‹ La médecine à GrenobleChapitre 15 sur 41 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Décadence de l'Université. — Etat précaire de la médecine à Grenoble. — Guillaume Dupuys. Médecins municipaux : Paul de Violardes, Laurent Alpin» M0 Gabriel. — La lèpre. — La peste : Guillaume Dupuys, Pierre Aréoud — Les mystères de St-Christoffe ; l'entrée de François de Bourbon; le Mystère de la Passion et Pierre Aréoud.

Il ne sera plus guère question de l'Université de Grenoble jusqu'au xvie siècle. Elle existe pourtant encore; elle fonctionne, bien que d'une façon à coup sûr peu brillante, car en 1389, dans le latin déjà altéré de cette époque, on trouve cette mention « pro logerio domus studiorum generalium, 15 flor. » (3), et lorsqu'en 1452, l'Université de

(1) Cette épidémie épouvantable sévit dans tout le Dauphiné, surtout à La Tour-du-Pin. D'après un rapport qui fut présenté au pape Clément VI, elle fit périr en Provence, non compris Avignon, 120.000 personnes; à Avignon 30.000, à Lyon 45.000, en Rourgogne 80.000.

(2) A Grenoble, 74 juifs furent traduits en justice, incarcérés apud monten Bonondun' et brûlés: leurs biens confisqués au profit du monastère de Montfleury (Prudhomme : Histoire de Grenoble).

On ne trouverait pas, aujourd'hui, 74 juifs à Grenoble et cependant Pilot [Histoire municipale) pense que la population de Grenoble ne dépassait pas alors le chiffre de 4.000.

(3) Le latin de cette époque n'avait rien de cicéronien. Aux archives de la ville (série C C, 571) on lit, dans les comptes des deniers communs pour 1363, des phrases comme celle-ci : « Nomina personarum loyeriam domorum percipieniium in dicta parochia sancli Johannis et que ni/til solvunt ». Et cette autre concernant un couturier-tailleur : « Johanncs de Triviis et ejus socii de duobus gipponibus et tribus mantellis ». En 1373 (série CC, 572), les bourgeois de La Mure envoient à Grenoble, auprès du gouverneur, « pro cassando génies armorum ». En 1 403 (C C, 577) on note une dépense, « ut contrapondus dicti relogii elevetur ». En 1413, pour parler d'une couverture, on se sert du mot copertura, etc. Les amateurs de ce néo-latin pourront lire avec intérêt un mémoire de Berriat Saint-Prix {Sur l'emploi de la langue latine dans les actes anciens et sur sa prohibition au xvf siècle, i824J. Ils y trouveront des expressions comme celles-ci : Oportet facere duos bonas et grossas archas nemoris contra dravum (délibération des consuls de Grenoble 1523). Proposition sur renchérissement des

LA MÉDECINE A -GRENOBLE. — Dr A. BORDIER. 9

Valence sera fondée, qu'elle sera confirmée en 1475, Chorier fera plus tard cette remarque, qu'il y avait alors en Dauphiné deux Universités. Soit. Mais laissons l'Université de Humbert dormir jusqu'au jour où le comte de Saint-Pol la réveillera.

Les médecins ne font pas encore beaucoup de science à Grenoble; ils ne sont pas encore bien nombreux ; en 1383, la révision des feux (1) ne mentionne que Magister Johannes, physicus ; en 1390, dans un rôle de la taille (2), on trouve deux médecins: Jean « de Serromonte », médecin; Pierre de Carilly, médecin; la même année 1390 (3), on mentionne encore Maître Jean et Pierre de Chanilieu, ce qui ferait quatre médecins, à moins que Maître Jean, soit Jean de Serromonte, que Pierre de Carilly et Pierre de Chanilieu ne soient qu'un même personnage, dont le nom a été altéré dans l'une des deux copies. Ce qui ferait supposer que ces quatre noms ne représentent que deux personnages, c'est qu'en 1447, on ne trouve encore que 2 médecins, Paul.de Violarde ou Maître Paul et Maître Jean, 5 barbiers, dont l'un est qualifié de barbier du Seigneur évêque (4). En 1465, on ne trouve plus que 1 médecin, 4apothicaires et 6 barbiers.

Du reste, les barbiers faisaient aux médecins une concurrence d'autant plus redoutable, que l'exercice de la médecine ou de la chirurgie n'était pas libre; dès 1398, il était « défendu à toute personne d'exercer la médecine ou la chirurgie, sans se faire approuver par la Cour des comptes de Vienne (5) ».

La situation sociale des médecins était d'ailleurs loin d'être aussi élevée qu'elle est aujourd'hui (6). Elle n'était brillante que pour ceux qui

cuirs et des souliers: De incariatone coriorum et sotulorum (id., 1525). Bledum est valide incariatum (id., 1526). Unum album hernesium, un harnois blanc et des mots comme logeamenta, bolovardum, capitaneus, garentisamentum, coursarius, signifiant logement, boulevard, capitaine, garantie, coursier.

(1) Pilot : Histoire municipale.

(2) Archives municipales, série G G.

(3) Pilot : Loc. cit.

(4) Pilot: Loc. cit. . . , ^ . . .

(5) Ordonnance de 1398. Thomassin, fol. 217, cite par Bernât Saint-Prix, xn Recherches sur la législation criminelle en Dauphiné. .

(Gi Depuis la chute de l'Empire jusqu'au xn« siècle, la situation des médecins était fort médiocre. Une loi de Théodoric, en vigueur jusqu'au xii° siècle, dit : « Aucun médecin ne doit saigner une femme ou une fille noble sans qu un

Grenoble, nous verrons une d'une

blesser un noble, il palw.

suites de l'opération/il sera livré aux parents du mort qui pourront le traite.

saignée, être portée contre un pharmacien). « Si un médecin vient a un noble, il paiera une amende de cent sous, et si le noble meurt des

étaient attachés à quelque grand personnage, ou qui, comme nousen rencontrerons bientôt quelques uns, avaient su se faire un nom, et rehausser par leur mérite le prestige de la profession. Ainsi, en 1533, on trouve(l)la mention commune d'une gratification accordée aux chirurgiens, huissiers, sergents et portiers de la ville. Le chirurgien ainsi gratifié était Antoine Telmon, dit Gallitrot, à la fois chirurgien et barbier (2); au-dessu< de lui sont mentionnés deux médecins Jean d'Auriac et Pierre Vaya.

Au milieu des praticiens demeurés obscurs, il convient de mettre en évidence un médecin qui nous ramène, pour un moment, à l'Université. Y faisait-il beaucoup de cours? je n'oserais l'affirmer ; il s'intitule cependant professeur de médecine à VUniversité de Grenoble, en 1536; c'est Guillaume Du Puis ou du Puys, ou Puteanus (3), né à Blangy (en Artois). L'Université n'était donc pas tout à fait morte à cette époque. Nous sommes surtout renseignés sur Guillaume Dupuis par son fils Louis Dupuis, qui « donnoit des leçons avec grande fréquence d'escholiers » à Paris, de 1540- 1542, puis à Poitiers en 1544. Un de ses ouvrages est, en effet, dédié à son père, avec cette dédicace : « A Guillaume du Puys, docteur en médecine, et d'icelle, professeur excellent en la ville de Grenoble. » Il est probable que les fonctions universitaires de Guillaume Dupuis l'absorbaient peu ; nous verrons d'ailleurs plus tard, qu'il tenait surtout à la clientèle du très vénérable et très noble couvent de Saint-Chief, dont il prend le titre de médecin ordinaire. Il a, dit Rochas, laissé un livre très rare qui se trouve à la Bibliothèque Sainte-Geneviève à Paris, et qui a pour titre : « PJilebotomie artificielle, utile aux médecins et très nécessaire à tous chirurgiens et barbiers ; quant et comment il faut artificiellement phlébotomiser toutes veines du corps humain. Se vend rue Mercière, chez Germain Rose et J. Mounier. Lyon, 1536. » Il signe ce livre : Guillielmus Putaneus, Blangiacus, medicus civisque Gratianopolitanus.

Mais tout le monde n'était pas professeur de médecine à l'Université de Grenoble, ni médecin du très vénérable couvent de Saint-Cbef! et

comme bon leur semblera ». Au reste, Grégoire de Tours (Hist., lib. 5, cap. 36) rapporte qu'en 580, la femme de Gontran ou Guntschramm, roi d'Orléans et de Bourgogne, Austrecbilde, prête à rendre, comme dit l'historien de Tours, • son âme scélérate à Dieu », exigea de Guntschramm que les médecins qui l'avaient soignée fussent mis à mort. Il les fit égorger et enterrer avec elle. (Pouchet: Les Sciences naturelles au Moyen- Age) .

Lorsque la médecine devint l'apanage des clercs, elle s'éleva incontestablement au point de vue intellectuel. Ils eurent surtout le soin.... de la rendre plus sûre et moins périlleuse.

(1) Archives municipales, B B, 10.

(2) Archives municipales, C C, 626.

(3) Rochas : Biographie du Dauphiné.

encore, même dans les Universités, les collègues ne manquaient pas toujours de se montrer sceptiques vis-à-vis les médecins, témoin cette épigramme que lit, précisément cette année 1536, un légiste, qui devait plus tard illustrer l'Université de Grenoble, Govea. Le célèbre jurisconsulte était alors à la Faculté de droit de Bordeaux, et un de ses collègues de la Faculté de médecine, nommé Tarraga, venait de mourir. Voici les réflexions que cet événement inspire à Govea (1) :

Viderat et poterat venientem evadere mortem Tarraga : at certo maluil i lie mori.

Maluit i lie mori, melius quo vivere posset In superis. Medieum nil medicina juvat.

Les lois ne donnaient pas d'ailleurs, alors, à la pratique médicale, cette indépendance supérieure, qui est aujourd'hui le plus noble apanage de notre profession. Je n'en veux pour preuve que cet arrêt de la Cour du 17 mars 1538, qui faisait défenses « à tous médecins, apothicaires et chirurgiens, de continuer à visiter une personne qu'ils connaistraient estre dangereusement malade avec péril de mort, qu'ils ne l'eusse averty de donner ordre à sa conscience par une confession faite à un prestre et à ses affaires par un testament. » Les guerres de religion vont bientôt nous montrer d'autres attentats à la liberté de conscience.

Néanmoins, la municipalité tenait toujours à s'attacher un archiâtre populaire, comme au temps de Simon le magicien. En 1417, le médecin payé par la ville recevait 50 florins par an et était exempté de la taille. Il s'engageait, en échange, à être toujours au service des malades ; c'était en quelque sorte le médecin de garde. Cette fonction était remplie alors par Paul de Violardes, magister in medecina, pecuniarias dictœ civitatis (2). Il paraît que Maître Paul ne remplissait pas convenablement sa fonction : les consuls lui reprochèrent du moins d'être, en même temps que médecin, apothicaire et marchand, et le destituèrent en 1456. Violardes réclama auprès du roi, qui, le 20 mars 1463, donna raison aux consuls (3).

En 1473, le poste est occupé par Laurent Alpin, qui porte le titre de stipendatus (4). Il jure la main sur les évangiles, « de servir la chose publique de la dite ville et les habitants y demeurant, autant que possible,

(1) Pery : Histoire de la Faculté de Bordeaux.

(*2) Pilot : Recherches sur les anciennes Universités du Dauphiné. Pilot estime les 50 florins à 300 francs de notre monnaie. Albin Gras évalue la somme à

5^)Tîbin Gras : Institutions médicales de la ville de Grenoble, in Société de

statistique, 1844. , n . .. ,.

