainte :
— Voyons! Il s'agit de s'expliquer, vous dites qu'il m'a trompée. S'il a fait cela, après ses engagements, ses promesses et mes sacrifices, c'est un misérable! Mais il faut parler sans ménagements,atinque je juge en connaissance de cause. Je n'attends de votre amitié que de la sincérité. Si vous êtes ici, c'est que vous avez résolu de tout dire... Voyons, éclairez-moi... Je vous écoute. La femme... Quelle femme?
— La Cortazzi..., dit Géraldine.
— Une chanteuse! Oui, il m'en a parlé, depuis huit jours, plusieurs fois... Comment est-elle cette créature ? Il s'en moquait, lui, la tournait en dérision. Sans doute pour me donner le change! Vous voyez, je ne doute pas de ce que vous me dites... Vous accusez cette Cortazzi, je ne discute pas la réalité de la faute. . . Je pense que vous avez la preuve de ce que vous avancez, ou sans cela, votre intervention serait inexplicable et atroce!
Elle parlait avec une volubilité fiévreuse, les yeux fixes, toujours très pâle, et effrayait maintenant M™® de Préjeanet Géraldine, au point qu'elles regrettaient presque d'être venues, et se demandaient, avec angoisse, si elles étaient bienautorisées par l'équité, la raison et l'amitié à torturer ce cœur tendre qui palpitait si douloureusement devant elles.
— Annine, reprit M""^ de Préjean, nous avons bien hésité avant de venir. Il a fallu que nous fussions sûres que nous vous évitions les horreurs d'un scandale qui rejaillirait épouvantablement sur vous, si vous y étiez mêlée, pour que nous nous décidions à vous faire tant de peine... Il n'y a pas de doute sur les relations de IVi. de Preigne avec la Cortazzi. Elles sont avérées dans la société de lady Brandon, qui les a favorisées.
— Que lui ai-je fait à cette femme? interrompit Annine. Je ne la connais pas ! Pourquoi contribue-telle à me voler mon amant?
— Elle a là, ma chère amie, pour excuse un dilettantisme qui met le beau au-dessus du bien, et trouve
tout excusable, à condition que ce soit dans l'intérêt de l'art. Elle a jeté la Cortazzi dans les bras du vicomte pour la mettre dans un état de délire passionnel favorable à la manifestation de sa virtuosité musicale. Cette Cortazzi, qui a été fort belle, et qui n'est plus jeune, a du génie quand elle chante et qu'elle est amoureuse...
— Une vieille femme! cria Annine. Une rouleuse de planches! Une créature qui se monte la tête avec de l'amour pour mieux chanter, comme d'autres de ses pareilles avec de l'eau-de-vie! Et voilà pour qui, et pour quoi il m'abandonne !
Elle se tordit les bras, et deux larmes coulèrentde ses yeux sur sa bouche haletante. Elle demeura un instant immobile, comme écrasée, puis reprenant sa respiration avec effort, elle dit :
— Où se rencontrent-ils ?
— Chez la Cortazzi qui habite à Carabacel,près de lady Brandon.
— Qui les a vus?
— Tous ceux qui ont voulu. Ils ne se cachent pas. Ils sont tellement sûrs que vous ne pourrez les surprendre, vivant à l'écart et dans un isolement complet. Mais si vous désirez vous assurer vous-même, et par vos propres yeux, de la réalité de nos accusations, vous n'avez qu'à nous accompagner. Nous vous les ferons voir ensemble.
— Où cela?
— A la fête de ce soir. Ils sont en pleine sécurité. Vous revêtez un domino, comme nous, vous venez
au Casino, et là, sans qu'ils puissent soupçonner votre présence, vous les approchez, vous les écoutez, et, si cela vous plaît, vous les démasquez!
Annine, sombre, les yeux baissés, parut réfléchir profondément. De ses dents blanches, elle mordillait machinalement sa lèvre. Elle relevases paupières, et fixant sur ses amies des regards ré solus :
— Oui, j'irai ! Je veux connaître mon sort. Il s'agit pourmoid'une question vitale. Si je suis abandonnée, si je ne puis plus compter sur l'homme à qui j'ai livré mon présent, mon avenir, tout..., je n'ai plus qu'à disparaître.
— Annine!
— Aviez-vous pensé que je me résignerais à vivre, après une déception pareille à celle qui m'attend?... Pour une femme dans ma situation, il n'y a que deux manières de résoudre le problème de sa destinée... Après un amant qui s'en va, il faut, pour le remplacer, en prendre un second, qui se présente toujours, et alors, de galanteries en galanteries, rouler jusqu'à l'âge mûr, pour offrir l'aspect d'une femme peinte, teinte, se cramponnant à la joie qui la fuit, et donner le spectacle affreux d'une vieillesse sans dignité et sans repos... Ou bien alors, ayant la nausée immédiate de celte dégradation certaine, prendre bravement son parti et se réfugier dans la mort. La seconde solution est infiniment plus propre et plus simple, et mieux dans mes moyens. Car je ne me vois pas très bien devenue une dame facile, trafiquant de mon cœur, et vendant des baisers. La profession, pa-
raît-il, est pourtant lucrative et doit être agréable, puisqu'il y a tant de femmes qui s'y livrent! Mais il ne faut pas êlre dégoûtée! Et moi, justement, je ne crois pas que je puisse me résigner jamais à boire dans le verre de n'importe qui'
Elle éclata d'un rire affreux qui ébranla ses nerfs, et amena une crise de larmes. Elle resta, pendant quelques minutes, devant ses amies consternées, secouée par d'horribles sanglots, essayant de reprendre possession d'elle-même sans pouvoir y parvenir, anéantie par la douleur, ne voulant écouter aucune consolation, aucun encouragement, et pleurant sans fin, pleurant éperdument, comme si elle éprouvait dans son désespoir un soulagement à laisser couler ces pleurs, qui dégonflaient son cœur trop plein d'amertume. Enfin, elle essuya ses yeux, et à force de volonté, sortant de son accablement :
— Mais ce n'est pas tout. Vous disiez tout à l'heure que les torts de M. de Preigne contre moi ne sont pas les seuls qu'on puisse lui reprocher, et que si j'étais assez faible pour lui pardonner, d'autres seraient implacables. J'ai d'abord, et c'est bien naturel, hélas! couru à ce qui me concernait... Revenons maintenant à ce qui intéresse les autres... De quois'agit-il?
Géraldine consulta M"*^ de Préjean du regard, et sur i^n signe d'acquiescement d'elle, prit la parole :
— Ah ! chère Annine, si douloureux que' soient les faits qui ont attiré avant tout votre attention, ils ne sont que peccadilles auprès de ceux dont M. de
Preigne est accusé... Les fautes contre la fidélité sont bien répréhensibles, surtout quand elles causent à une chère et charmante femme telle que vous de durs chagrin. Mais que sont-elles auprès des fautes contre l'honneur?
— Contre l'honneur? répéta Annine.
— Oui, et qui entraîneront des conséquences désastreuses... Faut-il que je m'explique?
M""® Trélaurier rougit. Elle entrevoyait déjà la vérité:
— C'est le jeu, s'écria-t-elle, qui l'aura entraîné, le malheureux, à quelque folie?
— C'est le jeu! Mais il ne s'agit pas d'une folie. Toutes les folies que M. de Preigne a pu commettre pour le jeu, il les a commises... Je vous ai dit qu'il s'agissait de l'honneur...
— Qu'a-t-il donc fait?
— Il s'est associé avec un étranger, grand joueur, bientôt suspect, aujourd'hui reconnu, et qui est, paraît-il, un escroc, habile à se transformer, qui se présente tantôt grimé en vieillard, tantôt avec les apparences de la jeunesse, quelquefois maigre, quelquefois gros, chauve ou chevelu, et poussant l'audace jusqu'à se faire amener dans un fauteuil roulant comme un malade... Ce brigand, qui est la terreur des clubs de villes d'eaux, travaille, en ce moment, au cercle de la Riviera ; il taille de compte à demi avec M. de Preigne, depuis deux jours, et si on le démasque ce soir, si on le prend sur le fait, du même coup le vicomte est compromis..»
— Lui ! André! Tricher au jeu? Voyons, c'est impossible/insensé, ridicule!
— Il n'a pas fait que tricher, dit avec gravité M""^ de Préjean, il vous a volée, vous, et il a imité votre signature!...
— Comment cela?
— En présentant de faux chèques, signés par lui de votre nom.
— Qui l'a surpris?
— Le banquier de Nice, M. Seyton, a eu des soupçons, il a informé son correspondant de Florence, qui a découvert la supercherie...
Annine se dressa sur ses pieds et, blême, elle cria :
— Je l'ai autorisé à le faire! Il a mon assentiment! Je reprendrai ces chèques et j'en donnerai d'autres en échange...
— Pauvre Annine, dit doucement Géraldine, ne vous débattez pas ! Vous essayez de nous persuader que M. de Preigne n'est pas un faussaire... A quoi bon? Ce n'est pas nous qu'il faut persuader, ce sont les intermédiaires qui ont les signatures imitées entre les mains... Vous avez affaire à un homme abominable, qui vous trahit, qui vous exploite, vous vole, etvoleles autres... Vous, vous serez aussi indulgente que vous voudrez l'être... Mais les joueurs volés seront impitoyables... Ils attendent les deux associés, ce soir, pour les surprendre... Un piège est tendu, dans lequel ils ne peuvent pas ne point tomber, à moins qu'on ne les prévienne... Comprenez-vous?
— Oui, je comprends, répondit M"^ Trélaurier d'un air sombre, que je suis l'arbitre du sort de l'homme qui me trahit. Vous avez voulu placer sa vie et son honneur entre mes mains, n'est-ce pas? C'est le moyen de me venger que vous m'apportez? Si je lui révèle le danger qu'il court, je le sauve. Si je le laisse à lui-même, à sa folie, à sa scélératesse, à sa trahison, il est perdu! C'est cela, n'est-ce pas? J'accepte! Vous m'avez offert de me mettre à même de juger s'il est coupable envers moi. Je me livre à vous. Que dois-je faire?
— Nous accompagner. . . Nous nous procurerons un domino pour vous... Les nôtres sont dans la voiture.
— J'ai ce qu'il faut, dit Annine avec un triste sourire. M. de Preigne, poussé par un dernier scrupule, ou bien par pure bravade, m'avait demandé de l'accompagner... Il m'a apporté, lui-même, un domino. . . Je vais le revêtir. Dans un instant, je suis à vous...
Géraldine, d'un coup d'œil inquiet, sollicita M""* de Préjean de ne pas quitter leur amie.
— Je vais vous aider, Annine...
Puis, emportée par un élan de sensibilité, saisissant la jeune femme par la taille et l'attirant à elle :
— Chère, chèreet bonne Annine,jevoudraisprendre toute votre peine. Il est si injuste que vous souffriez pour celui à qui vous avez tout sacrifié!
— Non, fit Annine en s'arrêtant, et en regardant ses deux amies, non, ce n'est pas injuste. Cela est logique, normal et devait être. Mon mari, quand il pleurait devant moi, en me suppliant de ne pas partir,
me l'avait prédit! C'est sa revanche! Peut-être ne la croyait-il pas si prochaine ! Un an d'amour, et tout va être fini! Un an, en échange de toute ma vie ! Elle passa la main sur son front, avec angoisse :
— Mais, avant tout, il faut savoir! Oui, savoir, dussé-je en mourir!...
Elle sortit, accompagnée par M"® de Préjean. Au bout de quelques minutes, elles reparurent toutes les deux. Annine, vêtue d'un domino blanc, dont les dentelles accentuaient la pâleur de son beau visage, ouvrit la porte du salon. Elles descendirent dans le jardin, le traversèrent et, avec un serrement de cœur, Annine se rappela qu'une heure plus tôt, dans la sérénité silencieuse de la nuit, elle avait accompagné André qui partait, et qu'elle était encore confiante et heureuse. Les massifs de fleurs exhalaient les mêmes parfums dans la nuit, la lune répandait toujours sa clarté pâle sur la mer, l'air était aussi doux, le silence aussi délicieux. Rien n'était changé autour d'elle. Elle poussa un soupir et, s'approchant résolument de la voiture :
— Partons!
Dans la salle du Casino, parmi les fleurs qui décoraient la salle d'une parure printanière, tout ce que Nice comptait d'étrangers riches, désœuvrés, de femmes élégantes et avides de plaisir était réuni. L'avant-scène double louée par lady Brandon, ^tapissée de camélias blancs et rouges, offrait un coup d'œil extraordinaire, dont l'éclat n'était balancé que par l'eff'et de la loge encadrée d'orchidées de M. Morgan, le célèbre milliardaire américain. Dans la loge du Club, Saint- Yrieix, qui passait pour un connaisseur, déclarait qu'il y avait pour cinq cents louis de fleurs chez le directeur du Trust de l'étain, et que les camélias de l'ancienne chanteuse n'étaient pas à la hauteur. Du reste, Tristan, ce soir-tà, comme s'il eut obéi à un mot d'ordre, déchirait lady Brandon et sa société, et, très en verve, amusait les auditeurs par ses critiques. Le jeune baron Goldscheider, dont l'automobile de quarante chevaux, toute couverte de
LA MABCHE A L'AMOUR. 265
violettes et de jonquilles, avait, dans la journée, obtenu le premier prix au concours des voitures fleuries, demanda à Tristan :
— Quel âge peut-elle bien avoir, lady Brandon ?
— Ah I mon cher, c'est effrayant ! J'ai entendu raconter à mon oncle de Battoncelle qu'il avait entendu la Brimbella — elle s'appelait ainsi au théâtre — chanter avec Mario, avant la guerre...
— Fichtre ! ça lui flanque une pièce de soixantecinq ans à la dame...
— Oui. Elle en est encore aux camélias!... C'est de son époque 1... Marguerite Gautier, le père Duval, les bourgeois qui gardent leur chapeau sur la tête devant les lorettes, pour bieii faire sentir la supériorité de la vertu I Et les lord Brandon qui épousent des chanteuses pour l'amour de l'art! Est-ce assez Napoléon III, h,ein, tout ça?
Saint-Yrieix fut interrompu par l'entrée du vicomte de Preigne dans la loge. Il y eut un petit silence. Chacun savait que le bel André fréquentait beaucoup à la villa de Carabacel. Et nul de ceux qui étaient présents, excepté Saint-Yrieix, n'était assez intime avec lui pour se hasarder à le piquer. Tristan, lui-même, parut changer d'idées et parla de la fête du jour qui avait obtenu un véritable succès. André, comme las, s'était assis sur le devant de la loge et laissait ses yeux errer sur la salle, oh les danses avaient commencé au son éclatant d'un orchestre rangé sur la scène au milieu d'un décor splendidement éclairé.
— Qu'est-ce que lu fais, cette nuit? demanda Tristan à son ami. Soupes-tu?
— C'est probable.
— Avec moi?
— Tu es bien gentil. Mais je suis invité par lady Brandon...
— Lâche-la.
— Pourquoi?
— Pour me faire plaisir. Si tu m'accompagnes, après je te reconduirai chez toi...
Le ton avec lequel Saint- Yrieix prononça ces simples mots frappa le vicomte. Il lui sembla y discerner comme un conseil en même temps qu'une prière. Il fixa ses regards pénétrants sur le jeune homme, mais il le vit impassible. Il voulut néanmoins le pousser à s'expliquer. Il dit en riant :
— Que signifie cette soudaine sollicitude? Crainstu qu'on ne m'enlève? Les rues sont sûres, et les restaurants ne sei-ont pas déserts...
— C'est donc au restaurant que tu vas?
— Eh! mais, tu veux me faire causer! Qu'est-ce que ça peut te faire?
Tristan se leva, attira son ami dans le fond de la loge et là, avec une émotion qu'il ne dissimulait plus :
— Ecoute, André, veux-tu un bon conseil? Ne va ni souper, ni jouer, ce soir... Tu sais que je t'ai beaucoup aimé. Quoique tu aies commis de graves fautes, que je déplore et que je blâme, je ne peux pas me désintéresser complètement de toi... Si tu as encore
un grain de bon sens, prends ton paletot, descends, saute dans une voiture et rentre chez toi...
— Ah çâ, tu te moques de moi, s'écria M. de Preigne, avec tes airs effarouchés. Je serais en danger de mort que tu ne me parlerais pas autrement... Est-ce sérieux? Explique-toi, je te promets de t'obéir, si tu me donne seulement une bonne raison . . .
— Eh ! donne-la toi , cette bonne raison, à toi-même, s'écria Saint- Yrieix avec humeur. Tu n'as que l'embarras du choix... Crois-tu que tu agis bien en trompant la pauvre Annine avec cette vieille mandoline de Corlazzi?...
— Eh! là! doucement! Je fais ce qui me plaît I se récria le vicomte, avec un air hautain, et pas plus de toi que de quiconque je ne supporterai une observation sur ma conduite. D'ailleurs, c'est absolument inexact, ajouta-t-il d'un ton plus conciliant. Si l'on répand sur mon compte des bruits absurdes, que veux-tu que j'y fasse? Cette pauvre Héléna m'amuse par son exaltation sentimentale... Elle a une façon d'estropier le français qui m'enchante. Mais crois-tu vraiment qu'on puisse prendre au sérieux une femme qui dit : le diou de l'amore?...
