‹ La Maremme toscane; souvenirs de voyageChapitre 11 sur 35 · TOME XXXIX · texte numérisé non relu

TOME XXXIX

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férences dans tous les actes de l'état; »> mais d'importantes. restrictions, indiquées par lord Brougliaiu lui-ménie, réduisent notablement l'influence de la couronne. Cependant, si, telle qu'elle est, cette constitution fonctionne merveilleusement dans les temps ordinaires, ses admirateurs la vantent comme non moins bien appropriée aux circonstances extraordinaires, car elle se prêle aux nécessités des temps, et parfois elle a permis que l'exercice des droits les plus importans ait été partiellement ou totalement suspendu. Ainsi, pendant toute la durée de la guerre qui finit à la paix d'Amiens, on interdit les meetings publics, on les interdit encore pendant quelques mois en 1820. L'opportunité de cette interdiction fut contestée, mais la légalité, le principe, jamais. La môme remarque s'applique à la suspension bien autrement grave de l'acte de Xliabcas corpus. Plusieurs fois, sous le règne de Guillaume III, ainsi que pendant ceux de George I" r et de George III, le gouvernement dut être investi du droit exceptionnel d'arrêter et d'emprisonner sans jugement, sous la garantie toutefois d'un bill d'indemnité, les personnes soupçonnées de projets de sédition ou de trahison. L'ulicn art (loi sur les étrangers et les réfugiés établis en Angleterre) fut aussi suspendu pendant les guerres, et des restrictions furent également apportées plusieurs fois à la liberté de la presse depuis loS3.

Il est sans exemple toutefois qu'aucune entrave ait été jamais imposée aux droits et aux privilèges du parlement. C'est là pour les Anglais le point sacré de la constitution, et à partir de 1088 aucune main n'a osé y porter atteinte.

Du reste, si la constitution anglaise est bonne, elle n'est ni absolument parfaite ni achevée, et l'on y pourrait trouver sans peine quelques contradictions. A côté de chacune de ses meilleures institutions, il y a comme un point faible ou un défaut soit apparent, soit caché. Ainsi le principe de la liberté et de l'indépendance de l'individu repousse la conscription et le service militaire forcé; mais la presse maritime est là dans toute son injustice, et l'on ne sait comment y remédier en temps de guerre. La magistrature est indépendante et éclairée, et la justice égale pour tous; cependant « les regrettables dépenses et les complications qui entravent encore la procédure ne permettent pas aux citoyens pauvres de jouir des bienfaits du système judiciaire, n

Comme cour de justice suprême, « si la totalité du corps des pairs exerçait le pouvoir judiciaire, ainsi qu'il le pourrait faire d'après la lettre de la constitution , de grands abus deviendraient inévitables, et une oppression sans limites en pourrait être la conséquence; mais dans la pratique toutes les affaires juridiques sont abandonnées à cinq ou six pairs, légistes de profession. » Une autre anomalie

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curieuse est la combinaison par laquelle le lord chancelier, pour juger une cause, est assisté de deux pairs non-magistrats qui changent à chaque séance, de sorte qu'au jour où est prononcé le jugement, sur trois lords, il y en a deux qui n'ont rien entendu des débats.

Tous les conflits d'attributions de pouvoir entre les deux chambres ne sont pas encore terminés et résolus par une régie fixe. A côté de la belle application du principe de l'élection des représentans du pays se dresse le vice invétéré de la corruption électorale. Tous les grands intérêts du pays doivent être représentés, et pourtant, comme la propriété foncière donne seule le droit de voter, la plus grande masse de la propriété mobilière, c'est-à-dire les 800 millions sterling des préteurs de la dette publique, ne sont pas représentés (t). Pour être nommé aux chambres, il faut, si l'on n'est pas fils aîné de pair, 15,000 francs de rente en terre pour représenter un comté, 7,500 francs pour représenter un bourg. In Anglais pourrait posséder un million sterling à la banque ou dans le commerce sans avoir le droit de représenter une ville commerciale, s'il ne possédait pas en outre 7,500 francs de rente en terre. Cette loi, il est inutile de le dire, est toujours éludée par des transferts temporaires de propriété.

Une étude approfondie de l'Angleterre ferait découvrir encore sans doute d'autres lacunes et d'autres contradictions, mais on a pu voir déjà comment en Angleterre la raison publique est assez haute pour se résigner à des imperfections et à des contradictions même choquantes, et comment aussi la vitalité de la nation est assez puissante pour la faire prospérer glorieusement malgré des plaies connues ou cachées, qu'on cherche paisiblement à guérir à chaque occasion favorable. Pour nous, en France, si nous ne possédons pas les institutions de l'Angleterre, adoptons au moins ses vertus morales et politiques, ainsi que ses maximes de conduite. î\ous avons largement usé du droit de résistance : n'essaierons-nous pas un jour de l'efficacité de la science des compromis? Si nous savions être bientôt assez tenaces et assez sages, nous saurions bientôt aussi être suffisamment libres avec toutes les combinaisons politiques. La liberté a toujours été pour nous une ivresse suivie d'un prompt assoupissement; saurons-nous au réveil demeurer sobres et travailler avec obstination et sans éclat sur nous-mêmes d'abord, et sur les petites choses à défaut des grandes? La victoire reste toujours aux entêtés plutôt qu'aux téméraires. Apprenons, comme les Anglais, à nous défaire du fâcheux sentiment de l'envie et à être fiers et heu-

(l) Lord Brouglmm, p. 68, 74, trad. 20-22.

