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MERVEILLES DU CORPS HUMAIN

COUP-D'QEIL

SUR l'anatomie, la physiologie et les causes finales.

Sous le titre attrayaut de Merveilles du corps hu^ main^ M. Descurel a réuni, dans un seul volume in - 8", des notions d'anatomie , de physiologie et d'hygiène destinées aux gens du monde , aux ecclésiastiques et aux élèves de philosophie. M. Descaret joint le titre de docteur ès-lettres à celui de docteur en médecine, et fait également honneur à ces deux diplômes trop rarement réunis dans la même main ^ Livré pendant de longues années à une rude pratique dans un des quartiers les plus populeux de Paris, M. Descuret semblait n'avoir d'autre ambition que de consacrer exclusivement sa vie et sa science aux pauvres et à ses autres malades ; cependant il n'aban-

1 . Dès ses débuts, M. Descuret s*est fait remarquer par une édition fort recherchée de Cornélius Mepos, en tète de laquelle se trouve aussi, coDune une précieuse garantie, le nom de M. Le Clerc.

donnait pas les livres et travaillait avec recueillement, sans perdre un seul des moments de loisir qu'il pouvait consciencieusement dérober aux soins de sa clientèle. En 1840, il publiait une Médecine des passions, qui fut très-favorablement accueillie et qui témoigne de cette grande expérience de la vie, de cette connaissance intime et délicate du cœur humain qu'un médecin ou un confesseur peuvent seuls acquérir; cet ouvrage porte d'un bout à l'autre l'empreinte d'une philosophie chrétienne, douce et bienveillante, qui attire et qui persuade K Quelques années plus tard, M. Descuret mettait au jour une Nouvelle théorie du goût. Aujourd'hui, éloigné de Paris, heureux de trouver dans la continuation d'études sérieuses une occupation qui lui semble un repos après les labeurs d'une vie si fructueusement employée dans l'exercice ^ de la médecine, il nous donne le volume qui me fournit le sujet de ce chapitre.

1 . Si nos impressions ne nous trompent pas, l'anteur, en entréprenant son oufrage , avait été frappé des deux vices radicaux pfA entachent les traités composés jusqu'alors sur les passions. MédeeiDS ou philosophes s'étaient complus à faire de ce sujet une sorte de titre littéraire ; mais aucun d'eux ne l'avait envisagé d'une inatiière coibplète et raisonnée sous le double point do vue de la médecine et âe la saine philosophie ; ils semblent n'avoir écrit que pour leur satisfaction personnelle et non pour l'utilité publique. Il fallait dohc, pour la rendre fructueuse, rameiier l'étude despassiofis à son véritable principe, c*est-à-dire à la connaissance de la nature de Thomme, telle que nous la découvrent les faits ordinaires et le plus simple raisonnement. En effet, qu'est-ce que l'homme? Un être tout à la fois mittériel et spirituel, mais un être déchu, participant de sa gloire passée et de sa bassesse actuelle, offrant lé triste spectacle d'une lutte continuelle entre l'Intelligence dépravée et les organes affaiblis, entre les passions etiaverta. D'après ce principe, on doit admettre que les pas-

Animé de conviclions religieuses éclairées, et en même temps excellent médecin, M. Descuret envisage l'anatomie, la physiologie et Thygiène dans leurs rapports avec la morale et la religion ; il est d'avis, et ce n'est certes pas moi qui le lui contesterai, que la morale, 4uè la théologie elle-même ont de perpétuels rapports avec Tanatomie et la physiologie; il pense que les prescriptions hygiéniques et religieuses sont dans de continuelles et nécessaires relations , sans se dissimuler toutefois que ces rapports, que ces relations deviennent trop souvent des causes de conflits et même de prises d'armes. La science et la théologie inclinent par une pente naturelle vers l'intolérance. Ce sont deux rivales dont il est chimérique et inutile de vouloir concilier les prétentions : le surnaturel est le principal fondement de la théologie; la science au contraire repose sur la foi absolue et nécessaire en la stabilité des lois naturelles ; elle n'est même possible qu'à cette seule condition. On oppose à la science qu'elle est trop