(4) Pilot: Recherches sur les Universités du Dauphiné : Société de statistique,

de la manière accoutumée, défaire et remplir tout et chaque chose qu'oui été habitués de faire, dans ladite ville, depuis longtemps,les médecins pensionnés.» On lui répond, en lui conférant son grade, qu'on prend note de son serment, qu'on espère surtout qu'il n'imitera pas ses prédécesseurs, « attendu qu'il est arrivé que plusieurs se sont absentés et ([uc, faute de secours, plusieurs personnes sont mortes. » Au surplus, on lient compte des bons renseignements, qui ont été donnés sur lui, par les consuls, par plusieurs citoyens de la ville et par l'évèque, qui se sont assurés «de ses mœurs, de son honnêteté et de sa légalité (1)». La sanction à sa nomination est donnée par le Seigneur de Saint-Priest, gouverneur du Dauphiné (2).

En 1519, le médecin de la ville est Maître Gabriel. Il réclame même 4 écus d'or (3), qui lui sont refusés, pour le premier terme de ses gages, fixés à 8 écus au soleil. Le Parlement enjoint aux consuls de s'exécuter (18 août), mais ceux-ci refusent encore (2 septembre).

Certains chirurgiens étaient aussi attachés à la ville, car en 1535 on trouve un mandat de 3 florins (4) au nom de François deMolines, chirurgien de la ville, pour ses gages de janvier et de février.

La Ville avait également son apothicaire, ainsi que le prouve un mandat de 200 florins délivré en 151.9 à Jean Chausson, apothicaire de la ville (5).

Enfin les médecins et chirurgiens de la ville n'étaient pas seuls requis par elle ; elle commissionnait, dans certains cas, des praticiens payés en proportion de leurs services, pour l'examen des lépreux, par exemple.

Cette maladie n'était pas rare en Dauphiné, et une léproserie existait à la Buisserate. On faisait assez souvent examiner les suspects ; ainsi, en 1403, figure un mandat pro solvendo medicis et sulorgicis qui examinât ionan fecerunt (6). Pierre Gaston, fuùciano, reçoit, la même année, pour 7 jours d'une sorte de tournée à la recherche des lépreux, 9 florins (7). Encore en 1403, mandat du même genre à Ma Durand (de Romans) et à Guillaume Grand (de Mens), fuzicianis (8). Nouveau mandat de 3 florins à Randvn, médecin, pour 5 jours de visites aux lépreux (9).

Les médecins et les chirurgiens avaient à combattre, presque à l'état

(1) Pilot : Loc. cit.

(2) Archives municipales, A A, 18.

(3) Archives municipales, B B, 6.

(4) Archives municipales, B B, R).

(6) Archives municipales, série CC, 577.

(7) Archives municipales, série C G. 577.

(8) Archives municipales, série C C, 577.

(9) Archives municipales, série C C, 577.

permanent, un autre ennemi plus redoutable que la lèpre, c'était la peste.

En 1410, cette maladie qui devait revenir souvent, règne à Grenoble. L'évêque se retire au château de Saint-Hilaire, près du Touvet, pour échapper à la contagion (1).

En 1482 (2), nouvelle épidémie violente, le Parlement se réfugie à Moirans, où il tient ses séances, dans le réfectoire des Cordeliers. L'officialité se retire d'abord à Voreppe, puis à Domène. La moitié des habitants de Grenoble avaient émigré ; tous ceux qui restaient furent atteints. Les mesures les plus sages étaient empreintes de toute la rudesse de l'époque : ainsi, aussitôt qu'un malade était soupçonné d'avoir la peste, il était impitoyablement chassé de la ville et réduit à aller mourir dans la campagne.

En 1485, encore la peste. Nouvel exode du Parlement et de l'officialité, mais cette fois on se montre moins brutal envers les malades : on possède une certaine expérience chèrement payée. On ouvre pour les pestiférés, près de la chapelle de Saint-Roch, dans l'Ile (aujourd'hui l'Ile-Verte), un hôpital, dont le nom d'Hôpital de Vhle restera longtemps et tristement célèbre (3).

En 1493, nouvelle alerte; on ferme les portes. Rétribution spéciale au gardien de la Perrière, ad causam pestis urgentis tune (4\

Les craintes se renouvellent en 1497. On ferme encore les portes, pour empêcher ceux qui viennent des régions contaminées et, en attendant le redoutable ennemi, le 15 juillet, l'évêque Laurent Alleman bénit le cimetière de l'Isle. La maladie sévit déjà au Fontanil, comme à Crémieu et à Lyon (5).

Enfin elle entre, malgré tout, dans Grenoble, car, en 1499, il est fait mention de 4 florins payés à Jean Joassen (6), pour soins donnés aux pestiférés, expulsés de la ville; on quête partout pour eux, on fait des distributions de pain et de viande aux suspects évacués sur l'Hôpital de l'Isle, car on n'expulsait pas seulement les malades, mais tous les habitants d'une maison contaminée.

Si la maladie semble s'éteindre, elle se rallume vite ; en 1503 (7), les

(1) Pilot : Société de statistique, 1846.

(2) Prudhomme : Histoire de Grenoble.

(3) Pilot: Histoire municipale.

(i) Archives municipales, C C, 583.

(5) Archives municipales, B B, 2.

(6) Archives municipales, G C, 584.

(7) Archives municipales, C C, 585.

comptes de La ville mentionnent pour les gages d'un homme chargé d'inhumer les pestiférés, 4 florins par mois, soit pour 6 mois, 24 florins, et pour les honoraires de Jean François, chirurgien, pour avoir soigné les pestiférés hors de la ville, du 25 octobre 1503 au 9 février 1504, 4écus par mois (1). C'était toujours un chirurgien qu'on enfermait dans L'Hôpital, de l'isle, pour panser Les bubons des pestiférés; un autre mandat concerne André •< le Selorgien ».

En 151G, la peur de la peste revient seule: les portes sont gardées par les bourgeois eux-mêmes pour empêcher l'entrée des gens suspects de contagion (2y.

Les mesures dictées par la crainte étaient d'ailleurs encore très radicales, car, en 1519, on expulse purement et simplement de la ville un homme, qui, malgré les défenses faites, est allé à Chambéry ou sévit, dit-on, l'épidémie et rentré secrètement à Grenoble, cubavit cum uxore (3).

Mais en 1520, c'est la maladie elle-même qui est revenue; mention de la rétribution de 20 sous à un homme chargé de rechercher les malades atteints de peste et d'ensevelir les morts de l'Hôpital de l'isle, pendant le mois de mars (4). Autre mention de 4 florins pour deux mois, payés à Antoine Telmon, barbier, chargé de visiter et de soigner les pestiférés. Jacques du Bois, chirurgien, fait l'autopsie de Guillaume Bourgeois, décédé récemment, pour voir s'il est mort de la peste : 3 florins. On expulse toujours de la ville les malades et même les suspects, car on paye G florins et 8 sous pour leur entretien dans l'isle. Sur ces entrefaites, on apprend le passage prochain des troupes de M. de Saint-Val lier. 11 faut éviter à tout prix cette agglomération ; on s'en tire en lui offrant une certaine quantité de vin blanc, ad eviiandum armigeros ne logiarenlur in hac civitale, précaution qui nous indique que la peste était plutôt hors de la ville que dans ses murs.

Vives alarmes encore en 1521, la peste est à Lyon; beaucoup de marchands veulent aller à la foire dans cette ville; mais le conseil décide que ceux qui iront à Lyon seront bannis de Grenoble, ainsi que leur famille. Quant au chirurgien qui vient d'être interné, avec les pestiférés, dans l'Hôpital de l'isle, Maître Antoine Gallistorz, il sera soumis à une quarantaine avant de rentrer chez lui (5).

(1) Archives municipales, C C, 585

(2) Archives municipales, B B, 4.

(3) Archives municipales, B B, 6.

(4) Archives municipales, C G, 011

(5) Archives municipales, B B, 7.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER. 15

En 1522 (1), l'épidémie sévit avec une violence nouvelle, « ie nombre des mezons ynfaictes de la peste scpte année 1522 » est de 87. Ces 87 maisons ont fourni 141 victimes « el dura la dicte peste dez le 10 juillet jusqu'à la faicte de toutz saints. » On prie le Parlement de faire désinfecter les maisons « alfin que Dieu le créateur et sa glorieuse mère nous puisse préserver et garder pour le temps à venir. Amen. » Ne trouvant plus assez de chirurgiens pour l'Hôpital de Flsle, les consuls promettent à Etienne que s'il veut s'enfermer dans l'Ile, on lui donnera, après la contagion, une maîtrise et une boutique dans la ville (2). Cette habitude d'avoir des élèves gagnant maîtrise par leurs services a été suivie plus tard dans l'Hôpital de Grenoble, ainsi que nous le verrons. 8 florins 6 sous à un nommé Roland, chargé d'ensevelir les pestiférés et de désinfecter leurs maisons. Un chirurgien, Rodolphe Juvenis Doyat, sorte de médecin temporaire de l'état civil, examinera tous les morts afin de s'assurer s'ils ne sont pas une source de contagion. On lui compte 13 florins 4 sous pour la visite de quelques morts (3). Une autre fois le même Rodolphe Juvenis Doyat (4) touche 4 écus d'or pour avoir signalé, plusieurs pestiférés à expulser.

Cependant l'anarchie semble régner dans la ville. Toutes les maisons contaminées sont closes ; aucun habitant ne peut y rentrer avant qu'elles aient été désinfectées (5). Les voleurs, moins craintifs et sans doute sceptiques à l'endroit de la parfumerie, comme on disait alors, pillaient les logis inhabités. Beaucoup de membres du Parlement, des nobles, des avocats, des bourgeois, « tous citoyens, » étaient partis (6) ; la justice n'était plus rendue. Aussi demande-t-on « que si le Parlement quittait la ville à cause de la peste, les consuls et capitaines pourraient connaître des procès qui s'élèveraient dans la ville ».

On ne reçoit en ville aucune personne qui ne soit porteur de ce que nous nommons aujourd'hui une patente de santé, « de bons et suffisants bulletins » sous peine de 100 marcs d'amende. Enfin tout s'apaise, car le 19 décembre 1522, le chirurgien de l'Hôpital de l'Isle déclare que depuis un mois il n'a plus de malades; il demande à toucher ses gages et à rentrer dans la ville (7),

(1) Archives municipales, C C, 614.

(2) Archives municipales, A A, 6.

(3) Archives municipales, C C, 613.

(4) Un frère prêcheur, du nom de Jacques -Juvenis Doyat, sans doute sou parent, reçoit, la môme année, 30 florins comme prédicateur du Carême, CC, 614.

(5) Archives municipales, B B, 8. t

(6) Archives municipales, A A, 6.

(7) Archives municipales, B B, 8.

Mais ce n'était qu'une accalmie ; en 1523, de nouveaux cas se présentent, et on peut dire que pendant i>lus d'un demi-siècle, la peste a été en permanence. Comme toutes les maladies infectieuses, elle ne semblait s'éteindre que pour se rallumer peu de temps après.