reux de voir, parmi nos égauv, la fortune qui prospère et le talent qui réussit; sachons surmonter la contrariété bien naturelle de voir des supériorités fermement établies : c'est un sacrifice à faire, mais qui ne sera peut-être pas sans profit; surtout ne rêvons pas quelque forme subite de gouvernement parfait et sans défaut, qui assure à chacun un bonheur facile et chimérique. Comme disent encore les Anglais, « la vie est une bataille; » sachons y prendre notre rang, et pour tout privilège ne demandons que des armes égales. A-t-on. au reste, le droit de se plaindre de l'omnipotence croissante de l'état, quand, grands et petits, nous tendons tous vers lui des mains suppliantes comme vers une idole dont nous attendons tous les biens et tous les maux? L'état c'est nous, si nous voulons, mais nous tous, et non pas quelques-uns alternativement, ainsi qu'il est arrivé plusieurs fois depuis quatre-vingts ans. L'état, tel que nous l'avons laissé se former, c'est comme la vieille tour féodale des villes du moyen âge, le donjon inexpugnable dont chacun successivement parvient à s'emparer par surprise, et d'où à l'abri des créneaux, des fossés, des contrescarpes et autres circonvallations administratives, on prétend rudement dominer les petits bourgeois et les mail ans qui tremblent à l'entour. Chaque parti proclame que pour être libre il lui faut la clé du donjon; mais quand il est entré par aventure, nous savons comme il ferme la porte derrière lui, et comment il impose la liberté à sa façon. Toutefois il faudrait se garder de jeter la vieille tour par terre ou d'y mettre le feu : de tels essais nous ont déjà porté malheur, et les Anglais s'y sont mieux pris pour arriver au point de liberté politique qu'ils ont atteint aujourd'hui.

L'ouvrage de lord Brougham nous montre comment marche la constitution anglaise; il n'explique pas assez peut-être ni pourquoi elle marche, ni où se trouve cette force vive qui donne l'essor au système entier. Ce livre a été fait p^ur les Anglais, qui tous sans doute savent ou sentent d'où vient la vitalité puissante de leur système politique. Pour nous , il en est autrement : nous avons de nombreux et habiles écrivains qui ont décrit les proportions grandioses et la solidité de l'édifice de la constitution anglaise; mais il en est peu qui aient ouvert une tranchée profonde au pied du monument, pour sonder le terrain et pour voir sur quel sol primitif est posée la première assise qui supporte cette admirable et puissante construction. Il nous manque un livre qui mette en lumière, par des leçons à la portée de tous, les théories comme les applications prati-

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ques de la constitution anglaise. Serait-il trop difficile à faire accepter s'il était vrai et sincère, trop facile à réfuter s'il ne l'était pas, et le parallèle et les conclusions où l'on serait nécessairement amené seraient-ils trop humilians pour notre orgueil national? Quoi qu'il en soit, un plus utile sujet d'étude ne saurait être offert à 1 la génération actuelle, et ce serait lui rendre un signalé service que de résumer les excellons travaux historiques déjà faits, en y ajoutant des notions plus complètes dans la forme lucide et familière qui convient à notre pays. On voudrait croire qu'il se rencontrera un talent élevé et mûri par l'expérience pour nous prémunir contre les erreurs et les illusions du passé , et nous montrer, par l'exemple de l'Angleterre, où manquait la base fixe et solide qui eût dû soutenir et faire réussir nos précédens essais de libre gouvernement. Montesquieu, qui passa deux aimées en Angleterre avant d'écrire son immortel ouvrage de \' Esprit des lois, n'a point laissé sur ce sujet l'un de ces chapitres lumineux et concis par lesquels il sait faire pénétrer une clarté soudaine et si vive dans les ténèbres historiques des constitutions des peuples. Voltaire lui-même, après trois années de séjour en Angleterre, où il étudia la philosophie, la politique et la littérature, ne parait pas non plus avoir pénétré bien avant dans la connaissance des principes fondamentaux des institutions de ce pays, qu'il fit profession d'admirer, témoin ces vers connus de /// Henriade, niais peu exacts dans leur précision exagérée :

Aux murs de Westminster, on voit paraître ensemble Trois pouvoirs étonnas du nœud qui les rassemble , Les députes du peuple et les grands et le roi, •Divisés d'intérêts, réunis par la loi.

Dans les libres institutions dont l'Angleterre de George II lui offrait le spectacle, Voltaire semble n'avoir pas su ou voulu démêler la réalité de l'apparence; car « les députés du peuple » et les « trois pouvoirs étonnés » n'ont jamais eu une égalité de puissance ni des rapports aussi nets qu'il le prétend. En dépit des progrès que les études sur la constitution intérieure des états ont faits chez nous depuis Voltaire, voilà plus d'un siècle bientôt que le fond de notre science politique sur l'Angleterre se résume à peu près dans les vers de lu Hcnrùidc. Il était pourtant facile de découvrir que depuis 1688 surtout aucun pays n'a marché d'un pas plus ferme et plus sùr vers l'unité de gouvernement établie en dehors du peuple et de la royauté. Guillaume III, une fois affermi sur le trône, sentit si bien la vanité de ses efforts pour résister à ce mouvement, qu'il concentra toutes les forces de son pouvoir personnel vers la guerre et les affaires diplomatiques, laissant en grande partie la gestion des affaires inté-

rieures à ceux qui l'avaient appelé au trône, c'est-à-dire à l'aristocratie, qui avait chassé les Stuaris pour diriger à son gré et sans l'intervention du pouvoir royal presque tous les intérêts du pays. Celait au reste la perpétuelle tendance à laquelle avaient voulu imprudemment s'opposer, comme les rois du continent, l'infortuné Charles I er et ses malheureux successeurs, qui rougissaient d'être si fort en retard, en fait d'absolutisme et de centralisation, sur tous les monarques de l'Europe. La royauté nouvelle et la classe prépondérante s'étaient comprises, elles ont continué de se comprendre jusqu'à nos jours, et l'Angleterre a marché et prospéré sous la direction et le pouvoir d une des plus grandes unités de gouvernement qui aient jamais figuré dans l'histoire.