sions nidflflent de la matière aussi bien que de Tesprit ; qu'eUes de rattachent à la médecine proprement dite, puisqu'en définlUve elles Be Bonl que des maladies, c'est-à-dire une rupture d'équilibre, un délkut d'harmonie, et qu'elles se présentent avec toutes les phases des affections purement organiques. Elles doivent donc être soumises, dans lear description, à un véritable cadre nosologiqne (définitions, synonymie, causes internes et externes, physiques et morales, effets, marche , symptômes, terminaison , traitement médical , législatif et religieux, observations qui viennent par l'exemple confirmer les préceptes], et, dans leur traitement, aux moyens hygiéniques et médicamenteux. On ne saurait faire une plus large part à l'organisme, dans les causes, le traitement et la réaction des passions : mais il tàui apprendre en même temps à tenir compte de Tinfluence dé Bioral dans la production, la marche et la thérapeutique des inaiadlifWi

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nouvelle pour être si vaine de ses progrès, qu'elle est trop afTirmative et trop attachée à la matière, qu'elle change ou se modifie chaque jour, qu'elle ignore beaucoup plus qu'elle ne sait, tandis que la théologie a le privilège de l'ancienneté, qu'elle a des principes supérieurs et plus certains et plus immuables; à quoi la science répond qu'elle a découvert et qu'elle domine pour ainsi dire, en les vérifiant et en les appliquant chaque jour, les plus grandes lois de la nature, et qu'elle est en possession de faits positifs, démontrés, acceptés par tout le monde. Faut-il donc que la science recule et s'incline, ou que la théologie envahisse, condamne et opprime? Non, sans doule; la science a une marche irrésistible et toute providentielle; la théologie repose sur une base que rien non plus ne saurait ébranler ; les deux domaines son t parfaitement distincts, quoiqu'à l'extrême limite il y ait de fréquents points de contact. La science n'a pas acquis le droit de dire à la théologie : Vous nirez pasjtLsque-là; elle doit la respecter comme ayant une mission expresse pour gouverner le monde des âmes; la théologie à son tour ne peut pas ignorer les prérogatives essentielles de l'intelligence humaine, et lui dire : Vous n'irez pas plus loin; elle peut en surveiller les écarts; il lui est même permis de se montrer défiante, mais elle doit applaudir aux conquêtes légitimes de la science et chercher à se les approprier. Ni la science ne doit attendre les ordres ou le visa de la théologie, ni la théologie ne doit se mettre en travers quand il arrive que la science marche avec sûreté ou plus vite qu'elle ou dans un sens différent. Aujourd'hui peut-être la science se montrera

réfractaire ; demain la théologie y trouvera des arguments en sa faveur; en tout cas elle a pour elle la parole de Dieu; elle peut attendre avec confiance et avec calme.

Les préceptes de la théologie morale sont nécessairement, sous quelques rapports, moins absolus que ceux de la théojogie dogmatique ; plusieurs reposent essentiellement sur la connaissance exacte de la double nature de Thomme ; or, pour ne parler ici que de ce qui regarde le corps, la théologie morale, imprégnée des théories de Galien dès son origine, et surtout pendant le moyen âge, a trop gardé ses allures antiques et surannées ; elle s*est tenue trop à Técart des progrès de la science de Inorganisation; les solutions d'autrefois ne peuvent plus, en beaucoup de points, être les solutions d'aujourd'hui, aussi nous ne doutons pas que rÉglise, qui sait avec tant de sagesse se conformer à la dureté des temps et compatir à la dureté des cœurs, ne finisse par comprendre la nécessité d'invoquer les lumières nouvelles au secours de ses démonstrations anciennes. Je rappellerai aussi à l'hygiène qu'elle montre une grande témérité quand elle s'inscrit en faux contre certaines prescriptions de l'Eglise qui tendent à soumettre le corps à l'esprit; ces prescriptions sont de tous les temps; la philosophie les consacre aussi bien que la religion; tout ce qui élève l'esprit sans détruire le corps, tout ce qui émousse la pointe acérée des sens est digne de notre respect et commande notre adhésion.

