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ET DES MÉDECINS COMPILATEURS DANS LE BAS-EMPIRE

L’État, c^est moi, disait Louis XIY ; la science^ c’est nous, disent ou pensent la plupart des savants d’aujourd’hui : parole vaniteuse et mensongère, aussi bien dans la bouche des savants que dans celle du grand roi; parole qui témoigne de beaucoup d’ingratitude et d’un peu d’ignorance. Non, la science, ce n’est pas vous ; la science, c’est l’œuvre de l’humanité tout entière ; c’est un héritage péniblement accru par les labeurs incessants des générations qui vous ont précédés, et qu’à votre tour vous devez transmettre en y ajoutant le fruit de vos propres recherches. Quel naturaliste oserait dire : la science, c'est moi, s’il se rappelle qu’il a pour prédécesseur Aristote, cet immortel génie, le plus grand peut-être parmi les plus grands? Quel médecin oserait dire : la science, c'est moi, quand il prononce les noms d’Hippocrate, de Galien ou d’Harvey? Les astronomes, les physiciens, les chimistes, n’ont pas des ancêtres moins illustres ; il n’est personne en ce monde qui n’ait un maître, et personne qui soit tout

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entierlefils de ses œuvres. Depuis la première création, le néant a perdu toute fécondité ; ex nihilo nihil. Aussi, dans le domaine de l’esprit pas plus que dans celui de la matière, je ne puis croire aux générations spontanées; partout se fait sentir l’influence manifeste ou voilée de la tradition; c’est la loi même du développement de l’esprit humain, et je n’en veux d’autre preuve que le triste spectacle que nous présentent les peuples qui ont été soustraits à cette bienfaisante influence. Je ne prétends toutefois ni m’inscrire en faux contre les découvertes, ni supprimer les brevets d’invention; je ne suis pas de ceux qui interrogent l’histoire avec le dessein bien arrêté de trouver dans ses annales le moyen de déposséder l’homme que son génie ou un hasard heureux a mis sur la voie de quelque importante nouveauté; je suis même d’avis que les progrès réels dans les sciences datent du jour où les découvertes entrent définitivement dans le domaine historique, et deviennent pour le monde civilisé une propriété inaliénable : mais je soutiens, afin de conserver à l’histoire tous ses droits, qu’il n’y a point de découverte, en apparence si imprévue et si isolée, qui n’ait, dans les temps antérieurs, poussé des racines plus ou moins profondes, qui n’arrive à son jour et quand tout est préparé pour la recevoir et la propager. cc II n’y a rien, dit Cicéron, qui ait été à la fois inventé et perfectionné. »

Ainsi, pour ne citer que quelques exemples et sans vouloir remonter jusqu’à l’origine des choses, c’est l’impression xylographique qui conduit à l’impression en caractères mobiles : c’est la marmite de Papin qui

s’est transformée en machine à vapeur; si Harvey découvre la grande circulation, c’est que Galien avait découvert la petite, celle qui se fait à travers les poumons ; si l’emploi de l’éther comme agent anesthésique a conduit au chloroforme, ce sont les innombrables et curieuses tentatives des anciens pour supprimer la douleur dans les grandes opérations qui ont conduit à découvrir l’éther : non pas que M. Jackson ait lu les anciens, mais parce qu’il a trouvé ce que tout le monde cherchait depuis des siècles; si M, Cruveilher ou M. Sappey ont pu écrire d’excellents traités d’anatomie, c’est queCloquet, Boyer, Bichat, Winslow, Yésale, Galien les avaient précédés ; et si Galien lui-même nous a laissé des preuves si éclatantes de sa science anatomique et de son habileté dans les dissections, c’est qu’il avait eu pour se diriger les écrits d’Aristote et ceux de tous les anatomistes de l’école d’Alexandrie. Enfin,, pour nous rapprocher de notre sujet, si MM. Velpeau et Malgaigne ont pu écrire des ouvrages justement estimés sur la médecine opératoire, c’est qu’Hippocrate, Galien, Oribase,Paul d’Égine et bien d’autres leur ont frayé la roule; par exception, M. Velpeau et M. Malgaigne le savent et le proclament. Assurément ni Galien, ni M. Cruveilher, ni M. Malgaigne ne se sont contentés de copier leurs devanciers ; mais c’est en obéissant au mouvement d’impulsion de la science que les uns et les autres se sont trouvés en mesure de nous donner des ouvrages qui ont été ou qui sont encore classiques.

Je suis plus que jamais frappé et plus que jamais affligé du discrédit dans lequel sont tombés, parmi les médecins, les études historiques et le goût de l’érudi-

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tion. Il y eut un temps où dominait Tesprit contraire : c’était celui où l’on aimait mieux accuser la nature qu Aristote ou queGalien; c’était le temps, par exemple, où Ambroise Paré croyait devoir se mettre sous la protection de Gelse et de Galien pour inventer de nouveau la ligature des artères. Mais entre la domination absolue de la parole du maître et les limites étroites de l’observation personnelle, il y a un milieu à garder, et si nulle science ne réclame à un plus haut degré que la médecine l’observation et l’expérience, nulle peut-être n’exige plus impérieusement l’intervention de l’histoire, puisque cette science (pratique et théorie) repose sur une multitude de faits qui ne se produisent pas à volonté et qui ne se représentent presque jamais, ni dans les mêmes conditions, ni avec la même physionomie ; puisque la marche et le traitement des maladies varient suivant les temps et les lieux ; puisque des maladies qui ont depuis longtemps disparu de la scène pathologique renaissent, pour ainsi dire, de leurs cendres; puisqu’enfin la funeste expérience que nous avons des épidémies nous a appris qu’on ne parvient à connaître quelques traits du caractère de ces fléaux et qu’on ne trouve les moyens de les combattre avec quelque efficacité qu’en les étudiant dans toutes leurs manifestations.

