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sistance des historiens grecs à relever avec soia ce détail qui pour nous serait insigniGant et courrait certainement le risque de passer inaperçu. Le repas dans la marine des anciens a une importance stratégique. Les plus grands événements sont, à cette époque, la conséquence d'un marché troublé ou d'un dîner interrompu. Nous l'avons déjà vu en Sicile ; nous ne tarderons pas à en rencontrer un exemple plus frappant encore.
Les Athéniens savent que Lampsaque est au pouvoir de l'ennemi. Qu'importe, si Lysandre ne s'obstine pas à refuser le combat, comme il l'a fait à Ephèse après le grave échec infligé à Antiochus? Les forces sont à peu près égales; le thalassocrate ne se laissera probablement pas longtemps humilier ; la campagne peut être décidée en un jour. Conon porte donc rapidement sa flotte d'Eléonte à Sestps, de Sestos à l'embouchure de PiEgos-Potamos ; le ruisseau qui débouche entre Sestos et la ville actuelle de Gallipoli est à la veille de conquérir un nom dans l'histoire. Les Athéniens ne trouvent pas de marché établi à ce mouillage; rien de plus fâcheux pour une flotte obligée de se tenir constamment sur ses gardes. On doit aller s'approvisionner à Sestos, et Sestos est à dix-huit milles marins du camp que l'armée occupe. Que faire, cependant? Ne fallait-il pas établir sa base d'opé-
rations ea face de Lampsaque? L'Hellespont, en cet endroit , a environ neuf kilomètres de largeur. C'est à peu près la moitié du chemin qu'avait à parcourir Callicratidas quand il alla chercher la flotte deThrasylle aux Arginuses. Arrivés à ^gos- Potamos y les Athéniens commencent par souper. Au combat de Spickeren, on a vu un vieux caporal de zouaves tenir d'une main la cuiller avec laquelle il agitait le fond de sa marmite, et balancer de l'autre son fusil ^ C'est l'image de la flotte athé-
^ Qu'il est difficile d'écrire l'histoire, et combien d'erreurs graves peut renfermer le simple énoncé du moindre fait! On en jugera par la réclamation très-fondée que m'attire l'allusion que je crus pouvoir faire, en passant, au combat de Spickeren.
ft Mon cher amiral, je lis attentivement tout ce que je lis, et surtout quand c'est vous qui avez écrit. Vous faites allusion à un fait que je vous ai signalé. Vous parlez d'un caporal de zouaves faisant le coup de feu en continuant d'agiter le bœuf dans la marmite. Le fait est vrai; mais je n'ai pas dit que c'était un caporal^ parce qu'un homme gradé ne fait pas la soupe. Je n'ai pas dit non plus que c'était un zouave, parce que nous n'avions pas de zouaves à Spickeren. Pour préciser le fait, j'ai interrogé un de mes vieux amis, aujourd'hui commandant d'état-major, qui, à deux reprises, s'est trouvé tout contre le modeste héros. Gi-joint la lettre qu'il me répond à ce sujet. «
La réponse est catégorique, et je me fais un devoir de la repro* duire :
c Vous avez raison, et l'amiral se trompe. L'homme dont vous me parlez appartenait au 63^ régiment. Je ne sais pas son nom ; mais je me rappelle d'autant mieux le numéro du régiment que j'ai remarqué ce vieux brave à deux reprises : une première fois, en passant entre les deux brigades pour faire avancer une de nos. batteries; la seconde fois, en reculant la ligne de bataille. «
