DE L'ATMOSPHÈRE
Il y a trente ans, aucun problème de chimie n'était, en apparence, aussi clairement élucidé que l'étude de Tatmosphère. Les expériences de Lavoisier avaient anéanti toutes les vaines hypothèses ; les analyses, faites dans les conditions les plus variées et par les plus habiles chimistes, avaient établi la constance presque rigoureuse de la composition de Tair : quatre cinquièmes en volume d'azote, avec un cinquième d'oxygène et, s'ajoutant au mélange, des quantités variables de vapeur d'eau et de gaz carbonique et des traces infinitésimales de presque tous les gaz connus, hydrogène, ammoniac, formène. Gomme l'azote et l'oxygène sont des gaz de tout repos, connus à fond et étudiés, depuis que la chimie est une science, dans leurs moindres propriétés, il ne semblait pas qu'il
restât la moindre place pour l'erreur ou romission... Or, cinq gaz inconnus se dissimulaient dans Tatmosphère, cinq éléments nouveaux qui forment aujourd'hui une des séries les plus homogènes de la classification chimique. L'histoire de cette découverte nous montre, une fois de plus, que les grands progrès scientifiques résultent de la collaboration du hasard et du « flair )) merveilleux qui caractérise les savants de génie.
En 1882, le grand physicien anglais Lord Rayleigh mettait en train un travail de haute précision et de longue haleine sur les densités de l'hydrogène, de l'oxygène et de l'azote; il cherchait à déterminer par des moyens purement physiques les poids atomiques, rapportés à rhydrogène, de quelques éléments et à voir si ces poids s'exprimaient par des nombres simples, 16 pour l'oxygène, 14 pour l'azote ^ Pour plus de sûreté, Lord Rayleigh opérait sur de Tazote extrait successivement de l'atmosphère et de différents composés chimiques ; ses méthodes
1. On sait, en effet, que le poids atomique de ces gaz est égal à leur densité par rapport à l'hydrogène.
LES r.AZ GACHES DE L ATMOSPHERE 163
étaient assez précises pour qu'il pût répondre du dix-millième dans la mesure des densités. Or, il se trouva que V « azote atmosphérique » était régulièrement plus lourd d'un deux-centième que F « azote chimique ». Le fait en lui-même paraissait d'un médiocre intérêt, et un chimiste ordinaire se fût contenté de le signaler en passant; mais Lord Rayleigh était sûr de ses nombres et il s'obstina à chercher le mot de l'énigme. Diverses hypothèses étaient vraisemblables, qui furent toutes, à l'user, reconnues fausses. En désespoir de cause, l'éminent physicien fit appel, par une lettre adressée au journal scientifique Nature, à tous les chimistes pour trouver la raison de cette troublante anomalie.
Cette lettre resta sans réponse jusqu'au moment où Ramsay demanda et obtint la permission de faire des recherches sur le même sujet. Ramsay apportait une idée neuve; il avait remarqué, quelques années auparavant, que le magnésium en poudre absorbait l'azote à chaud en formant un azoture ; il utilisa cette observation en faisant passer de l'azote atmosphérique dans un tube contenant du magnésium chauffé au rouge; la première expérience, effectuée en mai 1894, lui montra que la densité de Tazote avait augmenté par cette opération ; au lieu
d'être quatorze fois plus lourd que l'hydrogëne, il était devenu quinze fois plus pesant.
Encouragé par ce premier résultat, Ramsay prit une masse déterminée d'azote atmosphérique, renferma dans un appareil formé par deux réservoirs que séparait un tube à magnésium et le fit passer alternativement, pendant dix jours, d'un réservoir à Tautre. Au bout de ce temps, il ne restait plus qu un quatre-vingtième du gaz primitif et ce résidu était 16,1 fois plus lourd que Fliydrogène ; de nouvelles rectifications amenèrent la densité à 19. Ramsay croyait, à ce moment-là, que le résidu isolé était une sorte d'ozone de l'azote, c'est-à-dire qu'il était formé par une condensation de trois atomes d'azote en une seule molécule, tandis que la molécule normale d'azote est formée de deux atomes. Mais l'analyse spectrale vint changer sa manière de voir : le gaz en question donnait, outre les raies et les bandes caractéristiques de l'azote, un certain nombre de lignes rouges et vertes qui n'appartenait à aucun gaz connu.
