‹ La médecine;Chapitre 67 sur 125 · Voyez Collect, mlern,, t. Il» p · texte numérisé non relu

Voyez Collect, mlern,, t. Il» p

d'une maladie qui provient des désordres de la conscience guérit par la réconciliation avec le Grand Mé* decin.

Dignior est anima quam corpus; dignior ejus Ergo salusy

dit Fauteur anonyme d'une traduction en vers *.

En entrant, le médecin salue avec un air modeste et grave, ne montre aucune avidité, s'assied pour prendre haleine (ou pour boire un coup^ suivant d'autres manuscrits); loue, s'il y a lieu, la beauté du site, la bonne tenue de la maison, la générosité de la famille ; de cette façon il captive la bienveillance des assistants, et laisse au malade le temps de se remettre de la première émotion. Toutes sortes de précautions sont indiquées pour tâter le pouls et pour examiner les urines ; puis l'auteur, qui a si minutieusement réglé le cérémonial de. l'entrée du médecin, n'oublie pas de lui donner les meilleurs avis sur la manière de se retirer. Au patient, promettez la guérison ; à ceux qui l'assistent, affirmez qu'il est fort malade : s'il guérit, votre réputation s'en accroît; s'il succombe, on ne manquera pas de dire que vous avez prévu sa mort. N'arrêtez pas vos yeux sur la femme, la fille ou la servante, quelque belles qu'elles soient ; ce serait forfaire à l'honneur, cl compromettre le salut du malade en attirant sur sa maison la colère de Dieu. Si on vous engage à dîner.

I • Voyez Voema medicum : De secretia mulierum , de chirurgia et de modo medendi, Whri VII, dans CoUect, salern., t. IV, p. 148.

150 l'école D£ salerne.

comme c'est l'habitude^ ne vous montrez ni indiscret, ni exigeant. A moins qu'on ne vous y force, ne prenez pas la première place, bien qu'elle soit réservée «w prêtre et au médecin. Chez un paysan, mangez de tout sans faire aucune remarque sur la rusticité des mets; si, au contraire, la table est délicate, ayez soin de ne pas vous laisser aller au plaisir de la bouche ; informezvous de temps en temps de l'état du malade, qui sera charmé de voir que vous ne pouvez pas l'oublier môme au milieu des délices du festin. En quittant la table, allez auprès de son lit, assurez-le que vous avez été bien traité, et surtout n'oubliez pas de montrer beaucoup de sollicitude à régler son propre repas.

Archimathaeus s'étend fort au long sur les diverses espèces d'alimentation, suivant les maladies; mais il entre dans des détails beaucoup trop techniques pour que nous le suivions sur ce terrain. Son contemporain Musandinus s'est mis plus à la portée des lecteurs de Carême ou de Brillât-Savarin ; nous lui emprunterons tout à l'heure quelques passages de son traité, après avoir pris congé du malade que nous avons laissé, à la première visite du médecin, en piteux état, mais que 4qus retrouvons en pleine convalescence, entouré de ses amis et de sa famille qui le provoquent à la gaieté. Le médecin doit prendre, à son tour, l'air joyeux et hasarder quelques petites plaisanteries : puis il demande honnêtement son salaire, se retire en paix, le cœur content et la bourse pleine S après avoir adressé

1. Voyez, dans Appendice, n°lV, pour la question des honoraires, les vers fortcurieui de V École de Salerne^ dixième partie : Pratique médicale : Pour prévenir l'ingratitude des malades , p. 2&9, de

à son clienl mille actions de grâces, accompagnées de pieuses recommandations.

La Practica d'Archimathaeus débute à peu près comme Y Introductio , L'auteur s'adresse également à quelques amis, qu'il veut instruire par sa propre expérience, comme il avait voulu les diriger par ses conseils; les sentiments religieux y sont les mêmes. Archimatbœus ne se propose pas de faire un ouvrage didactique et méthodique, il n'a d'autre prétention que de raconter, sans suivre un ordre rigoureux, ce qu'il a observé, et d'indiquer les cas où, avec l'aide de Dieu, il est arrivé à un heureux résultat. Nous avons donc sous les yeux une véritable Clinique, le premier ouvrage en ce genre que Thistoire ait à signaler depuis les épidémies d'Hippocrate, une clinique où le diagnostic laisse sans doute beaucoup à désirer, mais où l'on peut remarquer cependant plus d'un trait qui révèle on praticien exercé, un bon observateur, et un thérapeutiste hardi qui ne craint pas, par exemple, d'employer les fumigations arsenicales dans le catarrhe chronique ; puis remarquons de suite que les doctrines et la thérapeutique sontd*Hippocrate et de Galien, mais non pas des Arabes.

L'ouvrage est trop exclusivement scientifique pour que nous nous y arrêtions longtemps; les nombreuses observations que rapporte l'auteur n'ont d'intérêt que pour l'histoire de la science, et n'offrent d'autre particularité à noter en ce qui concerne les mœurs médicales que la distinction établie assez fréquemment entre

rédiUon publiée par M. M. Saint-Marc et par moi. Paris, 1861 , J.-B. Baillière et Uis.

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les vrais médecins, les médecins vulgaires^ les spécialistes elles médecins droguistes, tous gens de médiocre instruction et de conscience plus médiocre encore.

Gomme expression d'un retour vers les anciennes doctrines de TÉcole de Salerne, comme une sorte de protestation contre Tinsidieuse invasion des Arabes et comme une prédilection marquée pour le Passionnaireie Galien (ce Passionnaire n'est autre chose que la Somme ou le Gariopuntus), les écrits de Bartholomaeus et ceux de Gophon le jeune (entre 1100 et 1120) ont un grand intérêt pour l'histoire; ils montrent en même temps combien il y avait de liberté d'esprit dans l'École de Salerne et combien on a exagéré l'influence de Constantin. Ajoutons que Bartholomaeus et Gophon écrivaient un peu mieux que leurs contemporains ; et, ce qui importe encore davantage, que Gophon a décrit certaines maladies dont il n'est pas question dans les traités des autres médecins de Salerne, par exemple : l'ulcération du palais et de la trachée, les polypes ; les tumeurs scrofuleuses de la gorge, lescondylomes, etc.; enfin remarquons que Bartholomaeus et Gophon professent certaines opinions particulières sur l'origine et la classification des fièvres.

A l'exemple de presque tous les médecins de son temps et aussi des temps antérieurs, Gophon distingue la médecine des pauvres de celle des riches, non qu'il paraisse avoir moins de souci des pauvres que des

riches, mais par ce seul principe que les riches sont délicats et veulent être guéris agréablement, tandis que les pauvres veulent seulement être guéris et craignent la dépense. C'est ainsi qu'il purge les nobles avec de la rhubarbe réduite en poudre très-fine, et les paysans avec une macération de mirobalanum, sucrée ou non sucrée. De leur côté, les Quatre Maîtres^ commentateurs de la chirurgie de Roger et Roland, nous apprennent qu'on édulcore les potions avec du sucre ou avec du miel, suivant que le patient est noble ou Yoturier; chez les pauvres, sur les fractures on met soit de la fiente de porc, de mouton ou de bœuf cuite dans du vin, et à défaut de vin dans de l'eau, soit une espèce d'onguent composé de poireaux cuits et de chair de porc; chez les riches, on se sert de bol d'Arménie, de farine de fèves et de plantins broyés avec de l'excellent vinaigre (ce sont des espèces d'emplâtres inamovibles) ; pour mûrir les abcès des riches , on prescrit l'oignon de lys et de l'axonge ; pour le goitre, Roger recommande le baume en friction aux personnes de sang royal ou élevées en dignité ; pour celles d'une condition inférieure, il ordonne le lapatium et l'axonge ou autres onguents de peu de valeur ; les fistules des riches se guérissent avec une potion fort compliquée , celle des pauvres avec le suc d'ortie grecque bue pendant un an; il y a aussi en faveur des riches des appareils particuliers pour soutenir, après le pansement, le bras fracturé.