M. Descuret n'a pas abordé et ne devait peut-être pas aborder ces graves problèmes, mais son livre les

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rappelle toulnaturellemenl à lapepsée, el fournit même plus d'un éléiaent pour leur solution. A ces avantages indirects, les Merveilles du corps humain en joignent d'autres d'un çrdre moins élevé, mais plus immédiats, et qui ne sont pas non plus sans grande importance. ConnaiS'toi toi-même est une devise que Socrate empruntait, il y a plus de deux mille ans, à l'oracle de Delphes, et dont il a suivi les applications jusque dans l'étude de l'organisation, mais bien plus en poète qu'en naturaliste. Il y a plus de deux mille ans aussi que cette devise sert d'épigraphe à beaucoup des traités sur l'esprit et sur le corps. On croit généralement connaître assez bien l'esprit, mais jusqu'à présent la science du corps {Canatomie et la physiologie) n'a pas pénétré fort avant dans le public ; elle ne forme qu'une partie très-secondaire de l'enseignement de Thistoire naturelle qui se donne dans les collèges; elle n'est pas même représentée dans l'enseignement supérieur, sauf dans des cours spéciaux et tout à fait techniques. A l'exemple des anciens, on n'apprend guère sa propre structure que par l'intermédiaire de celle des animaux j c'est là , en vérité, une étrange anomalie dans un siècle qui se flatte de n'avoir plus de préjugés ni sur la mort nj sur la vie, et à une époque où les arts graphiques et plastiques ont fait de tels progrès qu'on ne peut même plus alléguer le prétexte du dégoût si naturel qu'inspire l'amphithéâtre; c'est en même temps une ignorance d£|ngereuse, car on ne gouverne bien que ce que l'on connaît bien ; or, nous avons le devoir de gouverner notre corps en même temps que notre âme, et tantôt nous Tentourons de soins exagérés, tantôt nous le

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IiyroDs sans défense à toutes les chances de deslruction. Admirons! dit le poiHe :

Admirons et tremblons : de ces fils délicats, Un seul, en se brisant, peut donner le trépas 1

La biologie ou science de la vie tend chaque jour à prendre plus d'importance dans les théories de la science sociale et dans celles de Téconomie politique. S*il est vrai que les conditions de Torganisme ne sont point étrangères à la détermination des actes humains, ellps ne doivent point non plus rester inconnues à ceux qui ont à cœur d'améliorer la race humaine et d*étendre, s*il se peut, les bienfaits de la civilisation. Gbâique jour encore Thygiène publique et privée préoccupe davantage l'administration, et plus les con- Daissances positives seront vulgarisées, plus aussi les réformes auront chance de succès et de durée.

Le livre de M. Descuret n'est point, tant s'en faut, on ouvrage de médecine populaire ; cependant il est conçu de telle façon, il fournit tant de notions exactes et précises, il renferme tant de bons conseils, que sa lecture, en faisant éviter mille imprudences, éloigne quelques-unes de ces innombrables causes de maladies qui suivent l'homme comme son ombre ; il peut contribuer en même temps k rendre plus facile la tâche du médecin qui trouvera auprès de son malade aide, assistance et intelligente exécution de ses prescriptions. Or, c'est là à peu près tout ce qu'on peut et ce qu'on doit laisser de la médecine entre les mains des gens du q^QQde; le reste n'est que danger ou illusion.