De 1523àl535 la peste n'a pas quitté la ville (1). En 1523 elle se déclare à l'hôpital Saint-Jacques (2) (le 23 décembre). On s'empresse, dès le 28, de nommer, dans chaque rue, deux' commissaires chargés de rechercher les malades i3), car la crainte des vexations exercées pour leur légitime défense par les voisins portait les malades et leurs familles à cacher la vérité. Maître Lavorcl, chirurgien, est nommé à l'Hôpital de l'Isle, véritable enfer où l'on entasse tons les malheureux suspects, et comme on ne peut pas les y laisser mourir de faim, la ville (4) dépense pour eux 177 florins 7 sous 10 deniers; une autre fois 70 florins pour « les pauvres pestiférés ». Lavorel ne suffit plus : François de Molines, Jean Morète, Rodolphe Doyat, que nous avons déjà vu près des pestiférés, Bernardin Tanain, tous chirurgiens , viennent loucher des mandats pour soins donnés aux malades.

Nous voyons, pour la première fois, sur les mandats de cette année, un nom que nous retrouverons souvent, celui d'un homme remarquable par son zèle, son activité dévorante, son intelligence et son savoir, celui du médecin Pierre Aréoud (5) ou Areod, déjà ennobli, en 1515, par François Ier, pour son savoir profond (G uy Allard .

En 15-21, la peste qui, pendant 10 ans, va être en permanence, redouble, et, comme pour porter la misère à son comble, l'Isère inonde les rues de la ville (6 . Un véritable affollement s'empare de tous. Des vagabonds, soupçonnés d'être cause de la recrudescence de l'épidémie, sont condamnés à mort et exécutés; un vicaire de Notre-Dame, qui avait confessé une femme atteinte de la peste, est expulsé. Le médecin de la ville, appelé à Sassenage pour soigner un malade, n'obtient des consuls l'autorisation

(1) Prudhomme : Histoire de Grenoble.

(2) L'hôpital Saint-Jacques avait. été fondé rue du Pont-Saint-Jayme en 1 329 , par le banquier florentin Jacques de Die, dit Lappol et Catherine Montaigne, sa femme. En 1545; il fut réuni à l'hôpital Notre-Dame et vendu en 1645. (Prudhomme : Introduction aux archives hospitalières.

(3) Archives municipales, B B, 8. »

(4) Archives municipales, C C, 615.

(5 Un de ses historiens, de Berluc-Perussis, dit qu'il était né à Forcalquier et que son nom, Aréoud ou Areod, avait passé chez ses ancêtres par les formes d' Araudi, Araldi, Areudi. On les nommait aussi Carlet, en souvenir de quelque Carie Araudi leur ancêtre. Le nom d' Aréoud est aujourd'hui oublié dans leur pays d'origine, mais il existe encore des Carlet à Niozelles. Le père d'Arcod, Pierre Araudi, était notaire à Forcalquier en 1448.

(6) Prud'homme : Histoire de Grenoble.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dp A. BORDIER. 17

de sortir que sous la réserve que sa rentrée eu ville pourra lui être interdite, si sa cliente est atteinte de la peste.

En 1525 la question du secret professionnel, chez nous récemment disculée mais finalement tranchée dans l'intérêt de la santé publique, est déjà résolue : tous les médecins doivent prêter le serment de révéler aux consuls les noms de toutes les personnes qu'ils sauraient atteintes, mesure fort sage assurément ; mais en même temps, les ordres les plus intempestifs sont donnés coup sur coup : un habitant de la ville, nommé Jean Béatrix, étant mort de la peste, qu'on espérait toujours voir finir lorsque, survenait la moindre période de détente, tous ceux qui l'ont visité depuis le début de sa maladie sont expulsés (1), mesure qui ne pouvait avoir d'autre résultat que d'exposer les malades à l'indifférence et à l'abandon. On va jusqu'à faire murer, dans la rue Saint-Laurent, les fenêtres ouvertes sur la montagne, du côté de la façade postérieure, clans la crainte que des gens atteints de peste ne puissent entrer par ces ouvertures (2>.

Les livres de comptes de la ville ne parlent plus que de mandats au nom des médecins, chirurgiens, barbiers ou même des corbeaux chargés d'enterrer. Les noms de François de Molines, barbier et chirurgien, de Rodolphe Juvenis-Doyat , chirurgien, et surtout celui de Pierre Aréoud, médecin, reviennent à chaque page.

En 1533, sur quatre consuls, deux se sont enfuis. Des deux qui sont courageusement demeurés à leur poste, Gaspard Fléard, docteur en droit, et Antoine Avril, praticien, le dernier mourut victime de son dévouement. Il ne resta plus que deux conseillers: Chosson, armurier et Maxime, marchand.

Le médecin Guillaume Dupuis, le professeur de médecine dont nous avons déjà parlé, reçoit 10 livres pour soins donnés au malheureux consul Antoine Avril. Ces honoraires ne semblent pas, il est vrai, l'avoir satisfait: il avait dû, en effet, subir une expulsion assez injuste et il avait failli perdre la clientèle de son couvent de Saint-Chef. <i Guillaume Dupuis, docteur en médecine et citoyen de Grenoble, expose (3) qu'après avoir fait sa quatarantaine de certain dangier où il s'était trouvé, il fut requeru de venir visiter et médiciner en ceste présente ville feu M. le Coss-Aprilis, lequel il est allé veoir souventes foys en sa propre maison, pour le faire

saigner et aultres remèdes nécessaires à son mal de quoy a esté

contraint de soy absenter de messieurs de Saint-Chief, par l'espace

(1) Archives municipales, B B. 8.

(2) Archives municipales, B B, 8.

(3) Archives municipales, C G, 625.

i8 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - D1- A. BORDIER.

de 40 jours et s'en aller vivre à Lyon avec gros frais et despens, par quoy supplie avoir regard au dangier en quoy se metait et aux despens, pour faire service à la ville ».

Un chirurgien est mort de la contagion à l'Hôpital de l'Isle. Quant à maître François, il y reste toujours enfermé, sans communications au dehors, ni grand confortable , car « on achète une « flasque » de verre pour porter ung pot d'eau ardent à M. François dans l'Ile ».

Pierre Arêoud touche 230 livres pour les soins qu'il a donnés aux pestiférés; le dévouement de ce médecin croissait d'ailleurs comme le danger; en cette année 1533, où maxima populi pars interiit, au milieu de l'affollement général, il prodigue à tous ses soins, ses conseils et ses encouragements (1); partout, sous ses ordres, on désinfecte les maisons en brûlant de la poudre et du genièvre; la ville exécute scrupuleusement les conseils qui lui sont donnés, elle indemnise les victimes de leur dévouement et secourt les malheureux, aussi lui faut-il emprunter 10.000 livres pour l'entretien des pauvres et des gens brutalement expulsés comme suspects de peste (2).

Au milieu de la tristesse générale , il fallait bien s'amuser : on joue des mystères. En 1526, on joue le mystère de Saint-Christophe ; des tréteaux à plusieurs étages sent dressés, le peuple accourt, contemple les écriteaux, les banderolles, les personnages allégoriques, écoute les farces et sotties mises, sans souci des anachronismes les plus grossiers, dans la bouche des personnages. Quel est le boute-en-train, le décorateur, le costumier, l'auteur souvent, l'acteur parfois, de ces pièces, qui sont elles-mêmes un préservatif contre la tristesse et partant contre la contagion? c'est notre médecin Pierre Aréoud, maître Pierre, comme on le nomme, quand il passe. Il reçoit, du reste, 66 florins 8 sous pour l'indemniser de ses peines et de ses frais.

En 1527-, la peste laisse un peu de repos. Le gouverneur François de Bourbon, comte de Saint-Pol, fait son entrée à Grenoble; il s'agit de le recevoir convenablement : « échaffauds, jeunes filles bien costumées, écriteaux symboliques, etc.. » Quel est encore le metteur en scène, le grand imprésario? toujours maître Pierre! Sa note est de 30 florins (3).

L'arrivée du comte de Saint-Pol ne devait pas tarder à être heureuse pour Grenoble : c'est lui qui va, dans quelques années, relever PUniver-

(1) Registres manuscrits, 1534, folios 285 et 263 et Archives municipales, A A, G.

(2) Archives. municipales, B B, 10.

(3) Archives municipales, G C, (!21.

si té, pas encore tout à fait morte mais assez peu vivace, il me semble, malgré Guillaume Dupuys et même malgré Pierre Aréoud.

A peine arrivé, le gouverneur veut du mouvement dans sa bonne ville de Grenoble : on décide donc que le jour.de la Pentecôte 1535, on jouera un graud mystère de la passion, qui ne durera pas moins de quatre jours. Une « commission», comme nous dirions aujourd'hui, se réunit, le 28 février(l) 1535, pour préparer le programme. Elle était composée de: 1° respectable maître François Feysan, procurator fiscalis generalis; 2° magister Pet rus Areod, medicus ; 3° nobilis Claudius Chappuysii, secretarius cari parle menti; 4° Henricus Maleronis, secretarius camerse computorum et Euimondus Rossignol, secretarius status delphinatus. Le rôle de Jésus-Christ sera tenu par maître Pierre Buchicher, bientôt recteur de l'Université. Tout se passe pour le mieux, malgré les hésitations de Buchicher, qui cherche à se dérober. Pierre Aréoud et F. Feysan toucheront , pour leurs peines, un mandat de 180 livres (2). On voit que notre actif collègue était vraiment bon à tout.

Nous le retrouverons encore à l'Université, aux fêtes publiques et au lit des pestiférés ; mais, entre temps, il avait eu assez de loisirs pour écrire un livre sur la Fontaine ardente^, où il ne fait pas preuve, bien entendu, de connaissances très étendues en chimie et en géologie, mais où il montre au moins qu'il connaît merveilleusement ses auteurs anciens. Aréoud est le type, en notre pays, de ces médecins encyclopédistes que le Moyen-Age nous a donnés et qui deviennent de jour en jour plus rares devant les progrès de la spécialisation professionnelle.

('1) Berriat Saint-Prix: Remarques sur les anciens jeux des mystères.

(2) Archives municipales, C C, 627.

(3) Voici le titre de ce petit volume, fort curieux, qui se trouve à la Bibliothèque de Grenoble (X, 4524): Habes lector humanissime fontis ignivomiardentis, proxime gratianopolim positi ecphrasim, non solum meclicis phxsicisve sed quoque nature rimari miranda expetentibus opus exactissimum, nunc primum a Petro Areodo forcalqueriensis medice facultatis doctori, gratianopoli in civltale allobrogum nobilissime praxim exercente edilum, quod sane oplime

discipienti immaculatum iersum clegans illaboratum que offertor epjoa)(7o(1525).

Esprit philosophique et généralisateur, d'un savoir profond, dit Guy Allard, il avait, en outre, publié un commentaire du Thimée de Platon ou De la nature.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BOHDIER.

x CHAPITRE III (1542-1605)

I. Le comte de St-Pol relève l'Université. — Les cordeliers. — Le Drac. — Le; fêtes . et entrées solennelles : Pierre Aréoud. — Les Ecoles et Pierre Aréoud, — Pierre

Aréoud et Nicolas Allard, professeurs de médecine à l'Université de Grenoble. — La ville obérée. — Querelles religieuses. — Thèses de doctorat en médecine à Grenoble. — L'Université de Grenoble est réunie à celle de Valence.

II. Les hôpitaux. — Barbiers dans chaque hôpital. — Le chirurgien des hôpitaux. — Jean Têtu, chirurgien de la ville. — Les conseillers médecins du roi. — Davin — La peste. — Le chirurgien Lyonnet dit le Baron. — La surintendance de la santé. Antoine Charbonnel. — Pierre Aréoud capitaine de la santé. — Nicolas Allard. — Les guerres de religion et les chirurgiens. — Louis de Villeneuve, médecin et conseiller ordinaire du roi. — Son ennoblissement. — Guillaume de Lérisse, — La peste.

