C. Delavigne, Marina Faliero
Définition et Mjruonyiuic.
Je ne terminerai pas l’étude des passions sociales sans dire quelques mots d’une affection morale vulgairement connue sous le nom de maladie du pays , et que les médecins ont appelée nostalgie (l), à cause de la tristesse profonde qui en constitue le principal caractère.
La nostalgie , en effet , est un désir mélancolique et impérieux de revoir ' les lieux où s’est passée notre enfance, et où habitent les objets de notre tendresse. Certains auteurs ont avancé à tort qu’elle était uniquement produite par la différence de l’air atmosphérique et du climat, car elle disparait quelquefois, chez les militaires qui en sont atteints, par le seul espoir d’un congé.
Quoique cette passion s’observe plus particulièrement dans la jeunesse , elle est assez commune chez les enfants que les nourrices ramènent à la maison paternelle , ainsi que chez le vieillard dont un brusque changement de pays vient rompre les longues et douces habitudes.
On la rencontre beaucoup plus souvent chez les bilieux que chez les sanguins, et parmi les hommes que parmi les femmes; ce qui tient <i la position sociale de ces dernieres , et peut-être aussi à la plus grande mobilité de leur caractère.
(1) Devises, retour, et de 5/y o;, ennui, tristesse.
t>E LA NOSTALGIE.
Les soldats (les fantassins surtout et les marins) , les domestiques et le* esclaves , en sont atteints bien plus fréquemment que les individus exerçant quelque autre profession que ce soit.
Enfin, on a remarqué que plus les pays sont âpres et sauvages, plus leur image obsède la pensée de celui qui s’en trouve éloigné, et s’y retrace sans cesse sous l’aspect le plus enchanteur. Toutefois , de nombreuses observations attestent que les Bas-Bretons et les Normands qui viennent à Paris pour la première fois sont très-sujets à la nostalgie, tandis qu’elle semble épargner les habitants de la Savoie et de l’Auvergne.
Ce n’est cependant pas toujours l’éloignement du sol natal qui cause cette affection : des adolescents et des jeunes gens sont devenus nostalgiques sans quitter leur pays, mais seulement pour avoir quitté la maison paternelle, où des soins affectueux leur étaient par trop prodigués.
D’après ces considérations , ne devrait-on pas admettre trois espèces de nostalgie, qui , la plupart du temps, se confondent, il est vrai , mais qui peuvent aussi se développer isolément? Pour parler le langage des phrénologisles, la première dépendrait de Vhabitativilc ; la seconde, de Yaffectionivitê ; et la dernière , de l’empire de l’habitude : ce serait la nostalgie par habitudivité.
Symptômes, marche et terminaison.
L’individu qui devient nostalgique commence par prendre en aversion sa position présente ainsi que les usages des lieux où il se trouve. Incapable de supporter la moindre contrariété , il fuit toute espèce de réunion , et recherche la solitude , où il peut donner un libre cours à ses pensées rêveuses , d’abord remplies d’une douce mélancolie. Peu à peu la nature habituelle de ses idées s’assombrit : il devient inquiet, insouciant, taciturne; il ne sort guère de l’apathie dans laquelle il est plongé que lorsqu il croit trouver quelque rapport avec les lieux ou les etres chéris , uniques objets de ses regrets cl de ses vœux. A-t-il perdu l espérance de les revoir , on aperçoit bientôt en lui tous les ravages de la souffrance morale : son regard est sombre, égaré; ses paupières, rouges et tuméfiées, laissent parfois échapper des larmes involontaires; son teint s’étiole, son appétit se perd; sa respiration est courte , fréquente, entrecoupée de profonds soupirs ; il éprouve des lassitudes, des faiblesses spontanées , des douleurs de tête, des palpitations, puis une maigreur générale , accompngéc d'un affaiblissement notable des sens et des facultés intellectuelles.
Enfin les symptômes s’aggravent : la fièvre, qui n’était d’abord que fugace et irrégulière, devient continue, avec redoublement vers le soir; il y a délire et insomnie; la peau reste constamment sèche et brûlante; les tempes cl les orbites se creusent ; un marasme effrayant arrive à la suite de la
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diarrhée culliquativc , cl ce n’cst souvent qu’au moment de rendre le dernier soupir que l’infortuné , retenu jusqu’alors par une fausse honte, dévoile la cause secrète du mal qui le dévorait.