Cependant, Lord Rayleigh continuait ses recherches, et il arrivait au même point en reprenant l'expérience classique de Gavendish, c'està-dire en combinant l'azote atmosphérique avec l'oxygène, en présence d'une solution de soude,
SOUS Taction répétée des étincelles électriques. Il se forme, dans ces conditions, de Tazotate de soude, et l'azote est progressivement éliminé ; mais on ne peut jamais absorber la totalité du gaz inerte et il reste un résidu gazeux, que Cavendish avait déjà obtenu cent ans auparavant; ce résidu donne les raies étrangères à Tazote, observées par Ramsay. Les deux savants anglais, parvenus au même point, unirent alors leurs efforts et ils purent annoncer au meeting de l'Association Britannique, tenu à Oxford en août 1895, l'existence d'un gaz nouveau, une fois et demie aussi lourd que l'azote et qui forme un centième environ de notre atmosphère. Comme l'humour britannique ne perd jamais ses droits, un assistant du meeting d'Oxford demanda si le nom du nouvel élément avait aussi été découvert; on put répondre que les deux parrains du nouveau-né l'avaient appelé argon, du grec àpyov, qui signifie paresseux. On savait déjà, en effet, que sa propriété caractéristique était l'absence de toute propriété chimique. On lui a présenté en vain, dans les conditions les plus engageantes, les corps les plus appétissants delà Chimie; il a toujours dédaigné leurs avances; et la Nature, cette habile faiseuse d'unions, n'a pas été plus heureuse, avec toute
sa souplesse, que les chimistes avec leurs procédés brutaux; on n'a trouvé aucune trace du nouveau gaz en analysant divers végétaux ; de même, des souris, desséchées et soumises à l'analyse, contenaient 1 p. 100 de leurs poids d'azote, mais pas d'argon. L'argon est donc un résidu, et on ne peut l'obtenir qu'en éliminant successivement tous les autres gaz.
Pour cette opération, les méthodes chimiques ne sont pas les meilleures ; M. Georges Claude a montré récemment que l'air liquide était une mine d'argon bien plus facile à exploiter que l'atmosphère gazeuse. Si on abandonne un ballon plein de cet air liquéfié à l'évaporation spontanée, l'azote retourne le premier à l'atmosphère et laisse un résidu formé presque en totalité d'oxygène, mélangé à 3 ou 4 p. 100 d'argon; il est aisé d'extraire l'argon de ce mélange, en absorbant l'oxygène par un moyen quelconque, tandis que 1 élimination de l'azote est une opération très pénible.
Le hasard heureux qui avait mis Ramsay et Lord Rayleigh sur la trace de l'argon devait se renouveler à propos de l'hélium. On sait que
M. Janssen, en observant la chromosphëre au spectroscope à Toccasion de Féclipse totale de 1868, y découvrit une raie jaune, qui fut d'abord rapportée à l'hydrogène, mais que MM. Frankland et Lockyer attribuèrent ensuite à un éléi^ent, alors inconnu, qu'ils dénommèrent hélium ; le spectre global de Thélium contenait d'ailleurs, outre cette raie jaune, un assez grand nombre de radiations rouges, vertes et violettes. L'hélium conserva pourtant son caractère hypothéthique jusqu'au jour où M. Hillebrand, minéralogiste du Bureau géologique de Washington, constata qu'un grand nombre de minéraux uranifères, chauffés au rouge ou traités par l'acide sulfurique, laissaient échapper un gaz qu'il prit pour de l'azote. En particulier, un minerai rapporté du Groenland par Nordenskjœld, la clévéite, fournissait un rendement notable de ce gaz.
Ramsay cherchait à ce moment à réaliser des combinaisons de l'argon ; aussi crut-il devoir reprendre les recherches d'Hillebrand, avec la pensée de mettre la main sur quelque composé naturel de ce corps, décomposable par la chaleur ou les acides. Mais les gaz dégagés ne donnèrent point le spectre de l'argon ; on y trouvait, en revanche, la fameuse raie jaune et l'ensemble
des radiations qui caractérisent Tliélium. C'est ainsi que le nouveau gaz fit, pour la première fois, son entrée dans les laboratoires. L'étude des corps radioactifs devait bientôt montrer sa grande diffusion et faire de lui le terme de toutes les désintégrations. On trouvait l'hélium dans certaines eaux thermales, comme celles de Bath, de Cauterets, de Bourbon-l'Archambault; enfin sa présence était signalée dans l'atmosphère, à dose, il est vrai, très minime. On parvint à l'isoler et à étudier ses propriétés. Comme l'argon, l'hélium est un gaz parfaitement inerte au point de vue chimique, et s'il existe dans les roches radioactives, ce n'est qu'à l'état d'inclusion ou de dissolution. Presque aussi léger que l'hydrogène^ il est, de tous les gaz, celui dont la liquéfaction est la plus difficile; pourtant le savant hollandais Kamerlingh Onnes a pu, tout récemment, l'amener à l'état liquide; en le faisant évaporer dans le vide, il a atteint la température de — 271°, 5 ; c'est la plus basse qui ait été réalisée jusqu'ici, et elle n'est éloignée que d'un degré et demi du zéro absolu de température, fixé par les physiciens à 273 degrés audessous de zéro.
