La mécanique sociale [microform]
Beaucôup de penseurs refusent d'admettre' qu'il y a une mécanique sociale. Ils prétendent à divers degrés que les phénooiènes.de lii société sont si complexes et si irréguliers qu'il n'est pas possible de les soumettre à des méthodes exactes d'investigation. Quelques-uns avouent très logiquement que ces qualités les bannissent tout à fait du domaine de la science, et ils soutiennent -qu'il n'y a pas de science sociologique. D'autres reconnaissent qu'il y a une science de ce genre, toat en ■préténdant qu'elle n'appartient pas à la même classe que les autres; que c'est une science mora/e, contingente, et canditionnée, dans laquelle on trouve une vérité n'ayant pas une certitude apodictique, mais seulement une certitude morak, ou probabilité.
Je ne me propose pas de discuter ce point, mais je vais supposer le vrai caractère scientifique de la sociologie, et me mettre immédiatement à établir les bases sur lesquelles repose selon moi cette prétention. Seulement je me permettrai de dire que si les phénomènes sociaux ne sont pas en effet uniformes et invariables, comme dans les autres sciences, et si les lois sociales ne sont pas exactes, comme dans le monde matériel, il n'y a pas alors de vraie science de la société. J'ajouterai quesij'envisageaisd'abordles phénomènes sociaux comme dépourvus entièrement de la qualité d'exactitude, si j'envisageais toute la vérité sociologique comme nécessairement conditionnée et seulement probable, je ne porterais aucun intérêt à la sociologie et je n'y consacrerais ni mon temps ni mon énergie.
Mais, dit-on, il faut assurément avouer qu'il y a une différence entre les phénomènes de la société — évène- ■ ments historiques, affaires politiques, mouvements religieux, réformes morales,- transformations industrielles — et Taction des corps physiques, comme dans l'astronomie, la physique et la chimie. J'admets qu'au point de vue superficiel cette différence semble exister, mais elle n'est guère plus grande que celle que nous trouvons entre certaines sciences que tout le monde reconnaît comme telles, même entre quelques-unés des • sciences purement physiques, comme entre l'astronomie et la météorologie. Dans ces cas il est clair que la différence consiste exclusivement dans le degré de connaissance qu'on possède des causes des phénomènes, et personne ne doute que les phénomènes, atmosphériques les plus capricieux sont les effets de causes physiques invariables qu'il est difi&cile ou impossible
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de découvrir. De cet aveu il n'y a qu'un pas à faire pour admettre la même vérité dans les affaires humaines. Presque tous les vrais philosophes ont fait ce pas, et ce qu'on appelle la philosophie de l'histoire n'est autre chose que la constatation de cette vérité. Bien qu'il soit impossible de voir cette causation méthodique dans les actions individuelles, néanmoins on peut l'observer dans ces actions collectives continues qui constituent l'histoire du monde. Par conséquent il doit en être de même aussi des actions individuelles, quoique nous ne puissions en voir les causes cachées ; et quelques grands penseurs, entre autres Kant, qu'on ne classe jamais comme déterministe, l'ont distinctement déclaré, (i)
Avant d'avaiicer plus loin, permettez-moi de poser le principe sur lequel repose le caractère scientifique de la sociologie aussi bien que de toutes les autres sciences complexes. C'est que dans les sciences complexes la qualité et exactitude n'est apparente que dans leurs plus hautes généralisations.
Tout le monde sait qu'en montant dans la hiérarchie les sciences s'amoindrissent en généralité et s'augmentent en complexité. Par généralité on veut dire le nombre relatif de phénomènes qui se rangent sous une seule loi quelconque, et la simplicité est la même chose, c'est-à-dire, l'existence de beaucoiip de phénomènes comme résultat d'une seule force ou cause. Un domaine quelconque de phénomènes, comme celui de l'astronomie, qui est conforme à cette définition, devient le
(i) Kant, Kritik der reinen Vernunft, édition Kartenstein,i868,
sujjet d'une science très exacte. En montant l'échelle, un plus graild nombre de principes vieanent en jeu, et le nombre de phénomènes, relatif au domaine tout entier, étant sous l'influence d* un seul principe, s'amoindrit. En d'autres termes, plus le nombre des principes s'accroît, plus leur portée diminue. Ce n'est pas la qualité de cause des phénomènes qui change, mais c'est la difficulté de l'observer et de la comprendre qui augmente. On arrive, enfin à un point où il deviept impossible de reconnaître l'action d'un principe unique quelconque. A ce point-là il devient nécessaire de grouper les principes ou lois par classes, et de traiter ces classes crfmme unités. L'action de ces groupes ou de ces classes de principes est visiblement uniforme, et on peut baser une science exacte sur une telle action collective. Par cette seule méthode il est possible de faire une science exacte des phénomènes les plus compleices de tous : ceux de la société humaine. Quelques exemples rendront cette vérité plus claire.
Dans n'importe quel champ complexe de phénomènes, la faculté de voir l'action des lois est amoindrie ou tout à fait annulée par la multiplicité et la proxiniité des objets qui occupent le champ. Ces objets attirent l'attention et empêchent toute classification. Il est impossible de voir une ville quand on y est, à cause des maisons, ou une forêt, à cause des arbres. Tous les efforts qu'on peut faire pour raisonner en pareil cas sont viciés par ce que j'appelle Villusion de proximité. Toutes les observations sont accompagnées de ce qu'on pourrait nommer la perspective Brobdfgnagienne. Pour surmonter cette difficulté, la première nécessité c'est la distance. En supposant que les objets soient
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visibles, plus la distance est grande, plus l'aspect d'ordre se présente à nos yeux. Cet ordre n'est que la manifestation visuelle des lois uniformes qui ont créé les objets mêmes. En gravissant les flancs raboteux d'une montagne couverte de forêts, on ne peut avoir aucune idée de forme et de symétrie. Egaré dans les ravins profonds, les rochers escarpés et les grands arbres, tout semble être chaos. Mais cette même montagne, vue à une certaine distance, peut présenter un cône symétrique et uni comme un pain de sucre. Quand on voyage, la surface de la terre semble très inégale , l'irrégularité la plus grande dépassant en eflet douze kilomètres en mesure verticale. La surface de la lune possède probablement une irrégularité encore plus grande que celle de la terre; néanmoins elle semble nous prér senter un disque parfaitement circulaire. Il en est de même du pourtour du soleil malgré l'altitude éiiorme où les flammes de gaz incandescent se projettent de sa surface. On dit que la distance prête à l'enchantement, mais cet enchantement tient exclusivement au sentiment d'ordre qu'elle excite dans les objets qui semblent sans formes quand ils sont près de nous. Presque le même effet se produit en renversant une lorgnette, et un effet un peu différent, mais de la même classe, résulte d'une vue à vol d'oiseau.
La géographie physique jette aussi une lumière sur la conséquence de la généralisation. Rien ne semble plus irrégulier que le contour des côtes d'un continent ou la direction des chaînes de montagnes, mais l'étude des mouvements orogéniques et épeirogéniques de la croûte de la terre fait sortir l'ordre de ce chaos et présente à l'oeiil de la raison un système défini de chaînes
g LA MÉCANIQUE SOCIALE
de montagnes et de formes continentales. La géologie de la surface et la topographie d'une région quelconque se soumettent facilement à cette classe de spéculation et montrent à la raison une symétrie et une beauté ravissantes.
Laissant de côté plusieurs grandes sciences qui fourniraient d'aussi bons exemples, si nous voulions les examiner, rapprochons-nous du niveau humain par un coup d'œil sur les leçons de l'ethnographie. Il n'y a aucune étude plus séduisante que celle que présentent les coutumes et les arts des races aborigènes dans les régions du globe éloignées l'une de l'autre. Tandis que les phénomènes que le D' Edward B. Tylor a appelés « parallélismes ethnographiques » indiquent sans doute quelquefois une origine commune et une dérivation naturelle, cependant de nos jours ils s'expliquent pour la plupart comme étant le résultat des causes uniformes qui pénètrent le champ entier de l'activité humaine. Aucun exemple ne témoigne mieux la présence des lois dans le monde psychique, ethnique et social.