— Si tu ne la prends pas au sérieux, laisse-la en plan!...
— Ah! tu veux me faire souper avec M""^ de Préjean et les Valançon! ût André avec ennui. Écoute, non ! Si je ne soupe pas avec les Brandon, je vais au cercle... Une belle partie m'y attend...
— Ne va pas plus jouer, ce soir, que souper, André,
insista Saint-Yrieix. Tu te perds, mon pauvre garçon. . . Je sais que lu en es réduit aux expédients...
— Moi 1 J'ai quatre-vingt mille francs, gagnés hier soir, à ma disposition dans la caisse du Cercle...
— Laisse-les, et rentre chez toi.
— Voyons! Qu'est-ce que c'est que cette comédielà? Tu m'ennuies à la fin avectes manières d'oracle... Tiens 1 voilà M™* de Préjean qui te fait des signes... Va la retrouver... Et bon appétit!
Debout sur le devant de la loge, M""» de Préjean, qui, avait revêtu le domino blanc d'Annine, et avait donné à la jeune femme son domino mauve, appelait delamainTristan dont le conciliabule prolongé avec André commençait à l'inquiéter. Sans craintes, sans hésitations, sans scrupules, emportée par l'esprit de corps, haïssant le vicomte de toute l'afTection qu'elle avait pour M"* Trélaurier, la jeune femme s' était jetée ardemment dans l'aventure dont le dénouement, elle l'espérait bien, amènerait la libération d'Annine et la perte de M. de Preigne. Tout ce qui pouvait détourner de l'embûche préparée celui qu'elle poursuivait sans pitié, lui paraissait un acte d'hostilité contre elle-même. Elle n'avait laissé soupçonner à Tristan qu'une partie des dangers qui devaient menacer le vicomte, pendant cette nuit de fête, et déjà elle se reprochait d'avoir été trop communicative envoyant de loin Saint-Yrieix et André causer avec tant d'animation. Elle se dit : « Ces hommes sont tous les mêmes. Ils se considèrent comme solidaires de tous leurs vilains péchés, et tenus de se défendre
les uns les autres. Pourvu que Tristan ne fasse pas quelque maladresse qui compromette notre entreprise! » Ce fut à ce moment précis qu'elle leva la main, en regardant les deux hommes, et fit ce signe qui rappelait si impérieusement Saint- Yrieix. André, au moment où son ami sortait, eut une nouvelle inquiétude et demanda :
— Qui est donc avec M'°® de Préjean dans la loge?
— Mme Valançon.
— Je la vois bien! Mais, à côté de M"^ Valançon, cette femme assise, masquée, avec un domino mauve...
Tristan eut une rapide palpitation, il eut la pensée de dire à son ami :
— Malheureux! c'est Annine!
Mais un signe plus autoritaire de M™* de Préjean le
rendit à lui-même. Il estima qu'il avait assez fait pour l'amitié ancienne en donnant à André les avertissements si précieux que celui-ci paraissait décidé à négliger. 11 répondit d'un air indifférent :
— La dame en mauve? Ah! c'est une Anglaise, la femmed'unbanquier, ami des Valançon, M^^Seyton...
— Ah! bon, je connais, fit le vicomte. Allons! ne te fais pas attendre, va, on s'impatiente, là-bas. Bonsoir!
— Bonsoir.
Ils sortirent ensemble, Tristan pour rejoindre
M°" de Préjean, le vicomte pour aller auprès de lady Brandon. Aussitôt entré dans la loge. Saint- Yrieix fut interrogé par son amie :
— Que VOUS disiez-vous donc avec tant de vivacité, le vicomte et vous?
— Ma chère, j'ai fait tous mes efforts pour le détourner de ses projets... C'était plus fort que moi. Je ne pouvais me résoudre à le laisser se perdre sans essayer de l'iarrêter.
— Je m'en suis bien doutée! Vous êtes discret, je vous félicite! La prochaine fois, je vous confierai mes secrets!... Et qu'a-t-il dit, ce monstre?
— Il est aveuglé ! Rien ne le sauvera !
— Tant pis pour lui !
— Et où va-t-il de ce pas ?
— Souper avec la Gortazzi, selon toute vraisemblance.
— Il n'est pas honteux ! Regardez-la, dans l'avantscène de lady Brandon, cette matrone de l'art ! Elle pourrait être la mère de vetre ami. Oh ! les hommes sont vraiment abominables !
— Ne généralisez pas, je vous en prie !
— Vous êtes tous pareils ! Dieu sait de quoi vous seriez capable, vous qui faites le bon apôtre. Et qui prouve que vous ne vous conduisez pas indignement, sans que je le sache ?
— Ah ! chère amie, protesta Saint- Yrieix, où en trouverais-je la force ? Vous n'arrêtez pas d'aller, de rouler, de voyager, de naviguer! Soyez juste, je vis dans un état d'accablement perpétuel, grâce- à vous. Et si je vous trompais... Je vous jure que ce serait pour me reposer !
— Allons, c'est bien !
— Et Annine? interrogea Tristan.
— Elle m'inquiète de plus en plus. Depuis qu'elle est ici, elle n'a pas desserré les dents. Ses yeux n'ont pas quitté cette avant-scène, où trône sa plantureuse rivale... Si des regards pouvaient tuer...
— Et Valançon, que fait-il ?
— Il est au Cercle. Il a expédié une dépêche à Vernaut, dans la journée, pour le prévenir de ce qui se passe... Trélaurier doit déjà être informé... Vous comprenez que nous ne pouvons pas assumer la responsabilité de ce qui peut arriver...
— Que craignez-vous donc?
— Tout ! C'est bien simple !.. Faites attention.
Annine venait de se lever brusquement et de marcher vers le fond de la loge . Elle murmura d'une voix sourde :
— Les voilà qui partent; je veux les suivre !... Dans ravaut-scène,laCortazzi, debout, prenait congé
de ses hôtes. Dans l'ombre, près de la porte, le vicomte attendait.
— Tristan va vous accompagner, dit à son amie M""" de Préjean...
— Non, il me ferait soupçonner ou reconnaître...
— Il vous suivra de loin pour vous assister, s'il y a lieu... D'ailleurs, je vous accompagne... Je ne vous laisserai pas seule courir une pareille aventure... Bonsoir, Géraldine.
— Venez donc, dit Annine. Venez, ils vont nous échapper.
M""* de Préjean, déjà, s'élançait derrière elle dans le
couloir. Avec une sorte d'instinct, Anninc se dirigeait vers l'escalier pour saisir André et sa compagne au passage. Grâce à la rapidité de sa marche, elle les avait devancés. Elle les vit s'approcher, souriants, causant librement, au milieu de la foule des assistants qui les regardait avec curiosité. Ils frôlèrent Annine d ehout, adossée à la rampe. Et la jeune femme entendit la Cortazzi qui répondait d'un ton joyeux à une proposition que venait sans doute de lui faire son cavalier :
— Chez Benozzi, soit... Partout où il vous plaira... Laissant derrière elle une traînée parfumée, la
chanteuse, dans le froufrou de son domino de soie bl eue, commençait à descendre au bras d'André.Annine poussa un gémissement et fit un geste comme pour s'élancer sur elle. M"^ de Préjean la saisit par le bras, appela Tristan qui attendait à quelques pas, et parlant avec autorité :
— Doucement, ma chère, pas de scandale enpublic. Vous savez déjà la moitié de ce que vous vouliez savoir. Maintenant, ils vont souper chez Benozzi. Voulez-vous que nous les y suivions ?
— Oui.
— Eh bien ! descendons, c'est à cent pas d'ici. Tristan va appeler la voiture et lui dire de nous y rejoindre. Allons toutes deux, devant... Ensemble nous n'avons rien à craindre.
Elles marchèrent. En quelques pas* rapides elles parvinrent au vestibule. Le silence et l'obscurité de la nuit les saisirent, au sortir de cette salle éclatante
et tumultueuse. Sous les arcades de la place Masséna, elles voyaient le vicomte et la Cortazzi, qui, sans aucun soupçon, marchaieniappuyés l'un contre l'autre. Devant un marchand de fleurs resté ouvert à cause de la fête, ils s'arrêtèrent un instant, et le vicomte acheta un gros bouquet de roses-thé qu'il offrit à sa compagne. La chanteuse les porta à ses lèvres, avec un geste de dévotion passionnée qui fit frissonner Annine, cachée derrière un des piliers de pierre. Ils reprirent leur marche, arrivèrent devant la façade de Benozzi, flambante de lumières, et montèrent l'escalier conduisant aux salons particuliers. Les deux femmes s'arrêtèrent un instant, regardées de près, par des flâneurs qui stationnaient devant le restaurant. Un gamin cria gouailleur :
— Payez-moi des huîtres, mes princesses!.
— Ce sont des farceuses en quête d'un souper, grommela une grosse dame qui rentrait, rogue, au bras de son mari.
L'arrivée de Tristan interrompit les propos. Vivement les deux jeunes femmes montèrent l'escalier par lequel André et la Cortazzi venaient de disparaître. Ungarçon empressé leur ouvrit un salon. Saint-Yrieix, pensant que le vicomte devait être connu dansla maison, demanda d'un air détaché :
— M. de Preigne est-il déjà arrivé?
— Oui, monsieur, il est dans le salon voisin...
— Bien! Ne le dérangez pas... Je le verrai tout à l'heure... Donnez-moi la carte, un crayon et une feuille de papier.
Il s'absorba dans le choix des mets, pendant qu'Annine, assise, silencieusement regardait cette cloison derrière laquelle son amant soupait avec une autre femme. Tristan tendit au garçon la feuille de papier sur laquelle il venait d'écrire le menu. Celui-ci le lut d'un air approbateur, remit son crayon dans sa veste, et sortit. Aussitôt seuls, M™^ de Préjean dit à Annine :
— Eh bien! chère, vous voyez que, malheureusement, tous mes renseignements étaient exacts. . .Allezvous pousser plus loin votre enquête ?. . . Ou bien êlesvous suffisamment édifiée...
Annine hocha la tête :
— Que feriez-vous à ma place?
— Moi? Ah! je demanderais ce soir l'hospitalité à Géraldine, et je partirais demain pour Paris, et j'irais loger chez M™® de Perceval, qui vous accueillerait à bras ouverts...
— Assurément, confirma Tristan.
— Sans revoir André ?
— Naturellement. Si vous le revoyez, vous vous expliquez avec lui. Si vous vous expliquez, vous êtes perdue : il vous ressaisit, et, fort d'une première trahison pardonnée, il vous fait une existence infernale.
— Mais si, cependant, il n'y a que les apparences de la faute. . . Ne peut-il souper avec cette femme sans me trahir?..."
— Annine, vous commencez à discuter avec vousmême, vous êtes à deux doigts de vous abandonner. . . Que vous faudra-t-il donc pour que vous ne doutiez pas?
— Ah ! s'écria Annine avec désespoir, il vous est facile de raisonner, vous n'endurez pas toutes mes tortures! Croyez-vous que je vais, en une heure, et sur des indices même graves, briser le dernier lien qui m'attache à la vie? Si je suis réduite à me séparer d'André, que me reste-t-il? J'ai quitté mon mari, emportée par une passion à laquelle je n'ai pas su résister. Mais, mon mari, je nel'aimaispas. Tandis que mon amant, je l'adore! En l'arrachant de mon cœur, auquel il tient par toutes les fibres, j'arracherai mon cœur du même coup! Et vous vous étonnez que j'hésite! Il est bien facile de donner un conseil. Mais agir... Agir quand il y va du présent, de l'avenir, de .tout! Car si je quitte André, que deviendrai-je? J'ai pu faire illusion par les apparences d'un bonheur exalté. On a pu envier ma passion pleine de bravade. Mais si je tombe à l'isolement, à l'abandon, il n'y aura pas assez de sarcasmes pour me les lancer à la tête. Quand on prend le parti de se mettre au dessus des lois, des usages, des mœurs, il faut y rester, sinon, quelle chute! En ce moment, je souffre autant dans mon orgueil que dans mon amour. Je suis frappée au plus sensible de moi-même. Vais-je être contrainte défaire amende honorable à tout ce que j'ai méprisé, de me démentir, d'avouer que l'homme pour lequel j'ai tout brisé dans mon existence et dans celle des autres, ne valait pas toutes ces folies! Ahl cela peut permettre d'hésiter!
Elle s'interrompit. Le garçon entrait, chargé de plats, accompagné du sommelier portant des bou-
teilles. Les trois soupeurs demeurèrent un instant songeurs, pendant que le service était dressé prestement sur la table. Tristan, les yeux baissés, tambourinait une marche dans son assiette. Il voyait avec un extrême ennui les événements tourner au tragique. Il avait horreur des agitations et de tout ce qui troublait, d'une façon quelconque, l'harmonie de l'existence. La combativité de M"^ de Préjean l'inquiétait. Cependant, il ne pouvait se désintéresser des malheurs d'Annine, d'abord, parce qu'elle était sa parente, et, ensuite, parce que M"« de Préjean ne l'aurait pas toléré. Il aurait donné beaucoup pour être à cent lieues de Nice, et cependant il était excédé par la locomotion. Il pensa avec accablement que, oii qu'il fût, il lui serait impossible d'échapper aux convulsions de cette fièvre amoureuse. Il prit le parti de se résigner, mais il demeura languissant. M'"'' de Préjean, qui n'attendait que la possibilité de parler sans témoin pour reprendre la discussion, s'écria, aussitôt que les garçons furent sortis :
— Ma chère Annine, il ne faut pas tricher avec soi-même. Quelque chagrin que vous ayez de la perte de vos illusions, si ces illusions n'existent plus, rien ne pourra faire qu'elles revivent. Vous avez dit tout à l'heure que vous souffriez autant dans votre orgueil que dans votre amour. Je le crois, et je le comprends. Eh bien? si l'amour est compromis, il est encore possible de sauver l'orgueil. Et voilà pourquoi je vous conseille de ne pas vous laisser aller à des faiblesses qui rendraient votre situation
injustifiable. Vous ne pouvez plus vous tirer d'affaire qu'à force de dignité et de courage. Au nom du ciel, ne capitulez pas... Si vous vous mettez à la discrétion de cet homme, Dieu sait où il vous conduira!
Annine allait répondre, les accords d'un piano dans le salon voisin lui coupèrent la parole. Elle demeura pâle et tremblante, en entendant, étouffée par les tentures, mais néanmoins distincte, la voix richement timbrée de la Cortazzi, qui chantait la célèbre cantilène des Bohémiens : Ah! caro delirio... Et à mesure que, frémissante et passionnée, la mélodie se déroulait, mise en valeur par le talent incomparable de l'artiste, les larmes se mirent à couler, lentes, des tristes yeux d'Annine, comme si chaque note de ce chant, adressé à celui qu'elle adorait, consacrait sa défaite et célébrait le triomphe desarivale. Elle ne protestait plus, ne se débattait pas, et dans la banalité de ce salon fané, devant ce souper auquel ni elle, ni ses amis n'avaient touché, elle écoutait, le cœur déchiré, sentant, avec ses pleurs amers, s'en aller ses derniers espoirs.
Brusquement, le chant s'interrompit, au jnilieu d'une phrase, comme si la bouche de la chanteuse eût été close par un baiser. Et le silence régna dans la pièce voisine, pesant, cruel, révélateur de trahisons si abominables, que, transportée de fureur, Annine se leva et, sortant dans le couloir sans que ni M™« de Préjean ni Saint- Yrieix pussent s'y opposer, elle s'élança contre la porte du cabinet où soupait André avec la Cortazzi, et y heurta violemment du
poing. Un bruit de chaises remuées, une exclamation de surprise se firent entendre, puis la porte s'ouvrit et, sur le seuil, le vicomte de Preigne parut, irrité et menaçant. A la vue d'Annine, il pâlit, et fit un pas en avant pour l'entraîner. Mais elle, agile et forte, le repoussa et, pénétrant dans le salon, elle marcha vers la Cortazzi encore assise devant le piano.
— Che voletel nasilla l'Italienne stupéfaite.
— Je veux que vous sortiez I dit M™^ Trélaurier avec un geste d'une si fière énergie, que la chanteuse en perdit contenance.
— Ma, ma, que signifie ?... Andréa, suis-je ici por que vous me laissiez insoulter?...
Le jargon de la Cortazzi, à cette minute tragique, parut tellement grotesque à M. de Preigne, il accentuaitpourlui, d'une note si trivialementcomique, avec ses « ma )),etses «porqué», l'horreur de sasituation, qu'il en fut écœuré. Il mesura, dans un rapide raccourci, tout ce qu'il y avait d'atrocement offensant, de honteusement lâche dans sa conduite envers Anmne. Il en fut exaspéré; toutes ses rancœurs se condensèrent en un instant dans une irritation impossible à contenir et, se tournant vers l'Italienne qui attendait sa réponse, dans une pose de reine outragée, il dit d'un ton tranchant :
— Mettez votre manteau, que je vous conduise à votre voiture...