Graver dans son esprit cet axiome, que science c’est souvenance , être curieux du passé et du présent, aimer les livres, se plaire dans le commerce des maîtres, analyser et enregistrer soigneusement tous les faits dont on est témoin, les comparer avec les résultats de l’observation d’autrui, tout cela c’est faire de l’histoire,

c’est, du moins, en comprendre l’importance et contribuer à en réunir les matériaux.

Malavisé serait le médecin qui oserait dire que la pratique et les aSaires prennent trop de temps pour qu’on puisse accorder quelques instants à sa propre instruction et à celle des autres ; je le réduirais immédiatement au silence en lui mettant sous les yeux la publication qui m’a fourni une excellente occasion de rappeler l’attention sur l’utilité des études historiques. M. Briau est un praticien très-occupé de Paris, un médecin qui vit de ses malades, et dont le métier n’est pas de pâlir sur les manuscrits et de traiter les questions de critique et d’érudition. Eh bien! M. Briau, en homme vraiment studieux, a trouvé le loisir de nous donner une édition fort estimable d’un ouvrage intéressant qui renferme en substance presque toute la chirurgie ancienne , ouvrage dont la lecture prouvera, une fois de plus, à tout homme qui n’est pas un admirateur fanatique de Vétat actuel de la science , qu’il y a un grand profit à tirer de la lecture des médecins grecs, et que le temps présent est plus voisin qu’on ne le pense du temps ancien.

Outre un texte généralement bien établi d’après les manuscrits, outre une traduction exacte et sévère, M. Briau a mis en tête de son travail une introduction de quatre-vingt pages dans laquelle il étudie les diverses questions que soulève l’examen de la vie et des écrits de Paul d’Égine, et ces questions sont, à vrai dire, les seules qu’il nous soit permis d’examiner ici. Laissant de côté les remarques de détails que je pourrais soumettre à mon savant confrère, je m’attacherai de

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préférence à quelques considérations générales qui rentrent dans le domaine de l’histoire littéraire et de l’histoire de la médecine.

Paul , né dans l’île d’Égine, florissait vers le milieu du septième siècle après J. -G.; c’est là un point qui semble désormais acquis à la critique par les recherches de M. Briau. On croit généralement que Paul étudia à Alexandrie; mais ce dut être, en tous cas, bien peu d’années avant la destruction ou la dispersion, sous la main des Arabes, des trésors de science et d'érudition rassemblés depuis des siècles dans la ville des Ptolémées. Suivant l’usage du temps, notre auteur voyagea, pour son instruction ou en vue du gain; c’est de là que, suivant quelques auteurs, lui vient son surnom de périodeute ou ambulant [circulator) ; mais cette épithète paraît désigner plutôt le médecin praticien, celui qui va de maison en maison, par opposition au médecin théoricien, celui qui reste dans son cabinet. Paul jouissait, de son vivant, d’une grande réputation, et passait surtout pour un oracle auprès des sages-femmes, qui venaient de tous côtés le consulter dans les cas difficiles, et auxquelles il daignait donner ses conseils; c’est ainsi que s’exprime un auteur arabe qui nous rapporte cette particularité, dont je ne me fais pas l’éditeur responsable.

Paul ne paraît avoir composé que deux ouvrages: un Manuel médico-chirurgical (je le désigne ainsi parce qu’il est parvenu sans titre dans les manuscrits), divisé en sept livres, et un Traité des maladies des femmes. Ce dernier écrit a disparu dans le grand naufrage qui a emporté tant de productions, et des plus importantes,

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de la médecine ancienne ; du moins il a échappé jusqu’ici à toutes les recherches ; qui peut dire, en effet, après les découvertes inespérées qui se succèdent, qu’un livre ancien est à tout jamais perdu? Le Manuel^ accueilli avec grande faveur par les Arabes et surtout par les Byzantins, qui en ont multiplié les copies, est arrivé jusqu’à nous. Deux éditions grecques, trois traductions latines, une savante traduction anglaise publiée par la société de Sydenham et due aux soins de M. le docteur Adams, qui l’a enrichie de commentaires historiques précieux, attestent que cette faveur s’est perpétuée jusqu’à nous L

Mais, à ne rien cacher, une telle popularité tient moins au mérite réel qu’au plan même de l’œuvre. Les compendium, les résumés, les abrégés ou les compilations dans le genre de celles d’ Athénée, de Stohée, de Photius, ont de grandes chances de faveur, et dans l’antiquité ils ont porté le plus fatal préjudice aux ouvrages originaux, aux monographies, aux traités didactiques, plus d’une fois aussi les petites compilations ont fait oublier et par conséquent perdre les compilations plus volumineuses. Ainsi Aëtius et Paul d’Égine ont sans doute beaucoup contribué à faire disparaître plusieurs livres de la Collection médicale d’Oribase ; peut-être aussi Oribase lui -même a-t-il été la cause indirecte de la perte d’une grande partie de cette vaste ency-

I . Paul d’Égine a été traduit de très-bonne heure en latin, vers la fin du neuvième siècle ou au commencenient du dixième. Une de ces antiques traductions se trouve au Mont-Cassin, où je l’ai copiée en grande partie. — Le Manuel est souvent cité parles auteurs latins de la première période du moyen âge.

