Voy. plus haut, p
LES SCIENCES AC MOYEN AGE. 489
tant d’insurmontables difficultés, et qui devait traverser bien des siècles avant d’être définitivement acceptée par les naturalistes les plus éminents. » Cette phrase n’est pas très-explicite : si toute la force de la proposition réside dans les mots en partant de l’homme, — et je crois, d’après ce qui précède, que c’est la véritable interprétation, — je veux bien admettre, jusqu’à plus ample information, qu’ Albert est l’inventeur de cette manière de considérer la série animale ; c’est celle des théologiens et des naturalistes orthodoxes; mais si M. Pouchet appuie sur l’idée générale d’une échelle graduée des êtres , ascendante ou descendante, je dois objecter qu’une telle conception se retrouve nettement exposée dans Aristote. Qu^’on lise, pour s’en convaincre, le passage suivant, tiré du YIII® livre de V Histoire des Animaux, chapitre 1 :
c( La nature passe peu à peu des êtres inanimés aux animaux, de sorte que, dans la série continue, on ne peut reconnaître lesquels sont aux confins et lesquels occupent le milieu ; car, après les êtres inanimés vient d’abord le genre des plantes, et parmi elles les unes diffèrent des autres suivant qu’elles paraissent plus ou moins participer à la vie. Tout ce genre, comparé aux autres corps, paraît presque animé ; comparé aux animaux, il paraît inanimé. Le passage des plantes aux animaux est insensible ; car parmi les êtres qui sont dans la mer, on peut se demander pour quelques-uns si ce sont des animaux ou des plantes. » Aristote étend les mêmes considérations sur la gradation des êtres aux manifestations générales de la vie : mouvement, sensibilité, nutrition; plus haut il avait montré que les
ALBERT LE GRAND
mœurs des animaux sont un vestige de celles mieux dessinées de l’homme ; ici il établit que, sous ce rapport, les animaux et l’homme ne diffèrent que du plus au moins, «Du reste, ajoute-t-il, l’enfant n^’a que les vestiges des mœurs qu’il aura plus tard, de sorte qu’à cet âge l’âme ne diffère guère de celle des brutes ; aussi n’est-il pas étonnant que les animaux aient des mœurs ou identiques, ou semblables, ou analogues à celles de l’homme. y> De pareilles considérations se retrouvent aussi dans le Traité de V utilité des parties, de Galien.
Autre exemple : M. Pouchet nous dit iibid.) qu’ Albert a le premier établi la classification des animaux sur l’idée de la stabilité ou incommutabilité, ou encore, entité spécifique des espèces ; mais cette idée est exprimée en termes non équivoques dans le troisième et surtout dans le quatrième chapitres du I" livre du traité Des parties des animaux d’Aristote.
Ce n’est pas non plus Albert, mais Aristote, qui isole les insectes des autres classes d’animaux ^ Du reste, Albert n’est pas toujours à la hauteur de son modèle; ainsi il ne distingue pas les cétacés des poissons, et Aristote avait fait celte distinction. Il en est de même pour les chauves-souris, qu’Albert confond avec les oiseaux et qu’ Aristote en avait séparées.
M. Pouchet est aussi d’avis que le traité d£s Animaux d'Albert est supérieur à celui d’Aristote, nonseulement par l'abondance des faits, mais encore par la manière avec laquelle Albert développe ses idées; il le
. Voy. Histoire des aniaiau.r, l, 1, 5, 6.
LES SCIENCES AU , MOYEN AGE
croit même plus logicien que le créateur de la logique.
Ce sont là des opinions auxquelles je ne saurais souscrire. Peu d’écrivains (si même il s’en trouve) remportent sur Aristote pour la lucidité et la netteté de l’exposition, bien que la phrase soit ordinairement trèsconcise et elliptique ; Albert est diffus, souvent obscur ; sa phraséologie est incorrecte ; en un mot, autant la lecture d’Aristote a d’attrait, autant celle d’Albert exige d’efforts et de résolution.