Bernard le Provincial recommande le vin pour les estomacs délicats des archevêques ; il ajoute que, ces mêmes estomacs ne pouvant pas supporter les méde-

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cines vomitives, il faut, comme le pratiquait l'archevêque Alphanus, prescrire le vomissement après le repas, ce qui est la méthode la moins nuisible et la plus agréable.

Gophon se montre très-attentif à vaincre les répugnances des malades; il a mille expédients pour faire avaler les plus horribles médecines ; et puisque Toccasion s'en présente, il ne sera pas hors de propos de nous arrêter un instant sur un ouvrage salernitain postérieur de quelques années à celui de Gophon, mais où l'on trouve précisément de curieux préceptes pour 1^ préparation des médicaments et des aliments à Tusage des malades, je veux parler du traité de Musandinus : De modo prœparandi cibos et potus infirmorum. Voici quelques exemples :

Dans les fièvres aiguës, Musandinus a toutes sortes d'herbes et de légumes préparés simplement, mais avec un certain art, toutes sortes d'émulsions et de loochs pour aflfriander et soutenir les malades sans fatiguer l'estomac. Il donne aussi à ronger des os de volailles, car les malades se délectent à ronger les os. Si le malade est faible et s'il faut le nourrir, faites bouillir pendant longtemps une poule grasse, tirez-la du vase, pilez chair et os dans un beau vase (car rien ne plaît aux malades comme un beau vase), versez le bouillon sur cette pâte, et faites réduire jusqu'à ce que le tout soit pris en gelée et devienne parfaitement homogène; après quoi mêlez un peu de mie de pain bien broyée. Si vous voulez donner un aliment moins solide, délayez du pain bien broyé dans le bouillon de la poule , passez en exprimant fortement, mêlez exactement et don-

nez ce blanc-manger au malade. Contre le flux de ventre on emploie, au lieu d*eau simple, de Teau de rose pour faire cuire la poule ; si toutefois le malade est pauvre j on ne fait qu'ajouter un peu d'eau de rose à la décoction. Pour les fièvres inflammatoires, les préparations alimentaires sont très-compliquées, et semblent plus propres à augmenter le mal qu'à le calmer; mais c'est une doctrine fort ancienne, et aujourd'hui encore fort populaire, qu'il faut entretenir les forces du malade.

Quand le malade exige du vin et qu*on ne peut pas satisfaire ses appétits malicieux, on mêle un quart de miel blanc à trois quarts d'eau, on y ti^empe du pain chaud, on passe en pressant, et on donne à boire cette liqueur, qui a tout à fait le goût du meilleur vin!

Les médecins se trouvent quelquefois dans un grand embarras quand le malade veut manger et qu'il faut le tenir à la diète : si on donne à manger et que le malade vienne à mourir, on ne manquera pas d'en rejeter la faute sur le médecin ; si on maintient la diète et si le malade s'afi'aiblit, la nature reste impuissante, et s*i) arrive malheur, c'est encore le médecin qui sera accusé. Que faire? Tromper le malade quand on ne peut le satisfaire. S'il veut du miel et que le miel lui soit contraire , faites épaissir par la coction du sirop de violettes, par exemple ; oiïrez-lui dans une belle soucoupe , en un mot, dorez-lui la pilule^ et il pe se doutera pas du subterfuge. S'il veut du bœuf, déguisez de 1^ chair de poulet en chair de bœuf. Galien a trompé de cette façon un de ses amis; de plus, il lui a S0rvi du jus de grenade pour du vin rouge^ disant qu*U fallait

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du tel vin pour faire digérer une telle viande. Si le malade trop clairvoyant déjoue toutes les ruses du médecin, si par exemple il veut absolument du miel ou du fromage, donnez-lui du miel blanc et du fromage frais, parce que le miel blanc est moins nuisible que le brun, et le fromage frais moins pernicieux que le fromage salé ; ou bien encore lavez à grande eau le fromage salé, si le malade ne laisse pas même la ressource du fromage frais.

Pour rappeler Tappétit et faire disparaître le dégoût dans la convalescence des fièvres, Musandinus ne connaît rien de mieux que les saignées répétées, afin de déterger le sang. Si le malade est constipé, purgezle sans en avertir, afin que si mort s'ensuit, on n'accuse pas le médecin ! Notre auteur recommande aussi les épices quand le malade va mieux; il engage les convalescents à dîner avec leurs amis; il trouve bon encore qu'on les divertisse pendant le repas, attendu que rien n'aiguise autant l'appétit que la joie.

A côté de préceptes qu'il faudrait se garder de suivre, on trouve dans ce traité plus d'un bon conseil que les médecins d'aujourd'hui pourraient mettre à profit. Quand le diagnostic est fait et que le traitement est prescrit, le médecin se retire, laissant mille petits détails à la merci des parents ou de la garde-malade. Les anciens, et ils avaient grand'raison, ne dédaignaient pas les importantes minuties.

L'ouvrage de Maître Bernard le Provincial , écrit probablement entre 1150 et H 60, est aussi intéressant pour l'histoire de la thérapeutique que le traité de Musandinus est curieux pour l'histoire de la diététique.

Bernard, à l'exemple de maître Salernus, dont il commente les Tables, essaie de simplifier la matière médicale : plus de ces drogues qu'on emprunte aux Alexandrins, plus de ces herbes desséchées qui perdent toutes leurs vertus; il n'y a de bon que les simples tout fraîchement cueillis dans les champs. Que les pauvres cessent de se plaindre et de verser des larmes sur leur misère, qui ne leur permet d'acheter ni la thériaqtœy ni Yantidote doré! Ce sont d'inutiles inventions du luxe ; il faut mettre un frein à la cupidité des apothicaires et des droguistes; il faut dévoiler leurs fraudes honteuses et nuisibles; il faut apprendre au public qu'ils falsifient la manne avec les débris de la canne qui a déjà servi à faire le sucre ou la mélasse ; le musc avec du sang de bouc; la thériaque en y mettant de la robélie au lieu d'orobe, de sorte qu'on ne saurait pas trouver de la bonne thériaque dans tout Salerne, On voit, du reste, par des ordonnances de police du treizième siècle, que les médecins étaient chargés, à Salerne comme en beaucoup d'autres villes, de l'inspection des officines, car, à cette époque, la phar^ macie paraît assez nettement séparée de la médecine, bien qu'on puisse, çà et là, remarquer de mutuels empiétements.

Bernard donne un grand nombre de recettes domestiques, qui permettent aux malades de se soustraire à l'omnipotence des apothicaires. Je rapporterai les plus curieuses : Voulez-vous rendre les prunes laxalives? Pendant le mois de mars, au moment de la sève, introduisez, entre le bois et Técorce du prunier, un vinaigre purgalif ou toute autre préparation laxative. Traitez

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la vigne de la même manière, avec de la scammonêe, et vous aurez des raisins purgatifs. Vous pouvez, pat le même procédé, avoir, suivant les couleurs que vous introduisez, des grappes rouges, azurées ou jaunes.

On voit que notre provincial^ sans être Irès-versé dans la physiologie végétale, devançait les résultats de Texpérience moderne. En cela , il ne faisait que suivre l'exemple de son maître Salemus, lequel recommande de traiter les malades avec la chair d'animaux nourris pendant leur vie de substances médicamenteuses. N'est-ce pas là la première idée du fameux lait iodé et du traitement des enfants par les nourrices?

Multa reûascuntur quse jam cecidere.

Bernard nous apprend aussi qu'on conservait dans leur fraîcheur primitive les pommes , les cerises et les grappes de raisins , en les enveloppant de miel ou de vernis. Il indique avec soin, d'une part, les simples qu'on peut substituer aux médecines composées, et, de l'autre, les simples qu'il est loisible de remplacer les uns par les autres ; il appelle vicaires ou compagnons ce que nous nommons succédanés. Toutes les herbes manipulées convenablement avec un corps gras et à la cire peuvent se réduire en onguents. Toutes les plantes dont on boit la décoction très-chaude pour provoquer la sueur, doivent être cueillies le matin à la rosée.