Beaucoup d'exemples frappants se trouvent parmi les races civilisées, comme résultat du mouvement de la population. Je n'en citerai qu'un seul parmi les moins connus, à savoir : celui qui dépend du fait physique que les géologues appellent « la ligne des chutes» des fleuves. Cette loi est ce qui détermine la position des principales villes maritimes d'un pays, qui se disposent près du point de navigation des principaux cours d'eau. Il y a, par exemple, toute une série de villes de ce genre dans les États-Unis de l'Est, toutes situées entre la plaine littorale et le plateau du Piémont, au point où les rivières traversent cette ligne.
PROLÉGOMÈNES
Si nous faisons encore un pas dans la direction du . domaine reconnu de la sociologie, nous arriverons aux résultats que présente la statistique. Le célèbre statisticien belge, M. Quételet, quoique mauvais raisonneur, a vu si clairement l'opération des lois dans les affaires humaines qu'il a donné à un de ses principaux ouvrages le nom de Physique Sociale, ignorant probablement qu'Auguste Comte s'était déjà servi de cette expression pour le domaine entier qu'il baptisa plus tard du nom de sociologie, tout en se donnant beaucoup de peine pour en indiquer la synonymie complète. Dans tout le champ de la statistique vitale, qui comprend pour la plupart les faits de mariage, naissance et décès, Quételet trouva qu'il était seulement nécessaire d'assembler un assez grand nombre de ces faits pour en induire des lois exactes et uniformes, et il nous a fait savoir la fréquence exacte des mariages, non seulement entre un homme de quatre-vingts ans et une fille de seize ans, mais aussi entre un homme de vingt ans et une femme de soixante. Depuis Qué- - telet on a étudié la statistique des suicides et d'autres crimes, et quoique beaucoup de conditions spéciales en modifient le résultat, il est seulement nécessaire de rendre l'investigation assez étendue pour y trouver des lois exactes et uniformes.
De là il est facile de passer à ces phénomènes sociaux innombrables qui constituent ce qu'on appelle la nouvelle journalière. La plupart des hommes, sans philosophie, s'arrêtent avec un grand intérêt sur les colonnes des journaux, considérant comme uniques et remarquables tous les récits de crimes, d'incendies, d'accidents de chemin de fer et d'autre espèces, et des évène-
LA MÉCAMQUË SOCIALE
ments sociaux sans nombre qui se passent sans cesse. Mais l'esprit philosophique ne voit dans tout cela que le cours ordinaire et régulier des choses, et non quelque, chose d'exceptionnel ou d'extraordinaire dans un sen$ philosophique. Les noms, les places et les détails sont naturellement tout à fait hétérogènes et incapables de prédiction sauf par ceux qui connaissent parfaitement chaque cas particulier, mais le résultat général est quelque chose de bien connu, puisqu'il se répète toujours, de sorte qu'il n'y a pas de diâérence essentielle entre une année et une autre, ou entre un pays et un autre. S'il y a une diiférence de temps et de place, cette différence même tient à des causes spéciales qu^on peut découvrir par une recherche suffisante.
Nous pourrions continuer d'une manière analogue à multiplier les exemples du règne des lois dans les domaines les plus complexes de l'activité sociale, et qui démontrent tous que la science qui s'occupe de ce domaine est une science exacte tant qu'on se borne au point de vue le plus général. On ne saurait descendre de plus en plus dans les détails qu^au fur et à mesure que les données pour de telles conclusions moins générales s'accumulent et se coordonnent. Tandis que, par exemple, il est impossible de présager ce qu'un individu quelconque fera sous des circonstances données, parce que cela exigerait une connaissance de son caractère entier comme résultat de son éducation, de son expérience et de ses qualités héréditaires, il est possible de dire d'avance la direction générale que l'humanité tout entière poursuivra sous certaines conditions générales. De cette connaissance générale de la « nature hu-
maine », c'est-à-dire, des forces sociales comme forces'
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naturelles, dérive- la loi de parcimonie, ou du plus »grand avantage pour le moindre effort, qui est aussi ' exacte, c'est-à-dire, digne de confiance, que les lois physiques. Gela veut dire seulement qu'il n'y a pas beaucoup plus de probabilité deTexistencfi d'influences perturbatrices inconnues qui puissent écarter cette loi que de l'existence de corps inconnus dans l'espace pouvant causer des perturbations dans les mouvements des corps célestes.
Dans toutes les tentatives faites pour trouver les commencements de la sociologie et pour signaler ses vrais précurseurs il y a un parfait accord à reconnaître le principe primaire de loi dans les événements humains. Les auteurs qui ont aperçu cette vérité, même d'une manière obscure, ont trouvé une place dans la liste des anciens sociologues. On a recueilli des passages qui expriment cette idée dans les écrits de Platon, d'Aristote, de Lucrèce, de Tertullien, de Machiavel, de Bruno, de Bacon, de Hobbes, de Descartes, de Bossuet, de Locke, de Leibniz, de Fontenelle, de Vico, de Montesquieu, de BuÉfon, de Hume, d'Adam Smith, de Fergusson,.de Kant, de Turgot, de Condorcet, de Sàint-Simon, de Carey, de Bastiat, et de John Stuar^ Mill. C'était la première, et pendant des siècles, la seule conception qui donnât à l'histoire un caractère scientifique. C'est la conception sur laquelle repose le processus entier de créer une science de la société, et elle a passé de lios iours dans la formule définie que les, événements de l'histoire sont de vrais phénomènes naturels qu'on peut étudier par les mêmes méthodes appliquées aux autres phénomènes naturels. L'idée qui est énoncée dans le mot « actions » est tout à fait
trompeuse, parce que ce mot indique quelque chosè
qui aurait pu être différent de ce qu'il est, tandis que l'idée scientifique est que, dans les circonstances données, aucune autre chose n'aurait pu avoir lieu que précisément ce qui a eu lieu.
•Xout ce que j'ai dit jusqu'ici pourrait être considéré comme préliminaire de la discussion de la mécanique sociale. Soit, mais c'est un préliminaire qui paraît essentiel dans l'état actuel de notre science. C'est la base mécanique de cette science sans laquelle ce n'est pas une science. C'est la preuve de l'existence d'une classe de vraies forces naturelles dans la société qui placent la sociologie au rang des autres vraies sciences. Je préfère le nom de mécanique sociale à celui de « physique sociale » de Comte et de Quételet, parce qu'il exprime plus clairement cette idée de force et de loi dans la société, et aussi parce qu'il permet plus facilement la classification fondamentale que je vais proposer.
J'ai toujours soutenu que cette force mécanique qui effectue les phénomènes de la société est une force psychique, mais je l'ai distinguée soigneusement de Pintellect, qui n'est pas une force, et, en tant qu'il est une cause, est une cause finale (caws^ï finalis) et non pas une cause efficiente {causa efficiens). La force sociale réside dans la partie afi'ective de la vie mentale, et c'est une force qui fait mouvoir. C'est la cause qui fait agir tous les êtres sentants, une vraie cause qui produit des effets, comme dans le monde physique. Ces forces positives sociales sont principalement des appétits, et le professeur Fouillée y applique le terme « appétition », que je trouve bon, mais je ne saurais le suivre en les classant comme « idées ». C'est, cependant, une extension par-
PROLÉGOMÈNBS
faitement légitime de cette conception générale, que d'envisager ces mobiles appétitifs, ou ressorts d'action , collectivement compris, et regardés à un point de vue large et général, comme constituant la volonté, et ce terme a l'avantage de s'appliquer également à la classe négative d'impulsions qui éloigne de ce qui n'est pas désiré, et à la classe positive qui attire vers le désirable.