Le plan des Merveilles du corps humain est coQi-

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mandé par la natare même des choses : après des esmsidératioDS générales sor les tissus oi^aniqnes [a», vaisseaux, muscles, etc.), après on exposé succinct des lois de la TÎe, enfin après des Tnes d'msenible sur rhygiène, Tauteur étudie saccessirement chaque organe et chaque appareil an triple point de Tue de Tan»tomie, c'est-à-dire de la structure; — delaphTsiologie, c*est-à-dire des fonctions ; — de Thygiène, c'est-à-dîie de Fentretien de la yie et de la santé. C*est ainsi qvH passe en revue tout ce qui regarde la digestion, la respiration, la circulation, les attitudes, les mouTemoits, le système nerveux, etc., etc. Les descriptions aoM sobres de détails et souvent parsemées de réflexions, de citations, de conseils ou d'anecdotes qui font dispa* rattre toute sécheresse et toute monotonie. Le style» toujours soutenu, soutient lui-même le lecteur et le £ût arriver sans fatigue et surtout sa.ns ennui jusqu*à la fin du volume, où il trouve encore, sous forme à'appen'dices, diverses notices instructives ou curieuses.

A ce plan, à la manière dont il est exécuté, je n*ai rien à redire : le cadre est bien rempli, le livre est bcm et utile; il ira certainement à son adresse. Peut-être seulement y aurais-je ajouté quelque chose. Ainsi je n*en aurais pas exclu toute espèce de renseignements historiques. Les gens du monde, au moins autant que les médecins, désireraient savoir comment ont commencé et comment se sont développées les diverses branches de la médecine groupées dans ce volume; ils aimeraient à répéter le nom de ceux qui en ont hâté ou ralenti les progrès; ils voudraient qu'on leur apprit Tépoque des prmcipales découvertes, aussi bien des

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plus anciennes que des plus récentes, et qu on leur fit connaître quelque chose des circonstances au milieu ' desquelles elles se sont accomplies, de leur influence sur la marche de la science, et de la façon dont elles y ont pris et dont elles y prennent journellement élection de domicile. Le public n'estpas aussi dé* daigneux qu'on voudrai t bien le faire croire des considé* rations d'un ordre très-relevé, lorsque ces considérations sont présentées avec clarté et précision. L'histoire est encore la première et la meilleure source des explications qu*on puisse donner de l'origine des erreurs ou des superstitions médicales qui courent par le monde. La médecine populaire conserve indéfiniment avec une étonnante fidélité la tradition des pratiques et même des théories qui ont eu autrefois force de loi dans la médecine scientifique. Ainsi les traces qui nous restent de la médecine populaire des Grecs et des Romains, sous les empereurs, nous reportent aux premiers âges delà Grèce et de Rome ; ainsi les pratiques actuelles des habitants do la campagne, pour ne pas parler de ceux de la ville, nous rappellent les pratiques tbéurgiques, cabalistiques et magiques des premiers siècles de l'ère moderne : par exemple, les sept grains de sel et les sept cloportes que j'ai vu mettre en Normandie, avec la plus parfaite confiance, sur la tête des enfants attaqués du croup, sont prescrits avec la même sécurité dans plusieurs formulaires du quatrième siècle. Savez-vous pourquoi on dit qu'un homme est nerveux, en parlant non pas de son tempérament, mais de sa force musculaire? Parce que, dans la première anatomie, les nerfs et les tendotis^ regardés à