En traitant du miel et du stfcre, noire auteur arrive à parler des liqueurs fermentées qu'on en tire, ainsi que du vin et de la bière. La bière se confectionnait avec le froment, l'orge ou l'avoine ; il y avait aussi une espèce de

cidre tiré des pommes et un pseudo-vin fabriqué avec le miel ou le sucre, a Ecoutez, buveurs, s'écrie Bernard : le breuvage par excellence [potus electionis)^ ce breuvage suave, délectable, savoureux, qui caresse doucement les papilles de la langue, c'est le vin fait avec des raisins bien mûrs; de toute autre boisson, bière, ou cidre, ou liqueur de sucre il faut dire : Que ce calice passe loin de moi I n Avec quelles délices le gourmet provincial qui s'extasie ainsi devant le petit vin d'Orvietto, n'eût-il pas dégusté nos bons crus de Bourgogne et de Bordeaux! Qui sait même s'il n'en a pas bu quelque rasade, car il est venu certainement en France, peut-être à Montpellier où l'école naissante lui cause une certaine jalousie.

Voici encore quelques détails de mœurs qu'il est bon de noter en passant. Les aubergistes endormaient leurs hôtes avec du vin où l'on avait fait macérer de la semence de tussilage, afin de les dévaliser plus commodément; — un médecin voulait-il se venger d'un malade ingrat, il lui donnait de l'alun au lieu de sel, ce qui ne manquait pas de provoquer une éruption de pustules sur le corps.

Un jeune homme ou une jeune fille sont-ils tourmentés par un amour qu'ils ne peuvent ou ne doivent pas satisfaire, qu'ils se lient les mains derrière le dos et qu'ils boivent, en se penchant sur le vase, de l'eau où l'on a éteint un fer rouge; c'est un remède physique, empirique et rationnel contre les ardeurs intempestives de l'amour. Bernard l'affirme, il faut le croire. Pourquoi même ne pas l'expérimenter? L'occasion ne manque pas plus à Paris qu'à Salerne. — Voici

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un autre moyen non moins empirique et non moins rationnel pour remédier à un eiurès de maigreur : nourrissez une poule de vieilles grenouilles bien grasses, coupées en morceaux et bouillies arec du froment, mangez Tous-même la poule ; mais faites bien attention de ne manger que le membre correspondant à celui que tous voulez engraisser, autrement tout le corps prendrait des dimensions effrayantes! — Rien ne préserve mieux de Tavortement qu*une pierre d'aimant suspendue au cou, ou à défaut de cette pierre, Tos spongieux qui se trouve dans la tète de l'âne. C'est à propos de la pierre d'aimant que Bernard cite ce vers assez gracieux, mais dont il n'indique pas la source :

et ferrum magnes, juvenem sic attrabit Agnes.

Une décoction de vers de terre dans l'huile est un médicament souverain contre les douleurs d'oreilles; — si Ton veut bien dormir, il n'y a qu'à manger des noix à son souper; — pour prévenir tous les accidents qui résultent de la morsure de la tarentule, il suffit, d'après le conseil donné par maître Salernus, de placer dans un lieu public le malade sur un lit suspendu; chaque passant fait mouvoir le lit, et au centième coup, ni plus ni moins, le malade est délivré. Le même Salernus guérit son écuyer [armiyer] d'une chute trèsgrave en l'ensevelissant dans du fumier jusqu'à la bouche. Bernard remarque qu'il aurait obtenu le même résultat en le mettant dans le ventre d'un cheval ou d'un taureau récemment tué !

Au point où nous en sommes arrivés, c'est-à-dire vers le milieu du douzième siècle, nous voyons apparaître le poëme didactique appelé Schola salernitana^ Flos medicinœj ou Regimen sanitatis^ ou encore Regimen virile * ,

Les origines de TÉcole de Saleme sont fort obscures, celles du Regimen ne sont pas moins indécises; il serait malaisé de dire comment ce poëme s*est formé, à quelle époque il a pris naissance et quel en fut Tauteur. Aucun des noms qu'on a mis en avant ne résiste à la critique historique ; ni celui de Jean de Milan, ni celui de Novoforo, encore moins connu, et que j'ai trouvé dans un manuscrit de Wolfenbuttel, ni surtout celui d'Arnauld de Villeneuve, qui ne prétend, du reste, qu'au rôle d'éditeur.

S'il était permis de comparer les petites choses aux grandes, je dirais volontiers que le Regimen^ tel qu'il nous estarrivé dans le texte d' A. de Villeneuve, est l'ouvrage de rapsodes médecins : qu'il représente un cycle

I. M. Baudry de Balzac compte, de 1474 à 1840, 240 éditions de VÉcole de Saleme. On connaît une mnllitude de traductions en fkançais, en allemand, en anglais, en breton, en italien, en espagnol, en polonais, en provençal, en bohémien, en hébreu et même en persan. Le nombre des manuscrits qui contiennent ce poëme s'éièTe à plus de 150, du moins s'il faut s'en rapporter aux recherches faites par MM. B. de Balzac, do Renzi et par moi. La dernière édition, donnée par M. de Renzi, comprend les travaux inédits de M. Baudry de Balzac, et les vers nouvellement recueillis par moi et par M. Renzi lui-mAme. Naples, 18&9, in-8, Lxviii, 138 pages.

102 L'ÉCOIB de SAIfftltft.

poétique qu'on Yoitpoindrean milieu du onzième âècle et qui s'achëYe vers le commencement du quinzième» sans qu'il soit possible de fixer ni la date, ni Torigine des interpolations saccessiyes, sans qu'on puisse dire non plus quel a été le premier fonds commun, ni même s'il y a jamais eu une consultation hygiénique écrite ex professo et adressée à quelque souyerain d'Europe ' ; en effet, tons les vers qui se lisent dans les auteurs saler* nitains antérieurs à l'édition d*Âniauldde Yilleneute, sont rapportés sous la forme impersonnelle, sans nom d'auteur et sans titre d'ouvrage. La plus ancienne de ces citations se rencontre dans l'ouTrage de Trotula Sur les maladies des femmes^ et la plus récente dans Bernard le Provincial, ou, si Ton veut, dans le GmH mentaire des Quatre Maîtres sur la Chirurgie de Re^ ger. Chacun semble avoir mis la main à ce poëme; c'est l'œuvre de tout le monde et ce n'est l'œuvre de personne; ou plutôt c'est le fidèle écho du bon sens de la foule en matière d'hygiène ; il a tous les caractères d'un écritpopulaire : la précision^ une certaine naïvetéi des tours heureux, et je ne sais quoi de vivant qu'on ne s'attendrait pas à trouver dans un poème didactique.

On peut du moins affirmer, jusqu'à plus ample information, qu'Âmauld de Villeneuve est le plus ancien témoin de la rédaction primitive, sinbn de la r^ dâetion authentique. Dans les éditiotls stiivantës et dans les manuscrits, on rencontre un grand nomhre dé vers qui ne doivent pas faire partie d'une édition eri-» tique du Regimen mlemitanum^ par etempte, la deS-

I . Lei tnanaseritS) saitant lent- profenancc, portent Icfl ans te r&î d'Angleterre, les aotret le roi de FrîMce,

cription des maladies, la thérapeutique spéciale, une longue liste de médicaments simples ou composés, et bien d'autres matières qui, évidemment, ne rentrent pas dans le plan, soit de Fauteur, soit du premier collecteur *. La facture même des vers, à défaut de toute autre règle de critique , devrait également servir à éliminer plus d'un paragraphe qui se sont glissés furtivement dans les manuscrits ou dans les éditions et dont on ignore la source.

Si nous voulions, en nous limitant, bien entendu, au texte d'Amauld de Villeneuve, rechercher avec quelques détails les sources du Regimen sanitatis, nous n'aurions pas de peine à les trouver dans Hippocrate el dans Galien (car dans le texte d'Arnauld, il n'y a rien encore qui trahisse Tinfluence des Arabes), et ce qui manquerait dans ces deux auteurs nous serait inimédiatement fourni par Dioscoride et par Pline.