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niénne apercevant, du rivage sur lequel mangent ses équipages accroupis, les feux de la flotte de Lysandre. Si Lysandre avait seulement le cœur de la venir attaquer I Que de peines, que de veilles, que d'embarras il lui épargnerait I Lysandre reste immobile. Dès le point du jour, les Athéniens traversent le détroit et se rangent en ligne devant la plage de Lampsaque. La flotte du Péloponèse a fait son branle-bas de combat, ce Sur les côtés, disait au dix-septième siècle l'ordonnance des galères de Malte, on met des capots, des cordages, des estrapontins, pour se mettre à couvert des coups de mousquet. » Lysandre n'avait à se défendre que des flèches des archers, des carreaux des frondeurs, des pierres des lithoboles; il se contente de dresser le long de ses préceintes une rangée de mantelets et de boucliers. Les hoplites et les épibates sont à leurs postes, les rameurs ont leurs avirons en main. A la bonne heure I il y aura bientôt du butin pour les mouettes, s'il n'y en a pas pour les corbeaux. Les Athéniens n'attendent que le moment où Lysandre aura levé l'ancre. Eh quoi I Lysandre ne bouge pas encore. Faut-il donc l'aller tirer par la barbe? Les Vénitiens ne se faisaient pas faute d'injurier a les pourceaux de Génois »} le Karageuz des Turcs a probablement emprunté aux grands comiques d'Athènes les
gestes et les bons mots qui font encore les délices du grave Osmanli. «Visage de chien » n'est qu'une injure homérique; les marins de Conon avaient leur vocabulaire mieux garni. Ils l'épuisèrent en vain. Lysandre les laissa, impassible, vider leur carquois. Quand les Athéniens furent à bout d'injures et de provocations, ils retournèrent à ^gos- Potamos pour dîner. Le navarque les fit suivre de loin par deux de ses éclaireurs; il tenait à savoir de quelle façon s'attablait l'ennemi et de quel marché Conon tirait ses vivres. Les Athéniens débarquent et se dispersent dans tous les alentours. Le lendemain, le soleil n'est pas levé, que les soldats de Lysandre ont déjà repris leur posie à bord. sainte discipline, que tu mériterais bien de porter le nom de mère de la victoire I Les vaisseaux de Conon viennent de nouveau offrir le combat à cette flotte sous les armes. Si vous voulez .combattre, Athéniens , décidez-vous à forcer l'ennemi dans ses lignes, car, je vous en préviens, l'ennemi ne viendra pas à vous. Jetez-lui vos insultes, accablezle de votre mépris et de vos brocards, vous ne le ferez pas sortir de sa position défensive. Durant quatre jours consécutifs, la même manœuvre, les mêmes déGs injurieux se répètent* La flotte athénienne, à l'aurore, se met en marche; dès que le soleil commence à baisser, elle fait retraite. Chaque
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fois, elle trouve les Péloponésiens prêts à la recevoir; chaque fois, elle les quitte aussi insensibles à ses railleries. S'imaginer que de pareils adversaires sont à craindre, qu'ils pourraient à leur tour traverser le détroit, quelle folie ! Il est pourtant un homme, un Alhénien, à qui ce bloc enfariné ne dit rien qui vaille. Cet homme se connaît en ruses, et il a fait à ses dépens l'épreuve des ruses de Lysandre. Vous avez deviné sans peine qu'il s'agit d'Alcibiade.
Le fils de Clinias, depuis la défaite qui l'avait atteint, s'était senti repris d'un goût plus vif encore pour son ancien métier d'intrigant sans patrie et de condottiere. Ce n'était plus des satrapes de Darius, c'était des rois de Thrace, de Seuthès et de Médocus qu'il se proclamait l'ami. L'existence monotone du château de Rodosto commençait à lui peser. Les Alcibiade, pas plus que les Ovide, ne sont faits pour passer leur vie au milieu des Barbares. Alcibiade pensait donc à reparaître un jour ou l'autre dans Athènes. Il s'en était volontairement banni ; il n'y pouvait rentrer qu'entouré de l'éclat d'un ^nouveau triomphe. Rempli de cette pensée, il vient, avec l'assurance qui jamais ne l'abandonne, offrir ses services à la flotte de Conon. Qa'on l'accueille, qu'on lui fasse une part dans le commandement, et toute une armée d'auxiliaires