L'Université de Grenoble était depuis longtemps mourante, mais e'ie n'était pas morte encore, puisque, pour ne parler que de la médecine, à laquelle se borne cette étude, nous avons vu Guillaume Dupu)rs prendre le titre de professeur de médecine dans cette Université. Le 16 août 1542, François de Bourbon, comte de St-Pol, gouverneur du Dauphiné, put donc dire « qu'aucune mesure n'avait prononcé la suppression de l'Université de iïumbert » et autoriser la ville à faire de nouveaux statuts, qui seraient soumis au roi, « attendu que la ville de Grenoble est propice au dit estude, tant en droits canon et civil, médecine et aultres arts ». Le 25 août, le conseil prit une délibération conforme, où il est dit que l'Université avait duré longtemps, et le 17 septembre, l'Université réorganisée, pour employer le terme consacré, s'installait dans le réfectoire des Cordeliers, où une cbaire et des bancs avaient été aménagés (1).

Elle comprenait la théologie, le droit et la médecine; le titulaire de la chaire de médecine était Melchior Payen, docteur en médecine.

Mais l'hospitalité des cordeliers paraît n'être que temporaire, car en 1543, ces moines sont priés de vouloir bien prêter encore pour quelque temps leur réfectoire, pour les cours de l'Université (2). Cette dernière fait du reste les appropriations nécessaires et fait poser des châssis de

(1) Bernât Saint-Prix : Université de Grenoble. — Prudhomme: Histoire de Grenoble. — Archives municipales, série B B, 13.

(2) Archives municipales, B B, 13.

papier aux fenêtres ; par qui? c'est là ce qui nous intéresse pour le moment, par Barthélémy Reynier, barbier. La dépense n'était pas énorme : 22 sous 3 deniers (1)

A peine réorganisée, la pauvre Université joue de malheur. En vain avaiton fait venir, pour le droit, des professeurs étrangers fort en renom (2), le Drac, lorsque la peste laisse les Grenoblois tranquilles, rompt ses digues que tous les consuls, qui se succèdent, passent leur vie à réparer ; la ville n'a plus d'argent pour payer les étrangers et les professeurs grenoblois continuent seuls à faire des lectures jusqu'à la fin de 1546.

Les cordeliers refusent en outre, et cette fois positivement, de loger encore l'Université ; la petite bataille universitaire, où des bancs et des tables volèrent en l'air et blessèrent le frère Fiquet, a été souvent racontée (3); la ville fait payer parles moines les bancs cassés, décide, comme suprême vengeance, qu'une enquête sera faite « super mala versatione,vita et moribus dHeeulx », et on reprend, tant bien que mal, la vie universitaire un moment troublée. Elle ne sera plus distraite que par des fêtes.

En 1547, le duc de Guise François de Lorraine, nouveau gouverneur, fait son entrée solennelle à Grenoble. L'Université est fermée pour cause de fête. Réjouissances publiques. Naturellement, c'est Pierre Aréoud, le médecin à tout faire, qui dirige tous les préparatifs: on joue une sorte de mystère allégoriques Y Histoire », par Me Pierre Aréoud. Les jeunes filles qui jouent V Histoire sont habillées de taffetas de Lyon rouge et incarnat l'une d'elles, Anne Aréoud, est la fille de l'auteur. Ce dernier touche d'ailleurs un mandat de 20 écus d'or pour la composition « des dictons que l'on jouera » (4).

A peine les fêtes pour l'entrée du gouverneur sont-elles terminées, que le roi Henri II vient à son tour (10 août). Pierre Aréoud se charge encore de régler le détail des fêtes et le conseil adopte « son invention » (5). Il s'agit d'une vaste composition allégorique, où Noblesse présente les clefs au roi. Elle est suivie de Sapience, de Renommée, et, je ne sais pourquoi, Jupiter et Prometeus se trouvent mêlés dans « l'invention ». L'auteur, devenu fabricant de décors pour la circonstance, traite avec un serrurier pour dresser une pyramide d'après ses propres dessins.

Les gouverneurs se succédaient en vérité comme pour donner de la

(1) Archives municipales, C C, 636.

(2) Mathieu Gribald.

(3) Archives municipales, B B. 13. — versité.

Berriat Saint-Prix: Histoire de l'Uni-

22 I A MÉDECIDE A GRENOBLE. - E)r a. BORDIER.

hesogne à Maitre Pierre. Nous lo voyons encore sur la scène faisant répéter, en 4564 et en 1565, pour l'entrée de M. le prince tic la Koehe-sur-Yon, nouveau gouverneur, et recevoir 70 écus d'or pour les deux cérémonies.

On pourrait croire Pierre Aréoud suffisamment occupé, tout au moins détourné des choses sérieuses? il suffisait à bien d'autres choses encore! Surintendant des écoles avec Pierre Buchicher et Girard Servient, docteurs en droit (1), il est encore chargé, en 1555, de rédiger les statuts de ce que nous nommerions renseignement primaire (2). En 1557, avec Nicolas, médecin, il interroge un régent de Romans, qui se présente pour remplacer le recteur des Ecoles (3).

Sans quitter encore Pierre Aréoud, revenons à l'Université.

La médecine y semble encore assez délaissée. Les professeurs de droit, dont quelques-uns sont attirés de loin(4), semblent seuls occuper la scène ; cependant si les médecins étaient moins bruyants, moin sexigeants surtout sur le chapitre « salaire » que leurs collègues étrangers du droit, ou môme de la théologie, ils semblent avoir montré plus de zèle et d'abnégation que l'histoire de cette Université ne leur en accorde généralement. Pierre Aréoud nous surprendrait, s'il n'avait pas appartenu à l'Université et si, ayant l'honneur de lui appartenir, il n'eût pas rempli ses fonctions, avec l'activité qu'il apportait dans tout.

En 1558 (5), le 2 septembre, Pierre Aréoud et Nicolas Allard, docteurs en médecine, exposent en effetque, pour l'augmentation de l'Université, ils ont fait par ci-devant lectures publiques, « sans avoir heu aulcung payement, toutes foys l'estranger en a le proffict ». Une compensation était bien due à Pierre Aréoud, personnage à coup sûr sympathique : il demande pour lui et pour son fils André Aréoud, avocat, l'exemption des tailles, « attendu qu'ils sont nobles, ainsi qu'il résulte d'une enquête faite à Forcalquier, leur ville natale (6) ». Je ne sais s'il fut fait droit à cette demande, mais le 17- février 1559, une décision du conseil fixe pour l'avenir les « gages » de Pierre Aréoud et de Nicolas Allard, professeurs à l'Université

(3) Archives municipales, B B, 16.

(4) Jérôme Atheneus, de Padoue'; Gribald; Govéa, en 1550; Hector Richerius, d'Udino, en Frioul; Boissonnc, de Chambéry. Les professeurs étrangers étaient payés sur un don de 1.500 livres provenant de la ferme du sel, que le roi avait attribuée aux deux Universités de Valence et de Grenoble, soit 750 livres pour Grenoble. En 1558, la somme fut portée à 1.000 livres, auxquelles il faut ajouter 400 livres sur la ferme des gabelles de Pont-Saint-Esprit, soit 1.100 livres.

(5) Archives municipales, B B, 17.

(6) Archives municipales, B B, 17. — B avait été ennobli par François I<r, ainsi que J€ l'ai dit plus liant.

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - D<" A. BOHDIER. 23 de Grenoble, à 100 livres par an (1), satisfaction purement platonique, car le 25 juin de la même année, la délibération du conseil accordant des gages aux professeurs de médecine à l'Université est rapportée, « attendu que les deniers attribués par le roi à ladite Université sont expressément réservés au traitement des docteurs étrangers (2) ».

En fait, ce qui manquait à Grenoble ce n'étaient pas les élèves : ils fiaient, en 1560, tellement nombreux, que les aubergistes ne pouvaient plus les loger ; ce n'étaient pas non plus les professeurs, môme ceux de la région ; c'était l'argent ! Bien que les Etats de Dauphiné donnassent une subvention, l'Université était surtout munieipale : or la ville avait de nombreuses charges, et le conseil, bien différent de ses successeurs modernes, ne savait pas toujours faire à temps les sacrifices nécessaires pour assurer l'existence d'une institution, qui lui était cependant chère.

Sans doute les consuls se montraient, en toute occasion, dévoués à l'Université : ainsi l'un d'eux devait toujours assister aux examens de doctorat (3) ; ce sont eux qui passaient avec les professeurs les louages ou conduites (4); mais l'argent manquait et Valence, l'ancienne rivale, n'avait pas perdu tout espoir de devenir le seul centre universitaire de la région. Montluc, qui protégeait cette ville, se chargea de faire réussir la campagne qu'on allait entreprendre.

Les querelles religieuses étaient un trop bon prétexte pour qu'on ne s'en servit pas : on commença donc par dire « que l'Université de Grenoble commense fort à dyminuer et deschoir (5) », que ses professeurs sont « mal sentant la foi chrétienne (6) ». Il fallait se défendre! Antoine Aréoud, fils de Me Pierre, est chargé de rédiger un mémoire pour la défense de l'Université; en 1561, les quatre docteurs de l'Université, qui avaient cessé leurs cours, sont invités à les reprendre pour faire preuve de vitalité (7), bien que la guerra civile commencée ne donnât guère aux

(1) Archives nmnicipales, B B, 17.

(2) Archives municipales, B B, 17. — Il en était partout ainsi: Bernât Saint- Prix constate également que les professeurs étrangers touchaient toute la somme disponible. A peine s'il restait 100 livres pour chacun des professeurs du pays même, avec un casuel modique et quelques petites prérogatives. (Bernât Saint- Prix: Histoire de l'Université de Grenoble). A Bordeaux, les professeurs de l'Université ne touchaient aucun gage jusqu'en 1615. Ils touchèrent alors 200 livres. (Pery : Histoire de Bordeaux).

(3) Archives municipales, B B, 14.

(4) Berriat Saint-Prix: Histoire de V Université de Grenoble.

(5) Archives municipales, B B, 18.

(6) Gribald est accusé, auprès du duc de Guise, alors gouverneur, de ne pas assister au «service divin» et de ne pas croire à la divinité de Jésus-Christ. (Berriat Saint-Prix).

(7) Archives municipales, HB, 18.

études La tranquillité qui leur est nécessaire. Heureusement la pacification du 19 mars 15(33 permit de reprendre la vie normale (1) el Pierre A^-éoud, qui est toujours sur la brèche, recrute sans doute desélèves,caril présente plusieurs candidats au doctorat en médecine, entre autre Corneille de Blockland, de Montfort, près d'Utrecht (2).

Les diplômes grenoblois sont ainsi libellés : Doctorem medicinœ déclaramus, Doctorum prîvilegm hic et ubique frui posse testamur (3).

On fait réparer « la chièse et banez de l'auditoire de l'Université ». On se montre enfin décidé à travailler quand même; les consuls refusent aux réformés le grand réfectoire des cordeliers, qu'ils demandaient pour y tenir leurs prêches, « attendu que ce local sert aux lectures de l'Université (4) »; mais ces efforts sont inutiles.

En 1565, le roi rend à Bordeaux un édit qui réunit l'Université de Grenoble à celle de Valence et donne à cette ville les 1400 livres delà gabelle. L'Université de Grenoble a vécu. Elle essaie vainement de lutter devant le conseil privé (1566) ; la procédure se continue en 1571, mais toutest inutile et, malgréde nombreuses tentatives, faites à diverses reprises, c'est à l'époque contemporaine qu'il était réservé de voir refleurir Y Université de la vieille capitale du Dauphiné.