peu prés comme une même substance, portaient le même nom [nevron) ; — et pourquoi on dit qu'on a mal au cœur quand on éprouve des nausées? Parce qu'autrefois le cœur et Torifice de Teslomac (siège pour les anciens de Tappétit et point de départ des nausées) avaient une même dénomination, cardia; — ou pourquoi on appelle le coryza rhume de cerveau? Parce qu'il y avait, suivant nos ancêtres en anâtomie (et comment ne pas le croire? Galien lui-méine l'atteste/ une communication rfirec/e entre le cerveau et les fosses nasales, et que le flux [rheuma^ rhume] descendait du cerveau; il a fallu à Schneider, anatomistedu dix-huitième siècle, trois à quatre volumes in-4* pour détruire cette fausse opinion; — enfin vous platt-il de ^voir pour quelle raison on dit que de tous les animant. c'est le cochon (puisque j'ai écri t ce mot je ne l'efface pas pour en substituer un plus noble) qui ressemble le plus à l'homme? Parce que, dans les premières écoles du moyen âge, on disséquait volontiers le cochon, Fanatomie humaine n'étant pas permise et les singes faisant défaut. Cophon, médecin salernitain, nous a laissé une Anatomiaporci. Ceiie anatomie, longtemps classique, a fait concurrence aux ouvrages de Galien qui, lilî, avait plus particulièrement disséqué les singes, et surtout le magot, mais jamais les cadavres humaiils.

Lesvieillesthéoriessurlabile,surIa pituite (/lA/fj^me) et sur le sang ont été à peine ébranlées dans le peuî^le et parmi les gens du monde, par la réforme de Broùssais. Vous trouvez bien quelques personnes ataucées, quelques esprits forts qui parlent ieVirritaiian; mais les humeurs ont encore le haut du pkyé AàiiÈ la

médécitie populaire, et cela est tout naturel : on voit, on touche les humeurs, on en suit les transformations, au itloihs celles qui soht les plus apparentes ; on sent l'irritation, mais on ne la voit ni on ne la touche.

Petit-ôtrè aussi, môme dans un livre élémentaire destiné aiix gens dii monde, aurais-jë ihtroduit certaines notions d'anatoinie comparée. OUlre que cette science nous apprend que Fhoitlitie n'est poliit uil êti*e isolé et à t^âH sûr la terre, qu1l est seulemeht la plus haute et lé pltis faoble rëâlisatioti du type de Tanimalité ; outré qu'elle nous révèle fcomriienl, dâiis tôUté la série ariiiiiale, lesorganessemodifierit, sesubstitilètitjSesuboMbfinent, se déplacent, se divisent ou se groupent, et bommetit atiâsi, par l'étude des intermédiaires ou du parallêlisibe, on a découvert les analogies le§ plus manifestes au milieu des dissemblances radicales au premier apferçu, Tanatomié comparée nous fait mieux cohnâltté les usages ou fonctions des parties, et mieut apprécier la cadée déterminante de telle du telle disposition des or^ailes, puisqu'elle nous fournit les tet-nies de comparaison les plus faombreux et les plus variés. Ainsi les lumières projetées sur la structure des animaux se reflètent sur la physiologie et nous manifestent cette harmonie suprême qui préside dans Ifes desseins de la divine sagesse à la création du plus petit o^ganisine comme â celle de l'être le plus élevé, de retre qui seul peut comprendre tant de mervéilléè, et, comme dit le poêle « réfléchir l'Olympe dans ses yeux. »

M. Descuret a cité plusieurs fois (râlien avec une gramde àdmiratioh, et pout ma part je le remercie dé

cet acte de parfaite justice; cependant il aurait fallu ajouter qu*en plus d*un point, Galien n^est que Técbo ou rinterprëte d'Àristote. Galien s*élait proposé, nonseulement de décrire les organes et les fonctions , mais encore de démontrer comment la nature a su adapter les organes aux fonctions qu'ils ont à remplir. Et même, étendant ses investigations aux plus petits détails, il avait la prétention de se rendre compte et de trouver la raison des moindres particularités de structure. Ses tentatives n*ont pas toujours été couronnées de succès, mais, pour la main, par exemple, il a poussé si loin Texactitude et la finesse d'observation, il a montré un esprit si pénétrant, que ses découvertes n'ont été surpassées que dans ces derniers temps par les admirables recherches de M. Duchesne de Boulogne, sur les actions isolées on combinées de ces nombreux petits muscles qui président aux mouvements si multipliés et si précis de lorgane du toucher.