En effet, en prenant toute la hiérarchie des fonctions et des influences politiques ou administratives en Angleterre depuis la base de la société jusqu'au sommet, nous rencontrons toujours à chaque degré la même et unique origine de l'autorité, c'est-à-dire la richesse, représentée d'abord exclusivement par les possessions territoriales, ensuite par la propriété industrielle ou commerciale, qui plus tard fut admise au partage de l' influence. 11 s'éleva parfois des rivalités violentes entre les représentans de ces deux formes de la richesse, mais toujouis la terre et l'argent furent l'origine de la puissance. Ce fait peut facilement se reconnaître dès les débuts de l'établissement des Normands.

Fille directe et légitime de la féodalité, l'Angleterre a su, par je ne sais quelle sagesse ou quelle fortune, sans avoir recours aux traditions du droit romain, sortir sans trouble et sans bruit des embarras du servage, des droits féodaux, des complications des terres nobles et non nobles, de toutes ces diflïcultés inextricables léguées à nos pères par le moyen âge, et pour la solution desquelles la France faillit périr après 89. Pourtant, chez les auteurs les plus connus, on ne saurait où trouver sur cet immense, mais pacifique changement, une étude historique complète. Le servage des vilains, organisé dès la conquête de Guillaume plus strictement peut-être qu'ailleurs, parait avoir duré plus longtemps qu'on ne pense généralement, car lord Brou gh a m raconte qu'à la suite de l'insurrection du peuple conduite par Wat-Tyler, le roi accorda une charte d'émancipation des serfs, et que cette charte fut révoquée bientôt par la noblesse (de 1379 à 138(5). Comment donc s'opéra cette transformation du servage qui existait encore à la lin du xiv c siècle?

A défaut de documens détaillés et certains, ne serait-il pas permis d'aflirmer que la solution anglaise de la plus grande des difficultés du moyen âge fut vraisemblablement celle-ci : les seigneurs et les lords, déjà puissans, prirent en toute propriété, par toute sorte

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de moyens, les terres qui les entouraient, et n'en aliénèrent jamais aucune fraction. Se trouvant alors maîtres absolus du sol, ils changeaient, renvoyaient ou conservaient leurs serfs ou leurs vassaux, devenus de simples locataires. Ces derniers n'avaient plus aucun de ces droits dont jouissaient, moyennant dîme ou rente inaliénable, les paysans et les censitaires de France, c'est-à-dire ceux de cultiver une terre ou d'habiter une maison appartenant au seigneur, mais d'où ils ne pouvaient être renvoyés : sorte de propriété double et partagée, du fonds pour l'un, pour l'autre de la jouissance. Cette organisation était la source de difficultés infinies, et de plus les droits féodaux qui se payaient au seigneur étaient souvent plus vexatoires que lucratifs. Plus chevaleresque assurément que la noblesse anglaise, celle de France aliénait de mille façons ses prés, ses bois, ses moulins, pour aider Charles VII, pour secourir Henri IV ou pour amener une compagnie à Louis XIV vaincu, et mériter ainsi la croix de Saint-Louis. Elle ne se releva jamais de la gène et de la pauvreté où la jeta son dévouement pendant de longues guerres intestines et étrangères; si elle eut la gloire de soutenir et de sauver parfois la monarchie, moins prévoyante que fidèle, dénuée du sens politique profond de nos voisins, elle alla toujours en s' appauvrissant, et ne put ni ne sut se tirer des difficultés matérielles et morales inhérentes aux institutions vieillies du moyen âge en renonçant à mille droits et redevances bizarres, dernières ressources de sa pauvreté, et dont le règlement ou l'abandon n'eût été qu'un jeu pour une aristocratie riche et puissante. Kn Angleterre, les seigneurs ayant tout pris ou racheté, il n'y avait plus aucun droit réciproque entre eux et les paysans, et le problème social du passage de. la propriété féodale à la propriété moderne se trouva peu à peu résolu sans avoir été posé.

Malgré des intervalles de ruine et d'abaissement temporaire, l'aristocratie anglaise ne cessa d'aller toujours en s'enrichissant. D'abord Y enrlosurc-art de Henri III donna les biens communaux à ceux qui les feraient enclore et cultiver, c'est-à-dire aux riches, qui seuls purent faire les frais d'une telle opération; les édits de Henri VII ne les favorisèrent pas moins; puis vint enfin cette immense spoliation des biens de l'église et le partage qui s'en fit entre les grands propriétaires après la réforme commencée sous Henri VIII. Les confiscations qu'amenèrent les guerres civiles de l'Angleterre contribuèrent encore à concentrer la propriété dans les mêmes mains, car, loin de consacrer les propriétés confisquées à récompenser le dévouement de serviteurs pauvres ou d'aventuriers heureux, la royauté ne s'en servait presque toujours que pour acheter l'adhésion de riches seigneurs dont l'influence était à redouter.