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clopédie, en publiant une Synopsis, ou traité abrégé , en faveur de son fils Eustathe. Gomme on ne lisait plus la Collection, on ne la copiait pas non plus, et quelques lambeaux seulement sont arrivés jusqu’à nous dans des livres échappés aux ravages du temps. Du reste , Paul ne dissimule pas que c’est pour favoriser la paresse de ses contemporains qu’il a composé son Manuel.

Tout le monde a fait l’histoire des livres qui existent, et c’est tout simple. Personne n’a fait celle des livres perdus; du moins on n’a sur cette question que des essais partiels. C’est cependant un sujet qui me paraît toujours de plus en plus curieux et instructif. S’il est bon, pour connaître la marche de l’esprit humain, de savoir ce qu’on lit, il n’est pas moins important de savoir ce qu’on ne lit pas ou ce qu’on ne lit plus, et de rechercher les causes qui successivement ont entraîné la ruine de telle ou telle série d’ouvrages.

Depuis l’invention de l’imprimerie, l’histoire des livres oubliés serait très-longue, celle des livres perdus serait au contraire très-courte ; on ne conserve que trop de livres, lors même qu’ils ne servent absolument à rien. Autrefois c’était tout le contraire, un livre oublié ou peu lu était ordinairement un livre perdu pour jamais. Les dépôts publics étaient rares et assez mal tenus ; puis, quel copiste aurait eu la fantaisie de reproduire des exemplaires d’un ouvrage pour lequel il savait devoir ne point trouver d’acheteur? Aujourd'hui les libraires ne réimpriment plus, il est vrai, un livre que le public dédaigne, mais il se conserve toujours quelque exemplaire des premières éditions.

La destruction des livres dans l’antiquité tient à

des causes nombreuses et de nature très-diverses, qui se sont exercées dès les premiers jours où l’on a commencé à écrire. De tout temps, les accidents, je veux dire les guerres, les pillages, les incendies, les migrations violentes, les enfouissements de ville, ont entraîné à leur suite la perte ou d’ouvrages isolés, ou de bibliothèques entières. Mais ces causes fortuites et extérieures ne sont pas les plus redoutables parce qu’elles agissent sur des points isolés, sur de petits groupes, et à des intervalles relativement éloignés : au contraire, les causes intérieures, celles qui résultent du mouvement même de la littérature et du choc des idées, sont les plus fatales, surtout pour les ouvrages didactiques. D’abord les œuvres des hommes de génie ont fait oublier les productions des auteurs de second ordre ; la réputation d’Hippocrate, d’Hérodote, de Thucydide, de Platon, d’Aristote, de Galien, ayant effacé toutes les réputations des autres médecins, des autres historiens, ou des autres philosophes, presque tous les intermédiaires ont disparu peu à peu. D’un autre côté, plus les écrits nouveaux se multipliaient, plus les écrits anciens avaient de chances d’être oubliés, négligés, et, trop souvent, irrévocablement perdus; car le matériel des livres était rare, les frais de transcription étaient fort élevés, et il n’y avait que quelques amateurs privilégiés qui pussent se permettre le luxe d’une bibliothèque d’érudition.

« Il arrive mainte fois, dit Galien dans son Commentaire sur le traité hippocratique De la nature de r homme (t. XY, p. 23), qu’un auteur n’a qu’un ou deux exemplaires de tel ou tel de ses ouvrages, de sorte que ces

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ouvrages périssent facilement ou que certains écrits de peu d’importance sont négligés, non transcrits, et finissent par disparaître. Bien plus, il y a des écrivains envieux qui recherchent pour les cacher ou les détruire complètement les livres des anciens; d’autres se livrent à ces méfaits pour faire passer comme leur appartenant les idées qu’ils ont empruntées aux autres. Comment s’étonner qu’un pareil sort soit réservé à des écrits qui contiennent des choses étranges quand on voit qu’îY ne reste rien de tant d'auteurs tragiques et comiques qui jouissaient à Athènes d’une très-grande célébrité? Ajoutez à toutes ces causes, dont je pourrais augmenter la liste que l’incendie et les tremblements de terre, comme cela s’est vu souvent à Rome, viennent en aide à la main destructive des hommes. »

Il faut encore remarquer que, par un juste retour, les grands écrivains se nuisent mutuellement et se nuisent à eux-mêmes. Ainsi, par exemple, on peut croire que la renommée que Platon s’était acquise dans le dialogue a été la cause de la perte des dialogues d’Aristote. D’un autre côté, la perfection de certains ouvrages d’Aristote lui-même a dû certainement faire oublier tous ses écrits préparatoires à l’étude de la logique et de la rhétorique dont Diogène de Laërte et l’Anonyme de Ménage nous ont laissé les listes. C’est par un ordre de considérations à peu près analogues qu’il faut expliquer la disparition des IhTes qu' Aristote avait consacrés à l’histoire de la philosophie. On croyait posséder toute la sagesse dans les écrits d’Aristote et de Platon, et on se souciait peu de ce qu’avaient pu dire ou penser les philosophes d’Ionie

OU de la Grande Grèce, dont les livres étaient déjà fort rares dès le premier siècle de l’ère chrétienne. Du reste, la disparition de livres de cette nature n’est pas un fait isolé dans les annales de l’histoire littéraire. Nous pourrions citer entre autres Galien, qui avait écrit sur plusieurs branches de l’histoire et de l’érudition médicale ou philosophique des livres qui aujourd’hui exciteraient notre intérêt, mais dont il ne reste plus que les titres.

