DE L’ORGUEIL ET DE LA VANITÉ
L’orgueil est si bien le principe du mal , qu’il se trouve mêlé aux diverses infirmités de l’àme : il brille dans le souris de l’envie , il éclate dans les débauches de la volupté , il compte l’or de l’avarice , il étincelle dans les yeux de la colère , et suit les grâces de la mollesse.
Chateaubriand , Génie du christianisme.
Vain veut dire vide ; ainsi la vanité est si misérable , qu’on ne peut guère lui dire pis que son nom : elle se donne elle-même pour ce qu’elle est.
Ciiamfort , Maximes et Pensées.
Définition et synonymie.
Sur les confins des besoins animaux et des besoins intellectuels se rencontrent l 'orgueil et la vanité , perversion de deux besoins sociaux éminemment utiles, l’ estime de soi et V amour de l'approbation.
L'orgueil , en effet , consiste dans le sentiment exagéré de notre valeur personnelle, avec une forte tendance à nous préférer aux autres et à les dominer. C’est une maladie morale dont les principales espèces sont la présomption , la suffisance , la fierté , le dédain et 1 arrogance.
La vanité ou besoin excessif de louanges n’est autre chose que l'amourpropre des moralistes et l’ approbativité des phrénologistcs. Dans sa conversation , dans ses gestes, dans son habillement, le vaniteux n a qu un but , c’est de se faire admirer, de s’attirer des éloges. L e glorieux, 1 e prétentieux . le magnifique , \e petit-maître , la coquette , et le fanfaron , sont tous gens de la même famille.
Ne confondons pas, comme on l’a fait longtemps, l’orgueil avec la vanité. Si ces deux sentiments marchent souvent de compagnie, souvent aussi ils se séparent , cl peuvent subsister tout a fait indépendants. L orgueil , je le répète , est une trop grande estime de soi , la vanité, un besoin immodéré de l’estime des autres. Plein de son mérite , 1 orgueilleux s admire en luimême, cl le plus cuisant chagrin qu’on puisse lui causer , c’est de lut mon-
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Ircr ses défauts. Le vaniteux , lui , ne se rengorge que s’il obtient des regards admirateurs , et il n’est jamais plus puni que lorsqu on ne fait aucune attention aux avantages frivoles dont il se pare. Pendant un froid rigoureux , Diogène à demi-nu tenait embrassée une statue de bronze. Un Lacédémonien lui demanda s’il souffrait. « Non , répondit l’orgueilleux cynique. — Quel mérite avez-vous donc? » répliqua le Lacédémonien. Un autre jour , ayant quitté son tonneau , ce Socrate en délire recevait sur la tête de l’eau qui tombait du haut d’une maison , et ne croyait pas devoir changer de place. Comme quelques-uns des assistants paraissaient le plaindre, Platon , qui passait par hasard , leur dit : a Voulez-vous que votre pitié soit utile à ce vaniteux , faites semblant de ne le pas voir.»
Définissons maintenant les caractères , plus ou moins ridicules , qui se rapportent à la vanité :
Le glorieux est l’homme qui cherche continuellement à s’établir dans l’opinion des autres, et qui veut à tout prix paraître quelque chose.
Ce qui distingue le prétentieux , c’est de vouloir occuper tout le monde de sa personne, et de viser sans cesse à l’effet par un étalage de sentiments , de pensées et de manières ridiculement étudiées.
Le magnifique n’étale la grandeur et la somptuosité que pour captiver l’étonnement cl l’admiration de ceux qui l’entourent.
Le petit-maître est encore un vaniteux personnage, cherchant toujours à se faire remarquer par un air libre , vif, léger, et surtout par une extrême recherche dans sa parure.
Le pendant du petit-maître, c’est la coquette , sirène perfide , qui ne songe qu’à captiver les sens , et qui travaille à convaincre en particulier plusieurs hommes de la vivacité d’un sentiment qu’elle n’éprouve pour aucun.