A ce réveil si inattendu de ses ivresses de la minute précédente, la Cortazzi laissa tomber sur André un noir regard. Elle retrouva toute son énergie popu-
lacière d'ancienne maîtresse de gondolier, et crachant des injures dans son patois vénitien :
— Ah! Peccato!... Je n'ai pas besoin de toi, je m'en irai bien toute seule !
Elle se drapa dans sa sortie de bal, et adressant un salut altier à Annine :
— Je vous le laisse. Il ne vaut pas cher ! Elle ouvrit la porte et sortit dans le couloir. Dans
le cabinet, aussitôt Saint- Yrieix et M"^ de Préjean se glissèrent. En les voyant, André eut une amère contraction du visage. 11 regarda les amis d' Annine avec reproche et dit :
— Je sais maintenant à qui je dois cette surprise.
— C'est à vous seul, mon cher, répliqua hardiment M"® de Préjean.
Sans répondre à la jeune femme, le vicomte fit un pas vers Saint-Yrieixd'un air menaçant et d'une voix tremblante :
— Je suis bien aise au moins de trouver un homme à qui parler.
— Mon cher, répliqua Tristan avec assurance, tu reconnaîtras, si tu es juste, que j'ai fait tout au monde pour t'éviter cet esclandre... Que ne t'ai-je pas dit pour te détourner de suivre ton caprice?... Après cela, tu sais, s'il te plaît de me rendre responsable de ce qui t'arrive, à ton aise...
j|me (jg Préjean regarda Saint- Yrieix avec des yeux favorables. Il lui plut extraordinairement dans cette minute, oti il montrait tant de fîère et loyale résolution. Elle lui pardonna beaucoup de paresse pour ce
court moment de crânerie. Mais déjà Annine s'interposait. Elle dit d'un air las :
— André, ce n'est pas à Tristan qu'il faut vous adresser. C'est à moi. Ces amis dévoués ont consenti à me suivre pour m'éviter d'être seule en face de cette femme et de vous... C'est moi qui ai voulu venir... Eux, ils m'en détournaient... Mais je n'ai consenti à croire à l'affreuse vérité qu'en vous voyant et en vous entendant...
Il l'interrompit avec un sincère accent de désespoir:
— Annine, qui donc m'a dénoncé? Qui donc m'a tendu ce piège? Vous si confiante, qui vous a rendu l'atroce service de vous prévenir?...
— Celui-là m'a sauvé de la pire déchéance, André Mais n'accusez que vous-même. On ne vous a point à mené ici de force. Vous y êtes venu de votre plein gré... Vous y soupiez gaîment, tout à l'heure, au bruit des chansons... La chanteuse est partie... Mais le souper reste... Adieu!
Il se jeta au devant d'elle :
— Annine, vous ne partirez pas...
Elle le regarda avec une fierté triste :
— Vous ne me contraindrez pas, je suppose? Rappelez-vous ce que je vous ai dit : une trahison sera la mort de notre amour. Vous m'avez trahie, André, mon cœur n'aplusle droit de vous entendre...
— Même si je supplie, même si je m'humilie, même si je pleure?
Des larmes tremblèrent dans les yeux de cet homme
'^jr^r^i
si dur, qui avait jusque-là traité toutes les femmes au gré de sa fantaisie, s'inquiétant peu de leurs souffrances pourvu qu'il y trouvât son plaisir. Mais la sombre et lière douleur d'Annine le consternait, et sans doute il l'aimait encore et plus qu'il n'avait jamais aimé. Il courba le genou devant elle, à la place même où s'étaient posés les pieds de la Cortazzi.Il tendit des mains implorantes vers la jeune femme, blême, mais résolue, exquise de beauté sous son camail de soie mauve. En vain. Elle fronça le sourcil, avec cet air de résolution implacable qui avait fait autrefois renoncer Trélaurier à tout espoir, et sans un mot de plus, sans un geste, elle passa devant M"" de Préjean et Saint-Yrieix consternés, et s'éloigna.
Les deux amis regardèrent le vicomte, comme si, plus pitoyables, ils attendaient de lui une suprême manifestation, un cri irrésistible qui ramènerait Annine. Il resta immobile, sombre, les yeux baissés, essayant de juger sa misérable aventure. Alors ils sortirent silencieusement, etM.de Preigne resta seul. Il ne parut pas d'abord avoir remarqué leur départ. 11 était comme anéanti. Il s'assit machinalement, posa ses coudes sur la table, laissa tomber sa tête dans ses mains, et songea. Sa méditation était douloureuse, car des crispations agitaient ses mains, et des gouttes de sueur perlaient sur son front. Au bout d'un quart d'heure, il sortit de son rêve, regard-a autour de lui, vit les débris du souper commencé, eut un amer sourire et se leva. Il prit dans sa boite d'argent une cigarette, l'alluma et sonna. Le garçon, un
peu interloqué, mais d'une correction discrète, parut, sa serviette à la main. André jeta sur la table un billet de cent francs et dit :
— Vous paierez.
— Monsieur s'en va?
— Oui. Donnez-moi mon pardessus.
Il le revêtit, puis, l'air calme, comme si rien ne lui était arrivé, il traversa la place et se dirigea vers le cercle. Il était deux heures du matin. La fête avait amené une recrudescence de joueurs. Après une heure passée au Casino, les habitués de la partie avaient songé à leur plaisir. Quelques gros pontes, venus de Cannes ou de Monaco, grossissaient l'effectif des clients du tapis vert. La partie était fort animée, lorsque M. de Preigne parut dans les salons, et le comte Czéthiani tenait les cartes. Il venait de prendre la banque. Contrairement à son habitude, il perdait. En voyant entrer le vicomte, il dit flegmatiquement en distribuant ses cartes :
— Ah ! voilà peut-être la veine qui m'arrive. Il serait grand temps ! . . .
Il abattit. Sept, trois. Il perdait sur les deux tableaux. Avec un geste d'humeur, il jeta le reste du jeu dans la corbeille et déclara :
— Je brûle la banque. Elle est trop mauvaise...
— Continuez-vous, comte? demanda André au Hongrois.
— Avec vous, par moitié, si vous voulez?
— Soit. Combien y a-t-il d'argent devant vous?
— Peu importe ! Je taillerai à banque ouverte.
Il y eut un mouvement parmi les joueurs, comme si une péripétie importante de la partie allait se produire. Le général comte Gaujard, président du cercle, se leva d'une table voisine où il jouait au piquet avec Valançon. Un petit homme à figure bilieuse, qui pontait à l'écarté, se rapprocha de la table de baccara.
— Ah ! je veux assister à cette partie -là, dit- il à ses voisins.
— Monsieur Linguet, vous allez vous faire plumer. Restez donc avec nous, répliqua un très riche marchand d'huile de Grasse.
Mais le petit homme bilieux paraissait avoir mieux à faire qu'à risquer des pièces de dix francs sur la chance d'une vole ou d'un roi retourné. Ses yeux, en apercevant le bel André, étaient devenus fixes , et sans rien écouter, il marchait vers la table de baccara. Le garçon de jeu avait apporté les cartes, et le Hongrois les mêlait sur la table, avec une ostentation de loyauté fort inquiétante.
— Ah! Valançon, fit André d'un air tranquille, voilà comme vous surveillez la fête dont vous êtes un des commissaires ?
— Mon cher, j'étais rompu de fatigue. Depuis ce matin, je n'ai pas arrêté. Je crois avoir gagné le droit de souffler un peu et de m'asseoir. Vous venez du Casino?
— Oui.
— Était-ce bien?
— Superbe.
— Avez-vous vu ma femme?
— Elle a dû partir en même temps que M"* de Préjean et Saint-Yrieix.
Il examinait attentivement Valançon, afin d'apprendre s'il était complice de ceux qu'il accusait d'avoir averti Annine. Le peintre ne sourcilla pas. Il regardait le Hongrois mêler ses cartes, avec un intérêt évident.
Lejeu reconstitue', le comte Czéthiani promena ses yeux sur le cercle des joueurs, et avec un obséquieux et gras sourire, s'adressant à Valançon :
— Cher maître, voulez-vous couper?
— Avec plaisir.
Le peintre prit le carto n qui sert à diviser le jeu en deux parties, le plongea dans la masse des cartes. Le Hongrois réunit les deux tronçons, les posa dans le sabot de palissandre placé devant lui, et dit :
— Messieurs, faites votre jeu.
M. de Preigne s'était assis en face du banquier, et le râteau à la main s'apprêtait à ramasser les mises perdues ou à payer les coups gagnés. Valançon s'était assis auprès de lui. Le général, qui ne jouait jamais au baccara, avait dit tout haut :
— Voilà la partie en train. Je vais faire un tour jusqu'au Casino.
A ce moment même, M. Linguet montra, entre deux j oueurs debout, sa tête bilieuse aux yeux sarcastiques. André l'aperçut, et son impression habituelle de malaise lui crispa le visage. Il savait que le petit homme jaune était à Nice. Il l'avait déjà rencontré au cercle.
Mais jamais M. Linguet ne s'était hasardé àlatable de baccara. Les jeux de commerce, le bridge ou l'écarté, avaient ses préférences. Après l'incident du restaurant, l'apparition de cette figure haineuse sembla au vicomte une coïncidence funeste. Un pressentiment le troubla. Il se rappela les paroles de Saint- Yrieix : « Ne va pas souper et ne va pas jouer, ce soir ». Il lui semblait les mieux comprendre maintenant. Saint- Yrieix savait qu'André était sous le coup d'une double menace. La première venait d'avoir son plein effet avec la Cortazzi. Était-il donc en ce moment exposé à un danger avec le Hongrois? Il regarda son associé qui, imperturbable, taillait. La molle figure de cet étranger encadrée dans ses favoris taillés à l'autrichienne lui parut empreinte d'un caractère étrange de bassesse et de duplicité. Un mince regard filtrait entre ses paupières bouffies, et de ses mainsauxdoigts bagués il maniait les cartes avec une fâcheuse dextérité. Habitude du jeu, sans doute, grande pratique des cartes, trop grande pratique peut-être. Un frisson passa dans les veines d'André. Il eut envie de se 1 ever, de prétexter une indisposition subite et de quitter la partie. Mais une fausse honte le retint. Que di rait-on? Il entendit en ce moment la voix rude du Hongrois qui disait :
— Nous ne sommes pas heureux! Payez les deux tableaux, vicomte.
Il perdait. M. de Preigne en éprouva presque du soulagement. Il souhaita, pour la première fois de sa vie, que la chance lui fût contraire. Il se dit : « Encore
trois coups de perte, comme celui-là et je lève la séarice. J'aurai une excuse excellente et indiscutable dans la déveine. Et je partirai, évitant ainsi le danger signalé par Saint-Yrieix. Mais, à ce moment précis, le comte Gzéthiani interrompit la taille, tira de la poche de son habit, avec une tranquille lenteur, son porte-cigares, le posa sur la table et choisit avec une grande attention un havane, qu'il alluma. Puis il prit vivement le porte-cigares et le remit dans sa poche. En même temps, il saisit les cartes, disant la phrase :
— Messieurs, faites vos jeux... Les jeux sont faits?...
Il donna. Mais cette fois la chance parut avoir tourné, comme si le porte- cigares eut été un fétiche irrésistible. Trois coups pleins pour le banquier. Une intermittence, puis cinq coups encore. Les masses d'or et de billets, les plaques s'amoncelaient devant André. On entendit murmurer parmi les pontes :
— Elle est plutôt rasoir !
— Il y a au moins quatre mille louis de gain... Le Hongrois psalmodia encore :
— Messieurs, faites vos jeux... Les jeux sont faits... Il allait donner, lorsqu'une main s'abattit sur les
cartes, et le baron Gaujard dit avec force :
— Un instant! Vous me faites l'efTet d'avoir introduit une portée dans le jeu, mon cher monsieur...
— Général! Vous m'insultez ! cria le banquier avec un grand geste.
Et en même temps, il essayait de brouiller les
cartes. Mais le président du cercle le tenait bien et Valançon venait à son aide.
— Pas de cris, pas de mouvements. Venez avec nous dans le salon voisin... Nous savons qui vous êtes... Nous nous expliquerons beaucoup mieux en petit comité.
Le Hongrois, flageolant, se levait, lorsqu'une voix aigre cria :
— Hé! N'oubliez pas l'associé! Si le comte Gzéthiani est un voleur, celui qui partageait ses bénéfices n'est pas un innocent. Je demande qu'on lui fasse sa part!
Et le petit Linguet, frémissant de joie, désignait du doigt son ennemi, blême et atterré.
— Moi! Moi! cria André en se dressant. Vous osez m'accuser?
Mais la stupeur première des joueurs volés se changea en exaspération. En un instant, le vicomte n'eut plus autour de lui que des visages furibonds. Des exclamations injurieuses se croisèrent :
— Voleur! Voleur! Rendez-nous notre argent! André fit un mouvement terrible qui écarta les
plus acharnés :
— Le premier qui dit un mot de plus, je l'écrase! Mais le petit Linguet n'était pas de caractère à
lâcher sa proie. Il attendait depuis trop longtemps cette heure délicieuse pour se laisser intimider si facilement. Il déclara :
— Pas d'injures, pas de menaces! Vous n'avez affaire ici qu'à d'honnêtes gens, entendez-vous, mon-
sieur le vicomte de Preigne. Et il y a de grandes chances pour que vous soyez un escroc... Nous saurons ça tout à l'heure. En attendant, venez par ici, avec ces messieurs, qui escortent votre camarade... Nous allons tirer la chose au clair... Et surtout qu'on ne touche pas aux cartes...
Valançon était en train de les recueillir dans la corbeille et il avait mis le talon avec lequel jouait le Hongrois sous scellé, devant tout le monde. Il se pencha vers André :
— Venez avec moi, vicomte. Il ne faut pas rester ici où vous serez insulté... Si vous avez des explications à fournir, hâtez-vous de les présenter.
Dans le salon se trouvaient réunis le baron Gaujard, Valançon, le petit M. Linguet, le Hongrois, André de Preigne et le riche marchand d'huile de Grasse, qui, subitement, avait pris aux yeux de tous une importance imprévue et donnait des ordres avec la brève et coupante autorité d'un fonctionnaire.
— Fermez-moi cette porte, que nous soyons tranquilles... Un valet de pied, à chaque entrée et que personne ne pénètre ici, sans notre permission... Et maintenant, causons...
— Mais, qui donc étes-vous? cria le comte Czéthiani, regimbant contre la prétention de cet inconnu à diriger le débat.
— S'il peut vous être agréable de le savoir, je suis Robillaud, brigadier du service des jeux à la préfecture de police... Bon! Vous ne m'avez pas reconnu parce que je suis très bien maquillé... Vou-
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lez-vous que j'enlève ma perruque? Quant à vous, ne faites pas le malin avec moi... Vous êtes Arnoison, celui qu'on nomme le roi des Grecs... Et vous êtes pincé...
Le Hongrois ne parut même pas vouloir répondre à son accusateur et se tourna vers le président du cercle :
— Je ne sais pas ce que vous voulez dire. Mes papiers sont en règle... J'en appellerai au consul d'Autriche... Si parce que vos collègues ont pei'du de l'argent, ils prétendent avoir été volés, cela prouve qu'ils sont mauvais joueurs. Et voilà tout!
Robillaud dit simplement :
— Monsieur Valançon, voulez-vous avoir la bonté de me donner le talon des cartes que vous avçz mis sous scellés... Pendant que je l'examinerai devant tout le monde, vous voudrez bien compter les cartes de la corbeille... Il y avait les jeux réglementaires. Si donc le compte est exact, nous devons trouver, avec le talon, un nombre de cartes invariable...
— Sais-je à quel truquage vous avez pu vous livrer au cours de la bagarre, protesta le faux comte Czéthiani.
— Taisez- vous! dit le baron Gaujard, d'un ton si rude, que l'homme, intimidé, se borna à s'agiter furieusement.
Pendant ce temps-là, sous les yeux de M. de Preigne, sombre et silencieux, le policier, goguenard, expliquait.
— Si c'est la séquence du Portugais, comme je le
crois, dont monsieur s'est servi, nous allons, après la passe de trois et le coup de perte, trouver une passe de cinq... Suivez-moi bien...
Il tailla, comme s'il était le banquier, mais à cartes retournées donnant à la ponte suivant la règle, et le jeu se développa comme il l'avait prévu.
— Pour que cette séquence ne produise pas de résultats, il faut à la ponte un braque qui tire à tort et à travers, ce qui n'arrive jamais. . . C'est bien la portée que nous avions prévue quia été posée... C'est en tirant son porte-cigares, que M. Arnoison l'a placée sur la table, puis, très adroitement, ajoutée au talon... C'était de l'ouvrage proprement fait.. . Du reste. Monsieur est passé maître, et personne, au besoin, ne place comme lui un « huit de campagne ».
Un frémissement passa sur le visage du Hongrois, comme une ride causée par un coup de vent sur l'eau. Ses yeux brillèrent, ironiques, et sa bouche eut une moue grognonne.