Dans le Régime de santé, à côté des préceptes que donne la science la plus autorisée, on trouve les règles d'hygiène domestique dictées par Texpérience la plus vulgaire, et qui sont de tous les temps comme de tous les pays. User de tout avec modération, respirer un air pur; au lever se laver le visage et les mains, se peigner, brosser ses dents; ne pas manger sans faim, du moins sans que le premier repas soit digéré; ne pas changer brusquement son régime, sont autant de recommandations qui se lisent, il est vrai, dansHippo-

1 . Dans l'édition précitée (p. 1 50-1 5 1 ), pour nous conformer au désir de MM. J.-B. Baillière, nous avons conservé tous les Ters (au nombre de 1870) qui nous ont paru de nature à être traduits ou à intéresser, soit le publie, «oit les médecins. Beaucoup de ces vers appartiennent à Macer Floridus, h Giles de Corbeil et à d'autres auteurs.

i64 l'école de salerne.

crate, mais qui sont en même temps les lois immuables du bon sens. — Le paragraphe sur la prédominance des humeurs suivant les saisons, exprime une théorie qui remonte à Hippocrate. La description du tempérament est toute galénique ; puis on remarquera que, dans le Regimen^ le choix des mets et des boissons ', l'indication des propriétés thérapeutiques des simples, sont essentiellement fondés sur la théorie des qualités élémentaires du chaud, du froid, du sec et de Thumide; or, si vous ouvrez les traités salemitains qui nous sont parvenus, vous retrouverez les mêmes propriétés attribuées aux mêmes substances et aux mêmes plantes. Et comment en serait-il autrement, puisque ni la physiologie, ni la chimie, ni Texpérimentation méthodique, ne sont venues à Salerne, pas plus qu*à Rome et à Gos, apprendre aux médecins la constitution des corps, la science des milieux, et les mutuelles réactions du monde sur Thomme et de Thomme sur Tair qu'il respire ou sur les substances qu'il ingère.

Ici s'arrête notre tâche, mais non pas l'histoire de l'École de Salerne, que M. de Renzi a continuée jusqu'à ces derniers temps. A travers une foule de noms propres et de titres d'ouvrages, les uns nouveaux, les autres déjà connus , nous arrivons vers le milieu du treizième siècle, au chirurgien Roger, qui ferme

1. D'après ce choix et d'après d'autres détails hygiéniques, on peut reconnaître que telles séries de vers ont été composées dans le Nord et telles autres dans le Midi.

la liste des maîtres de Salerne, dont les écrits représentent avec assez de fidélité la doctrine grécolatine.

Les hospices se multiplient ou prennent un nonveau développement à Salerne : le plus ancien dont il soit fait mention, remonte à Tan 820; sous les premiers Angevins (1266-1380), ils deviennent florissants et reçoivent des dotations considérables ; les uns étaient destinés par leurs fondateurs aux pauvres et aux étrangers, les autres aux enfants trouvés, aux dames qui voulaient se préserver des dangers du monde, enfin aox malades qui y étaient logés et soignés. Les chevaliers de Jérusalem, les frères Célestins, les frères de la Croix et d'autres congrégations dirigeaient ces hôpitaux.

On voit à cette époque plusieurs médecins militaires sortir de Salerne et suivre les armées avec une commission du gouvernement; — les médecins spécialistes patentés pour traiter les plaies, les hernies et les yeux exercent en ville et dans les environs ; — on rencontre aussi la mention de diplômes particuliers pour les fenunes, ce qui ne doit point étonner dans la patrie de Trotula * ; — les médecins de cour sont nombreux et obtienneiit de grands privilèges; — les traitements des maîtres ou professeurs sont réglés; on voit que

1. Vers la lin du quinzième siècle, Costanza ou Coatanzella Caleoda, renommée même à la cour par sa beauté et par sa science, est qualifiée de docteur-médecin ; Abella avait écrit Sur Vatrabile et Sur la génération ; Mercuriade s'occupait de chirurgie autant que de médecine; on le Toit par le titre de ses ouvrages, aujourd'hui perdus; enfin Rébecea, issue de cette célèbre famille des Guarna, qui était alliée aux rois normands, avait rédigé divers opuscules Snr tes fièvres, Sut les urines et Sur V embryon.

166 l'scolb de salbrhe.

poar quelques-uns il s'éleyait à douze onces d*or par an ; — on trou?e encore plusieurs médecins-prêtres à la fois chargés de renseignement médical et revêtus des hautes dignités ecclésiastiques; enfin il y a des sages-femmes jurées, surtout pour les grandes dames de Saleme et de Naples.

C'est au milieu du treizième siècle que maître Gérard popularise les livres arabes par des traductions, et que ces livres se substituent définitivement aux ouvrages gréco-latins ; Técole de Saleme perd son autonomie, mais non pas encore son importance et sa réputation.

Frédéric II donne une nouvelle impulsion aux sciences et aux lettres; il réunit les différentes écoles en une seule université, et publie divers règlements de grande importance.

Frédéric prescrit trois ans d'études philosophiques et littéraires, avant de se présenter à Técole de médecine; les éludes théoriques médicales doivent durer au moins cinq ans; il y a de plus un an de stage ch^z un praticien expérimenté, ce qui semblerait prouver qu'il n^y avait pas de cliniques dans les hôpitaux; la chirurgie fait partie intégrante de la médecine; mais tout médecin qui veut exercer la chirurgie, consacrera un an à Vanatomie humaine et à la pratique des opérations ; nul ne peut exercer, s'il n'a été reçu dans la forme consacrée par les membres du collège de Saleme, et si ses lettres testimoniales n'ont été revêtues de l'approbation de l'empereur ou de son délégué ; des peines sévères, la confiscation des biens mobiliers, la prison même, sont édictées contre tout délinquant. Le texte des leçons faites par les maîtres sera pris dans

SOiX HlSTOliiK JbT SES )lOCTHiNKS. 167

\e$ livras aulA^tigues (autorisés], ctmt a Oippocrata ^\ 4? Qalieii. ls% honoraires sont tarifés pour la villd ^^ BOIU* ]^ ^Qvirops ; le médecin Fecavra un demi^ iarenus ' par jour, s'il ne sort ni delà ville ni du château; trois tar^ni par jofir s'il va à la campagne e\ s'il est hébergé par I9 malade \ quatre tareni s'il n*0St pas défrayé^ les visitas sont filées à deux par jour et une po«r la nuit, à la réquisition du malade. Les pauvres sont toujours soignés gratuitement. Les droguistes iiH^i9f^(i^i^ 6t ]es appt()ic4iP0S (çonfeciionarii) sont pl4f;é^ saosliisnrvaillanpe dei médecins qui ne devront jamais faire d^ marché avec ei|x, pi mettre des fonds d^Qs l^nrs entreprises, ni tenir d'o^cine pour leur prppre pompta. Ceuiqui vendent pu qqi çonfpctipnnent 1m drogues prêtent serment de se conformer au Codex; leçr nombre est limité; il n y en a que dans certaines Y)|les déterminées; les prix sont réglés suiyant qpe les snbstapces médicamenteuses pourront ou non se cons^nrar pendaqt un an dans la boutique- Peux inspecteurs impériaux sont particulièrement chargés, avec )(ss maires de Saleme, de veiller à l'exacte préparation des électuaires et des sirops. Les règlements 4*hy([i^ne publique et de police médicale, surtout en cfi qui copceme les maladies contagieuses, la vente des PQJsqps, des philtres amoureux et d'autres charmes s9Qt promulgués avec une grande solennité.

tjue organisation si bien entendue et Tantique re* nommée de Salerne y attiraient beaucoup d'étrangers, médecins ou simples amateurs; Gilles de Corbeil avait

I. Ia t^renu* éttUnfif lopiuitie d'or équîTfUnt k 20 gr^Moii t

168 l'école D£ salerne.

séjourné dans cette ville au milieu du treizième siècle; plus tard, Gilbert l'Anglais y vint étudier. Un Allemand, dans son Itinéraire^ écrit au treizième siècle :

Laudibus œtemum nuUus negat esse Salernum; llluc pro morbis totus circumfluit orbis, Nec débet spemi^ fateor, doctrina Salemi, Sit quamvis exosa mihi gens illa dolosa.

Salerne n*a plus ni affluence de malades, ni doctrine médicale, mais on peut y rencontrer encore des hôteliers qui méritent Tépithète de gens dolosa.