Âprès avoir ainsi trouvé et défini les forces sociales,
nous sommes en état d'entamer immédiatement la subdivision fondamentale de la mécanique sociale. Elle ne peut être autre chose que la subdivision de la mécanique même comme science mathématique, puisqu'il n'y a pas de différence essentielle dans la manière d'agir des forces naturelles de toute sorte; et nous avons démontré que les forces sociales sont de vraies forces naturelles. La subdivision primaire de la mécanique étant, donc, en statique et dynamique, celle de la mécanique sociale est nécessairement en statique sociale et dynamique sociale. Nous allons les traiter dans cet ordre. Beaucoup de sociologues ont vu la nécessité logique de cette classification, mais je ne me suis jamais persuadé qu'un seul, pas même Comte, l'ait clairement saisie ou en ait nettement expliqué la signification et la portée. Il y en a qui la rejettent tout à fait, mais ils sont ordinairement au nombre de ceux qui nient que la sociologie est un domaine de forces natu relies.
LA MÉCANIQUE S06ULE
Statique sociale. -
Par suite de la confusion générale au sujet de la statique sociale, vous me permettrez, peut-être, d'entrer un peu dans les détails et d'exposer avec un soin tout particulier le principe fondamental sur lequel, selon moi, est basée cette branche de la science.
Une force quelconque qui agit seule produit le mouvement dans une ligne droite. L'univers est formé • principalenient d'assemblages qui ont le caractère de systèmes, et ceux-ci ont leurs configurations actuelles en vertu de plusieurs forces qui se modifient mutuellement. La seule action de chacune de ces forces porterait les parties de l'assemblage qui sont sous son influence au dehors du système dans l'espace, de manière à désagréger et à détruire le système. Les diverses forces qui agissent de concert tendent à conserver le système. • Elles accomplissent ce résultat en s'opposa,nt l'une à l'autre et en mettant les différentes parties, ou les éléments du système, dans un état d'équilibre partiel. Ce principe s'applique à tout assemblage ou système dans l'univers entier et dans tous les règnes de la nature — dans le monde inorganique, organique, psychique, et social. Considéré au point de vue de la conservatiçn des systèmes, toute force agissant pour elle-même seulement est e^entieilement centrifuge et destructive. . '
Quant aux forces sociales on a toujours reconnu cette vérité, car les facultés affectives, auxquelles appartiennent les forces sociales, comprennent les passions, dont la nature destructive et dangerejuse a formé
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le sujet de la plupart des doctrines éthiques. La vraie cause pour laquelle on ne les a pas étudiées .scientifiquement est qu'on les a regardées comme essentielle-ment mauvaises et indignes. La sociologie est la seule science qui puisse expliquer leur vraie nature comme forces propulsives de la société, ou comme agent dynamique de la société, ainsi que je les ai désignées collectivement. Il est vrai que s'il n'y avait aucune manière d'arrêter et de réprimer l'énergie sociale, elle renverserait bientôt l'ordre social. La statique sociale traite le processus par lequel l'énergie sociale se conserve et se transforme en un agent utile au lieu de nuisible; c'està-dire, par lequel cette énergie devient constructive au lieu de destructive. On pourrait donc appeler la statique sociale : sociologie constructive. Elle a pour sujet le processus d'équilibration sociale.
Parmi les nombreuses conceptions indigestes de la statique sociale se trouve celle qui identifie les idées de statique et de stationnaire, et qui confond la statique sociale avec la stagnation sociale. Cette distinction deviendra claire un peu plus tard, mais un seul parallèle peut frayer la voie ; c'est qu'il y a ici la même dififérenee que celle qui existe entre le réservoir d'un moulin et une mare stagnante.
Quoique le processus de la statique sociale soit strictement inconscient et génétique, néanmoins, puisque notre manière de penser .est à un haut degré anthropomorphe, nous le comprendrons mieux si nous pouvons le rendre clair par des jnéthodes humaines. Le véritable eflet de tout mécanisme est de créer un équilibre plus ou moins complet des forces naturelles. Il va saris dire que le but est d'utiliser ces forces, et
toute invention suppose que la quantité de force n'est pas diminuée par le mécanisme, mais seulement contrôlée dans l'intérêt de l'homme. Les moyens qu'oa- • emploie pour réprimer et pour diriger la force, la transforment en énergie. La force qui s'exerçait autre* fois dans des voies inutiles s'exerce maintenant dans des voies utiles. La quantité de force contrainte d'agir dans des voies utiles s'augmente aux dépens de cellç.. qui agit dans des voies inutiles. En un mot, la force préalablement diffuse a été concentrée, localisée, et dirigée dans des voies avantageuses. Répandue autrefois dans l'espace elle a été condensée-et appliquée à. un point donné, coaiine les rayons du soleil dans une lentille; on, agissant d'une manière constante, elle a été comprimée d'abord pour être libérée ensuite tout à la fois, comme la poudre à canon. Probablement l'exemple le plus typique, et qui, en donnant la latitude nécessaire aux termes, peut être regardé comme applicable à toute forme de mécanisme, est l'accumulateur électrique. Son principe essentiel est l'emmagasinage de l'énergie pour un service futur; le temps, la direc-r*. tion et la quantité étant soumis à la volonté de l'inven teur. Cette propriété n'est pas limitée à l'électricité et à la combustion. Elle appartient à toute espèce de force, et le réservoir d'un moulin que nous avons signalé en est un exemple bien simple.
Nous voyons par là que l'action de l'esprit humain tend à créer des mécanismes artificiels pour l'utilisation des forces naturelles, et que la qualité commune à tous les mécanismes est celle d'effectuer un état d'équilibre plus ou moins complet capable d'être rompu au gré de celui qui veut s'en servir et dans son intérêt. On peut
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désigner ces mécanismes sous le nom de structures: c'est-à-dire, choses construites. Le but pour lequel un mécanisme est construit s'appelle sa fonction. Nous s^ons ainsi toujours les deux faits : structure et fonction. L'avantage de ces deux termes se révélera tout à l'heure.
Les sociologues parlent sans cesse des structures sociales, et c'est tout à fait comme il faut. Les struc- ^res sociales pourraient comprendre celles qui ont été projetées artificiellement et qui correspondent aux structures mécaniques que nous venons de considérer; ittais il est évident que l'usage ordinaire du terme n'envisage pas celles-ci, et que, par structyres sociales on v^ut dire ordinairement celles qui se produisent d'une manière inconsciente et spontanée. L'analogie est généralement avec les formes organiques qui sont les prodj^xts de l'évolution, ét que le génie de l'homme ne sait ^ni créer ni même imiter. La plupart des structures sociales sont en effet de cette classe. Mais de même qi^e la comparaison des mécanismes aux structures élargit notre vue de leur vraie nature, de même nous g|uvons en profiter si nous regardons toutes les structures comme des mécanismes dans un certain sens. Nous avons vu que la qualité commune à tous les mécanismes est d'équilibrer les forces. Nous pouvons igaintenant, si nous les regardons d'une manière exacte, ajÇercevoir que cette qualité caractérise toute structure quelle qu'elle soit. La pleine reconnaissance de cette vérité ouvre à la vue un des champs philosophiques les plus larges qui se présentent aux esprits contemplatifs. S«Lns un examen de ce champ qui puisse donner une idée de sa nature et de son étendue, il n'est pas possible
de comprendre clairement la science de la statique
sociale.
La question fondamentale est : par quel processus
les structures se produisent-elles? Nous savons comment se produisent les structures artificielles ou mécanismes humains. Nous avons vu aussi que ceux-ci ont la même qualité principale que les structures génétiques. Les deux espèces se ressemblent non seulement • en qualité de structures, mais aussi en remplissant des fonctions ; c'est-à-dire qu'elles n'existent pas seulement pour elles-mêmes, mais pour un but quelconque. Si le mor« but » est applicable aux deux espèces, il faut lui donner un sens un peu diflérent. Appliqué aux mécanismes humains sa signification est évidemment téléologique. Appliqué aux structures génétiques, même à celles de la société, on ne peut pas le regarder comme téléologique, puisqu'il n'y a pas de dessein, et nous pouvons seulement dire, dans le langage de la science moderne, que les structures sont adaptées à leurs fonctions. Le problème se réduit alors à celui de déterminer comment s'effectue cette adaptation.