Il paraîtrait, du moins, à en juger parM. E. Meyer et par M. Pouchet, que les travaux d’Albert sur la botanique surpassent ses écrits sur la zoologie. Faute d’avoir étudié par moi-même cette partie des ouvrages d’Albert, je suis obligé de m’en rapporter au jugement de M. Meyer, qui a fait des recherches spéciales sur ce sujet. "Voici son jugement exprimé en termes un peu emphatiques :
« Dans l’histoire de la science, dit- il, nous ne trouvons pas un seul botaniste qu’on puisse lui comparer, à l’exception de Théophraste qu’il ne connaissait pas ; après lui, aucun homme qui ait saisi plus vivement la nature des plantes et l’ait plus profondément pénétrée, jusqu’à Conrad Gesner et Gésalpin. La plus belle couronne est vraiment due à celui qui, dominant entièrement la science de son époque, la fit avancer hardiment, et qui pendant trois siècles ne fut pas une seule fois égalé, je ne dis pas dépassé. Si l’obscurité des temps dans lesquels il vivait a troublé parfois son regard, nous devons mesurer la force de son esprit d’après tous les obstacles qui s’offraient à lui, et être pénétrés d’admiration. »
ALBEUT LE GRAND,
Toutefois je me tiens encore en défiance car je retrouve dans Aristote une des conceptions que M. Pouchet attribue en propre à Albert, ce En résumant les écrits d’Albert sur la botanique, dit M. Pouchet, on reconnaît qu’il a posé la science sur ses véritables bases ; on y trouve une distinction rationnelle entre les animaux et les plantes. Au treizième siècle, il soutient absolument la même tbèse que celle que nous développons aujourd’hui dans nos amphithéâtres, à savoir, que les premiers sont caractérisés par le luxe des appareils sensitifs et locomoteurs ; les seconds par l’absence de ces appareils, par l’immobilité et l’insensibilité. » Mais ouvrez le traité de \Ame (II, 2), et vous y lisez que les plantes n’ont ni locomotion, ni sensibilité, et que ces diverses facultés caractérisent l’animal. On remarquera en passant que cette proposition d’Aristote n’est même pas rigoureusement exacte, car il y a des animaux qui n’ont point de locomotion d’un lieu à un autre et des plantes qui ont une espèce de sensibilité.
Il est probable que si j’étudiais sous les mêmes rapports le Traité des minéraux d’Albert, j’aurais à faire des remarques analogues ^ ; mais bâtons-nous d’ar-
1 . Au moment où je corrige ces épreuves, je reçois l’ouvrage de M. Jessen, Essai sur V histoire de la botanique chez les peuples occidentaux (en allemand), Leipzig, 1864, et je trouve précisément, à la p. 155 de ce savant Essai, le tableau des emprunts faits par Albert au Traité des plantes de Nicolas de Damas (ouvrage attribué autrefois à Aristote), à ceux de Théophraste et d’Avicenne. Ce qui reste en propre à l’illustre dominicain, ou du moins la partie dont on n a pas encore retrouvé les sources, n’est pas très-considérable.
2. Si l’on compare ce qu’ Albert a écrit sur la médecine vétérinaire avec ce qui se lit sur le même sujet dans les derniers chapitres (21-27) du Ville livre derflwtoiredeiauimaua:, on sera, je pense, con-
LES SCIENCES AU MOYEN AGE
river à la méthode scientifique d’Albert, et comparons-la, en finissant, avec celle de son disciple Roger Bacon.
M. Pouchet considère Albert comme le véritable promoteur de la méthode expérimentale, et de plus il pense que depuis Aristote jusqu’à Albert cette méthode s’était affaiblie peu à peu et avait fini par disparaître totalement*. Il regarde Pline comme ayant particulièrement contribué à éloigner les esprits de l’observation et de l’expérience, en réunissant dans sa vaste compilation toute la science de ses devanciers. M. Pouchet oublie toute l’école d’Alexandrie entre Aristote et Pline, et assurément aucune école ne se servit avec plus d’habileté et de suite de la méthode expérimentale ; il oublie qu’ après Pline vécut Galien, qui institua les plus curieuses et les plus utiles expériences de physiologie, en même temps qu’il fit faire aussi un pas considérable à l’anatomie par son exacte description des singes et de plusieurs autres animaux. Enfin il oublie qu’après Pline on vit briller Théon de Smyrne, Héron d’Alexan-
vaineu que c’est à cet auteur, et non à Columelle, comme le suppose M. Pouchet (pag. 279), qu’ Albert a emprunté ce qu’il a dit sur la pathologie des animaux domesti^iues.
1. M. Pouchet place par erreur 'p. 471 et suiv.) Vincent de Beauvais dans l’école expérimentale. Vincent n’est qu’un compilateur érudit et dont l’ouvrage n'a précisément de valeur que par les nombreux extraits qu’il contient, et en tête desquels il a eu soin de mettre le nom de l’auteur, bien loin d’imiter les réticences calculées d’Albert. Le Spéculum naturale est une mine inépuisable ; c’est une vaste encyclopédie dont chaque page est un document pour l’histoire des sciences au moyen âge. Quant à l’auteur lui-même, il n’a guère d’autre mérite (mais il est déjà assez grand) que celui d’avoir conçu un pareil travail.
ALBERT LE GRAND
drie et Ptolémée. Il est vrai qu après ces hommes éminents les compilations plutôt encore que l’érudition dominent toute la science ; que ni expériences ou expérimentations rationnelles, ni observations régulières ne viennent agrandir son domaine ; que Pline reste malheureusement le modèle que se proposent de loin ou de près tous les écrivains, et que son encyclopédie est un des manuels du moyen âge.