Nos poëmes français du treizième siècle célèbrent les louanges de Salerne et des mires (médecins) qui y pratiquaient Tart de guérir; c*est aussi dans cette ville que les amants, en dépit des prescriptions de Frédéric, vont chercher les philtres merveilleux qui doivent les mettre en possession de Tobjet aimé. Enfin, à la même époque, dans ses vastes et précieuses Encyclopédies connues sous le nom de Miroirs^ Vincent de Beauvais met plus d'une fois à profit les écrits des médecins salernitains.

Mais Frédéric lui-même porta un coup à TÉcole médicale de Salerne, en créant à Naples un institut tout semblable, qu'il dota richement et auquel il ac« corda de grands privilèges. Toutefois, sous la domination des Angevins (première et deuxième branches, 1266-1438), M. deRenzi compte encore à Salerne pins de cent vingt médecins qui, pour la plupart, étaient restés jusqu'ici inconnus. Les médecins dont les noms ont été conservés, et qui exerçaient dans le voisinage

SON HISTOIRE ET SIS DOCTRINES. i09

de Salerne, sont également très-nombreux, et Ton ne peut qa*admirer la patience et réradition qui ont fait sortir de si curieux renseignements de la poussière des archives de Naples ou de la Gava.

Durant cette longue période, la médecine à Saleme ne yit plus qu*aux dépens des Arabes ; mais la chirurgie, qui avait reçu une grande impulsion de Roger, reste fidèle aux traditions gréco-latines. Les ouvrages salemitains ne sont ni en aussi grand nombre, ni aussi importants qu on pourrait le supposer, d*après la longue liste de médecins dressée par M. de Renzi ; Técole n*exerce plus guère d'influence que par son enseignement qu*on vient écouter de tous les points de Tltalie, et même des autres contrées de l'Europe. Puis, à mesure que Naples attire les faveurs des souverains, Saleme s'efface peu à peu ; les règlements interviennent ; les disputes s'élèvent ; on oublie h primauté de la science pour ne plus songer qu'aux droits de préséance; et déjà la décadence se fait sentir sous ta domination des princes d'Aragon (de 1436 aux premières années du seizième siècle). Avec les princes espagnols, alors que tout renaît en Europe, une nouvelle ère semble s'ouvrir pour l'École de Saleme ; elle se souvient de ses anciens jours et des grands noms qui avaient fait sa fortune et sa gloire. Mais les rivalités sans cesse renaissantes portèrent les demiers coups à cette vieille institution; elle n'exislait plus que de nom, lorsque la Faculté de médecine de Paris, en 1748, consultait le Collège des médecins de Saleme au sujet du différend élevé en France entre les médecins et les chimrgiens.

170 l'écols pe sale^ne.

L*École de Salerne, modèle et mère ie toutes les i^f^iversités du moyeu âge, 4isparalt pour jpipal^ dey^ot Ip décret du 29 novembre 181{. Saus respect poi}r Tantique el universelle renommée de cette école, saps uul souci d^s droits acquis et des services rendus, ce 4éaret applique dans toute s^t rigueur )o principe 4o la ceutralisation et, par pitié, i| concède à Salerne np iustitut préparatoire , un lycée médical, iwie écplp secondaire de médecine, cpu^me nous diripu^ ef) France !

Jl'ai visiité deux fois Salerne en i§49 ; j'errais ^ri^ter ment à travers ces rues autrefois animées par tout le ipQuvement de la science et de 1^ pratique médicales; j y recherchais vainement 1^ tracé ou le souvenir des maîtres illustres dont la voix av^it retenti au mjU^u des temps les plus agités. Qui pQifyajtme redire ce Que furent Petronius, Gophon, les Platearius, Barlholom^us, et le vénérable Musandinus, et Téléganl Maurus, dont Gilles de Gorbeil avait pcouté Ips leçous? Qui se souvenait 4e la belle Tprtuia pi^ du rusé Çonstanljn ? Et à défaut d'une grande institution m^^ie^!^' q;iel monument pieusement consacré à toutes les gloires de TEcole me rappelait quelques traits de sa première histoire? Nul écho de la tradition; pas une pierre de Tancien édifice; pas un manuscrit dans aucune biblipthèque; pas même une bonne édition du Regimen sa-lernitanum. chez le seul médecin» M. le docteur Santorelli^ en qui n'étaient pas éteints les vieux souvenirs! Au moins dans ces rues, presque désertes aujoi^rd'hi^i, sur cette place où se rassemblaient les professeurs et les étudiants, au bord de cette mer toujours splendide

qui baigne le pied de la ville, je respirais Tairqu^ayaienl re^piréles Maîtres. Et puis déjà le plan de la Collectio sakmitana était arrêté avec mon savant et généreux ami, le docteur S. de Renzi : c'était, au milieu de cel oubli complet du passé, un hommage et une réparation.

ET

L'HISTOIRB DBS SCIENCES AU MOYEN AGE K

M. le docteur Pouchet, professeur de zoologie à Rouen y est trës-honorablement connu parmi les savants, par de beaux travaux sur l'histoire naturelle ; TAcadémie des sciences lui a môme décerné en 1846 son grand prix annuel de physiologie pour un ouvrage Sur r ovulation spontanée^. Peut-être M. Pouchet a-t-il abandonné trop brusquement cette voie où il venait de trouver une couronne pour se jeter dans celle de l'érudition. Il a sans doute pensé qu'il suffisait d'avoir approfondi une science pour être en môme temps apte à en écrire l'histoire; mais ou ne saurait arriver tout

1 . tîistoire des sciences naturelles au moyen âge , ou Albert le Grand et son époque considérés comme point de départ de l'école expérimentale, par F. -A. Pouchet, 1853.

2. Depuis cette époque M. Pouchet a publié plusieurs ouvrages ou mémoires de grande importauce sur les sciences naturelles, et il a pris une part à la fois active et brillante aux discussions sur la théorie de la génération spontanée. ( Voir le détail dans le Bulletin bibliographique de MM. J.-B« Baillière et fils.)

d'un coup, ni à la connaissance des textes, ni à Fart de les interpréter ; si Ton veut se rendre les anciens familiers, il faut se résigner à vivre longtemps et assidûment dans leur commerce. Dans les siècles passés, il était plus facile qu'aujourd'hui d'élre à la fois savant et érudit : d*abord la critique n'était pas aussi exigeante, puis le domaine de la science n'était pas aussi vaste et se composait plus encore de textes que de faits; enfin les livres étaient beaucoup moins multipliés. Au dixneavième siècle il est presque impossible d*acquérir, tout en s'y appliquant de bonne heure, une place éminente dans la science et dans l'érudition, tant Tune et l'autre se composent de détails infinis, tant elles réclament d'études d'un ordre différent. Il faut donc se contenter ou d'être un savant avec assez d'érudition pour suivre les progrès de la science, ou d'être un érudit avec assez de science pour contrôler les textes par l'observation des phénomènes, et pour ne se laisser égarer ni dans l'appréciation des doctrines, ni dans l'exposition des faits. Ainsi Cuvier, avec cette connaissance si précise et si complète de tous les êtres de la nature actuelle, avec cette sagacité si merveilleuse qui lui a fait reconstruire le monde antédiluvien, n'a pas réussi à donner une bonne histoire des sciences naturelles. De Blainyille, un peu plus heureux par ses propres efforts et par ceux de son docte collaborateur, M. l'abbé Maupied, est encore loin de satisfaire aux exigences légitimes d'une érudition sévère. Dans l'un et l'autre ouvrage, on s'aperçoit bien vite que ces auteurs n'ont pas toujours remonté aux sources, et qu'ils citent de seconde ou même de troisième main.

Or c'est précisément pour combler une des lacunes laissées par Guvier et de Blainville que M. Poucbet a entrepris d'écrire une histoire des sciences naturelles au mojen âge. D'abord il ne voulait parler que d'Albert le Grand et de son siècle; mais, entraîné par l'attrait du sujet, il descend jusqu'aux Barbares et remonte jusqu'à la Renaissance, embrassant mille questions diverses, dotit plusieurs ou ne rentraient par aucun côté dans son plan^ ou île devaient y occuper qu'une place secondaire. Aussi n'est-il pas difficile de voit* que c'est sur Albert le Grand qu'il est le mieux préparé, et qtie tout le reste est ttn accessoire qui éloigne trop doutent et trop longtemps du sujet principal.