Quant au fanfaron , c’est un être souverainement ridicule, toujours porté à exagérer sa bravoure ou ses succès.
Passons aux nuances souvent insaisissables de l’orgueil :
La présomption est une disposition habituelle à se croire des vertus et des talents qu’on n’a pas. Née du trop plein de l'estime de soi , elle se repaît sans cesse d’espérances chimériques , se croit capable de tout , maîtresse de tout, même des événements.
« Le suffisant , dit le profond auteur des Caractères , est celui en qui la pratique de certains détails que l’on honore du nom d 'affaires se trouve jointe à une très-grande médiocrité d’esprit. »
« Un grain desprit et une once d’affaires plus qu’il n’en entre dans la composition du suffisant font l 'important. »
Fortement prévenu en sa faveur, V avantageux laisse sans cesse échapper la bonne opinion qu il a de lui-même , cl abuse presque toujours de la moindre déférence qu’on a pour lui.
La fierté est le sentiment de hauteur qui nous empêche de nous familia-
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riser avec les personnes que nous croyons au-dessous de nous par la naissance, la fortune ou le talent.
Ainsi que l’homme fier , le dédaigneux ne se familiarise pas; mais , chez lui , cela dépend autant d’une trop haute estime de son mérite que du peu de cas qu’il fait des autres.
L 'arrogant, enfin, se décèle par un air de morgue et de domination qui le rend insupportable à tout le monde.
Comparons ces trois derniers caractères : l’homme fier ne daigne pas seulement vous regarder ; le dédaigneux promène sur ceux qui l’entourent un regard de mépris ; l’arrogant leur lance un coup d’œil impérieux. « Voyez, dit Roubaud , cet homme devenu présomptueux et hautain par ses succès , comme il est arrogant! Voyez celui-ci , qui prend sa fortune pour son mérite, comme il est fer ! Voyez cet autre , qui croirait n’être rien s’il vous comptait pour quelque chose , comme il est dédaigneux! Consolez-vous, mes amis, considérez-les tous, comme ils sont sots ! »
« Un sot , d’après La Bruyère , est celui qui n’a pas même ce qu’il faut d’esprit pour être un fat.
»Un fat est celui que les sols croient un homme démérité.
»L 'impertinent est un fat outré. Le fat lasse, ennuie, dégoûte, rebute; l’impertinent rebute , aigrit , irrite, offense ; il commence où l’autre finit.
»Le fat est entre l’impertinent et le sot : il est composé de l’un et de l’autre. »
L’orgueil et la vanité , dont nous venons de signaler les principales formes, sont si profondément enracinés dans le cœur de l’homme , qu’on les voit apparaître dès son berceau, et lui sourire encore sur le bord de sa tombe. Tous les hommes ne sont pas gourmands , ivrognes , envieux, colères , tous sont orgueilleux , tous sont vaniteux : le sauvage , comme l'homme civilisé , le savant aussi bien que l’ignorant, le duc et pair , traîné dans un brillant équipage , comme le boueur , qui se complaît à lui barrer le chemin, ou comme le cocher de fiacre quand il pleut à verse et qu’il est chargé. Celle tache générale et héréditaire n’alteste-t-elle pas assez que l’orgueil est la racine de nos passions et la cause première de notre dégradation originelle ?