Il y aurait d'ailleurs, dans l'histoire de l'aristocratie anglaise, une distinction à faire. Les hauts barons, comparables en quelques pointa à nos grands feudataires, disposèrent plusieurs fois, a la tète de véritables armées, de l'état et de la couronne; mais les rois les anéantirent, et les premiers rangs de la noblesse féodale une fois abattus, ce fut la seconde ligne de l'aristocratie qui recommença la lutte, et qui, après beaucoup de vicissitudes, étant parvenue à la puissance, laissa pour héritiers les grands propriétaires de nos jours. En France, ce fut le roi ou plutôt l'état qui hérita des grands feudataires, aussi bien que du reste de la noblesse féodale, au moyen d'une étroite alliance entre la monarchie et le peuple, tandis que chez nos voisins ce fut l'aristocratie qui s'allia avec le peuple pour dominer la royauté.

Nulle part mieux qu'en Angleterre l'histoire de la propriété ne sert à éclairer l'histoire politique. On y voit, à mesure que la propriété s'y concentre, le pouvoir aussi, par une conséquence naturelle, devenir l'apanage exclusif de ceux qui possèdent le sol et la richesse. Cette agglomération est arrivée aujourd'hui à un tel point qu'une réaction se prépare contre elle, et que, par l'excès même de ses préjugés, la grande propriété doit craindre l'avènement d'un ordre nouveau, dans le cas où les élections descendraient encore d'un ou deux degrés, et permettraient à la protestation des mécontens de se faire jour. Chez nous, les mutations de la propriété ont pris un autre cours, et pour exprimer d'un seul mot la dilférence des deux pays ne pourrait -on pas dire qu'en Angleterre ce sont les riches qui possèdent à peu près la totalité du soi, et qu'en France ce sont les pauvres? Cet état de choses en Angleterre date du jour où, après la conquête de Guillaume, les biens des vaincus furent partagés entre ses compagnons d'armes avec une régularité légale sans exemple dans aucune antre conquête : spoliation consignée dans le Doomsday-booh* qui encore actuellement est le point de départ de presque tous les titres de propriété.

Si la France rurale, partagée aujourd'hui entre cinq ou six millions de propriétaires. souflVe dans quelques provinces d'une excessive division de la. propriété, les grandes possessions territoriales en Angleterre au contraire sont réunies à ce point que le « tiers de la propriété rurale et de son revenu total se trouve concentré dans les mains de deux mille possesseurs (1). » Viennent ensuite les terres moyennes de la gentry \ qui passeraient chez nous pour de la grande propriété, puis enfin quelques rares terrains constituant la petite propriété, et le tout ne représente qu'un ensemble total de

(1) M. Léonce de Lavergiie, Économie rurale de V Angleterre, p. 10V.

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deux cent cinquante mille propriétaires fonciers (1). Le yeommi et le paysan petit propriétaire ont presque absolument disparu. La population des campagnes, dont la plus grande partie a reflué vers les villes manufacturières, ne se compose plus que des ouvriers ruraux à gages, des grands fermiers et des petits tenanciers, lesquels n'ont souvent que des baux annuels. Les uns comme les autres sont à la merci des propriétaires, qui peuvent les changer ou les expulser à leur gré, et l'ont souvent fait, lorsque, par exemple, ils ont voulu convertir en vastes pâturages de maigres terrains mal cultivés, opération souvent pratiquée de nos jours avec une violence qui va parfois jusqu'à mettre le feu aux chaumières des récalcitrans. C'est dans cette propriété territoriale si fortement constituée, où le lord, possédant le sol et les maisons, est par le fait maître absolu de tout ce qui pose le pied sur sa terre, que paraît résider le vrai principe du pouvoir et du gouvernement. Partagée depuis peu, bien qu'inégalement encore, avec le commerce et l'industrie, la prépondérance politique est l'objet d'une sorte de guerre intestine entre la richesse territoriale et la richesse commerciale; mais dès qu'une mesure ou un événement menace de faire sortir le pouvoir de leurs mains, soit au profit des classes non riches, soit au profit de*la centralisation de l'état, on voit se réunir et combattre intimement serrés les deux partis qui semblaient ennemis. La réforme de la loi des céréales a été un épisode éclatant de cette lutte , et moins encore une concession aux classes populaires qu'à l'intérêt commercial et manufacturier. Les concessions et les compromis sont faciles aux partis politiques qui ont au fond les mêmes intérêts.

A tous les échelons du pouvoir, du reste fort simplement constitué, se retrouve la richesse comme point de départ. « Le plus riche propriétaire d'un comté est d'ordinaire lord-lieutenant... Les plus riches après le lord-lieutenant sont juges de paix, c'est-à-dire les premiers et presque les seuls magistrats administratifs et judiciaires, les représentans de l'autorité publique. En France, les fonctionnaires, presque tous étrangers au département qu'ils administrent, ne tiennent par aucun lien aux intérêts locaux. En Angleterre ce sont les propriétaires eux-mêmes qui sont fonctionnaires dans leur pays, et quoique la couronne les nomme en apparence, ils sont fonctionnaires par ce seul fait qu'ils sont propriétaires. Il n'y a peut-être pas d'exemple qu'un commission de juge de paix ait été refusée à un propriétaire riche et considéré (2). » Ces fonctions sont gratuites, de même que celles des shérifs qui ont plusieurs des at-

(1) M. DUraeli, citë par M. Léonce de Lavergnc, Economie rurale, etc., p. 101.— Lord Brougham dit deux cent mille propriétaires, p. 388.

(2) M. Léonce de Uvergne, ibid.

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tributions de nos préfets, et sont nommés annuellement par la couronne.

