I. Exposition
La philosophie positive a été diversement jugée, et en général peu favorablement. Dans ces derniers temps on s'en est beaucoup occupé. J'ai lu, tantôt avec intérêt, tantôt avec impatience et même avec dégoût^ ce qui a été écrit sur ce sujet. De cette lecture j'ai tiré deux conclusions que je crois vraies : la première est que cette philosophie exerce une influence sur les esprits; et la seconde, qu'on la connaît peu, ou mal ou incomplètement.
Auguste Comte était un mathématicien, Partantdelà, ceux qui jugent son système, sans le connaître, s'imaginent qu'il a été fait exprès pour assurer aux mathématiques la souveraineté des sciences, et naturellement ils traitent d'absurde une philosophie qui voudrait ranger sous la science exacte entre toutes ce qui est du domaine de l'expérience €t de la pensée, c'est-à-dire tout ce qui échappe nécessaiment à la rigueur mathématique. D'autres n'y voient qu'une
(1) Paroles de philosophie positive, par E. Littré. Paris, in-8 de 62 p. Mars, 1859. — A ceux que pourrait étonner le titre de cet opuscule je me contenterai.de rappeler le nom de celui qui l'a écrit, non sans les engager à lire attentivement cet article, qui est un travail d'exposition, non de critique. Mon dessein étant de présenter clairement et en abrégé unensemble d'idées peu répandues dansle public, j'ai dû me borner à une simple analyse. Si j'ai réussi à faire cette analyse telle que je souhaiterais qu'elle fût, je m'en applaudis doublement, et à cause de la difflculté vaincue, — l'auteur étant deceux qui abrègent tout, - et à cause surtout de l'utilité qui pourrait en résulter pour ceux qui s'intéressent aux choses de l'esprit, et qui veulent être instruits avant de porter un jugement. C'est à ceux-là que je m'adresse, et à ceux-là seulement.
contrefaçon de malérialisrae loul à fait dangereux dans ses conséquences extrêmes. Les uns elles autres en concluent, avec une indulgence qui les honore infiniment, que le système appelé philosophie positive n'est de fait qu'une spéculation extravagante, une "folie bi6h" caractérisée, en un mot, la conception maladive d'un esprit en délire. On s'est môme permis, à cette occasion, toutes sortes d'aménités et d'impertinences qui ne sauraient tenir lieu de bonnes raisons. Les logiciens de profession, quand ils sont à bout d'arguments, ne trouvent rien de mieux que d'envoyer leurs adversaires à Charenton ou à Bicélre. Cette conclusion amuse la galerie, et, quoique la tactique ait un peu vieilli, l'ignorance et la mauvaise foi l'emploient très-volontiers.
Les gens qui raisonnent ou qui déraisonnent de la sorte sur un système de philosophie qu'ils ignorent feraient peut-être mieux de s'enquérir de la valeur de cette philosophie et de sa portée. La portée en est immense, comme l'étendue ; car elle embrasse les sciences et leur enchaînement, les sociétés et leur développement. Donc, rien ne lui échappe; son intervention est universelle, générale, permanente. Par la contemplation du passé, elle explique et saisit le présent; elle prévoit et prépare ce qui sera. Renonçant à la recherche de l'absolu, c'est-à-dire aux questions d'origine et de fin, inaccessibles à l'intelligence, elle s'applique uniquement à l'étude des lois et des conditions. Le relatif est son domaine ; et c'est justement par là qu'elle satisfait au besoin de la raison, et qu'elle s'accommode à tous les degrés du développement humain. C'est par là aus^ qu'elle a sa raison d'être, et qu'elle peut rendre compte de ses principes; double condition de vitalité, que ne remplissent pas les systèmes de théologie ou de métaphysique.