Aristote a été avec Galien un des auteurs les plus maltraités de l’antiquité; nous avons conservé presque tout ce qu’ont écrit Hippocrate ou ses disciples. Ses ■papiers même, ses notes sont entre nos mains dans leur état primitif de désordre et d’incohérence, tandis que, des volumineux recueils de Mélanges d’Aristote, rien n’a échappé à l’action du temps. Avec quel plaisir on aimerait cependant à suivre, comme on l’a fait si ingénieusement pour Pascal, les premiers essais, les tâtonnements de la pensée dans un aussi puissant génie î Avec quel bonheur on retrouverait ses brouillonsl Peut-être aussi Aristote porte-t-il, comme Galien, la peine d’avoir trop écrit; il a bien fallu jeter successi vement quelque partie du bagage à la mer, mais encore une fois ce n’est pas l’aveugle fortune qui seule a présidé au choix des épaves; je retrouve la preuve incontestable de l’intervention d’une main qui agit sinon avec plus de respect, du moins avec plus de discernement, puisqu’elle nous a laissé tous les livres dogmatiques, et qu’elle n’a sacrifié que les livres d’application pratique, d’histoire ou d’érudition et de critique. Quand le feu dévorait la riche et précieuse bibliothèque

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de Galien, située sur la voie Sacrée auprès du temple de la Paix, il ne montrait aucun discernement et détruisait pour toujours des ouvrages dont Galien n’avait qu’un seul exemplaire et qu’il n’a pas eu le courage ou le temps de refaire.

On a beaucoup accusé les chrétiens d’avoir, dans l’ardeur de la réaction contre les païens, détruit un grand nombre d’ouvrages de l’antiquité ; sans doute des destructions brutales, systématiques ou aveugles doivent être attribuées à cette cause; mais déjà, depuis longtemps, les Grecs et les Romains se plaignaient des pertes considérables qu’avait éprouvées la littérature de la haute antiquité, et rien assurément ne serait plus intéressant que d’enregistrer ces naufrages successifs , d’en indiquer l’époque présumée, et d’apprécier les circonstances au milieu desquelles ont sombré tant de productions de si grande importance.

Pour en revenir au sujet spécial qui nous occupe, il n’est pas malaisé de s’expliquer comment le travail synthétique de Galien sur presque toutes les branches de la science médicale, a fait perdre de vue et entraîné à une ruine presque totale les écrits des médecins de l’école d’Alexandrie; ajoutons que Galien écrivait à une époque voisine de la décadence : ni le sentiment de l’art, ni le goût de l’érudition ne furent alors assez puissants pour sauver des ouvrages considérés déjà comme anciens et comme ne répondant plus aux besoins de la pratique. Du vivant de Galien et durant un siècle après lui, on suit encore les progrès d’une certaine culture originale ; mais bientôt les ombres s^étendent ; l’Empire se sent menacé ; de tous côtés on court au plus pressé ;

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OQ cherche à condenser, sous une forme abrégée et sans relief, ce qui peut guider dans la connaissance et dans le traitement des maladies. Or, c’est justement à cette heureuse nécessité de pourvoir aux besoins les plus urgents, que nous devons d’avoir conservé dans des compilations tant de précieux débris de quelquesuns des ouvrages de Dioclès, de Ctésias, d’Érasistrate , de Dieuchès, de Mnésithée, d’Archigène, d’ Athénée, d’Héliodore, de Rufus, de Soranus et des chirurgiens qui ont écrit entre Galien et Oribase. Ce service éminent, c’est d’abord à Oribase lui-même que nous le devons; si les manuscrits nous avaient conservé les soixante-dix livres de sa Collection^ nous posséderions peut-être tout l’ensemble de la tradition médicale ancienne depuis Hippocrate dans des textes authentiques. Les Tétrabihles d’Aëtius suppléent en partie à la lacune que nous déplorons, mais très-imparfaitement, surtout parce que l’indication des sources y manque le plus souvent. L’œuvre d’Aëtius n’est qu’un raccourci et comme un avorton de la Collection d’ Oribase, de sorte que la médecine , dans le Bas-Empire, marche de dégradation en dégradation, depuis la grande Somme d’Oribase, jusqu’aux maigres abrégés de Léon, en passant par les compilations d’Aëtius, de Paul d’Égine et de Théophanes Nonnus L On ne se souvient plus des maîtres ; on ne veut que des descriptions abrégées, et on se contente de recettes pour le traitement des maladies, sans même considérer les différences que peuvent pré-

1. Nous verrons, dans le chapitre suivant, que e’est précisément le contrmre pour la médecine en Occident.

senter ces maladies. Un nom et une formule, voilà tout ce qu'il faut au médecin du Bas-Empire. C’est donc par le pur effet du hasard qu’un Commentaire d'Apollonius de Gittium, qu’un Arétée mutilé, que des lambeaux de Soranus et de Rufus, que des débris trop souvent informes de plusieurs autres médecins se sont trouvés cachés dans le coin de quelque vieux manuscrit U Hippocrate et Galien ont survécu, non pour avoir été lus par le gros des médecins du Bas-Empire, mais à cause de leur nom, et parce qu’on puisait dans leurs œuvres comme à une source inépuisable.