Loin ddnc de suivre M. Poucbet sur ces tefres éttatlgères et de le barceler par des critiques de détail^ je ne veux parler ici que d'Albert le GfaUd, après aWit toutefois présenté de brèves considérations sur quelques-tins des principes qui me paraissent devoir servir dé base à une histoire des sciences naturelles au mbyen âge.

Le moyen âge, dans sa seconde moitié prltidpalement, n'est qttfe l'aiitiquité réfléchie par les Arabes. La médecine, l'histoire naturelle, l'anthropologie, la biologie, l'astronomie et bien d'autres Sciences n'ëflt preS(Jtie pas de vie propre -, elles tle sont guère ce qu'elles sont que par tradition ; dofac la première condition pour foire une histoire des sciences naturelles, c'est de ne jamais oublier qu'aVaht Isidore de Séville^ qu'avant Alcuin^ qu'avant Rbabanus-Maurlid, Aristote, Théophraste, Dioscoride, Pline et Galien ont écrit ; qu'avatit Albert le Grand non-seulement il y a Aristote, Théo-

LES SGISNCfiS AU MOTSN AGE. 175

phrastè, Pline, tsidore, etc., mais toute la cohorte des Arabes qui ont traduit les ancietis et qui ont enrichi la science de quelques recherches originales. Le principe de solidarité est constant, et jamais on ne doit le perdre de rue. Procéder autrement, c'est s*exposer satis cesse à attribuer au moyen âge mille découvertes qui se lisent tout au long dans les Grecs, les Latins ou les Arabes.

Dans cette longue période qui constitue le moyen âge, période qui ne commence et ne finit pas aussi brusquement qu'on le dit généralement, il importe d'opérer un certain nombre de divisions si Ton veut avoir une idée des diverses phases par lesquelles a passé l*esprit humain. La science, plus encore peut-être que la littérature, eut à souffrir de l'invasioii des Barbares ; les grands monuments de l'antiquité, ou sont en partie détruits, dû restent enfouis dans les bibliothèques. Tttutefois il ne faudrait pas croire que les ténèbres détiennent si épaisses qu'il ne s'en échappe quelques riydns de lumière. Dire que la nuit était complète, qtte toute tradition était perdue, est beaucoup plus facile que de se dontier la peine de fouiller les bibliothèqties et d'y retrouver les traces de jour en jour mieux connues de l'éducation scientifique ou littéraire des générations qui se succèdent depuis la chute de l'empire romain jusqu'au moment où la culture gfétfo-^ar&ibe pénètre en Occident. Il y a là une itiine inépuisable de recherches et de découvertes imprévues. On constate bien vite que sur les débris des littératures grecque et romaine, et avec ees débris itiémes; suit ^ât* voie de traduction, soit h l'aide de travaux qui ont Une

certaine originalité, au moins dans la forme, il s*est créé une littérature néo-latine dont les monuments assez nombreux sont le trait d'union entre les écoles purement romaines et les écoles gréco-arabes. On ne doit pas oublier non plus que dans cette première partie du moyen âge il n'y a vraiment pas d'autorité dominante; c'est, il est vrai, l'antiquité qu'on suit pas à pas; mais ni Aristote , ni Galîen , ni Ptolémée n'ont acquis le degré d'autocratie que leur donnèrent les Arabes; et même on s'attache parfois à imiter plutôt les auteurs d'un moindre renom que les grands écrivains.

A la littérature néo-latine succède assez brusquement la littérature arabe, qui elle-même n'est qu'un reflet de h littérature grecque par l'intermédiaire des traductions syriaques. Dans cette seconde période, il y a une grande différence à établir entre les diverses branches des études : tandis que la philosophie conserve toujours une certaine liberté dans ses allures, lors même qu'elle semble se courber à la fois sous le joug d' Aristote et sous celui de la foi catholique, la médecine, au contraire, et l'histoire naturelle, sont presque entièrement asservies, la première à Galien, et la seconde à Aristote, toutes deux par l'intermédiaire des Arabes.

Ne perdons pas de vue non plus cet autre fait capital : la littérature arabe supplante la littérature néo-latine d'une manière bien plus tranchée et bien plus soudaine que la littérature de l'antiquité classique ne remplace à la Renaissance la littérature gréco-arabe. D'une part, assez longtemps avant l'arrivée des Grecs

en Italie, des esprits avancés, Pétrarque, par exemple, se détachaient des Arabes pour revenir aux anciens, et, d'une autre, longtemps après la Renaissance, la faveur qui s'attachait aux écrits des Arabes persista dans Técole.

Tels sont, à notre avis, les principaux jalons quMl faut fixer sur sa route, quand on veut tracer les caractères les plus généraux de la science au moyen âge. Il convient ensuite de rechercher quels sont les caractères particuliers qu'elle revêt, quels systèmes elle défend suivant les pays et suivant les écoles. Toutefois, autant l'Europe politique du moyen âge est divisée, autant les divers États qui la composent sont isolés, autant, par opposition, il y a unité de croyances religieuses et de doctrines scientifiques jusqu'à la réforme de Luther et àcelle de Paracelse. — Enfin, on ne doit jamais oublier qu'au moyen âge l'esprit est essentiellement encyclopédique; que les Sommes dominent toutes les formes de la littérature, et qu'avant tout, la science existe moins par elle-même qu'en vue de la théologie : montrer la puissance de Dieu dans ses créatures, rechercher la cause finale de toutes choses, tel est le double but qn^elle se propose sans cesse et qui lui avait été déjà montré par Aristote et par Galien.

M. Pouchet divise toute l'histoire des sciences naturelles au moyen âge en cinq écoles : V école Scandinave^ Fécole franco-gothique j t école byzantine, r école arabcy enfin fécole expérimentale. Laissons de côté l'école Scandinave, car il n'est pas permis de donner le nom Hécole ni aux connaissances grossièrement empiriques ou superstitieuses qu'on rencontre çà et là dans

les Sagas et les Eddas^ ni plus tard à quelques découvertes botaniques ou zoologiques; passons également sous silence Técole byzantine, que M. Pouchet connaît très-peu, puisque la littérature scientifique du Bas-Empire est presque entièrement inédite; et Técole arabe, qui ne parait guère plus familière à notre auteur que Técole byzantine. D'ailleurs, pour qu'il y ait école^ il faut un corps de doctrine ; or, les byzantins ne sqnt que de misérables abréviateurs, et les médecins arabes ne font guère que traduire et commenter. Arrêtons-nous donc seulement quelques instants sur Técole franco-gothique.

II y a bien dans l'histoire des sciences une éeele ou plutôt une période qui correspond à ce que M. Pouchet nomme école franco-gothique; c'est la période où se développe la littérature néo-latine et qui s'étend jusqu'au règne des Arabes. Mais M. Pouchet ne la caractérise pas nettement, ne lui assigne pas des limites bien déterminées, et surtout ne reconnaît pas les véritables éléments qui la caractérisent. Aussi le mot de francogothique n'est pas suffisant pour la distinguer des autres; il faudrait lui trouver une dénomination qni comprît à la fois l'élément barbare et l'élément romain. Ce n'est pas que les Barbares aient apporté quelquechose de nouveau dans l'ensemble des connaissances déjà acquises; mais plusieurs de leurs chefs ont remis les études en honneur, ont soutenu ou fondé les écoles; les Romains de la Gaule, de l'Espagne, et surtout de l'Italie, ont mis au service de ces chefs leur idiome et leur savoir, en adaptant l'un et l'autre aux exigences et à Tesprit peu cultivé de pareils Mécènes. C'était là

le seal moyen de pourvoir aussi bien que possible à Téducation intellecluelle de peuples neufs et ignorants de toute chose. Il n'y a dans ces écoles de l'Italie et de la Gaule, que dom Pitra et qu'Ozanam nous ont appris à mieux connaître , il n'y a, dis-je, dans ces écoles ni système ni créations scientifiques ou littéraires jusqu^alors inconnues. C'est tout simplement la tradition de renseignement romain christianisé et mis à la portée des Barbares. Théodoric et Charlemagne sont les deux héros de cette période, qui est une véritable Renaissance au milieu des ruines que les invasions avaient accumulées.