La philosophie positive n'est pas un grossier matérialisme, car, loin de donner la prépondérance au sens individuel, elle le subordonne à un être supérieur, fournissant
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à la raison des règles générales qui régissent rinlelligcnce et la conduite. Elle s'étend bien au delà des mathématiques; car l'histoire et la morale ne sont point de leur domaine, elles n'en dépendent point. Mais dans les principes de celte philosophie, la mathématique est la base et le préliminaire de toute éducation normale. Dans le passé, ce préambule, indispensable aujourd'hui, n'était pas de rigueur : les esprits éminents, naturellement enclins aux conceptions généralisatrices, n'avaient qu'à suivre dans un ordre logique les données des hypothèses provisoires. Entre les sciences inférieures et les sciences supérieures, les unes en germe, les autres poussées très-loin par la spéculation métaphysique, un abîme était ouvert, que le temps devait combler. Or le temps a fait son œuvre, et maintenant les voies sont ouvertes d'une science à l'autre. Désormais toutes les sciences communiquent et correspondent, s'enchaînant les unes aux autres dans une mutuelle dépendance et une étroite solidarité; de sorte que, pour spéculer avec fruit sur les sujets les plus complexes, il est nécessaire de savoir préalablement spéculer sur les sujets les plus simples. Pour saisir le positif et le vrai en toutes choses, l'intelligence doit faire une ascension graduelle, en commençant par les mathématiques, qui sont la base et le point de départ. « La mathématique, dit M. Littré, (( n'est qu'un rudiment; mais, comme tous les rudiments, « elle ne peut être omise sans dommage pour le résultat « définitif de l'éducation philosophique. »
Nos lecteurs comprendront cela. L'astronomie ni la physique ne peuvent se passer de la mathématique, ni la chimie de la physique, ni la physiologie de la chimie, sans laquelle la nutrition, base de toute vitalité, est inintelligible. En outre, la sociologie, c'est-à-dire l'histoire ou le développement des sociétés, repose sur une théorie exacte de la vie. De la sorte, tout se lient dans cette hiérarchie scientifique. On voit l'ordre : science des nombres et des grandeurs,
science des phénomènes de la nature et de leurs combinaisons, science des êtres organisés ou de la vie, dont la vraie conception est que la matière n'est pas séparable de ses prapriétés, ce qui revient à dire qu'il y a relation intime entre l'agent et l'acte, entre l'organe et la fonction; enfin, science des sociétés qui résulte de toutes les autres et leur sert de couronnement. Tout est embrassé par là, et M. Littré a pu dire ailleurs, en se servant d'une image exacte, que, grâce à la conception d'A. Comte, le circuit du monde intellectuel est fait, comme le fut jadis celui du globe terrestre par Vasco de Gama et Magellan.
En philosophie positive, cet enchaînement des sciences est chose élémentaire; et pourtant il a fallu une longue suite de siècles pour le saisir et le rendre manifeste. La science antique, considérée dans sa partie positive, se bornait aux éléments des mathématiques et à une astronomie empirique très-élémentaire. Les essais de physique, trèsimparfaits, offraient les mômes caractères. La médecine, cultivée de bonne heure, suscita les premiers essais de biologie, science des êtres organisés, des lois de leur organisation, des propriétés et des phénomènes qui en résultent. Mais après beaucoup de travaux élémentaires, on se trouva dans une impasse. Des siècles passèrent et s'ajoutèrent aux siècles, et la science resta stationnaire, sans s'améliorer ni s'accroître notablement. Plus tard, l'alchimie donna pour résultat, parmi beaucoup de rêveries folles, des faits particuliers et intéressants, qui préparèrent les découvertes de la chimie moderne, La sociologie avait aussi donné lieu à des essais mémorables dans l'antiquité. La politique d'Aristote, célèbre entre toutes, fut, jusqu'à la On du moyen âge, la théorie sociale la plus chère aux philosophes chrétiens.
On le voit par l'histoire des sciences : rudimentaires pour la plupart, elles restaient isolées, sans enchaînement ni lien
visible entre les inlermédiaires qui devaient concourir à la formation régulière du cycle scientifique. Celte observation est importante pour l'intelligence des diverses philosophies; elle explique leur origine et légitime leur production. « A « un savoir flottant et indéterminé correspond, on le com- « prend, la multiplicité des systèmes; et celte origine infé- <( rieure des systèmes montre, on le comprend du môme « coup, l'inanité de cet éclectisme qui, ne connaissant pas a ce qu'il manie, se propose la tâche insoluble de faire a avec des ébauches un tout parfait. » Cette réflexion est de M. Littré : aussi nette que juste, je ne saurais trop la recommander à ceux qui étudientl'histoire de la philosophie.