Tout le monde connaît les procédés électoraux des Anglais et le prix que coûte une élection à la chambre des communes. Si, dans les beaux temps, on en citait dont les frais approchaient de 1 million, aujourd'hui la dépense de 50 ou 100,000 francs suffît à maintenir les nominations des députés dans la classe la plus riche. La chambre des lords est formée, comme chacun sait, des chefs des familles puissantes, et la chambre des communes ne s'est composée, jusqu'en 1832, que de leurs cadets, ou des aînés de familles ou branches secondaires. Les ministres et les chefs d'administration sont nommés par les chambres ou choisis dans leur sein. Tous les grades de l'armée ne se peuvent obtenir qu'à prix d'argent , et coûtent, selon les régimens et les grades, depuis 40,000 fr. jusqu'à 300,000. Toutes les places lucratives en Angleterre ou aux colonies sont exclusivement réservées à l'immense clientèle des ministres ou des membres du parlement. L'administration, comme le gouvernement, est donc tout entière aux mêmes mains (1).

Pour commencer un procès, il faut déposer une somme si considérable, que les riches seuls peuvent en affronter la dépense. La caution judiciaire à prix d'argent est encore un privilège pour la fortune (2). Les grandes charges de l'église et leurs beaux revenus

{1) Qu'on ne croie pas d'ailleurs que l'Angleterre ait moins do fonctionnaires que noua; elle en compte pi-ut-étro davantage et les paie plus richement, mais il» sont en grande partie employés au dehors. Il y a dans les Indes et les colonies anglaises hien de» gouverneurs plus richement rétribués que le gouverneur de l'Algérie, beaucoup d'autre* qui sont sur un pied presque équivalent, et un nombre infini de fonctionnaires; mais cela fait moins de bruit quo chez nous, parce que le gouvernement britannique, pour chacune des fonctions à remplir, n'appelle pas à son de trompe vingt concurrens pour renvoyer dix-neuf mécontens, et que du premier coup il choisit un titulaire. Louis XIV disait qu'à chaque faveur qu'il accordait il faisait un ingrat et dix mécontens; de nos jours le gouvernement français pourrait presque, en dire autant. Les concours et les e»amens sont une belle chose et ont leurs avantages, mais ils ont aussi un grand inconvénient s c'est de former dans la jeunesse une classe nombreuse et assez redoutablo qu'on pourrait appeler la classe des refusés. Certes, parmi les candidats malheureux aux examens, beaucoup savent se créer d'honnêtes moyens d'existence et se rendre utiles nu pays; mais enfin un certain nombre des désappointés de chaquo année devient une proie facile dont s'empare l'esprit de bouleversement. Lorsque vient à souffler le vent périodique de la révolution, les chefs de l'armée du désordre sont tout trouvés, et l'on s'étonne à tort de leur funeste capacité, car entre les hommes qui forment la masse des fonctionnaires désignés par les concours pour administrer et protéger la société et la téte de l'armée de factieux qui la veut désorganiser il n'y a pas une grande différence; ils sortent des mêmes écoles, et la distance des tabns n'est pas grande entre le numéro six investi par un succès d'examen de la mission de défendre la société et le numéro sept refusé qui l'attaque.

(2) Voyez lord Brougham, p. 277.

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sont pris par les fils de l'aristocratie, et dans beaucoup de cas la possession ou l'acquisition d'un domaine donne droit à la nomination d'un ou plusieurs vicaires et curés, et à la distribution de certains bénéfices.

L'alliance intime et absolue du pouvoir et de la richesse, et l'agglomération de cette richesse une fois reconnues, n'en faut-il pas conclure que la plus évidente unité est la base du gouvernement anglais, concentré héréditairement par le droit d'aînesse dans les mains de trente ou quarante mille familles, les plus riches du pays, qui, choisissant les premiers talens parmi elles, ou attirant les hommes nouveaux de grande valeur, leur confient le gouvernement, les soutiennent et les défendent avec une sagacité et une énergie traditionnelles qui s'expliquent facilement, car, pour cette aristocratie, toutes les affaires de l'état, grandes ou petites, sont presque des affaires de famille? C'est ce qui, lui donne cette clairvoyance pratique qui ne se laisse surprendre ni par les entraînemens de la logique, ni par ceux de cet esprit de généralisation, dont l'abus fut parfois si funeste parmi nous. Au reste, une des raisons qui font paraître cette aristocratie si habile, c'est qu'elle est assez solidement constituée pour pouvoir, en cas d'erreur, revenir sur ses pas ou pousser en avant et marcher toujours à la tète de ses propres concessions.

Dans l'histoire de la révolution de 1688 en Angleterre, lord Macaulay, à propos de l'acte de tolérance dont il loue l'habileté, l'opportunité, mais dont il expose les contradictions flagrantes, insiste en des pages remarquables sur le dédain des Anglais pour les idées abstraites et spéculatives en politique, dédain, ajoute-t-il, qui, depuis le roi Jean jusqu'à la reine Victoria, a successivement animé l'esprit de deux cent cinquante parlemens, lesquels se sont guidés par la seule convenance et l'intérêt pressant du moment, sans aucun souci des inconséquences où ils sont tombés plus d'une fois. La force et l'habileté de ce gouvernement, exercé par la famille et par la propriété, n'ont guère laissé de place au développement de l'influence royale. Les rois ont pu avoir, selon leur valeur personnelle, une plus ou moins grande part dans les affaires , mais jamais une véritable prépondérance, et cette chimérique formule de la division égale des pouvoirs, qu'on a crue réalisée en Angleterre sous le manteau du gouvernement parlementaire ou représentatif, n'a jamais réellement existé. On pourrait dire que la chambre des lords, celle des communes, l'armée, l'administration et le clergé sont comme les cinq doigts de la main d'une aristocratie peu nombreuse, qui par la concentration héréditaire de toutes les richesses et de tous les pouvoirs, et par un sens profond de l'art de gouverner, a su, depuis

deux cents ans surtout, maîtriser et dominer à la fois avec une inflexible énergie la royauté au-dessus d'elle et le peuple au-dessous.