Après le double hasard qui lui a livré l'argon
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et l'hélium, Ramsay juge que c'est assez aller à l'aventure ; la table périodique de Mendeleef va lui servir de fil conducteur, et il sait au moins ce qu'il cherche, s'il ne sait pas où le trouver. Mendeleef a montré que, si on classe les corps simples suivant l'ordre croissant de leurs poids atomiques, on trouve, dans chaque colonne, des familles naturelles dont les éléments présentent d'étroites analogies. Ecrivons, comme suit, les débuts de cette table périodique, en inscrivant, à côté de chaque élément, son poids atomique :
Hydrogène.
Hélium . .
Lithium. .
Fluor. . .
Sodium . .
Chlore . .
Argon. . .
Potassium .
Brome . .
Rubidium .
Iode . . .
Cœsium. .
La colonne de gauche, qui s'étend de l'hydrogène à l'iode, renferme le groupe naturel des halogènes, dont les éléments présentent un ensemble remarquable de traits communs et des propriétés qui varient progressivement avec les poids atomiques ; la colonne de droite renferme les métaux alcalins, c'est-à-dire une des familles les plus unies de toute la chimie ; nous devons donc nous attendre à rencontrer trois autres éléments dans la colonne oii sont déjà inscrits rhélium et l'argon. Ces éléments doivent avoir
des poids atomiques voisins de 20, de 82 et de 130, c'est-à-dire intermédiaires entre ceux des corps situés avec eux sur une même ligne horizontale. Leurs densités à l'état gazeux, qui sont proportionnelles à ces poids atomiques, sont donc connues approximativement. Tous ces corps sont monoatomiques, comme l'argon et l'hélium ; autrement dit, leur molécule ne comprend qu'un seul atome ; enfin, puisqu'ils forment avec les deux gaz déjà isolés une même famille naturelle, on doit s'attendre à ce que ces divers corps aient des activités chimiques nulles, ou du moins très émoussées.
Telles sont les données sur lesquelles Ramsay allait s'engager à la poursuite de ces corps hypothétiques ; il avait leur signalement approximatif; mais comme il ignorait leur refuge, l'Univers entier se présentait à ses investigations. Pour opérer rationnellement, il fit l'hypothèse, assez vraisemblable a priori, que les éléments inconnus devraient se trouver associés à l'hélium, puisque l'analogie de leurs propriétés devait leur avoir assuré des destinées analogues. Ramsay, aidé du minéralogiste Collie, chauffa successivement une centaine de minéraux, choisis parmi les plus typiques des collections du British Muséum. Sur ce nombre, une
vingtaine dégagèrent de l'hélium, un seul donna un mélange d'hélium et d'argon ; c'étaient tous des minéraux radioactifs. Après ce premier insuccès, les météorites furent étudiés à leur tour ; divers échantillons, soumis au même traitement que les minéraux, donnèrent de Thydrogène et des carbures gazeux ; une seule pierre du ciel fournit de l'hélium et de Targon. Puis ce fut le tour des eaux minérales ; on y trouva encore les deux gaz, mais aucun élément nouveau. Enfin, certaines observations ayant porté à croire que l'hélium était un mélange complexe, Ramsay essaya d'y séparer des éléments différents par diffusion à travers une cloison poreuse : on sait, en effet, que dans une semblabe opération, les gaz légers traversent la cloison plus rapidement que les gaz lourds, ce qui permet, par une méthode purement physique, d'obtenir la séparation approximative des éléments mélangés ; les résultats furent encore négatifs.
Tant d'insuccès ne découragèrent pas l'illustre savant. Comme il le fait remarquer lui-même, il avait imité ces gens qui cherchent bien longtemps leurs lunettes, sans s'apercevoir qu'ils les portent sur le front ; ce n'était pas, en effet, parmi les matériaux les plus rares de la Nature qu'il fallait aller chercher les éléments nou-
172 LA MATIÈRE ET SES TRANSFORiMATIONS
veaux ; ils existaient dans son propre laboratoire et remplissaient, sans qu'il s'en doutât, toutes ses fioles et tous ses ballons ; c'est dans Tatmosphëre, où Ramsay avait déjà trouvé l'argon, qu'il allait les isoler à leur tour.
