DE LA CIRCULATION DU SANG ET DE SON HISTOIRE
qui ^ront alors tombés dans le domaine de l’observation ; ne nous montrons pas non plus si ignorants des conditions qui, dans les siècles passés comme sous nos yeux, favorisent ou retardent soit une découverte, soit une invention.
Les sciences se développent dans un ordre hiérarchique, et il n’est pas malaisé de démontrer que, longtemps retenues dans leur essor par les théories a priori, qui créent des notions factices, et par le principe aveugle d’autorité qui perpétue l’erreur, elles se sont émancipées et perfectionnées dans l’ordre le plus naturel, le plus régulier, le plus nécessaire. Appliquant aux cas particuliers ces vues générales que je développe un peu plus loin ‘ , il me serait facile de prouver que dans les mouvements de chaque science, rien, ou du moins presque rien n’est livré aux caprices du hasard, ni même aux élans spontanés du génie : semblables aux semences qu’on jette sur une terre mal préparée, les découvertes prématurées, quelles qu elles soient, ou restent infécondes, ou tombent dans l’oubli, tant qu elles ne rencontrent pas un milieu qui les soutienne et où elles puissent prospérer ; tant qu’on n’a pas écarté chacun des voiles qui cachait la lumière, chacun des obstacles semés par l’ignorance sur la route du savoir.
J’en pourrais citer mille exemples; je n’en veux mettre qu’un sous les yeux du lecteur, et je le trouve dans un livre excellent, petit par son volume, mais considérable par l’importance du sujet qu’il traite.
. Voir le chap. sur la Pathologie générale.
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par les horizons nouveaux qu’il ouvre à l’histoire et
par le nom de son auteur.
C’est à l’Académie des sciences que M. Flourens a rencontré la méthode rigoureuse qui permet de suivre pas à pas les progrès de cette grande découverte de la circulation, de rapprocher et de rattacher tous les points du cercle que parcourt le sang; c’est à l’Académie française qu’il a trouvé cette exquise politesse du langage, cette propriété exacte des termes, cette recherche constante du bien dire qui font l’ornement des sciences et qui assurent aux œuvres de l’historien les honneurs de la postérité.
Avec M. Flourens suivons donc l’évolution lente et les degrés successifs de la découverte de la circulation du sang, de cette découverte aujourd’hui si bien établie et en réalité si contraire aux opinions de l’ancienne médecine, et si difficile à comprendre pour des galénistes, qu’elle a été violemment combattue quand elle apparut au grand jour démontrée à l’aide d’irréfutables expériences par l’immortel Harvey. Mais c’est le sort réservé aux hommes de génie : à défaut de persécutions contte les personnes, on attaque les idées ou les inventions; si les unes et les autres résistent aux assaillants, tantôt on refuse le nom d’inventeur à celui qui du même coup n’a pas tout découvert à la fois, et tantôt on demande aux pages les plus obscures et les plus reculées de l’histoire des témoignages de priorité qu’on exagère et qu’on oppose périodiquement avec emphase et malignité aux titres que la postérité, malgré ces -clameurs et ces revendications, tiendra toujours pour légitimes et pour incontestables. Au-
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jourd'hui personne ne se soucie des épigrammes de l’ancienne Faculté contre Harvey ; mais la Suisse, la France, l’Italie surtout élèvent encore des prétentions qu’à mon sens M. Flourens vient enfin de réduire à néant.
M. Flourens, écrivant au moins autant pour les savants que pour les gens du monde, a supposé connu de ses lecteurs le mécanisme de la circulation; comme je m’adresse plutôt aux gens du monde qu’aux savants, je demande quelques lignes pour donner les explications nécessaires.