Paul d’Égine s’est chargé, dans sa Préface, de nous apprendre comment on procédait de son temps, et comment les Manuels constituaient la partie la plus recherchée de la littérature scientifique.

Les modernes, dit-il, outre qu’ils ne se soucient guère de lire les anciens , les accusent encore de loquacité, et puisque les orateurs du barreau sont si richement pourvus de Vademecum, dans lesquels le résumé de toutes les lois est disposé pour un usage immédiat, il est ridicule que les médecins ne soient pas aussi bien partagés. Cependant, la discussion d’une question de jurisprudence n’est jamais aussi pressante que le traitement d’une maladie; de plus, les avocats exercent ordinairement leur profession dans les grandes villes, où ils trouvent de riches collections de livres (notez le fait en passant), tandis que le médecin ne pratique pas seulement dans les villes, mais dans les campagnes , dans les déserts et sur mer. Paul n’a pas oublié de rappeler celte

1 . Bien entendu je parle ici des fragments qui ne font pas partie des compilations d’Orihase, d’Aëlius ou de Paul.

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sentence d’Hippocrate , que Y occasion est prompte à s'échapper; mais il ne s’est plus souvenu de la première partie de l’aphorisme, où on lit que la vie est courte et que V art est lonq et difficile; si l’art est long et difficile, il faut, malgré la brièveté même de la vie , s’y former à loisir, et se trouver prêt à tout événement sans avoir recours, pour chaque cas, à quelque manuel ou à quelque formulaire.

Le Manuel médico-chirurqicaf l’auteur le déclare à deux reprises, n’a presque aucune originalité ; Paul l’a composé d’après les anciens, n’apportant de son propre fonds que certaines choses et en petit nombre^ qu’il a vues et expérimentées; car il n’est pas assez audacieux pour croire que les anciens aient rien omis de ce qui est nécessaire à l’art. Il l’a tiré, dit-il, de Galien, d’Oribase, et des meilleurs auteurs; mais ces meilleurs auteurs, ce sont en définitive ceux auxquels Oribase lui -même a emprunté les divers chapitres de ses ouvrages L Un seul des sept livres qui composent le Manuel de Paul, le sixième, celui précisément qu’a choisi M. Briau, a de l’intérêt pour nous en ce que les sources d’après lesquelles il l’a rédigé sont en partie perdues ; les six autres, qui traitent de l’hygiène, des fièvres et de leurs sjTuptômes, des maladies internes a capite ad calcem, des maladies de la peau, des poisons et des animaux venimeux, enfin de la matière médicale, pourraient disparaître sans grand dommage, puisque nous retrouvons

1 . A ces sources il faut ajouter les modernes , c’est-à-dire les auteurs qui ont écrit après Oribase et dont Paul rapporte quelquefois l’opinioa, mais sans indiquer aucun rtom propre.

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dans d’autres auteurs, et avec plus de développement, tous les sujets qui y sont traités.

Tel n’est pas l’avis de M. Briau, si enthousiaste de Paul en général , et en particulier du sixième livre de son Manuel, qu’il me paraît avoir méconnu le vrai caractère de cet ouvrage et lui avoir assigné dans l’histoire de la science une place tout autre que celle qu’il y doit occuper. C’est en vain que Paul se fait la part aussi petite que possible , M. Briau ne veut pas le croire sur parole, tant il semble craindre qu’on ne l’accuse de . prendre peu de soin de la renommée de son auteur.

Paul a fait pour son époque ce que Celse a fait pour la sienne, un résumé pratique des connaissances médicales du temps ; mais dans le talent d’écrire, dans la disposition du sujet, dans le sentiment de l’étendue, de la dignité, des difficultés de l’art, dans la manière de juger les grandes questions , quelles profondes différences ! ou plutôt ne cherchons point à comparer. Celse, qui a mérité le surnom do Cicéron de la médecine, est un maître dans l’art d’écrire et d’exposer; Paul n’est qu’un pâle abréviateur ou un copiste servile, qui, faute de pratique ou de discernement, n’a pas toujours compris les auteurs qu’il abrège.

«J’ai entendu, dit M. Briau (p. 43), des savants estimables (M. Briau me fait l’honneur de me mettre au nombre de ces savants) avancer que Paul n’avait pas mis un mot de lui dans son ouvrage;, et que les passages mêmes où il parle à la première personne sont copiés textuellement dans les auteurs.... Je n’ai pas besoin d’insister pour démontrer combien cette assertion est peu fondée, etc., etc. » Suivent quelques

exemples, qui malheureusement se retournent presque tous immédiatement contre M. Briau et battent complètement son opinion en brèche.

Et d’abord, si vous comparez minutieusement les ouvrages d’Oribase avec le Manuel de Paul, voici ce que vous constatez ; Sur quatre-vingt-dix-neuf chapitres que renferme le premier livre de Paul, quarantehuit ou cinquante sont copiés, la plupart textuellement, du cinquième livre de la Synopsis d’Oribase ; quelques autres ont été empruntés à un traité que le même auteur avait dédié au célèbre Eunape, et de ce qui reste, la plus grande partie est tirée plus ou moins littéralement de Galien. Dans le deuxième livre, sur soixante et un chapitres, plus de la moitié se trouve dans le même cas. Pour le troisième livre, compris en quatre-vingt-un chapitres , la ressemblance avec la Synopsis est moins évidente, mais Galien y a été mis largement à contribution, et sans doute aussi les livres perdus de la Collection médicale d’Oribase. Ainsi, pour près de la moitié des chapitres des trois premiers livres du Manuel, non-seulement le texte d’Oribase peut servir à constituer celui de Paul d’Égine et réciproquement; mais les deux textes peuvent être substitués indifféremmen.t Pun à l’autre.