« L’orgueil , dit Pascal , contre-pèse toutes nos misères ; car , ou il les cache, ou , s’il les découvre, il se glorifie de les connaître. Il nous tient d’une possession si naturelle , au milieu de nos misères et de nos erreurs , que nous perdons même la vie avec joie, pourvu qu’on en parle. » Ecoulons maintenant l’admirable développement de cette sentence du Psalmisle : Universa vanilas omnis homo vivens , et de celte autre de 1 Ecclésiastc : Vanilas vanitaium , et omnia vanilas. « La vanité, dit encore Pascal , est si ancrée dans le cœur de l’homme, qu’un goujat , un marmiton , un crochcteur , se vante , et veut avoir ses admirateurs ; et les philosophes mêmes
en veulent. Ceux qui écrivent contre la gloire veulent avoir la gloire d avoir bien écrit, et ceux qui le lisent veulent avoir la gloire de 1 avoir lu ; et moi , qui écris ceci, j’ai peut-être cette envie, et peut-être que ceux qui le liront l’auront aussi. » — Que prétend donc ce sévère moraliste ? « Que 1 homme s’estime son prix; qu'il s’aime, car il a en lui une nature capable de bien , mais qu'il n’aime pas pour cela les basseses qui y sont; qui! se méprise , parce que cette capacité est vide; mais qu’il ne méprise pas pour cela celte capacité naturelle... La nature de l’homme se considère en deux manières , l’une, selon sa fin, et alors il est grand et incompréhensible; l’autre, selon l’habitude, et alors il est abject et vil... L’homme n’est qu’un roseau le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant... C’est un néant à l’égard de l’infini , un tout à l’égard du néant , un milieu entre rien et tout. Il est infiniment éloigné des deux extrêmes, et son être n’est pas moins distant du néant, d’où il est tiré, que de l’infini où il est englouti. » ( Pensées , lr° part. , art. 5.)
Causes.
Une mauvaise éducation, les honneurs , les richesses, les grands talents , les demi-connaissances, l’adulation surtout -. telles sont les causes qui développent plus particulièrement l’orgueil et la vanité.
On a remarqué que les sujets sanguins, les sanguins-bilieux et les nerveux , sont plus enclins à ces vices que les autres individus.
Pour ce qui est de l’influence des sexes , il semble qu’en général les hommes sont plus portés à l'orgueil, les femmes, à la vanité. « C’est la vanité, dit madame de Souza , qui , chez les femmes, rend la jeunesse coupable et la vieillesse ridicule. »
S il fallait croire La Rochefoucauld , l’orgueil serait égal chez tous les hommes, il n’y aurait de différence que dans les moyens et dans la manière de le mettre au jour. En observant l’influence des professions sur le caractère, j’avais pourtant cru remarquer que les acteurs, les poètes, les artistes , les rois et les philosophes avaient une dose d’orgueil et de vanité beaucoupplus forte que le restedes mortels. Chez les anriens, les pharisiens , les stuiciens, et surtout les cyniques, m’avaient aussi paru plus entachés de ces deux passions que les autres prétendus sages; témoin Diogène et son maître en mendicité, à qui Socrate disait : « Antislhène , j’aperçois la vanité a travers les trous de ton manteau. »
L influence de la nationalité fait aussi que chaque peuple a toujours eu des prétentions particulières , dont le ridicule n’a pas échappé au savant et satirique auteur de I Linge de la Folie. Ainsi, selon lui , les Anglais sc \antenl dètre beaux hommes, bons musiciens, et magnifiques dans leurs festins ; les Ecossais sont fiers de leur noblesse et de leur subtilité scolastique ; les Fiançais se piquent de politesse; les Espagnols prétendent passer pour
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les plus grands guerriers du inonde; el les habitants de Rome rêvent à la grandeur des anciens Piomains, croyant naïvement en tenir quelque chose. Ces travers existent encore aujourd’hui, comme au temps d’Erasme , chez les Anglais ; seulement ils sont de plus devenus très-fiers de leurs chevaux , qu’ils préfèrent souvent à leurs femmes. Quant aux Français, ils se sont dépouillés de cette lleur de politesse qui faisait leur parure, pour revêtir la rudesse des Anglais, leurs ennemis, dont ils font gloire de suivre la constitution , la politique , et les modes.
S’occupant un jour delà différence caractéristique des Anglais et des Français, Napoléon se résumait ainsi : « La première classe, chez les Anglais, a de l’orgueil; chez nous, elle a le malheur de n’avoir que de la vanité. »
Caractères «le l’orgueil et «le la vanité.