L'activité des médecins de Grenoble, pendant toute cette période universitaire, n'avait pas manqué d'emploi professionnel, et les conditions au milieu desquelles ils vivaient leur laissaient en vérité peu de loisirs. Comment la Faculté de Médecine eût-elle pu prospérer dans de pareilles conditions ?

Les pauvres étaient nombreux et toutes les fondations hospitalières, encore dispersées, en hébergeaient un assez grand nombre, qu'elles faisaient soigner aux frais de la ville, par des chirurgiens et même des barbiers plus souvent encore que par des médecins. Ces fondations dispersées étaient l'Hôpital de la Madeleine, fondé au xni8 siècle, l'Hôpital Notre-Dame, l'Hôpital St-Antoine, rue Perrière, et l'Hôpital St-Jacques. C'est ainsi qu'en 4539 nous voyons Me Hugues Régnier, barbier chargé

(1) On engage Loriol.

(2) Berriat Saint-Prix a présenté, à la Société des Antiquaires de Frpnce, plusieurs diplômes de doctorat en médecine délivrés par l'Université de Grenoble, en 1563. (Voir les notes de son mémoire sur l'Emploi de la langue latine dans les actes, op. cit )

(3) Archives municipales, C G, 660.

(4) Archives municipales, B B, 19.

de soigner les malades à l'Hôpital Notre-Dame (1), moyennant 2 florins par mois (2).

En 4541, un chirurgien, Pierre Blanc, est mandaté de 30 sols pour avoir guéri un malade de l'Hôpital Notre-Dame atteint de la « maladie de Naples». Mate Pierre Blanc n'avait sans doute été appelé pour ce cas grave qu'à titre de chirurgien consultant, car la môme année 1541 c'est encore le barbier Hugues Reynier qui est chargé du service médical à l'Hôpital Notre-Dame (3).

En 1544, le barbier n'est plus suffisant. Il s'agit d'une opération grave et il est fort probable que le chirurgien qui fut appelé à l'Hôpital Notre- Dame pour « coupper ung petit enfant et luy oster une grosse pierre de gravelle (4) », Ma Claude Port, n'était pas de Grenoble et appartenait à cette catégorie d'opérateurs ambulants qui pratiquaient surtout la taille et sur lesquels j'aurai occasion de revenir. Du reste, si chacun des petits hôpitaux, qui existaient avant leur fusion, au xvnc siècle, en un hôpital général, avait son barbier, il semble que les consuls avaient fini par nommer un chirurgien général, qui faisait, à titre de chirurgien des hôpitaux, le service de toutes les fondations hospitalières de la ville. C'est ainsi que nous trouvons en 1550 un mandat de 12 florins (5) en faveur de JeanTêtu, chirurgien-barbier, lequel est encore commissionnépar la ville en 1551, pour une période de trois ans, aux gages de 2 florins par mois, « à la charge que le dit Têtu clebvra servir et médiciner tous les pouvres malades et ulcérés de touts les hôpitaulx de la présente cité, tous jours et à toutes heures qui sera mandé pour ce, et tant en dangier de peste, guerre et aultres dangiers, et aussi en dangier de peste aller servir en personne, à l'ospitai de l'Isle, tous malades et dangereux de peste de la présente cité, en luy fournissant des drogues et onguents, et en temps de., peste luy seront establis aultres gages, que seront advisés par les consuls (6) ».

A l'époque à laquelle nous sommes parvenus, et depuis longtemps déjà, le pouvoir central de Paris veut, en toute occasion, faire sentir son

(1) L'Hôpital Notre-Dame avait été fondé, en 1422, rue Chcnoise, par Aimon deChiSsé, évêque de Grenoble. Placé, depuis 1516, sous l'administration de la Ville il disparut, comme tous les autres hôpitaux de Grenoble, lors de la fondation 'de l'Hôpital général sur le terrain de la Trésorerie en 1638. (Prudhomme: Introduction aux Archives hospitalières).

(2) Archives municipales, B B, 12.

(3) Arcliives municipales, C C, 635.

(4) Archives municipales, C C, 636.

(5) Archives municipales, B B, 18.

26 LA MÉDECINE A GRENOBLE. — I)r a. BORDIER,

action : les prérogatives, les honneurs de l'ancien medicus pecuniarius, de l'ancien médecin municipal sont attribués en partie au médecin du roi, titre qui implique celui de conseiller d'Etat; c'est te médecin et conseiller ordinaire du roi.

Primitivement, les médecins du roi étaient ceux qui soignaient le roi; ils ne le quittaient guère et il y en eut naturellement de touttemps(l) maisles médecins, qui soignaient le roi chaque jour, n'étaient plus seuls à porter ce titre ni à jouir au moins de la plus grande partie deses privilèges. Dans les provinces, ce titre était donné à un certain nombre de médecins qui, le cas échéant, eussent pu soigner le roi, mais qui ne l'avaient peut-être jamais vu. Ces médecins du roi étaient, sinon les princes de la science, du moins les princes de la médecine professionnelle dans leur province.

Or, en 1550, Lesdiguières avait amené avec lui un médecin du nom de Davin (i>\ qui ne le quittait jamais. En reconnaissance de ses nombreux services, il le fit nommer conseiller el médecin du roi « pour avoir l'œil et tenir exactement la main, en ce qui sera à l'assistance et secours des malades et blessés », moyennant quoi Davin « recevra, sur tous les butins qui se feront sur l'ennemi, tant par les gens de cheval que de pied, de quelque qualité et condition qu'ils soyent, ung sol par livre, revenant à cinq pour cent. »

Ces honoraires sentent un peu le brigandage de l'époque et le connétable faisait payer Davin plus militairement que royalement; mais lorsque les troubles seront finis, les médecins du roi auront des prérogatives d'une origine plus pacifique. En tous cas, ce médecin se montra toujours plein de

(1) J'ai déjà parlé des archiatres, c'est le nom par lequel Galien désigne Andro6. maque médecin de Néron. Grégoire de Tours parle de Varchiatre ou primu medicorum. Le mot était, depuis cette époque, tombé en désuétude, lorsqu'il fu' repris, sous la forme, de comte des Archiatres, par Marc-Miron, seigneur de l'Hermitâge,, médecin de Henri III, en 1574. L'appellation ne dura pas, mais les privilèges restèrent; les médecins du roi jouissaient un peu des prérogatives que le Code théodosien assigne aux pirofessoribus medicis, médecins du palais, a qui in sacro palatio, inter archiatros militarunt, nulla senatoria vel glebali collutione, nulla municipali, nulle curialium convenlione veœandos ». A l'époque où nous sommes, les médecins du roi jouissaient encore d'une foule de prérogatives: ils prenaient les premiers, à l'église, le pain bénit et l'eau bénite, et, dans un autre ordre d'idées, pouvaient pratiquer la médecine à Paris sans passer par la Faculté de cette ville. Lorsqu'ils venaient à l'Ecole couverts de leur robe de satin, emblème de leur titre de conseiller d'Etat, ils devaient être reçus au bas de l'escalier par les docteurs-régents. Plus tard, en -1600, Henri IV leur accorda, pour André du Laurens, son médecin, le droit de commettre, partout le royaume, un ou deux chirurgiens chargés des rapports judiciaires, et en 161 1, Louis XIII leur attribua l'intendance sur la médecine, la chirurgie, la pharmacie, avec le droit d'approuver, de recevoir et de graduer les barbiers-chirurgiens et les apothicaires.

(2) Maignicn : Esquisses dauphinoises, Davin .

LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dv A. BORDIER. 27

sollicitude pour son client, dont il connaissait, sans doute à fond, le tempérament: Videl raconte, en effet, que, lorsqu'on 1598, Claudine Bécenger, première femme de Lêsdiguières, tomba malade, il conseilla à son illustre maître de faire venir près de lui Marie Vignon : « l'y exorlliant et lui remontrant, par des raisons tirées de sa complexion naturelle, que sa santé se pouvait altérer dans cette sorte de vie, le fit résoudre d'appeler auprès de lui une jeune femme, nommée Marie Vignon, qu'il possédait depuis quelques aimées en secret » (1).

Aussi bien, une autorité médicale supérieure aux autres devait devenir nécessaire, car la peste était toujours menaçante.

En 1542, le bruit court qu'elle est à Chambéry; on envoie aux renseignements et défense est faite de laisser entrer dans Grenoble toute personne venant de cette ville (2 . Elle est à Vienne, à Lyon ; à Grenoble même des cas de fièvre grave (?) apparaissent; on fait des processions pour que « toutes gens, tant d'église que aultres, s'amendent et corrigent des péchés tant publiez que aultres, comme des usures, fornications, adultères, blasphèmes, jeux privez et publiez, de toute paillardise » (3).

Malgrécessages précautions, en 15451a peste n'est plus douteuse ;l'évêque de Grenoble part pour l'abbaye de Saint-Cernin de Toulouse, les consuls défendent aux prêtres de confesser les pestiférés; plusieurs des médecins même quittent la ville et il neresie plus que l'homme décidément indispensable, Pierre Aréoud (4). La peste est aussi à Lyon: il est à craindre que les marchands de Grenoble, qui se rendent dans cette ville, n'en rapportent de nouveaux germes ; on autorise cependant les apothicaires à s'y approvisionner des drogues de médecine(5). L'épidémie s'étend à Fontanil, à Saint-Martin-d'Hères, à Vizille, à Chirens, à Montbonnot, à Moirans, à Voiron (1546) (6). On rétablit l'usage des bulletins de santé exigibles à l'entrée de la ville et, comme on est convaincu de l'influence des astres sur l'épidémie, on défend aux habitants des communes voisines d'entrer en ville jusqu'à ce que « la lune soit virée ». Pour plus de sûreté, une clôture est établie tout autour de la ville (7). Les marchands n'iront pas à Lyon, mais, pour ne pas paralyser complètement le commerce, il est décidé que deux marchands, de chaque corpo-

(1) Maignicn: Esquisses dauphinoises, Davin. {2) Archives municipales, B B, 13.

(3) Archives municipales, B B, 13.

(4) Prudhomme : Histoire de Grenoble.

(5) Archives municipales, B B, 13.

(P>) Pilot : Histoire municipale.

{!) Archives municipales, C C, 636.

28 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - pr A. BORDIER.

ration auront seuls le droit de se rendre à la foire de cette ville et qu'ils feront les achats de leurs confrères (4). On fera l'autopsie de tous les décèdes, afin d'être exactement renseigné et c'est Grégoire Lyonnet, le chirurgien, qui en est chargé; quant à Pierre Aréoud, qui soigne les pestiférés de Grenoble et du Fontanil, il touche un mandat de trois ('eus ri).

On respire un peu : de nouvelles craintes viennent bien de Chambéry en 1551, niais on est quitte pour quelques précautions. Entre autres, ou fait « déloger grand nombre de garces malhonnêtes et débauchées qui sont établies près la porte de la Perrière, à cause du dangier de peste que ces filles font courir à la ville » (3).

