III. Paresse d’un ouvrier terminée par le suicide
Si la paresse a de graves inconvénients chez les favoris de la fortune , ses effets sont bien autrement funestes chez les individus qui attendent leur subsistance de leur industrie ou du travail de leurs mains.
C“* était un excellent ouvrier mégissier , fort recherché à cause de son habileté, et qui gagnait facilement six francs par jour. Ce gain , s’il eût été régulier, pouvait en peu d’annccs conduire C*** à une honnête aisance, car il était garçon et sans aucune charge ; mais pour lui le travail était une sorte de supplice qu'il n endurait que pour se soustraire à la faim. Aussi , faisant deux parts de sa vie, il ne restait assidu à l’ouvrage que pendant trois jours de la semaine; et quand il avait recueilli le salaire de ces trois journées , il savourait pendant les quatre autres les délices de la plus complète oisiveté,
DE LA PARESSE
Au milieu de ces alternatives de peine et de plaisir, C*** reçut, en 1838, un héritage de sept mille francs. Pour lui c’était une somme énorme , un trésor inépuisable; aussi fut-il tellement émerveillé à la vue du sac qui le contenait , qu’appelant ses compagnons , il s’écria dans un véritable délire : « Mes amis, vive la joiel me voilà riche; dorénavant je ne travaille plus, je le jure devant Dieu et devant les hommes 1 et , pour commencer, c’est moi qui régale pendant huit jours de suite.» Aussitôt un fiacre est amené; C"** en fait les honneurs à ses compagnons : l’intérieur, l’impériale, le siège du cocher , tout est envahi. On part pour la barrière du Maine : c’est là qu’est l’oubli de tous les maux. Le sac, le bienheureux sac est placé comme un phare au milieu de la table du festin , et sa vue ne fait qu’augmenter la soif et l’appétit des convives.
Pendant la huitaine que dura ce gala , une amie de. C’**, qui l’avait dédaigné autrefois à cause de sa paresse, accourt le féliciter de son bonheur, et consent à le partager. Tout va le mieux du monde pendant six mois ; mais , au bout de ce temps, l'héritage est à peu près englouti. Déjà Babel parle de la nécessité de retourner bientôt à l’ouvrage; C*** se révolte : «N’ai-je pas juré que je ne travaillerais de ma vie? Plutôt mourir que de manquer à ma parole 1 » Cette dernière idée, que C*** caresse d’abord en riant, prend chaque jour plus de consistance dans son esprit; car, pour lui, la mort est préférable à l’obligation de travailler : aussi, avant que la somme soit tout à fait épuisée, il fait l’emplette d’une paire de pistons, dans lesquels il met une forte charge. Huit jours après, il ne restait plus que quelques sous dans le fond du sac. C*** prend celte monnaie, et regardant tristement Babet : « Viens, lui dit-il ; nous pouvons encore boire un dernier canon ensemble, puis je me ferai sauter le caisson . » Babet le suit au cabaret voisin; ils trinquent , regagnent ensuite leur domicile, et, cinq minutes après , le malheureux n’existait plus: il s’était fracassé la poitrine à côté de l’être infâme (1) qui n’avait fait aucun effort pour le détourner de son affreux dessein.
(t) « Misérable que vous êtes! lui dit en ma présence M. le commissaire de police Gourlet, vous n’avez donc pas essayé de lui retirer ses pistolets ? — Je n’y ai seulement pas pensé. — Où étiez-vous pendant qu’il se disposait à se tuer?
— A coté de lui ; je faisais tranquillement ma soupe ; lui, il a dit : Une , detix, trois, cl le coup à parti ; alors, moi, j’ai levé le nez, et j’ai dit : Est-il serin!
— Ajoutez, reprit le magistrat justement indigné, que vous ne vous êtes pas même dérangée pour voir si ce malheureux respirait encore , et que vous avez eu la barbarie de manger votre soupe pendant que le sang coulait à Ilots dans ia chambre. — Ce n’est pas vrai , ça , que j’ai tout de suite mangé ma soupe : le bewre n’y était pas encore ! »
Quelle dégradation dans l’espèce humaine!