S'il fallait reprendre et développer l'idée de Galien, on devrait se garder de le suivre dans maints détails et d'adopter toutes ses vues systématiques. Ainsi nonseulement Galien veut établir (ju'il existe un rapport exact et providentiel entre les organes et les fonctions, mais il s'efforce encore, en limitant la puissance et la bonté du Créateur, de prouver que les organes ne pouvaient pas être autrement qu'ils ne sont. En soi cette prétention est au moins fort étrange, très-mal fondée et parfaitement téméraire; la nature y donne à chaque instant un démenti, puisque, suivant le degré qu'occupe un animal dans la série, elle fait remplir des fonctions identiques par des appareils

enliërement dissemblables. Même aujourd'hui, tout ce à quoi on pourrait aspirer, ce serait de démontrer qu'un organisme étant donné, les diverses parties qui le composent sont dans une exacte et nécessaire corrélation, et que la pensée ne pourrait ni en intervertii* Tordre ni en changer les dispositions; encore faut-il, pour poser et résoudre un tel problème, connaître dans les plus petits détails la structure de Thomme et des animaux, éludier les lois de toutes les déviations, nlgnorer aucune des transformations ou altérations de tissus ou d'organes, soit naturelles, soit acquises, que la dissection peut nous révéler. Or, Galien n*a- ▼ait disséqué qu'un très-petit nombre d'animaux et jamais rhomme ; il ne savait pas Tanatomie pathologique , il n'avait que de vagues notions d'anatomie générale, et toute sa physiologie reposait sur des hypothèses. Aussi lui arrive-t-il cent fois de conclure à faux du singe ou d'autres animaux à l'homme, et de prendre pour une disposition essentielle et générale ce qui n'est qu'un fait particulier et pour ainsi dire tout local. D'ailleurs, s'il est bon de rechercher dans quel but une partie est construite de telle ou telle façon, il importe également de ne pas pousser cette recherche trop loin, car il y a dans le corps mille dispositions dont la cause finale nous échappe et nous échappera probablement toujours. La vie a d'impénétrables mystères^ chaque jour la science lui arrache quelque secret, mais chaque jour aussi le vrai savant comprend et avoue qu'il interroge en vain et que la nature ne lui répond pas.

Le problème des causes finales ou de l'adaptation

del^ organes aux fonctions, est trop compliqué, tt-op délicat, et de date trop ancienne S pour que je Tetlille essayer dé le résoudre en rendani compte d'un livre où il ne tient qu*u]le placé secondaire. Je crois, du moins, btile de présenter en finissant quelques vues générales qui circonscrivent ce problème et le ramènent k des proportions purement scientifiques.

D'abord il ne faut pas oublier que les observations ne portent et ne pouvaient porter que sur fles faits d'uh ordre mécanique ou physique pour lesquels dti a sous la main mille objets de comparaisoil ; de sorte que loin d'inventer et de découvrir dés rapports entre l'organe et là fonction, on ne fait qu'appliquera Tanatbmie et à la physiologie des notions ac^uiseé jp'àt l'expérifence journalière dans les usages de la vile. Ainsi, comme lé remarque si judicieusement M. Cl. Bernard, on èavaitdéjà, pardescotiriaîssdhcesexpéfimehtales antérieures, ce que c'était qu'ùh réservoir, qu'un canal, qu'un levifer, qu'une charnière, (Juand on a dit que la vésicule dU fiel est un réservoir, qtte les artères, qtie les veines sont des canaux destinés à ctindtiire dë$ fluides; que les os et les articulations fbtit bfficedë âcftltiens, de leviers, de charniêt-es. Et albfs itiênle qd'bn

1. H y a longlempB que « le lis de la vallée raconte la glblrâ Je rÉlernel, aussi bien que le cèdre du Liban;» longtemps que Job supputait la source des biens et des maux ; longtemps que le Psalmiste exaltait les , merveilles de la création, et longtemps aiiftii qùè VEcctésiaste à dit : « Dieu a posé son regard stlr le bœai* de rhonutae pour lui apprendre à le glorifier dans la splendeur de ses œuvres. • Les Pères de l'Église en leurs HexameroUy les docteurs au moyen âge et, dans des temps plus rapprochés, Pltiche, Holïard et Desdouit^ ont cbtiinienté ces textes de l'ËcritUrc.