Qui pourrait dépeindre comme l’évêque de Meaux le caractère de l’orgueil , ce besoin immodéré d’exceller au-dessus des autres , et de s attribuer à soi-même sa propre excellence , cette passion souverainement indépendante , qui s’élève sans cesse , qui attire tout à soi , qui veut tout pour soi , qui se glorifie de tout , même de la connaissance qu elle peut avoir de sa misère et de son néant ?
« Pauvre et indigent au dedans , I homme , dit Bossuet, tâche de s enrichir el de s’agrandir comme ü peut ; et , comme il ne lui est pas possible de rien ajouter à sa taille et à sa grandeur naturelle, il s applique ce qu il peut par les dehors ; il pense qu’il s'incorpore tout ce qu il amasse , tout ce qu’il acquiert , tout ce qu’il gagne; il s’imagine croître lui-même avec son train qu’il augmente , avec ses appartements qu’il rehausse , avec son domaine qu’il étend. Aussi, à voir comme il marche, vous diriez que la terre ne le contient plus; et sa fortune renfermant en soi tant de torturies particulières , il ne peut plus se compter pour un seul homme.
» L’orgueil monte toujours, dit le roi prophète, et ne cesse jamais d enchérir sur ce qu’il est. Nabuchonosor ne se contente pas des honneurs de la royauté, il veut les honneurs divins (1). Mais comme sa personne ne peut
(1) C’est une chose remarquable, dans l’antiquité, que celte tendance de l’orgueil des rois à vouloir se déifier : Sapor se fait appeler lioi des rots, rreic du soleil et de la lune. Pour ne pas oublier qu’il n’est qu’un prince de la terre , Philippe de Macédoine est obligé de se faire répéter tous les jours ■ Soumens-lot une lu es homme! A peine Alexandre a-t-il détruit l’empire des I erses, qu il commence h rougir de sa royale naissance ,el à vouloir qu’on 1 adore comme tils de Jupiter. Domitien ne soullïc pas qu’on lui oleve au Capitole d autres statues au’en or el en argent; il ordonne même qu’on l’appelle désormais Sctfjiieur et JUicu. Naguère, un roi de France, Louis XIV. se laissa complaisamment représenter sous l’image du soleil ; faiblesse étrange, qui dut rendre encore plus éloquente la leçon donnée par Massillon devant le cercueil du grand 101 . üau est (jrand , mes frères!
soutenir un éclat si haut, qui est démenti trop visiblement par notre misérable mortalité, il érige sa magnifique statue, il éblouit les yeux par sa richesse, il étonne l’imagination par sa hauteur, il étourdit tous les sens par le bruit de la symphonie et par celui des acclamations qu’on fait autour d’elle : ainsi l’idole de ce prince , plus privilégiée que lui-même , reçoit des adulations que sa personne n’ose demander. Homme de vanité et d’ostentation , voilà ta figure. C’est en vain que tu te repais des honneurs qui semblent te suivre, ce n’est pas toi qu’on adore, et ce n’est pas toi qu’on regarde, c’est cet éclat étranger qui fascine les yeux du monde , et on adore non pas ta personne , mais l’idole de ta fortune, qui parait dans ce superbe appareil par lequel tu éblouis le vulgaire. » ( Sermon pour le mardi de la deuxième semaine du Carême.)
C’est encore à Bossuet que nous allons emprunter la peinture des travers de la vanité : « L’homme, petit en soi , et honteux de sa petitesse , travaille à s’accroître et se multiplier dans scs titres, dans ses possessions, dans ses vanités; toutefois, qu’il se multiplie tant qu’il lui plaira , il ne faut toujours pour l’abattre qu’une seule mort. Mais il n’y pense pas; et, dans cet accroissement infini que notre vanité s’imagine, 'il ne s’avise jamais de se mesurer à son cercueil, qui seul néanmoins le mesure au juste.