accourt de la Thrace, docile à ses ordres. Les généraux athéniens n'étaient pas sans connaître le dénoûmeiit habituel des comédies d'Alcibiade. a Ni l'or des Barbares ni l'armée des Odomantes » ne leur semblaient chose à laquelle on pût désormais se fier. Quand on leur parla de a ces circoncis » , ils commencèrent, en gens qui savaient sur le bout du doigt leur Alcibiade et leur Aristophane, a par serrer leur ail ». Firent-ils bien? Furent-ils, en cette occasion , plus soupçonneux que sages ? Je n'en sais vraiment rien. Avec Alcibiade, sans doute, tout était à craindre ; Alcibiade n'en était pas moins le premier général de l'époque. A tort ou à raison, légitime méfiance ou imbécile jalousie, les stratèges, — Tydée et Ménandre plus encore peut-être que les autres, — prirent un violent ombrage de la présence de l'indéchiffrable héros dans leur camp, tt Vous avez choisi un mauvais mouillage, leur dit Alcibiade. Vous êtes ici loin de toute ville, «ur une plage sans abri. Il fallait rester devant Sestos, et ce que vous avez de mieux à faire, c'est d'y retourner. » Des avis après des promesses, un blâme hautain, c'était trop, a Nous n'avons pas besoin de votre concours, et nous vous faisons grâce de vos conseils. » Telle est la réponse que s'attire le vainqueur de Cyzique, le conquérant *usqu'alors heureux de Byzance. « Ce n'est plus
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lui, ajoutent avec ironie les stratèges, ce sont les généraux élus par le peuple qui commandent. » Alcibiade se retire , et le lendemain Lysandre attaque. La coïncidence n'a point étonné Xénophon ; pour la mémoire d'Alcibiade, je la regrette. Toujours est-il que l'avis d'Alcibiade était excellent. Les Athéniens sont à terre ; Conon les a laissés se répandre, en quête de provisions, dans la campagne. La flotte du Péloponèse se détache lentement du rivage; elle approche sans bruit, sans faire bouillonner l'eau. Lysandre croit-il donc pouvoir traverser le détroit inaperçu ? Non ! Il n'espère pas tant de la confiance exagérée de l'ennemi. Tout ce qu'il veut, c'est abréger ainsi la distance à franchir; ses éclaireurs sont là pour l'avertir du moment où sa ruse aura été découverte. Avancez, avancez toujours doucement, c'est autant de gagné. Ahl voilà le signal; l'ennemi en ce moment court à ses vaisseaux :
tt Dressez le bouclier! Dressez-le bien haut! Elevez-le au bout de sa pique! Que toute la flotte le voie! Eleleleu! Hourrahl Renversez-vous sur les bancs, faites ployer les rames I Lampsaque est déjà loin; en moins de vingt minutes, le détroit sera franchi. » Les bâtiments de transport, à leur tour, se sont mis en marche, lis amènent Thorax avec son infanterie. On bat le rappel à cette heure
sur la côte d'Europe. On le bat trop tard. C'est la faute que nous cominîmes nous-mêmes dans la baie d'Aboukir, quand nous y fumes attaqués par Nelson. Une parlie de nos équipages détachée à l'aiguade roulait encore ses barriques sur la plage que déjà les vaisseaux anglais se mêlaient aux nôtres. Tout est tumuUe dans le camp des Athéniens ; les stratèges, les taxiarques, les triérarques, courent de côté et 'd'autre. On rassemble les matelots, on les pousse vers la mer, on les conjure de s'embarquer. Sur la plupart des trières, une partie des rames se trouve entièrement dégarnie, quelques vaisseaux sont tout à fait vides. Lysandre se précipite au milieu de cette cohue. Son infanterie prend terre sur le rivage, gravit, sans être, un instant arrêtée, la falaise et poursuit à travers la campagne les fuyards qui n'essayent pas même de se rallier. C'est pourtant sur ce champ de bataille que nous développions au mois d'avril 1854 nos compagnies de débarquement I Je ne m'en doutais guère alors. Si j'eusse été mieux instruit des grandes luttes de l'antiquité, j'aurais pu proposer à l'amiral Bruat de faire pour la bataille d'iËgos- Potamos ce que fit l'amiral Bouët-Willaumez pour la bataille d'isly. Nos embarcations auraient représenté les deux flottes, et l'infanterie de marine du capitaine Millet eût remplacé les soldats de Thorax.