‹ La Marne; un acte en versChapitre 1 sur 1 · J10MMAGE DT/^V EX7IÉ · texte numérisé non relu

J10MMAGE DT/^V EX7IÉ

Fils des ducs de Steinkerquc et des gueux de Valmy,

Convaincus qu'il suffit pour vaincre l'ennemi

D'un buste haut, d'un front où brille une âme nette,

Et d'un képi juché sur une baïonnette,

Nous allions en chantant la jeunesse et l'amour.

ELLE

Ils avançaient...

LUI

Nous combattions.

ELLE

Hélas! un jour La digue ploie et rompt.

LUI

Heure tragique et sombre !

Devant les volontés inflexibles du Nombre, Nos régiments se retiraient comme la mer, Laissant derrière nous, battus d'un vent de fer. Les immenses linceuls des plaines désolées.

ELLE

... Corons du Nord, bois verts de l'Argonne, vallées Où la Moselle rit entre le seigle mûr, Champagne, et vous, jardins du Valois, où l'azur A mille éclats subtils s'allège et se fiance, Et toi, blanche Senlis, reine de la Nuance...

LUI

Vous qui nous avez vus, exténués, fiévreux.

Le dos courbé, marchant du pas pesant des bœufs.

Ne pouvant même plus sous nos lèvres farouches

Tromper la faim du ventre en mâchant des cartouches.

Rendez-nous témoignage et dites la valeur

De ceux qui reculaient, l'ennemi face à face.

Notre corps défaillait mais non pas notre audace.

ELLE

Le plus petit de tous restait grand par le cœur.

LUI

.-. Et de beaux jeunes gens couchés dans la prairie Offraient en holocauste au sol de la Patrie Leur sang pur et la palme ardente de leur corps.

ELLE

Ils avançaient...

LUI

La France eut un sanglot : « Nos morts, Combien sont-ils? où sont nos canons? nos épces? Où sont les clairons d'or sonnant les épopées?.. » Le vieux mot : « trahison » s'empara des esprits. Nancy du Couronné sentait fléchir l'enceinte, Longwy tombait, Verdun gémissait sous l'étreinte, Les hordes de von Kliick s'approchaient de Paris.

ELLE

On dit qu'alors, gardant, ô Puvis de Chavannes, La robe où tu l'as peinte en son humilité,

La Vierge descendit vers l'antique Cité. Le sang du jour mourait dans les eaux diaphanes; On entendait, au loin, de moments en moments, Le tonnerre assourdi des canons allemands. Elle écouta le cœur palpitant de la France, Et prenant en pitié sa profonde soufiVance, Sereine et vigilante, invisible aux regards, Geneviève veilla sept nuits sur les remparts. Tout paraissait perdu.

LUI

Tout fut sauvé. Le Maître, J offre, grand Maréchal de France, vers le ciel Fit sonner les trois mots de l'ordre essentiel :

ELLE

« Tenii, mourir ou vaincre! »

LUI

Ah ! quelle fierté d'être De ses soldats!

ELLE

O pleurs d'espoirs!-.

LUI

Et tous, joyeux.

Reconnaissant l'antique appel de notre race. Revenaient, se groupaient et chargeaient!

ELLE

Quelle audace, Quelle ardeur dans la mort et quelle flamme aux yeux !

LUI

Sept nuits l'orage gronde et la terre tressaille.

Des marches de Lorraine aux coteaux du Valois, L'obus près de l'obus, éclairant la bataille, Faufile à rouges points les lisières des bois.

LUI

Sept jours, la main de Dieu fauche, à coups de tonnerre. Les hommes, blés vivants, qui riaient au soleil.

ELLE

Ils dorment, par milliers, de leur dernier sommeil Et jonchent de leurs corps le sol fumant de l'aire.

LU

Sept jours, sept nuits d'efforts sanglants et de trépas!

ELLE

]] faut tenir.

LU

On tient, on s'accroche, on s'entête.

ELLE

« Tenir, vaincre, ou mourir! »

LUI

Et le flux des soldats Monte invinciblement...