Treize années se passent dans le calme à ce point de vue, mais, en 1564, l'épidémie est sérieuse et elle dura l'année suivante 4565, mauvaise condition pour empêcher la chute de l'Université menacée. La maladie, qui régnait en Savoie, en Suisse et à Lyon, éclate à Grenoble, rue deB eullerie. depuis rue du Bœuf (4); on mande le chirurgien-barbier que nous connaissons déjà, Lyonnet, dit le Baron (5), « pour çavoir de luy sa résolution, s'il entendait de servir la ville en ce temps de nécessité de peste, pour secourir et subvenir à ceulx qui se trouveront attainctz de la dicte maladie ». Lyonnet s'engage « pour tout le moys d'aoust à secourir les pestiférés selon son art et profession et, si besoin était, suivant l'ordonnance de maître Pierre Aréoud, pour 25 écus pour ledit moys. ... et sera tenu, ledi t Lyonnet, de faire son devoir, sans exiger des malades autre somme, sinon que libéralement elle lui fut offerte », mais il est bien convenu que « lorsque ledit Lyonnet commencerait de visiter quelqu'un suspect de ladite maladie, dès lors il se serrerait, luy et son ménage, dans sa maison et que on luy ferait fournir en icelle tout ce qui luy serait besoin par ses voisins ou serviteurs de la ville ; de laquelle maison ne serait loysible au dit Lyonnet sortir, si non quand il y aurait nécessité de visiter quelque malade, et en commandement et permission des dits consuls, lesquels, en ce cas, seraient tenus de bailler un serviteur de ville, qui, avec une baguette blanche, irait quérir dans sa maison ledit Lyonnet et le conduirait là où besoin serait et le ramènerait dans sa dite maison ».

Pour être minutieuses et un peu puériles, ces mesures étaient plus humaines que par le passé; on n'expulsait plus hors de la ville les malades, les suspects et leurs voisins. Le service de Lyonnetétait dur néanmoins,

(1) Archivés municipales, B B, 43.

(2) Archives municipales, B B, 43.

(3) Archives municipales, B B, 44.

(4.) Pi lot : Histoire municipale.

(5) Pilot de Thorey : le Dauphiné, I8U5, i> 4i9.

aussi ne le faisait-il pas, paraiL-il, d'une façon suffisante. Mal lui en prit : la Cour ordonne, en effet, et sans plus d'attennoienient, « que commandement sera fait audit Lyonnet de servir de son art et satisfaire à la convention portée par ledict rapport et pour le temps y contenu, sous peine de la vie et d'être arquebouzé impunément en cas de contravention » (1). Quant aux autres médecins, ils sont invités à ne pas quitter la ville sous peine de perdre leurs privilèges (2).

Ces mesures radicales se comprennent aisément, quand on considère que la plupart des habitants, presque tous les magistrats, les hommes de loi, les notaires, les membres même du Conseil de la ville, avaient pris la fuite. Du 11 août au 15 décembre, leConseil ne tint plus séance (3) et la ville était tellement déserte,qu'on ne put procéder à l'élection des consuls pour 1505 (4-). On a fait venir de Gap un chirurgien nommé Nicolas Carlot; quant à Pierre Aréoud, nommé capitaine de santé, il est toujours là, encourageant tout le monde et donnant des recettes pour éviter la contagion. Son collègue Nicolas Allard se montre digne de lui ; mais ce ne sont pas eux qui ont la direction administrative de la santé. Ce service nouveau et si nécessaire, pour lequel on a créé le poste de sons -intendant de la santé, est confié à un médecin qui semble être étranger et nouveau venu à Grenoble: c'est M° Antoine Charbonnel, qui veille à la santé publique, sans doute de concert avec Aréoud et Allard.

Les danses et les concerts sont interdits ; défense d'acheter ou de vendre des habits ou meubles d'occasion sous peine de 10 livres d'amende et de prison; de porter des masques ; défense de louer les maisons qui n'ont pas de latrines ; toute personne malade doit se présenter au sous-intendant de la santé. Chacun doit nettoyer sa maison, y répandre de la chaux et du vinaigre (5), et comme bien des malades sont abandonnés même par les leurs, il est décidé que les serviteurs et chambrières atteints de la peste en soignant leurs maîtres devront être nourris pendant leur maladie aux frais de ceux-ci (6). Sous les ordres d'un état-major composé du sousintendant et de ses deux confrères Aréoud et Allard, se trouvent le chirurgien de l'Hôpital de Plsle, Pierre Mimoz, et en ville, les chirurgiens Grégoire Lyonnet dit le Baron devenu, sans doute, plus fidèle observateur de sis règlements, Jean Têtu, Jean Flachard et Jean Noël.

(1) Pilot de Thorey : loc. cit.

(2) Archives municipales, B B, 19.

(3) Berriat Saint-Prix : Histoire de l'ancienne Université.

(4) Prudhomme : Histoire de Grenoble.

(5) Prudhomme : Histoire de Grenoble.

(6) Archives municipales, B B, 20.

A la fin de l'épidémie, Pûm Arêovâ et Nicolas Allard sont récompensé* de Unir dévouement par une exemption de taille: Nicolas Allard reçoit même deux coupes en argent et trois charges d'avoine. Mais là ne se bornait pas la note des frais que la ville avait à payer, aussi dût-elle faire une lailie exceptionnelle sur les exempts et non exempts « pour le fait de la peste » (1), et Pierre Aréoud dut encore prêter 7;] livre- .

Il fallait, en effet, payer tout le monde: 14 livres 8 sous aux commissaires chargés d'ensevelir les morts; 9 livres 12 sous aux paysans requis pour les aider ; autant à Pierre Mimo», le chirurgien de l'Isle ; à George Lyonnct, 30 livres ; à Antoine Pinaud, 2e consul, pour être aile à Gap chercher un chirurgien, 24 livres 10 sous; à Nicolas Carlot, précisément le chirurgien ramené par Pinaud, 225 livres 8 sous; à Pierre Aréoud, pour ses ordonnances, 48 livres; au même, pour ses gages de capitaine de santé, pour le mois de septembre, 100 livres; aux chirurgiens Jean du Villars, Jean Têtu, Jean Flachard, pour leurs gages, 58 livres 10 sous; enfin, à Antoine Charbonnel, docteur en médecine, sous-intendant de la santé, 19 livres 12 sous. Il faut payer l'apothicaire Ennemond Robin, qui a fourni aux pestiférés des quantités de « sneco rosarum, de syrop de limon, iV onguent apostolorum,de basalicon,(Y'aloës, (Yanis confitz, d'emplâtre divinum », remèdes plus chers qu'efficaces; il faut payer Robert Mermont : c'est lui qui portait la lanterne au-devant « tant des pestiférez que aultres suspeetz ». (2)

En somme., en 1566, le total des emprunts que la ville dut faire à l'occasion de la peste s'élève r24 nov.) à la somme de 2.500 livres (3).

L'épidémie va laisser quelque répit à Grenoble, bien que quelques cas, éclatant comme les derniers coups de feu après la bataille, viennent de temps en temps entretenir la peur; en 1567, peste à Crolles ; défense aux portiers de laisser entrer les gens de cette localité (4). En 1568, on a' encore à payer « pour l'entretien des pauvres gentz resarrés de la rue Saint- Laurent, estans soubspeçonnés de peste ».

Mais d'autres émotions attendent maintenant les Grenoblois, et, comme aux dernières années de l'Université, les troubles vont recommencer.

On était sur pieds à chaque instant; on croyait toujours entendre le bruit de l'arquebusade et on commentait les nouvelles les plus alarmantes colportées dans la ville. Les consuls de Grenoble, catholiques fanati-

(1) Archives municipales, B B, 19.

(2) Archives municipales, G C, 661.

(3) Arcliives municipales, B B, 20.

ques, avaient en outre une peur horrible des Huguenots! D'ailleurs le vent n'est guère àla conciliation, au moment où Charles IX vient d'écrire au lieutenant-général (1)« là où vous sentirez aucuns qui branlent seulement pour venir secourir et aider à ceux de la nouvelle religion, vous les empêcherez de bouger partons les moyens possibles etsi vous reconnaissez qu'ils soient opiniâtres à vouloir venir et partir, vous les taillerez et ferez mettre en pièces, sans en épargner un seul, car tant plus de morts, moins d'ennemis ». Aussi les chirurgiens vont-ils laisser un moment les bubons poulies plaies d'arquebuse.

En 1568, Grégoire Lyonnet et Barthélémy Reynier, chirurgiens, sont mandatés pour avoir soigné un blessé. Reynier touchera, en 4571, un nouveau mandat pour le même motif ; il en touche un autre encore en 1573, « pour avoir pansé deulx soldatz blessés venantz de Corps ». Mais cette fois les consuls n'admettaient pas d'abord le mandat qui était de 40 florins, % à laquelle somme la ville fut cependant condamnée envers ledit Reynier, pour médicaments parluyfournys et vaccationsparluifaictes(2)».

En 1573, autres mandats à Jean Lege?idreet à Pierre Masse, chirurgiens, pour avoir pansé trois Suisses blessés (3). En 1577, tous les lits de l'Hôpital Notre-Dame sont occupés par les blessés « et il y sent bien mauvais (A). » En 1590, Claude Michal, chirurgien, panse les soldats blessés, venant du camp de Montbonnot et déposés dans l'Hôpital St-Antoine ; la même année, Pierre Didier^), apothicaire, touche 53 écus pour les médicaments fournis aux soldats blessés au siège de Montbonnot. Nouvelle facture en 15r3, au nom de ce même Pierre Didier , pour des médicaments fournis à des soldats de l'armée de M. d'Ornano, blessés devant la Buissière (6). Grégoire Dntruc, chirurgien, reçoit 4 écus pour avoir soigné les blessés qui sont amenés à Grenoble (1593) (7).

Occupés et payés au dehors pour ces services exceptionnels, les chirurgiens négligent le service des Hôpitaux, cependant toujours remplis de pauvres, de mendiants et de malades. M» Sébastien BaboUn,'Jean Flachard, Pierre Rochette et Pierre Mazet, refusent de faire gratuitement le service des malades. L'administration hospitalière n'était pas encore réformée^ comme elle le fut depuis Nous verrons plus tard que l'Hôpital Général

(1) Bulletin de l'Académie delphinale 1, 481-482.

(2) Archives municipales, C G, 674.

(3) Archives municipales, G C, 082.

(4) Archives municipales, E, 2.

(5) Archives de l'Hôpital, C G, 712.

(0) Archives municipales, B B, 45.

(7) Archives municipales, C C, 716.

32 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER.

parvint petit à petit, quoique non sans peine, à améliorer le service médical, et que, par les secours qu'il rendra à la population, comme par l'enseignement clinique, officiel ou non, dont il sera la source, il deviendra le laboratoire où s'élaborera la future Ecole de médecine.

Pour suffire à tant d'occupations diverses, les médecins manquaient crailleurs; Aréoud était bien là, pour rédiger, suivant l'ordre des consuls, un règlement destiné à prévenir la contagion (1572) (1), mais Nicolas Allard venait de mourir (2; ; on cberchait à le remplacer.

Or, précisément un médecin, dont la réputation était venue jusqu'à Grenoble, Louis de Villeneuve, de Montélimar, « où il faisait sa résidence près du lieu de sa naissance » (3), avait été appelé dans notre ville, pour soigner Mme de Gordes. En 4573, les consuls décident « de le retenir et de lui fournir un logis commode durant trois ans » (4); le Parlement de son côté lui alloue 300 livres par an (5). Cette invitation flatteuse fut acceptée, même non à la légère et sans oublier de compter toutes les dépenses accessoires, car en 1574, on trouve dans les comptes « à M. de Villeneuve, docteur médecin, 50 livres, qui lui ont été attribués pour le parfaict de 500 livres, à lui accordées pour le débris et voyclure de ses meubles venant demeurer dans la présente cyté » (6). Il est vrai que la même année Louis de Villeneuve prête 200 livres à la ville (7).