Depuis 1831 et 1832, l'influence prépondérante a passé de la chambre des lords à celle des communes, dont la composition a été modifiée par l'entrée d'un grand nombre de représentai de l'intérêt commercial et manufacturier. A cet égard, un nouvel ordre de choses semble se préparer de loin; mais l'ordre ancien n'en subsiste pas moins encore dans tout son ensemble, car parmi les hommes nouveaux qui ont pris place à la tète du pays, il en est bien peu qui ne jouissent pas d'un revenu suflisant pour constituer une complète indépendance de fortune.

La forteresse et la garantie connue de toute cette antique organisation, c'est le droit d'aînesse, sur lequel sont établies l'agglomération et l'assiette de la propriété, et qui a pour effet de ne placer jamais le privilège et l'autorité en dehors de la puissance substantielle que donnent la fortune et la possession du sol. Que l'on condamne ou que l'on défende le droit d'aînesse, parmi ses avantages il en est un dont on ne saurait contester les heureux résultats pour la Grande-Bretagne : c'est l'existence utile de ces innombrables cadets de bonne maison pour qui la noblesse et les titres sont annulés dès la première ou la deuxième génération. Ce sont les cadets de l'Angleterre qui lui ont conquis le monde en le fouillant et le parcourant en tous sens, pour y acquérir la richesse ou l'aisance, et qui ont assuré sa force intérieure en répandant dans la masse de la nation où ils vont se confondre cet esprit de respect et de dévouement pour l'ordre social et politique de leur pays, qui est chez eux si remarquable. Soutiens de cette aristocratie qui n'est point une caste, où l'on entre quand on est puissant ou célèbre, et d'où l'on sort bientôt quand on n'a pas pour soi le hasard de la primogéniture, ou le talent personnel, les cadets sont élevés dans les somptueux manoirs de leurs paï ens absolument avec les mêmes soins que leurs frères aînés, futurs propriétaires de l'héritage paternel, et partagent les sentimens aristocratiques et le sens profond des saines conditions du gouvernement et de l'ordre qui distinguent les classes supérieures de la nation. Ce sont les cadets qui s'en vont remplir toutes les places de l'administration, de l'armée, de la marine, des colonies, de la magistrature, ou parfois aussi du haut commerce, de la banque et des entreprises coloniales, avec les mêmes mœurs, le même esprit, la même distinction de manières ou le même orgueil que les chefs de famille restés à la tête du pays. C'est ce qui explique cette similitude de goûts, d'antipathies, cette unité dans la foi politique et sociale qui du sommet de la société anglaise descend d'échelons en échelons jusqu'aux couches inférieures.

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La famille, fondée sur le droit d'aînesse, est constituée comme la société dont elle est l'abrégé et le modèle. Au môme foyer, on voit s'élever en paix une génération de riches et de pauvres unis et solidaires malgré la différence de leur avenir : grave exemple de l'égalité de la naissance et des droits civiques accompagnée de l'inégalité de fortune; leçon éminemment utile aux peuples, auxquels il est difficile de faire entendre que l'égalité des droits politiques et moraux n'entraîne pas comme conséquence l'égalité des biens et de la richesse. Cette inégale destinée des frères parmi les riches et les puissans entretient la résignation à l'inégalité parmi ceux qui ne possèdent pas, et l'on peut dès lors proclamer sans danger pour la paix publique la juste doctrine de la fraternité dans un pays où les frères eux-mêmes ne sont pas égaux.

On a souvent prétendu que cette puissante organisation anglaise s'ignorait elle-même, et l'un de nos premiers écrivains disait naguère, à propos de combinaisons ministérielles essayées en France par la restauration : « En 1814, l'expérience ne nous avait rien appris encore sur ces graves sujets, et en Angleterre même on agissait bien plus par instinct que par réflexion. Le gouvernement libre (1) était une science dont la pcatique existait en Angleterre et la théorie nulle part (2). » Qu'on nous permette de remarquer qu'il n'est guère probable pourtant qu'un des gouvernemens du monde les plus habiles l'ait été sans le savoir et sans s'être posé des règles traditionnelles fixes et des principes raisonnés, quoique non développés dans une constitution. Sans compter les nombreux écrivains whigs et tories qui ont discuté une à une et par occasion presque toutes les questions politiques et presque tous les faits historiques, selon les besoins de leur cause et de leur parti, la lecture des bons romans anglais du temps présent nous fournirait des notions intéressantes sur la connaissance du gouvernement intérieur, sur l'économie politique et sur la pratique des élections, qui dépasseraient peut-être en enseignemens utiles ce qu'ont pu en répandre chez nous bien des livres plus sérieux. Mais s'il est facile d'exposer la situation de l'Angleterre, il l'est beaucoup moins d'expliquer par quel effort 'de raison une nation si jalouse de ses droits a consenti longtemps à se laisser gouverner par une minorité, qui, tout en faisant si bien ses propres affaires, a su pourtant satisfaire aux intérêts comme aux préjugés du pays; comment enfin cette nation, au

(1) Appliquée à l'Angleterre, cotte locution communément usitée de gouvernement libre est-elle exacte? Serait-ce un vain jeu de mots do dire qu'eu Angleterre il n'y a que le gouvernement qui ne soit pas libre, et qu'en France il n'y a que le gouvernement qui le noir?