Afin de saisir la question dans sa pleine étendue il faut partir d'une base aussi large que possible. Sans borner la conception de structure aux formes sociales et organiques, il nous est permis de l'étendre et d'y comprendre tous les assemblages et tous les systèmes de toute sorte. De cette manière nous serons en état de voir plus clairement la loi universelle qui produit toutes les structures. Cette loi n'est pas la même que la loi de l'évolution : développement des choses conçues comme préalablement pliées ou roulées. On peut l'appeler
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adaptation, mais ce ternie ne nous aide pas le moins du monde à comprendre le vrai processus.
De prime abord il faut distinguer une loi d'un principe. Une loi est l'expression de V ordre dans lequel les phénomènes ont lieu. Up princi£e est h. manière, le mode, ou la méthode d'après laquelle ils ont lieu. C'est une réponse à la question : comment ? Par exemple, l'évolution est une loi, mais la sélection naturelle est un principe. Le monde n'a jamais été satisfait des lois. Il ne l'est que par les principes. Ce sont les principes qui seuls expliqitent^ et l'esprit n'est jamais en repos avant que les phénomènes dont il s'agit soient expliqués. Il faut classer l'adaptation comme une loi, puisque, comme nous l'avons déjà fait remarquer, elle exige une explication, et le problème que nôùs avons à résoudre n'est autre chose que celui de découvrir un principe qui explique l'adaptation.
Malgré la tendance moderne vers les conceptions monistiques en tout,, il ne faut pas être aveugle à ce fait que dans tous les règnes de la nature on peut découvrir l'opposition. L'univers est, pour ainsi dire, polarisé. Cela se manifeste non seulement sous la forme des forces centripètes £t centrifuges, mais aussi sous celle des forces gravitantes et rayonnantes,. et sous toutes les formes qui s'expriment par les termes antithétiques d'attraction et de répulsion, de concentration et dexiispersion, de condensation et de dissolution. Il n'est . pas nécessaire de considérer la question de savoir si ce ne sont pas là simplement -des modes différents de manifestation d'une force universelle. Pour nos facultés d'observation ce sont des forces réelles, sinon antagonistes, du moins antithétiques, et qui opèrent
partout dans l'univers. A notre point de vue actuel le fait capital est que la concurrence de ces forces opposées fait toujours naître quelque espèce de structure. Elle a pouf résultat de produire des corps symértriques.
Dans les régions de l'espace, certaines parties de la nébuleuse primordiale se séparent, se condensent, et s'enroulent en formes sphériques ou sphéroïdales. Si de plus petites masses manquent de s'agréger avec les plus grandes, elles prennent des formes semblables et sont contraintes de tourner autour des plus grandes comme planètes, ayant souvent des satellites encore plus petits, le tout constituant un système et obéissant à des lois exactes. ;,
Les particules qui forment ces orbes sont soumises à cette même loi et forment des systèmes moléculaires qu'on croit être aussi symétriques et aussi parfaits que les systèmes solaires. Ces systèmes moléculaires sont nombreux et les agrégats qu'ils forment constituent les diftérentes substances connues en chimie et en minéralogie. Ils ont tous la même constitution fondamentale, qu'ils s'appellent éléments, composés inorganiques, ou composés organiques.
Dans le monde organique les corps symétriques qUi se produisent par la concurrence des forces antithétiques sont les formes organisées, tant végétales qu'animales, qui peuplent la terre. Celles-ci sont également des systèmes adaptés d'une manière merveilleuse, et quoique les corps eux-mêmes soient éphémères, ils possèdent la facuhé de se renouveler, ce qui fait que les formes sont permanentes.
Dans le monde social, ces mêmes forces antithéti-
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.quessont en action avecle même résultat, et les produits sociaux ne diffèrent guère plus des produits organiques que ceux-ci ne diffèrent des produits cosmiques. Toutes les formes produites par la concurrence des forces antithétiques sont des structures, et les structures sociales sont aussi définies et symétriques que les structures organiques, chimiques et astronomiques.
Nous reviendrons à cette pensée, mais il est essentiel de lier la série entière de phénomènes examinés d'après le principe d'abord posé que toutes les structures quelles qu'elles soient, tant les produits du dessein humain que les produits des forces naturelles spontanées, ont pour caractéristique essentielle l'équilibration partielle des forces agissantes, et que l'effet nécessaire du conflit des forces, de la contrainte et de l'altération du mouvement, est.de produire des formes symétriques et des systèmes, c'est-à-dire des structures. Le terme générique pour le processus entier, dans quelque règne de la nature que ce soit, est V organisation, et ce qui s'est toujours passé dans l'univers, et quia effectué la condition actuelle des choses, n'est autre qu'un processus d'organisation, par lequel les forces effrénées et inefficaces de la nature ont été arrêtées, emmagasinées, et consacrées aux travaux cohstructifs. Voilà le grand . principe fondamental de toute organisation, et j'ai longtemps cherché un mot adéquat poup exprimer l'idée. Dans sa forme primaire le phénomène est celui de collision, de détour, de contrainte, et d'altération du mouvement, ce qui produit une activité plus intensive aux dépens de l'activité extensive, un raccourcissement des trajets avec une répétition des circuits, et finalement la formation ou
construction des structures, définies et circonscrites. • Quoique commencé en opposition et en antagonisme, il acquiert bientôt les formes plus douces d'antithèse et de cQiKurrence, et aboutit enfin au compromis et à la coopération. Je me suis servi alternativement de tous ces termes, mais aucun d'eux ne toe semble complètement décrire le principe que nous considérons. L'adaptation est aussi une des cornséquences importantes. Elle nous rappelle la trilogie hégélienne trop familière dont elle est la synthèse des antinomies. Après avoir mûrement réfléchi, j'ai enfin choisi, comme englobant la plus complète expression de ce vaste principe, le mot «/wer^î'e, qui embrassa non seulement l'idée passive de coexistence ou mutualité, mais aussi l'idée active de travail ou d'énergie.
La synergie, donc, est le principe qui explique l'organisation dans l'univers, et l'organisation se classe exclusivement dans la science de la statique. Tout ce qui concerne la structure appartient à la statique, et puisque la fonction n'est que l'utilisation de l'énergie conservée par la structure, elle appartient aussi à la sutique. Il est étonnant que tant de sociologues soient tombés dans l'erreur de supposer que la distinction entre structure et fonction est la même que celle qui existe entre statique et dynamique, et que l'anatomie étant statique la physiologie est dynamique (i).
(i) Je citerai entre autreis : Auguste Comte, Philosophie Positive, Tome IV, p. 231 (mais Comte a entrevu son «ireuren disant
que la dynamique sociale traite du « mouvement continu » dé la société, et que « la division vulgaire entre l'anatomie et la physiologie tend à s'efiacer entièrement ») ; de Roberty.La Sociologie,
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Tout ce que nous avons dit est aussi vrai pour la sociologie que pour la biologie. Le processus est le même, dans tous les règnes de la nature, et le même principe, c'est-à-dire : la synergie, produit les mêmes eflets. Il ne faut que reconnaître les homologues de ces produits dans les différents champs de phénomènes. Nous aTons déjà signalé ces produits de la synergie cosmique dans la plupart des domaines généraux de loi, et nous avons vu que les structures célestes sont des orbes et des systèmes solaires j que les structures chimiques sont des atomes, des molécules et des substances, et que les structures vitales ou biotiques sont des biophores, des cellules et des organismes. Pour satisfaire à nos besoins immédiats il n'est pas nécessaire de rechercher les structures psychiques, mais si nous les cherchions nous les trouverions dans les « états de conscience », qu'on appellerait plus exacte-
vcir la troisième édition, chapitre VII, surtout la note, page 112;
Bemès, Sociologie et Morale, 1896, p. 59; Novicow, Annales de l'Institut International de Sociologie, Tome IV, p. 190; Ludwig Stein, Wesen und Aufgabe der Sociologie, p. 8 (Abdruck a. d. Archiv f. systera. Philosophie, Bd. IV) ; René Worms, Revue Internationale de Sociologie, sixième année, 1898, p. 539.