— Vous vous fichez de moi, dit-il.
— Ma foi, non, déclara Valançon, qui finissait de compter les cartes. 11 y a soixante cartes de trop...
— Je ne sais qui les a mises dans le jeu, déclai'a le Hongrois... Êtes-vous sûrs de vos gens de service?
— Assez de dénégations ! fit le baron Gaujard. Vous êtes pris, il n'y a plus qu'à régler votre compte. Ce n'est pas avec vous que nous nous en occuperons. L'argent volé est dans nos mains. Nous le restituerons à ceux qui l'ont perdu. . . Quant à vous, dans l'in-
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LA MARCHE A L'AMOUR. 29i
térêt de tout le monde, vous irez vous faire pendre ailleurs...
— Doucement! intervint le petit M. Linguet, il peut y avoir une plainte déposée au parquet...
— Je réponds de tous les membres du cercle, fît le président, et...
— Excepté de moi, cependant, interrompit le bilieux vieillard. Je ne vois aucun inconvénient à ce qu'on jette à la rue le faux comte, le pseudo-Hongrois, maître Arnoison, en un mot... Mais je n'en dis pas autant du complice, M. le vicomte de Preigne. Le sieur Arnoison est un escroc de profession, il en vit, c'est entendu; on le connaît, on n'a qu'à se garer de lui. Mais ce brillant jeune homme qui se glisse en tapinois à sa suite dans une partie pleine de portées, cet élégant mondain qui abuse de sa situation aristocratique pour faire des dupes, ce dévaliseur de la haute société, ce brigand de haut vol, enfin, qui est là, à notre merci, et qui sue de peur en ce moment, car ce n'est pas de honte, sous nos yeux, qu'allez- Yous décider de lui?
— Je jure sur l'honneur, cria avec véhémence le vicomte, que j'ignorais les pratiques de monsieur... Je l'adjure de dire s'il y a eu connivence entre lui et moi.
— Mais, non, naturellement! dit avec un rire indulgent l'escroc démasqué. Monsieur le vicomte a vu que je gagnais, il s'est inis avec moi, voilà tout. Quoi de plus simple? Chacun de vous en aurait fait autant à sa place...
A ces imprudentes paroles un silence écrasant tomba sur André comme une condamnation. Nul ne voulut l'achever en protestant, tous le jugèrent. Il se redressa avec rage sous l'insulte :
— Personne ne se portera-t-il ma caution ici? Valançon, m'abandonnerez-vous?
A cet appel désespéré, le peintre frémit. Dans une rapide vision, Annine, éclaboussée par toute la honte de son amant, lui apparut. Il lui sembla que Trélaurier lui-même ne voudrait pas être si misérablement vengé. Il fit un pas vers André :
— En somme, messieurs, dit-il, rien ne convainc M. de Preigne de la prétendue complicité dont on l'accuse...
— Moi, je l'accuse, formellement! grinça le petit Linguet, en tendant vers son ennemi sa main maigre et tremblante. Je me moque du Hongrois. Je ne demande pas qu'on me rende d'argent. Je veux qu'on atteste... mettons l'incorrection de M. de Preigne. Si vous ne rédigez pas un procès-verbal, quand même il devrait rester secret,je vous jure que je dépose une
^ plainte, ce matin même, dans les mains du procureur de la République...
L'explosion de haine du petit vieillard avait glacé les assistants. Le baron Gaujard intervint, presque avec reproche :
— Monsieur, vous montrez bien de l'acharnement!
— Économisez votre indulgence ! grinça M. Linguet. Point de pitié pour ce bandit! J'ai droit à son
honneur, à sa vie, à tout! Il le sait bien. Regardez-le verdir d'angoisse pendant que je lui crache son infamie au visage. Si j'avais la force de l'assassiner en duel, comme il a l'habitude de faire, lui, il ne vivrait plus depuis longtemps! Mais je le tiens! Et comme vous ne paraissez pas ici décidés à faire votre devoir, je suffirai à la lâche, et je ne le lâcherai pas?
— Misérable! cria André.
— Tais-toi, scélérat! Tu sais que tous les moyens me sont permis pour t'abattre... Je poserai mon pied sur ta tète, lâche assassin! En ce moment je tiens dans mes mains ce qu'on appelle ton honneur... On ne me l'arrachera pas ! Vous entendez , messieurs, c'est à prendre ou à laisser. Un procès-verbal, toutde suite, relatant la scène et enregistrant vos découvertes, et signé par tous ceux qui sont ici, le vicomte compris, ou demain ma plainte! Est-ce compris?
— Je ne signerai rien! On me coupera plutôt le poignet! dit André.
— On ne vous coupera rien du tout, et vous signerez tout ce qu'il faudra! Ne faites donc pas le rodomont !
— Allons, monsieur, intervint Valançon, n'abusez pas de vos avantages. Vous vous feriez tort en insultant un homme qui ne se défend pas. Nous voulons tous ici éviter un scandale qui ne serait bon ni pour le cercle, ni pour ceux qui ont été mêlés à cette aventure. N'ébruitons rien, si c'est possible. Vous exigez un procès-verbal. Nous sommes d'accord avec vous sur ce point. Mais il est absolument inutile que M. de
Preigne y mette sa signature. La situation dans laquelle il se trouve est assez pénible par elle-même, n'y ajoutons pas par des considérations étrangères à ce qui nous occupe. Nous ne nous y prêterons pas, sachez-le bien.
Valançon regardait le petit Lingue t avec tant de fermeté, en parlant ainsi, que le vieillard lâcha prise. 11 dit cependant d'un ton menaçant :
— Et ceux qui ont été volés qui donc les remboursera?Il a été perdu environ deux cent cinquante mille francs par les pontes, contre les banques suspectes. Le moins que puisse faire M. de Preigne, c'est de les payer. Vous avez saisi environ cent mille francs sur la table. Il faut encore cent cinquante mille francs, ici, demain, à répartir entre les joueurs, ou bien je reprends ma liberté d'action... Et gare à la police correctionnelle!
— Voilà donc qui est entendu. Monsieur Robillaud; voulez-vous emmener par les sorties de service M. Arnoison et le mettre dehors...
Le banquier poussa un ouf de soulagement. Il esquissa un sourire et dit :
— Vous gardez l'argent de la partie. . . Soit. Mais ne me rendrez-vous pas ma mise de fonds? J'avais cinquante mille francs en poche quand je suis arrivé au cercle ce soir...
— Vous les aviez gagnés hier de la façon que l'on sait maintenant. Nous les joindrons aux cent cinquante mille que M. de Preigne nous promet pour demain.
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Le drôle fit un geste de vague acquiescement. Il voulutsalueràla ronde; il ne vit que des dos. Alors, sous la conduite de l'agent qui le poussait dehors, il disparut.
— Allez-vous-en, vicomte, dit Valançon à voix basse. Vous le voyez,j'ai fait, à cause d'Annine, tout ce que j'ai pu pour vous. Maintenant,un bon conseil: allez à l'étranger, pendant quelques mois... Pour tout le monde, cela vaudra mieux.
— Je suis innocent, Valançon, protesta Andréavec un air de suppliante détresse. Vous étiez présent, vous pouvez témoigner pour moi, ne m'abandonnez pas...
Le peintre regarda avec fermeté le beau vicomte, et d'une voix grave :
— Vous avez outragé Trélaurier, qui est mon ami, vous avez trahi Annine,que j'aime comme une sœur. Vous avez manqué à l'honneur, monsieur dePreigne, c'est trop pour queje puisse prendre votre défense. On porte toujours, à une heure donnée, la peine de ses fautes. Cette heure-là est venue pour vous. Partez, et faites-vous oublier.
Le jeune homme eut un geste de protestation. Il étouffa une exclamation de colère. Son regard se fixa menaçant sur Val ençon et, avec un amer sourire, ildit:
— On n'aura pas si facilement raison de moi^. Je ne suis ni faible ni désarmé . . .
— Prenez garde, monsieur, fit le peintre. Ne menacez pas. Vous légitimeriez alors toutes les représailles.
Redevenu maître de lui, dédaigneux et superbe, le jeune homme toisa Valançon, et ricana :
— Je ne crains rien!
Il salua négligemment autour de lui et marcha vers la porte, se préparant à traverser hardiment les salons du cercle. Tous, intimidés, le regardaient partir. Seul, le petit Linguet retrouva la présence d'esprit de lui crier :
— Au revoir, brillant jeune homme. Nous n'en avons pas fini, tous les deux !
Le baron Gaujard se tournant alors vers Valançon et Linguet:
— Rédigeons notre procès-verbal. Mais il est bien entendu que les choses resteront entre nous?...
— Allez! fit Linguet, laissant enfin éclater sa joie, avec le papier que vous allez rédiger, sans même avoir besoin de le montrer, et rien qu'en affirmant qu'il existe, je me fais fort d'obtenir l'expulsion du vicomte de Preigne de tous les cercles de Paris...
— Mais quel tort ce malheureux a-t-il eu envers vous? demanda le baron Gaujard, entraîné par la solidarité mondaine à défendre M. de Preigne contre ce petit bourgeois si férocement implacable :
— Quel tort? Oh ! le moindre de ceux dont il est coutumier, monsieur, dit simplement le vieillard. Il a déshonoré ma fille unique et l'a abandonnée; alors elle en est morte de chagrin.
Le général baissa la tête et ne répliqua pas.
ïânsl'alelier de Valançon, à deux heures du matin, Géraldine, M"* de Préjean et Annine, en sortant de chez Benozzi, s'étaient réunies. 11 avait été décidé tout d'abord que M"« Trélaurier ne rentrerait pas à la Villa italienne et coucherait chez Géraldine. Ensuite Tristan avait été chargé de se rendre au cercle, aQn de prévenir Valançon de ce qui se passait. II avait en outre mission de tâcher, s'il en était temps encore, de prémunir André contre les dangers qui le menaçaient. Avec un affreux serrement de cœur, Annine s'était souvenue qu'emportée parla douleur, eîle avait négligé tout ce qui n'était pas le crime d'amour, et livré inconsciemment André à ses ennemis. Arbitre de son sort, elle avait oublié qu'un mot d'elle pouvait l'éclairer et l'empêcher de se perdre.
Généreuse jusque dans la souffrance, elle chargeait Tristan de prévenir André qu'il était surveillé, soupçonné, et que celui qui avait préparé l'embûche
ne serait pas pitoyable comme elle et pousserait sa vengeance jusqu'à la dernière limite. Cet effort en faveur de M. de Preigne avait été la dernière manifestation de son énergie. A partir de ce moment, la jeune femme était tombée dans un accablement dont la sollicitude de ses deux amies n'avait pu la tirer. Couchée sur le divan de l'atelier, la tête ensevelie dans les coussins, ne pleurant pas, ne bougeant pas, comme morte, elle n'avait pas répondu un seul mot aux affectueux encouragements que lui prodiguaient délicatement et à voix basse M"*' de Préjean et Géraldine.
Il semblait que tout fût fini pour elle, et qu'elle ne voulût accepter ni atténuation pour le présent, ni espérance pour l'avenir. Écoutait-t-elle seulement ce qu'on lui disait ? On pouvait en douter, mais rien ne décourageait le zèle attentif des deux femmes. Elles finirent par se taire, craignant d'augmenter par leurs raisonnements la lassitude d'Annine. Elles la laissèrent à son entêtémutisme, à sa farouche immobilité. Elles se retirèrent dans un coin de la vaste pièce, et là, causant à voix basse, elles attendirent le retour de Saint- Yrieix et de Valançon. A trois heures du matin, la porte d'entrée du jardin sonna. A ce bruit qui annonçait l'arrivée de ceux qui apportaient des nouvelles, Annine se dressa brusquement, et avec une angoisse de toute sa physionomie, elle murmura:
— Ce sont eux !
Le pas de Saint- Yrieix et de Valançon dans l'esca-
lier la fittressaillir.Elle parut hors d'elle. Ses regards brûlaient, et sa bouche se contractait nerveusement. Son impatience ne put se contenir, et courant à la porte elle l'ouvrit aux deux hommes, leur criant:
— Eh bien! que s'est-il passé?
L'attitude deValançon et de Tristan était si navrée qu'ils n'eurent pas besoin de répondre. Annine frappa ses mains l'une contre l'autre :
— Quoi! Tristan n'est-il pas arrivé à temps? Valançon dit tristement :
— On ne va pas à rencontre de son destin. Si M. de Preigne n'avait pas été pris ce soir, il l'aurait été dans un mois, dans un an, immanquablement-! Quand on est lancé sur la mauvaise pente rien ne vous y arrête... Ce malheureux était perdu... Il vaut mieux qu'on l'ait exécuté cette nuit! Au moins, il n'aura pas pu vous entraîner davantage avec lui... Et c'était cela qui nous importait...
— L'avez-vous donc sacrifié à cause de moi ?
— Non. Je l'ai protégé dans la mesure de mon pouvoir, à cause de vous. Et s'il lui reste encore une apparence d'honneur, c'est à moi qu'il en est redevable.
— Et que va-t-il faire ?
— Il va essayer de vous revoir, n'en doutez pas. Vous êtes son dernier refuge, son unique ressource. Il connaît trop votre bonté; il spéculera sur votre tendresse. Si vous l'écoutez, si vous le voyez seulement, vous serez, je le crains, à sa merci, et vous tomberez si bas, que toute l'affection de vos amis,
tout le dévouement de... celui qui ne vous a jamais abandonnée, ne suffiront pas à vous relever.
A cette allusion si directe à la générosité surhumaine de son mari, au moment où l'égoïsme atroce et infâme de son amant était si justement affirmé, Ânnine pâlit. Il lui fut impossible de ne point comparer l'un à l'autre. Et, devant ses yeux, Trélaurier grandit d'autant que s'abaissait son rival. Elle étouffa un sanglot et, pensant toujours à André avant de songer à elle :
— Le malheureux! Que va-t-il devenir?
— Ah! ce qu'il voudra !^dit Tristan avec rudesse. Ne soyons pas en peine [de lui. Avec sa jolie figure et sa vicieuse habileté, il trouvera toujours des dupes. Annine, au nom du ciel, profite de la leçon terrible que tu reçois en ce moment. La force des choses te rend libre. Tu n'as pas cherché à rompre les liens que tu avais noués dans une heure de folie. Ils sont brisés, ne les [laisse pas rattacher. Au nom de tous ceux qui t'aiment, ouvre les yeux. Emportée par tes illusions, tu t'es trompée de roule... Arrête-toi...
Nous sommes là pour te recueillir,te soigner, te consoler... Mais promets-nous de ne pas revoir M. de Preigne...
— Le pourrai-je, dit-elle avec désespoir. En aurai-je la force, si même je le promets?...
— Autorisez-nous, dit M™* de Préjean à vous garder contre lui, contre vous-même. Nous ne vous quitterons plus.
— Mais s'il a des explications à me donner pour-
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tant... S'il peut me prouver qu'il ne m'a pas trahie... Elle se tordit les mains désespérément :
— Ah ! vous voyez comme je suis lâche, comme je lui appartiens encore... Abandonnez-moi, je ne vaux pas que vous essayiez de me sauver... Je suis possédéejusqu'àl'âme... Je ne suis plus moi-même... Je manquerai à tous mes engagements... Je mentirai à mes promesses, je tromperai votre amitié, je suis aussi vile que lui... Laissez-moi avec lui!...
Elle retombasurle divan, dansune crise de larmes, criant sa douleur éperdue et exaspérée. Eux se regardaient, inquiets, désolés, ne sachant que résoudre. Ce fut Saint- Yrieix qui montra le plus d'initiative et de résolution. Il dit à voix basse :
— Gagnons du temps. Il est certain que, aujourd'hui même, par le rapide, Vernaut va arriver, et peut-être Trélaurier avec lui... Faisons tout ce qui dépendra de nous pour empêcher le vicomte de vpir Annine jusque là. Je vous déclare, moi, que s'il se présente ici, je le somme de déguerpir, au risque de ce qu'il en pourrarésulter avec lui... Après tout, il m'ennuie, ce bravache. Je ne le crains pas du tout!
Pour la seconde fois, Saint-Yrieix, par son attitude, conquit l'admiration émue de M""® de Préjean. Elle répliqua avec chaleur :
— Tristan, vous êtes parfait! Je vous approuve en tous points... Valançon et vous pour garder la porte; Géraldine et moi pour veiller à l'intérieur. Attendons, dans ces conditions, l'événement.
Elle se pencha vers Annine :
— Ma mignonne, vous devriez prendre un peu de repos... M""" Valançon vous a fait préparer une chambre... Venez avec moi, je vous coucherai, je vous bercerai, je vous traiterai comme un enfant chéri... Mais vous aurez besoin de toutes vos forces bientôt. Venez, mon amie. Ayez confiance en nous qui ne voulons que vous aider à sortir de peine...
