LA MÉTHODE ESPÉRIMEXTALE ET LA PHYSIOLOGIE
LA JIÉTHODE EXPÉRDIENTALE ET LA PHYSIOLOGIE.
Paul-Louis Courier a dit excellemment de la gloire des gens de guerre : « La gloire, en ce genre, c’est de tuer beaucoup.»
Il en est de même de la gloire de nos physiologistes les plus renommés. Ils tuent beaucoup de pigeons, beaucoup de lapins, beaucoup de chiens, et celui-là est réputé le plus fort qui a immolé le plus d’hétacombes, le mot n’est que juste, car on égorge ces pauvres animaux par centaines et par milliers, pour faire ce qu’on appelait jadis mentum in anima vili.
Cette boucherie est le fondement et l’essence'de la physiologie expérimentale, qu’un libraire, en quête d’un titre bien expressif pour un recueil de ces expériences physiologiques en voie de publication, qualifie admirablement de Physiologie opératoire, par un accouplement de mots logiquement inadmissible et scientifiquement absurde, mais qui restera comme une formule très-exacte.
C’est là qu’en est aujourd’hui la physiologie. Elle opère, tranche dans le vif, tout comme la chirurgie ou médecine opératoire, et dans ses recherches sans but, sans prévision, sans direction, elle impose de cruelles souffrances aux animaux, qui sont journellement torturés, estropiés, tués avec une lenteur méthodique dans les laboratoires et dans les amphithéâtres.
Nos démonstrateurs de physiologie traitent exactement les hêtes soumises à leurs expériences, diaprés la doctrine cartésienne de l’automatisme. Ils recherchent curieusement le mécanisme des fonctions vitales, les secrets de la vitalité, et ne semblent estimer en rien la vie animale. Ils pro-
diguent les mutilations et la mort avec une facilité, une prodigalité et une insensibilité qui déshonorent la science.
Un savant l’a dit excellemment : « Pour interroger les organes des animaux, il faut des mains innocentes et un cœur miséricordieux. »
On n’a guère souci de cette recommandation dans nos démonstrations de physiologie, et en cela nos physiologistes investigateurs ressemblent aux vétérinaires et aux apprentis vétérinaires de l’École d’Alfort, où, pour ne dénoncer qu’un acte de barbarie qu’on ne saurait trop énergiquement condamner, un misérable cheval est périodiquement livré comme sujet d’expériences à un groupe d’élèves qui couchent par terre le malheureux animal, lui lient les membres pour empêcher tout mouvement, et travaillent dix heures durant sur la chair vive, avec le scalpel, la scie et le couteau. Les opérations sont graduées de telle sorte, qu’on en peut faire une soixantaine et davantage.
Cette torture, qui se renouvelle souvent, est parfaitement inutile, attendu que les opérations chirurgicales qui sont possibles dans la pratique vétérinaire se réduisent à un nombre assez restreint. Dans les cas de lésion grave, d’affection dangereuse ou de fracture, l’animal est ordinairement abattu, soit par économie, soit par prudence. D’ailleurs, quand même les opérations chirurgicales seraient plus praticables chez les animaux, les vétérinaires pourraient bien imiter les chirurgiens, qui s’exercent au manuel opératoire sur le cadavre, et acquièrent toute l’habileté désirable dans cet exercice préliminaire.
Il serait fort à craindre que la médecine comparée, si son introduction dans l’enseignement médical était définitive, n’influât trop efficacement sur la multiplication de ces cruautés, qui se commettent au nom de la science, sans que la science en ait tiré jusqu’ici beaucoup de profit, pour ce qui est du moins de la connaissance et du traitement des maladies, but final de la médecine. De toutes ces
LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE ET LA PHYSIOLOGIE, opérations expérimentales, de toutes les recherches sanglantes, de toutes ces incisions dans la chair des animaux vivants, ou vivisections, pour employer le terme reçu et consacré, la théorie n’a tiré que de faibles lumières, et la pratique a encore moins profité que la théorie.
Nos vivisecteurs (c’est ainsi qu’ils s’appellent) n’ont tenu compte des sages recommandations du savant et conscien- • cieux J. André Murray! Cet observateur laborieux et sensé a noté, dans un de ses plus remarquables opuscules, les précautions à prendre quand on veut appliquer à la médecine humaine les expériences tentées sur les animaux. Il a montré parfaitement, en s’appuyant sur les faits, à combien d’erreurs et de méprises s’exposent ceux qui prétendent tirer des indications utiles au traitement des maladies de l’homme, de leurs observations sur les animaux; et, quoique son dessein ne fût évidemment que d’arrêter sur la pente les expérimentateurs entraînés par l’exemple de Haller, il semble avoir pressenti d’autres excès, et deviné que l’introduction de la physiologie dite expérimentale dans la médecine provoquerait tôt ou tard des essais de pathologie expérimentale.
Murray ne s’est point trompé dans ses pressentiments, ou mieux dans ses prévisions. Nous avons maintenant à côté de la physiologie purement expérimentale, qui se passe très-bien de principes et de doctrines, et n’exige, pour être cultivée avec quelque succès, que des vivisecteurs intrépides, des opérateurs moins remarquables par la puissance d’induction et la faculté de généralisation, que par une habileté manuelle tout à fait compatible avec la médiocrité ; nous avons aussi, à côté de cette physiologie opératoire, une prétendue pathologie expérimentale, sur laquelle on fonde de grandes espérances pour l’avancement de la médecine comparée.
Murray, qui protestait, il y aura bientôt un siècle, contre les exagérations de la méthode expérimentale dans la phy-
siologie, et contre les applications prématurées qu’on en voulait faire à la médecine, que pensèrait-il de ceux qui, de nos jours, prétendent éclairer la médecine dans la connaissance et le traitement des lésions organiques, en étudiant sur les animaux des maladies provoquées et artificielles? Ces prétentions insensées, nullement justifiables, feraient sourire les médecins qui savent les principes de leur art, s’ils n’étaient profondément affligés des conséquences déplorables de cette étroite méthode expérimentale, trop rigoureusement appliquée à l’étude des sciences organiques par des esprits sans portée et sans initiative, dont le but manifeste est de constituer une physiologie et une médecine sur leur modèle et à leur image.
Il nous faudrait beaucoup d’espace pour traiter sommairement de la décadence présente des études physiologiques et médicales, par suite de ce matérialisme inepte et grossier, qui étend tous les jours son domaine, et poursuit son chemin, en se couvrant du système de la philosophie positive d’Auguste Comte.
Nous sommes bien loin de croire que ce système de philosophie exclue les principes et les- idées générales, sans lesquels il n’est point de science; mais nous souhaitons bien vivement que la Société de biologie, très-forte en matière d’expérimentations, et tout à fait nulle en matière d’idées et de doctrines, nous souhaitons bien vivement que les membres de celte société cessent d’envahir l’enseignement officiel, déjà si malade, et qui périrait certainement entre leurs mains.
La méthode comparative est excellente pour coordonner et classer ; et, à cause de cela, elle est parfaitement applicable à l’histoire naturelle, à l’anatomie, et dans une certaine mesure à la physiologie. Pour ce qui est de la pathologie et de la thérapeutique, c’est-à-dire de la médecine, l’induction légitime qui se tire de l’expérience est le guide