A peine arrivé, il prend de suite à Grenoble une haute situation ; en 1576, « on a lieu advertissement qu'on se meurt en Italie, à Turin et aultres lieux, en Allemagne et à Dijon ; sera bon d'adviser de prendre garde des passans de ceste ville » ; les consuls lui demandent donc, en 1577, dans le cas où on le ferait demander au conseil, de vouloir bien donner son avis, « pour le fait de la santé » (8). Sur ses conseils, on prend contre les voyageurs, qui viennent de Lyon, les mesures les plus sévères : la famille de La Marche a reçu, il y a quelques jours, un de ses.fiis arrivant de cette ville ; tous les membres qui la composent sont expulsés (9). La peste étant à Bernin, et non encore à Grenoble, de Villeneuve va (1580), lui-môme, à Bernin et à Crolles, visiter les malades

(1) Albin Gras: Institutions médicales de la ville de Grenoble, 1844.

(2) Ses héritiers prêtèrent 1.000 livres à la ville.

(3) Archives municipales, B B, 65.

(4) Archives municipales, C C. 683.

\p) Archives municipales, B B, 25.

(6) Archives municipales, G G, 691.

(7) Archives municipales, C G, 683.

(8) Archives de l'Hôpital, E.

(9) Archives municipales, B B, 29.

et ordonne le transfert dans cette dernière localité, où sont déjà les suspects, d'une femme soupçonnée de contagion, « qui est présentement dans ung champ fermée en l'Isle ».

S'il n'a pas à lutter, avec une épidémie comme celle de 1564, de Villeneuve semble au moins avoir montré la plus grande vigilance dans L'application des mesures préventives ; les consuls en faisaient grand cas ; c'était d'ailleurs un catholique fanatique et Chorier, dontle récit est admis par Rochas, raconte, à son sujet, une anecdote, qui ne serait pas à son honneur, bien que L'illustre historien du Dauphiné le félicite et le compare à Hippocrate : Bérenger de Morges, commandant du fort de Bosançieu, pour les protestants, étant tombé malade et l'ayant fait appeler, de Villeneuve aurait refusé, « ne voulant pas que son sçavoir s'employât contre les siens, en contribuant à la guérison de leur plus dangereux ennemi ». Il faut espérer pour de Villeneuve que ce n'est là qu'une légende. M. Prudhomme le défend de cette accusation et pense que s'il n'est pas allé soigner de Morges, c'est que les consuls s'y sont opposés (1); en tout cas, s'il a commis cette faute, il n'avait pas l'excuse d'Hippocrate. puisqu'il s'agissait d'une guerre civile et non d'une guerre étrangère et d'ailleu rs le père de la médecine, lui-même, eût beaucoup mieux fait d'aller à la cour d'Artaxercès, tout en refusant les fameux présents, et d'y arrêter, s'il l'eut pu, l'épidémie. Cela eût évité aux Grecs une énorme mortalité, et à nous.... une gravure célèbre.

Quoiqu'il en soit, de Villeneuve, qui manifestait l'intention d'aller se fixer à Lyon, vit les avances des consuls redoubler pour le retenir. Il fut ennobli, sur les vives instances de la ville cle Grenoble; il est en outre conseiller et médecin ordinaire du roi et comme tel, exempté de la plus grande partie des tailles.

Les alertes militaires continuent : en 1585, Pierre Mollard, chirurgien, est payé 24 écus par la ville, pour avoir pansé les blessés de Vif, pendant une sortie de La garnison (2). Les chirurgiens étaient d'ailleurs toujours insuffisants à Grenoble : en 1580, on ne trouve dans les rôles des tailles, outre ceux que nous connaissons, que les noms des chirurgiens Guillaume Cuvilier, Clément Pingon, Jean du Villard et Barthélémy Reynier ; cependant la population de Grenoble vers cette époque (exactement en 1593), est estimée à 14.000 (3).

Aussi les consuls cherchaient à faire venir des médecins ou chirurgiens

(1) Prudhomme: Histoire de Grenoble.

(2) Archives municipales, B B, 38.

(3) Pilot: Histoire municipale de Grenoble.

même de Paris: c'est du moins ce qui ressort d'une lettre du 28 octobre 1581, où « Maître Vallier, chirurgien de Paris, originaire de Grenoble, remercie les consuls de l'honneur qu'ils lui font en le priant de venir exercer dans celte ville. Il leur demande un délai pour se rendre à son poste » il ne semble pas qu'il soit jamais venu.

Le déficit de médecins est d'autant plus regrettable, que Tannée 1580 amène cette fois une épidémie de peste plus terrible que les précédentes. Suprême complication : lcDrac déborde. La peste, la guerre, l'inondation ! La contagion fauche le peuple du Diois,ditun historien contemporain. Les hostilités7urent suspendues (1) ; à Grenoble les deux tiersde la population périrent (2), aussi les habitants demeurés en ville déclarent qu'ils sont ruinés et demandent à être déchargés de l'imposition de guerre levée pour l'entretien et la solde de la garnison (3). Les malheureux suspects, chassés, ne savent où aller. Un bourgeois, du nom d'Ennemond Charvel, fait le récit suivant, qui donne une idée des misères du temps : « Comme après que cette même cité fut abandonnée d'un chacun, en la présente année 1586, pour la contagion de la peste, le suppliant, qui estait resté, alla loger au couvent des Jacopins, se voyant tout seul en la rue où est size sa maison, auquel couvent il séjourna jusques à la contagion (4), qui y arriva, comme chacun sçait, chose qui lui donna occasion d'absenter le dit couvent, et ne se povant retirer en deux petites maisonnettes qu'il a, à Gorget, pour l'infection notoire qui y estait, dont une sienne fille, femme du sieur Reynier, mourut, il fut contrainct errer par les champs et vagabonder pour trouver logis, chose très difficile, parce que pendant qu'il séjourna aux Jacopins, les logis champêtres furent enarrez, et si, d'adventure, il en resta quelqu'un, il estait suspect ou infect de la même contagion ; voire la maison de Château-Revol, son gendre, en laquelle luy et sa femme firent deux quarantaines, avant que ledit suppliant y ose entrer ; pour quelles difficultés le suppliant fut contrainct fère sept ou huit logis »

Parmi les chirurgiens et les médecins, qui donnèrent leurs soins aux malades, on retrouve les noms de Clerget, chirurgien, qui ne fut payé qu'en 1597 de 50 écus qu'il réclamait; de CuHlier, chirurgien, qui reçut 66 écus; de Raphaël, médecin, 100 écus. Il faut encore avoir recours à une taille supplémentaire « pour le fait de la santé ».

(1) Long: La réforme et les guei*res de religion en Dauphiné.

(2) Long : La réforme et les guerres de religion en Dauphiné.

(3) Archives municipales, G G, 705.

(.i) La peste atteignit le couvent.

LA MÉDECINE A Ci RENOBLE. — D>' A. BORDIER. 35

Pierre Aréoud(l) est mort; c'est Villeneuve qui le remplaceet comme lui jadis, le médecin du roi est appelé à donner son avis en toutes circonstances. En 1587 il est prié « de donner certains androictz et poinctz de bons auteurs sur la réthorique et logique, pour 1ère la lecture et disputer aux maîtres (d'Ecole) qui se présentent pour être receuz. »

Une autre fois, on le prie « de dresser quelques poinctz en Tait d'oratoyre et filosophie pour 1ère dispute dimenchc prochain, pour apprès choisir cellui qui sera treuvé le plus souffizant » pour remplir la charge de second régent des écoles (2). Les juges qui donnent cette mission au médecin ne sont cependant pas des ignorants; ce sont le premier Président, Msr d'Embrun, d'autres ecclésiastiques et des avocats.

L'épidémie a cessé. La ville liquide ses comptes « pour le fait de la s;inté »: de Villeneuve, 150 écus; Claude Basset (3), capitaine général de la santé, ses gages de janvier-juin, 116 écus 40 sous; portiers de la ville, gardiens chargés d'empêcher les pestiférés de sortir de l'Ile, émoluments

des galopins pour enterrer les morts, etc La ville soutient procès contre

Guigues Sonnier, apothicaire, qui réclame une indemnité pour avoir nourri et soigné des pestiférés enfermés dans l'Isle en 1586 et 158 1 (4). On ne rompt pas avec lui, cependant, car la môme année, nous le voyons envoyé à Mens (5) pour « s'enquérir au vray sur le bruit semé que l'on s'estoyt mort de nouveau de la contagion au dict lieu (6) ».

La trêve n'est pas de longue durée: en 1586 la peste revient; le fermier de l'impôt de 2 sous par charge de farine expose qu'il n'a pu percevoir « tant à cause de la guerre qui survint en la dicte année conte les Savoyards, que de la contagion, qui estait en cette ville, qui fist que la plus grant part des

(1) Aréoud ava;t des fds ou des frères qui occupaient des situations élevées: André Aréoud, avocat, avait été consul en 1574 (B B, 26) ; il avait été délégué

aux Etats de Romans en 1575 (B B, 27); en 1585, il était prieur de Moidieu {Archives départementales, B, 23^).

Antoine Aréoud, docteur en droit, plaidait souvent pour la ville (C C, 638); en 1549 notamment. En 1580, on le trouve avec le titre de seigneur de Seyssins {Archives départementales, B,197) On trouve encore en 1582. Christoff Aréoud, et en 1593. Jacques Aréoud, juge des taxes et seigneur de Ventadour. M. de Berluc-Perussis {op. cit,) nous apprend que Antoine Aréoud a écrit quelques vers latins parmi les pièces liminaires d'un missel imprimé par l'ordre de l'évêque Laurent Alleman. Cet ouvrage se trouve dans la Bibliothèque d'Aix et clans celle de Grenoble. Missale secundum usum gratianopolitanum.

(2) Archives municipales, C C, 708.

(3) Claude Basset est le premier capitaine, de santé que nous rencontrions qui ne soit pas médecin. Nous en verrons bientôt un autre.

4) Archives municipales, G C, 717.

(5) Archives municipales, C G 1063.

(6) Archives municipales, C G, 7l7.

habitants d'icelle l'abandonnèrent (1) ». La contagion s'étend de Saint- Jean-de-Vaulx à la Côte-Saint-André.

En 1597 elle éclate plus que jamais à Grenoble. Le surintendant delà santé est encore noble Louis de Villeneuve, conseiller et médecin «lu roi ; à côté de lui apparaît comme capitaine de santé un lioinine nouveau, qui va, quoique non médecin, nous arrêter quelque temps : Guillaume de hérisse

Il imprimera plus tard, en 1608, un livre sur là peste qu'il est intéressant de feuilleter (2) et qui nous renseigne sur l'épidémie de 1597. Ce livre est dédié à « Monsieur noble Loys de Villeneuve, conseiller et médecin ordinaire du roy, habitant Grenoble. » L auteur déclare tout d'abord, qu'il n'est « médecin, appoticayre, ny chirurgien (3) », mais qu'il a souvent assisté de près à la peste. Il a vu celle de 1586, et voici dans quelles conditions : « Cependant que j'étois à Lyon (1580) occupé en affaires, ayant laissé ma feu femme avec aucuns de ma famille à Chasteau-Neuf de Gallaure, dans la maison de deffunct Monseigneur Montchenu, vivant chevalier de l'ordre du roi et son panetier ordinaire, le mal de contagion print clans la dite maison, en une jeune damoiselle, fille de Monsieur de Coulaux, de Vivarais, à présent seîgneur de Peloux, laquelle morut, qui donna telle alarme à mon dict seigneur de Montchenu, que luy et toute sa famille s'écartèrent, qui sça qui là, et ma dicte femme et tous ceux qui estaient avec elle furent de la partie, et se retiraient dans une grange champestre où, le lendemain, sa chambrière se trouva frappée et mourut dans le quatrième jour couverte de tac. Incontinent cet accident survenu j'en fus averty, qui me donna occasion de prendre du seigneur Charles de Villeneuve, votre frère, un bon nombre de médicaments, pour aller au secours de mon dict seigneur de Montchenu, de ses domestiques, et de ma dicte femme et famille, et partis du dict lieu dans un batteau, qui en extrême diligence me rendit bientôt près d'eux, où je les secourus par la

(1) Archives municipales, C C, 1063.