Elle la soulevait doucement et l'aidait, tout en parlant, de son bras glissé sous l'épaule, à se mettre debout. Géraldine ouvrit prestement la porte, et en une seconde, Annine se trouva dans l'ombre apaisée d'une chambre où le littoutblanc attirait comme une promesse de calme et d'oubli. Les deux femmes empressées profilèrent de la passivité d'Annine pour lui enlever sa robe, défaire ses beaux cheveux, les natter, lui mettre une chemise légère et parfumée. Physiquement soulagée, Annine soupira de bien-être et, tournant vers ses amies son visage désolé, elle essaya de sourire. Elle ne put que pleurer d'attendrissement. Géraldine, à ses pieds, la déchaussait, et les deux jeunes femmes voyant ce corps souple et ferme, exquis de jeunesse et de fraîcheur, échangèrent un regard navré. C'était ce chef-d'œuvre de beauté que l'amant dédaignait, entraîné par un goût malsain. C'étaitcette créature délicieuse, dontl'amour valait tous les sacrifices, qui avait payé si cher pour n'être même pas respectée. Dans un mouvement ravissant, Annine posa son genou poli sur le lit qui plia doucement, et elle s'étendit avec un soupir de jouissance. Dans l'obscurité des rideaux, elle roula
lentement sa tête sur l'oreiller, comme pour apaiser le tumulte de ses pensées.
— Êtes-vous bien, ma chérie? demanda Géraldine.
— Oui, vous êtes bonne, merci.
— Vous aurez bien peu de temps pour vous reposer. 11 est déjà quatre heures. Dans un instant le jour va poindre. Voulez-vous prendre un calmant pour dormir?
— Je prendrai ce que vous voudrez, dit Annine, avec la douceur d'un enfant.
^me ^Q Préjean vint remplacer Géraldine auprès du lit. Elle posa ses lèvres sur le front déjà moins brûlant d'Annine. Elle lui murmura de ces encouragements câlins qui caressent l'oreille et apaisent l'esprit. Géraldine revenait avec un verre dans lequel elle agitait une cuillère.
— Buvez ceci, ma mignonne... C'est Valançon qui vous a dosé lui-même le remède.
Elle lui souleva la tête, approcha le verre de ses lèvres et la fit boire.
— Maintenant, tâchez de ne plus penser à rien. Elle baissa le rideau pour garantir mieux Annine
contre la lumière, et se retira auprès de M"® de Préjean.
— Je viens de lui donner du sirop de morphine, dit-elle à voix basse. La pauvre petite va s'endormir et j'espère qu'elle ne se réveillera que très tard, quand nous aurons eu le temps de prendre toutes les mesures pour la mettre à l'abri d'un retour offensif de M. de Preisrne.
— Écoutez!... Elle dort...
La respiration régulière d'Annine se faisait entendre. Écrasée de fatigue, achevée par le narcotique, elle perdait enfin le sentiment de son malheur.
— Ma chère amie, croyez-moi, allez à votre hôtel, dit Géraldine à M""' de Préjean. Vous avez besoin aussi de vous reposer. Soyez ici vers neuf heures; moi, je veillerai jusque-là. Quand vous arriverez, j'irai, à mon tour, dormir un peu. Je vais faire coucher Valançon, qui ne me serait utile à rien. Vous voyez que cette pauvre Annine a la docilité d'un bébé:.. Il est bien probable que la niait sera calme. Je voudrais espérer qu'il en sera autant de la journée...
]\lme (jg Préjean serra la main de Géraldine et, sur la pointe du pied, passa dans l'atelier. Après un très court instant, le roulement du landau, qui attendait à la porte, se fit entendre et le silence régna sur la villa. Dans sonlit, Annine, soupirant encore dans son sommeil, reposait sous les yeux de son amie. Après une demi-heure d'attention, peu à peu la tête de Géraldine s'en alla en arrière sur le dossier du fauteuil et, paisible gardienne, elle s'endormit ellemême.
A huit heures, un porteur du télégraphe arriva, et Valançon, réveillé, lut cette dépêche signée Vernaut : « Ai pris rapide avec Félix. Agissez pour le mieux, en attendant. » Le peintre tenait encore le télégramme lorsque Saint- Yrieix se présenta, précédant M'"" de Préjean.
— Je suis venu de bonne heure, dit le jeune homme.
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parce que j'ai craint qu'André ne fît quelque tentative pour voir Annine.
— Il ne l'aurait pas vue malgré moi.
— Ah! il est hardi, violent et, sans parler de la question d'amour-propre, il a un tel intérêt à ne pas se laisser évincer.
— Eh bien ! mon cher, moi, je souhaite vivement qu'il vienne avant l'arrivée de Vernaut et de ïrélaurier... Le rêve, ce serait qu'on pût s'arranger avec le sire de Preigne, en dehors de toute ingérence du mari... SiTrélaurier et le vicomte se trouvent en présence, il est à craindre que les fureurs accumulées, les rancunes capitalisées depuis un an n'éclatent, et alors...
— Dans quels sentiments croyez -vous que se trouve actuellement Trélaurier?
— Je connais bien Félix. C'est un homme qui ne se déjugera jamais. Il a tout fait pour empêcher Annine de se perdre. Il a échoué. Il n'a pas abandonné la partie, et il a travaillé de toutes ses forces à sauver les apparences ou ce qui restait des apparences. Il va, logiquement, honnêtement, sincèrement, essayer d'arracher Annine du bourbier où elle se débat. Annine d'abord. Il subordonnera tout à l'amour profond qu'il a conservé pour sa femme. Après, quand il aura réussi, s'il y parvient, nous verrons comment il agira. Mais, pour le moment, il n'y a pas d'hésitation possible : il va mettre en œuvre toutes ses ressources pour débarrasser Annine de celui qui l'a conduite hors du droit chemin.
— Par quels moyens?
— Par tous : la ruse, la force, la corruption. S'il faut tuerie bel André, il s'y essaiera de tout son cœur. S'il faut le payer, il y mettra le prix.
— Le payer? En êtes-vous à le mépriser à ce point?
— J'en suis à le mépriser autant qu'il est possible de mépriser un homme. J'ai vu le gaillard à l'œuvre. Il est capable de tout. Par égoïsme, pour son plaisir, son luxe, sa fantaisie, il remettrait Dieu en croix... A plus forte raison retournera-t-il une simple créature humaine sur le gril, jusqu'à ce qu'il en ait tiré ce qu'il rêve... C'est le type de la nouvelle génération d'arrivistes avec laquelle la société va avoir à se débattre... Du haut en bas de l'échelle, voilà ce que les mœurs actuelles produisent : dans les bas-fonds, des assassins qui tuent des vieilles femmes pour cinquante francs; dans les sphères supérieures, de jolis jeunes gens qui ont pour marque particulière de ne croire à quoi que ce soit, et de ne respecter ni rien, 'ni personne. Mon cher, nous vivons dans une société qui tiche le camp ! On a supprimé tous les étais qui la soutenaient, il ne faut donc pas s'étonner qu'elle croule. Seulement, c'est embêtant d'être dessous !
— Vous êtes noir, Valançon...
— Ah! mon cher, que voulez-vous,je suis idéaliste, et on a tué l'idéal. J'ai un fils. Je le plains d'être destiné à vivre dans les temps qui se préparent.
Ils furent interrompus par le valet de chambre, qui entrait d'un air mystérieux. Il dit à voix basse, comme en confidence :
— Monsieur, c'est la femme de chambre de M'"^ Trélaurier qui est là, avecdes vêtements poursamaîtresse.
Valançon et Saint-Yrieix échangèrent un coup d'oeil. Par cette fille ils allaient peut-être apprendre ce qui se passait à la Villa italienne, et dans quelles dispositions se trouvait le vicomte. Ce n'était certainement pas sans ordres que venait Zoé. Sans doute elle était envoyée en éclaireur, peut-être en parlementaire. Valançon dit au domestique :
— Faites entrer la femme de chambre dans le petit salon du rez-de-chaussée.
Puis se tournant vers Tristan :
— Je ne veux pas lalaisser monter ici, Annine n'aurait qu'à entendre sa voix. Il n'en faudrait pas plus pour ruiner ma combinaison. Là-bas, nous pourrons interroger la soubrette, et faire notre profit de ses indications...
La bonne amie d'Arthur, malgré son audace, était un peu intimidée lorsqu'elle se trouva en présence des deux hommes. Elle prit un air navré, et demanda d'un ton larmoyant comment sa chère maîtresse avait passé la nuit.
— Elle dort encore, dit tranquillement Valançon. Et comme Zoé faisait un geste détonnement à cette
déclaration inattendue :
— Si vous avez quelque communication à lui faire, nous nous en chargerons, M. de Saint-Yrieix et moi. A moins que vous ne préfériez revenir, car nous ne réveillerons certainement pas M"^ Trélaurier pour que vous lui parliez.
— Oh ! cela se comprend, dit la femme de chambre. Et je ne voudrais pas... Je me suis empressée de lui apporter ce dont elle peut avoir besoin...
— Rassurez-vous, elle ne manquera de rien ici... Vous pouvez le dire à ceux que cela intéresse et qui vous envoient.
— Je suis venue de mon propre mouvement...
— Nous en sommes convaincus. Il est cependant possible que M. de Preigne ne l'ignore pas.
— Comme de juste... Il ma même chargée d'un mot pour madame...
— Que ne le disiez-vous?
Zoé fit une moue de personne très ennuyée :
— Je ne voudrais pas être mal jugée par ces messieurs... Je suis toute dévouée à ma maîtresse... Moi, M. de Preigne, je le supporte parce que madame l'exige. Mais je serais bien contente si nous en étions débarrassées... C'est un vilain homme!
— Quand les rats abandonnent le bateau, c'est qu'il va couler, fit Tristan à demi-voix.
Valançon demanda :
— Et dans le cas où vous ne pourriez pas remettre à M""® Trélaurier le mot de M. de Preigne, aviez-vous une communication verbale à lui faire?
— Oui, monsieur. Je devais dire à madame de sortir et que monsieur irait l'attendre au jardin public, vers une heure... Et que si elle ne venait pas, alors il se présenterait ici, au risque de ce qui pourrait arriver...
— Parfait. Eh bien, mon enfant, vous ne verrez
pas M"»^ Trélaurier, vous ne pourrez donc lui remettre ni le petit mot, ni lui faire la communication... Vous en préviendrez M. de Preigne...
— Mais, monsieur, madame est vraiment en bonne santé?
— En aussi bonne santé que possible.
— Et M. de Preigne, comment est-il? demanda Saint-Yrieix.
— Ah! monsieur, avec un homme si maître de lui, que savoir? Il ne parle pas, il se promène depuis le matin, en fumant des cigarettes, dans le jardin. Mais Arthur, son domestique, qui le connaît bien, dit que M. le vicomte est dans une de ses grandes émotions. Vous pensez, perdre une femme comme madame, si bonne, si indulgente, si généreuse I... Ah! monsieur, on ne retrouverait pas facilement la pareille... Et pourtant elle en a enduré !... On peut dire qu'elle en a eu une patience ! Un monstre d'homme qui la quittait, tous les soirs, pour s'en aller tourner des cartes et qui rentrait à des deux heures du matin, rincé comme une cuvette ! Ah ! les joueurs ! Il n'y a pas pis ! Il vaudrait mieux avoir affaire à des coureurs ! Il est vrai qu'ils sont souvent les deux! Alors c'est l'enfer! Dieu nous fasse la grâce d'en sortir!
— Et vous croyez, ma fille, que si M""® Trélaurier ne va pas retrouver M. de Preigne, il fera tout pour la reprendre.
— C'est l'avis d'Arthur... Il dit que son monsieur le vicomte est un homme terrible, quand on lui résiste. . . Qui pourrait se figurer ça, à le voir, blond, rose, et
l'air doux comme un petit garçon... 11 trompe bien son monde, par exemple 1
— Quand vous rentrerez, il est probable que M. de Preigne vous interrogera. Vous lui répéterez exactement ce que nous avons dit... tout ce que nous avons dit...
— Oui, monsieur.
— Et vous ajouterez que, s'il vient ici, il sera reçu par M. de Saint- Yrieix et par moi, mais qu'il ne verra pas M™^ Trélaurier...
— Bien, monsieur. Je laisse mon paquet pour madame.
— La lettre de M. de Preigne n'est pas dedans, par hasard?
— Oh 1 non, monsieur, la voici.
Elle la sortit de sa poche et la tendit vaguement à Valançon. Celui-ci ne la prit pas. Alors Zoé salua d'un air contristé et partit.
En rentrant dans l'atelier, les deux amis y trouvèrent M""^ de Préjean qui, pendant leur entretien avec la femme de chambre, était arrivée de son pied léger. Le silence régnait toujours dans la pièce où avait couché Annine. Le soleil était déjà haut dans le ciel et onze heures avaient sonné à l'église voisine, lorsque Géraldine entr'ouvrit la porte, plus blonde encore, dans l'ébouriffement de ses cheveux défaits :
— Elle vient seulement de se réveiller... Bonjour, tous...
— Comment est-elle?
— Ah ! nous verrons dans un instant... La fatigue, le chagrin, la potion... et Dieu sait que Valançon n'avait pas ménagé la dose... tout cela, combiné, produit un peu de vague dans cette pauvre tête... Elle a paru très étonnée, d'abord, de ne pas se retrouver chez elle, puis elle s'est enfermée dans un morne silence... Que pense-t-elle ? Que va-t-elle vouloir? C'est un problème que je n'ai pas osé aborder.
— Eh bien ! ma chère, dit M"^ de Préjean, je vais aller vous remplacer près d'elle. Vous, pendant ce temps-là vous vous habillerez... Ces messieurs veilleront aux abords, comme dans une place assiégée. Et puis nous attendrons l'ennemi.
Annine, lorsque son amie entra dans la chambre, étaitlevée et, vêtue d'unpeignoir, se tenait assiseprès de la fenêtre. Elle eut une légère rougeur en voyant paraître M""® de Préjean. Toute l'horreur des scènes de la nuit s'évoqua pour elle à l'aspect de celle qui en avait été témoin. Elle revit le banal cabinet de restaurant, la Cortazzi écarquillant ses yeux, en s 'efforçant de paraître digne, et André blême de furieuse contrainte, se débattant, priant, menaçant, mais en vain. Et maintenant, elle était hors de chez elle, séparée de celui qu'elle aimait, échouée là, avant de s'en aller elle ne savait oh. Un accès de désespoir la saisit, et comme M"* de Préjean se penchait pour l'embrasser, elle se détourna et plongea la tête dans ses mains pour ne plus rien voir de ce qui l'entourait.
— Voyons, ma chérie, fit doucement M'"^ de Pré-
Jean, calmez-vous, soyez raisonnable, discernez vos vrais amis...
Annine se démasqua et les yeux étincelants d'un feu sombre, la bouche crispée :
— En ai-je? fit-elle. Et quels sont les vrais? Quels sont les faux ?
— En êtes- vous là? demanda M"^ de Préjean avec chagrin, de douter des sentiments qui nous ont fait agir ?
— Ah ! je doute de tout ! Je ne sais plus ce qui est bien et ce qui est mal! Il me semble que je marche dans une obscurité profonde, et je ressens une terreur indicible ! Après les folies que j'ai faites, ne suis -je pas capable d'en faire d'aulres plus grandes encore. Je ne vois plus clair dans ma conduite... Que deviendrai-je? Et combien de temps, il me reste à souffrir !
Son visage, en prononçant ces paroles, exprimait l'angoisse de sa pensée. Elle baissa ses regards sur le plancher et dit :
— Que m'avez-vous fait boire, cette nuit, pour m'endormir si lourdement que j'ai perdu jusqu'à maintenant le souvenir de mon malheur?... Si vous étiez pour moi l'amie dévouée que vous prétendez être, savez- vous ce que vous feriez? Vous iriez chercher ce narcotique, qui doit être, pour agir avec une telle puissance, un terrible poison. Vous le mettriez sur celte table, et vous retourneriez auprès de vos amis dans la pièce voisine...
— Malheureuse enfant ! Que me demandez-vous là?
— Le suprême remède à tous les maux : le calme sommeil loin des agitations, des violences et des tortures. Ah! si vous aviez vraiment pitié de moi, vous satisferiez mon désir. Voyez tout ce que j'ai enduré depuis un an, tout ce que j'ai fait endurer aux autres. Le malheur est né de moi et m'a atteint moi-même. Je suis une pauvre créature découragée, vouée aux pires épreuves et qui, comme une grâce imméritée peut-être, demande à rentrer dans l'irnraobilitc et dans le silence.
— Annine, vous délirez. Vous, si forte, montrer si peu de courage ? Ce narcotique a agi sur votre cerveau, et vous n'êtes pas en possession de vous-même... .
— Cétait autrefois que je délirais, quand je m'endormais pleine d'espoir dans l'avenir. J'étais aveuglée. Je ne pouvais pas ne point être punie de mon abominable ingratitude... J'ai torturé un cœur innocent et généreux, il est juste que mon cœur subisse à son tour la torture.