« Que faites-vous donc, reprend M. Briau, des chapitres 41 et 66 du premier livre, où Paul rapporte en son propre et privé nom des faits de sa pratique? » — Ce que j’en fais? La réponse est facile : Des copies textuelles. Voyez plutôt : Galien avait dit : J’ai vu un individu affecté, etc., ou/e fais telle chose; Oribase {Synopsis V, 38, 49) empruntant ces chapitres à Ga-

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lien, écrit : J’ai vu un individu affecté^ fai fait telle chose y et Paul, copiant le chapitre d’Oribase, écrit encore sans hésiter et sans rougir ; J’ai vu un individu affecté^ fai fait telle chose ; seulement, comme Oribase a l’habitude à peu près constante d’inscrire en tête des chapitres le nom de l’auteur auquel il a fait ses emprunts, habitude que Paul imite très-rarement, nous savons que c’est en définitive à Galien qu’il faut rapporter le /ae vu ou \efai Voilà tout le secret. Quelquefois Paul met je là où Galien, par exemple, met on, et, de cette façon, il dissimule une partie de son larcin; c’est le cas pour le chapitre 3 du livre m.

Non content de rehausser outre mesure le mérite de Paul ; non content de soutenir que le sixième livre de son Manuel est sans contredit, avec l’ouvrage de Gelse, tout ce que l’antiquité nous a laissé de plus complet sur la médecine opératoire, M. Briau ajoute: «Entre ces deux auteurs, il y a bien encore d’autres écrivains, en possession d’une renommée plus ou moins éclatante, qui se sont occupés de chirurgie. . . . mais aucun de ces écrivains n’a rassemblé dans un recueil particulier le fruit de ses lectures ou de sa pratique.... Quant aux ouvrages qui nous restent d’Oribase , ils n’offrent presque aucun intérêt au point de vue chirurgical. »

C’est là, n’en déplaise à mon savant confrère , une très-grave hérésie. Comment! Oribase n’a rien écrit d’intéressant au point de vue chirurgical? Il a disséminé sans ordre et sans méthode , comme sans suite, les diverses maladies externes et les procédés d’opération? Mais, évidemment, le zèle emporte M. Briau trop loin du but qu’il voulait atteindre! Il n’a plus

voulu se rappeler qu’Oribase a rédigé, sous le nom de Collection médicale^ un ouvrage en soixante-dix livres, qui comprenait, dans un ordre méthodique, tout ce que les médecins ses prédécesseurs avaient laissé d’important sur l’hygiène, la matière médicale, la physiologie, l’anatomie, la médecine et la chirurgie. Il est vrai que nous avons perdu plus de la moitié de ce précieux recueil; mais il est vrai aussi que nous possédons justement une partie assez étendue de la section qui était consacrée à la chirurgie. Outre qu’il ne tient pas grand compte des livres très-instructifs sur les fractures et les luxations^ sur les lacs et les machines^ M. Briau n’a pas voulu non plus se souvenir que le cardinal Mai, d’illustre et vénérable mémoire, nous a rendu les livTesXLIY et XLY, et une partie des livres L et LI, qui traitent des abcès^ des tumeurs^ des fistules, des anévrismes et de certaines affections difficiles à désigner dans ce volume ; il a également oublié que M. Littré a publié aussi, d’après un manuscrit de Paris, des fragments très-importants delà Collection d’Oribase L Tout cela, c’est bien de la chirurgie , et même, si vous passez de la lecture des titres à la lecture des chapitres, vous affirmerez avec moi que c’est de la grande et de la bonne chirurgie. Paul d’Égine n’a pas manqué de la mettre largement à contribution pour la rédaction de son sixième livre, mais quelquefois sans une grande intelligence du sujet.

Puisque M. Briau ne veut pas admettre ce fait, il

1. Voyez particulièrement le tome IV de l’édition d’Oribase, que M. Bussemaker et moi publions en ce moment chez MM. Baillière et fils. L'ouvrage sort des presses de l’Imprimerie impériale.

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faut bien que je prouve mon assertion par un exemple dont lui-rmême me fournit la matière. Aux pages 60 et 61 de son Introduction, M. Briau, contrairement à l’opinion de Sprengel, auteur d’une histoire de la médecine opératoire, et d’accord en cela avec Peyrilhe, autre historien de la chirurgie, attribue à Pauld’Égine l’honneur d’avoir fait avancer, en beaucoup de points, l’opération si délicate et si périlleuse des anévrismes, tandis qu’il refuse à Antyllus, chirurgien célèbre, tonte participation à ces progrès.

Celte fois (j’en suis presque fâché), c’est Sprengel, historien toujours si inexact, qui a raison : ce qu’il soupçonnait d’après Rhazès, moi, je l’affirme d’après Oribase ; j’ouvre le quatrième volume des Classici auctores du cardinal Mai, à la page S6, et j’y trouve, sous ce titre : Sur les anéorismes, chapitre tiré d’ Antyllus, le vingtième chapitre du quarante - cinquième livre d’Orihase; je lis comparativement ce vingtième chapitre avec le trente -septième chapitre de Paul, et je constate que, sauf le début de ce trente-septième chapitre, début emprunté à Galien, Paul abrège Antyllus, sans le nommer, et en mettant sa personne en jeu là où Antyllus avait parlé en son nom. Mêmes expressions, même division des anévrismes, mêmes procédés opératoires , tout y est, sauf certains détails qui animent la description d’Antyllus et qui prouvent jusqu’à quel degré de perfection était parv’^enue la médecine opératoire.