«L’homme est vain de plus d’une sorte. Ceux-là pensent être les plus raisonnables, qui sont vains des dons de l’intelligence, les savants, les beaux esprits. À la vérité, ils sont dignes d’êtres distingués des autres, et ils font un des plus beaux ornements du monde ; mais qui les pourrait supporter lorsque, aussitôt qu’ils se sentent un peu de talent , ils fatiguent toutes les oreilles de leurs faits et de leurs dits? Et parce qu’ils savent arranger des mots, mesurer un vers ou arrondir une période, ils pensent avoir droit de se faire écouter sans fin , et de décider souverainement... Laissons ces beaux esprits dans leurs disputes de mots, dans leur commerce de louanges, qu’ils se vendent les uns aux autres à pareil prix, et dans leurs cabales tyranniques, qui veulent usurper l’empire de la réputation et des lettres. Dois-je dissimuler leurs délicatesses et leurs jalousies? Leurs ouvrages leur semblent sacrés; y reprendre seulement un mol, c’est leur faire une blessure mortelle. C’est alors que la vanité , qui semble naturellement n être qu enjouée, devient cruelle et impitoyable ; la satire sort bientôt des premières bornes, et, d’une guerre de mots, elle passe à des libelles diffamatoires, a des accusations outrageuses contre les mœurs et les personnes. La, on ne regarde plus combien les traits sont envenimés, pourvu qu’ils soient lancés avec art ; ni combien les plaies sont mortelles à l’honneur, pourvu que les morsures soient ingénieuses; tant il est vrai que la vanité corrompt tout, jusqu aux exercices les plus innocents de l’esprit, et ne laisse rien d’entier dans la vie humaine. » (Ibid.)
L orgueilleux et le vaniteux se décèlent à certains signes , à certaines
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habitudes, dont l’ensemble ne saurait tromper longtemps l'observateur le moins exercé. Entrent-ils dans un cercle, ils trouvent toujours moyen d'y occuper la place d’honneur , et ne tardent pas à s’emparer exclusivement de la conversation; toutefois, le premier ressemble plutôt à un maître qui rend ses oïacles, le second , à un flatteur occupé à gagner les suffrages de ceux qui l’entourent. L’un porte la tète fièrement redressée, sa bouche pincée annonce le dédain, son regard assuré se fixe habituellement vers le ciel, enfin, son maintien et ses moindres gestes conservent toujours un air d’empire. L’autre a moins de roideur dans la démarche, et en même temps moins d’autorité dans la voix ; son regard a quelque chose de carressant; ses gestes sont plus gracieux, plus arrondis; sa bouche, toujours prête à s’ouvrir, est aussi beaucoup moins dédaigneuse. Marchent-ils tous deux, l’orgueil leu x foule fortement la terre, qu’il croit à peine digne de le porter ; le vaniteux s’avance avec plus de légèreté, il pose et n’appuie pas. Du reste, au physique comme au moral, deux signes suffisent pour les caractériser : l’orgueilleux s'élève, le vaniteux s'étale.
Effets, complication et tca-mlnalson.
L’adulation ou le mépris, la fausse modestie, l’opiniâtreté, l endurcissement du cœur , l’hypocrisie, les débordements du luxe, l’envie, la jalousie, la colère, la haine, la vengeance, le meurtre et le suicide, tels sont les tristes effets de l’orgueil et de la vanité chez les particuliers. Les guerres qui déciment les peuples, et les révolutions qui troublent les sociétés, ne naissent, la plupart du temps, que de celte cause. Enfin, les sectes , les schismes et les hérésies qui déchirent l’Eglise, sont encore autant d enlants de l’orgueil et de la vanité, autant de rejetons sortis de ces deux racines empoisonnées.
Ainsi que nous l’avons vu précédemment , l’orgueil et la vanité peuvent marcher de front dès leur début; mais, le plus souvent, ces deux vices s’engendrent, se corroborent l’un l’autre, et, pour peu qu’ils se rencontrent avec un surcroît d’espérance et de fermeté, ils donnent bientôt naissance a l 'ambition, passion bien plus redoutable que chacun des éléments qui la composent.