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arriverait, pour certains organes ou appareils, à déduire logiqueilient la fonction et la structure, combien d organes ou d'appareils échapperaient à nos plus minutieuses investigations! Àinki, quand on se trouve en présence d'organes qui servent aiix fonctiotis léé plus iiitimes et les plus secrètes de la vie, comme ^oiii M rate, le cerveau, les fibres nerveuses, par exemple, dont les formes nont point d'analogues dans les t)i*ddiiits de l'industrie humaine, toute exjilication rationnelle des rapports entre Tanatomie et la physiologie devient impossible, non-seulement a priori, liiais lors méthe qu'on parviendrait par l'expérimentation h déterminer les fonctions et les usages de la rate, fiU cerveau et des cordons nferveux.

Comment donc être assez hardi, et, tranchons lé mot, assez téméraire pour ne pas craindre de fairlB dépendre sa foi en Dieu de notions aussi incomplète^) aa«si arbitraires et en même temps aussi inaccessibles à l'esprit et aux yeux de la multitude?

Et pourquoi ne l'avouerai-je paè? Je n'ai jamais eu beaucoup de goût pour les preuves de l'existence dé Dieu tirées du spectacle de la nature; il ma toujours semblé que de telles preuves sont des arlnes â deux tranchants, qui, à toutes les époques aussi bien dans les premières écoles de philosophie, qu'ati temps de Lucrèce ou des encyclopédistes, ont été maniées avec autant de- succès par les athées qtle par les déistes, et dont Pascal a dit : a qu'elles sont plus propres à engendrer le mépris que la connaissance de Dieu, m Les preuves niélaphysiques, celles tirées de l'asseiititiient et dès besoins universels de l'humanité, et, si vous

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voulez encore, « ces mille raisons que la raison ne connaît pas, » suivant la profonde expression de je ne sais plus quel philosophe, m'ont toujours semblé les meilleures, les plus solides, les plus efficaces. Encore faut-il que la théologie proprement dite intervienne pour déterminer les attributs de Dieu, et concilier ces attributs avec les misères de Tbomme et les troubles de la nature. Autrement on n'arrive qu'au Dieu inactif, taciturne et solitaire d'Aristote, ou aux deux principes inconciliables et irréconciliables de Manës.

Ainsi donc, outre que la preuve de l'existence de Dieu qu'on veut tirer des merveilles de la nature est une preuve contingente, puisqu'elle ne repose que sur l'observation du monde, et qu'elle fait par conséquent dépendre l'existence de Dieu de l'existence du monde, outre qu'elle est toujours incomplète et superficielle, puisqu'elle est livrée au hasard de l'observation et aux progrès incertains et irréguliers de la science, elle est au fond parfaitement illusoire, en ce sens qu'elle ne tient et ne veut tenir aucun compte du mal et du désordre, des ravages de la maladie et des conquêtes de la mort; elle ne voit pas que le mal est en son genre aussi parfaitement organisé que le bien et atteste un art aussi souverain.

Le cysticerque qui se loge dans le cerveau du mouton n'est pas moins bien formé que le cerveau lui-même; cependant le cysticerque donne le tournis et la mort. La fausse membrane qui se forme dans le larynx et la trachée et qui produit toutes les funestes espèces de laryngites et de croups, est organisée aussi merveilleusement que la vraie membrane muqueuse qui est un