— Mais vous êtes folle ! Vous n'avez rien à craindre que de vous-même. Celui qui a tant souffert par vous n'a que des pensées de douceur et de pardon ! Jugez mieux votre situation. Oh ! Annine, peut-être êtes-vous plus favorisée qu'il n'est juste, en effet... Mais cela est ainsi , et toutes vos folies n'ont pu faire que celui à qui vous avez imposé un si lourd fardeau de douleurs n'ait pas une âme admirable et clémente...
— Ah ! je n'en veux pas de sa clémence ! Il ne serapas implacable pour moi, n'est-ce pas ?C'est là ce que vous
is
me promettez, afin de m'apaiser? Vous vous trompez, en me parlant ainsi, car si, dans ma détresse, j'escomptais son pardon, je serais encore plus avilie, à mes yeux, par ce calcul, que je n'ai pu l'être par ma faute. Je savais ce que je faisais quand je m'évadais du mariage pour aller vers l'amour. J'engageais, contre l'honneur de mon mari, ma vie, à moi. Je n'ai jamais prévu un retour en arrière. Je me suis jetée délibérément dans un chemin où il fallait aller toujours devant soi. C'était le chemin des aventures. Il me paraissait alors beau, fleuri, lumineux. Aujourd'hui, je le vois aride, raviné, obscur, et se terminant par un cloaque oti peu à peu je m'enlizerai, avec mes derniers scrupules, mes suprêmes fiertés ! Non ! non ! Je ne marcherai pas jusque-là. C'est trop douloureux et trop répugnant. J'aime mieux en finir d'un seul coup! Ayez pitié de moi : donnez-m'en les moyens...
— Jamais !
— Vous aimez mieux que je sois obligée de recourir à une mort publique et atroce? dit Annine avec une résolution farouche. Pourrez-vous m'empêcher de me jeter par la fenêtre, ou sous les roues d'un tramway, ou du haut de la digue dans la. mer? Vous ne me détournerez pas d'accomplir mon projet. Il y a longtemps qu'il est arrêté dans ma pensée. Je me suis promis, le jour où j'ai quitté ma maison, mon mari, les miens, où je me suis déclassée et dégradée volontairement,queje ne donnerais pas, après le spectacle de mon inconduite, le spectacle de mon humiliation. Ce n'est pas, comme vous paraissez le croire,
un mouvementde désespoirpassager qui m'entraîne : je m'apprête à exécuter un acte mûrement délibéré. Je ne veux pas revoir mon mari : je souffrirais trop en sa présence. Je ne veux pas rejoindre M. de Preigne : il a rompu tous les liens qui m'attachaient à lui. Je suis seule, perdue , et n'ai plus qu'à disparaître. De grâce, donnez-moi du poison !
— Gomment pouvez-vous m'adresser une pareille demande ? Voyons, Annine, reprenez-vous. C'est moi, moi votre amie, que vous sollicitez de vous aider à accomplir le plus condamnable des actes? Car c'est le seul qui soit irréparable. N'avez-vous plus aucun sentiment humain dans le cœur? Tenez-vous pour rien le chagrin que vous causerez à tous ceux qui vous aiment encore ? N'êtes-vous plus chrétienne, Annine? Je vous ai connu des sentiments religieux très fervents. Oubliez-vous que se dérober à l'expiation d'une faute, c'est aggraver cette faute même. Enfin avez-vous si peu d'énergie, que, lorsque nous luttons tous pour vous arrachera votre mauvais destin, vous soyez prête à déserter votre propre cause?
Annine fit un geste de gratitude et son visage, pour une seconde, eut une expression de douceur. Elle prit la main de M™^ de Préjean et la serra dans la sienne, qui était brûlante.
^- Vous voyez, Annine, vous avez la fièvre. Au nom du ciel, ne parlons plus de ces choses si tristes pour moi et si cruelles pour vous. Voulez-vous avoir confiance en nous : vivez aujourd'hui , comme un petit enfant qui n'a ni volonté, ni liberté, qui dépend des
autres. Les autres, ce seront vos amis, qui s'empresseront et qui font bonne garde autour de vous... Laissez-nous vous défendre, permettez-nous de vous sauver...
Annine secoua la tête avec une obstination douloureuse :
— Je ne puis me soustraire à vôtre autorité. Je ne suis plus rien, je ne compte plus pour rien. Épave vivante, je vais au gré des volontés étrangères... Mais ma pensée m'appartient et nul ne la forcera à changer... Vous prétendez que vous m'aimez, mais vous m'aimez bien mal!... Car vous m'aimez pour vous et non pour moi... La perspective de ma mort vous ef« fraie, parce que vous en éprouverez une pénible secousse et quelque ennui, et vous ne pensez qu'à cet ennui, au lieu de penser à ma torture... J'attendrai donc, puisque vous l'exigez. Mais demain, ou aprèsdemain, je serai libre, et j'exécuterai mon projet, car nul être au monde, vous entendez, n'a le droit, maintenant, de m'imposer sa volonté...
Une voix grave lui répondit :
— Pas même moi, Annine?
La jeune femme brusquement se retourna. Une expression d'épouvante se peignit sur son visage, ses yeux agrandis devinrent fixes. Ses bras levés se tendirent comme pour supplier. Dans l'encadrement delà porte , Trélaurier lui apparaissait, pâle, triste et courbé . Elle battit l'air de ses mains afin d'écarter cette vision. Un cri étouffé s'échappade ses lèvres, et, comme foudroyée, elle tomba dans les bras de M^Me Préjean.
— Mon Dieu! s'écria Trélaurier, l'ai-je donc luée?
— Non! ditM*"^ de Préjean. Elle respire. .Mais le choc sur cette âme douloureuse a été trop violent.
Ils la prirent et retendirent sur une chaise longue près de la fenêtre. Là, Trélaurier, avecune amère joie, put contempler ce charmant visage sur lequel la pâleur de la mort s'était subitement étendue. La bouche décolorée se serrait sur les dents blanches, dont les petites pointes nacrées effleuraient les lèvres. Et les yeux, à demi ouverts, montraient leurs globes entre les cils, comme renversés par la A^olupté. Elle était si belle ainsi, dans sa blancheur de marbre, que Trélaurier frémit. Mais Anninc revenait à elle, sa respiration haletante soulevait sa poitrine. Elle laissa échapper des soupirs profonds et déchirants. Inanimée, on voyait qu'elle soufl'rait encore.
— Elle se ranime, dit M^"'' de Préjean.
— Laissez-moi seul avec elle, demanda Trélaurier.
La jeune femme sortit. Il prit un siège et s'assit à côté de la chaise longue, attendant le réveil de l'infortunée. Son évanouissement n'avait pas engourdi complètement sa pensée, et l'impression qu'elle avait subie avec tant de force en voyant apparaître son mari persistait en elle, car ses mains se convulsèrent en de vagues efforts et des larmes coulèrent sur ses joues. Elle paraissait si cruellement souffrir que Trélaurier doucement lui posa sa main sur le front. Ace contact, elle ouvrit les yeux, et bouleversée, se renversant en arrière, comme si elle cherchait
à disparaître, elle murmura tout bas et avec l'accent de la terreur :
— Oh ! mon Dieu !
— Annine, dit Trélaurier, d'une voix tremblante, je vous demande comme grâce unique de m'écouter. Vous le voyez, je n'ordonne pas, je n'agis point d'autorité vis-à-vis de vous. Je vous considère comme absolument libre et je ne veux pas entreprendre sur votre volonté. Mais je pense que, dans les circonstances nouvelles oii nous nous trouvons tous les deux placés, une explication est indispensable entre vous et moi... Je suis venu de Paris tout exprès pour l'avoir... C'est vous dire que je suis au fait de tout ce qui s'est passé ces jours-ci... Je n'en parle que pour bien préciser la situation et afin que vous puissiez mesurer complètement la portée de mes paroles et donner aux vôtres toute leur signification... Voulezvous m'écouter? Gonsentirez-vous à me répondre?
En entendant cette voix si triste exprimer ces sentiments si nobles, Annine frissonna jusqu'au fond d'elle-même. Les yeux fermés, il lui sembla qu'elle était encore chez elle, à Paris, que tous les désastres accumulés dans sa vie pendant une année n'avaient pas eu lieu, que Trélaurier abordait seulement l'entretien qui devait décider de sa destinée tout entière, et qu'elle avait encore le droit de choisir entre le devoir et l'amour. Non, rien de tout ce qui lui était arrivé n'était réel! Elle n'avait pas commis l'insigne folie de quitter le bon, sage et loyal Trélaurier, pour courir les grands chemins avec l'hypocrite, l'égoïste
et séduisant André de Preigne. C'était un mauvais rêve qu'elle avait fait, grâce au ciel, et elle allait se se retrouver honnête, respectée, dans sa maison, près de son mari. L'impression qu'elle ressentit fut si forte qu'elle se dressa en poussant un cri.
Mais, devant elle, maigri par le chagrin, les tempes blanchies par la souffrance, grave et réfléchi, elle vit Trélaurier, et son illusion heureuse se dissipa. Elle se laissa retomber en arrière, accablée par la réalité : elle était bien la femme qui avait fui son mari, et que son amant avait abandonnée, celle qui, l'instant d'avant, demandait comme une grâce qu'on lui facilitât de mourir, et qui maintenant, sans défense, avait à subir ce dernier supplice d'être exposée aux regards de l'homme qu'elle avait si cruellement offensé, et d'avoir à écouter ses plaintes qui l'accablaient de honte. Ce supplice lui parut trop cruel. Elle avait tant souffert sans pouvoir se dérober à la souffrance, qu'elle se révolta contre cette épreuve nouvelle à laquelle il lui faudrait volontairement se soumettre. Elle eut un retour violent sur elle-même. L'atrocité de sa situation lui parut dépasser ce qu'elle devait équitablement endurer, et se levant brusquement, elle cria, affolée :
— Venez-vous ici pour me torturera votre tour? Que voulez-vous de moi? L'aveu de ma démence? Soyez satisfait! Oui, j'ai été folle ! Oui, j'ai commis un crime contre vous, et contre moi-même ! Oui, j'en suis punie avec la dernière rigueur, puisque, en plus de mes chagrins, j'ai le spectacledes vôtres. Quepuis-
je pour VOUS contenter? Je ne saurais être plus malheureuse que je ne suis! Vous êtes bien vengé. Vous aviez tout prévu, excepté cependant que j'aurais le dégoût de mon infamie. Ne comptez pas m'imposer le supplice de survivre à l'écroulement de tous mes espoirs. La fin de mon coupable bonheur doit marquer la fin de ma vie. Je demande à disparaître. Pourquoi élevez-vous la voix pour me le défendre?
Elle se dressait devant lui, presque menaçante, splendide d'énergie, radieuse de fureur. Il la regarda avec fermeté, et d'une voix qui ne tremblait plus :
— Vous me demandez pourquoi je vous interdis de mourir? C'est parce que je neveux pas avoir, pendant une année, enduré les chagrins qui ont fait de moi le malheureux que vous avez sous les yeux, sans que vous en ayez le bénéfice. Connaissez-moi mieux, Annine. J'ai enduré la vie à cause de vous, pour ne pas ajouter à votre faute la responsabilité écrasante de ma mort. J'ai pleuré à l'écart pour qu'on n'eût pas à me reprocher mes larmes. Si durement traité par vous, je n'ai-pourtant pensé qu'à vous protéger et à vous défendre. Chacune de vos souffrances me déchirait le cœur, et j'aurais tout fait — oh! égoïstement,sivous voulez — pour vous les épargner. Je n'ai jamais pu me détacher de vous. Les sentiments que je vous exprime là ne sont pas très naturels. Ce qui est naturel, c'est la rancune et la haine. Mais je ne puis faire qu'ils soient autres. Je n'aurais sans doute pas dû continuer, après les torts que vous avez eus envers moi, à m'occuperde vous. Mais cela m'eùtété impos-
sible. Le seul intérêtque j'avais conservé dans l'existence, c'était vous. Sans doute vous allez me juger bien lâche. Cela m'est égal. Je ne tiens pas à votre estime, je ne cherche pas votre reconnaissance. 11 me suffltde vous être utile : j'y trouve une âpre joie. C'est la seule qui me reste etje n'y veuxpas renoncer. Le front bas, comme si elle avait peine à poser cet l e question, Annine demanda :
— Vous espérez cependant être payé de vos efforts? Tant de générosité ne serapas désintéressée toujours? Que comptez- vous obtenir de moi?
— Rien.
— Et si je consens à vivre et que, dans huit jours, reprise par le charme pernicieux qui s'est déjà exercé sur moi, je parte de nouveau...
— Je vous ai dit que vous étiez libre...
— Mais, malheureux, ne comprenez-vous pas que la faiblesse que vous avez pour moi, je l'ai, moi, pour l'autre! La rage de sacrifice qui vous a entraîné, je l'ai éprouvée, et je l'éprouve encore I Que le misérable qui m'a perdue paraisse, et, comme vous tremblez en ce moment devant moi, je frémirai à sa vue, au son de sa voix, et s'il me fait un signe, je le suivrai. C'est parce que je suis possédée, sans force, sans volonté, que je veux mettre entre l'infamie, la dégradation qu'il m'imposerait sûrement, et mes derniers scrupules d'honnêteté, une barrière insurmontable, qui est la mort ! Rien ne pourra m'arracher à lui, entendez-vous, je le sens bien! J'en ai l'épouvante et i'horreur ! Mais, malgré tout, je ne lui échapperai pas.
Laissez-moi donc sans plus d'effort et de résistance. Retournez à Paris, écartez-vous à jamais de moi. Vous êtes l'homme le plus noble et le plus généreux à qui une femme ait jamais pu rêver d'appartenir. Si j'avais eu la clairvoyance de vous comprendre et de vous apprécier quand il en était temps encore, j'aurais connu le bonheur que je regrette amèrement, mais dont, sans doute, je n'étais pas digne, puisque je l'ai méconnu. Adieu! abandonnez-moi! N'ajoutez pas à mes souffrances le poids des vôtres. Nos deux existences sont à jamais séparées. Elles ne se renoueront plus!
Trélaurier hocha la tête et dit :
— Ne comptez pas que je céderai aux premières objections que vous m'opposez. J'ai pensé bien souvent à ce que je vous dirais et à ce que vous pourriez me répondre,le jour oii j'entamerais la lutte décisive qui ne pouvait manquer de s'engager entre nous . Vous n'êtes pas si bien préparée que moi à la résistance, parce que votre malheur est trop récent et que vous n'avez pas eu le temps de le raisonner. Vous ne souffrez que depuis deux jours ; moi, je souffre depuis un an. Il vous reste à analyser votre situation. Voulez-vous que nous le fassions ensemble? Cela n'engagera à rien. Mais il est bon, dans les questions de sentiments, comme dans les questions d'affaires, de savoir où l'on va. Vous me parlez de la domination que vous subissez. Soit. Mais êtes-vous bien sûre que vous aurez à la subir ?
Annine, à ces paroles inattendues et dont elle ne
pénétrait pas complètement le sens, fit un geste dimpatience. Il la calma d'un regard et reprit :
— Êtes-vous bien sûre que celui à qui vous vous apprêtez à faire les derniers sacrifices est en humeur de les exiger?