Il est vrai que quelques-uns ont combattu cette idée. M. G. De Greef l'a fait dans son Introduction à la Sociologie, Première Partie, 1886, p. 89. Moi, je l'ai fait dans l'American Journal of Sociology du mois- de septembre 1896, Vol. II, p. 244, et dans mon ouvrage intiulé : OutUnes of Sociology, 1898, p. 173. Plus récemment M. René Worms a rectifié son erreur, et MM. Coste, Dubuisson, d'Araujo, Delbet, et d'autres membres de la Société de Sociologie de Paris, ont exposé cette même idée d'une manière plus ou moins plaire. Voir la Revue Internationale de Sociologie, septième année, 1899, PP* '455* 4^5i S39i 54ii S44i 549-
ment les activités ou phénomènes de la conscience, qui sont des produits aussi intelligibles que les produits matériels que nous avons considérés (i).
Ce sont sans doute les structures sociales qui nous intéressent ici, et il faut découvrir ce que c'est que l'homologue exact dans la société des structures cosmiques que nous venons d'énumérer. Les forces qui opèrent dans ce champ sont les forces sociales, et en tous points elles sont polarisées de la même manière que les forces physiques et vitales. Dans la biologie ce dualisme est la concurrence des forces centripètes et centrifuges de l'hérédité et de la variation dont la résultante est l'adaptation de l'organisme à son milieu. Le revers psychique de cette face vitale est le grand dualisme de la fonction et du sentiment, que j'ai si souvent préconisé (2). La fonction représente l'hérédité, et elle est centripète, métaboHque, conservative. Le sentiment représente la variation, et il est centrifuge, catabolique, destructif. L'adaptation, qui est la résultante mécanique de ces forces antithétiques, c'està-dire, le produit de la synergie psychique, est synthétique, anabolique, constructive. Dans le mondeanimal cette structure psychique, comme on peut l'appeler, est principalement l'instinct et l'habitude. Dans les races inférieures des hommes elle devient ce grand
(1) Voir mon article intitulé : The Natural Storage of Energy, dans le Monist, vol. V.Chicago, January, 1895, pp. 247-263,
(2) Je citerai seulement ici le mémoire que j'ai présenté à l'Institut de Sociologie en 1898, intitulé : L'Éconctaie de la Douleur et l'Économie du Plaisir. Voir les Annales, Tome IV, pp. 89-132.
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plasme homogène dont se différencient plus tard la religion, le droit et l'ordre social (i). • Les forces sociales étant psychiques, doivent avoir une base psychique. Elles se développent toutes de ce plasme psychique primordial qui me semble constituer le germe essentiel de la religion plutôt que d'une autre institution (2). Et quand nous , parlons de la religion comme une institution humaine nous nous servons d'un terme très général qui servira de nom pour toutes les structures sociales quelles qu'elles soient, et nous sommes en état de dire que l'homologue social des produits de la synergie cosmique, organique et psychique, se trouve dans les institutions humaines.
Les produits synergiques des forces physiques et vitales sont des objets matériels, ceux des forces psychiques et sociales sont immatériels. Ce sont des instincts, des habitudes, des aptitudes, des mœurs, des coutumes et des institutions. Ces produits sont adaptifs, protectifs et conservatifs. Ils sont le résultat, comme les autres, de l'arrêt, de la contrainte et de l'équilibration partiels des forces concurrentes, et produisent une transmutation du mouvement, une conversion de mouvement de masses en mouvement de molécules, et d'activité extensive en activité intensive, de sorte qu'on peut les appeler des mécanismes ou in-
( I ) Voir mon article intitulé : The Essentiai Nature of Religion,
dans l'International Journal of Ethics, Vol. III, Philadelphia, January, 1898, pp. 169-192.
(2) M. Herbert Spencer a fait ressortir cette vérité d'une manière très claire. Voir ses : Principles of Soctology, § 662 (vol. III, p. 181 desl'édition anglaise).
ventions de la nature pour cueillir, conçeatrer, mena-
ger et accumuler l'énergie psychique et sociale.
Tandis que, dans le sens le plus large des deuxtermes, on peut considérer toutes les structures sociales . comme institutions et toutes les institutions comme . structures sociales, il y a un sens plus étroit dans lequel on peut faire une distinction, en appliquant le terme institution plutôt à ces produits spontanés des forces sociales qui ont un caractère plus fondamental et plus exclusivement psychique, et en réservant le mot structure pour la superstructure (comme on pourrait l'appeler) que les hommes érigent d'une manière plus ou moins consciente, sur ces fon4ations naturelles.. Dans bien des cas, cette distinction est vague et difficile à tirer, mais dans quelques autres elle est parfaitement claire.
Parmi les plus importants de ces derniers cas, on
peut signaler la religion comme une institution sur laquelle' s'élève réglise comme structure ; le mariage comme une institution sur laquelle repose la famille comme structure; le gouvernement comme une institution à laquelle correspond l'État comme structure. A ces différents cas on pourrait en ajouter beaucoup d'autres, comme, par exemple, la matriarchie et le clan^ la patriarchie et la gens, le lien de consanguinité et la tribu, le droit et les cours de justice, la puni-^ tion et les systèmes des prisons, l'éducation et l'école, et ainsi de suite.
Parmi les institutions qui ne montrent pas si clairement cette antithèse on pourrait nommer le langage, la littérature, l'art et la science; tandis qu'à la classe des structures sociales dans le sens limité, et dont
STAXJftUE .27
les institutions correspondantes sont vagues ou semblent manquer, appartiennent toutes les o rganisations et associatio;ns volontaires innombrables, pour les objets sociaux, moraux, intellectuels ou industriels. Quant à cette dernière classe, cependant, dans un certain sens on peut regarder la division du travail coaime l'institution qui correspond à ces structures.
On pourrait examiner et analyser chacun de ces exemples au point de vue de la discussion actuelle et faire voir qu'ils sont tous des produits de la synergie sociale selon la définition que nous avons donnée de . cetre expression, mais nos limites nous obligent de borner cette analyse à un seul exemple.
Le cas que je vais citer est une institution qu'on ne soupçonnerait pas a priori de répandre une lumière sur notre question. C'est celle de l'amour du sang, ou le sentiment d'attachement entre les membres de la même race. Cependant, si on donne assez d'ampleur aux mots, ils représentent un. des stades les plus critiques dans l'histoire de l'homme. Sous la matriarchie, ou la vie du clan, et, à un moindre degré, sous la patriarchie ou la vie de la gens, dans ses formes les plus primitives et les plus simples, il existait un état relatif de paix. L'état guerrier a- suivi celui-ci comme résultat dè la formation des plus grands groupes cimentés en tribus et accompagnés d'un attachement intense l'instinct de race — et aussi accompagnés d'une conscience considérable de pouvoir. Ce lien du sang ou amour de la race est toujours accompagné d'une haine correspondante pour toutes les autres races, et c'est là le fait qui a causé les guerres continues. Ce sujet n'est autre cbiose que celui de la x< lutte des
28 Lk MÉCANIQUE SOCIALB
races », et il est beaucoup trop vaste pour en parler ici. Sa vraie signification a été découverte et éclairée par les travaux de Louis Gumplowicz et Gustave Ratzenhofer. Il entre parfaitement dans le cadre plus large que je viens de calquer. C'est un exemple parfait de l'opération de la synergie sociale. On a tracé chaque pas dans le processus de l'équilibration de ces forces d'abord tout à fait opposées, et on a décrit et nommé toutes les structures sociales successives qui en résultent. Ratzenhofer a indiqué en maître comment se font les différentes marches dans le processus entier. Voici l'ordre dans lequel les événements se succèdent : i° Sub-
jugation d'une race par une autre ; 2» Origine de la caste ; 3° Relâchement graduel de cette condition en laissant un état simple à'inégaiité individuelle, sociale et politique 4° Passage lent de la domination militaire pure et simple à la reconnaissance de droit et à l'origine de la conception de la justice légale; 5° Organisation ultérieure d'un État^ sous lequel toutes les classes ont des droits et des devoirs ; Âmalgamâtion de la masse entière dans un peuple plus ou moins homogène; 7° Développement d'une nation.
