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LA GRANDE OPÉRATION DU SIÈCLE

Si le dix-neuvième siècle a eu le Napoléon des Armées, le vingtième a eu le Napoléon de la Chirurgie. C'est ainsi du moins qu'on désigne dans la Grande Presse, l'Homme éminent qui, semblable au Vicaire du Christ, a pu délier sur la terre ce que Dieu lui-même avait lié.

Nous n'avons pas besoin de rappeler les faits. Les deux petites Siamoises avaient été confiées aux soins de l'Assistance publique entre les mains de M. Guinon, quiles laissait dévorer parles poux, lorsque survint l'Ange libérateur qui pratiqua l'audacieux enlèvement que l'on connaît.

Quant à l'opération, pas n'est besoin de la décrire, puisqu'elle a été cinématographiée. Nous en soumettons néanmoins à nos lecteurs les phases principales telles que M. Pierre Mille les a recueillies de la bouche de l'opérateur :

« Les deux monstres Radoyen et Doyenka furent placés sur une table de mon invention, recouverte d'un drap stérilisé d'après une formule qui est ma propriété. Je me plaçai à leur droite, de telle manière que le cinématographe ne pût rien perdre ni de mes gesles, ni de mes traits. La partie superficielle de la membrane était formée par une voûte cartilagineuse d'une certaine épaisseur, que je sectionnai à l'aide d'un bistouri établi sur mes indications. Comme il est habituel à ma clinique, l'anesthésie des sujets fut produite par le chlorure de méthyle. A mesure que je n'avais plus besoin de mes aiguilles, de mes ciseaux et de mes pinces, je les piquais dans les joues de l'homme-pelote : voilà à quoi il a servi.

En dessous de la voûte cartilagineuse, je trouvai, comme il fallait s'y attendre, un pont hépatique de 7 centimètres de largeur sur 4 d'épaisseur, traversé par un grand nombre d'artères, d'artérioles, de veines et de veinules. C'était le cas, ou jamais, d'employer ma méthode si originale d'hémostase ; je pratiquai donc l'écrasement extemporané du pédicule hépatique, au moyen de ma grande pince à double levier du Creusot, qui pèse un million de tonnes, qu'un seul doigt fait agir, et qui produit une pression de six cent mille kilos. Je n'entrerai pas dans les autres détails, trop particulièrement techniques, de ce travail adroit et gigantesque. Il suffira de savoir que la tâche était assez ingrate. Une inquiétude me venait : De temps en temps je me tournais vers l'autre opérateur, celui du cinématographe, et je lui disais :

— Combien de temps me reste-t-il encore ?

— Cinq minutes... deux minutes.

f)o — ACTUALITES

Heureusement pour la postérité, l'opération fut terminée avant que les rouleaux du cinématographe fassent tous épuisés. Ra- (loyen fut emporté le premier sur une table voisine, une compresse, de linvention d'un de mes aides accoutumés, placée dans la plaie, et la peau refermée provisoirement avec des pinces à griffes dont j'ai donné tout récemment le dessin. Puis ce fut le tour de Doyenka. Je suturai sa paroi abdominale, en ayant soin de lui laisser une petite mèche de gaze stérilisée par mon préparateur ordinaire, que je ne saurais trop recommander à mes collègues. L'opération avait réussi. Quant à Radoyen et à Doyenka, j'espère qu'ils s'en tireront.

Un immense concours de peuple, que j'estime à sept millions de personnes, attendait à la porte de l'hôpital, et je dus me dérober à ses acclamations. On voyait également sous les fenêtres douze ou quinze automobiles, parmi lesquelles on distinguait celles du roi des Kymris, de l'empereur détrôné des Aztèques, du grand-duc de Ganzberg, de lord Untrue, du marquis de Las Pesetas y Cambio, de Jobard-Pacha, de l'ambassadeur d'Andorre, de l'escrimeur Spada-Blanca, de Mlle Suzanne Chaste, l'exquise diseuse, enfin tout Paris, plus le secrétaire particulier du ministère des communications sous-marines qui était venu en fiacre.

Le Sanlos Durnont n° 17964 planait au-dessus de ma tête se livrant à mille évolutions sublimes ; le Roi des airs tint même à m'inviter à dîner dans sa nacelle. Mais le vent n'étant pas particulièrement favorable, après un atterrissement magistral, nous prîmes le parti de rentrer chez nous en tramway.

Dix heures du soir. — Doyenka dit qu'il a mal à sa membrane.

Minuit. — On m'apporte le cinématographe et on le fait fonctionner. L'effet est étonnant. Radoyen a la fièvre. Je lui fais donner du Champagne Doyen. »

P. S. Doyenka est morte ! L'autopsie faite en présence de tous les Princes de la Science, toujours sous le cinématographe, a démontré que la pauvre enfant a succombé aux suites de la tuberculose et de la cachexie occasionnée par les poux de l'hôpital Trousseau. L'opération avait parfaitement réussi.

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