Le vaniteux a-t-il obtenu les applaudissements dont il est si avide, la tète lui tourne, et, dans son ivresse, il se croit un génie infiniment au-dessus de toutes les intelligences qui lui ont payé le tribut de leur admiration. Tout à l’heure il n’était que vaniteux; le voici , de plus, sous la domination
de l’orgueil. , . , . . .
L'orgueilleux a-t-il fait passer dans l’esprit de la multitude la profonde
conviction qu’il a de son mérite personnel, les éloges pleuvent aussitôt sur lui , c’est à qui lui prodiguera l’encens de la flatterie. Cet encens étranger,
dont il avait su se passer, devient bientôt pour lui un besoin aussi indispensable que l'air qu’il respire; il ne peut plus vivre sans louanges; il lui en faut à tout prix , même aux dépens de sa propre estime ; et celui qui naguère se complaisait en lui-même est réduit à aller chercher les autres pour donner quelque aliment à son nouveau besoin de vaine gloire : il n’avait qu’une passion, qu’un seul maître, il en a deux.
Nous avons observé la vanité et 1 orgueil heureux, ccst-a-dire satisfaits, étudions-les maintenant dans l’adversité. Après une critique ou une chute , l'amour-proprehumilié se replie en quelque sorte sur lui-même, il se cache, tout honteux de sa défaite. Mais, dans ce moment, grandit I estime de soi , qui s’empresse de lui apporter quelques paroles de consolation et d encouragement : « Les sols ! lui dit-elle , qui n’ont pas su t'apprécier , qui n'ont pas senti tout ce qu’il y avait d admirable , de sublime dans ton talent ! » L’amour-propre , se redressant alors avec une fierté dédaigneuse • « J étais vraiment bien fou d'attacher tant d importance à 1 approbation des autres; désormais je veux me passer de leurs sufirages; j admirerai tout seul les trésors de mon génie ! »
Pour l’orgueilleux forcé de descendre et de rabattre quelque chose de la haute opinion qu’il avait de sa personne, il suffoquerait infailliblement si quelques louanges adroites ne venaient à propos dilater son cœur. C est ainsi que la vanité blessée se console par l’orgueil, et que 1 orgueil humilié cherche un dédommagement dans la vanité.
Traitement.
Si les deux passions dont nous nous occupons sont si répandues et si difficiles à guérir, c’est en grande partie la faute de l'éducation vicieuse que nous donnons aux enfants. A peine, en effet , leur intelligence commencet-elle à s’ouvrir, que nous leur apprenons à s’estimer et à se croire meilleurs par le seul motif qu’ils ont un nouvel habit, un beau vêtement, ou quelque ornement qui leur est tout à fait étranger. Plus tard , nous louons inconsidérément devant eux leurs grâces , leur beauté, leur esprit; puis nous res tons étonnés quand nous venons à découvrir qu’ils n’ont que trop profité de nos leçons, et quelquefois même nous sommes assez injustes pour les punir sévèrement d’un travers que nous leur avons inculqué.
Au lieu de cette conduite inconséquente , efforçons-nous de donner de bonne heure aux enfants des habitudes d’ordre et de propreté, des goûts simples et modestes ; loin de fausser leur jugement , rectifions-le dès qu’il est en défaut ; surtout , ne les louons que très-rarement, et toujours à propos : la louange est un poison perfide quand elle est autre chose qu’un encouragement à mieux faire.