Par bonheur à ce moment-là, Hampson en Angleterre et Linde en Allemagne étaient parvenus, presque simultanément, à liquéfier l'air d'une façon industrielle. Ramsay pouvait disposer d'un appareil Hampson qui fournissait, par heure, un litre et demi d'air liquide; il prit donc un litre de cet air et en laissa évaporer la plus grande partie ; la dernière goutte lui donna un litre de gaz qui fut recueilli ; ce résidu avait une densité supérieure à celle de l'argon, qui en formait pourtant la majeure partie ; de plus, introduit dans un tube de Geissler et soumis à l'action de la décharge électrique, il donnait un spectre où deux raies, l'une verte, l'autre jaune, s'imposaient à l'attention par leur extraordinaire intensité. On se trouvait donc en présence d'un gaz nouveau ; il reçut le nom de krypton^ qui signifie « caché » ; isolé peu après à l'état pur, il trouva tout naturellement sa place dans la table de Mendeleef, au-dessous de l'argon, entre le brome et le rubidium. Inerte et monoatomique comme ses deux compagnons déjà découverts,
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il avait une densité double de celle de Targon, qui lui assignait un poids atomique égal à 81.
Sur ces entrefaites, M. Travers, collaborateur de Ramsay, avait extrait de l'atmosphère une grande quantité d'argon, soit quinze litres environ. Ce gaz fut liquéfié au moyen de Tair liquide, puis soumis à une distillation pendant laquelle on mit à part la tète et la queue. Les produits de tête, qui étaient naturellement les plus volatiJs, se trouvèrent avoir une densité un peu plus faible que celle de Fargon ; on pouvait donc y soupçonner la présence d'un gaz léger ; de fait, en les introduisant dans un tube de Geissler, on eut la surprise de voir apparaître un magnifique spectre de raies, s'étendant sur le rouge et Torangé, qui donnait une lumière intense couleur de feu. C'est ainsi que fut découvert le « nouveau )> gaz, le néon ; ses propriétés, étudiées plus tard à loisir, le placèrent, sans doute possible, entre l'hélium et l'argon, avec un poids atomique égal à 20.
Pour obtenir, à l'état pur, les gaz nouvellement découverts, Ramsay et Travers eurent recours à la distillation fractionnée : les mélanges impurs, liquéfiés à nouveau, étaient soumis à une lente évaporation, pendant laquelle on séparait les parties les plus volatiles des élé-
ments plus fixes ; mais la rectification complète du néon ne put s'effectuer qu'en refroidissant par Fhydrogène liquide, qui amena le néon sous la forme d'un solide blanc, en laissant un résidu gazeux d'hélium. C'est donc dans cette opération que l'hélium fut, pour la première fois, extrait directement de l'atmosphère,
La purification du krypton, poursuivie suivant les mêmes méthodes, donna pendant longtemps des résultats incertains et déconcertants. Le krypton, examiné au spectroscope, paraissait pur ; pourtant sa densité était variable. Il fallut le solidifier pour obtenir la clef de l'énigme ; on obtint un solide blanc, dont l'évaporation, conduite avec lenteur, donna d'abord du krypton, puis un résidu impur où l'analyse spectrale montra de nombreuses lignes nouvelles, spécialement dans le vert et le bleu : le gaz « étranger », le xénon^ venait d'apparaître pour la première fois aux chimistes anglais. L'étude de ce nouveau gaz, faite ultérieurement, l'a encore placé dans la série des corps monoatomiques, au-dessous du krypton, avec un poids atomique, 128, intermédiaire entre ceux de l'iode et du cœsium.