M. Pouchet a très-bien compris le rôle qu'ont joué ces deux grands hommes, mais il admire plutôt leurs efforts qu'il ne sait à quoi ces efforts ont abouti. Or c'est là précisément ce qu'il fallait nous apprendre, et l'étude de ce sujet ferait un curieux chapitre, qa'on pourrait intituler : Des influences royales en littérature.

Après Charlemagne, l'Europe, suivant M. Pouchet, retombe dans la plus profonde barbarie jusqu'à Frédéric II ; mais c'est faute d'avoir écarté un peu les ténèbres que notre auteur perd absolument la trace des études en Occident. Entre Charlemagne et Frédéric, on trouve Walafrid Strabon, iEmilius Macer, Constantin l'Africain, presque tous les maîtres de Salerne, Othon de Crémone, et tant d'autres qu'il serait fastidieux de nommer.

Ainsi, quand s'ouvre le treizième siècle, quand apparaît Albert, il n'y a eu aucune interruption véritable dans les études en Occident, et si, dans les deux siècles

qui précèdent, le flambeau des lettres pâlit quelquefois, jamais il ne s'éteint complètement.

Albert le Grand naquit en Souabe, l'an 1205; il appartenait à une illustre famille, celle des BoUstadt. On sait peu de chose de ses premières années. Il paraîtrait que ce vaste et puissant génie, qui reçut de son vivant le nom de grande que son disciple saint Thomas appelle un divin maître^ dont on a dit quHl était Vé^ tonnement et le miracle de son siècle, dont Trithëme enfin devait écrire qu'il était magntis in magia natu* ralij major in philosophia^ maxtmus in theologia^ fut assez lent à se développer, si du moins l'histoire est fidèle, car on rapporte à peu près la même chose de saint Thomas d'Aquin. a On racontait, (je cite M. Ponchet, p. 216) que les facultés du descendant des BoUstadt étaient tellement rebelles, qu*il fut sur le point d'abandonner le cloître, désespérant de pouvoir s'initier aux simples connaissances qu'exigeait la vie monastique, mais que la Vierge, touchée de sa ferveur, de sa piété, lui apparut une nuit environnée de toute sa gloire et vint à son secours. Alors elle lui intima de dire en quoi il aimait mieux exceller, ou dans la philosophie, ou dans la théologie.. • Albert choisit sans hésitation la philosophie. La Vierge répandit aosâtôt sur lui le don du génie, en lui promettant qu*il deviendrait une des plus puissantes lumières de la science ; mais, intérieurement blessée de son choix, elle ajouta qa*en punition de ce qu1l avait préféré les connaissances profanes À la science divine, il retomberait avant sa morl duis sa première «tnpenr. La prédicticm s^accoinplit

rigooreasement. Albert étonna ses maîtres par ses immenses progrès et Tunivers par l*éclat de son nom; mais la légende ajoute que trois ans avant sa mort, lorsque le professeur se trouvait dans sa chaire et environné de ses nombreux disciples, cette vaste et lumineuse intelligence s'éclipsa tout à coup comme si une puissance surnaturelle la dominait instantanément, d

Ce fut cette destinée, dont Texplication est si facile, qui donna naissance aux légendes du temps, dans lesquelles on raconte que , par des voies miraculeuses, Albert avait été métamorphosé d'âne en philosophe, puis de philosophe en âne.

Les esprits les moins prévenus en faveur de la philosophie trouveront sans doute que la légende va trop loin et que ces métamorphoses ne sont pas du tout vraisemblables.

Au moyen âge tout était encyclopédique, l'éducation aussi bien que les livres. On embrassait toute la littérature dans ses écrits, et on allait se former dans toutes les écoles célèbres. Fidèle à l'habitude de son siècle et favorisé par la haute position de sa famille, Albert séjourna dans les écoles d'Allemagne, de France et d'Italie, et ce fut à Paris, vers 1222 ou 1223, que les conversations et les exemples de Jordanus, général de l'ordre des Frères prêcheurs, décidèrent de sa vocation. Après avoir parcouru l'Europe savante pour se former dans les sciences, Albert alla à son tour enseigner dans plusieurs villes, à Ratisbonne, à Strasbourg, à Fribourg, mais surtout à Cologne et à Paris, où l'éclat naissant de sa réputation l'avait précédé de très-bonne heure. Pendant ses voyages, qu'il fi

toujours à pied, il ne se départit jamais de rhumble condition de moine, tendant la main aux âmes charitables pour subsister, évangélisant, professant, copiant les manuscrits et trouvant le temps d'écrire près de vingt volumes in-folio.

On put voir, soit au collège Saint-Jacques, soit surtout sur la place Haubert (car dans ces temps de prétendue barbarie et d'obscurantisme les cloîtres ou les écoles ne pouvaient contenir les auditeurs avides de la parole du maître), on put voir réunis autour de l'illustre dominicain saint Thomas d'Aquin, Roger Bacon, Thomas de Cantimpré, Albert de Saxe, Vincent de Beauvais, Arnauld de Villeneuve, Michel et Duns Scot, Bonaventure, Guillaume de Saint-Amour, Etienne, évêque de Paris, et plusieurs autres grands personnages. Aussi est-ce à bon droit qu'Albert fut appelé le nourricier des escolâtres. — Albert quitta Paris vers 1248. il fut nommé en 1254 provincial des dominicains de r Allemagne, et en 1260 évéque de Ratisbonne. Albert, non par ambition, mais en vue du bien, accepta cette nouvelle charge malgré son général, qui alla jusqu'à lui conseiller de résister au Saint-Siège dans une lettre curieuse, dont M. Pouchet rapporte un fragment, et qui se termine ainsi : « Puissé-je apprendre que mon cher fils est dans le cercueil plutôt que dans la chaire épiscopale ! » Sur le siège deRatisbonne il fit l'édification de toute TAllemagne, comme il en avait été l'ornement dans la chaire de professeur. Une fois sa mission remplie, il supplia le Pape de le laisser revenir à ses études; il les reprit en effet à Cologne ; mais bientôt il en fut encore détourné par

LES SGIBIfCIS AU MOTBII AGE. 483

l'ordre qu'il reçut d'aller prêcher la croisade dans TAIlemagne et dans la Bohême. Cette seconde mission était à peine remplie qu'il fut appelé au concile de Lyon pour y faire prévaloir par son éloquence les droits de Bodolphe, roi des Romains. C'est en se rendant à Lyon quil apprit par une sorte de révélation la mort de son disciple bien-aimé, saint Thomas d*Aquin. Immédiatement après la session du concile, il revint à Cologne reprendre ses leçons; mais peu de temps après, au milieu d'une démonstration, sa mémoire s'obscurcit subitement, et la parole expira sur ses lèvres. Le religieux se souvint alors de la prédiction de la Vierge : ce signe devait être le présage de sa mort prochaine. Aussi, plein d'une pieuse résignation, on le vit immédiatement se recueillir quelques instants et dire un étemel adieu à ses élèves! Â compter de ce moment, il ne vécut plus que pour se préparer saintement à mourir; chaque jour il se dérobait à sa cellule ordinaire pour aller visiter le lieu préparé pour sa sépulture. Ce fut après avoir lui-même assisté en quelque sorte à sa longue agonie et à ses funérailles qu'il mourut saintement le 15 novembre 1289.

Les grands hommes ont vraiment une étrange destinée! Albert, qui fut évêque de Ratisbonne, prédicateur éloquent, versé dans toutes les sciences, ami de saint Thomas et du pape Innocent IV, qui fut mêlé aux plus grandes affaires de son temps, qui reçut des savants les éloges les plus rares et aussi les plus mérités, devint pour ainsi dire le compère des nécromanciens du moyen âge et de la Renaissance. Albert le Grand est devenu le grand Albert et le petit Albert; c'est un

i84 ' ALBERT LE SRAND.

sorcier, an faiseur de prodiges, et toat cela pour avoir étudié la chimie à une époque où cette science s'appelait l'alchimie et était synonyme de magie naturelle. Que de gens du monde ne connaissent pas Albert à d'autres titres! Mais il y a toujours deux renommées pour les esprits d'élite : celle que fait le peuple et celle que font les savants ; la première est môme souvent la seule qui survive.