I?;. M. Tliiers, Htstotre du Consulat et de I Empire, t. XVIII, p. 117.

prix de l égalité et par amour de ses libres institutions, ne veut confier son gouvernement et la défense de ses droits qu'à ceux (|ui possèdent héréditairement la richesse et le pouvoir, ou à ceux qui savent s'y élever à force de talent, car, bien que la porte soit étroite, l'aristocratie est ouverte à tous, et c'est là son salut.

Cette organisation politique, à peu près unique dans l'histoire, du gouvernement d'un grand peuple par la richesse a porté l'Angleterre à un haut degré de puissance et de prospérité continues, et aujourd'hui encore la population ne cesse de s'accroître dans ce pays malgré l'émigration, pendant que chez nous, où tout parait combine pour le bien-être et le développement des classes démocratiques, la population reste stationnaire ou diminue, quoique l'émigration soit presque nulle. Ne pourrait-on pas dire sans paradoxe qu'en réalité le gouvernement fut mixte en Angleterre tant qu'il y eut combat entre les diverses influences, sources directes du pouvoir, mais qu'il ne l'est plus aujourd'hui que la victoire semble être restée aux mains d'une seule fraction de la nation? Après l'avénement de Guillaume III, les contestations des partis sur la constitution fondamentale cessèrent, et depuis ce temps-là le gouvernement a présenté dans son essence tous les caractères de l'unité, en conservant néanmoins dans sa forme la division extérieure des trois élémens qui ont figuré dans les luttes anciennes.

Il ne s'est plus agi réellement, depuis 1C88 jusqu'en 1832, ni de pondération ni d'équilibre; tous les poids et toutes les forces ont été placés dans un seul des plateaux de la balance, qui, touchant le sol d'un seul côté, donna au gouvernement britannique une fixité qu'empêchaient d'apercevoir clairement les changemens successifs du pouvoir, passant tour à tour aux mains des deux fractions (wighs et tories) du grand parti de la richesse et de la propriété; ce que lord Brougham lui-même ne se refuserait peut-être pas absolument à admettre, lui qui reconnaît qu'avant 1832 « la constitution anglaise avait plutôt les caractères d'une, monarchie aristocratique, que ceux de la triple combinaison dont lui faisaient honneur ses admirateurs. » En effet, une aristocratie riche fut prépondérante en Angleterre jusqu'en 1832, non parce qu'elle était aristocratie, mais parce qu'elle était riche. Dans ce pays, pour gouverner la fortune publique, il faut être actionnaire de cette fortune publi que, et gros actionnaire. Il paraîtrait aussi absurde aux Anglais d'admettre les pauvres au gouvernement de la richesse publique qu'à nous Français de nommer administrateurs d'un chemin de fer les mécaniciens et les cantonniers. La question connue qu'on fait en Angleterre à propos de tout étranger ou de tout homme nouveau : « Combien vaut-il? {how much is he wortli?) » et la réponse inévitable et con-

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cise : « il vaut tant de mille livres de rente, » ou, dans le cas contraire, le terrible nobody, ce n'est a personne, » cette question et cette réponse peignent toute l'Angleterre.

La royauté nomme à tous les emplois, mais d'après l'inévitable et absolue influence du parlement. Le roi déclare la paix ou la guerre, mais ne saurait un seul jour soutenir l'une ou l'autre sans la permission des chambres : il peut dissoudre un parlement, mais pour en faire nommer immédiatement un autre, et c'est toujours aux chambres que dans ce conflit reste la victoire. On a souvent vu imposer un ministère au roi par le parlement, mais jamais au parlement par le roi. La royauté en Angleterre est un énorme et indispensable blanc seing en dehors duquel rien n'a de valeur, mais que se disputent et remplissent à leur gré les habiles parmi les plus riches et les plus puissans du pays.

Quant aux forces vives de l'Angleterre, à cette classe qui remplit toutes les fonctions petites ou grandes dans le gouvernement et les chambres, qui fait et subit tour à tour l'opinion du Times et du reste de la presse, qui fournit ces légions de touristes amateurs et politiques qui vont par le monde critiquant les gouvernemens et méprisant les peuples étrangers, nous en pourrions trouver le dénombrement tout fait dans le passage du livre de lord Brougham (1) où il suppute les forces de résistance que la nation possède pour s'opposer à tous les changemens subversifs. Les deux cent mille propriétaires fonciers, les six cent mille détenteurs de la rente et des elfe ts publics, les grands commerçans et manufacturiers, dont l'auteur ne donne pas le nombre, mais qu'on pourrait peut-être porter à deux cent mille, voilà l'Angleterre ou plutôt la partie de l'Angleterre qui compose le gouvernement ou le soutient. Ajoutez à ce million de citoyens deux ou trois cent mille électeurs, pris dans les villes et les campagnes, et vous aurez complété le nombre d'un million deux cent trente-sept mille électeurs anglais que citait naguère encore M. Baroche (2), et qui gouverne tout le royaumeuni et ses vastes possessions. Le reste de la population est pauvre, sans être pour cela délaissée; son travail et son industrie sont habilement et efficacement protégés par des lois libérales; mais aussi au moindre signe de trouble ou de révolte la ligue de la richesse et de la propriété se trouve inébranlable et décidée à tout. Miséricordieux et bienfaisans pour les classes nécessiteuses, dont les intérêts les préoccupent tant qu'elles sont résignées, tous les riches du pays courraient aux armes, si ces classes faisaient mine de se révolter,

' ,1) Pages 387-388.