La table de Mendeleef se trouve ainsi complétée, du moins en apparence, car rien n'empêche
LES GAZ CACHÉS DE l'aTMOSPHÈRE 175
que les colonnes verticales qui la constituent ne se continuent par en bas, c'est-à-dire qu'il n'existe des éléments dont l'atome soit encore plus lourd que celui du xénon. Il est probable, dès à présent, que Fémanation du radium, désignée par Ramsay sous le nom de niton \ appartient à la même série de corps monoatomiques et chimiquement inactifs, avec un poids atomique égal à 222,4. Dans le même temps où ils découvraient les compagnons de l'argon, c'est-à-dire entre 1896 et 1898, Ramsay et Travers crurent bien avoir isolé un autre élément, le métargon, mais ils reconnurent dans la suite que ce corps n'était que de l'argon souillé par les vapeurs de certains composés de carbone. Enfin, Tétude spectroscopique de la couronne solaire révèle l'existence de raies, d'origine inconnue, qu'on a mises au compte d'un élément de la haute atmosphère solaire, désigné sous le nom de coronium. MM. Liveing et Dewar, en faisant passer de l'air dans un récipient refroidi par l'hydrogène hquide et en recueillant dans un tube de Geissler les parties non condensées, obtinrent un spectre dont les lignes appartenaient, pour la plupart, à l'hélium, mais où cer-
1. C'est-à-dire « le brillant »; on sait, en effet, que Témanation du radium est lumineuse spontanément.
taines raies semblaient identiques à celles du coronium. Toutefois, ce résultat ne paraît pas avoir été confirmé, et l'existence du coronium dans notre atmosphère reste encore hypothétique.
La technique suivie par les chimistes anglais était longue et ne donnait les nouveaux gaz qu'en quantités très faibles : sir W. Ramsay, six ans après leur découverte, ne possédait que 20 centimètres cubes de néon, 10 de krypton, 4 de xénon. Grâce à l'ingéniosité de M. Georges Claude, cette situation s'est modifiée et les nouveaux éléments sont en train de devenir des produits courants, et même industriels, qu'on sait extraire de l'atmosphère, mine inépuisable, dans la mesure où ils sont nécessaires.
M. Claude a commencé par perfectionner les procédés de préparation de l'air liquide: il Ta fait si judicieusement qu'au lieu de soumettre l'air à une compression préalable de deux cents atmosphères, on peut se contenter de l'amener à quarante atmosphères. Mais ce n'était qu'un début, et M. Claude a très bien compris que la liquéfaction de l'air devait être un moyen et non pas un but; les applications immédiates de l'air
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liquide sont insignifiantes et incapables d'entretenir une usine, même modeste. Le problème intéressant est la séparation des éléments de l'atmosphère par la distillation de cet air liquide ; en effet, la préparation économique de Toxygène est, pour Findustrie, une question vitale ; ce gaz sert surtout, actuellement, au découpage et à la soudure autogène des métaux avec le chalumeau oxyacétylénique; mais, si son prix devient assez bas, on pourra envisager des applications très importantes à la métallurgie, à Téclairage et aux industries chimiques. Une telle perspective avait de quoi tenter un inventeur.
Après avoir posé nettement le problème, il restait à le résoudre. Pour faire comprendre, au moins dans ses grandes lignes, la méthode employée par M. Claude, imaginons d'abord qu'on abandonne à elle-même une certaine quantité d'air liquide ; Tazote plus volatil retournera le premier à l'atmosphère et le résidu liquide, de couleur bleue, est formé presque uniquement d'oxygène, qu'on pourra vaporiser à son tour ; la séparation des deux gaz essentiels de l'air s'est faite ainsi par des moyens purement physiques ; mais l'oxygène produit coûte très cher. Heureusement on peut faire beaucoup mieux : dans l'air liquide qui s'évapore, immergeons un
faisceau de tubes dans lesquels on comprime de l'air atmosphérique ; ce gaz étant vigoureusement refroidi, il suffit d'une très légère surpression pour l'amener à l'état liquide ; ainsi, Tévaporation du liquide extérieur régénère, à l'intérieur des tubes, une quantité de liquide qui, en théorie, pourrait lui être rigoureusement égale; la pratique souffre évidemment un certain déchet; toutefois, les choses sont si bien réglées dans les appareils actuels que trente litres d'air liquide, après évaporation, en restituent plus de vingt-neuf à l'intérieur du système tubulaire. Dès lors, l'économie du procédé se comprend aisément : puisque l'évaporation laisse échapper l'azote d'abord, l'oxygène ensuite, nous pouvons recueillir successivement et séparément ces deux gaz et, si l'azote est sans intérêt, mettre à part l'oxygène. Le froid produit par cette évaporation a régénéré une quantité presque égale d'air liquide. Nous pouvons admettre celui-ci à son tour dans le récipient extérieur et l'évaporer méthodiquement, en mettant à part l'oxygène; une nouvelle masse d'air liquide est condensée dans les tubes intérieurs et l'opération peut ainsi se continuer indéfiniment, à condition de combler le déchet d'air liquide grâce à un appoint, obtenu par la détente d'une masse
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d'air supplémentaire. On conçoit donc que la séparation des deux constituants essentiels de Tair puisse être effectuée, par l'intermédiaire de Tétat liquide, avec une réelle économie; l'opération exige seulement une première dépense de froid qui sert ensuite, avec un léger appoint, à Tentretien permanent des basses températures dans l'appareil. De même, l'affineur qui sépare les métaux précieux de leurs divers alliages a besoin d'une première mise de fonds, après quoi la production d'or et d'argent fin couvrira la dépense qu'il est obligé de faire pour ses nouveaux achats.