Ce que je viens d’établir pour l’anévrisme, je pourrais le prouver pour beaucoup d’autres chapitres dont nous avons les originaux dans la Collection d’Oribase ;

et quand je surprends aussi manifestement le travail de compilation ou de copiste là où la comparaison des deux auteurs m’est permise, je ne crois pas dépasser les bornes de la critique en supposant que Paul a agi de la même façon d’un bout à l’autre de son Manuel. Je veux bien admettre que peut-être quelque chose dans le Manuel lui appartient en propre; mais quel est ce quelque chose? C’est ce que je ne saurais dire; les pertes qu^a subies la littérature médicale sont si considérables, la mutilation de la Collection d’Oribase porte sur une partie si étendue, que les moyens de complète vérification me manquent ; or, ce sont précisément ces pertes qui, je le répète, font le mérite du sixième livre de Paul d’Égine , puisque ce livre est, pour une partie du moins, le seul monument écrit qui nous permette de tracer l’histoire des progrès de la chirurgie depuis Celse, jusqu’au moment où elle va, réduite aux plus mesquines proportions par les soins de Paul d’Égine, passer entre les mains des médecins bysantins.

Cette histoire de la chirurgie, M. Briau en a retracé les principaux traits d’une manière intéressante et instructive. Nous différons seulement de point de vue dans l’appréciation : au lieu de rapporter à Paul une partie des progrès que la chirurgie a faits depuis Celse, je les attribue à qui de droit, quand Oribase , Galien ou Rhazès sont mes guides* ; quand ils m’abandonnent ou

1 . Le Continent de Rhazès est un ouvrage analogue à celui d’Oribase, et tiré en grande partie des sources grecques. La Chirurgie d’Albucasis est encore un point de comparaison très-précieux. Le médecin arabe a pu copier Paul d’Égine, mais il a également puisé dans la Collection d’Oribase.

PAUL D’ÉGINE

quand Paul paraît avoir puisé à d’autres sources perdues pour nous, je mets un point d’interrogation au lieu d’un nom propre;

Ici encore la science des intermédiaires devient donc la règle suprême de l’histoire littéraire ; plus un auteur est récent, plus ses ouvrages offrent les caractères d’une compilation, lors même qu’il se défend d’avoir copié (ce qui n’est pas le cas pour Paul d’Égine), plus il faut se tenir sur ses gardes et suspendre son jugement ; car on peut être assuré que cet auteur doit tout ou presque tout à ses prédécesseurs. D’où il résulte que, pour éditer et apprécier un auteur comme Oribase ou Paul d’Égine, il faut avoir présents à la mémoire ou sous les yeux, tout ce qui nous reste de la littérature médicale antérieure.

Notre zélé confrère a collationné dix-neuf manuscrits de la Bibliothèque impériale de Paris ‘ ; cette collation est très-détaillée et certainement très-exacte. Les autres manuscrits, disséminés dans les bibliothèques de l’Europe, n’ont pas été mis à contribution. Parmi les raisons que donne M. Briau pour s’excuser de n’avoir pas fait ce travail, il en est de très-légitimes, mais il ne me paraît pas permis de dire : « Le nombre des manuscrits que j’avais à ma disposition m’a paru suffisant pour donner un bon texte de mon auteur Cette col¬

lation (celle des manuscrits étrangers), je ne la crois pas indispensable à l’intelligence de cet ouvrage.... Je pense que toutes les difficultés lexicographiques peu-

1 . Deux manuscriU, si je ne me trompe, ont échappé à ses investigations.

vent être levées à l’aide du texte et des variantes que je soumets au public. »

Quant à moi, je suis, et par expérience, d’un avis tout opposé. A Paris nous avons, par exemple, plusieurs très-bons manuscrits de Galien et d’Aëtius, et l’on aurait pu se croire autorisé, vu la quantité d’excellentes leçons qu’ils fournissent, à négliger la collation des autres manuscrits; mais on céderait à une mauvaise inspiration, car on apprendrait à 'Vienne, à Rome, à Oxford, à Florence, à Venise, à Milan, que nous n’avons pas à Paris toutes les sources nécessaires à la correction du texte de ces auteurs, et qu’il existe à l’étranger des familles de manuscrits qui ne sont pas représentées à Paris. Il manquerait beaucoup à l’édition d’Oribase, que nous publions, M. Bussemaker et moi, si, aux variantes des manuscrits de Paris, nous n^avions pas ajouté celles des manuscrits de Rome , de Florence, de Munich, de Venise, d’Heidelberg, de l’Escurial et de Leyde. Il m’eût été impossible de donner une édition de Rufus si je n’avais eu à ma disposition que les manuscrits de Paris. Pour Hippocrate, M. Littré a reconnu aussi, par les collations partielles qu’il a fait exécuter ou par celles que je lui ai rapportées de diverses bibliothèques d’Europe, qu’on ne doit jamais se déclarer satisfait tant qu’on n’a pas toutes les variantes sous les yeux.