Pendant ces essais, qui préparaient l'avenir, le génie de l'humanité avait grandi; et l'esprit humain, d'autant plus libre qu'il est moins assujetti aux nécessités de la vie, s'éleva avec la civilisation, c'est-à-dire qu'il participa à l'amélioration progressive des conditions sociales. Les mathématiques perfectionnées et étendues conduisirent à l'astronomie dynamique.
Dans les lois de la pesanteur, toute la physique était contenue. Puis vinrent successivement les problèmes plus compliqués de la chimie, et ceux plus compliqués encore de la biologie et de la sociologie : doctrine de la vie individuelle, doctrine de la vie collective.
Ici une réflexion se présente, et je ne la laisserai point échapper. Les philosophes naturalistes de l'antiquité grecque avaient deviné, par une intuition sûre, que de la contemplation de l'univers, qu'ils embrassaient dans leurs spéculations, il fallait, je ne dis pas descendre, mais s'élever jusqu'à l'étude plus complexe des corps inorganiques, des êtres organisés, de l'homme et des sociétés. Leurs études encyclopédiques, forcément rudimentaires, contenaient en germe cette évolution.
11 était réservé à A. Comte, venu en temps convenable,
i'o* PHILOSOPHIE.
d'apercevoir le lien, le plan général, de saisir les rapports et d'établir les commutncalions. « Faire de chaque science (1 particulière un membre de la science générale est une « grande révolution spéculative. Ainsi au pouvoir de réalité « qui a toujours appartenu à la science particulière, s'est « joint le pouvoir de généralité qui ne lui avait jamais ap- (( partenu. » Gela est vrai. Nous avions bien les sciences, non la science qui les embrasse toutes dans une conception souveraine, où le système du monde et le système de la pensée sont représentés comme indissolublement unis. Dans ce système, on le conçoit sans peine, l'histoire prend son rang et son rôle véritable. Elle n'est plus la connaissance pure et simple des événements, une œuvre d'érudition. Elle devient une théorie scientifique par la recherche des conditions et des lois qui régissent les événements et président à leur enchaînement et à l'évolution des sociétés au sein desquelles ils se passent. A. Comte a démontré dans le développement des sociétés trois phases de la civilisation, auxquelles correspondent trois caractères de la philosophie. Au commencement, c'est un systèmedeconceplionsthéologiques, où lessentiments trouvent leur satisfaction ; puis intervient la métaphysique, avec ses tendances vers la généralisation et son esprit d'indépendance et de critique ; finalement, à l'impuissance où est la métaphysique de rien fonder de stable succède un système de conceptions positives, c'est-à-dire un état de plus en plus positif des notions générales, qui doit appeler un ordre nouveau, annoncé, préparé et poursuivi par la révolution moderne.
« On voit les pas, dit fort bien M. Liltré : la philosophie « positive ne s'est faite qne parce que l'histoire est une « évolution naturelle, et la sociologie une science. Elle « contient la raison des choses dans leurs rapports avec « l'esprit, et la raison de l'esprit dans ses rapports avec « les choses. Coupant ainsi la métaphysique parle milieu,
« elle ne lui laisse que deux tronçons désormais sans vertu, « les causes premières et les causes finales. » Que ceux qui s'obstinent dans cette recherche de l'absolu se tranquillisent et continuent leur œuvre sans se troubler. La philosophie positive ne leur envie rien, ne leur demande rien; et d'ailleurs il serait cruel de contrarier à plaisir les faiseurs de romans métaphysiques. Ils ont pour eux l'inflni : beau domaine d'exploitation, quoique les théologiens le leur disputent. Mais il y a place pour tous : il ne s'agit que de s'entendre et de s'accommoder pour le mieux. Les causes premières et les causes finales sont des inanités qui ne tombent pas sous l'expérience humaine, et de cette expérience la métaphysique s'inquiète aussi peu que lathéologie.