Tel est le principe de la méthode, imaginée en 1892 par l'Anglais Parkinson et que M. Claude a portée à un haut degré de perfection. L'économie atteinte est telle que, en installant l'usine d'air liquide à proximité de hauts fourneaux, dont les gaz combustibles fournissent gratuitement la force motrice, on peut obtenir l'oxygène gazeux au prix de trois centimes le mètre cube, soit de vingt francs la tonne. C'est, comme le remarque M. Claude, le prix de vente du sable ou des cailloux ! Et nous assisterons bientôt, dans les pays métallurgiques, à cet accouplement extraordinaire du chaud et du froid, du haut fourneau et de la machine à air liquide, la
seconde ne servant qu'à extraire Toxygène qu'elle insuffle ensuite dans les poumons du monstre pour réchauffer encore son ardeur et accélérer sa rage laborieuse.
Mais laissons de côté ces applications industrielles. M. Claude a pensé que les principes qui permettaient de séparer l'oxygène de l'azote pouvaient aussi bien s'appliquer à tous les gaz de l'air et en rendre la séparation méthodique et continue. L'appareil qu'il a combiné à cet effet et qu'il a présenté, en 1909, aux physiciens, réalise un progrès considérable dans l'isolement des gaz rares. Cet appareil traite, par heure, cinquante mètres cubes d'air qui traversent l'état liquide pour se vaporiser ensuite méthodiquement: un jeu, d'ailleurs assez compliqué, de tubes et de vannes assure la circulation des gaz dans des enceintes dont la température est comprise entre — 184% celle de l'oxygène liquide sous la pression atmosphérique, et celle, — 19o°, de Fazote liquide ; on obtient finalement, après élimination des gaz fondamentaux, un mélange presque pur de néon, d'hydrogène et d'héhum que l'appareil fournit, d'une façon continue, à raison d'un litre à l'heure. Pour achever la séparation de ces trois gaz, il faut avoir recours à l'hydrogène liquide, et c'est une
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opération qui se fait sans difficulté. Quant au krypton et au xénon, ils s'accumulent peu à peu dans un cul-de-sac, où on les retrouve en totalité, à raison d'un litre environ de krypton et de dix centimètres cubes de xénon par jour; ils sont d'ailleurs mélangés à de Toxygëne et à des vapeurs de l'éther de pétrole employé pour le graissage de la machine, mais il n'est pas difficile de les isoler à Tétat pur.
Nous sommes donc en possession d'une machine qui extrait automatiquement les gaz résiduels de l'atmosphère ; l'étude de ces corps en sera grandement facilitée. Un exemple donné par M. Claude permettra de se rendre compte de l'intérêt de ce résultat : nous avons vu que Sir William Ramsay avait pu rassembler, à grandpeine, quelques centimètres cubes de néon par l'ancien procédé de la distillation fractionnée ; à sa demande, M. Claude lui en envoya dix litres et il put, tout aussi aisément, en adresser deux cent cinquante au professeur KamerlinghOnnes, qui se proposait de continuer avec ce gaz ses remarquables recherches sur les basses températures.
L'intérêt de ces recherches sur les gaz rares s'affirme de jour en jour. Le krypton, malgré son extrême dilution dans l'air, est le gaz des
aurores boréales, c'est-à-dire que ses raies prédominent dans le spectre de l'aurore ; la science aura donc à expliquer pourquoi l'illumination électrique de la haute atmosphère est due presque exclusivement à un gaz lourd, qui n'entre dans sa constitution que pour un miUionième. Quant au néon, la richesse de son spectre et la lumière dorée qu'il émet sous l'action des décharges électriques, attirent en ce moment l'attention générale. La lampe au néon, que M. Claude étudie industriellement, a déjà figuré dans plusieurs expositions et sa destinée est peut-être de révolutionner les procédés modernes de l'éclairage.
Un mètre cube d'air (c'est-à-dire un million de centimètres cubes) renferme, en moyenne :