Essai sur les Enervés de Juniièges
hors de doute qu'elles eussent volé en éclats sous la hache des hordes du féroce Hastings, celles-ci violant toutes les sépultures dans l’espoir d’y trouver de l’or et des joyaux. Puis les figures des Enervés' ont un relief très prononcé, des draperies d’un travail carré, ferme, simple et large, au contraire des statues du viiP et IX® siècle, qui étaient longues et plates, avec des vêtements maigres, menuisés, rapprochés, s'arrondissant mollement et au hasard, en portions de cercle. H. Langlois en conclut qu elles ont été faites à l’époque de saint Louis.
C’est dans ces conjonctures que les religieux voulant honorer le souvenir de leurs bienfaiteurs leur auraient fait élever des statues. La fable aurait donc donné sujet au monument et non le monument à la fable.
Depuis le, remarquable travail de H. Langlois, deux auteurs ont essayé de faire revivre la véracité de l'histoire des Enervés ; ce sont MM. Savalle et l’abbé Loth.
M. Savalle^ fait la critique de la monographie de H. Langlois et rappelle que, depuis lui, déjà la voix d’un poète, Ulrich Guttinguer, s’était élevée en faveur des Enervés. Il reprend les arguments qu’on avait émis contre la légende. On a dit que les enfants étaient trop jeunes, leur père éiant mort quelques années après leur naissance, mais la chronique^ attribue surtout l’initiative aux seigneurs et non aux princes, qui avaient 6 ans ou 11 ans au plus, et ceux-ci ont pu s’associer aux rebelles. S’il leur a été « coupez aux bras », c’est que d’être tondus eut été une peine trop légère.
1 . Voici la description qui se trouve en note de l’ouvrage de H. Langlois, p. 71 : « Les deux Enervés sont représentés couchés, côte à côte, les mains jointes, la tète appuyée sur un carreau ou coussin soutenu par des anges, et les pieds posés sur des lions. Ils sont revêtus d’une tunique semée de fleurs de lys, qui est serrée autour du corps par une ceinture ornée de pierreries, dont le bas prend au-dessous des genoux. A ce vêtement, est superposé le manteau ouvert par devant, qui est légèrement retenu sur la poitrine par une chaîne. Une des figures est malheureusement très mutilée; le bloc de pierre qui les réunissait et qui, dans l’origine, était d’un seul morceau, est brisé en plusieurs endroits. Des traces de couleurs d’azur et d’or sont encore visibles sur la tunique.
» Le costume de ces figures, les accessoires, le style du dessin, et de la sculpture, tout dénote un monument de l’époque de saint Louis. » A. D.
i. La chronique des Encrcés, princes mérocingiens, ^flls de Cloeis II et de sait, te Dathilde et moines de l’abbaye de Jurnièges, dissertation historique par Emile S.walle,
3. 11 s’appuie sur le manuscrit rapporté par A. Langlois, dans B rief recueil sur les Antiquités de Jurnièges,
11 est vrai qu’il est absurde d'attribuer un pèlerinage en Terre Sainte à un roi mérovingien ; on doit prendre la version la plus courte et (selon Savalle) la plus typique ; il s’y est glissé des erreurs comme dans toutes, et il est fort possible que dans le texte primitif il y ait eu « ad loca sancta », ce qui veut dire aussi à des lieux saints, Clovis ayant du faire un pèlerinage pour expier la profanation des reliques de saint Denis qu’il avait d’ailleurs payé de sa folie.
Pour ce qui est du silence de Guillaume de Jumièges, cela n’a rien d’étonnant, car cet auteur s'est surtout proposé d’écrire l’histoire des ducs de Normandie et des Normands, et non d’un monastère.
Il fait encore remarquer que Thierri, l’aîné des trois fds de Clovis II, naquit deux ans après le mariage de Clovis, et que de 649 à 651, deux fils jumeaux ont pu naître.
M. l’abbé Lotli ‘ est de l’avis de Mabillon et croit qu’il s’agit de Tassilon et de son fils; c’est, dit-il, le sentiment de dom Bouquet, et il ajoute :
a Que leur manque-t-il, en effet, pour être tout ce que l’on veut que les Enervés aient été ? Ils sont fils de Clovis, puisqu’ils en sont descendus à cause de Chiltrude, mère de Tassilon, fille de Charles Martel el sœur de Pépin le Bref, qui, selon Ademar de Chabanois, moine de Saint-Cibar-d’Angoulème, tirait son origine des rois de France. On sait, d’ailleurs, que sous les rois Pépin et Charlemagne on n’eut jamais osé dire, ni écrire publiquement, qu’ils ne descendaient pas du grand Clovis. Ainsi l’on a pu mettre autour du tombeau de Tassilon et de son fils, hic in honore Dei requiescit stirps Clodovii, comme on dit de Jésus-Christ qu’il est fils de David, parce qu’il tient sa naissance temporelle d’une vierge qui était de la famille du saint roy. » Pour M. l’abbé Lotb, Tassilon et Théodore ont été dégradés en étant tondus, ce qui les faisait comme énervés en les réduisant à la condition de sujet.
Quoiqu’il en soit, il régnera probablement toujours la plus grande obscurité sur ce point historique et légendaire. Il restera lié à la fondation de l’abbaye de Jumièges et à son histoire, et mérite, à ce titre, l’intérêt qu’y ont attaché les nombreux chercheurs de tout ce qui concerne la Normandie.