Encore si cette renommée populaire d'Albert reposait sur ses véritables écrits; mais il n'en est pas ainsi, et comme au moyen âge tout savant était nécessairement sorcier, comme d*un autre côté les alchimistes et les magiciens avaient l'habitude , pour s'épargner les poursuites judiciaires ou ecclésiastiques, de placer leurs écrits à l'abri d'un nom illustre ou respecté, on a mis sur le compte de notre écrivain presque tous les ouvrages de sorcellerie qui furent composés à son époque, entre autres le livre des Merveilles du Monde^ le Miroir astrologique^ la Philosophie des Pauvres, et presque de nos jours le Traité des Secrets, ou Petit Albert^ qu'on réimprime et qu'on lit. Non content d'avoir fait planer sur Albert la réputation de magicien, on l'accusa de s'être écarté de la pureté inhérente au sacerdoce, en exerçant le métier d'accoucheur *. On a dit qu'il avait réussi à faire parler une statue en bronze et qu'il évoquait les morts. On n'a pas manqué non plus de prétendre qu'il avait trouvé la pierre philosophale, que ce secret, découvert par saint Dominique et livré à Albert par des adeptes, lui permit d'acquitter

1 . Celle accusation repose sur deux livres apocryphes, De la Nq' tare des choses et Des Secrets des femmes.

en trois ans toutes les dettes que les évêqaes ses prédécesseurs avaient contraclées à Ratisbonne.

Enfin les chroniqueurs racontent que Guillaume, comte de Hollande et roi des Romains, en traversant cette ville, s'arrêta dans le couvent de cet homme illustre, et que là il se passa une suite de prodiges. C'était le jour des Rois ; Thiver avait complètement dévasté la nature, et un manteau de neige et de glace recouvrait toute la terre. Cependant, au grand étonnement du prince et de sa suite, Albert les reçoit dans an jardin de son cloître, ombragé d'arbres couverts de fleurs, de feuilles et même de fruits, comme au milieu de Tété. Ce fut sous ces bosquets embaumés, où retentissait le gazouillement des oiseaux, que Ton dressa la table et qu'il leur offrit un suave banquet. On ajoutait que cette végétation factice disparut comme par enchantement lorsque la compagnie se retira!...

Selon de Humboldt , toute la prétendue magie du dominicain de Cologne s'explique par l'art qu'il avait déployé à construire une serre chaude dans son cloître, art qui était alors absolument inconnu. En fallait-il en effet davantage, dans ces siècles superstitieux, pour que ce banquet donnât lieu aux plus étranges récits et fût présenté comme une opération diabolique.

Considérée dans son ensemble , l'œuvre d'Albert n'est qu'un conmientaire d'Aristote déjà démesurément amplifié par les travaux d'Averroës et d'Avicenne. Au lieu d'être un de ces cadres étroits comme en traçaient du sixième au dixième siècle les Isidore et les Rhabanns Maurus qui donnent plutôt des définitions

que des démonstrations, la Somme d'Albert est une vaste systématisation dont les parties se tiennent toutes par un lien plus ou moins apparent, et où tout concorde vers un but unique, la glorification de Dieu par ses œuvres; elle se résume dans ce mot sublime de saint Augustin, que les connaissances humaines sont autant de degrés qui élèvent l'âme vers Dieu. En général , on ne paraît pas avoir compris cette tendance des écrits purement scientifiques d'Albert, et Fleury commet le plus grand contre-sens historique qui se puisse imaginer quand il lui reproche, mais sans s'étrç donné la peine de le lire, d'avoir dérobé pour l'élude des sciences le temps qu'un prêtre et qu'un moine doivent à la prière, à l'étude de l'Ecriture et de Thistoirç de l'Église.

On reconnaît aussi dans les œuvres d'Albert un antagonisme des plus prononcés contre l'école d'Averroè», et, à vrai dire, ce fut ce grand docteur qui le premier leva l'étendard contre l'incrédulité averroïstique, dont Frédéric II s'était fait, sous prétexte d'amour des sciences, une arme contre la cour de Rome et un étendard de rationalisme exagéré. M. Pouchet, qui a trèsbien saisi l'esprit théologique des écrits scientifiques d'Albert, ne paraît pas y avoir reconnu ce côté polémique, et il leur assigne pour caractère dislinctif la recherche des causes; il croit môme trouver là une direction nouvelle; mais cette recherche faisait déjà le fond des écrits d'Aristote, de Théophraste et de Galien; ces grands auteurs en ont même abusé et ont conduit la science dans une voie stérile parce qu'elle est presque toujours sans issue , la recherche de la cause finale.

LES SGIBlfGES AU MOYEN ÂGE. 187

Elle existe, sans doute, cette cause, puisque (je me sers d'une expression de Kant) dans un produit organisé de la nature , tout est but et réciproquement moyen; mais il n'est donné qu'à Dieu de la connaître. Nous ne pouvons, nous, constater le plus ordinairement que les rapports de Torgane avec la fonction ou du fait avec ses conséquences.

M. Pouchet analyse avec exactitude les traités d'histoire naturelle d'Albert (zoologie, botanique, minéralogie, et parva naturalia^ ou traités dans lesquels on étudie, comme dit Ari«tote\ les facultés communes au corps et à l'âme). Nous ne le suivrons pas dans ce trayail, que chacun pourra lire avec intérêt et profit en recourant à l'ouvrage lui-même. Nous ne voulons nous arrêter que sur quelques points : les sources auxquelles Albert a puisé les matériaux de son ouvrage, et la méthode qui a présidé à ses recherches. Ce qui importait avant tout, mais ce qui était, je Tavoue, très-long et très-diflBcile, c'était de déterminer avec précision ce qui appartient en propre à Albert et ce qu'il a emprunté aux autres auteurs. Assurément je n'ai pas poursuivi cette espèce de triage pour tous les sujets ; mais je puis affirmer, par exemple, qu'Albert a pris beaucoup plus à Aristote et aux Arabes que M. Pouchet ne le pense ; et je suis persuadé que si on comparait l'encyclopédie d'Albert avec ce que les Arabes avaient fait connaître d' Aristote à cette époque, il resterait bien peu de chose qu'on puisse revendiquer en faveur de Tillnstre dominicain. On m'objectera peut-être que sur

1. De sentuy I, 1. Poar toute« les citaUons d* Aristote, Je me réfère à rédition de i*Académie de Berlin.

plusieurs questions d'histoire naturelle, particulièrement pour ce qui regarde les poissons et les animaux des pays du nord, Albert est plus avancé qu'Aristote ; cela est incontestable. Mais Albert décrit-il ce qu'il a vu ou ce que lui ont appris d'autres auteurs, c'est ce que je ne pourrais décider actuellement; toutefois, quand on le voit piller Aristote sans le nommer, on est en droit de soupçonner qu'il a agi de même pour des auteurs moins renommés, surtout si on se rappelle combien peu la connaissance des livres était répandue au moyen âge, et avec quelle facilité on pouvait prendre le bien d'autrui.

M. Pouchet est d'avis qu'Albert a trop de loyauté pour n'être pas cru sur parole. Assurément, j'ai la plus grande admiration pour Albert, mais il n'eût pas été de son siècle^ s'il ne se fût pas sans scrupule emparé du bien qui ne lui appartenait pas : c'était la coutume universelle; et le larcin littéraire (n'en avons-nous pas encore des exemples de nos jours?) n'était pas même une faute vénielle. Albert se distingue même particulièrement parmi les plagiaires; il emprunte (je voulais dire il vole) le bien de tout le monde et ne cite personne, à peu près comme faisait le moine Constantin l'Africain K

Donnons quelques exemples à l'appui de ces assertions.

M. Pouchet dit, page 278 : « Pour la première fois se trouvent posées dans Albert les bases de la série animale en partant de l'homme ; idée vraiment gigantesque pour une époque où l'observation présentait

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