, Dans tout ce qui précède nous voyons sous un jour très favorable les divers aspects de l'équilibration ou synergie sociale, depuis le conflit et l'antagonisme primaires, par les phases successives de soumission, acquiescement, compromis, affiliation et coopération, jusqu'à la coalescence complète et à 1 uniûcafion telle qu'elle se manifeste dans les nationalités modernes, comme les Français, les Allemands et les Anglais. Le résultat iinal est Vorgamsation sociale., qui constitue un cas typique de l'organisation en général. En , eiïet^ le
STATIQUE
processus se présente beaucoup plus clairement dans la société que dans les règnes inférieurs de la nature, et son étude intelligente jette une grande lumière sur l.es processus obscurs de la vie organique, dont nous ne pouvons voir que les résultats accomplis. C'est ainsi que la sociologie éclaire les plus simples sciences !
Cet exemple nous mène directement à la grande vérité j que l'organisation est la base de l'ordre dans le monde social ; qu'elle le constitue même, puisque toutes les structures sociales et toutes les institutions humaines s'organisent dans un tout, qui est l'ordre social. L'ordre social est le sujet de la statique sociale, et tout ce que nous avons dit tombe sous cette division de la mécanique sociale. Les structures sociales sont des réservoirs de puissance appliquée aux buts sociaux. Ce sont des conditions de l'efficacité sociale, et toutes ces structures, y compris l'État et la nation, sont des produits d'une lutte. Darwin nous afeit savoir que partout dans le monde organique il y a « lutte pour l'existence ». La société est aussi le théâtre d'une lutte, mais une vue plus large du sujet, dans les deux champs et dans tous les autres champs, nous autorise à modifier la formule sévère de Darwin et à regarder l'ordre dans le monde inorganique, organique et social plutôt comme le produit d'une lutte pour la facture.
Dans la société les structures qui résultent de cette lutte sont les institutions humaines, et sans trop de inétaphore nous pouvons dire que les institutions sont les accumulateurs de la société, qui économisent l'énergie sociale; produits de la synergie sociale, qui est la plus haute expression de la synergie cosmique, ou lutte universelle pour la structure.
LA M ÉCANIQUB SOCIALB
Dynamique sociale,
Nous avons ru que le sujet propre de la statique so-
ciale est l'ordre social. En contraste frappant il faut dire que le sujet propre de la dynamique sociale est le progrès social, ou du moins la transformation sociale. La première traite du status, la dernière du mouvement. Nous avons trouvé que l'ordre social est le ré^ sultat de l'organisation, et que cette organisation consiste dans la formation, sous le principe de la synergie sociale, des structures sociales, qui se coordonnent plus loin dans une structure suprême, à savoir, la société elle-même. En quoi consiste alors le progrès .social?
Toute structure représente un certain type d'organisation. Cela est aussi vrai des structures cosmiques et organiques que des structures sociales. Sous le principe synergique d'équilibration toutes les structures organisées tendent vers la fixité ^ et la statique s'occupe d'une condition supposée de fixité de structure. Mais, comme le processas entier consisté dans une lutte, entre les forces centripètes et les forces centrifuges, l'état réel de fixité n'est jamais atteint. Dans la biologie on a Ipngtemps supposé que les formes organiques étaient absolument fixées, mais Lamarck et Darwin ont montré qu'il n'en était pas ainsi, et^ue toutes lés formes sont dans un état de changement perpétuel. Quoiqu'on ne se soit pas servi de ces ftrmes, la décou^ verte de cette vérité a ajouté à la science préalable de
la biologie statique, une nouvelle science, celle de la biologie dynamique, et les progrès énormes que la biologie a faits depuis cette découverte, témoignent de sa grande importance et de son immense fertilité.
La plus grande partie de la sociologie, même jusqu'à présent, se rapporte à la statique sociale, quoiqu'elle n'ait jamais essayé d'en trouver le vrai principe. Elle s'occupe de la découverte et de la description des Structures sociales, de même que les anciens biologues collectionnaient et décrivaient les animaux et les plantes, et beaucoup déclarent encore que c'est là tout ce qui compose la sociologie. Il y a dix-sept ans j'ai essayé de rompre avec cette tradition en attirant l'attention sur l'aspect dynamique de notre science. Mais mon essai trop prématuré a eu à peu près le même résultat que celui de Lamarck en écrivant la Philosophie Zoologique un demi-siècle avant que le monde fût en état de recevoir ses idées.
L'obstacle principal à l'accueil de la vérité générale de la sociologie dynamique est le manque de reconnaissance de la mécanique sociale, dû à la confusion e^ à l'anarchie complètes' qui régnent sur ce sujet. Tant qu'il n'y a aucune conception claire de ce qui constitue la statique sociale, on ne peut s'attendre à ce qu'il y ait une idée précise de la dynamique sociale. Dans ce qui précède j'ai essayé d'indiquer ce que c'es tque la statique sociale, et je me propose maintenant, comme tâche finale, d'exposer la vraie nature de la dynamique sociale.
Le fait fondamental est que toutes les structures changent sans cesse, tellement que la statique sociale est, en réalité, une science théorique, quoique non
3S LA MÉCAMIQÙE SOCIALE
moins légitime et nécessaire à cause de cela. Le fait que les espèces ne sont pas fixées, mais changent toujours, n'empêche pas notre étude des plantes et des animaux considérés comme des produits complets, et le sociologue statique peut faire toujours, pour ainsi dire, une photographie instantanée de la société, pour l'étudier à son loisir, comme un naturaliste étudie un échantillon de sa collection.
Mais quand nous disons que les structures sociales changent, nous ne voulons pas dire que les individus se renouvellent ou que les groupes s'accroissent et s'étendent. La croissance et la multiplication ne sont que les fonctions pour lesquelles les structures existent, et, comme nous l'avons déjà vu, toutes les considérations de structure et de fonction, qu*on appelle parfois l'anatomie et la physiologie, appartiennent à la statique. Quel rapport la physiologie des animaux a^t-elle avec le grand processus du développement organique ? Il n'y en a aucun. Il en est précisément de même pour les phénomènes sociaux ; et pour trouver l'élément dynamique, il faut chercher plus loin.
En un mot, le changement qui constitue le mouvement dynamique est un changement du type de structure. Dans un milieu qui change toujours, les forces centrifuges saisissent les occasions de sortir, si peu que ce soit, des bornes établies par les forces centripètes, et dans les cas où il en résulte de l'avantage, si petit qu'il soit, il y a succès. En biologie c'est ce qui constitue le principe de la sélection naturelle, ou survivance des plus aptes, qui est le principe fondamental de la biologie dynamique. Ma propre expression est celle de principe davantage. Les structures sociales
sont soumises aux mêmes lois que les structures organiques, et les institutions humaines changent sans 4esse de type et de caractère pour répondre aux chan* ^ments dans le milieu social, qui sont beaucoup plus nombreux et variés que ceux du milieu organique. *
Nous pourrions nous contenter de cela, en rapportant au principe d^avantage tous les changements dans ]^s structures sociales ; mais il est évident que ce serait insuffisant et peu satisfaisant. Il faut analyser de plus ^ès les phénomènes afin d'y trouver le principe immé- (^iat par lequel ils se produisent. Il doit y avoir un principe heuristique qui puisse expliquer la modification, des types de structure.
* Il faut se rappeler toujours que les activités des hommes sont les effets des forces sociales comme causes. La plupart de ces activités sont purement statiques. Biles tombent sous la loi de Timitation de M. Tarde et iî,e sont que des répétitions. Mais il y en a, et leur fréqiience augmente avec la croissance de l'intelligence humaine, qui vont un peu plus loin en s'écartant à une petite distance de la normale, et en ajoutant quelque chose à ce qui existait avant, ou en améliorant l'ancienne manière d'agir. C'est là ce que M. Tarde appelle l'invention. Le mot innovation me semble préférable comme plus générique. Mais tout cela n'est guère plus que la simple déclaration des faits observés. Il reste à chercher le principe. On le trouvera dans la psychologie de l'action humaine.