"2i Discours au corps législatif on rfpon*; à M. Jules Favre {Moniteur du 15 mars 18<il;.

et l'Angleterre ne reculerait pas devant l'emploi des mesures les plus rigoureuses, si elles étaient nécessaires pour faire rentrer les ouvriers et le peuple dans les voies des réclamations légales et régulières; ces derniers le savent si bien que dans leurs grèves fréquentes, presque jamais ils n'osent se porter au-delà de certaines limites. I ne crainte salutaire et non la seule modération, telle est la cause de leur sagesse comme la sauvegarde de la paix publique.

Le solide édifice de cette société paraît donc divisé en étages réguliers, et Ton pourrait dire que, sur les vingt-trois millions environ d'habitans qui peuplent les trois royaumes, un million d'Anglais est chargé ou se charge de posséder la fortune publique et de gouverner tout l'ensemble de l'empire britannique; les vingtdeux autres millions d'Anglais cherchant à s'enrichir se chargent de manufacturer et de vendre tout ce qui sert à vêtir, à armer, à outiller ou à médicamenter les cent cinquante millions de sujets britanniques de race étrangère répandus sur la surface du globe, qui à leur tour sont chargés, de gré ou de force, d'être les consommateurs des objets manufacturés par la métropole, ou parfois aussi de devenir producteurs de matières premières. C'est là sans doute la pyramide humaine à laquelle fait allusion et qu'admire lord Brougham. Nous admirerons avec lui la grandeur et la majesté de l'édilice, mais nous n'aurons garde de demander de quel poids il pèse sur les assises inférieures de sa large base. Quelles que soient les conséquences qu'on déduise des faits exposés dans le livre de lord Brougham, on ne saurait nier que la nation et le gouvernement anglais vivent et prospèrent, non par la division des pouvoirs, mais au fond par l'unité, premier principe de toute puissance, et par cette unité absolue, la plus matérielle et la plus palpable de toutes, celle de la richesse et de la propriété.

On ne saurait non plus disconvenir que la France est et a toujours été bien éloignée de réunir toutes les conditions du gouvernement anglais. Dès longtemps en Angleterre, chaque particulier a toujours défendu avec acharnement sa propre liberté dans sa personne, dans sa maison, dans ses droits; chacun, sans grandes vues générales et comme d'instinct, a aidé et encouragé son voisin à faire de même, et sans qu'on eût promulgué de « déclaration des droits de l'homme, » la liberté est née, a su ne pas mourir, et a pu servir aux besoins de chaque jour. Chez les Anglais, la liberté était presque devenue pour la nation entière une affaire de ménage, quand elle n'était encore chez nous qu'à l'état de découverte philosophique.

Toutes les conditions que nous avons énumérées ou quelques-unes' seulement sont-elles indispensables à la liberté? Quels sont les élémens à notre portée qui peuvent remplacer les conditions qui nous

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manquent? C'est l'enseignement que nous demandons aux esprits les plus éclairés. L'histoire d'Angleterre n'est certes ni à découvrir, ni à refaire; mais il n'en est pas moins vrai que les notions de détail relatives à un gouvernement qui vit sans préfets et sans gendarmes ne sont point généralement répandues en France. Supposons un instant, par une fiction rétrospective, que, malgré d'essentielles différences géographiques et historiques entre les deux pays, la liberté en France ait pu, comme en Angleterre, recueillir l'héritage de la féodalité et proliter des conséquences naturelles des luttes du moyen âge, voici peut-être, pour n'envisager qu'un des côtés principaux de la société, quelle serait aujourd'hui chez nous l'assiette de la propriété et de l'influence politique.

Vers 1789, il n'y avait en France, d'après Lavoisier, que quatrevingt-trois mille personnes nobles (1), qui ne devaient pas composer plus de quinze mille familles. On comptait soixante-dix mille fiefs et arrière-fiefs (2) très inégalement groupés: les justices seigneuriales étaient au nombre de cinquante mille. Ce dernier chiffre peut servir de base à l'estimation approximative de celui des grandes ou moyennes possessions territoriales, dont la plupart eussent appartenu de nos jours à des familles ne faisant pas partie de l'ancienne noblesse, ce qui du reste existait déjà bien avant la révolution, et occasionnait des plaintes et des difficultés infinies au sujet de droits et d'exemptions de toute sorte, compliqués par la contradiction existante entre l'état des personnes et celui des terres qu'elles possédaient.

Si la propriété, tout en pouvant changer de main, avait conservé sa forme comme en Angleterre, il y aurait probablement en France aujourd'hui environ cinquante mille grandes ou moyennes propriétés rurales, à peu près cinq cents par département. Ces anciens fiefs et terres nobles, actuellement transformés, n'auraient plus d'autres privilèges que de payer la taxe des pauvres et d'entretenir les hospices et les écoles, tandis qu'en môme temps seraient assurées aux aînés des fils des propriétaires les modestes /onctions de maires, de juges de paix ou de conseillers d'arrondissement, et à un petit nombre d'entre eux les honneurs de la représentation nationale à la chambre des députés ou un siège à la chambre des

(1) Les ci-devant nobles formaient « environ lo trois centième do la population, c'està-dir»* hommes, femmes et enfans compris, environ quatre-vingt-trois mille âmes. » — Tableau par aperçu des habitant de la France, avec distinction d\5tal et de professions, page 27, l vol. in-I2, ayant pour titn- : Résultats extraits d'un ouvrage intitulé : De la richesse territoriale du royaume de France, etc. (inachevé), remis en 1791 au comité de l'imposition par M. Lavoisier, député suppliant, etc.

(2) Expilly, Dictionnaire géographique de la France, 1704, au mot France, p. 364.

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