Dans le plus grand nombre des cas , la nostalgie a une marche lente et insensible; d’autres fois elle se développe tout à coup, au son d’un air national, à la vue d’un compatriote, au reçu d’une lettre de famille, ou bien par l’effet de la tristesse, compagne inséparable de toute maladie grave.
On a vu cette affection régner épidémiquement dans les armées (1), et compliquer le scorbut , la dyssenterie, la peste, le typhus, dont elle rendait la terminaison encore plus meurtrière; très-rarement elle porte au suicide les infortunés dont elle empoisonne l’existence. On compte toutefois en France, pendant la seule année 1840, vingt -quatre suicides qui peuvent avoir été déterminés par la nostalgie; savoir :
Désir de se soustraire à la loi du recrutement. 5
Dégoût du service militaire 13
Chagrin de quitter la France 1
— de quitter un maître, une maison. . 5
A l’ouverture des individus morts de nostalgie, Broussais a presque toujours remarqué diverses lésions du canal digestif, ou des épanchements sereux dans les ventricules du cerveau. Souvent aussi les méninges sont opaques, rouges et épaissies, surtout vers la partie antérieure des hémisphères cérébraux.
Ti-iiitcmcnt.
La nostalgie simple réclame plutôt un traitement moral que pharmaceutique; aussi, la première chose à faire dans cette affection est de rendre à ses foyers le malheureux tourmenté par le besoin de les revoir. Combien de nostalgiques, réduits au dernier degré de marasme, n’ont-iis pas recouvré leurs forces aux portes de l’hôpital ou de la ville qu’ils quittaient! Un éloignement trop considérable ou la rigueur de la saison sont-ils un obstacle à leur départ immédiat : on dissipera leur abattement en nourrissant en eux 1 espérance d un prochain départ; on soutiendra en même temps leurs
(1) La nostalgie a surtout sévi d’une manière épidémique sur l’armée du Rliin, au commencement de l’an II; sur celle des Alpes, pendant les premiers mois de l’an VIII ; et sur la grande armée réunie h Mayence en 1815. En 1841 , on a aussi observé, au camp de Lunéville , plusieurs cas de cette terrible affection, dont les revers, le Iroicl extrême , les grandes fatigues et la misère, favorisent la transmission contagieuse. Voir le mémoire de notre savant confrère le docteur Guerbois sur la Nostalgie.
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forces par un régime approprié, auquel on pourra joindre d'agréables distractions. Du reste, comme je l’ai dit plus haut, on a vu souvent, dans les hôpitaux, la seule promesse d’un congé amener la convalescence chez des soldats qui, rentrés au régiment, ne songeaient plus qu'à la gloire, et ne voulaient pas profiler de la faveur qu’on leur avait accordée.
Quant à la nostalgie des enfants séparés de leur nourrice, elle n’est pas ordinairement de longue durée. Des distractions multipliées, et des caresses accompagnées de quelques friandises, suffisent, chez le plus grand nombre, pour leur faire oublier celle qui , depuis leur naissance, leur a prodigué les plus tendres soins; il est toutefois des enfants chez qui la mémoire du cœur n’est pas aussi fugace; il faut les réunir à l’objet de leur affection, si l’on veut prévenir ou arrêter leur rapide dépérissement.
— Une passion diamétralement opposée à la nostalgie, passion qui produit cependant les mêmes effets, et trouve aussi sa guérison dans l’accomplissement de ses désirs, c’est Y amour clcs voyages , le besoin de changer de lieu. Cette passion, que déterminent souvent une ardente curiosité, la soif de l’indépendance ou l’espoir d’une félicité imaginaire, s’observe chez les jeunes garçons à peine sortis de la puberté. On en a vu tellement dominés par le désir de voyager , que , s'ils n’obienaient la permission de partir , ils tombaient dans une profonde tristesse, perdaient tout à fait l’appétit, et ne tardaient pas à être minés par la fièvre hectique. Leurs vœux, au contraire , étaient-ils exaucés, ils revenaient comme par enchantement des portes du tombeau. Je connais trois exemples de cette manie des voyages, survenue immédiatement après la lecture du Robinson Crusoé. On a aussi observé de vieux marins qui, pendant un séjour prolongé à terre, étaient plongés dans une mélancolie dont ils ne sortaient que lorsque leur vaisseau avait quitté le port.