Voulous-nous qu’ils se fassent aimer par leur modestie, commençons par
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les prêcher d’exemple; soyons nous-mêmes modestes. Et, en vérité, de quoi avons-nous droit de nous enorgueillir ou de tirer vanité? De notre brillante santé? Mais une chute, un souffle, un rien peut l’abattre. De la beauté de nos formes ou de notre figure? Mais rappelons-nous que la beauté n’est qu’éphémère, qu’elle passe avec l’âge et sous l’influence de la maladie ou des chagrins. Serait-ce de notre savoir que nous sommes si Gers? erreur non moins grande et non moins coupable : d abord , ce prétendu savoir ne vient pas de nous, il nous a été communiqué; on l’a dit avec raison, science n’est que souvenance. Et puis, parmi celte foule ignorante, objet de nos dédains, combien d hommes ne seraient pas aujourd’hui aussi instruits, plus instruits peul-etre que nous s ils avaient eu le bonheur de recevoir une instruction égale a la nôtre ? Que sont d’ailleurs toutes les sciences humaines? Un édifice sans fondements solides, une Babel édifiée sur le sable , et , pour tout dire, un amas d’incertitudes plus ou moins liées avec des faits dont on ignore souvent la cause , et dont quelques esprits méthodiques et hardis viennent de temps en temps changer la distribution, sans lui donner une base plus stable que ne l’avaient fait leurs prédécesseurs.
Le médecin moraliste ne conseillera pas seulement d’éloigner ou d’affaiblir les causes occasionnelles de ces deux travers , il prescrira les moyens hygiéniques les plus propres à modifier les prédispositions constitutionnelles qui les entretiennent. C’est ainsi qu’à l’aide de bains fréquents, d’une nourriture légère et rafraîchissante, il parviendra à diminuer la pléthore sanguine ainsi que la surexcitation du système nerveux , qui prédominent ordinairement chez les individus bouflas d’orgueil, et chez les personnes infatuées de vanité.
— La législation ne s’occupe que d’une manière secondaire du traitement préservatif de l’orgueil et de la vanité; dans certains gouvernements aristocratiques, elle semble même avoir prisa tâche d’en favoriser le funeste développement. En France, où les citoyens sont déclarés égaux devant la loi, les excès de ces deux passions ne sont passibles de peines qu’autant qu’ils ont amené une contravention , un délit , ou un crime.
— La religion , au contraire, s’attache sans cesse à combattre ces deux mortels ennemis de l’homme. Pour arriver à les dompter , elle ne se contente pas de nous prescrire la modestie , vertu du dehors, vertu sociale qui s’attache seulement à ne blesser personne, elle va jusqu’à nous faire un devoir de l’ humilité , vertu intérieure et surnaturelle, malheureusement trop peu pratiquée, et pourtant seule capable de contenir l’estime de soi et l’amour de l’approbation dans les bornes utiles au salut de notre âme , et à l'harmonie de la société : l’humilité , c’était la vertu d’un Vincent de Paul , c’était aussi celle de Fénelon , vrais disciples d’un Dieu qui se fil le plus humble et le dernier de tous.
Exemples et observations.
ï. Vanité d’un grand seigneur.
On lit dans les Mémoires de madame Ducrcst, sur l'impératrice Joséphine : a Le duc de Lauraguais avait connu beaucoup mon père, qui nous raconta de singulières anecdotes sur ce grand seigneur, qui ne se plaisait qu’avec la plus mauvaise compagnie , et qui se vantait de ce goût.
d 11 le rencontra un jour se désespérant, et s’écriant qu’il était un bomme perdu, déshonoré. — Mais qu’avez-vous , monsieur le duc, que vous est-il arrivé? — Une chose affreuse, horrible. — Avez-vous perdu quelque forte somme au jeu ? — Bah ! je suis habitué à cela. Bien pis, vous dis-je , un malheur épouvantable. — Vous m’effrayez , je ne sais qu’imaginer , car les chagrins de cœur ne vous touchent guère. — Oh , si ce n’était que la mort d’une maîtresse 1 mais , hélas 1 c’est plus fort que tout cela ! Il y a vingt ans que je fais tout ce que je puis pour me ruiner ; j’ai déclaré , il y a dix-huit mois, une petite banqueroute fort honnête , fort raisonnable , dont tout Paris parlait, eh bien ! ne voilà-t-il pas que ce polisson de Guéraéué s’avise d’en faire une de quatorze millions 1 Je suis coulé bas; je passerai inaperçu à présent, on ne parlera pas plus de moi que d’un bourgeois de la rue Saint-Denis, il faut convenir que je suis bien malheureux 1 »