des premiers éléments du jeu des fonctions respiratoires. La dent, si bien faite pour broyer les aliments et pour aider à Tarliculalion des sons, est aussi parfaitement préparée à se détruire sous 1 action lente de la carie, après avoir été le siège des plus atroces douleurs. Partout et toujours se retrouve a le petit grain de sable qui, suivant l'expression de Pascal, arrête Gromwell au moment où il allait ravager la chrétienté; » de telle sorte que les termes du problème sont complètement renversés, qu'il ne s'agit pas de démontrer que Dieu existe puisque le monde est si merveilleusement organisé, mais de rechercher au contraire comment on peut concilier l'existence de Dieu avec la somme du mal et du désordre qui peut-être égale la somme du bien et de Tordre, avec les germes de mort qui égalent en puissance les germes de vie. C'est donc à d'autres con*^ sidérations qu'à la théorie des causes finales ou causes premières qu'il faut s'adresser pour se rendre compte de toutes les dispositions normales ou anormales de l'économie animale, et c'est à d'autres faits qu*à ceux de l'organisation qu'il faut demander la preuve de Texislence de Dieu. Aussi je répéterai volontiers ces belles paroles de M. l'abbé Gratry en sa Théodicée : a Étant données les choses visibles qui s'engendrent, qui naissent et meurent, qui passent et changent, qui sont et pourraient ne pas être, qui sont bornées et imparfaites, l'esprit doit dépasser ces êtres finis et apparents pour s'élever avec Platon aux idées éternelles, invariables, immuables. »

]^. Biot a dit avec cette finesse et cette souverain^ raison que chacun lui connaît : « Rien n'est plus clair que ce qu'on a trouvé hier, rien n'est plus difficile k voir que ce qu'on trouvera demain.» Dételles paroles s'appliquent merveilleusement à l'histoire de lacircu-^ lation du sang. Ce phénomène nous parait aujourd'hui si simple, il est si généralement connu, qu'on a peinej^ comprendre comment tant de médecins et de naturir listes éminents, qui se soqt succédé pendant tant 4p siècles, ont été aveugles à ce point de ne pas le découvrjf . Mais ne soyons pas si sévères ! Dans un siëplp, dans vingt ans, demfiin peut-être nous mériterons le même reproche pour des faits aujourd'hui inconnus t\

1 . Histoire de la découverte de la circulation du sang, — • De €ji^ Patin, adversaire de la circulation, par P. Flourens, de l'Acadéaiie française, et secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences ; 2* édition, revue et augmentée. Paris, 1857, un vol. in- 12, ciiez Gamier frères.

DE LA CIRCULATION DU SANG KT DE SON HISTOIRE. â7l

qi)i seroni alors tombés dans le donnaiqe de Tobservation; ne nous montrons pas non plus si ignorants des conditions qui, dans les siècles passés comme sous nos y0U](, favorisent ou retardent soit une découverte, soit une invention.

Les sciences se développent dans un ordre hiérarchique, et il n'est pas malaisé de démontrer q^e, longtemps retenues dans leur essor par les théories a priori, qui créent des notions factices, et par le principe aveugle d'autorité qui perpétue l'erreur, elles se sont émancipées et perfectionnées dans l'ordre le plus naturel, le plus régulier, le plus nécessaire. Appliquant aux cas particuliers ces vues générales que je développe un peu plus loin ^ , il me serait facile de prouver que dans les mouvements de chaque science, rien, ou du moins presque rien n'est livré aux caprices du hasard, ni même aux élans spontanés du génie : semblables aux semences qu'on jette sur une terre mal préparée, les découvertes prématurées, quelles qu'elles soient, ou restent infécondes, ou tombent dans l'oubli, tant qu'elles ne rencontrent pas un milieu qui les soutienne et où elles puissent prospérer ; tant qu'on n'a pas écarté chacun d^s voiles qui cachait la lumière, chacun des obstacles semés par l'ignorance sur la route du savoir.

J'en pourrais citer mille exemples; je n'en veux mettre qu'un sous les yeux du lecteur, et je le trouve dans un livre excellent, petit par son volume, mais considérable par l'importance du sujet qu'il traite,

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