Elle eut une horrible palpitation, et ses yeux vacillèrent comme si elle allait s'évanouir. Pas une parole, pas un souffle sur ses lèvres décolorées. Dans le silence vibra le bruit aigu d'une chaise traînée sur le parquet par Trélaurier et sur laquelle il fit asseoir Annine. Ce fut tout. Ils étaient en face l'un de l'autre, presque effrayés de l'horrible débat qu'ils entamaient. Cependant Trélaurier passa outre :
— Il faut donc en venir à ce qui me répugne par dessus tout : à parler de ce misérable. Annine, rendez-moi cette justice que je ne le fais qu'à la dernière extrémité, contraint et forcé. Mais il n'y a plus à hésiter. Il faut qu'il vous guérisse lui-même de votre mal. Si abominable que vous le connaissiez, vous ne le connaissez pas encore complètement. Vous ne savez pas à quel degré d'infamie il peut atteindre. Cet homme ne s'est pas attaché à vous que pour votre beauté, il a aussi pensé à votre fortune. Quand je vous l'ai dit, il y a un an, vous avez bondi, vous vous êtes révoltée, vous m'avez traité de calomniateur. Mais j'étais sûr de ce que j'avançais. Ce jeune homme, qui spécule atrocement sur les dons heureux qui lui ont été départis, est le type formidable de l'arriviste sans scrupules. Tout lui semble précieux qui lui sert. Rien ne lui paraît respectable qui
ne lui sert plus. Voilà sa théorie. Vous apprendrez comment il l'applique. Il est captivant, insinuant, charmant, je le sais; il m'en a coûté pour le savoir. On ne lui résiste pas facilement, c'est votre excuse. Il a fait de nombreuses victimes. Si jeune, il laisse derrière lui, sur son passage, une traînée de sang parmi bien des ruines. Mais le mal qu'il fait le laisse indifférent; il ne porte pas le deuil de ses victimes. 11 est sourd aux plaintes et aux larmes. En ce moment, soyez sûre qu'il calcule comment il va pouvoir arriver à vous ressaisir, et, en même temps, il rêve aux moyens qu'il emploiera pour se vengerde votre abandon.Voulez-vousle voir, avec un cynisme féroce, vous rejetant, vous qui l'aimez et qui lui avez fait dé si grands sacrifices, comme un serviteur qui a cessé de satisfaire? Laissez-lui comprendre que vous êtes sans ressources et n'avez plus désormais à compter que sur lui... Ah ! vous frémissez. Vous avez déjà, sans préméditation, tenté l'épreuve, et vous savez ce qu'il en est résulté. Vous avez résolu un jour de ne plus fournir de subvention à ses vices. Vous avez déclaré qu'il fallait se restreindre. C'est le lendemain de la visite de Vernaut que cela est arrivé... Alors qu'a-t-il fait, ce joueur talonné par la rage de tenter la fortune?.. A quels expédients a-t-il eu recours?.. Regardez-moi, Annine, vous me devez cette satisfaction de m'avouer son crime... Ah 1 pauvre enfant, vous en rougissez pour lui-même : oui ! il vous a volée ! Il a fait des faux ! Et ces faux, je les ai là, sur moi, dans ma poche... Tenez, voulez- vous voir votre signature
.'çWt'rT^^'îw t. "'■■'■ : •■ ' ' LA MARCHE A L'AMOUU. 325
tracée par lui, sur les chèques? Regardez, les voilà ! 11 mit les papiers sous les yeux d'Annine frissonnante de douleur. Elle les écarta d'une main tremblante. Ses beaux yeux se mouraient dans son visage décomposé par l'angoisse. Trélaurier, toujours très maître de lui, poursuivit :
— Voilàl'homme, Annine. C'est ce bandit que vous voulez fuir dans la mort ? Y avez-vous pensé vraiment? Ah ! comment me jugiez-vous, si vous avez cru que je vous laisserais faire? Non! j'étais bien résolu à vous arracher à lui. Depuis le lendemain de votre départ, j'y songe. Seulement, je voulais attendre l'heure propice. Il fallait, hélas ! que vous eussiez souffert, que vous fussiez saturée de dégoût et prête à la révolte. Ce moment est venu, puisque vous déclarez que yous êtes prête à tout, môme au suicide, pour ne pas retomber dans les mains de votre bourreau. Mais, pas d'équivoque, Annine, Comprenez-moi bien. Je ne travaille pas égoïstement, dans l'intention assez basse de m'imposer à vous, à la faveur du service rendu. Non pas ! Je vous répète encore, et très fermement, que vous êtes libre, et que vous le serez toujours. Je ne veux que vous rendre à vous-même. Une fois reconquise sur le malheur, je vous laisserai maîtresse de votre destinée.
Annine passa sur son front humide de sueur ses doigts blancs et légers. Elle dit avec un air d'égarement :
— Mais, si vous vous trompiez, s'il était sincère,
et revenait à moi parce qu'il m'aime. Malgré ses fautes, il peut m'aimer?
— Ahl comme l'espoir est tenace dans le cœur. Vous savez pourtant bien que c'est un être infâme. Et vous comptez encore sur on lisait quel miracle qui ferait que, dans cette âme de boue, il existerait'un petit coin pur où un sentiment tendre aurait pu fleurir? Annine, faut-il que je vous arrache vos dernières illusions, quitte à vous arracher en même temps cette vie que je voudrais sauver au prix de^la mienne ?
Elle joignit les mains :
— Ah ! ne me torturez pas. Ayez pitié de moi.
— Je ne le puis, Annine, s'il faut, pour avoir pitié de vous, épargner ce scélérat.
— Mais, pour me convaincre, quelle épreuve voulez-vous donc lui faire subir?
Il la regarda avec une résolution terrible.
— Aurez-vous le courage de la subir en même temps que lui?
— Vous m'épouvantez!..
Il la saisit par le bras et la força à le regarder :
— Allons, Annine, tin peu de fermeté... La blessure est ouverte, il faut la cautériser, pour qu'elle ne s'envenime pas... M. de Preigne doit venir ici, à une heure. Valançon m'en a prévenu... Il n'est pas homme à reculer. Il se présentera donc...
Au même moment, la petite porte de la grille tinta. D'un mouvement instinctif, Annine s'avança vers la fenêtre, et avec un serrement de cœur horrible, elle
vit André qui, d'un pas tranquille, traversait le jardin.
— Le voilai fît Trélaurier avec un rire amer. Eh bien! tout va se décider en un instant. Vous voyez bien ce jeune homme-là! Si je le veux, il va vous vendre à moi! J'ai donné mes instructions à Vernaut... C'est lui qui va le recevoir. Ecoutez-les... De la galerie de l'atelier, vous pourrez, sans être vue., fort bien entendre... Suivez-moi...
Sans qu'elle eût la force de lui résister, il la prit par la main et la guida hors de la chambre. Un petit escalier conduisait à une loggia éclairée par des vitraux de couleur, drapée d'étoffes, et qui dominait l'atelier. Sur des coussins, dans l'ombre, Annine se laissa glisser à demi pâmée. Trélaurier, debout près d'elle, attendait.
Le bel André, après une nuit fort calme, car la fermeté de ses nerfs le mettait à l'abri de toutes les agitations, s'était levé à son heure habituelle, comme l'avait raconté Zoé, et marchait sur la terrasse, en attendant des nouvelles. Remis du trouble dans lequel la scène si pénible du Cercle l'avait jeté pour un très court instant, il examinait sa situation avec un sang-froid extraordinaire. Laportée morale des actes commis le laissait indifférent. Il ne se préoccupait que de leurs conséquences matérielles. Décidé à marcher sur l'humanité comme sur un tapis, sans tenir le moindre compte des désastres qu'il sèmerait sur ses pq,s, il ne considérait point les résultats de sa conduite au point de vue du mal qu'en souffriraient les autres, mais seulement au point de vue du dommage qu'il lui faudrait supporter. L'affaire du jeu ne l'inquiétait que médiocrement. Il connaissait trop bien la lâcheté humaine pour douter une seule
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minute de la déférence et de la politesse que lui témoigneraient tous ses collègues quand il reparaîtrait dans les salons du cercle. Et il était bien décidé à s'y rendre le jour même. Jamais il n'avait vu refuser un salut ou la main à un homme qui mettait douze balles de suite, au commandement, dans une silhouette de tir. L'indulgence bien connue des joueurs entre eux ferait le reste. Kt il ne donnait pas quinze jours à tous ceux qui avaient été mêlés â l'incident pour dire : « Ce pauvre vicomte n'était pour rien dans les manœuvres du faux Hongrois. Il avait perdu auparavant autant que nous tous, et il a reperdu après comme tous les camarades. Il n'y a aucune incorrection à lui reprocher. Et si on était responsable de ce qui peut se passer à une table de jeu, mieux vaudrait renoncer tout de suite à s'engager dans une partie. » Quant au procès-verbal signé à huis clos par le président, Valançon, le petit Linguet et l'agent de la brigade des jeux, il lui suffirait d'apporter la somme destinée à dédommager les joueurs maltraités- pour que de ce papier il ne fût plus question. La révolte d'Annine et sa fuite le tourmentaient bien davantage. D'abord que savait, au juste, la jeune femme? L'avait-elle purement et simplement surpris en flagrant délit de trahison, après Tavoir averti des risques qu'il courrait à être infidèle? Avait-il le droit de jurer que le téte-à tête avec la Cortazzi n'avait été précédé d'aucune rencontre, et que c'était une passade dont il devait se repentir aussitôt après s'y être laissé entraîner? La présence de M""* de Préjean et de Saint- Yrieix,
M""^ Valançon entrevue dans le couloir du restaurant, donnaient à cet esclandre une apparence de machination qui l'inquiétait beaucoup. Il ne pouvait se dissimuler que les Valançon et M""® de Préjean n'avaient jamais cessé de lui être hostiles et se rangeaient du côté de Trélaurier avec toute l'énergie dont ils étaient capables. N'avaient-ih pas tous, y compris son ami Saint- Yrieix, contribué à préparer le piège dans lequel il s'était fait si maladroitement prendre? Mais s'ils avaient si habilement procédé en ce qui touchait au souper avec la Cortazzi, n'étaientils pas capables d'avoir trempé dans l'affaire du cercle? Alors n'était-il pas logique de penser qu'Annine avait été mise par eux au courant de toutes les irrégularités qui pouvaient lui être reprochées, afin d'inquiéter la conscience de la jeune femme, d'exciter sescrainteset del'arracher enfin à sa possession?
S'il en était ainsi, aurait-il assez dïnfluence sur elle pour la convaincre et la ramener? Et s'il n'y réussissait pas, quel échec pour lui ! Il eut un transport de fureur à la pensée qu'Annine lui échapperait et retournerait peut-être à Trélaurier. Il eut, dans un rapide serrement de cœur, le souvenir de la beauté, de la jeunesse, de la passion d'Annine. Il la revit souriante, radieuse, exq^iise. Son dévouement, qu'il n'avait pu lasser, sa générosité, qui demeurait inépuisable, toutes les qualités qui la faisaient unique, lui revinrent à l'esprit, non pas pour l'accabler de remords, mais pour le pousser à la haine. Il eut l'affreuse pensée qu'il vaudrait mieux qu'Annine dispa-
rût plutôt que d'être à un autre.Lc monstre, qui avait si froidement spéculé sur l'amour des femmes, et qui'les avait vues, implacable, préférer même la mort à[son abandon, se réveilla en lui. Il eut un rire atroce dans la solitude du jardin. Il ne songea qu'cà aggraver les maux dont souffrait déjà par lui cette créature si bonne ; il acquiesça aux pires tortures pour elle, du moment qu'elle pouvait cesser d'être à lui. Le problème se posa donc dans ces conditions précises : «Annine, qu'elle sache ou non ce que j'ai fait, qu'elle me juge bien ou mal, par la toute-puissance de mon ascendant sur elle, reviendra à moi, ou alors je la traiterai en ennemie : car mon intérêt et mon agrément exigent que je ne sois pas sa dupe. » Il appelait être la dupe d'Annine, ne pas réussir à l'entraîner plus avant dans les chemins fangeux où il l'avait conduite. Et par une perversion très remarquable du sens moral, il en arrivait à faire des griefs contre la pauvre femme de tous les efforts qu'il sentait bien qu'on tentait pour l'arracher à lui.
Quand la femme de chambre revint, vers onze heures, de sa visite à Çarabacel, il l'emmena dans le petit salon d'Annine et l'interrogea minutieusement. Il acquit ainsi la certitude que, coalisés contre lui', les Valançon, M"" de Préjean et Saint- Yrieix prenaient toutes leurs précautions pour l'empêcher de voir M"® Trélaurier. Il en* conclut qu'ils ne la croyaient pas si fermement décidée à la rupture et il en conçut de grandes espérances.
Mais avant tout il fallait se procurer les fonds né-
r,n2 LES BATAILLES DE LA VIE.
cessairos pour effectuer le paiement exigé par le petit Ling'uet. André n'hésita pas à recourir encore une fois au carnet de chèques d'Annine. Il ignorait que la jeune femme était déjà informée de l'abus qu'il avait fait, àdifîérentes reprises, de sa signature. Quelques mots à tracer sur une feuille de papier, c'était rapide et facile. En un instant il avait de quoi affirmer son honnêteté et écarter tout danger. Il déjeuna tranquillement, pendant que, à la villa de Carabacel, tout le monde était dans l'angoisse. Et comme une heure venait de sonner, André, dans son élégant costume gris, la cigarette aux lèvres, monta en voiture et se fit conduire à la Banque Seyton. Là, il eut une première surprise très désagréable. L'employé, après avoir, derrière son guichet, examiné, avec une minutie inusitée, le chèque présenté, déclara qu'il ne pouvait payer sans en référer à son chef, et pria le vicomte de le suivre dans les bureaux. Une légère sueur mouilla le dos d'André. Quelle que fût sa hardiesse, en se voyant l'objet de tant de précautions, une vision soudaine lui montra, au lieu du couloir de la banque dans lequel passaient les employés ou les garçons de recette, un corridor du palais de justice avec des gardes assis sur les banquettes de bois, attendant le moment de faire entrer les prévenus chez le juge d'instruction. Il était un peu pâle quand il pénétra dans le cabinet de sir Seyton. Celui-ci avec une courtoisie froide lui montra un siège, et tenant à la main le chèque en litige, il dit:
— Je suis fâché de ne pas répondre immédiate-
^.- .HA^iiJiM
LA MAKtillri A LiAMUUK.
ment au désir de M""^ Trélaurier, et de faire déranger inutilement son mandataire, mais je n'ai plus de fonds à son crédit et je n'ai pas d'ordres de la maison Barante...
— Ne pouvez-vous télégraphier? La nécessité d'avoir cet argent est urgente...
Le banquier répondit avec bonne grâce :
— Je vais le faire à l'instant. Mais ce sera pour ne pas opposer un refus à votre insistance. Je dois vous le dire, cependant, dès à présent, je doute que la demande soit accueillie. Une communication récente de nos correspondants de Florence nous engageait à beaucoup de circonspection en ce qui concernait le compte de M"« Trélaurier.
— Et pourquoi, je vous prie ?
— Ah ! dit l'Anglais en riant, il est possible que la maison Trélaurier ait trouvé que M""® Trélaurier allait un peu vite...
Il tendit à André son chèque et ajouta:
— Je regrette de ne pas pouvoir répondre mieux à votre désir, mais dans la banque il n'y a pas. de complaisance, il n'y a que du crédit.
Il reconduisit le vicomte à la porte du cabinet, et le laissa dans le corridor, troublé, la bouche sèche, et les oreilles bourdonnantes, avec la sensation d'être sous le coup d'un désastre. Ce refus de fonds, car il n'y avait pas à s'y, tromper, malgré la politesse de l'accueil, c'était un refus formel, et sur lequel il n'y avait pas de retour à espérer, était la première manifestation d'une hostilité sérieuse. Elle ne pouvait
venir d'Annine. Elle venait donc de Trélaurier. Le mari entrait en ligne et faisait sentir enfin sa puissance. André avait pu le vaincre quand il s'était agi de sentiments. Mais maintenant qu'il s'agissait d'argent, la victoire allait changer de côté, et toutes les représailles étaient à craindre. ,
Il sortit de chez Seytontrès soucieux. Ces cent cinquante mille francs qu'il avait à payer, il savait fort bien qu'il ne se les procurerait pas ailleurs. Annine seule pouvait les lui donner. Mais Annine n'était plus en son pouvoir, son beau gage d'amour lui avait échappé par son imprudence, et il semblait que Trésaurier le sût déjà. La machination dont André se jugeait victime remontait- elle plus loin qu'il ne le croyait? Le mari, avec une patience sournoise, avaitil donc guetté le moment où Annine se détacherait de son amant, pour jeter dans la balance, à cette heure décisive, le poids de son argent? André pensa : « Ceci, je vais le savoir promptement. Il suffit que j'obtienne un entretien d'Annine, pour être fixé sur ce que je puis attendre d'elle. Que je lui parle seulement, même devant témoins, pendant un quart d'heure, et je lui arracherai le secret des manœuvres qui sont commencées. La généreuse et tendre Annine, quelque grief qu'elle ait contre moi, ne restera pas insensible à ma voix. Elle n'a pas cessé de m'aimer en un instant. Et la femme qui m'aurait donné sa vie hier, sans hésiter, ne refusera pas aujourd'hui de m'entendre. »
La voiture, cependant, s'était arrêtée devant la villa
de Valançon. Il descendit d'un mouvement vif. Toute hésitation et toute crainte en ce moment disparurent de son esprit. Il se sentit fort et se jugea sûr de lui. Et d'une main ferme il poussa la porte de la grille. Il suivit une allée de rosiers, dont les fleurs sentaient bon. Son regard, levé rapidement, parcourut la façade de la maison. Une ombre rapide s'effaça à une fenêtre du premier étage, il eut un sourire. C'était sans doute Annine qui guettait sa venue. N'était-elle donc que la prisonnière de ses ennemis et non pas leur alliée? Dans un instant il allait le savoir. Comme il arrivait devantle perron, un domestique vint à sa rencontre. Trop correct pour demander à voir M™^ Trélaurier, le vicomte donna sa carte. Le valet de chambre l'introduisit dans un petit salon où il le laissa seul en disant :
— Je vais prévenir monsieur.
Un très court instant se passa, puis la porte se rouvrit, et Valançon parut. Le vicomte s'inclina, mais ne tendit pas la main au peintre. Celui-ci, très courtois, mais avec une nuance de froideur, lui rendit son salut et parut attendre l'explication de la visite qui lui était faite. Sans hésiter, André la lui donna :
— J'ai appris que M"^ Trélaurier était chez vous depuis hier soir, mon cher Valançon. Je viens d'abord m'inforraer de sa santé, et ensuite, si ce n'est point abuser, demander à être reçu par elle.
— M'^'® Trélaurier se porte aussi bien que les émotions qu'elle a subies le lui permettent, dit Valançon.
Quanta l'entrevue que vous sollicitez, je doute qu'elle vous soit accordée...