C2i Méthode excellente et fort, familière pour guarir la peste et se préserver d'icelle, avec un opuscule contenant l'ordre qu'on doit tenir pour désinfecter les villes quand elles sont infectes et pour éviter que la peste ne fasse progrès en icelles. Composé par Guillaume de L'Eriss", Dauphinois, cy devant capitaine de santé en la cité de Grenoble, ville capitale du dict pays A Grenoble, chez Guillaume Verdi er, 1608.

(3) Dans un quatrain « de Pauthcur au docte lecteur », il est dit au début du livre :

Toi qui te ris de mon expérience Adjoutes-y ta profonde science.

Lors on dira malgré les envieux Que j'av bien fail et toy encore mieux,

LA MÉDECINE A GRENOBLE. — Dr A. BORDIER. 37

grâce de Dieu, leur donnant de nies préservatifs si à propos, qu'aucun d'eux n'en périlla ».

Voilà comment il devint, en 4597, capitaine de santé à Grenoble, depuis le 27 août jusqu'au 20 octobre, montrant, ainsi qu'il le dit lui-même, « que la nécessité a souvent fait changer de qualité et de condition aux hommes». Il a donc droit de prendre un instant rang parmi les médecins: il ne se tire d'ailleurs pas mal de son nouveau rôle, « et peut-on dire avec vérité que, selon le mal, ça a esté avec perte d'aussi peu de gens qu'on l'aurait pu souhaiter; car, aux autres pestes, il mourut dans la dicte cité plus de personnes en huit jours, qu'il n'en morut en la dicte année, dans cinquante, ce qu'on doit attribuer à la toute-puissance et miséricorde de Dieu ». Il ajoute modestement, s'adressant à Louis de Villeneuve : « Ce que vous avez pu sçavoir comme médecin de la santé, à la à la même cité, m'assistant de votre bon et prudent conseil ».

Guillaume de Lérisse nous peint bien les horreurs de la peste et, comme il n'est pas du métier, sa franchise ne ménage pas les médecins. « En plusieurs endroictz, lorsque la peste arrive, apoticaires et chirurgiens deslogent les premiers et peu s'en trouvent (si non aux bonnes et grosses villes) qui s'enferment aux infirmeries et hospitaux pestiférés, et autres lieux. Si aucuns s'hasardaient, c'est pour l'espérance du lucre, et le plus souvent par faute de jugement et d'expérience, en tuent plus qu'ils n'en guérissent ».

Il voit d'ailleurs, en philosophe, combien dans les moments d'affollement apparaissent à nu la couardise et l'égoïsme ! Il faut citer certains passages qui en valent la peine et qui font songer à Tacite et à Juvénal : « Ce qui est terrible, c'est la pauvreté et nécessité qui volontiers accompaigne ceux qui se trouvent en cette misère : au temps de la quelle, quels biens et moyens qu'ils ayent, le plus souvent sont abandonnés de tout secours de leurs voysins*. pour avoir le chacun à penser à soymême et encore abandonnés de leurs parens, par la même raison, et notamment deshabils à succéder qui, soubs espérance de retirer les héritages, ayment mieux le tombeau que l'ombre de l'affligé. Et s'il se trouve des personnes qui secourent les affligés, c'est soubz espérance qu'ils testeront à leurproffit, et, le mot dit, le poussent plus tôt au sépulcre que de l'en tirer. »

Et plus loin : « En temps de guerre, le laboureur qui sort de la charrue pour aller à la guerre, le premier logis qu'il fait sur celuy de son espèce, il le bat, desrobe, l'arrançonne, et le traicte fort rudement ; en temps de guerre on ne voit que pilleurs, assassinats, bruslements, proditions et autres choses exécrables. ». *

38 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - Dr A. BORDIER.

« Au temps de famine, celuy qui a du bled à vendre, le cache attendant qu'il vaille 10 escus le setier, et verroit mourir de faim tous ses parents et amis plus tôt que de leur donner un morceau de pain, tant en ce tempslà la charité est refroidie. »

« Elle ne l'est pas moins en temps de peste. Quand le fils abandonne le père, le mari, qui par l'estroit lien du mariage doit suivre toutes les fortunes de sa femme, l'abandonne; le parant son parant, et le voisin son voisin. »

Mais le capitaine de santé n'était pas là pour deviser sur la bassesse humaine. De Lérisse savait, au moment voulu, faire montre de bon jugement et de décision. «Tout aussitôt que la peste soit connue, il faut eslablir un bon et solide conseil avec aulhorité, telle qu'il appartient, par l'advis duquel toutes choses soyent mûrement disposées. » La première chose que doit faire le conseil, c'est de nommer un capitaine, « ou maître de la santé, qui ait telle authorité, que tout ce qu'il commandera au faict de sa charge, soit incontinent exécuté et luy soit obéi comme au conseil même. » Il recommande d'établir la surveillance des habitants par les habitants: « parce que en temps de peste, les pestiférés, le plus souvent, cachent leur maljusquesàce que la mort de l'un de la famille le descouvre, ce que faisant en la fréquentation de leurs voisins, ils sont cause de beaucoup de mal.» Il veut que les médecins visitent les boutiques des apothicaires, pour voir si elles sont bien pourvues ; il recommande d'éviter que les maisons des pestiférés soient pillées ; il veut qu'on tue les chiens, les chats et qu'on bannisse les poules, chapons, poulets, pourceaux « parce qu'ils fréquentent partout et se vautrent sur les choses ordes et puantes ». Ces mesures étaient d'autant plus utiles qu'au xviie siècle et même au début du xvme siècle on faisait encore du fumier dans les rues de Grenoble, on y teillait du chanvre et on y élevait des pourceaux (1). Insistant avec raison 'sur l'hygiène, il recommande de loger en lieu sain, au soleil levant, de parfumer la maison matin et soir, d'ouvrir les fenêtres au nord. ffOn ne sortira que quand le soleil aura battu la campagne une heure ou deux. »

Par le mot parfumerie on entendait alors la désinfection, même par des substances mal odorantes ; mais néanmoins, les parfums, au sens moderne du mot, passaient généralement pour désinfectants ; de Lérisse conseille, en effet, pour éviter la peste, des sachets de senteur, des pommes « ou boytes d'argent percées, plaines d'esponges imbibées de l'odorat

(1) Pitot: Statistique générale du département de l'Isère.

de nos réceptes, ou bien des pommes de senteurs de bonne et suave odeur. »

Les maisons doivent être « parfumées » avec « du bois de genièvre et de la graine d'iceluy », qu'on fait brûler avec « le marrube blanc, la sauge, la lavande, le rosmarin. »

Au sujet du traitement, de Lérisse n'est pas plus banal et plus mauvais que les médecins de son temps :« le baume d'Orient, l'escabieuse, le gérémaudrée » sont insignifiants ; la diaphorèse, qu'il conseille pouvait être bonne. Il use modérément des purgatifs et de la ' saignée, et on ne peut que lui en savoir bon gré. Comme tous les médecins de l'époque et même les modernes, il croit que l'apparition des bubons est salutaire, qu'il faut tout faire, par des vésicatoires, pour « attirer les humeurs à la surface» et provoquer les bubons : doctrine humorale d'alors, qui aujourd'hui semble en rapport avec ce que nous savons de l'élimination salutaire des toxines microbiennes par la peau.

La médecine de toute cette époque, a lors qu'elle était faite par les médecins, n'était pas meilleure que celle de de Lérisse: seule la doctrine qui consiste à « pousser aux bubons » semble rationnelle. Mais nous-mêmes, si la peste venait parmi nous, serions-nous beaucoup plus avancés ? Ce sont encore les mesures d'hygiène qui seraient le meilleur remède, et le plus sage précepte pour ceux qu'aucun service public ne retiendrait, serait encore celui de de Lérisse : « Desloger tost, aller loin et revenir tard. »

Convaincus de l'utilité de l'isolement, nos prédécesseurs pratiquaient la séquestration avec un radicalisme, que nos mœurs accepteraient aujourd'hui difficilement : « Le mal estant dans une maison, faire incontinent sortir les habitants d'icelle, et les faire conduire au cartier à ce destiné, logeant les frappés de peste dans l'infirmerie ou hospital des infects, et ceux qui ne seront frappés en cabanes ou maisons, dans les quelles seront une demi quarantaine et l'autre demi quarantaine en lieu qui sera pour ce destiné, durant lequel temps on prendra garde qu'ils se nettoyent et désinfectent diligeamment. »

Grâce à ces sages précautions, aubout de quelques mois l'épidémie s'arrêta pour un temps. Elle reviendra ; nous reparlerons encore de guerre, famine et peste « les quelles, dit de Lérisse, volontiers s'entresuyveul, car de la guerre procède la famine et de la famine la peste. »

En novembre 1598, les conseils envoient à Romans prier les membres de la chambre des vacations, qui étaient réfugiés dans cette ville, de revenir cà Grenoble « attendu que la santé y est fort bonne ». Il n'y a plus qu'à régler les comptes.

40 LA MÉDECINE A GRENOBLE. - D' A. BORDIEll.

Raphaël, Le médecin, est mort de La contagion.

De Villeneuve, en raison des services qu'il a rendus pendant la peste (1) est déchargé de la taille, qu'il devait, quoique exempt, supporter « pour La santé » : on trouve à son nom un mandat de 60 cens. On donne aux nettoyeurs, qui servaient en 1507 sousles ordresde M. de Lerisse, alors capitaine de la santé, 90 écus; au « nauchier » qui, nouveau Caron, portait dans sa barque Ijs expulsés qu'on rejetait dans l'Ile, « pour avoir conduit les infeetz sur sa penelle », 157 écus 20 sous. Tous les comptes ne se règlent pas d'ailleurs de suite, car, en 1603, de Villeneuve réclame encore contre le droit d'indemnité qu'on veut lui faire payer pour ses lettres de noblesse (2>; il rappelle que lorsqu'il a quitté Montélimar, en 1573, on lui avait promis une somme de 500 liv., une maison pour trois ans et l'exemption perpétuelle de toutes les tailles, gardes et logements de gens de guerre. Or il croit avoir rempli son devoir avec zèle, surtout en 1586, à la peste; c'est en récompense de ses services et pour le retenir à Grenoble que le roi lui a, en 1588, accordé des lettres de noblesse; il espère donc que le conseil le dispensera du droit d'indemnité qu'il lui réclame à ce sujet.

En 1604, Ainias, chirurgien, est envoyé à Montmélian, pour voir si la peste règne dans cette ville, mais l'alerte n'était pas sérieuse. Nous pouvons porter un instant nos regards sur d'autres questions qui n'intéressent pas moins le corps des médecins et des pharmaciens.

Page 1