Ï)E LA PAPESSE
IV. Paresse périodique chez une femme habituellement active et laborieuse.
La paresse dépend quelquefois d’un état morbide jusqu’ici peu étudié , et qui m’a paru tenir à une affection superficielle du centre nerveux cérébro-
spinal. ,
J’ai vu en ce genre un exemple peu commun d indolence el de fainéantise. Une femme, bien constituée , était en service chez des personnes qui l’aimaient beaucoup, parce qu’elle leur avait donné diverses marques de dévouement, et qu’elle était aussi intelligente que laborieuse. Pendant sept ans , son zcle et son activité ne s’étaient pas démentis un seul instant . lorsque tout à coup , sans nulle raison apparente , elle devint paresseuse a tel point que son service fut entièrement négligé , et qu elle se laissa aller a la plus insigne malpropreté. Interrogée par scs maîtres sur la cause d un changement si étrange, elle répondit en versant des pleurs : « Je ne puis faire autrement ; il y a en moi quelque chose qui mempechc de travailler. — Vous êtes donc malade ? — Mon Dieu non ; il me semble , au conli aire , que je ne me suis jamais mieux portée ; et , loin que 1 ouvrage m ennuie , je donnerais tout au monde pour le faire; mais quand je vais pour m y mettre , on dirait que mes bras s’y refusent. — Vous souffrez alors ? Pas du tout » je n’ai mal nulle part. — Auriez-vous quelque peine secrète qui vous jette' rait dans cet abattement? — Non ; je n’ai réellement d’autre chagrin que celui de ne pouvoir faire mon service ; et puisque je ne suis plus bonne a rien , je veux m’en aller : mon mari me nourrira. »
Ayant , en effet , quitté sa place , elle alla dans le voisinage habiter un logement où elle passait toutes ses journées dans le lit , ou dans la plus complète inaction. Au bout de six mois, elle sortit de cet état aussi subite, ment quelle y était tombée, et revint chez scs maîtres , qui, comme précédemment , n’eurent que des éloges à donner à sa conduite et à son activité. Un an après, étant retombée dans la même apathie , elle renonça pour toujours à servir, et se réunit à son mari , homme doux et laborieux , qui la laissa vivre dans le repos le plus absolu. Pendant cette seconde crise, elle éprouva vers le cervelet une douleur, tantôt légère , tantôt assez vive, el qui descendait jusqu’à la seconde ou troisième vertèbre lombaire ; elle conservait la liberté entière de scs mouvements, mais sa volonté lui paraissait en quelque sorte paralysée. Ce second engourdissement dura à peu près six mois, comme le premier; puis, pendant quelques années, madame G... reprit toutes scs habitudes de travail. Mais en 1827 survint une troisième crise , beaucoup plus longue et plus douloureuse que les deux autres. Appelé auprès d’elle à cette époque , j’ai souvent' été témoin des combats que lui livraient tour à tour l’impérieuse loi du besoin et la singulière paresse qui la dominait. « Voyez, me disait-elle en pleurant, mon mari va rentrer, eh
-ou DE LA PARESSE.
bien ! le pauvre homme ne trouvera rien pour son dîner; je ne peux pas me décider a allumer du feu. Tous nos vêtements sont en lambeaux , et je n’ai pas le courage de les raccommoder. Voilà six mois que je n’ai peigne mes enfants ; depuis la même époque je n’ai pas même changé de chemise. Mon Dieu, que je suis donc malheureuse! » Et ses larmes redoublaient.
La périodicité du mal , l’absence habituelle de fièvre , la douleur permanente que la malade éprouvait vers la nuque, me firent présumer que cet état pouvait dépendre d’une afTeclion peu profonde du cervelet et de la moelle épinière. En conséquence, je promenai quelques vésicatoires volants le long de la colonne vertébrale ; j’y fis pratiquer des frictions, tantôt avec le liniment ammoniacal camphré, tantôt avec le baume nerval. Je conseillai encore, tous les deux jours, une douche ou un grand bain presque froid. Ces moyens, continués pendant deux mois, n’avaient réussi qu’à diminuer la douleur de la nuque ; lorsque la malade, ayant été magnétisée cinq ou six fois à grandes passes, éprouva tout à coup, je ne dirai pas une amélioration, mais une guérison complète. Reprenant aussitôt ses habitudes d’ordre et de propreté , elle se mil au travail avec d’autant plus de bonheur qu’elle l’aimait naturellement, et qu’elle n'avait pu s’y livrer depuis quinze mois.
DU LIBERTINAGE