Le cœur est composé de quatre cavités : deux charnues qu’on nomme ventricules, deux membraneuses qu’on appelle oreillettes. Ces cavités sont disposées de telle façon qu’il y a pour ainsi dire deux cœurs, l’un à droite, l’autre à gauche, composés chacun d’une oreillette qui forme l’étage supérieur, et d’un ventricule qui forme l’étage inférieur. Les ventricules communiquent de haut en bas avec les oreillettes, mais ni les oreillettes ni les ventricules ne communiquent latéralement*. Le cœur gauche est destiné au sang artériel, le cœur droit au sang veineux. Prenons le cœur, et dans le cœur le ventricule gauche, comme point de départ du mouvement du sang. Ce liquide, lancé dans le tronc commun de toutes les artères du corps, je veux dire dans \' aorte, arrive dans l’intimité des tissus à l’extrémité des plus petites ramuscules de Farbre artériel ; ces ramuscules s'abou-
1. Chezle fœtus les oreillettes communiquent largement entre elles par le trou dit de Botal ; le canal artériel établit également une commnnieaUon entre l’aorte et l’artère pulmonaire.
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chent avec les plus petites radicules de l’arbre veineux, lesquelles en se réunissant de proche en proche forment deux troncs volumineux, l’un pour la partie supérieure du corps, l’autre pour la partie inférieure (m’wes mues). Ce dernier passe à travers le foie. Tous deux se rejoignent dans la poitrine, au niveau de l’oreillette droite du cœur, et versent dans cette cavité le sang qui revient de la périphérie au centre, chargé des résidus de la nutrition. De l’oreillette droite le sang passe dans le ventricule droit, d’où il est envoyé aux poumons par un vaisseau qui se ramifie dans le même sens que les artères [artère pulmonaire). A l’extrémité de ces ramifications il est repris par d’autres vaisseaux dont les radicules, se réunissant de proche en proche dans l’intérieur du poumon, à la manière des veines, le ramènent par quatre troncs [veines pulmonaires) dans l’oreillette gauche, laquelle le fait passer à son tour dans le ventricule gauche, où nous Tavons pris. Le sang arrive au poumon impur, noir et mort, pour ainsi parler; il en ressort purifié, rutilant et vivifié par le contact de l’air.
La seule théorie complète qui nous soit arrivée de l’antiquité sur les fonctions du système vasculaire et sur la marche du sang est celle de Galien ; elle est presque en tout point l’opposé de celle des modernes, et a été adoptée sans contestation jusqu’à Harvey, c’est-àdire jusqu’au dix-septième siècle. Cette théorie n’a point été formée de toute pièce par le médecin de Pergame; les divers éléments en sont dispersés dans la suite des siècles, et je veux les rassembler ici brièvement pour que le lecteur comprenne bien la succès-
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sion des erreurs chez les anciens, et par conséquent les obstacles que la notion exacte de la circulation a dû rencontrer pour se faire jour.
Le premier pas fait dans la connaissance du système vasculaire semble le plus facile, et cependant il ne remonte pas très-haut; il consiste en la distinction des deux ordres de vaisseaux, artères et veines. Platon , comme le remarque Galien, n’avait pas fait cette distinction, et, bien qu’il appelle si justement le cœur nœud des vaisseaux, il croit que tous les vaisseaux du corps sont de même nature et contiennent même substance. Diogène d’Âpollonie, contemporain de Socrate, avait peut-être vu l’aorte et la veine cave, la jugulaire et la carotide, mais il ne les distinguait pas, eu égard à leur nature et à leurs fonctions : il croyait, en conséquence de son système général de physiologie, que tous les vaisseaux contiennent à la fois de l’air et du sang. On ne saurait préciser ni à quelle époque les artères et les veines ont été distinguées, ni quel physiologiste ‘ s’est avisé de mettre le sang dans les veines et l’air dans les artères : première fausse notion qui est un premier obstacle à la découverte de la circulation, puisqu’il y a dès lors pour la majorité des physiologistes anciens deux courants en sens contraire, celui du sang par les veines, et celui de l’air par les artères. Érasistrate, anatomiste célèbre de l’école d’Alexandrie, sous les Ptolémées, a essayé de fortifier cette opinion touchant le contenu des artères et des veines, en y rattachant toute une théorie médicale sur l’inflammation, qu’il fait dépendre d’une ex-