A l’époque où florissaient à la fois Albert et Roger Bacon*, on constate une certaine tendance vers l’étude critique des anciens et vers l’observation directe, aussi bien dans les sciences que dans la philosophie et même dans la littérature. Un souffle nouveau a passé sur le monde ; dans tnute l’Europe le génie national se réveille,, et l’on peut dire hardiment que tout a concouru, lettres, sciences, arts et philosophie, à faire du treizième siècle le grand siècle du moyen âge. Mais de là à faire de ce treizième siècle une époque où la méthode expérimentale ait été en honneur, il y a très-loin, et si quelqu’un a appliqué cette méthode, c’est plutôt encore Roger Bacon qu’Albert le Grand; si enfin au treizième siècle on veut à toute force trouver des expériences^ c’est dans les œuvres des alchimistes qu’on les rencontrera.
Je cherche en vain dans le livre de M. Pouchet, en
1 . A la page 363 nous lisons qae Roger Bacon est né dans un siècle rempli de ténèbres, et, à la page 368, oubliant ou écartant ces ténèbres si épaisses, M. Pouchet nous dit : « Roger Bacon ne se borna pas seulement à la stérilité des théories, on le vit y adjoindre aussi la pratique. Il fit lui-même de nombreuses expériences, et son siècle l’imita. 11 serait impossible de citer une époque où celles-ci furent plus en honneur, etc. »
LES SCIENCES AU MOYEN AGE
vain dans les ouvrages d’Albert, de ces propositions générales qui démontrent le sentiment de la méthode expérimentale, la vue claire des lois naturelles, l’étude critique des autorités; je ne rencontre que des principes aristotéliques ; que des faits empruntés çà et là, mais groupés et présentés avec un certain art ; aussi je suis tout naturellement porté à conclure qu’ Albert avait plus d’érudition que d’invention, plus de patience que de science proprement dite, et que l’originalité, sauf dans la mise en œuvre, lui manquait presque entièrement. J’ouvre, au contraire, VOpus majus de Roger Bacon, et j’y vois tout d’abord que cet ouvrage a été précisément entrepris pour imprimer aux sciences un nouveau progrès, pour sortir les esprits de la torpeur dans laquelle ils languissaient en se pliant sans examen au joug de l'autorité. Roger Bacon commence par revendiquer les droits de la raison et de la critique; il recherche les' causes qui entravent la marche des sciences; il combat les jugements du vulgaire ignorant et cette dangereuse erreur qu’une opinion ne peut être réputée vraie uniquement parce quelle est ancienne ; il veut qu’on étudie toutes les sciences, qu’on les rattache les unes aux autres ; il s’arrête particulièrement sur les sciences mathématiques, qui, suivant lui, sont, pour ainsi dire, la clef de voûte des connaissances humaines; enfin il ne reconnaît que deux procédés pour arriver à la vérité : l’expérience et le raisonnement; mais surtout l’expérience qui, seule, peut donner une notion satisfaisante des réalités.
C’est lui aussi qui a écrit ces phrases remarquables dans l’opuscule Siir les miracles de F art et de la na-
ALBERT LE GRAND
ture : « Tout ce qui se produit contre les opérations de la nature ou de l’art, ou n’est pas humain, ouest faux et entaché de fraude. » — « Combien est grande l’erreur de ceux qui pensent qu’ils peuvent soumettre les esprits à leur volonté, ou qui se figurent qu’à l’aide des choses naturelles on évoque les esprits malins. » Il semble que cela ait été écrit à l’adresse de notre époque, où chacun se figurera bientôt avoir un esprit familier qu’il peut faire parler et agir à volonté.
Cependant, et malgré les nombreuses applications que Bacon fit de sa méthode, soit par lui-même, soit par ses disciples, l’influence de XOpm maius a été presque nulle au treiziéme siècle, tant ce siècle était encore mal préparé pour une semblable réforme.
Par un singulier hasard, c’est à un homonyme, à F. Bacon de Yerulam qu’était réservée la gloire de faire prévaloir la méthode expérimentale. Du reste, il faut avouer que si Roger Bacon est érudit, profond, que s’il a lui-même fait d’importantes découvertes, son style est lourd, décoloré, que son ouvrage présente beaucoup d’erreurs, qu’il y est trop souvent sacrifié aux superstitions de l’époque, tandis que F. Bacon est animé, pressant, riche en métaphores, et qu’il est impitoyable pour toutes les fausses croyances de son siècle.
Quoique sur beaucoup de points de détail et sur l’idée générale d’une histoire des sciences naturelles, enfin sur la place qu’ Albert doit occuper dans cette histoire, je diffère de M. Pouchet, je n’en applaudis pas moins
LES SCIENCES AD MOYEN AGE
à ses efforts, à sa persévérance et à son sentiment vif pour les études historiques. Son livre est d’autant plus méritoire qu’il est écrit à une époque où l’on s’occupe beaucoup plus des applications pratiques que du côté littéraire et historique des sciences.
LOUIS XIV
SES MÉDECINS