Ici une explication intervient. Théologie et religion sont choses différentes. «A vrai dire, la théologie n'est qu'un « cas particulier dans la religion. » Celle-ci a ses racines dans la partie morale de l'humanité; aussi est-elle antérieure à la métaphysique, née de la partie rationnelle. « La « définition de la religion se lire de son officç qui est : a mettre l'éducation, et par conséquent la vie morale, en « rapport avec la conception du monde, à chacune des pha- « ses de l'humanité. » La théologie n'est donc pas inhérente à l'idée religieuse; et à la rigueur celle-ci est indépendante de celle-là. Ce n'est pas avec le fétichisme ni avec le naturalisme pur, c'est avec le polythéisme que la théologie commence, c'est-à-dire lors de la transformation d'un culte primitif et grossier. La science générale, remplissant un oflice religieux, doit, avec une conception nouvelle du monde, mettre en accord l'éducation et la vie morale avec l'univers tel qu'il nous apparaîL « La conception du monde « se conforme nécessairement à Fhisloire et à la science «générale; des lois seules s'y montrent; il faut les con- « naître tant pour s'y subordonner que pour les modifier « les unes par les autres; maintenant c'est aux destinées « sociales à se conformer à la conception du monde. »
Après avoir exposé la doctrine et marqué son rôle, M. Lillré se demande en quelle condition se trouve le milieu social où elle a pris naissance. C'est de notre temps qu'il s'agit^ et, pour juger notre temps, il suffit de regarder autour de nous et de méditer sur ce spectacle. Nous nous transformons évidemment, et à des symptômes infaillibles, nouspressentonsun ordre nouveau, unjrenouvellementsocial, un enfantement d'où sortira l'avenir, un avenir différent du présent, mais différent surtout du passé. L'apparition môme de ce système de philosophie est un signe du temps, un symptôme avant-coureur d'un autre état de choses, et la preuve certaine qu'une révolution s'accomplit, c'est-à-dire un grand mouvement général qui doit aboutir à des changements considérables dans l'ordre moral, intellectuel et social. Ce grand travail est l'œuvre du temps et l'effet inévitable de ce qui a précédé. Et ici il faut rappeler, avec Pascal, que toute la suite des hommes, pendant le cours de tant de siècles, doit être considérée comme un même homme qui subsiste toujours et qui apprend continuellement.
Nous avons recueilli l'héritage des siècles et leur expérience. Nous dressons l'inventaire du passé et de tout ce qu'il nous a légué, avec une indépendance et une spontanéité de critique, qui révèlent merveilleusement et nos besoins et nos tendances. L'agitation des esprits, leurs inquiétudes, le désir et la crainte de l'inconnu, les mille courants divers d'opinions et d'idées, tout annonce une décomposition trèsavancée des vieilles croyances, une transformation rapide des conceptions scientifiques, et, pour ainsi dire, une vie nouvelle, une transfiguration de l'humanité. Depuis la Renaissance, à travers les commotions sociales et les révolutions religieuses et politiques, nous avons fait.beaucoup de chemin, les yeux fixés sur un point lumineux, d'abord bien faible, et qui, grandissant petit à petit, est devenu cet éclatant soleil dont les rayons s'étendent partout : c'est la science que je veux dire.
La science a renouvelé le inonde, et avec elle la conscience humaine s'est élevée. Le présent, c'est encore le passé, en autres termes, ce qui est présentement est cela môme qui a été avant nous, et c'est précisément à cause de cela qu'il ne nous suffit plus. De là cette anxiété, cette gêne que nous éprouvons, et qu'éprouvent les sociétés dans les périodes transitoires ou dans les phases révolutionnaires. Cependant l'horizon s'ouvre et la voie se trace. Les esprits subissent inévitablement l'influence effective du milieu; ils font eCFort pour se conformer à sa nature, ou plutôt, ils cèdent sans résistance, entraînés par les instincts modernes, en dépit des obstacles et des circonstances contraires. La plupart d'entre nous semblent donner un démenti à leur éducation, et protester en quelque sorte contre les enseignements reçus dès l'enfance; tant le courant a de force! Emportés malgré nous, nous descendons inévitablement la pente qui mène à l'avenir :
Omnes eodem cogimur.