ELLE

11 atteint sa conquête..

LUl Et le treize septembre, à l'aube d'un jour gris, Dans un suprême assaut de rage et d'épouvante 11 rompt des Allemands la muraille vivante...

ELLE

Et la Victoire étend ses ailes sur Paris!

LUI

L'Esprit latin, l'Esprit de France, harmonieux, A vaincu la pesante armure du Barbare.

ELLE

Et la Marne, en ses bords d'herbe neuve, se pare D'un blanc manteau tombal où reposent d'îs dieux.

LUI

Plus grands que les géants d'Arcole ou de Bouvines,

Tous les soldats tombés en ces jours immortels

Ont droit qu'à leurs vertus nous dressions des autels.

ELLE

Recueillons leur poussière en des urnes divines.

LUI

Ils étaient les plus beaux parmi les plus beaux preux. Nos antiques vertus se haussaient à leur taille. Et, surgissant au bruit de l'ultime Bataille, Le Passe voulait vaincre ou mourir avec eux.

ELLE

C'est qu'ils n'allaient pas seuls dans cette lutte noire, Etreignant l'adversaire à l'étau de leurs mains : La Patrie en danger, debout, face aux Germains, Tout entière, tendait ses bras nus à la Gloire.

LUI

Oh! toute la Patrie! Appels! Vœux incessants! Tous ceux dont la douleur martyrisa les âmes. Jeunes filles en deuil, vieillards, adolescents...

ELLE

Tous les faibles, tous les petits, toutes les femmes. Tous chantaient en votre âme et brillaient dans vos yeux.

LUI Tous formaient à nos corps une invincible armure.

ELLE

Tous ne vivaient qu'en vous, ô soldats glorieux!

LUI

Et tous ceux d'un Passe noble, sans flétrissure, Se pressaient dans le flot grondant de ces humains : Ceux d'hier, de jadis, ceux des trois Républiques, Ceux des Rois, tous, rêvant de meilleurs lendemains. Veillaient et combattaient en ces heures épiques.

Ah! vous n'étiez pas seuls!

LUI

Les Chevaliers d'abord :

Murât échevelé sur ses étriers d'or.

ELLE

Hoche méditatif...

LUI

Bayard dont le panache Dans la nuit des combats fait une claire tache; Difforme, laid, camus, Messire du Guesclin, Pour qui, femmes de France et filles de Bretagne, Filèrent en chantant leur quenouille de lin.

ELLE

Turpin se meurt!

LU

Roland, trahi dans la montagne, Levant son cor d'ivoire a sonné par trois fois.

ELLE

Et, blanche, de son âme enluminant la terre, Jeanne d'Arc à cheval pleure le Baptistère

Où dix siècles ont vu s'agenouiller les Rois. Et cette foule impétueuse, quelle est-elle?

LU

Ce sont les Comniuniers arrogants et têtus

Qui, jaloux de leurs droits, s'élevaient sans tutelle;

Ce sont les artisans artistes, revêtus

Du cilice chrétien, jetant vers la lumière

Le cri de leur ferveur en poèmes de pierre.

Cœur chaste, l'âme aux doigts, saturés de divin,

Ils bâtirent Strasbourg et fleurirent Louvain.

ELLE

Quel est ce groupe ardent de têtes couronnées ?

LUI

Ce sont les inspirés, poètes et savants. Qui semaient le pollen odorant des années Et l'humaine tendresse au caprice des vents.

^— 14 «€- ELLE

C'est Abélard prêchant du haut de la colline ; C'est Villon, l'escholier de Paris...

LUI

Rutebœuf Dont le rude langage est savoureux et neuf...

ELLE

Alain Chartier qui dit sa romance divine...

LUI

Ronsard drape son verbe en la pourpre des dieux.

Régnier de sa malice illumine ses yeux, Hautain et sobre, il prend sa rime à la pipée...

LUI

Et d'Aubigné brandit son vers comme une épée. Mais voici notre maître à tous, voici forgeant

Isipae'^s'iiwsL—

Son âme de Romain sous un marteau d'argent, Corneille, dieu du rythme et père des Horace.