Exemples et observations.
1. Nostalgie par affection , observée chez un enfant de deux ans.
Eugène L“*, natif de Paris, fut envoyé en nourrice dans les environs d’Amiens, et ramené dans sa famille vers lage de deux ans. I.a force de ses membres, la fermeté de ses chairs, la coloration de son teint, la vivacité et la gaieté de son caractère , tout en lui annonçait un enfant d’une vigoureuse complcxion , ainsi que les bons soins dont il avait été l’objet. Pendant les quinze jours que sa nourrice resta auprès de lui, Eugène continua à jouir de la santé la plus florissante; mais à peine celte femme fut-elle partie , qu’il devint pâle, triste, morose; il se montrait insensible aux caresses de scs parents, et refusait tous les mets qui le flattaient le plus quelques jours auparavant.
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Frappés de ce brusque changement , le père et la mère d’Eugène firent appeler le docteur Hippolyte Petit, qui, reconnaissant aussitôt les premiers symptômes de la nostalgie, recommanda de fréquentes promenades et toutes les distractions enfantines dont abonde la capitale. Ces moyens , pour 1 ordinaire efficaces en pareil cas, échouèrent complètement ici; et le petit malheureux, dont le dépérissement allait toujours croissant, restait des heures entières tristement immobile, les yeux tournés vers la porte par laquelle était partie celle qui lui avait servi de mère. Appelé de nouveau par la famille, l'habile praticien déclara que l’unique moyen de sauver les jours de cet enfant était de faire revenir immédiatement la nourrice, qui le remmènerait ensuite avec elle. A son arrivée, Eugène poussa des cris de joie ; la mélancolie empreinte sur son visage fit place aussitôt à l’irradiation de l’extase, et , pour me servir des expressions de son père , des ce moment il commença à revivre. Remmené la semaine suivante en Picardie, il y resta environ un an , jouissant de la meilleure santé. Lors de son second retour à Paris , le docteur Petit fit éloigner la nourrice , d’abord quelques heures , puis une journée entière, puis une semaine , jusqu'à ce que l’enfant fût habitué à se passer d’elle. Cette tactique fut couronnée d’un plein succès.
II. Nostalgie produite par le regret de quitter une habitation.
Depuis un grand nombre d’années vivait , dans la rue de la Harpe , un de ces hommes aux habitudes casanières , dont l’unique délassement consistait à aller quelquefois visiter le marché aux Fleurs , et qui revoyait avec un plaisir toujours nouveau son petit logis , où régnaient partout l'ordre et la propreté. Un jour qu’il se hâtait de rentrer chez lui , son propriétaire l’accosta dans l’escalier, et lui annonça que, la maison devant être démolie pour cause d’alignement , il eût à se pourvoir ailleurs d’un logement pour le prochain trimestre. A cette nouvelle, le pauvre locataire resta pétrifié de surprise et de chagrin. Rentré dans son appariement, il prit aussitôt le lit , qu’il garda plusieurs mois, en proie à une profonde tristesse , accompagnée de fièvre hectique. En vain son propriétaire cherchait à le consoler, en lui promettant un logement plus commode dans la nouvelle maison qui allait être élevée sur l’emplacement de l’ancienne : « Ce ne sera plus mon logement, répondait-il avec amertume, lui que j’aimais tant , que j’avais embelli de mes mains, où , depuis trente ans , j’avais toutes mes habitudes , et où je m'étais bercé de l’espoir de finir ma vie 1 »
La veille du jour fixé pour la démolition , on vint l’avertir qu’il fallait , de toute nécessité, rendre les clefs le lendemain à midi, au plus tard : « Je ne les rendrai pas , répondit-il froidement ; si je sors d’ici , ce ne sera que les pieds devant.» Deux jours après, le commissaire est requis pour faire ouvrir la porte de l’obstiné locataire, et il ne trouva plus que le cadavre du malheureux , qui s’était asphyxié par désespoir de quitter sa trop chère habitation.
manie de l’étude.
MG