Le temps est propice et la situation favorable. Dans ces conditions la polémique devient inutile : elle serait négative et sans issue. D'ailleurs la grande besogne de déblaiement a été faite, et l'époque de préparation est passée.
Le dix-huitième siècle se fit journaliste, si je puis ainsi dire. Il lutta sans relâche, répandant sous toutes les formes les secrets des penseurs et les résultats de la haute spéculation. La science divulguée fut comme ces matières subtiles, dont une parcelle, jetée dans un vase, suffit pour colorer toutes les molécules de l'eau qui y est contenue. Le grand et suprême effort est fait : la lutte a cessé. Nos escarmouches sont à peine comparables aux traînées de feu que laisse un grand incendie. Le libre examen a triomphé, et sur le terrain qu'il a rendu fécond, les esprits émancipés germent naturellement. Ce qui reste à faire, le temps le
fera : c'est un grand opérateur. Dans l'état présent, l'essentiel est de réunir les forces dispersées, en offrant aux esprits déclassés ou divisés un point de ralliement, c'est-à-dire l'unité dans une doctrine régénératrice; car il est urgent pour la société d'arrêter les progrès visibles de la désorganisalion mentale. Ce rôle appartient à la philosophie positive ; c'est elle qui doit remplir ces indications. Telle est du moins la conviction des disciples de cette philosophie.
La transformation est partout : la conscience populaire se révolte contre les doctrines de tradition. De cet antagonisme est né le socialisme, expression des souffrances et des besoins du peuple. Réforme au seizième siècle, socialisme au dix-neuvième. C'est l'élément religieux qui a cédé à l'élément philosophique. Le lien religieux est rompu, qui faisait la force des sociétés antiques et du moyen âge. Cela est manifeste depuis la Révolution. La métaphysique ayant démontré hardiment les incompatibilités qui' existent entre la théologie et la science, l'athéisme se mit à la place du christianisme. Mais l'athée n'est pas un esprit véritablement émancipé; car il explique l'essence et le commencemicnt des choses, il a ses causes premières et sa genèse. Du reste, l'athée peut être honnête homme, et l'on en cite des exemples. Mais la conséquence vraie et directe de l'athéisme, c'est la morale de l'intérêt personnel. Cette morale n'est pas suffisante; elle n'est pas bonne, non plus que celle des théologiens qui proposent des peines et des récompenses infinies : morale d'intimidation et d'égoïsme.
L'athéisme raisonné fut propre au dix-huitième siècle et à la Révolution française. Le panthéisme, autre forme de l'incrédulité, appartient à l'Allemagne. Diverses en apparence, les deux conceptions, athéislique et panthéiste, aboutissent à des conséquences analogues. L'une et l'autre tiennent à l'ancien parti par leur caractère théologique, par l'explication des questions de fin et d'origine, et, malgré leurs prétentions, le parti nouveau les renie. Sur l'origine
des êtres et leur ûn la philosophie positive n'affirme rien, ne nie rien; car de ces deux extrêmes elle n'a nulle connaissance. Le milieu seul, le relatif lui est accessible.
« L'univers nous apparaît présentement comme un en- « semble ayant ses causes en lui-môme, causes que nous « nommons ses lois. Le long conflit entre l'immanence et la (( transcendance touche à son terme ; la transcendance, c'est ((la théologie ou la métaphysique, expliquant l'univers a par des causes qui sont en dehors de lui ; l'imma- (( nence, c'est la science expliquant l'univers par des cau- (( ses qui sont en lui. » Aujourd'hui l'immanence s'impose à la foule, et la transcendance aux individus. Jadis c'était l'inverse. La société, en se transformant, subit la doctrine des lois immanentes. Les anciennes unités ont été détruites, le doute s'est insensiblement glissé touchant la conception théologique du monde. Là est la révolution réelle. (( L'unité nouvelle ne saurait être retrouvée que (( sous la direction de la science. Transformer la science, (( de manière qu'elle ait cette fonction, est toute la philo- « Sophie positive. »
En attendant, l'ancien parti est défait. Le sceptre a été arraché à la vieille doctrine : elle tolère, et on la tolère. Le catholicisme et le despotisme, le principe théologique et le principe monarchique, réputés d'origine divine, subissent à leur côté les sectes et les partis, la dissidence et l'opposition, l'hérésie et le socialisme. La rehgion et la politique ont beau garder les noms et les formes d'autrefois : l'unité leur manque. Elles périront à cause de cela.