Du reste, si, après la collation faite par M. Briau, il ne restait plus de ditfîcultés dans le texte du sixième livre de Paul d’Égine, je pourrais, à toute force, lui donner raison; mais malheureusement il n'en est pas ainsi, et plus d’un passage (notre savant confrère lui-

PAÜL D’ÉGINE

même le reconnaît) réclame des améliorations qu’on ne demandera peut-être pas en vain aux nombreux manuscrits disséminés dans les bibliothèques de l’Europe. En négligeant systématiquement de comparer le texte d’Oribase avec celui de Paul, M. Briau s’est aussi privé d’un secours efficace pour la correction de plus d’un passage.

Ces observations, M. Briau les prendra^ nous eu avons la confiance, comme un témoignage du prix que nous attachons à une publication importante, qui sera remarquée en France et à l’étranger, et qui est presque une bonne action, tant elle est méritoire. Quoique, sur plus d’un point, je me trouve en désaccord avec l’habile éditeur de Paul d’Égine , je me plais à reconnaître et à proclamer que M. Briau a pris une place honorable dans , la phalange, hélas! trop peu nombreuse, des médecins qui ont à cœur de renouer le fil de la tradition; il s’est donné à lui-même un trèsbon modèle, et il donne à ses confrères un excellent exemple.

DE L’ÉCOLE DE SALERNE

Jusqu’à ces dernières années, l’histoire de l’École de Salerne se réduisait à de très-vagues notions sur quelques-uns des médecins qui ont pratiqué ou enseigné à Salerne, pendant la première période du moyen âge, et sur lepoëme didactique, sorte de prose métrique, connu généralement sous le nom de Schola Salernitana {École de 5a/erwe). Les historiens qui passent pour les plus érudits, n’ont pas môme pris la peine de lire les ouvrages salernitains publiés dès l’invention de l’imprimerie ^ : ils les tenaient pour trop barbares ou pour trop superstitieux; encore moins ont-ils songé à ouvrir, soit les manuscrits, pour y rechercher les écrits oubliés,

1. Par exemple-, la Pratique de J. Plalearîus ; le traité de Matière médicale, Circa instans (des deux premiers mots par lesquels il commence), d’un autre Platearius; l’.Anridoia!re de Nieolaus, avec les Gloses d’un troisième Platearius; l’Anatomie du porc et la. Thérapeutique (irs ou Modus medendi), par Cophon; le Passionnaire de Gariopuntus ; l’ouvrage de Trotula sur les Maladies des femmes ; les traductions faites par Constantin, sans compter divers opuscules anonymes ou portant de fausses attributions, et qu’il était peut-être difficile de reconnaître pour salernitains.

l’école de salerne

soit les chartes, les chroniques et autres documents, pour y recueillir des renseignements relatifs à l’histoire d’une école, trop célèbre pendant tant de siècles pour n’avoir pas laissé quelques traces dans la mémoire des contemporains.

On ne savait, ni comment la médecine s’est conservée en passant des mains des Grecs dans celles des Latins, ni par quelles voies elle est arrivée à Salerne. Loin de s’enquérir avec exactitude du vrai caractère et de la succession des doctrines qui ont été suivies et professées par les maîtres de cette école ', on se contentait d’affirmer que tout y était venu de Galien et des Arabes ; de Galien, qui a été peut-être moins connu que les autres médecins grecs pendant la première période du moyen âge ; des Arabes, qui ne furent introduits en Occident que par Constantin, c’est-à-dire quand l’École de Salerne avait au moins deux siècles d’existence; encore le moine du mont Cassin s’approprie dévotement les ouvrages des infidèles, pour les purifier et les rendre moins suspects !

Voici comment l’histoire de l’École de Salerne a tout à coup changé de face. Le très-savant et très-regrettable docteur Henscbel, professeur de médecine à

1 . Je dois faire une exception en faveur de M. Hæser, qui , même avant les récentes découvertes, dans la première édition de son excellent JfonueZ d’histoire de la médecine (en allemand, 1845), avait compris un peu mieux que ses devanciers le rôle et l’importance de l’École de Salerne.

rUniversité de Breslau, et Tun, des amis les plus sincères et les plus dévoués que j’aie jamais rencontrés en Allemagne, s’occupait, dès l’année 1837, de publier un catalogue des manuscrits médicaux du moyen âge, conservés dans les divers bibliothèques de Breslau. Au début même de ses recherches, il mit la main sur un très-beau manuscrit du treizième siècle, dont personne n’avait jamais parlé et sur le dos duquel on avait écrit Herbarius. Il eut bientôt reconnu que cet Herbier contenait trente-cinq traités , tous d’origine salernitaine, pour la plupart inédits et dont l’ensemble représente, à l’exception de la chirurgie, toutes les parties de la science médicale Le second de ces traités qui est intitulé : De œgritudinum curatione [Du traitement des maladies) se compose de cent soixante et treize chapitres il constitue une sorte d’encyclopédie, une véritable somme médicale composée, comme celles d’Oribase, d’Aëtius et de Paul d’Égine, d’une suite d’extraits empruntés nominativement aux principaux Maîtres de l’École de Salerne. Quelques-uns étaient déjà connus (Platearius, Cophon, Trotula) ; d’autres entraient pour la première fois, par leurs propres œuvres, dans le domaine de l’histoire (Bartholomæus, Petronius, Ferrarius, Johannes Afflacius).

J’ai examiné à Breslau ce précieux manuscrit, et je l’ai fait connaître en France, dans un rapport à M. le ministre de l’Instruction publique A son tourM. Hen-

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