— Parce que?... demanda le vicomte d'un air hautain, en élevant la voix.
Valançon l'arrêta d'un geste conciliant :
— Ce n'est pas à moi de vous donner les explications que vous réclamez... Venez doncpar ici... Vous trouverez à qui vous adresser...
11 fit passer devant lui le vicomte, avec une politesse cérémonieuse, et l'introduisit dans son atelier. Debout près de la haute cheminée, dans laquelle brûlait, malgré la saison avancée, un feu de bois, du premier coup d'oeil le vicomte aperçut Vernaut.
— Oh! oh! fit-il d'un ton sarcastique, je commence à comprendre les difficultés que je rencontre...
Vernaut ne bougea pas de sa place. Il hocha la tête d'un air approbateur.
— Monsieur le vicomte, dit-il, votre perspicacité ne m'étonne pas. Je sais depuis longtemps que vous êtes très Intelligent. J'ajoute que j'espère en recevoir de vous, tout à l'heure, une preuve nouvelle...
— Je suis ravi, monsieur, de voir que vous me jugez si favorablement, répliqua le vicomte avec beaucoup d'aisance, mais, avant tout, je dois vous renouveler, puisque c'est vous, à ce que je vois, qui commandez ici, la demande que j'avais faite à M. Valançon. Me sera-t-il permis de voir M"'® Trélaurier?
Vernaut, sans un geste, sans un éclat de voix, répondit :
— Non, monsieur, il ne vous le sera pas permis.
— M"" Trélaurier est-elle séquestrée ? dit André insolemment.
— M™® Trélaurier est libre de ses actions et ne veut pas vous voir. Laissez-moi ajouter que je m'étonne, après ee qui s'est passé cette nuit, que vous songiez à lui imposer votre présence.
— Il m'a paru indii^pensable de m'expliquer avec elle.
— Elle trouve cette explication inutile.
— Si j'ai comm is une faute, déclara le jeune homme avec effort, je puis la regretter et vouloir qu'elle le sache.
— La faute à laquelle vous faites allusion n'estpas la plus grave qu'elle ait à vous reprocher. Elle eût pu excuser une infidélité de l'amant ; elle ne passera pas sur le déshonneur de l'homme.
Aces graves paroles, prononcées avec une tranquillité qui leur donnait une force écrasante, le vicomte de Preigne devint livide.
— Valançon, bégaya-t-il, tremblant de fureur, vous avez parlé! Vous m'en répondrez sur votre vie 1
Il marchait sur Valançon, mais Vernaut s'interposa :
— Doucement, monsieur, je vous prie. N'accusez^ pas M. Valançon, car il n'est pour rien dans la déclaration que je viens de vous faire. J'ai le choix, je le sais, entre les accusations que l'on peut porter contre vous. Mais il ne s'agit, pour le moment, que d'un fait précis. Nous nous occuperons des autres, s'il y a lieu, en leur temps. Vous avez, monsieur, apposé sur divers chèques, acquittés par notre maison et qui
sont dans nos mains, une signature qui n'était pas la vôtre. Dans toutes les langues de l'univers, cela s'appelle être un faussaire!
André bondit sur l'outrage.
— Ah ! vous vous vengez ! Oui, vous procurez, lâchement et sans risques, une revanche à votre ami!
Vernaut arrêta le vicomte d'un geste.
— Je vous prie, monsieur le vicomte, de ne pas vous emporter en paroles inutiles. Vous savez fort bien que M. Trélaurier ne cherche aucune revanche, et qu'il n'a dépendu que de vous qu'il obtînt satisfaction pour son Jionneur. Je suis fâché d'être obligé de vous rappeler que le jour où M. Valançon et moi nous sommes allés vous demander raison de la part de M. Trélaurier, vous nous avez donné, nous mystifiant d'une façon charmante, les assurances les plus conciliantes de votre bon vouloir. Le soir même, vous preniez le rapide, et c'est aujourd'hui, au bout d'un an, que j'ai pour la première fois le plaisir de vous revoir. Si votre départ précipité ne fut pas une fuite, je vous serai obligé de m'expliquer ce que ce fut. Vos récriminations, pas plus que vos bravades, ne sont donc de nature à m'émouvoir. Maintenant, si vous n'êtes pas suffisamment édifié, j'ajouterai ceci, c'est qu'entre un homme d'honneur comme M. Trélaurier, et un homme [aussi taré que vous l'êtes, il n'y a plus de rencontre possible!
— Ah ! je vous ferai payer cher ces outrages! cria André frémissant de rage sous le regard méprisant de Vernaut.
L'ami de Trélaurier demeura impassible : — Si l'on, vous paie, monsieur, dit-il, cela ne changera pas vos habitudes. Car c'est généralement ainsi que cela finit avec vous. M"® de Courgiron et la pauvre petite Vernier ont su ce qu'il en coûtede vous aimer. L'une s'est ruinée, l'autre est morte. Il n'était pas dans vos moyens de ruinerM"^ Trélaurier, mais vous ne verriez peut-être pas sans agrément qu'elle mourût pour vos beaux yeux? A cela, monsieur, nous avons résolu de mettre bon ordre. Quand je dis nous, c'est par habitude. Quand il s'agit de la maison Trélaurier, je me solidarise volontiers avec elle. Tant qu'il ne s'est agi quedepassion, nous avons eu le dessous. Hélas ! nous ne sommes que des bourgeois, et nous n'avons pas les séductions habituelles aux galants qui sont des professionnels de l'amour. Mais dès qu'il s'agit de finance , nous retrouvons nos avantages. Et il me semble, ne vous déplaise, que c'est bien le cas en ce moment. Il résulte de nos informations que vous devez payer, avant ce soir, une somme importante, sous peine d'être disqualifié. Cette somme , il est probable que vous avez essayé de vous la procurer par vos moyens habituels. Mais nous avions pris nos précautions d'avance, en vous coupant tout net les vivres. Comprenez-vous? Je vous ai dit, au début de cet entretien, que je comptais bien que vous me donneriez dans un instant une preuve de votre intelligence. Cet instant est venu. Vous avez besoin de cent cinquante mille francs pour sauver la façade de votre honneur. Vous ne
trouverez cet argent-là nulle part. Je vous l'offre. Ces paroles tombèrent dans un silence de mort. M. de Preigne, le front mouillé de sueur, demeurait immobile, les yeux fixés vers la terre, comme foudroyé. Pourtant, il reprit possession de lui-même. Et levant sur Vernaut un regard farouche, il dit avec rudesse :
— Vous voulez m'acheter la liberté de M*"^ Trélaurier!...
— Détrompez-vous, monsieur, répliqua Vernaut avec force. M""" Trélaurier ne dépend plus que d'ellemême. Mais elle n'a pas voulu, si indigne qu'ait été votre conduite envers elle, que vous eussiez à souffrir de son abandon. C'est une âme généreuse et fière qui rend le bien pour le mal. Elle sait maintenant ce que valent les promesses que vous lui aviez faites. Elle a pu, grâce à vous, comparer l'amour frelaté et malsain que vous lui off'riez et l'affection profonde et inaltérable qu'elle a méconnue. Mais avant de se séparer de vous pour toujours, elle veut vous rendre un dernier service. C'est sa manière à elle de se venger.
Comme un écho à ces paroles, une plainte s'éleva dans le silence de la vaste pièce. André frémit, il devina Ânnine. Par une supercherie qu'il n'avait pas prévue, Trélaurier l'avait sans doute cachée là, pour qu'elle assistât à ce suprême entretien et constatât son irf-éparable déchéance. Une rage folle s'empara d'André. 11 chercha des yeux une arme pour frapper. Un voile de sang passa devant ses yeux. Il souhaita la mort pour lui à la condition de pouvoir tuer d'abord
ceux qui venaient de l'humilier si cruellement. Mais il se vit impuissant en face de Vernaut, qui l'écrasait de son insolente libéralité, et de Valançon, qui souriait dédaigneusement dans sa fierté d'artiste. Il ne voulut cependant pas, quoi qu'il pût lui en coûter, s'avouer vaincu. Il redressa la tête, et, d'une voix aigre, qui n'était plus, hélas! celle dont il disait si délicieusement : je t'aime, il s'écria :
— Je ne veux rien do vous! Me croyez-vous si complètement dans vos mains? De l'argent? C'est de l'argent que vous m'offrez! Mais vous êtes fou! Comme si j'en pouvais manquer jamais !
11 se ranima au bruit de ses paroles, la confiance lui revint avec ses affirmations mêmes. Il fit un suprême effort pour sortir fièrement de l'aventure, dût son orgueil amener sa perte.
— Ah! De l'argent, j'en trouverai partoutoùje passerai, autant qu'il m'en faudra, et comme je voudrai. C'est avec de l'argent que vous prétendez m'accabler ? Vous me faites pitié !
Il éclata d'un rire furieux :
— Vous avez, en tout cas, méconnu ma puissance. Je vais vous la prouver. Celle que je suis venu chercher jusqu'ici ne veut pas me voir, prétendez-vous? Dans un instant, s'il me plaît, elle va paraître ! Voulezvous que je l'appelle? Elle m'entend, je le sais. Vous avez tenté une redoutable épreuve. Croyez-vous que j'en sois dupe?
A ses adversaires stupéfaits, il montra du doigt, avec un air de raillerie triomphante, le coin de l'ate-
lier où Annine, bouleversée, subissait son cruel supplice.
Il répéta, en ricanant :
— Voulez-vous que je l'appelle? Ah! vous m'avez bravé. Vous me connaissez cependant. Eh bien! au risque de ce qui en pourra résulter, il faut que l'épreuve soit décisive. Si je dois sortir d'ici sans un mot de pardon et d'espoir, je veux que ce soit celle à qui je venais le demander qui me le refuse.!
Il fit quelques pas et, élevant la voix :
— Annine, on prétend que vous n^avez plus pour moi que des sentiments de mépris et de haine. Si c'est vrai, venez donc vous même me le dire!... Annine!...
A cet appel, un cri étouffé répondit, et, les yeux égarés, les mains étendues,'ainsique dans un rêve, celle, qu'André évoquait parut. Elle descendit l'escalier qui conduisait à l'atelier, d'un pas incertain, comme si elle ne posait pas les pieds sur les marches. Trélaurier, tremblant, la suivait d'un regard épouvanté. Toute droite, pâle, mais résolue, elle se dirigea vers M. de Preigne, et s'arrêta à deux pas de lui. Il l'examinait, anxieux, la lèvre contractée. Elle restait immobile et silencieuse, et lui, si hardi un instant avant, il n'osait plus l'interroger. Alors, levant le bras comme pour demander grâce :
— Vous avez exigé que je vinsse à vous, me voilà. Mais vous m'avez assez torturée. S'il vous reste un sentiment humain dans le cœur, épargnez-moi.
Il répliqua, impitoyable :
— Je sais que vous êtes franche, et que vous ne mentez jamais. Est-ce avec votre assentiment qu'ont été prononcées les paroles que vous écoutiez et que je viens d'entendre?
Elle hésita un instant, et le cœur de Trélaurier s'arrêta de battre, tant son angoisse fut cruelle. Mais elle répondit d'une voix faible :
— Oui. Tout est brisé entre vous et moi. J'avais rêvé l'amour, et je n'ai trouvé que la honte. Je n'en veux plus !
Il s'approcha d'elle, jusqu'à ce que son souffle vînt effleurer le visage d'Annine. Il la vit tressaillir et se crut vainqueur. Mais elle s'écarta de lui, avec un geste de désespoir, et murmura :
— Adieu,
M. de Preigne comprit que c'était fini. Alors, bravant du regard tous ceux qui assistaient à sa défaite suprême, sans se donner la peine de prononcer un mot de plus, insensible et altier, il se dirigea vers la porte de sortie.
Annine écouta le bruit des pas d'André qui se perdait dans l'escalier, elle toucha son front, comme si elle y ressentait une douleur intolérable, et, avec un soupir affreux, elle tomba inanimée dans les bras de Trélaurier.
Annine fut, pendant six semaines, très gravement malade. Elle ne fut sauvée que par le dévouement de ses amis, qui se relayèrent à son chevet, jour et nuit, aidant Trélaurier à la disputer à la mort. Mais
ni4 LES BATAILLES DE LA VIE.
la ténacité indomptable du mari, l'affeclueux zèle de Géraldine et de M""" de Préjean triomphèrent, et un après-midi de mai, par un temps radieux, Annine put descendre dans le jardin. Le petit garçon de Valançon y faisait la chasse aux papillons. Les regards encore indécis de la malade le suivaient affectueusement dans sa course. Géraldine appela son fils et le poussa veré Annine :
— Jean, viens embrasser M"" Trélaurier...
La jeune femme saisit l'enfant à pleins bras, le serra avec effusion, comme si elle exprimait, dans ce mouvement de tendresse, toute la reconnaissance qui emplissait son cœur, et souriant, pour la première fois, à cette innocence et à cette fraîcheur, en même temps elle tendit la main à son mari et fondit en larmes.
Huit jours plus tard, M. et M"^ Trélaurier quittaient Nice et se rendaient au château de La Varenne, pour y passer l'été. L'accord des époux y parut complet. Ils vécurent dans une solitude paisible, troublée seulement par les apparitions de Vernaut et par les visites de la tante de Perceval. A la fin d'octobre, quand ils rentrèrent à Paris, ils reprirent leur train de vie habituel, et l'hôtel de la rue Rembrandt se rouvrit pour des réceptions intimes. Le monde se montra aussi peu hostile au raccommodement qu'il s'était montré peu sévère pour la rupture. Le souvenir des belles fêtes données par Trélaurier plaidait en sa faveur. On ne fait pas grise mine à un maître de maison qui entend largement l'hospitalité.
LA MARCHE A L'AMOUR. r, ,
Et la première fois qu'Annine se montra à l'Opéra, ses visiteurs d'autrefois revinrent empressés dans sa loge, comme s'ils l'avaient vue la veille.
Quant à Trélaurier, il s'était remis au travail avec une activité de jeune homme. Il avait changé beaucoup. Il s'était affiné et aminci. Et quoique ses cheveux fussent presque blancs, il paraissait rajeuni. Le bruit se répandit bientôt que M""® Trélaurier était enceinte.
Un matin que le banquier achevait la signature du courrier dans son cabinet, Vernaut entra d'un air mystérieux, tenant un journal à la main. Il s'adossa au marbre de la cheminée, attendant que l'employé, qui apportait les lettres à Trélaurier, eût terminé sa besogne et fût sorti. Puis il s'approcha du bureau de son patron et, lui mettant sous les yeux un journal dont un paragraphe était encadré de crayon bleu, il dit :
— Lis ceci.
Les regards de Trélaurier se portèrent sur le texte souligné; il lut quelques mots, pâlit et regarda Vernaut.
— Va donc jusqu'au bout, fit celui-ci avec tranquillité.
Trélaurier reprit la feuille et lut : « On nous écrit de Belgrade : un des plus brillants représentants de la jeunesse parisienne, M. le vicomte André de Preigne, qui avait disparu depuis plus d'un an du monde, où il avait obtenu de si grands succès par son élégance, vient de perdre la vie dans une mystérieuse et sai-
sissante aventure. Au cours d'un voyage qu'il faisait dans les provinces danubiennes, il s'était arrêté pendant quelques semaines à Belgrade et y avait été accueilli avec faveur, ainsi que le sont tous les Français, par l'élite de la société serbe. Or, hier, vers deux heures du matin, comme il rentrait à pied du Cercle où il avait passé la soirée, le vicomte de Preigne fut assailli dans la rue par quatre hommes qui, après une lutte terrible, le laissèrent sur le pavé, percé de trois balles et de nombreux coups de kandjar. La police, attirée par le bruit, arriva pour mettre en fuite les assassins, et ne trouva plus auprès de la victime qu'un Français , qui sans doute sortait du Cercle en même temps que M. de Preigne, et se nomme M. Linguet. M. Linguet a pu recueillir le dernier soupir de son compatriote qu'il avait essayé de défendre, mais auquel il n'a pu que fermer les yeux. »
Ayant lu, Trélaurier d'une main tremblante repoussa le journal. Vernaut le prit, le roula en boule et le jeta dans le feu; puis avec une sourde ironie :
— La satisfaction de cette canaille de vicomte a dû être grande de mourir dans les bras du petit M. Linguet. Ah! le bonhomme n'en a pas eu le démenti. Il voulait marcher dans le sang de son ennemi. Il a pu y tremper ses semelles. Il est probable que c'est lui qui l'a fait assassiner. Le plus clair de l'afTaire, c'est que nous voilà délivrés de ce drôle. Le passé est liquidé. Maintenant, occupons-nous de l'avenir.
— L'avenir, dit Trélaurier avec mélancolie, que
sera-t-il? Annine a retrouvé la raison. Retrouverat-elle jamais le bonheur?
— Oui, répondit Vernaut, n'en doute pas !
— Et qui donc le lui rendra?
— Le premier sourire de votre enfant !
Janvier-Mai 1902.
Paris. — Typ. Philippe Renouard, 19, nie des SainU-Pères. -^ 42177.
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