La lutte de tous ces éléments constitue la Révolution. Mais la Révolution elle-même est incompatible à bien des égards avec les tendances de l'esprit moderne : du passé dont elle émane, elle a conservé beaucoup de restes. C'est à la fois une révolte et un compromis, c'est-à-dire quelque chose de transitoire. Elle n'a point de dogme qui lui soit propre; par coRséquent, point d'unité. Dans son
sein s'agitent toutes les sectes, et tous les systèmes se heurtent. « Pendant ce temps, le terrain se dérobe sous les « pieds des combattants, et tout converge vers la concef^- (( tion positive du monde. Là seulement, dans le déclin de « l'autorité surnaturelle, est une nouvelle autorité qui n'est « ni en contradiction avec les choses comme la théologie, (c ni arbitraire et systématique comme la Révolution, Autour « d'elle tout se range, tout se classe, tout se subordonne. »
La philosophie positive n'est autre chose que la conception moderne du monde. Cette conception embrasse toutes choses, les sociétés comme le reste. Elle élimine les interventions transcendantes, range le développement social dans la catégorie des autres phénomènes naturels, et le soumet à l'empire des lois immanentes. Auguste Comte a démontré que les sociétés passaient successivement par trois phases : état théologique, état métaphysique et finalement état positif. Ce fait transformé en principe est devenu la loi de l'histoire.
M. Littré admet cette loi empirique. Mais il a cherché une loi rationnelle, et il a trouvé dans l'histoire des sociétés quatre âges fondamentaux qui sont autant de degrés du développement ou de civilisation : la satisfaction des besoins et l'exploitation de l'utile, puis la religion et la morale; troisièmement, le sens et la culture du beau, et finalement la science.
M. Littré n'a pas suivi A. Comte dans sa série sociologique. Il ne l'a pas suivi non plus dans ses illusions, je veux dire que M. Littré n'est pas de ceux qui s'imaginent qu'Auguste Comte n'a laissé rien à faire après lui, et qu'il a accompli l'œuvre des siècles. L'édifice rehgieux et social de l'avenir est le travail des générations futures : c'est à elles qu'il est réservé de tirer toutes les conséquences de la doctrine. La gloire d'Auguste Comte a été d'étabhr, sur une classification vraie des sciences, la démonstration
d'une loi dans l'histoire, et d'avoir ruiné à jamais le surnaturel et les interventions transcendantes. Dans la philosophie générale qu'il a fondée, on trouve un idéal, une religion, une éducation, une morale, une politique, tout ce qui peut répondre aux besoins de ces peuples d'Occident, par lesquels la civilisation se fait, et qui, par la science et le travail industriel, se détachent de plus en plus des vieilles doctrines, c'est-à-dire de l'ancienne conception du monde.
La philosohie positive, née des tendances de l'esprit moderne, peut compter sur l'avenir. Elle émane de la science et de l'histoire; elle a pour elle l'expérience et la raison de tous les temps. Des écrivains de mérite, en France, en Angleterre et ailleurs, ont propagé les doctrines de la philosophie positive, et leur succès témoigne des bonnes dispositions de l'esprit actuel pour les enseignements de celte philosophie. Présentement, ceux qui se vouent à cette tâche sont désintéressés, et n'ont d'autre vue que le bien général et la préparation d'un avenir meilleur; trouvant leur récompense et leur encouragement dans le travail qu'ils font et dans le but qu'ils poursuivent.
M. Littré est au premier rang parmi les propagateurs de la philosophie positive. Les services qu'il lui a déjà rendus sont immenses, et ce n'est pas un petit avantage pour une doctrine naissante que d'être recommandée par un homme dont le nom signifie : talent de premier ordre, savoir infini, probité inflexible.