, Nous supposerons qu'une action donnée est dynamique, et non pas simplement statique, une innova- ;tion, et non pas une répétition. Si nous analysons une telle action, nous trouverons qu'elle a trois effets dis-
LA MéCANlQUB SOCIALE
tincts : 1° de satisfaire un désir; 2*» de remplir une fonction; 3« de modifier le milieu. Seul le premier de ces effets est sciemment poursuivi . L'individu comme organisme est poussé à l'action par les mobiles qui existent dans sa nature, et il ne peut agir qu'en obéissant à ces mobiles. Ils sont les forces psychiques, et ils deviennent dans la collectivité les forces sociales. La formule généralisée à laquelle il est possible de réduire tous ces mobiles est la satisfaction du désir, et quand on comprend cette phrase avec, une ampleur suffisante on s'aperçoit qu'aucune action ne s'accomplit ou ne peut s'accomplir que pour la satisfaction du désir. On suppose que l'action accomplit ce but, mais qu'elle l'accomplisse ou non, c'est absolument égal, tant que l'agent a l'intention de l'accomplir ; sans cela il n'y aurait pas de mobile et nous aurions un effet sans cause. Mais si l'action satisfait en réalité le désir, la question n'a rien à faire, comme noi^s allons le voir bientôt, avec son caractère dynamique. Elle pourrait échouer tout à fait dans son but primaire et rester néanmoins une action dynamique.
Le deuxième effet de l'action supposée, à savoir- : celui de remplir une fonction, est dès le commencement tout à lait inconscient. Normalement l'agent ne Vcn occupe pas du tout. C'est la conséquence d'innombrables générations d'adaptation cosmique, si complète que l'individu n'a pas besoin de savoir que son action va produire l'effet. A travers le règne animal entier jusqu'à l'homme, il n'est pas probable que l'effet fonctionnel soit jamais considéré, ou que l'agent sache qu'une action donnée soit la cause de l'effet donné; comme, par exemple, l'action de manger qui nourrit
, DYNAMIOUE 35
le corps. Le seul mobile est le désir (faim, etc.). Même dans les races humaines les plus inférieures, comme M. Letourneau l'a fait remarquer, il est douteux que l'action reproductive soit reconnue comme la cause de la reproduction, et dans les communautés les plus avancées du monde les cas dans lesquels cet acte se fait pour cet objet sont extrêmement rares. L'effet fonctionnel est entièrement statique et a seulement pour résultat la répétition de cellules (nutrition, croissance) ou d'individus (reproduction, multiplication), et ne fait rien dans le sens de modifier le type de structure sociale.
Considérons maintenant le troisième effet de l'action, celui que j'ai caractérisé comme modification du milieu. Le progrès social, comme je l'ai si souvent fait remarquer, diffère complètement de l'évolution organique. Dans le dernier cas c'est le milieu qui transforme l'organisme, dans le premier cas c'est l'homme qui transforme le milieu. Ce troisième eff'et d'une action dynamique est le premier dans Tordre chronologique. Le but de l'individu est la satisfaction du désir; mais, sauf dans les cas les plus simples, ce but n'est pas l'effet immédiat de l'action. Il faut ordinairement atteindre la fin par des moyens. 1^' action s'exerce directement et immédiatement sur quelque moyen qui assure la fin. Cette qualité augmente avec le développement organique de l'agent. Les plus basses de toutes les créatures se baignent simplement dans leur milieu nutritif qui pénètre et nourrit leur corps. Un peu plus haut, comme dans la Vorticella^ les organismes s'attirent les particules nutritives par l'action des cilla. A des étages encore plus hauts ils cherchent leur nourri-
ture avec un effort de plus en plus conscient, et chez les animaux les plus élevés, tels que les carnivores, la poursuite et la prise de leur proie exigent beaucoup d'efforts et d'activité. Mais ici même, comme partout dans le règne animal au-dessous de l'homme, l'effet de tout cela n'est que de fortifier et d'adapter l'organisme en vertu du principe Lamarckien : croissance par usage, complété par le principe Darwinien de la sélection naturelle. La quantité de modification du milieu est insignitiante. Il est vrai que quelques changements dans le milieu sont effectués par certains instincts. Les oiseaux font des nids et les castors des digues, et quelques rongeurs, comme le chien de prairie, creusent des demeures souterraines plus ou moins durables. En revanche, l'effet en est souvent destructif au lieu de constructif, comme dans les cas où les carnassiers détruisent tous les animaux qui leur fournissaient la nourriture, et dans le cas où une espèce herbivore mange toute l'herbe d'une région. Les instincts accompHssent rarement des résultats permanents. Les oiseaux abandonnent chaque année leurs vieux nids et en construisent de nouveaux même dans les arbres où existaient les anciens. Il est évident que nous ne pouvons dire d'aucun animal que son action tend à transformer à son avantage permanent le milieu
dans lequel il vit.
En parlant de l'homme, au contraire, c'est précisément ce qui a lieu. Ses efforts exercent peu d'influence sur la modification ou le perfectionnement de ses facultés physiques. Jusqu'à un certain point, dans le cours de sa lente élévation au-dessus de l'état animal, la loi biologique s'appliquait saus doute à l'homme, et de
diverses manières, différentes de celles des autres animaux, elle modifia sa nature physique, en lui donnant sa position verticale, son pied plantigrade, sa figure humaine, et son cerveau supérieur. Mais ce processus s'est peu à peu amoindri jusqu'à ce que, pour toutes les races connues, il soit inappréciable, et que pour toutes les races développées il n'existe plus. A la vérité un processus opposé, du moins en partie, semble avoir commencé, et au lieu du développement physique il y à une tendance vers la dégénération physique.
De l'autre côté, même les types d'hommes les plus primitifs sont entrés dans la voie de transformation du milieu pour l'adapter à eux-mêmes, tandis que tout ce qui est renfermé dans la phase : civilisation matérielle n'est autre chose que cette transformation même par l'homme de son milieu. Cette vérité générale ressort d'une manière vague, mais on suppose ordinairement qu'elle est le résultat des actions conscientes et réfléchies de la part des hommes. Une analyse soigneuse des conditions montre qu'il n'en est pas ainsi, et que cette conséquence est seulement accessoire et sans dessein — un résultat non cherché et non désiré de l'effort pour satisfaire les désirs. Si on pouvait toujours satisfaire les désirs sans efforts, sans modifier en aucune façon les matériaux qui sont en contact avec Thomme, il n'y aurait pas de progrès humains. On ne ferait pas d'efforts pour ce seul but. Le milieu resterait aussi peu changé qu'il l'est par les oiseaux et les animaux des forêts et des plaines.
La seule cause de cette différence est l'intelligence humaine. L'homme est le seul animal dont les facultés mentales sont assez fortes pour le rendre capable de
voir que sa tin, la satisfaction de ses désirs, peut s'atteindre par certains moyens matériels, c'est-à-dire, par la transformation de son milieu. Et plus son intelligence s'élève, plus il Voit de ces moyens; mîais plus ces moyens sont subtils et cachés, plus ils sont difficiles à accomplir. Plus la fin est éloignée, plus les moyens sont difficiles, et l'accomplissement de tels, moyens exige des efforts prolongés. Mais plus les . eftorts sont pénibles et prolongés, plus les conséquences accessoires sont grandes, c'est-à-dire, plus le milieu est transformé. La fin individuelle est la seule désirée, mais la raison voit que la fin ne peut être atteinte que par l'effort nécessaire pour accomplir le moyen.
Or, l'accomplissement de la fin, la satisfaction du désir de l'individu, n'a aucune importance sociale. On peut le classer comme statique. Aussi faut-il regarder comme statiques les effets fonctionnels de la satisfaction du désir : sustentation, nutrition, croissance, génération, multiplication. La seule conséquence de l'action qui a une valeur sociale est l'altération accidentelle des conditions matérielles environnantes qu'il fallait faire avant de pouvoir accomplir les autres effets.