ELLE

Racine harmonieux auprès de lui se place : Frères de poésie au chant terrible et doux ; Et Sophocle ravi les écoute à genoux.

LUI

Et tous, soldats, vieillards, femmes, la multitude. Poètes, Chevaliers et beaux adolescents...

ELLE

Tous, en un mouvement tumultueux et rude. Vers toi, faisaient monter, ô France, leurs accents « Toi seule es belle, toi seule es forte, ô Patrie ! Toi seule, cheveux ceints de myrte et de laurier. Unissais au regard de la terre attendrie. Le rêve du poète à l'âme du guerrier.

Tu brilles par l'éclat de ton intelligence.

Ta vertu s'adoucit d'une aimable bonté, L'esprit subti] chez toi de grâce se nuance.

LUI

Et vers l'enclos sacré des fruits de ta science Monte, à pas lents, l'Humanité. »

ELLE

Voyez ce ciel léger, ces jardins d'ombres bleues, Ce sol où tout s'élève en un goût délicat. De verdoyants rameaux couronnent les banlieues. Les vallons sont ornés de pampres de muscat. Un génie inconstant et superbe, improvise.

LUI

11 chante en sertissant un art souple et nerveux, Son esprit parle au ciel ou joue avec la brise. Et ne sait, semble-t-il, que l'aimable devise De Thélème : « Fais ce que veux. »

ELLE

— « Aime et fais ce que veux î » La France hospitalière O Rois, Peuples, Tyrans, ô fils de l'étranger, Déchirant son manteau de lin et de lumière. Entre toutes ses sœurs voulait le partager : « Soyez belles par moi ; qu'une terre fleurie Offre à vos chœurs d'enfants la grâce et la beauté. L'esprit du siècle vainc l'antique Barbarie. Ne formons désormais qu'une même Patrie Dans un univers enchanté ! »

LUI

Tu dépassais, ô Magnifique, la mesure

Et ton plus grand défaut fut un excès d'amour.

Le bien, tu le rendais. Prodigue, avec usure. Jamais le mal chez Toi ne grandit en plein jour.

LUI

Toi seule es pacifique et généreuse, ô Reine ; Mère de saint Louis, de Jeanne et de Bayard, Tu vas où ton amour de Justice t'entraîne.

ELLE

Et jamais devant Toi l'égoïsme et la haine N'ont déployé leur étendard.

LUI

Gloire à ton nom, et Gloire à tes vertus intimes î L'ennemi crut ton corps en poussière réduit : Plus forte que jamais, vers les plus hautes cimes. Tu hausses à ton poing la Victoire qui luit.

ELLE

La guerre, sur les champs de ta richesse immense, Put courber les épis où pointaient des rayons...

LUI

Ils se sont redressés par leur propre puissance Orgueilleux de porter, en l'or de leur semence, Le pain futur des Nations.

ELLE

Gloire à notre Patrie, ô Rois, Peuples et Races ! Son verbe est de lumière et son esprit de feu.

LUI

Son amour ne sait pas de petites audaces.

ELLE

Sa mort entraînerait la mort même de Dieu.

LUI

La puissance du monde à sa grâce s'allie :

Londres, New- York, pour Elle ont fendu les brouillards.

ELLE

Et notre sœur, la brune et chantante Italie S'avance, et sur nos fronts, d'une main souple lie Le verdoyant rameau des arts.

LUI

Gloire à toi !

ELLE

Gloire à Toi, France, notre Immortelle, Esprit et chair, humaine et divine à la fois ! Tes mains délivreront les peuples en tutelle Et tresseront chez nous d'harmonieuses lois.

LUI

Mais comme, du dehors, gronde la Barbarie, Si ton coeur s'adoucit, tes bras resteront forts.

ELLE

Et des Vierges, chantant l'hymne de la Patrie, Garderont, chaude encor, dans une urne fleurie, La cendre de nos soldats morts !

ALBNÇON.

IMP. GEORGES SUPOT

Prix : i fr. 25

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