La forme la plus apparente de transformation, et celle qui reste aujourd'hui la plus importante, consiste dans la transformation artificielle des matières brutes de manière à les adapter aux besoins de l'honime. L'animal trouve un monde contenant tels ou tels ôbiets. Il ne connaît pas d'autre manière que de se servir de ces objets à peu près comme il les trouve. L'homme trouve le même monde, mais il sait adapter les objets à spn usage, et il se met à le faire dans le degré
de cette connaissance. Il s'ensuit que dans une race civilisée presque tout ce à quoi on attribue de la valeur dans le sens économique à subi une transformation. Qu'on cherche à découvrir autour de l'homme un objet à l'état brut dont il se serve d'une manière quelconque, on trouvera la tâche difficile. Même la lumière, la chaleur, l'air, l'eau et la terre subissent des modifi-p cations à l'avantage de l'homme.
La transformation de la matière brute en objets d'utilité humaine s'accomplit au moyen de deux éléments ou institutions humaines, à savoir: Vinvention et le travail. Toute perception de la possibilité de modifier le milieu de manière à assurer une plus complète satisfaction des désirs est une invention. Tout effort fait pour produire cette modification est du travail. La conséquence, c'est-à-dire, la modification même accom« plie, s'appelle production dans le sens économique du mot, et toute production est de cette espèce et ne peut être autre chose.
Ces produits de l'invention et du travail, c'est-à dire de l'art, ne sont, donc, que de simples moyens pour arriver à la fin individuelle, qui est le seul eftet conscient et intentionnel. Le second effet, c'est-à-dire la fin fonctionnelle, ou fin de la nature, de conserver et perpétuer la vie, est inconscient, conséquence de l'adapta^^ tion effectuée par les lois naturelles. Ces deux effets sont statiques dans le sens scientifique. Le troisième effet, à savoir : la modification du milieu, également inconscient, non pensé et non désiré, est l'effet dynamique, et le seul qui a de la valeur sociale. Ou bien, pour l'exprimer dans un langage téléologique en forme mais non en fait, la fin de l'individu est la satisfaction
du désir, c'est-à-dire, le bonheur humain j la lin de la nature est la conservation de l'individu et delà race; la fin de la société est l'amélioration des conditions de l'existence.
Il reste à réunir ces conclusions à la définition primaire de ladynamique sociale, c'est-à-dire : modification des types de structure sociale. Quant aux structures industrielles, la connexion est évidente, mais pour les structures non industrielles elle n'est pais aussi claire. La loi doit s'appliquer à toutes les structures quelles qu'elles soient. Elle s'y applique, en eifet, aussitôt que nous donnons assez de latitude aux termes employés. Toute institution humaine subit sans cesse des modifications, et chaque accroissement de modification est le résultat de ce principe. Il faut donner au mot invention la même ampleur que M. Tarde lui donne. Le travail nécessaire pour exécuter et pour perpétuer l'invention, s'il n'est pas une partie de l'acte d'invention^ est une simple imitation ou répétition dans la multiplication des objets que l'invention a le pouvoir de produire.
Mais il n'est pas nécessaire que l'objet appartienne au monde industriel. Il n'est pas du tout nécessaire qu'il soit un produit matériel. L'institution peut appartenir à quelques-unes de ces créations humaines immatérielles que nous avons énumérées sous le titre de statique sociale. Une de ces dernières, qui semble la moins saisissable et au suiet de laquelle il y a même des doutes si on doit la classer au nombre des institutions, est le langage. Il ne serait pas possible de choisir une institution plus difficile pour élucider le principe qui nous occupe. Si notre principe dynamique se
montre applicable au langage il "s'appliquera à toutes les autres institutions humaines.
Dans ce cas le but désiré est la communication réciproque des idées. Le moyen employé est la parole, le geste, ou une forme d'action qui ait une signification quelconque. Le changement ou la modification de cette structure sociale immatérielle, ou institution humaine primitive, a lieu pour améliorer ou perfectionner les symboles employés dans la transmission de la pensée d'un individu à un autre. Chaque pas dans ce sens est une invention dans la propre acception du mot, et les accroissements acquis sont conservés par l'imitation et la répétition, qu'on peut désigner sous le nom de .travail ou effort humain. Si nous voulions parcourir l'histoire entière de la science de la sémantique nous trouverions qu'elle consistait dans l'application continue de ce processus, depuis les formes les plus primitives du langage jusqu'aux essors les plus élevés de l'éloquence et de la littérature.
La seule difficulté dans cet exemple est que le langage est une institution tellement primitive qu'on ne saurait l'appeler exclusivement humaine. Elle passe par des nuances insensibles à l'instinct animal, et en la suivant de plus en plus bas le principe dynamique que nous considérons s'y applique de moins en moins jusqu'à ce qu'il se perde ou se mêle avec le principe de la sélection naturelle qui est son homologue biologique. On trouverait la même chose dans beaucoup d'autres institutions primitives et essentielles, telles que la xeligion, le mariage, et même le gouvernement. Mais cela n'empêche pas que le principe acquière sa pleine force avec le progrès de la société et qu'il constitue
la base de ladynamique socialedanstousses embranchements. C'est le principe qui produit toutes les modifications dansles types des structures sociales et qui introduit de nouvelles structures plus efficaces qui succèdent peu à peu aux structures anciennes et surannées. Des changements peuvent sans doute être rétrogrades, et nous avons dans la société des formes de catabolisme local et limité qui correspondent à l'atrophie, à la réversion,, à l'atavisme, au parasitisme, à la dégénération, et même à l'extinction dans la biologie. Celles-ci feraient des sujets intéressants pour une discussion, et on pourrait montrer qu'elles sont conformes à la même loi que les transformations anaboliquesj mais cela nous entraînerait trop loin. '
Ainsi, quoique la dynamique sociale soit beaucoup plus étendue que la simple question du progrès social, elle est, cependant, la science qui s'occupe du progrès social, «telle est la seule science qui puisse expliquer d'une manière adéquate la nature du progrès. £ile déclare, non seulement, comme Ta fait Auguste Comte, que le progrès dépend de 1' « ordre pour base » essenr tielle, mais elle montre, ce qu'il n'a pas fait, la nature précise de cette dépendance. Car, si le progrès consiste exclusivement dans la modification avantageuse des structures sociales, il est évident que l'existence de telles structures est présupposée. Mais l'ordre, comme nous l'avons vu, consiste dans la formation et la coordination des structures sociales sous le principe de la synergie sociale, qui est le principe de la statique sociale. Sans des structures de ce genre il n'y a pas de société, et la société consiste en structures sociales. Par conséquent tout progrès social doit émaner de l'ordre social,
et comme Comte l'a dit, il doit en être le développement.
Il consiste exclusivement dans les modifications avantaaeuses des structures sociales, effectuées inconsciemment et sans dessein par l'action directe de l'homme sur son milieu matériel et spirituel dans ses efforts à satisfaire ses désirs. L'invention et le travail tombent tous deux sous ce titre d'effort, qui est le principe fondamental de la dynamique sociale. Nous avons essayé d'expliquer ce principe. Il correspond au principe Lamarckien d'après lequel l'effort augmente les structures organiques employées en accomplissant les buts de la créature, comme dans l'exemple familier la girafe allonge les vertèbres cervicales par suite de l'effort qu'elle fait pour brouter les rameaux hors de la portée des autres antilopes. Dans l'autre caractéristique, à savoir, que le résultat n'est pas cherché par l'individu, ni même connu de lui, il y a aussi parallélisme complet dans le principe biologique et le principe sociologique. Les seules différences essentielles sont : i» que l'effort humain esttélique, èn s'apercevant que le moyen. atteindra la fin désirée; 2° que l'effort humain modifie le milieu et non pas l'organisme. Alors, pour iaire une distinction, entre l'effort purement automatique et réflexe de l'animal et Teffort rationnel et téléologique de l'homme, nous pouvons appliquer à celui-ci le terme conation.
Ainsi nous voyons que les deux grands principes de la mécanique sociale sont : le principe de la synergie sociale, qui gouverne les phénomènes de la statique sociale, et le principe de conation, qui gouverne les phénomènes de la dynamique sociale.